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dimanche 26 novembre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 498 : Changer le monde

Le coup ne vint jamais. Plutôt : un frisson. Une bourrasque. Le bruit de talons hauts sur l’asphalte. Félicia rouvrit les yeux. Aizalyasni se trouvait derrière Harré. Elle fit un mouvement dans sa direction, et la lumière dont il était nimbé pâlit.
Le maître fou se retourna. « Comment… » Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Martin apparut à son tour, comme s’il avait franchi d’un pas le seuil d’un portail invisible. Karl Tobin se matérialisa ensuite à côté de Félicia, et Rem à sa droite. L’aura de Harré s’atténua un peu plus à chaque nouvelle arrivée, jusqu’à disparaître complètement. Pendant un instant, ils demeurèrent tous immobiles, les traits tendus par l’effort d’un combat invisible. La panique croissante affichée par Harré fut le premier indice que les quatre prenaient le dessus. Il poussa ensuite un grognement de rage, de haine, de frustration, puis sa chair se désintégra plus vite qu’il l’avait construite. Les quatre continuèrent à se concentrer sur l’impression laissée derrière; elle devint translucide, ses lignes se brouillèrent, puis elle disparut complètement.
Les quatre baissèrent les bras en soupirant à l’unisson. Ce répit ne dura qu’un instant : chacun partit dans une direction différente. Aizalyasni se précipita vers la femme qui avait porté Hill; Martin vers Gordon; Rem – qui ne pouvait en fait qu’être Timothée ressuscité – se pencha quant à lui sur le cadavre d’Édouard. Tobin offrit d’aider Félicia à se relever.
« On ne peut plus rien pour lui », dit Martin à propos de Gordon.
Félicia refusa la main tendue et accourut auprès d’Édouard et Tim. « Et lui? Fais quelque chose! »
Timothée ausculta Édouard une longue minute, pendant laquelle Félicia retint son souffle. Lorsqu’il se redressa, son cœur se serra. L’avait-elle perdu pour toujours? 
Le corps d’Édouard tressaillit, puis sa bouche s’ouvrit pour happer une grande bouffée.
Félicia avait su garder une mesure de sang-froid face à la découverte de son cadavre, face à des menaces mortelles, face à la possibilité de la fin du monde. Mais voir son amoureux revenir à la vie brisa toute sa contenance. Elle fondit en larmes en l’étreignant.
Édouard avait l’air ébaubi de quelqu’un qu’on réveille au beau milieu d’un rêve. Le sentir retourner son étreinte fut pour Félicia la plus belle sensation du monde. Ozzy vint se poser à côté d’eux; l’oiseau croassa à répétition, jaloux de l’attention d’Édouard. Celui-ci l’accueillit avec un rire tendre et une caresse, puis il se releva avec la prudence d’un nonagénaire.
Il sursauta en apercevant l’homme pétrifié qui se tenait un peu plus loin sur le boulevard. Félicia l’avait à peine remarqué. « Claude! 
— Pas d’inquiétude, dit Timothée. Encore quelques minutes, et il sera libre de ses mouvements. 
— Megan? », dit une voix féminine derrière eux. Puis : « Édouard?! » Geneviève venait de reprendre conscience. « Qu’est-ce que je fais ici?
— C’est compliqué, répondit-il d’une voix rauque. J’en ai manqué un bout, moi aussi… 
— Je veux comprendre, dit Félicia à Timothée. Que s’est-il passé avec Harré? Il a dit qu’il avait réussi… Réussi quoi?
— L’Œuvre suprême, dit Martin.
— La fin d’un monde, dit Aizalyasni.
— Le début d’un nouveau, conclut Tobin.
— Je n’y comprends rien, lança Geneviève, dépassée.
— Expliquez-nous », exigea Édouard.
Timothée acquiesça. « Harré était convaincu que la magie n’avait pas toujours été aussi rare que de nos jours. Il était obsédé par l’idée de la ramener sur Terre. C’est pour y parvenir qu’il s’est mis à ouvrir des Cercles… Chacun nécessitait le sacrifice d’un initié, qui devenait en quelque sorte le conduit entre la magie et le monde.
— Tu parles de sacrifices… Il les a assassinés, rappela Félicia.
— Son intention était noble…
— Noble? Comment peux-tu dire une chose pareille?
— Il croyait surtout qu’aucune vie humaine n’avait d’importance face à la réalisation de son Œuvre, continua Timothée posément. Pas même la sienne, en fait. Il croyait devoir mourir pour atteindre son objectif… »
Cela n’excuse pas ses crimes, pensa Félicia. À tout le moins, cela expliquait son moment d’incrédulité. « Il s’est accroché à son filet in extremis, c’est ça? Et avec toute la magie dans l’air, il a pu reconstruire son corps… » Mais quelque chose clochait dans ce scénario. « En théorie, même trois Cercles ne suffiraient pas pour transformer le monde entier... Comment a-t-il fait?
— C’est simple : il a mobilisé tous les Cercles…
— Voyons donc! Personne n’aurait pu supporter toute cette énergie sans être détruit! Même avec l’aide de Hill et Gordon… Sans même parler du problème de la distance… » Elle détecta un subtil changement dans l’attitude des Quatre. Jusqu’ici, elle avait présumé qu’ils avaient découvert le plan de Harré en lisant ses pensées, comme ils faisaient avec tout le monde. Se pouvait-il que… « Vous l’avez aidé!?
— Nous avons pu voir l’esprit de Harré, sans fard, sans filtre, admit Tobin. Tricane disait sans cesse : apprend d’abord à te changer, à changer les autres, puis à changer le monde. Au final, c’était ça, son plan… Et c’est ce que Madame aurait voulu que nous fassions.
— Quand même », intervint Édouard, qui recouvrait sa forme un peu plus à chaque seconde, « même en vous y prenant à sept plutôt qu’à trois, ça ne doit pas avoir fait une grande différence…
— Tu as raison, répondit Timothée. Mais à cent? À mille? À cent mille?
— Vous parlez des mouvements ordonnés par Gordon, proposa Édouard. Ce sont ces gens vous ont aidés à supporter l’énergie…
— La plus grande oraison de l’histoire », confirma Aizalyasni.
Félicia bouillait de plus en plus. En s’alliant avec ce fou dangereux, les Quatre étaient coupables par association de la mort de Gordon. Le fait qu’ils aient ressuscité Édouard était loin de les absoudre du reste. « Si Harré était votre allié, pourquoi diable l’avoir attaqué?, demanda-t-elle.
« Il croyait accomplir la volonté de l’Univers, continua la jeune femme. Même s’il était préparé à y rester, il espérait secrètement que l’Univers le récompenserait à la hauteur de son service… S’il survivait, il se disait que le monde lui reviendrait de droit. Maya nous avait avertis : il fallait lui couper l’herbe sous le pied sans tarder.
—C’est qui, Maya? » 
Timothée poursuivit en ignorant la question de Félicia. « Notre seule chance, poursuivit-il, c’était d’y aller à quatre contre un, immédiatement après qu’il ait complété le Grand Œuvre, avant qu’il ait eu le temps d’apprivoiser son apothéose…
— Tu n’as pas tort lorsque tu le traites de fou dangereux, concéda Martin. Nous ne pouvions pas le laisser en liberté… 
— Quelle grandeur d’âme, ironisa-t-elle. Ça n’aurait rien à voir avec le risque qu’il brime votre liberté, par hasard? »
Les Quatre lui servirent un sourire narquois. « Parlant de liberté, enchaîna Tobin, l’obligation de rester cachés ne tient plus à rien. À partir de maintenant, nous allons nous afficher au grand jour, peu importe ce que les Seize en disent. Je vous rappelle que nous n’avons jamais voulu la guerre… Simplement vivre en paix, en veillant au bien de notre communauté.
— Vous avez essayé de faire de moi une marionnette! Vous avez travaillé de concert avec Harré! Si vous pensez que je vais vous croire un instant… »
D’un mouvement sec, Tobin désigna Édouard du menton. « Nous l’avons ramené à la vie en signe de bonne foi. Pour la dernière fois : nous ne voulons pas la guerre, mais nous ne tolérerons plus d’opposition de votre part. Le Centre-Sud, c’est chez nous. Tenez-vous-le pour dit. »
Les Quatre disparurent comme ils étaient arrivés, entre deux battements de paupière.
« Je dois être en train de rêver », dit Geneviève. Elle s’était éloignée de la conversation, à laquelle elle ne comprenait rien, pour examiner Claude, encore pétrifié. « Je vais me réveiller. C’est la seule explication. »
Les téléphones d’Édouard, de Félicia, de Geneviève, de Claude – même celui dans la poche de Gordon – se mirent à vibrer et à sonner au même moment. La panne du réseau cellulaire enfin finie, les textos et les notifications entraient en rafale. Le monde avait peut-être irrémédiablement changé, mais ces alertes donnaient l’impression d’un retour à une certaine forme de normalité.

samedi 2 septembre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 486 : Avant la tempête

Mike Tobin trouvait étrange que Timothée soit de retour dans la peau de son ami Rem. Enfin, son ancien ami. Dans le monde mouvant du crime organisé, la loyauté demeurait la vertu cardinale. Rem avait trahi son camp; il devait être puni. Avait-il pour autant mérité un sort pire que la mort?
Mike y pensait sans cesse, surtout lorsqu’il essayait de se rendormir au milieu de la nuit…
À quoi ressemblait l’existence douloureuse d’une âme prisonnière de l’urne? Était-ce une sensation d’inconfort, comme l’effet d’un coup de pied dans les couilles maintenu indéfiniment? Ou aigüe, comme un dard planté dans la chair? Intense, comme s’il était brûlé vif? Continue? Intermittente? Pourrait-il s’y habituer, après dix jours, dix mois, dix ans?
Il essayait de ne pas y penser. Mais il y revenait toujours. Chaque fois qu’il croisait Tim…
Les Quatre fréquentaient rarement le réfectoire – Mike n’était même pas certain qu’ils aient encore besoin de se nourrir. La pièce commune lui servait de refuge, où il pouvait se changer les idées avec les autres habitants du Terminus.
Gary lisait à voix haute le journal de la veille. L’article avait pour titre Funérailles pour un caïd. La plupart des fidèles ignoraient les détails de la chute du clan Fusco – ils ne retenaient que les salauds qui avaient voulu les sortir du Centre-Sud avaient perdu la partie. Mike avait pris part au conflit : les hommes de la banlieue nord avaient aidé les Grecs à faucher les Italiens, frappant partout où les Trois le demandaient. Grâce à la télépathie, ils connaissaient dans quelle mesure chacun de leurs ennemi posait un risque; ils avaient fait une offre sur mesure à tous ceux qui s’avéraient susceptibles de joindre leur cause, ou simplement de s’écarter de leur chemin. Une offre qu’ils ne voulaient pas refuser. « Karma’s a bitch », conclut Gary en tournant la page.
« Écoutez celle-là : La fondation Randall James et la direction des Sceptiques associés ont annoncé, par voie de communiqué, que leur ‘Million dollar challenge’ avait été relevé. Le défi, dont l’objet est de démontrer l’existence du paranormal ou du surnaturel via une démarche scientifique, n’avait jamais été réussi auparavant… »
James vint déposer le déjeuner de Gary, une assiette toute en couleurs qui répandait un arôme des plus alléchants. « Comme d’habitude, Mike? » Tout le monde au Terminus se délectait depuis que le sympathique barbu s’était découvert une passion pour la cuisine – même si certains murmuraient que c’était la Trinité qui la lui avait mise dans la tête. « Tu veux dire qu’il aurait suffi que l’un des Trois leur montre ce dont il était capable pour qu’on devienne millionnaires?, dit James. Eh ben!
— Ouais », répondit Sophie, la bouche pleine de bacon. « Il doit y avoir un truc de passe-passe, c’est clair que ça ne doit pas être de la vraie magie. Sinon l’autre gang de connards obsédés par le secret aurait empêché ça. Fucking connards!
— Est-ce que ça dit qui a empoché le gros lot?, demanda Mike.
— Le communiqué indique que ce sera au gagnant de révéler les détails au moment de son choix, continua Gary, en raison d’une entente préalable avec la Fondation. L’organisation assure toutefois qu’en temps et lieu, toutes les informations pertinentes seront transmises avec le souci de transparence nécessaire à toute démarche scientifique.
— Ben là!, s’excla Mike. C’est pas mal agace, leur affaire!
— Attends, c’est pas fini : la publication de ce communiqué coïncide avec l’annonce par CitéMédia d’une émission spéciale intitulée ‘La magie révélée’. Ni la Fondation, ni la direction de CitéMédia n’a offert d’autre commentaire. Fuck, les gars : l’émission… c’est ce soir! Je veux tellement voir ça!
— Moi, je… » Mike s’interrompit : deux mots venaient d’apparaître en lettres de feu dans sa tête. ALERTE ROUGE. Toute l’équipe de sécurité s’élança vers l’entrée principale.

Le soleil du matin apparaissait à peine au-dessus des édifices qui bordaient la place de la Vieille-Gare. Les Quatre se tenaient déjà devant le Terminus, à l’affût d’une menace que Mike ne pouvait pas encore identifier.
« C’est quoi le problème? », demanda-t-il.
Avant qu’il ait eu sa réponse, trois silhouettes apparurent au détour de l’accès nord. Les yeux plissés, Mike reconnut Gordon. L’homme semblait avoir connu des jours meilleurs… Celui du centre souriait avec une expression si exagérée qu’il avait l’air de porter un masque. À sa gauche marchait une femme que Mike avait bien connue… Gen, son ancienne maîtresse. « Qu’est-ce qu’elle fout là, elle?
— Pas elle », souffla Martin. « Hill.
— Quoi?
— Soyez prêts à tirer à notre signal, dit Karl.
— Sur qui?
— Celui du centre. Harré… »
Harré… Karl lui en avait parlé. Magicien surpuissant d’une autre époque, tueur d’une génération d’initié… Revenu à la vie en usurpant la chair de l’un des Seize. Il retira le cran de sûreté de son arme en avalant difficilement.
« Trois contre quatre, en plus de nous pis nos guns », chuchota Gary à son oreille. « Ça va être un massacre! »
L’inconscient ne comprenait pas à quoi il se mesurait. « La ferme. Concentre-toi sur ce qui se passe. Et ne tire pas avant le signal! »
Les nouveaux venus se campèrent devant les Quatre. Gordon parla en premier. « Nous venons en paix…
— La trêve a été rompue, dit Aizalyasni. Vous êtes sur notre territoire.
— Nous ne sommes pas ici au nom des Seize : nous… »
Harré l’interrompit. « Est-ce que c’est vous qui avez bloqué ma vision du futur? »
Les Quatre froncèrent les sourcils comme un seul homme. « Non. Est-ce vous qui avez débloqué le deuxième Cercle?
— Oh, ça, oui! », répondit Harré, jovial. Mike ne comprenait qu’à moitié cet échange – en fait, il n’écoutait pas vraiment, plutôt à l’affût d’un signe d’hostilité… Une goutte de sueur roula sous son aisselle.
« Vous nous voulez quoi? », demanda Aizalyasni, sur un ton que Mike associait davantage à Karl.
« J’ai besoin de vous quatre pour accomplir mon plan.
— Ton plan?, rétorqua Timothée. Quoi, tuer tous les Maîtres? Avoir le monopole de la magie?
— C’est ce que vous croyez que je veux? » Il se tourna vers Gordon. « Vraiment? C’est ce que vous croyez, tous? » Gordon haussa les épaules; Harré éclata de rire. « Ah, mais non! Ah, mais non! Non, non, non, non, non!
— C’est quoi, d’abord?, demanda Karl.
— Et quelle que soit la réponse, renchérit Martin, pourquoi ferions-nous confiance à un menteur, à un meurtrier?
— C’est simple, répondit Harré. Regardez dans mon esprit… Voyez la réponse à toutes vos questions. Je n’ai plus rien à cacher. » Il ouvrit les bras en signe d’invitation.
Les Quatre le dévisagèrent un instant, puis leur défiance disparut d’un coup, remplacée par une expression abasourdie. « Nous pouvons comprendre cet objectif, dit Martin. Mais pas à n’importe quel prix. Nous voulons d’abord et avant tout vivre en paix…
— Vous le savez, maintenant : le rôle que je vous réserve n’implique aucune violence, aucune contrainte. Et avec un peu de chance, aucun obstacle. Je vais réussir, avec ou sans votre aide. Mais avec vous, mon objectif pourrait être atteint… Dès aujourd’hui. 
— Aujourd’hui?!, s’exclama Mike.
— Oui, ce soir, répondit Harré. L’œuvre suprême… »

dimanche 30 avril 2017

Le Nœud Gordien, épisode 468 : État de choc

Les fenêtres du 4x4 étaient constellées de trous de balles, desquels rayonnaient de multiples fêlures. Quelque chose dans le bruit du moteur laissait deviner que la mécanique ne s’en était pas sorti indemne.
Félicia aurait dû être en pleine panique, mais ses émotions lui apparaissaient distantes, presque étrangères. On lui avait tiré dessus. Tobin avait fait disparaître un homme. Tout cela lui semblait irréel, une hallucination. Elle se dit, avec détachement, qu’elle devait être en état de choc.
Plusieurs impacts avaient percé la portière côté passager. Elle y mit le doigt comme Thomas dans les plaies du Christ, cherchant peut-être à s’ancrer dans le monde, à se convaincre de la réalité de ce qu’elle venait de vivre. Son autre main était crispée autour de la ceinture de sécurité sur sa poitrine.
Elle jeta un regard oblique vers Tobin, qui conduisait vers le nord en silence, les yeux fixés sur la route. Qu’avait-il fait au motard? Comment avait-il acquis ces capacités inouïes? À moins qu’il soit en fait Harré!
Bien que Félicia n’ait rien dit, Tobin fit non de la tête.
Tu peux percevoir ce que je pense, c’est ça?
« Oui, avoua-t-il à voix haute.
— Arrête-toi.
— Félicia…
— Arrête-toi tout de suite! »
Il se rangea sur le côté de la route. Elle se tourna sur son siège pour lui faire face. « Quoi, tu es comme les Trois, maintenant?
— Quelque chose comme ça…
— Christ, Karl… Es-tu avec nous ou contre nous? Tu es de quel bord?
— Y’a pas de bord. Toutt’ est toutt’.
— Ouais, ben toutt’ vient de me tirer dessus parce que j’ai fait l’erreur de te faire confiance… » Elle détacha rageusement sa ceinture et débarqua du véhicule en claqua la porte.
« Je t’assure qu’il y a une explication logique et rationnelle à tout cela! », dit l’autre en débarquant à son tour. Encore un changement de registre, pensa-t-elle.
« Je n’utilise pas le même registre parce que ce n’est plus Tobin qui parle. » Félicia s’arrêta net. « Mais non : ce n’est pas Harré non plus. » Elle se retourna, les bras croisés, le visage inexpressif, prête à exiger des réponses. Son expression résolue ne tint qu’une seconde avant que l’adrénaline cesse de la soutenir. Un voile tomba sur son champ de vision et ses jambes se dérobèrent sous elle. Elle sentit les bras musclés de l’homme l’attraper avant qu’elle ne s’écrase sur l’asphalte. Il la soutint jusqu'à ce qu’elle puisse s’asseoir sur les marches de l’immeuble le plus proche. Elle put alors reprendre son souffle. Elle se sentait faible, fatiguée… Comme si un coup de vent suffirait à la faire défaillir à nouveau.
« Se faire tirer dessus… Je t’assure que je ne souhaite pas ça à personne, dit l’homme doucement. L’impact des balles. La peau trouée. La vie qui s’en va… J’allais mourir, Félicia. Ne lui en veux pas : Tobin a fait ce qu’il fallait. Il a pris ma place dans la Trinité. Il a sauvé mon âme, à défaut de mon corps. »
L’esprit de Félicia fonctionnait au ralenti, mais l’homme lui laissa le temps de décoder le sens de son propos. « Timothée?
— Oui. Depuis ma mort clinique, je me retrouve écartelé entre trois corps, jamais le mien, mon esprit intégré à celui des autres… Parfois, lorsque nous sommes loin du Terminus, je parviens à retrouver qui j’étais, à prendre le dessus sur les autres. Ça ne leur plaît pas toujours… C’est la raison pourquoi je voulais te parler…
— Je croyais que Martin voulait me parler…
— Maintenant que tu sais… Ça ne fait aucune différence si c’est moi ou lui, n’est-ce pas? Toutt’ est toutt’, comme dirait l’autre. »
Félicia exhala longuement. Elle ne voulait rien de plus que se rouler en boule sous une couette et dormir pendant mille ans. « Qu’est-ce que tu me veux?
— Félicia… Peux-tu faire pour moi le procédé dont Gordon s’est servi pour ramener Tobin?
— Je ne sais pas si j’en suis capable…
— Pourtant, tu t’y entraînes depuis des semaines… »
Il lui fallut une seconde pour réaliser qu’avec un télépathe à l’Agora, les Trois ne devaient rien ignorer de ce qui s’y tramait. Elle avait été victime d’espionnage… De voyeurisme psychique. Il y avait de quoi se sentir outrée. « Tu crois que je vais t’aider, après toutes ces tromperies?
— Tu dois quand même une faveur à Martin…
— Une faveur!? C’est culotté, de la part d’un imposteur… un traître! »
Quelque chose dans le visage de l’homme s’assombrit au point de devenir menaçant. Était-ce Tobin qui ruait à l’arrière-scène? Le changement ne dura qu’un instant, comme un nuage passant devant le soleil. « Alors voici un nouveau marché, offrit Timothée d’une voix calme. Tu me redonnes un corps et moi, je te conduis là où Van Haecht se cache. Ou devrais-je dire Harré? »
Ça, c’était une autre paire de manches. L’esprit de Félicia sortit de la mélasse tout d’un coup. Arrêter Harré avant qu’il sévisse était sa priorité absolue. « Sérieusement?
— Sérieusement.
— Pour le procédé… Vous disposez, comment dire, d’un corps d’accueil?
— On s’en occupe.
— Je ne peux pas garantir le succès, mais j’accepte de tenter ma chance.
— On ne demande pas plus.
— Mais avant toute chose, vous allez devoir remplir votre part du marché. » Timothée ouvrit la bouche, mais Félicia ne le laissa pas parler. « Je n’ai absolument aucune raison de vous faire confiance. Mais moi, je n’ai pas l’intention de vous tromper. Tu peux vérifier », dit-elle en tapotant son front du doigt.
« Marché conclu, dit-il.
— Va falloir faire ça bientôt. Ce soir, si possible. Après le concile.
— Entendu.
— Excellent. Ramène-moi à l’Agora, conclut-elle. Je dois commencer à me préparer… »
Ce nouvel espoir la mobilisa tant qu’elle en oublia de demander à Tobin qui pouvait lui en vouloir au point de l’avoir attaqué en plein jour, au beau milieu du centre-ville.

dimanche 27 novembre 2016

Le Nœud Gordien, épisode 448 : Changer les idées

Aizalyasni était couchée dans sa chambre, sur le lit qu’elle avait tiré du néant par la seule force de son esprit.
Aizalyasni était assise dans un parc, à l’orée du quartier, papotant distraitement avec les flâneurs du coin, de vagues connaissances.
Aizalyasni gravissait les marches du Club Céleste avec un Daniel Olson encore dubitatif.
Aizalyasni était Martin était Karl était Marco était Timothée. Leur connexion permettait d’acheminer l’énergie magique du Terminus jusqu’à Tobin, mais surtout, elle leur permettait de penser ensemble malgré la distance.
Les Trois ne pouvaient pas affecter directement les pensées d’Olson, mais ils purent quand même l’envelopper dans une aura de calme et de sérénité, le même genre de truc dont Madame s’était servie pour transformer le Terminus en lieu sacré.  L’Américain n’y vit que du feu : il crut que c’était la bière, la camaraderie, la danseuse en rouge qui apaisaient enfin son esprit troublé. Leur emprise se resserrait sur lui; il allait parler.
« Tu en as pour des années de pratique avant d’en arriver là…
— Oui, oui, je sais… mais, théoriquement? »
Olson décida qu’il n’y avait pas de mal à en discuter, que de toute manière, Tobin  ne saurait pas s’en servir avant une éternité. Il ne pouvait pas deviner être la proie de télépathes aux aguets. Aizalyasni tressaillit, ils tressaillirent tous en entrevoyant la complexité du procédé pendant qu’Olson jonglait avec ses connaissances pour les transformer en explications vulgarisées. Fort heureusement, les Trois n’auraient pas besoin de tout l’appareillage qu’il avait en tête, avec ses cercles cabalistiques, ses ingrédients rares, ses préparations rituelles… Leur nature télépathe couplée à leur capacité à manipuler directement l’énergie magique leur offrirait de précieux raccourcis.
« Plus les paramètres sont précis, plus l’opération sera facile, expliqua Olson. Et l’inverse s’ils sont complexes ou nombreux. Par exemple, effacer tous les souvenirs de la dernière heure, c’est travailler en bloc. Effacer seulement cette conversation en gardant tout le reste, c’est déjà plus difficile. À moins qu’on recadre les paramètres pour procéder autrement… » Une série de symboles défilèrent dans la tête d’Olson. Sur papier, ils seraient demeurés illisibles; dans la tête du Maître toutefois, la signification de chacun était évidente. Ils touchaient au but…
Le regard d’Olson dériva vers sa danseuse fétiche. Il était temps de le distraire à nouveau. Un signal de Tobin la ramena à leur table.
Il fallait admettre que l’Américain n’était pas seul à tomber sous son magnétisme. Ce qui se passait en elle n’était pas moins fascinant que sa façade : dès qu’elle se mettait à danser, sa tête se vidait de toute pensée intempestive. Elle devient la danse. Elle ne travaille pas, elle n’offre pas de performance. Puis, l’évidence : elle médite. Aizalyasni aurait voulu connaître son nom, son identité, son histoire, ce qui l’avait amenée à danser pour de l’argent, mais son esprit n’offrait rien à lire… Pour l’instant.
Ils applaudirent à la fin de la danse; Tobin la paya généreusement en l’intimant de continuer. « Tu disais que pour les jobs plus complexes, tu peux recadrer…
— Ah, oui. Souvent, il est plus simple de procéder par l’équivalent d’une suggestion hypnotique.
— C’est-à-dire? »
La réponse d’Olson tarda : il était en transe devant les mouvements suaves de la danseuse. « Le cerveau hypnotisé complète les suggestions qu’il entend. Si je dis à quelqu’un, tu reviens d’un voyage sur Mars, son esprit va imaginer les détails, sans que j’aie besoin de les décrire. Tu comprends?
— Ouais, en gros.
— Alors, plutôt que créer pièce par pièce une fausse relation, par exemple, c’est plus simple d’implanter une suggestion du genre nous sommes de vieilles connaissances. Le risque, c’est que je ne sais pas exactement ce que le type va inventer de son côté… »
Tobin laissa la conversation s’éteindre. Les Trois avaient ce dont ils avaient besoin. Aizalyasni ramena sa conscience au Terminus. Il lui fallait trouver un cobaye pour tenter sa chance… Celui qu’elle avait en tête se trouvait justement sur place.
Elle se rendit au réfectoire. L’homme était attablé devant une assiette vide, les cheveux et la barbe propres et bien lissés. Son engagement dans la communauté était d’abord utilitaire. Il s’était découvert une fibre spirituelle seulement après que les Trois aient rénové le Terminus – et fourni tout le monde en électricité, en eau chaude et en nourriture. Il contrevenait fréquemment aux règles de la communauté, mais à ses yeux, c’était pour une bonne cause : il volait de la nourriture pour alimenter sa grosse femme qu’il aimait encore plus qu’il pouvait la détester.
« James », dit-elle.
Il présuma que l’interpellation était une accusation : il n’essaya même pas de nier. « On dit que vous pouvez tout voir, je me doutais bien que je me ferais prendre, s’empressa-t-il de dire. Je… je sais que ce n’est pas correct. Je m’excuse. Je ne savais plus quoi faire…
— J’ai un marché à te proposer, dit Aizalyasni. Si tu acceptes, tu pourras rester parmi nous.
— Vraiment?
— Nous te permettrons même de continuer à nourrir ta Raymonde. Avec notre bénédiction. »
James était stupéfait. « En échange de quoi? »
Aizalyasni sourit. « Laisse-moi juste te changer les idées… »

dimanche 19 juin 2016

Le Nœud Gordien, épisode 425 : Trouver Martin, 5e partie

Massant ses jointures, Tobin joua du coude pour rejoindre Aizalyasni et les blessés. « Reculez-vous! Laissez-leur de l’espace! »
Il la trouva agenouillée entre les deux hommes, une main sur le torse de Martin, l’autre sur celui de Timothée. Une faible lueur brillait là où elle les touchait. Elle sanglotait, le souffle court, en répétant les mêmes mots : « Ne meurs pas… Je ne veux pas te perdre… Ne meurs pas… J’ai besoin de toi… »
Tobin s’accroupit devant elle. « Qu’est-ce qui ne marche pas? 
— Je ne peux pas retenir Tim toute seule!
— Alors guéris Martin! À vous deux, vous…
—  Si je le lâche, il va partir! Je le sens déjà glisser entre mes doigts… »
Tobin se tourna vers Martin et le gifla. Il ne réagit pas. « Fuck, Martin, ce n’est pas le temps de dormir… Réveille! » Une autre gifle n’obtint pas plus de résultats. « Qu’est-ce que je peux faire pour t’aider? 
— Rien. Seule, je n’y arriverai pas. Notre puissance vient du fait que nous sommes trois… Déjà, à deux, ce serait peut-être différent… » Sa lèvre se mit à trembler.
Plus que tout, Tobin détestait se sentir impuissant. « Alors prends-moi », lança-t-il.
Aizalyasni releva la tête, estomaquée. « Toi… avec nous? 
— Paraît que je suis incomplet de toute manière, ce ne sera pas une grosse perte. » Il ne jugea pas bon d’ajouter qu’avec la puissance de la trinité à sa disposition, il serait ensuite en mesure de faire payer ces enculés de mafieux.  « Vas-y! »
Aizalyasni ferma les yeux; l’instant d’après, elle fronçait les sourcils. « Ça ne marche pas!
— Quoi? Qu’est-ce qui ne marche pas?
— Je ne sais pas. Je ne sais pas! » Un sanglot. « Il ne respire plus! Je le sens! Il s’en va! »
Il n’y avait plus de temps à perdre; Tobin allait devoir se montrer créatif. Mike lui avait raconté que la première fois qu’Aizalyasni avait manifesté ses capacités surnaturelles – avant même la formation de la trinité –, c’était parce que des mafieux lui avaient tiré dessus.
Il dégaina son pistolet et pressa le canon contre le front d’Aizalyasni. « Force-toi », dit-il d’une voix dure. Il sentit les fidèles se tendre partout autour d’eux, mais il n’y prêta pas attention. Il n’y avait qu’Aizalyasni et lui au monde.
Elle fit non de la tête, les larmes mouillant ses joues.
Elle n’y croit pas. Foutus télépathes. Tobin releva son pistolet. Le canon avait imprimé un troisième œil sur le front de la jeune fille. Il retira le cran de sûreté et la mit en joue à nouveau. « Paraît que tu es capable d’arrêter les balles… On va voir. J’appuie sur la gâchette à trois. Un. Deux… »
Tobin sentit un vertige indescriptible, comme s’il basculait hors de lui-même. Aizalyasni ouvrit les yeux; Tobin se vit à travers elle, la confusion peinte sur son visage d’emprunt. Un seul esprit animant leurs deux corps. Il pouvait maintenant percevoir l’énergie magique ambiante, une énergie vibrante, vivante, prête à être mobilisée… Ces nouvelles sensations auraient été déroutantes sans Aizalyasni, pour qui elles étaient familières… Elle était lui; il était elle.
Tobin comprit qu’il était déjà trop tard pour Tim. Même dans un hôpital, sa blessure était trop sévère pour être guérie; le coup de feu avait détruit plusieurs organes internes. Mais Aizalyasni avait dit vrai : elle retenait toujours l’esprit de Tim malgré la ruine de son corps. Il restait encore un espoir.
La dyade s’attela à régénérer Martin, sans toutefois relâcher son emprise sur Tim. La fille n’avait pas menti : elle n’aurait pas pu réussir seule. À deux, la tâche demeurait difficile.
Le retour à la conscience de Martin causa un brusque remous dans leur esprit partagé, alors qu’un troisième ensemble de pensées, d’émotions, d’expériences se superposa aux leurs. Tobin partagea avec les deux autres une impression de soulagement face au retour à une normale qu'il n’avait pourtant jamais connue. Ils étaient trois à nouveau.
Ils n’eurent pas à échanger un mot, à s’expliquer quoi que ce soit. Ils se positionnèrent en cercle autour de Timothée, un point de lumière jaillissant entre les paumes de chacun. Six mains se posèrent sur lui, deux sur sa tête, deux sur sa poitrine, deux sur son ventre. Leurs corps se transformèrent en conducteurs; l’énergie magique s’anima et les traversa. Ils trouvèrent l’essence de Timothée, cachée dans son cerveau, son cœur, ses tripes. Ils la captèrent et l’attirèrent dans leur union.
Ils étaient trois, mais quatre en même temps. Comme les mousquetaires, pensèrent-ils, et ils se réjouirent de savoir que l’allusion provenait de la part d’eux qui avait été Timothée Lacombe.
Lorsqu’ils se relevèrent, le corps de Tim avait disparu.
Quelques secondes à peine s’étaient écoulées depuis que Tobin avait menacé d’appuyer sur la gâchette. Un lourd silence régnait sur le Terminus.
« Nous sommes… complets », dit Tobin. C’était vrai. Son lien avec la trinité lui donnait une impression de stabilité, de réalité qu’il n’avait pas ressentie depuis son retour à la vie.
« Timothée n’est plus », dit Martin, sa lèvre enflée rendant sa diction traînante.
« Mais il est avec nous, pour toujours », dit Aizalyasni.
Les trois se levèrent et s’étreignirent en pleurant. La part des Trois qui avait été Karl Tobin ne se souvenait pas de la dernière fois où il s’était laissé aller aux larmes.
Il était simultanément homme et femme. Petit et grand. Police et bandit. Sensible et impitoyable.
La présence de Tobin donnait à la Trinité ce qui lui avait manqué jusqu’ici : une part de ténèbres.
Quelqu’un allait payer…

dimanche 12 juin 2016

Le Nœud Gordon, épisode 424 : Trouver Martin, 4e partie

Karl poussa un soupir sec et intense, comme la vapeur qui s’échappe d’une bouilloire. Non seulement ces gamins avaient foutu la merde, mais ils avaient besoin de lui pour la ramasser. Ils voulaient un chef? Ils allaient l’avoir.
« Vinh, Djo, pression sur la plaie. Vous ne la lâchez pas une seconde. Mike, faut que tu amènes Tim au terminus, presto.
— Au Terminus? C’est à l’hôpital qu’il a besoin d’aller…
— Aizalyasni va pouvoir faire mieux pour le guérir que n’importe quel médecin. Qu’est-ce que vous attendez, vous trois? Go! Les autres, venez nous rejoindre. Toi, Sophie, fouille-le. » Il pointa Abel. « Trouve ses clés. Grouille! »
Tobin jogga jusqu’au garage. Il actionnait l’ouverture de la grille juste au moment où Sophie, encore à bout de souffle, lui amena le trousseau d’Abel. « Quand les autres vont être rentrés », dit-il, « tu leur dis de traîner les corps jusque dans le garage. En attendant, trouve du gaz, de l’huile, quelque chose, et crisse-en partout sur les murs. »
Il n’attendit pas son éventuelle réponse. Chaque seconde comptait : il se rendit aussi vite qu’il le put à la trappe. D’une main tremblante, il essaya les clés jusqu’à trouver la bonne.
Il ne s’était pas trompé : Martin se trouvait dans l’espace en-dessous, attaché et bâillonné, le visage tuméfié, les vêtements raidis par des couches de sang séché. Il luttait pour garder la tête relevée et les yeux ouverts. Il ne réagit pas lorsque Tobin trancha ses attaches, ni lorsqu’il le traîna jusqu’à l’escalier. Ce n’est qu’à ce moment qu’il retrouva une part de ses esprits, assez pour continuer sans être poussé. Martin gémit à chaque nouvelle marche, mais il porta son propre poids; une fois dehors, il fut toutefois incapable de reprendre pied.  Il menaçait de tomber chaque fois que Tobin desserrait son étreinte.
Les jeunes rayonnèrent de joie à la vue de Martin, mais leur joie ne dura qu’un instant, le temps qu’ils réalisent l’état pitoyable dans lequel il se trouvait. Tobin les laissa porter l’éclopé jusqu’à la voiture de Djo – toujours là où Tobin l’avait garée; il tourna les talons et retourna vers le bâtiment.
« Qu’est-ce que tu fous? », cria Sophie derrière lui.
« M’en va foutre le feu là-dedans. » Puis, entre ses dents : « C’est tout le temps les mêmes qui sont pognés avec le ménage… »
Martin sombra dans l’inconscience avant que le groupe soit revenu dans la ville à proprement parler. Quelque chose dans son expression était paisible, malgré son visage barbouillé par ses épreuves. Il pouvait enfin baisser les bras, après tout ce temps sans recours, sans espoir d’en sortir par lui-même. Sa respiration, toutefois, rappelait les sévices qu’il avait traversés. Il expirait en un long sifflement, comme une baudruche qui se dégonfle, pour ensuite rester au neutre plusieurs secondes, avant d’inspirer sèchement, comme si son corps lui rappelait par ce hoquet qu’il avait encore besoin d’air, qu’il habitait toujours là.
« Son pouls est full lent », dit Gary, un paniqué.
« T’es-tu médecin? », demanda Sophie.
« Non…
— Ben c’est ça. Ta gueule. Tu ne sais pas ce que tu dis. »
Tobin conduisit aussi vite que possible jusqu’au sein du Centre-Sud. Les voitures étaient rares dans le coin; de nombreux visages apparurent sur leur chemin, flairant peut-être une proie, mais ils étaient connus de la racaille des environs. La Mafia s’est cassé le nez contre eux-autres, disait-on dans les ruelles. Les ivrognes et les crackheads ne pouvaient espérer faire mieux. Personne ne s’interposa.
Il stationna sa voiture aussi près de la grande place qu’il le put, puis courut aux nouvelles. Il joua du coude auprès des gens qui s’étaient agglomérés dans la salle au-delà des grandes portes, celle où les oraisons avaient lieu jadis. L’expression des gens sur son chemin laissait croire au pire… Mais pas autant que les hululements déchirés qu’il savait être ceux d’Aizalyasni.
Il n’avait pas besoin qu’on lui dise pour comprendre que la situation était des plus graves. Peut-être que le jeune homme allait mourir après tout. Peut-être que Martin ne se remettrait jamais.
Tobin bouillait en-dedans. Ces gens, c’étaient le peuple de Tricane. Ils n’étaient pas des criminels, ils ne voulaient de mal à personne, pourtant ils étaient sans cesse assaillis. Son honneur de gangster – si telle chose existait – demandait que cet affront soit lavé par le sang. S’il en avait eu les moyens, il aurait frappé sans délai. Sans pitié non plus… Pour se venger, il avait déjà pris d’assaut à lui seul tous les motards de La Cité. Il y était resté, mais il avait été porté par le même genre de juste furie qui l’habitait en ce moment.
Les gens s’écartèrent pour laisser passer Martin, soutenu par Gary d’un côté et Sophie de l’autre. Des fidèles prirent le relais pour supporter le blesser et l’approcher de Tim et d’Aizalyasni.
Gary, libéré du poids qu’il portait depuis la voiture, se tourna vers lui pour lui demander : « Qu’est-ce qu’on fait? »
Tobin lui asséna un coup de poing en pleine tronche qui le leva presque du sol. 

dimanche 29 mai 2016

Le Noeud Gordien, épisode 422 : Trouver Martin, 2e partie

Le drôle de convoi se mit en route.
Le 4x4 de Mike Tobin montrait le chemin. Daniel Olson occupait le siège passager; il tenait un pendule effilé au-dessus de la vieille photo de famille de Martin, à l’affût du moindre mouvement de l’objet, concentré à n’en créer aucun par inadvertance.
Karl, pour sa part, se tortillait, un peu à l’étroit sur le siège arrière. Soit ses genoux poussaient sur le siège d’Olson – et risquaient, du coup, de déranger le pendule –, soit sa jambe envahissait l’espace de Timothée, qui se débattait avec la même étroitesse.
Le jeune homme était fébrile comme un moineau. Il ne restait rien de la belle assurance qu’il manifestait sur son territoire. « Ça ne te fait pas de t’éloigner d’elle, hein?
— Ce ne sera plus long avant que je perde le contact avec Nini…
— Pas surprenant, étant donné que vous aviez déjà perdu Martin tous les deux… », remarqua Mike.
« Je me demande si je vais ressentir sa présence en m’approchant…
— Est-ce que ça vous dérangerait de garder le silence, un peu? », interrompit Olson. « Ce n’est pas facile du tout, ce que je suis en train de faire… »
Une fois de plus, le pendule s’anima, d’abord vers l’ouest, puis le sud. Petit à petit, l’oscillation du pendule s’accentua.
« Martin devrait être là », dit finalement Olson, après près d’une heure de tâtonnement. Partout où ils allaient, le pendule tendait vers ce vaste terrain grillagé où s’empilaient des montagnes d’épaves de voiture.
Mike les conduisit à quelques coins de rue et se rangea dans le stationnement vide d’un hangar, suivi de près par la seconde voiture fit pareil. Tout le monde descendit.
« C’est là », résuma Timothée. « La cour à scrap. 
— Qu’est-ce qu’on fait, maintenant? », demanda Gary.
Les regards se tournèrent vers Timothée. « Je… Je ne sais pas.
— Facile », dit Vinh. « On saute la clôture durant la nuit avec des guns, pis…
— Non, pas facile », dit Mike. « Un grillage de dix pieds, avec des barbelés… Il y a aussi des caméras.
— Et ça, c’est si Martin est vraiment là », dit Sophie.
Olson fronça les sourcils. « En doutez-vous?
— Non, non », assura Timothée. « Qu’est-ce que tu peux faire pour nous aider?
— Moi? Rien. Je devais vous aider à trouver Martin; c’est fait. Les termes de notre entente n’incluaient rien d’autre.
— Tu vas nous laisser, comme ça?
— Nous avons une trêve, pas une alliance… Par ailleurs, vous aviez promis de diminuer l’intensité des Cercles. Est-ce que c’est fait?
— Non… Nous avons besoin de Martin pour y parvenir…
— Accomplissez d’abord votre part du marché, et nous pourrons collaborer à nouveau dans le futur. Bonne chance! » Il remit la photo à Timothée et s’éloigna en appelant un taxi.
« Qu’est-ce qu’on fait, là? », redemanda Gary.
« Moi, j’ai passé l’âge du sautage de clôture… », dit Gigi. Elle partit au petit trot en direction d’Olson. « Monsieur! Pardon monsieur! Attendez-moi! »
Karl se dit qu’il allait péter un plomb s’il entendait une fois de plus quelqu’un demander quoi faire. « La première chose qu’on doit savoir », dit-il, « c’est comment c’est organisé en-dedans. Et confirmer que Martin est là. Il faut partir en reconnaissance. Et je connais un moyen plus facile que sauter par-dessus des barbelés, la nuit…
— Quoi?
— C’est une fucking cour à scrap. J’ai juste à me présenter là… Pour acheter de la fucking scrap! Djo, donne-moi les clés de ton char. » Le jeune homme lui lança le trousseau après un instant d’hésitation. « Attendez-moi ici. ‘Faites rien de stupide. »
Karl guida la voiture d’emprunt jusqu’à l’entrée. Un mécanisme activé à distance lui ouvrit les portes dès qu’il s’avança dans la cour. « Sauter la clôture… Tu parles d’une gang d’amateurs… »
Il était peu probable que Martin soit caché quelque part dans les méandres métalliques aux parois de voitures empilées; il devait plutôt se trouver dans le seul bâtiment sur place, un grand garage dont les deux portes étaient présentement ouvertes. Deux hommes patibulaires allèrent aux devant de Tobin.
 Lorsqu’il sortit de la voiture, le visage des deux hommes changea du tout au tout. « Marco! Marco Kotzias! J’aurai tout vu! Hey, Abel, viens voir ça! C’est Marco! »
Ils reconnaissent ma face, pensa Tobin. Il savait qu’il habitait désormais le corps d’un mafieux : qu’il soit reconnu était signe qu’ils tenaient une bonne piste. « Content de vous voir, les gars!
Un troisième homme – Abel – sortit du garage en s’essuyant les mains sur une guenille noircie d’huile. « T’étais pas mort, toi? J’avais entendu dire que t’étais mort.
« Quasiment. Mais j’ai la couenne dure!
— C’est comme on dit, hein… », dit Abel avant d’enchaîner une série de mots en grec.
Tobin comprit que dalle. « Ah ah! C’est bien vrai! », bluffa-t-il.
« Travailles-tu encore avec monsieur B? Est-ce que c’est ça qui t’amène chez nous?
— Ouais. Comment va votre… affaire courante? » Les trois hommes échangèrent un regard. Tobin s’engageait sur un terrain glissant…
« Nous, on fait juste suivre les ordres », dit Abel, sur ses gardes.
« Personne n’a dit le contraire », répondit Tobin. « Alors?
— Il n’a toujours pas répondu aux questions. Je n’ai jamais vu quelqu’un aussi entêté. Je sais pas, je ne peux pas expliquer, c’est juste comme ça… 
— On commence à croire qu’il ne sait rien », dit un autre, le premier qui l’avait reconnu. « Ça doit être chiant pour lui.
— Mais nous, on suit les ordres », répéta Abel. « Tu le diras à monsieur Fusco, hein? On ne veut pas de trouble, nous autres. Mais, toi! Viens prendre un verre! » Il lui passa le bras autour du cou.
Une fois à l’intérieur, ils prirent place autour d’une table ronde. Abel versa de l’ouzo à la ronde. Tobin ne pouvait pas supporter tout ce qui se rapprochait de la réglisse noire… Il avala le premier verre en veillant à ne pas trop grimacer.
Surprise : les papilles de son nouveau corps, elles, n’avaient rien contre la saveur d’anis.
« Un autre? », demanda Abel. « Ce n’est pas tous les jours qu’on boit avec un mort… »
« Pourquoi pas?
— Alors, Marco, raconte-nous ça. Qu’est-ce qui t’es arrivé pour qu’on te perde de vue?
— Ah, vous savez… Un accident est si vite arrivé… »

dimanche 22 mai 2016

Le Noeud Gordin, épisode 421 : Trouver Martin, 1re partie

Daniel arriva le premier, accompagné de trois invités. Pénélope connaissait déjà Timothée et Karl Tobin; ce dernier lui présenta son neveu Mike, un beau garçon à la bouille sympathique. « Je vois la ressemblance », lança-t-elle à la blague. Mike sourit poliment; Karl, pas du tout.
Elle n’eut pas le temps de leur offrir le café : la porte sonna à nouveau. C’était un homme dans la vingtaine, improbable mélange d’une baby face vissée sur un corps de brute. Il avait les paupières lourdes et les yeux rouges d’un fumeur de marijuana. « Salut », dit-elle, amicale. « Moi, c’est Pénélope. » Il bafouilla une réponse, le regard fuyant. « Pardon?
— Moi, c’est Djo », dit-il, à peine plus clairement.
En plus d’avoir le cerveau embrouillé, il était clairement intimidé par Pénélope. Il ne pouvait pas empêcher son regard de glisser vers ses seins. Il ne devait pas souvent approcher de femmes comme elle…
Elle poursuivit comme si rien n’était : « Ah oui? Pour Joseph? Jonathan?
— Djo pour Djosevik », dit Mike Tobin. « C’est son nom de famille. Demande-lui son prénom! »
Les deux Tobin attendaient sa réponse en se marrant déjà. Djo murmura trois nouvelles syllabes inintelligibles.
« Je n’ai pas bien entendu… 
— C’est parce qu’il s’appelle Ferdinand », lança Karl en s’esclaffant.
« Je déteste mon nom. Z’êtes cons, les gars. »
La porte sonna à nouveau, coupant court à la conversation. Les nouveaux venus entrèrent à leur tour en se présentant à leur hôtesse. Vinh. Sophie. Gigi. Gary. Il n’y avait plus de place pour asseoir tout ce monde.
« Bon, on y est tous », déclara Karl. « On commence-tu? »
Pénélope aurait bien voulu savoir commencer quoi, au juste. Daniel se leva, commandant l’attention du groupe. « Tim? L’objet chéri, s’il-te-plaît. »
Timothée déposa une photo jaunie, craquelée et cornée sur la table à manger, devant Daniel. Pénélope y discerna un jeune homme moustachu tenant deux bambins sur ses genoux, un petit garçon et une petite fille blondinets. Les trois souriaient à la caméra. On aurait dit une photo de vacances vieille de vingt ou trente ans.
Daniel se tourna ensuite vers elle. « Babe, irais-tu chercher mon matériel dans la chambre? »
Pénélope jeta un regard paniqué à la ronde. Qu’est-ce que Daniel était en train de fabriquer? « Est-ce que je peux te parler un instant?
— Oui, bien entendu.
— En privé? » Elle n’attendit pas sa réponse pour passer à la chambre à coucher. Daniel la rejoignit un instant plus tard. « What the fuck?
— Qu’est-ce qu’il y a?
— Ne me dis pas que tous ces gens-là sont des initiés! »
Daniel semblait sincèrement surpris de son objection. « C’est plus complexe… Ni blanc, ni noir. Ni gris, en fait. Quelque chose d’autre…
— Es-tu high?
— Non, non! Bien sûr que non…
— Tu agis étrangement…
— Le temps que j’ai passé au Terminus m’a ouvert les yeux…
— De là à violer les cinq principes… » Qu’est-ce qui avait conduit Daniel à relativiser les règles dont il s’était fait le gardien jusque-là? À moins que ce ne soit pas lui. « Comment s’appelle ma mère?
— Tu parles d’une question…
— Allez, réponds et on n’en parle plus.
— Marie Rachelle Leca. Pourquoi?
— Qu’est-ce que je portais à la fin de notre premier rendez-vous?
— Rien d’autre que des escarpins. Turquoise.
— C’est donc bien toi…
— Et tu trouves que c’est moi qui agis étrangement?
— Quand même, réaliser un procédé devant tous ces gens… Ce n’est pas toi.
— Les cinq principes veillent à préserver le secret de notre art. Or, pour eux, la… » Il grimaça. « La magie fait partie de leur quotidien. Ils sont pratiquement des initiés… D’une autre tradition que la nôtre.
— Ce qui devrait nécessiter une intervention rigoureuse, pas une démonstration publique!
— Si seulement tu pouvais comprendre… » Il frappa sa paume du poing. « Mais oui! Tu peux comprendre! Tu sais comment les trois sont connectés par leur esprit?
— Oui…
— Nous devrions faire la même chose, toi et moi!! Ce serait fantastique… »
Le pire : il était sérieux. Pénélope croyait connaître Daniel autant qu’il se connaissait lui-même. Ses manières et ses idées du moment – effusives, exaltées, imprudentes – faisaient de lui un autre homme.
« Fais-moi confiance », dit-il. Il agrippa son matériel et alla rejoindre les autres. De retour dans la cuisine, elle surprit Sophie et Vinh en train de fouiller dans son réfrigérateur. Ferdinand avait profité de la pause pour s’allumer un joint et enfumer l’appartement.
Fais-moi confiance… Combien de fois Daniel lui avait dit ces mots? Jusqu’ici, elle avait toujours eu raison de l’écouter. Aujourd’hui, elle n’était plus si certaine. Il était responsable de cette… invasion de leur nid commun. Il contrevenait aux cinq principes. Il n’était pas lui-même…
Elle resta en retrait pendant qu’il déballait ses affaires. Elle assista avec un malaise croissant à la réalisation du procédé qui allait guider tout ce beau monde jusqu’au propriétaire de la photo.

dimanche 27 mars 2016

Le Nœud Gordien, épisode 413 : Verdict

L’oraison se termina avec une ronde d’applaudissements et quelques accolades. Tout le monde souriait comme s’ils avaient réalisé quelque chose de grand… Mais qu’avaient-ils accompli, au juste? Olson n’avait pas réussi à percer la fonction derrière ces mouvements – à supposer qu’il y en ait bien une.
« C’est quelque chose, hein? », lui dit la femme la plus proche en poussant une mèche de cheveux gras derrière son oreille en souriant. Le mouvement était coquet, le sourire beaucoup moins : les dents qui lui restaient tiraient sur le brun.
« Définitivement », répondit Olson. « Mais je me demandais… À quoi tout cela sert-il? »
La femme figea, perplexe. « Je… Je ne sais pas. C’est l’fun de se sentir comme ça, tous ensemble. Comme la messe, mais sans la partie plate. Penses-tu le refaire avec nous dans le futur? » 
Les manières de la femme criaient tu es beau, je te veux, au moins te voir si je ne peux pas te toucher. Bref, business as usual pour Olson.  Il lui décocha un clin d’œil qui la fit rougir avant d’aller rejoindre Timothée. Le cliquetis dans sa tête résonna à chacun de ses pas. Il commençait à se demander si l’étrange sensation allait finir par passer.
« Pas ici », dit le jeune homme avant même qu’Olson ait ouvert la bouche. Ils laissèrent les fidèles derrière et se rendirent dans autre section du sous-sol, une chambre simple mais confortable, aussi nette et rangée qu’à l’hôtel.
Aizalyasni les rejoignit un instant plus tard. L’oraison avait transformé leur attitude : les deux étaient habités d’une énergie qu’ils contenaient avec difficulté, une fébrilité qui se manifestait dans leurs mouvements, dans leur posture, surtout dans leur regard. Leurs yeux écarquillés ne clignaient plus… Une caractéristique que les récits historiques prêtaient également à Romuald Harré. Devait-il s’en inquiéter?
Les deux se redressèrent, l’intérêt piqué. « Qui est ce Harré?
— Un meurtrier », dit Olson, en donnant à sa réponse un ton de point final. Il ne voulait pas leur communiquer d’autres informations, mais comment leur bloquer l’accès?
Il suffisait peut-être de créer une interférence. Il se mit à chantonner en boucle une comptine dans sa tête…
Row, row, row the boat, gently down the stream… Merrily, merrily, merrily, merrily,
life is but a dream.
Timothée et Aizalyasni n’insistèrent pas. Ils demandèrent plutôt : « Et quel est ton verdict…
— À propos de nos oraisons? »
Ils attendaient sa réponse, au bout de leurs chaises : la comptine fonctionnait donc. Il cessa son manège pour leur permettre de voir sa réponse par eux-mêmes, qu’ils comprennent la complexité de la situation sans qu’il ait à l’expliquer.
« Oh », dirent Timothée et Aizalyasni, un peu déçus. Ils avaient espéré qu’Olson confirme que leur rituel était compatible avec les cinq principes qu’ils avaient accepté de respecter… mais lui-même n’en était pas certain. Il fallait admettre que personne ne semblait comprendre le message gestuel qui était répété quotidiennement… Si des secrets occultes étaient impliqués dans cette séquence, ils étaient au moins aussi bien dissimulés que dans la salle des archives de Tanger… D’un autre côté, les oraisons étaient bien plus accessibles que le bunker de Kuhn ne l’avait jamais été. Olson allait devoir consulter ses pairs avant de rendre sa décision.
« Maintenant que ce premier dossier est réglé, penchons-nous sur la prochaine étape… Retrouver Martin. Dites-moi tout ce que vous savez qui serait susceptible de m’aider… Et j’aurai besoin d’un objet qui lui appartient. Quelque chose de précieux à ses yeux… »

dimanche 28 février 2016

Le Nœud Gordien, épisode 409 : Engrenages, 2e partie

Le réfectoire devint silencieux, en état d’alerte. Une adolescente encapuchonnée se leva, poings serrés, prête à bondir sur lui pour lui faire payer cette tromperie dont elle ignorait la nature. D’autres firent pareil à sa suite. Olson avait le doigt dans l’engrenage. À moins d’agir vite, il allait se faire tabasser et expulser manu militari. Au milieu de la zone radiesthésique, il ne pouvait pas compter sur son art pour se défendre; il décida donc d’abattre son jeu.
Sans dire un mot, sans formuler quelque argumentaire, il se contenta d’ouvrir son esprit aux deux autres.
Ma plus grande passion est d’améliorer le corps humain, accroitre ses capacités, repousser ses limites, découvrir son plein potentiel.
J’ai réussi à percer le mécanisme d’émission de phéromones chez l’humain. Je l’ai enrichi. Je suis capable d’en jouer.
Grâce à ces agents chimiques, mon associée et moi pouvons influencer, jusqu’à un certain degré, les réactions de ceux qui y sont sensibles – tous ne sont pas également affectés.
Oui, Timothée compte sans doute parmi eux, pensa-t-il en se remémorant son « Vous êtes beaux! »
Mon intention n’a jamais été de vous tromper. Mes phéromones font partie de moi, autant que votre lien télépathique fait partie de vous…
Timothée demanda : « Pourquoi n’avons-nous pas détecté de magie sur le pont? »
Olson tressaillit. Les Seize décourageaient depuis toujours l’emploi du terme magie, à la fois vulgaire et révélateur de la nature de leur entreprise. Et lui, il l’utilisait devant tout le monde…
Il s’agit d’une altération de la biochimie de mon corps, et non d’un procédé actif. Sur le coup, je n’y avais même pas pensé. Puis, à voix haute : « Je n’ai jamais eu pour objectif de vous tromper.
— Pourquoi, alors, vouloir nous le cacher?
— Afin d’éviter ce qui est en train de se produire à l’instant : que vous y voyiez un indice de mauvaise volonté, alors que ce n’est pas le cas. » Son plaidoyer fut suivi d’un lourd silence.
« Il dit vrai », annonça Aizalyasni. La tension retomba d’un cran, mais l’attitude de ceux qui l’entouraient lui faisait comprendre qu’il avait intérêt à montrer patte blanche, sans quoi il aurait affaire à eux.
« Tassez les meubles », dit Tim pour finir de changer le sujet. « C’est l’heure. »
Tout le monde se mit au travail avec l’harmonie de la tâche maintes fois répétée. Aizalyasni ferma les yeux un instant; un bruit retentit. Un son pur, cristallin, qu’Olson n’entendit pas avec ses oreilles, mais avec son esprit. D’autres individus se mirent à arriver par petites grappes.
Les cloches de l’église avaient sonné, les fidèles se rendaient à l’office.
« Les oraisons ont lieu deux fois par jour », expliqua Timothée pendant qu’Olson regardait la masse bigarrée entrer dans la pièce. « Tu verras qu’il n’y a rien pour menacer vos secrets, simplement une série de mouvements que nous accomplissons à l’unisson. »
Il s’apprêtait à souligner que discuter publiquement de l’existence de tels secrets dans une salle bondée n’était pas exactement un indice de discrétion, mais Timothée l’interrompit. « Ne t’en fais pas : personne ne nous entend. Tu vois? » En effet… Distrait par ses observations, Olson n’avait pas remarqué que les lèvres de Timothée ne bougeaient pas.
Donc, l’oraison, ces mouvements… Quel rôle jouent-ils?
« Ils font du bien à tout le monde. »
Cette réponse n’en était pas une. Loin du Centre-Sud, Timothée était plus loquace… Était-ce la présence d’Aizalyasni, du Cercle, des fidèles qui changeait la donne? Timothée perçut sans doute son interrogation – comme tout le reste –, mais il décida de ne pas y répondre.
« On va commencer. Tu peux participer, si tu veux… »
When in Rome, do as the Romans do, se dit Olson en acquiesçant. Peut-être que ceux qui s’étaient braqués contre lui accepteraient mieux sa présence après l’avoir vu participer au rituel.
Tim alla se positionner au centre de la pièce; Olson choisit un coin discret où il pourrait bien voir… Aizalyasni frappa trois fois dans ses mains : le signal était donné.
Le début de l’oraison rappelait les premiers exercices respiratoires qu’on enseignait aux initiés. Olson mima les gestes sans difficulté; il dut toutefois s’ébrouer à quelques reprises.
Au premier abord, les mouvements de la deuxième séquence semblaient être un patchwork d’exercices yogiques à rabais, excisés de toute substance… Mais de fil en aiguille, Olson comprit ce qui se cachait derrière l’oraison.
Ce que les Maîtres traçaient à l’encre sur du papier, ou à la craie sur le sol, les fidèles le dessinaient dans l’air, grâce à leurs gestes.
Pour ses yeux entraînés, c’était une évidence; mais est-ce que les fidèles comprenaient ce qu’ils faisaient? Est-ce qu’on pouvait parler d’une réelle brèche des cinq principes?
La question la plus préoccupante, toutefois, était : à quoi peut servir ce procédé, répété deux fois par jour, par des dizaines de participants, dans la zone radiesthésique?  
À sa connaissance, il était impossible pour un civil de réaliser un procédé. Était-ce différent s’ils se coordonnaient en nombre suffisant? Impossible de le savoir sans recourir à l’acuité. Et impossible de retourner au quartier général sans en avoir le cœur net. Olson décida de prendre un risque calculé : il cessa de résister à l’état second.
Il était convaincu de pouvoir gérer l’énergie radiesthésique s’il se limitait à quelques instants, mais dès la première seconde, il découvrit avec qu’il avait sous-estimé l’intensité monstrueuse de l’énergie ambiante. Il se sentit submergé par un raz-de-marée capable de l’emporter et le dissoudre dans son immensité.
Aussi sonné que s’il avait reçu un coup de bélier, il s’efforça de fermer les vannes avant qu’il ne soit trop tard. Il parvint à conserver son identité de justesse, en grande partie grâce à l’assise solide que lui avait conféré la réalisation du Grand Œuvre.
C’est en reprenant conscience qu’il réalisa qu’il l’avait perdue. Les gens du Terminus étaient massés autour de lui avec une variété d’expressions où l’inquiétude prédominait. Les murmures se turent lorsqu’il tenta de se relever.
« Est-ce que ça va? », demanda un quidam.
« Oui, oui », répondit-il machinalement. Après un instant, l’oraison reprit.
Olson pour sa part préféra rester à l’écart. L’épisode avait été court mais brutal; il n’était pas certain de s’en être ressorti indemne. Son corps ne portait aucune trace, mais…
En s’y attardant, il eut l’impression que quelque chose en lui s’était cassé, une pièce maintenant distincte du reste… Comme si un rouage s’était détaché. Il n’aurait pas été surpris, en bougeant la tête, d’entendre l’engrenage cliqueter dans son crâne.
Il aurait dû être inquiet… Mais une partie de lui – cette nouvelle pièce mobile? – lui soufflait que c’était peut-être pour le mieux…

dimanche 21 février 2016

Le Nœud Gordien, épisode 408 : Engrenages, 1re partie

Dans le cadre de leurs négociations, Olson et Timothée avaient convenu que le Maître irait visiter le Terminus, afin de s’assurer que les activités qui s’y tenaient respectaient les cinq principes auxquels ils avaient accepté de se soumettre.
Karl Tobin devait lui servir de guide; Olson le rejoignit à la frontière du Centre-Sud. Les deux hommes s’y engagèrent à pied, côte à côte, sans que l’un ou l’autre ne ressente le besoin de lier une conversation.
Traverser le boulevard St-Martin, c’était quasiment sortir de La Cité pour entrer dans une sorte de far-West urbain où vivait – il aurait été plus correct de dire survivait – cette race qui choisissait l’indigence plutôt que de lutter bec et ongles pour améliorer son sort. Partout, la faim, le froid, la saleté, la violence… Au fond, qu’il s’agisse des masses entassées dans les bidonvilles de Caracas ou l’éclopé solitaire tendant l’écuelle à la sortie du métro, la misère était partout pareille.
Daniel Olson connaissait bien les discours de sociologues qui soulignaient comment certaines forces maintenaient les démunis dans la dèche et les empêchaient de se hisser vers quelque chose de mieux. Il était toutefois convaincu que ce point de vue escamotait une évidence : c’était à l’individu que revenait la responsabilité première de son sort, bon ou mauvais. Si celui-ci n’était pas l’unique cause de sa situation, il était nécessairement coupable de son maintien.
À mesure qu’ils cheminèrent dans les méandres du quartier abandonné, Olson observa une évolution dans la composition de la faune locale. Les gens qui erraient à la frontière étaient les plus crasseux, les plus trash, ceux chez qui on devinait une agressivité larvée qui ne demandait qu’à devenir violente. Plus loin, leur nombre diminuait de plus en plus, jusqu’à donner aux environs un air de ville fantôme au silence inquiétant. Après ce no man’s land toutefois, ils se mirent à apercevoir des résidents d’une autre trempe. Leurs vêtements étaient propres, leurs regards amicaux plutôt qu’éteints ou menaçants… Beaucoup semblaient même bien nourris. Olson comprit qu’ils arriveraient bientôt au Terminus. L’anathème – et les Trois après elle – avaient créé un véritable îlot d’humanité au milieu d’un océan de merde.
Le bâtiment comme tel était plutôt délabré; une section du toit était noircie de suie; des impacts de balle criblaient les alentours de la porte principale. Deux hommes montaient la garde. Le premier était assez costaud; il avait le regard vague et les yeux rougis des fumeurs d’herbe. L’autre était on ne peut plus différent : un adolescent asiatique malingre, qui tenait un pistolet d’une main qu’Olson devinait moite – il ajustait sans cesse sa prise, comme si l’arme était un poisson gluant capable de lui échapper à tout moment. Il scruta Olson de haut en bas, les yeux écarquillés, en proie à un attrait manifeste. Lorsqu’il lui sourit en le dépassant, le garçon sursauta, comme s’il n’avait jamais imaginé qu’Olson ait pu remarquer son émoi.
Ils entrèrent dans grande pièce déserte qui puait la moisissure et la transpiration. « C’est par ici », dit Tobin en le guidant à l’arrière, vers un escalier qui détonnait avec le reste de la bâtisse, avec son marbre et ses dorures.
Ils aboutirent dans une sorte de cafétéria fourmillant d’activité. Une bonne odeur de café et de pain grillé embaumait l’air. Une dizaine d’hommes et de femmes de tout âge s’y trouvaient. Plusieurs têtes se retournèrent à son entrée. Olson balaya la salle du regard avec un sourire bienveillant.
« Je vais chercher Tim », dit Tobin.
« Pas besoin : nous sommes là », dit une voix derrière eux.
Olson se retourna. Timothée se tenait dans l’embrasure de la porte. Il n’était pas seul : une jeune femme à la beauté remarquable était avec lui.
« Merci pour le compliment », dit-elle avec un sourire. « Je suis Aizalyasni. Enchantée de te rencontrer en personne… »
En personne. Elle alludait au fait qu’elle avait assisté, à travers Timothée, à leurs rencontres précédentes.
Plus important, le compliment lui rappelait qu’au cœur de la zone radiesthésique, ils pouvaient lire son esprit comme un livre ouvert. Olson veilla à museler ses pensées, surtout celles à propos de…
Shit.
« Tu nous as trompés!? », s’exclama la jeune femme.
« Et tu continues à le faire! », ajouta Timothée.
Olson déglutit. Venait-il de mettre en péril leur trêve encore précaire, par une simple pensée maladroite? 

dimanche 6 décembre 2015

Le Nœud Gordien, épisode 399 : Faire le pont, 2e partie

De l’autre côté de la rivière, Timothée pouvait entrevoir deux silhouettes. Des rideaux de pluie balayaient l’atmosphère dans toutes les directions, ce qui jouait à son avantage : même si les Seize avaient planqué un tireur d’élite, il ne pourrait rien faire dans ces conditions.
À cette distance du Cercle, sa connexion avec Aizalyasni avait perdu sa limpidité. En temps normal, leur lien ne se bornait pas à une communication télépathique : ils étaient ni plus ni moins qu’une seule et même personne. C’était la première fois depuis une éternité que Timothée retrouvait son individualité; l’expérience était presque déroutante. Il recevait les pensées d’Aizalyasni avec la clarté d’une station de radio mal syntonisée, jouant dans la pièce d’à-côté… Percevoir autre chose que ses idées les plus dominantes ou ses émotions les plus vives lui demandait un effort d’attention.
Ils avaient convenu qu’elle resterait au Terminus durant la rencontre. Elle aurait été tout aussi capable que Tim de parler au nom des leurs, mais vu qu’elle qui portait leur bébé, cette toute petite présence à peine perceptible dans son ventre, choisir Tim avait été une évidence.
« Tout le monde est prêt. Vous pouvez y aller », dit la voix de Tobin dans par le walkie-talkie à la ceinture de Tim. Il s’engagea sur le pont ferroviaire. Même si la voie était plutôt large, les bourrasques qui venaient le fouetter de temps en temps lui donnaient l’impression qu’il suffirait de peu pour l’envoyer virevolter dans la rivière.
Il s’approcha des silhouettes en passant en revue les instructions griffonnées par la poupée. Ce n’est qu’à une dizaine de mètres qu’il réussit à distinguer les traits des envoyés des Seize. À sa droite, un homme aux longs cheveux foncés, attachés en queue de cheval lissée par la pluie. À sa gauche, une femme aussi grande que Tim tirait son capuchon vers l’avant en un vain effort pour se soustraire aux intempéries.
« Vous êtes… beaux », laissa échapper Timothée, époustouflé. Son entrée en matière les fit sourire. Devinaient-ils que son commentaire ne portait pas sur leur apparence extérieure? Il commentait sur ce que sa proximité avait révélé de leurs esprits.
L’homme radiait une incroyable confiance en lui, une confiance non pas faite de mépris ou d’arrogance, mais d’une compréhension lucide de ses capacités, maintes et maintes fois démontrées. Il était impressionnant, il en était conscient… Et il avait raison.
La femme, quant à elle, était bien plus sereine que Tricane ne l’avait jamais été. Pleine d’amour et de compassion, de volonté et d’intelligence… Elle était parfaite.
Timothée n’avait jamais vu d’esprits comparables à ces deux-là, ou même imaginé que de tels individus puissent exister. Même s’il ne pouvait pas lire leurs pensées précises, rien n’indiquait qu’ils aient trempé dans l’enlèvement de Martin. Il fut d’entrée de jeu convaincu qu’ils étaient dignes de confiance. « Je suis Daniel Olson, l’un des Seize. Mon auxiliaire, Pénélope Vasquez, est une adepte confirmée.
— Je suis Timothée Lacombe. » Devait-il décliner un titre? À défaut d’en inventer un, il s’abstint. « Enchanté de faire votre connaissance.
— Je vous remercie d’avoir accepté cette rencontre. Tu es venu seul?
— Je ne suis jamais seul », répondit-il.
« Je résume la situation telle que nous la comprenons », dit Olson. « Tricane a été l’objet d’une censure pour avoir pratiqué notre art publiquement. Elle a agressé un Maître et ses adeptes alors qu’ils veillaient à faire respecter les cinq principes de la grande trêve. Reconnaissez-vous ces faits? »
Timothée pinça les lèvres en espérant que son effroi ne transparaisse pas. Personne ne l’avait mis au courant de ces événements. Faute de mieux, il se rabattit sur les mots écrits par Maya, espérant qu’ils satisfassent Olson. « Tricane s’est bornée à donner des conseils à tous ceux qui en demandaient. C’est sa sagesse qui lui a donné sa réputation de faiseuse de miracles.
— À ce qu’il paraît, elle guérissait des non-initiés… »
Sans le réaliser, Timothée toucha son flanc, là où les balles avaient percé Aizalyasni. « Qu’importe ce que Tricane a fait! Elle est morte. Nous ne devrions pas être considérés comme des criminels en raison d’actes que quelqu’un d’autre a commis, à l’encontre de règlements que nous ne connaissons pas.
— Très bien », dit Olson. « Parlons de vous, alors. Que voulez-vous, au juste? »
C’est Aizalyasni qui lui souffla la réponse. « La santé, la sécurité et la prospérité pour les nôtres.
— Pourquoi avez-vous ouvert une nouvelle zone radiesthésique? »
Les écrits de Maya l’avaient préparé à cette question. « Nous avons senti qu’un procédé gigantesque était en cours d’exécution. Nous avons agi sur le coup, sans comprendre ce que vous tentiez de votre côté. Nous nous sommes préparés au pire…
— Une nouvelle crise des missiles, en quelque sorte », suggéra la femme. « Pourriez-vous refermer ce Cercle?
— La vraie question serait plutôt : voulons-nous le refermer? Je ne vois pas de raison de le faire.
— Selon nos traditions, vous pourriez nous offrir deux faveurs en échange d’une trêve. Celle-là serait…
— Et pourquoi pas le contraire? », objecta Timothée. « Pourquoi pas nous offrir deux faveurs contre une trêve?  
Olson haussa un sourcil. « Not gonna happen », dit-il d’un ton sec.
Avait-il commis un faux pas, simplement en osant revendiquer? Une nouvelle pensée d’Aizalyasni flotta jusqu'à son cerveau. Il la relaya telle quelle. « Si nous visons une relation basée sur une confiance mutuelle, peut-être que la solution serait d’échanger deux faveur contre deux faveurs, une trêve contre une trêve… »
Olson consulta Vasquez du regard. « Une relation basée sur la confiance », répéta Pénélope. « Quelles faveurs avez-vous en tête? »
Ne dis rien tout de suite!, intima Aizalyasni, mais Timothée s’était déjà lancé. « Premièrement, nous voulons que vous reconnaissiez notre statut d’adeptes, avec tous les privilèges que cela implique.
— Mmm », grogna Olson. « Ce serait envisageable, à condition que vous respectiez les cinq principes de la grande trêve, comme le ferait n’importe quel initié. »
Maya avait spécifié que la paix ne serait pas possible sans l’adoption de ces principes. S’ils demandaient une faveur en échange de quelque chose qu’il leur concédait d’office, c’était un bon point pour Timothée. Il hocha la tête. « Quelle faveur demandez-vous en retour?
— Je répète la question de Pénélope… Seriez-vous capables de ramener l’énergie des Cercles à un niveau qui ne serait pas menaçant pour nos procédés?
— Oui », dit Timothée.
« Tant mieux. Alors ce sera notre première faveur. Quelle est votre seconde?
— L’un des nôtres a été enlevé. Nous avons besoin d’aide pour le retrouver… »
Olson réfléchit un instant. « Accepterais-tu de me devoir une faveur, à titre personnel, si pour ma part je prends personnellement la responsabilité de cette demande? »
Timothée dit « Oui » sans hésiter pendant qu’Aizalyasni émettait Non, non, non! Tu viens de lui donner un chèque en blanc! C’était étrange de tomber si vite dans ces divergences d’opinion et ces chicanes qui avaient été impossibles depuis la fusion de leurs esprits… Comment les couples normaux faisaient-ils pour s’entendre? Il ignora ses récriminations, convaincu qu’Olson était digne de confiance. Pouvait-il en dire autant des autres Maîtres?
Timothée tendit la main à Olson, qui la prit dans sa poigne solide. « Nous sommes donc maintenant en trêve. Que dirais-tu de trouver un endroit au sec pour poursuivre la discussion? » Timothée acquiesça. « Je ne serai pas fâché de voir l’énergie des Cercles diminuer au point où ce damné rituel n’aura plus raison d’être… J’ai assez vu de pluie pour une vie entière.
— Je ne serai pas fâché non plus », avoua Timothée. « On n’a pas vu le printemps passer, avec ce temps de merde…

— Avec un peu de chance, l’été sera meilleur », conclut Pénélope.

 

dimanche 1 novembre 2015

Le Nœud Gordien, épisode 394 : Maya

Aizalyasni revint avec la poupée de chiffon. Timothée et elle s’assirent en tailleur face à face; elle la déposa entre eux avec autant de soin que si elle avait été un enfant de chair de sang. Les deux jeunes gens inspirèrent en même temps; un instant plus tard, leurs visages s’éclairèrent d’un sourire maniaque. Ils scrutèrent longuement la poupée sans rien dire, sans même battre des paupières une seule fois.
Karl ne pouvait pas lire le moindre indice quant à leur progrès : leur expression exaltée masquait tout. Au terme d’une éternité apparente, les deux exhalèrent, comme s’ils venaient de relâcher une lourde charge soutenue trop longtemps. « Ça ne donne rien », dit l’un.
« Comme les autres fois », dit l’autre.
Karl, pour sa part, entretenait la réflexion inverse : si la poupée avait bougé une fois pour faire connaître l’opinion de Tricane, il était convaincu qu’elle pouvait le faire à nouveau. « Est-ce que vous avez essayé en bas? », proposa Karl. « Dans la zone interdite?
— Bon bon bon », railla Mike. « Du grand Karl : pas facile de te faire dire non, hein? 
— Tu parlais de potentiel infini », dit-il en s’adressant à Aizalyasni, ignorant Mike.
« Je parlais aussi de risques infinis, si tu te souviens bien. »
Karl haussa les épaules. « Qui ne risque rien n’a rien. »
 Tim et Aizalyasni échangèrent un regard. Se consultaient-ils, avaient-ils une discussion muette d’esprit à esprit? Karl ne pouvait même pas imaginer comment tout cela se passait pour eux.
Après un moment, ils hochèrent la tête. « C’est une idée », dit Aizalyasni.
« C’est de là que la poupée vient », dit Timothée. « Allons-y. »
 Karl fit un sourire à Mike, un sourire qui voulait dire t’as raison, le kid. J’ai toujours ce que je veux.
Ils descendirent ensemble. Le couloir derrière la porte interdite n’avait, au final, rien de bien spécial. La nervosité de Tim et Aizalyasni était toutefois palpable, ce qui encouragea Karl à demeurer sur ses gardes. Timothée ouvrit la marche dans ce qui s’avéra des méandres de corridors identiques qu’il navigua d’un pas assuré.
Ils débouchèrent sur une chambre d’enfant tapissée de toutous et autre bébelles. Tim et Nini s’installèrent sur le lit et refirent le même manège qu’auparavant.
Cette fois, Karl sentit l’atmosphère s’alourdir de seconde en seconde, comme si la pièce se chargeait d’une quantité croissante d’électricité, à un point tel qu’il n’aurait pas été surpris que cette énergie se décharge en un coup de tonnerre. Il jeta un coup d’œil à Mike; il vit la sueur perler sur le front de son neveu. Celui-ci avait dégainé son arme. Un geste inutile, à la limite de la stupidité, mais Karl comprenait le réconfort que pouvait apporter un gun dans sa main… L’impression d’être en contrôle. Même si, au final, ce n’était qu’une illusion.
Il ne laissa rien transparaître, mais le cœur de Karl bondit lorsqu’il vit la poupée tressaillir et se redresser.
« Madame », dit Timothée. « Nous avons perdu Martin.
— Nous ignorons qui l’a enlevé », continua Aizalyasni.
« Il est hors de notre zone magique.
— Nous ne savons pas quoi faire.
— Nous avons besoin de conseils. »
La poupée tourna son visage inexpressif vers chacun des individus présents. Ses yeux en boutons lui donnaient un air ahuri. Timothée, Aizalyasni, Mike, tout le monde attendait quelque chose… Quelque chose qui ne venait pas.
Karl les surprit tous lorsqu’il saisit la poupée pour la déposer par terre. Il trouva un kit à dessin parmi les jouets; il déposa une feuille vierge devant elle avant de lui tendre un crayon feutre.
Celle-ci le prit avec ses bras sans mains et traça maladroitement une lettre, puis une autre. « J’vous dit que vous êtes chanceux de m’avoir », dit Karl, satisfait, pendant que la poupée s’affairait à transmettre son message.

dimanche 25 octobre 2015

Le Nœud Gordien, épisode 393 : Liaison, 3e partie

Karl Tobin sortit de la chambre, mais la fille ne se trouvait ni dans le couloir aux portes, ni dans l’espèce de cafétéria. C’était physiquement impossible qu’elle ait couru si vite, et pourtant elle n’était nulle part. Les gens alentour mangeaient, riaient, flânaient comme si rien n’était; rien ne laissait croire que quiconque ait vu une jeune femme paniquée traverser la pièce en coup de vent. Interloqué, il continua jusqu’à la porte interdite, tenté d’aller voir si elle ne se trouvait pas derrière…
Une conversation animée avait lieu en haut des marches. Il reconnut la voix de Mike… Et celle de la fille. Il monta les rejoindre. Un petit attroupement s’était formé autour d’eux. Il y avait Timothée, Djo et une femme avec une face de meth head…
« Nini, tu es certaine? Tu ne vois rien d’autre? »
La fille – Nini – et Tim étaient tournés dans la même direction, comme s’ils regardaient non pas les murs du Terminus, mais quelque chose au-delà, plus loin au nord-ouest.
« Ils sont trois. Il a mal », ajouta-t-elle en frottant son abdomen. « La pluie… Ils sont dehors. C’est flou… Une voiture… Noire.
— Quel modèle? », demanda Mike.
Les deux haussèrent les épaules en même temps. « Nous ne connaissons rien en voitures… »
L’idée que quelqu’un ne puisse pas répondre à une question aussi élémentaire semblait absurde aux yeux de Karl. Il allait demander qu’on la lui décrive, mais Tim et la fille ployèrent en gémissant, en proie à une douleur venue de nulle part. Nini était blanche comme un drap; Tim, sur le point de défaillir, dut s’appuyer sur l’épaule de son voisin pour rester debout. La femme au visage ravagé brisa le silence pour exprimer sa crainte du pire : « Est-ce qu’il est mort? »
Tim et Nini firent non de la tête. « Il est KO », dit l’un.
« Nous avons perdu contact », dit l’autre.
« Ça ne doit pas être un hasard », dit la droguée, comme si elle pensait à voix haute. Sa dentition trouée rendait sa voix chuintante. Elle pointa Karl. « Lui, il arrive et paf! Martin se fait attaquer juste au moment où… »
Karl allait lui dire où elle pouvait s’enfoncer ses soupçons quand Timothée dit : « Non. Gigi, tu regrettes de ne pas avoir été avec Martin, de ne pas avoir pu faire quelque chose pour empêcher son enlèvement, mais lancer des accusations infondées ne nous mènera nulle part. »
Tiens toé, pensa Karl. Mike fit un mouvement subtil à l’intention de Djo, qui prit Gigi par le bras. Elle se laissa guider sans rouspéter.
« Nous savons que tu es avec nous », dit Tim à Karl. « Mais qu’en est-il des Maîtres qui t’ont ramené à la vie? Est-ce qu’ils peuvent s’en être pris à Martin? »
La question était pertinente. Peut-être qu’ils se servaient de lui comme d’un pion, en le maintenant dans le noir. « P’t’être bien que oui, p’t’être bien que non.
— Martin a été attaqué au moment le plus stratégique possible…
— Alors qu’il était loin de nous deux, en-dehors du cercle. 
— Bon », dit Mike. « Comment on fait pour le retrouver, maintenant? »
Tim et la fille gardèrent le silence un long moment. « C’est… difficile.
— Sans Martin, nous ne pensons pas de la même manière.
— Chacun de nous apporte quelque chose…
— Martin est bon pour décider.
— Depuis que Madame nous a quittés.
— Et sans son apport…
— Nous sommes diminués. 
— Ben, demandez-lui… », dit Karl.
« Notre connexion est coupée. Nous…
— Pas à Martin. À Madame. À Tricane. La poupée… 
— Ça ne fonctionnera pas.
— Elle n’a pas bougé depuis…
— …qu’elle s’est animée devant toi.
— Nous avons déjà essayé…
— …sans succès.
— Ouais », dit Karl. « Eh ben, si elle bouge seulement pour moi, ça tombe bien : je suis ici. Autant en profiter, hein? »
Les autres ne semblaient pas convaincus.