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dimanche 5 juin 2016

Le Nœud Gordien, épisode 423 : Trouver Martin, 3e partie

« Aux deuxièmes chances! », déclara Tobin. Les quatre hommes vidèrent leur verre en même temps.
« Alright », dit Abel. « Parlons business. » Il signala à ses deux hommes de les laisser.
Ne sachant pas la nature exacte du business en question, Tobin choisit d’appâter Abel pour l’amener à en révéler davantage. « Tu te doutes pourquoi je suis là…
— Ouais. Pour notre affaire courante, comme tu dis.
— Exact.
— Nous autres, on ne fait que suivre les ordres », répéta-t-il encore.
— Qu’est-ce qui t’inquiète?
— Ben, on s’est fait répéter qu’il fallait faire en sorte que ça ne se sache pas… Si tu es ici, ben, c’est que M. Fusco l’a appris… »
Les paroles d’Abel alludaient à un schisme dans la direction de la Petite-Méditerranée. Tobin avait toujours eu de la sympathie pour Guido Fusco; au temps du clan Lytvyn, c’était en collaborant occasionnellement avec lui qu’il était resté dans les bonnes grâces du Conseil Central, et qu’il avait pu mener ses affaires dans la banlieue nord… Il voulait en savoir davantage… Comment poser des questions sur ce qu’il était censé déjà savoir sans trahir son ignorance?
« Je veux entendre de ta bouche qui t’a donné l’ordre. Fais ça et on va te laisser tranquille. »
Abel hésita un instant. « C’est… Madame Fusco. Enfin, Kingston. T’sais, elle. 
— C’est tout ce que je voulais entendre », dit Tobin. Il ne restait plus qu’à lui demander de lui rendre Martin et l’affaire était dans le sac.
Abel allait ajouter quelque chose lorsqu’un de ses hommes revint dans la pièce. « Hey, boss, on a un problème.
— Quoi?
— Viens voir. »
Tobin emboîta le pas d’Abel jusqu’à la section garage. Celui-ci débordait de tout l’attirail nécessaire aux jobs de char, la mécanique, la carrosserie, même la peinture. Un poste informatique était posé sur un bureau dans un coin; le moniteur présentait en simultané le point de vue de quatre caméras de surveillance. La scène capturée était rendue en teintes de gris, avec des traits plutôt flous. L’un des quadrants montrait une silhouette maigre, capuchon rabattu, en train de grimper la clôture de la cour.
 « En plein jour… Et du côté de l’entrée, en plus. Ce gars-là, il est pas mal effronté… »
Son corps longiligne et ses vêtements amples pouvaient suggérer qu’il s’agissait d’un garçon, mais Tobin reconnut tout de suite Sophie. Il nota qu’elle portait quelque chose sous ses vêtements, comme si elle était enceinte d’une boule de matière irrégulière. Les hommes se bidonnaient de la voir se débattre contre la grille. Sophie avait les mouvements lestes des singes – ou des Tarzan habitués à évoluer entre ciel et terre.
Tobin, pour sa part, n’avait pas du tout le cœur à rire. Attendre… Ne pas faire de conneries… C’est trop compliqué pour eux, ça?
« Y’est pas pire », dit Abel. « Mais il ne passera pas les barbelés… »
En effet, les clôtures étaient surmontées de trois fils de fer tendus. Les pointes métalliques, à intervalles irréguliers, menaçaient de mordre quiconque osait les manipuler. Il n’était pas possible de les prendre pour appui sans risquer sa peau – littéralement.
Quel était son plan? Qu’espérait-elle accomplir, sinon donner l’alerte?
En deux temps, trois mouvements, elle arriva au sommet. Elle tira de son chandail son chargement secret, une bâche bleue. D’un geste agile, elle le lança le tissu ciré, encore plié, par-dessus les barbelés. Elle put donc s’appuyer dessus pour passer de l’autre côté sans trop d’égratignures.
« Bon, ç’a l’air que je me suis trompé. » Abel tira un fusil de calibre 12 d’un coffre à côté des caméras. « Pete, Cos, prenez vos guns. Marco, attends ici. »
Les trois truands armés se dirigèrent vers l’entrée de la cour à scrap. Tobin, laissé seul, sauta sur l’occasion de trouver Martin. Un coup d’œil dans le garage ne lui donna toutefois aucune piste. Abel avait fait allusion à un interrogatoire : selon toute probabilité, il se trouverait dans un endroit où ses cris ne dérangeraient personne.
Le moniteur montrait les trois hommes tenant en joue Sophie, encore perchée au sommet de la grille. Personne ne portait la moindre attention au garage… Tobin en profita pour se faufiler à l’arrière. Il vit tout de suite ce qu’il avait espéré : une trappe métallique donnant au sous-sol. Il échappa un juron en tirant sur la poignée : elle était barrée.
Il n’eut pas le temps de tenter quoi que ce soit : il entendit crier. Il courut de l’autre côté du garage. La scène avait évolué; de problématique, elle était devenue catastrophique.
Qui l’eut cru? L’incursion de Sophie était une ruse. Les jeunes avaient donc un plan après tout… Un plan merdique qui venait bousiller le coup de chance de Tobin, mais un plan quand même.
Les trois garagistes, en voulant mettre le grappin sur l’intruse, s’étaient avancés pour la cueillir. Ils ne se doutaient pas qu’elle avait plusieurs complices embusqués dans ou derrière la voiture de Mike, juste derrière elle.
Ses alliés tenaient en joue les garagistes, et vice-versa. Tout le monde aboyait des menaces, pointait son arme, sommait ceux de l’autre côté de la grille de baisser les leurs. Le cœur battant, Tobin dégaina la sienne. Il siffla assez fort pour être entendu malgré le brouhaha.
Les garagistes risquèrent un coup d’œil dans sa direction pour découvrir que c’était vers eux que Tobin pointait son canon. Il restait encore une chance pour que Tobin sauve la mise – et sa peau : pousser le bluff plus loin. « Allez chercher votre prisonnier », commença-t-il. Il fut interrompu par un coup de feu. « NON! », cria-t-il, trop tard.
Gary avait pris l’initiative pour ouvrir le feu. Contre toute attente, il fit mouche : un garagiste s’écroula avec un cri étouffé.
Croyant leur heure venue, ses deux compagnons se mirent à tirer dans le tas à leur tour en se lançant chacun de leur côté pour se mettre à couvert. Sophie se plaqua contre le sol, les deux mains sur la tête.
Luttant pour rester calme malgré la marée montante d’adrénaline, Tobin tira sur l’autre garagiste. Il le toucha à l’épaule. Pendant ce temps, Abel eut le temps de se planquer entre deux voitures.
Tobin s’approcha de son abri de fortune d’un pas décidé en le gardant en joue. Dès que sa tête apparaissait au-dessus du capot, les balles sifflaient à nouveau.
« JE N’AI FAIT QUE SUIVRE LES ORDRES », cria-t-il, comme s’il implorait le ciel de lui laisser sa chance.
Tobin arriva à proximité des voitures. Pour le garder à distance, Abel n’eut d’autre choix que se repositionner… en s’exposant pendant une seconde.
Cette seconde suffit pour qu’une balle traverse son cou de part en part. L’impact le projeta en arrière; il était mort avant même d’avoir touché le sol.
Tobin marcha vers ses alliés, prêt à les engueuler solide. Les invectives qu’il prévoyait répandre gelèrent dans sa gorge : maintenant que les coups de feu s’étaient tus, on réalisait que les garagistes n’étaient pas les seules victimes.
Timothée était allongé, blanc comme un drap, le flanc imbibé de sang.
« Maudit clusterfuck… Tout ça parce que vous n’êtes pas capables de rien faire pendant vingt minutes!
— Pis là, qu’est-ce qu’on fait)? », demanda Gary.
Si la grille n’avait pas été là pour les séparer, Tobin lui aurait tordu le cou.

dimanche 29 mai 2016

Le Noeud Gordien, épisode 422 : Trouver Martin, 2e partie

Le drôle de convoi se mit en route.
Le 4x4 de Mike Tobin montrait le chemin. Daniel Olson occupait le siège passager; il tenait un pendule effilé au-dessus de la vieille photo de famille de Martin, à l’affût du moindre mouvement de l’objet, concentré à n’en créer aucun par inadvertance.
Karl, pour sa part, se tortillait, un peu à l’étroit sur le siège arrière. Soit ses genoux poussaient sur le siège d’Olson – et risquaient, du coup, de déranger le pendule –, soit sa jambe envahissait l’espace de Timothée, qui se débattait avec la même étroitesse.
Le jeune homme était fébrile comme un moineau. Il ne restait rien de la belle assurance qu’il manifestait sur son territoire. « Ça ne te fait pas de t’éloigner d’elle, hein?
— Ce ne sera plus long avant que je perde le contact avec Nini…
— Pas surprenant, étant donné que vous aviez déjà perdu Martin tous les deux… », remarqua Mike.
« Je me demande si je vais ressentir sa présence en m’approchant…
— Est-ce que ça vous dérangerait de garder le silence, un peu? », interrompit Olson. « Ce n’est pas facile du tout, ce que je suis en train de faire… »
Une fois de plus, le pendule s’anima, d’abord vers l’ouest, puis le sud. Petit à petit, l’oscillation du pendule s’accentua.
« Martin devrait être là », dit finalement Olson, après près d’une heure de tâtonnement. Partout où ils allaient, le pendule tendait vers ce vaste terrain grillagé où s’empilaient des montagnes d’épaves de voiture.
Mike les conduisit à quelques coins de rue et se rangea dans le stationnement vide d’un hangar, suivi de près par la seconde voiture fit pareil. Tout le monde descendit.
« C’est là », résuma Timothée. « La cour à scrap. 
— Qu’est-ce qu’on fait, maintenant? », demanda Gary.
Les regards se tournèrent vers Timothée. « Je… Je ne sais pas.
— Facile », dit Vinh. « On saute la clôture durant la nuit avec des guns, pis…
— Non, pas facile », dit Mike. « Un grillage de dix pieds, avec des barbelés… Il y a aussi des caméras.
— Et ça, c’est si Martin est vraiment là », dit Sophie.
Olson fronça les sourcils. « En doutez-vous?
— Non, non », assura Timothée. « Qu’est-ce que tu peux faire pour nous aider?
— Moi? Rien. Je devais vous aider à trouver Martin; c’est fait. Les termes de notre entente n’incluaient rien d’autre.
— Tu vas nous laisser, comme ça?
— Nous avons une trêve, pas une alliance… Par ailleurs, vous aviez promis de diminuer l’intensité des Cercles. Est-ce que c’est fait?
— Non… Nous avons besoin de Martin pour y parvenir…
— Accomplissez d’abord votre part du marché, et nous pourrons collaborer à nouveau dans le futur. Bonne chance! » Il remit la photo à Timothée et s’éloigna en appelant un taxi.
« Qu’est-ce qu’on fait, là? », redemanda Gary.
« Moi, j’ai passé l’âge du sautage de clôture… », dit Gigi. Elle partit au petit trot en direction d’Olson. « Monsieur! Pardon monsieur! Attendez-moi! »
Karl se dit qu’il allait péter un plomb s’il entendait une fois de plus quelqu’un demander quoi faire. « La première chose qu’on doit savoir », dit-il, « c’est comment c’est organisé en-dedans. Et confirmer que Martin est là. Il faut partir en reconnaissance. Et je connais un moyen plus facile que sauter par-dessus des barbelés, la nuit…
— Quoi?
— C’est une fucking cour à scrap. J’ai juste à me présenter là… Pour acheter de la fucking scrap! Djo, donne-moi les clés de ton char. » Le jeune homme lui lança le trousseau après un instant d’hésitation. « Attendez-moi ici. ‘Faites rien de stupide. »
Karl guida la voiture d’emprunt jusqu’à l’entrée. Un mécanisme activé à distance lui ouvrit les portes dès qu’il s’avança dans la cour. « Sauter la clôture… Tu parles d’une gang d’amateurs… »
Il était peu probable que Martin soit caché quelque part dans les méandres métalliques aux parois de voitures empilées; il devait plutôt se trouver dans le seul bâtiment sur place, un grand garage dont les deux portes étaient présentement ouvertes. Deux hommes patibulaires allèrent aux devant de Tobin.
 Lorsqu’il sortit de la voiture, le visage des deux hommes changea du tout au tout. « Marco! Marco Kotzias! J’aurai tout vu! Hey, Abel, viens voir ça! C’est Marco! »
Ils reconnaissent ma face, pensa Tobin. Il savait qu’il habitait désormais le corps d’un mafieux : qu’il soit reconnu était signe qu’ils tenaient une bonne piste. « Content de vous voir, les gars!
Un troisième homme – Abel – sortit du garage en s’essuyant les mains sur une guenille noircie d’huile. « T’étais pas mort, toi? J’avais entendu dire que t’étais mort.
« Quasiment. Mais j’ai la couenne dure!
— C’est comme on dit, hein… », dit Abel avant d’enchaîner une série de mots en grec.
Tobin comprit que dalle. « Ah ah! C’est bien vrai! », bluffa-t-il.
« Travailles-tu encore avec monsieur B? Est-ce que c’est ça qui t’amène chez nous?
— Ouais. Comment va votre… affaire courante? » Les trois hommes échangèrent un regard. Tobin s’engageait sur un terrain glissant…
« Nous, on fait juste suivre les ordres », dit Abel, sur ses gardes.
« Personne n’a dit le contraire », répondit Tobin. « Alors?
— Il n’a toujours pas répondu aux questions. Je n’ai jamais vu quelqu’un aussi entêté. Je sais pas, je ne peux pas expliquer, c’est juste comme ça… 
— On commence à croire qu’il ne sait rien », dit un autre, le premier qui l’avait reconnu. « Ça doit être chiant pour lui.
— Mais nous, on suit les ordres », répéta Abel. « Tu le diras à monsieur Fusco, hein? On ne veut pas de trouble, nous autres. Mais, toi! Viens prendre un verre! » Il lui passa le bras autour du cou.
Une fois à l’intérieur, ils prirent place autour d’une table ronde. Abel versa de l’ouzo à la ronde. Tobin ne pouvait pas supporter tout ce qui se rapprochait de la réglisse noire… Il avala le premier verre en veillant à ne pas trop grimacer.
Surprise : les papilles de son nouveau corps, elles, n’avaient rien contre la saveur d’anis.
« Un autre? », demanda Abel. « Ce n’est pas tous les jours qu’on boit avec un mort… »
« Pourquoi pas?
— Alors, Marco, raconte-nous ça. Qu’est-ce qui t’es arrivé pour qu’on te perde de vue?
— Ah, vous savez… Un accident est si vite arrivé… »