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dimanche 26 novembre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 498 : Changer le monde

Le coup ne vint jamais. Plutôt : un frisson. Une bourrasque. Le bruit de talons hauts sur l’asphalte. Félicia rouvrit les yeux. Aizalyasni se trouvait derrière Harré. Elle fit un mouvement dans sa direction, et la lumière dont il était nimbé pâlit.
Le maître fou se retourna. « Comment… » Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Martin apparut à son tour, comme s’il avait franchi d’un pas le seuil d’un portail invisible. Karl Tobin se matérialisa ensuite à côté de Félicia, et Rem à sa droite. L’aura de Harré s’atténua un peu plus à chaque nouvelle arrivée, jusqu’à disparaître complètement. Pendant un instant, ils demeurèrent tous immobiles, les traits tendus par l’effort d’un combat invisible. La panique croissante affichée par Harré fut le premier indice que les quatre prenaient le dessus. Il poussa ensuite un grognement de rage, de haine, de frustration, puis sa chair se désintégra plus vite qu’il l’avait construite. Les quatre continuèrent à se concentrer sur l’impression laissée derrière; elle devint translucide, ses lignes se brouillèrent, puis elle disparut complètement.
Les quatre baissèrent les bras en soupirant à l’unisson. Ce répit ne dura qu’un instant : chacun partit dans une direction différente. Aizalyasni se précipita vers la femme qui avait porté Hill; Martin vers Gordon; Rem – qui ne pouvait en fait qu’être Timothée ressuscité – se pencha quant à lui sur le cadavre d’Édouard. Tobin offrit d’aider Félicia à se relever.
« On ne peut plus rien pour lui », dit Martin à propos de Gordon.
Félicia refusa la main tendue et accourut auprès d’Édouard et Tim. « Et lui? Fais quelque chose! »
Timothée ausculta Édouard une longue minute, pendant laquelle Félicia retint son souffle. Lorsqu’il se redressa, son cœur se serra. L’avait-elle perdu pour toujours? 
Le corps d’Édouard tressaillit, puis sa bouche s’ouvrit pour happer une grande bouffée.
Félicia avait su garder une mesure de sang-froid face à la découverte de son cadavre, face à des menaces mortelles, face à la possibilité de la fin du monde. Mais voir son amoureux revenir à la vie brisa toute sa contenance. Elle fondit en larmes en l’étreignant.
Édouard avait l’air ébaubi de quelqu’un qu’on réveille au beau milieu d’un rêve. Le sentir retourner son étreinte fut pour Félicia la plus belle sensation du monde. Ozzy vint se poser à côté d’eux; l’oiseau croassa à répétition, jaloux de l’attention d’Édouard. Celui-ci l’accueillit avec un rire tendre et une caresse, puis il se releva avec la prudence d’un nonagénaire.
Il sursauta en apercevant l’homme pétrifié qui se tenait un peu plus loin sur le boulevard. Félicia l’avait à peine remarqué. « Claude! 
— Pas d’inquiétude, dit Timothée. Encore quelques minutes, et il sera libre de ses mouvements. 
— Megan? », dit une voix féminine derrière eux. Puis : « Édouard?! » Geneviève venait de reprendre conscience. « Qu’est-ce que je fais ici?
— C’est compliqué, répondit-il d’une voix rauque. J’en ai manqué un bout, moi aussi… 
— Je veux comprendre, dit Félicia à Timothée. Que s’est-il passé avec Harré? Il a dit qu’il avait réussi… Réussi quoi?
— L’Œuvre suprême, dit Martin.
— La fin d’un monde, dit Aizalyasni.
— Le début d’un nouveau, conclut Tobin.
— Je n’y comprends rien, lança Geneviève, dépassée.
— Expliquez-nous », exigea Édouard.
Timothée acquiesça. « Harré était convaincu que la magie n’avait pas toujours été aussi rare que de nos jours. Il était obsédé par l’idée de la ramener sur Terre. C’est pour y parvenir qu’il s’est mis à ouvrir des Cercles… Chacun nécessitait le sacrifice d’un initié, qui devenait en quelque sorte le conduit entre la magie et le monde.
— Tu parles de sacrifices… Il les a assassinés, rappela Félicia.
— Son intention était noble…
— Noble? Comment peux-tu dire une chose pareille?
— Il croyait surtout qu’aucune vie humaine n’avait d’importance face à la réalisation de son Œuvre, continua Timothée posément. Pas même la sienne, en fait. Il croyait devoir mourir pour atteindre son objectif… »
Cela n’excuse pas ses crimes, pensa Félicia. À tout le moins, cela expliquait son moment d’incrédulité. « Il s’est accroché à son filet in extremis, c’est ça? Et avec toute la magie dans l’air, il a pu reconstruire son corps… » Mais quelque chose clochait dans ce scénario. « En théorie, même trois Cercles ne suffiraient pas pour transformer le monde entier... Comment a-t-il fait?
— C’est simple : il a mobilisé tous les Cercles…
— Voyons donc! Personne n’aurait pu supporter toute cette énergie sans être détruit! Même avec l’aide de Hill et Gordon… Sans même parler du problème de la distance… » Elle détecta un subtil changement dans l’attitude des Quatre. Jusqu’ici, elle avait présumé qu’ils avaient découvert le plan de Harré en lisant ses pensées, comme ils faisaient avec tout le monde. Se pouvait-il que… « Vous l’avez aidé!?
— Nous avons pu voir l’esprit de Harré, sans fard, sans filtre, admit Tobin. Tricane disait sans cesse : apprend d’abord à te changer, à changer les autres, puis à changer le monde. Au final, c’était ça, son plan… Et c’est ce que Madame aurait voulu que nous fassions.
— Quand même », intervint Édouard, qui recouvrait sa forme un peu plus à chaque seconde, « même en vous y prenant à sept plutôt qu’à trois, ça ne doit pas avoir fait une grande différence…
— Tu as raison, répondit Timothée. Mais à cent? À mille? À cent mille?
— Vous parlez des mouvements ordonnés par Gordon, proposa Édouard. Ce sont ces gens vous ont aidés à supporter l’énergie…
— La plus grande oraison de l’histoire », confirma Aizalyasni.
Félicia bouillait de plus en plus. En s’alliant avec ce fou dangereux, les Quatre étaient coupables par association de la mort de Gordon. Le fait qu’ils aient ressuscité Édouard était loin de les absoudre du reste. « Si Harré était votre allié, pourquoi diable l’avoir attaqué?, demanda-t-elle.
« Il croyait accomplir la volonté de l’Univers, continua la jeune femme. Même s’il était préparé à y rester, il espérait secrètement que l’Univers le récompenserait à la hauteur de son service… S’il survivait, il se disait que le monde lui reviendrait de droit. Maya nous avait avertis : il fallait lui couper l’herbe sous le pied sans tarder.
—C’est qui, Maya? » 
Timothée poursuivit en ignorant la question de Félicia. « Notre seule chance, poursuivit-il, c’était d’y aller à quatre contre un, immédiatement après qu’il ait complété le Grand Œuvre, avant qu’il ait eu le temps d’apprivoiser son apothéose…
— Tu n’as pas tort lorsque tu le traites de fou dangereux, concéda Martin. Nous ne pouvions pas le laisser en liberté… 
— Quelle grandeur d’âme, ironisa-t-elle. Ça n’aurait rien à voir avec le risque qu’il brime votre liberté, par hasard? »
Les Quatre lui servirent un sourire narquois. « Parlant de liberté, enchaîna Tobin, l’obligation de rester cachés ne tient plus à rien. À partir de maintenant, nous allons nous afficher au grand jour, peu importe ce que les Seize en disent. Je vous rappelle que nous n’avons jamais voulu la guerre… Simplement vivre en paix, en veillant au bien de notre communauté.
— Vous avez essayé de faire de moi une marionnette! Vous avez travaillé de concert avec Harré! Si vous pensez que je vais vous croire un instant… »
D’un mouvement sec, Tobin désigna Édouard du menton. « Nous l’avons ramené à la vie en signe de bonne foi. Pour la dernière fois : nous ne voulons pas la guerre, mais nous ne tolérerons plus d’opposition de votre part. Le Centre-Sud, c’est chez nous. Tenez-vous-le pour dit. »
Les Quatre disparurent comme ils étaient arrivés, entre deux battements de paupière.
« Je dois être en train de rêver », dit Geneviève. Elle s’était éloignée de la conversation, à laquelle elle ne comprenait rien, pour examiner Claude, encore pétrifié. « Je vais me réveiller. C’est la seule explication. »
Les téléphones d’Édouard, de Félicia, de Geneviève, de Claude – même celui dans la poche de Gordon – se mirent à vibrer et à sonner au même moment. La panne du réseau cellulaire enfin finie, les textos et les notifications entraient en rafale. Le monde avait peut-être irrémédiablement changé, mais ces alertes donnaient l’impression d’un retour à une certaine forme de normalité.

samedi 2 septembre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 486 : Avant la tempête

Mike Tobin trouvait étrange que Timothée soit de retour dans la peau de son ami Rem. Enfin, son ancien ami. Dans le monde mouvant du crime organisé, la loyauté demeurait la vertu cardinale. Rem avait trahi son camp; il devait être puni. Avait-il pour autant mérité un sort pire que la mort?
Mike y pensait sans cesse, surtout lorsqu’il essayait de se rendormir au milieu de la nuit…
À quoi ressemblait l’existence douloureuse d’une âme prisonnière de l’urne? Était-ce une sensation d’inconfort, comme l’effet d’un coup de pied dans les couilles maintenu indéfiniment? Ou aigüe, comme un dard planté dans la chair? Intense, comme s’il était brûlé vif? Continue? Intermittente? Pourrait-il s’y habituer, après dix jours, dix mois, dix ans?
Il essayait de ne pas y penser. Mais il y revenait toujours. Chaque fois qu’il croisait Tim…
Les Quatre fréquentaient rarement le réfectoire – Mike n’était même pas certain qu’ils aient encore besoin de se nourrir. La pièce commune lui servait de refuge, où il pouvait se changer les idées avec les autres habitants du Terminus.
Gary lisait à voix haute le journal de la veille. L’article avait pour titre Funérailles pour un caïd. La plupart des fidèles ignoraient les détails de la chute du clan Fusco – ils ne retenaient que les salauds qui avaient voulu les sortir du Centre-Sud avaient perdu la partie. Mike avait pris part au conflit : les hommes de la banlieue nord avaient aidé les Grecs à faucher les Italiens, frappant partout où les Trois le demandaient. Grâce à la télépathie, ils connaissaient dans quelle mesure chacun de leurs ennemi posait un risque; ils avaient fait une offre sur mesure à tous ceux qui s’avéraient susceptibles de joindre leur cause, ou simplement de s’écarter de leur chemin. Une offre qu’ils ne voulaient pas refuser. « Karma’s a bitch », conclut Gary en tournant la page.
« Écoutez celle-là : La fondation Randall James et la direction des Sceptiques associés ont annoncé, par voie de communiqué, que leur ‘Million dollar challenge’ avait été relevé. Le défi, dont l’objet est de démontrer l’existence du paranormal ou du surnaturel via une démarche scientifique, n’avait jamais été réussi auparavant… »
James vint déposer le déjeuner de Gary, une assiette toute en couleurs qui répandait un arôme des plus alléchants. « Comme d’habitude, Mike? » Tout le monde au Terminus se délectait depuis que le sympathique barbu s’était découvert une passion pour la cuisine – même si certains murmuraient que c’était la Trinité qui la lui avait mise dans la tête. « Tu veux dire qu’il aurait suffi que l’un des Trois leur montre ce dont il était capable pour qu’on devienne millionnaires?, dit James. Eh ben!
— Ouais », répondit Sophie, la bouche pleine de bacon. « Il doit y avoir un truc de passe-passe, c’est clair que ça ne doit pas être de la vraie magie. Sinon l’autre gang de connards obsédés par le secret aurait empêché ça. Fucking connards!
— Est-ce que ça dit qui a empoché le gros lot?, demanda Mike.
— Le communiqué indique que ce sera au gagnant de révéler les détails au moment de son choix, continua Gary, en raison d’une entente préalable avec la Fondation. L’organisation assure toutefois qu’en temps et lieu, toutes les informations pertinentes seront transmises avec le souci de transparence nécessaire à toute démarche scientifique.
— Ben là!, s’excla Mike. C’est pas mal agace, leur affaire!
— Attends, c’est pas fini : la publication de ce communiqué coïncide avec l’annonce par CitéMédia d’une émission spéciale intitulée ‘La magie révélée’. Ni la Fondation, ni la direction de CitéMédia n’a offert d’autre commentaire. Fuck, les gars : l’émission… c’est ce soir! Je veux tellement voir ça!
— Moi, je… » Mike s’interrompit : deux mots venaient d’apparaître en lettres de feu dans sa tête. ALERTE ROUGE. Toute l’équipe de sécurité s’élança vers l’entrée principale.

Le soleil du matin apparaissait à peine au-dessus des édifices qui bordaient la place de la Vieille-Gare. Les Quatre se tenaient déjà devant le Terminus, à l’affût d’une menace que Mike ne pouvait pas encore identifier.
« C’est quoi le problème? », demanda-t-il.
Avant qu’il ait eu sa réponse, trois silhouettes apparurent au détour de l’accès nord. Les yeux plissés, Mike reconnut Gordon. L’homme semblait avoir connu des jours meilleurs… Celui du centre souriait avec une expression si exagérée qu’il avait l’air de porter un masque. À sa gauche marchait une femme que Mike avait bien connue… Gen, son ancienne maîtresse. « Qu’est-ce qu’elle fout là, elle?
— Pas elle », souffla Martin. « Hill.
— Quoi?
— Soyez prêts à tirer à notre signal, dit Karl.
— Sur qui?
— Celui du centre. Harré… »
Harré… Karl lui en avait parlé. Magicien surpuissant d’une autre époque, tueur d’une génération d’initié… Revenu à la vie en usurpant la chair de l’un des Seize. Il retira le cran de sûreté de son arme en avalant difficilement.
« Trois contre quatre, en plus de nous pis nos guns », chuchota Gary à son oreille. « Ça va être un massacre! »
L’inconscient ne comprenait pas à quoi il se mesurait. « La ferme. Concentre-toi sur ce qui se passe. Et ne tire pas avant le signal! »
Les nouveaux venus se campèrent devant les Quatre. Gordon parla en premier. « Nous venons en paix…
— La trêve a été rompue, dit Aizalyasni. Vous êtes sur notre territoire.
— Nous ne sommes pas ici au nom des Seize : nous… »
Harré l’interrompit. « Est-ce que c’est vous qui avez bloqué ma vision du futur? »
Les Quatre froncèrent les sourcils comme un seul homme. « Non. Est-ce vous qui avez débloqué le deuxième Cercle?
— Oh, ça, oui! », répondit Harré, jovial. Mike ne comprenait qu’à moitié cet échange – en fait, il n’écoutait pas vraiment, plutôt à l’affût d’un signe d’hostilité… Une goutte de sueur roula sous son aisselle.
« Vous nous voulez quoi? », demanda Aizalyasni, sur un ton que Mike associait davantage à Karl.
« J’ai besoin de vous quatre pour accomplir mon plan.
— Ton plan?, rétorqua Timothée. Quoi, tuer tous les Maîtres? Avoir le monopole de la magie?
— C’est ce que vous croyez que je veux? » Il se tourna vers Gordon. « Vraiment? C’est ce que vous croyez, tous? » Gordon haussa les épaules; Harré éclata de rire. « Ah, mais non! Ah, mais non! Non, non, non, non, non!
— C’est quoi, d’abord?, demanda Karl.
— Et quelle que soit la réponse, renchérit Martin, pourquoi ferions-nous confiance à un menteur, à un meurtrier?
— C’est simple, répondit Harré. Regardez dans mon esprit… Voyez la réponse à toutes vos questions. Je n’ai plus rien à cacher. » Il ouvrit les bras en signe d’invitation.
Les Quatre le dévisagèrent un instant, puis leur défiance disparut d’un coup, remplacée par une expression abasourdie. « Nous pouvons comprendre cet objectif, dit Martin. Mais pas à n’importe quel prix. Nous voulons d’abord et avant tout vivre en paix…
— Vous le savez, maintenant : le rôle que je vous réserve n’implique aucune violence, aucune contrainte. Et avec un peu de chance, aucun obstacle. Je vais réussir, avec ou sans votre aide. Mais avec vous, mon objectif pourrait être atteint… Dès aujourd’hui. 
— Aujourd’hui?!, s’exclama Mike.
— Oui, ce soir, répondit Harré. L’œuvre suprême… »

dimanche 21 mai 2017

Le Nœud Gordien, Épisode 471 : Un outil

Beppe avait été plongé dans une consternation peu commune lorsqu’il avait appris que Marco Kotzias était devenu le bras droit de Pops, à la tête de la fronde des Grecs contre M. Fusco.
Beppe ne doutait pas un instant de l’issue du conflit. Ses ennemis étaient à la fois moins nombreux et moins organisés. Il y avait toutefois de quoi se désoler des séquelles de cette petite révolte. Fusco avait unifié les clans de la Petite-Méditerranée, il s’était aussi assuré que tous vivent dans l’harmonie et la prospérité. Ce temps-là était bien révolu; le chef en était réduit à se terrer avec sa femme dans un endroit connu seulement de ses plus loyaux capitaines, menacé par des ennemis qui, un mois auparavant, se disaient ses alliés.
Beppe et ses hommes avaient déjà gagné quelques batailles contre les Grecs, mais pour lui, une première vraie victoire serait d’éclater la tête de ce traître de Marco. Pour Beppe, la loyauté importait plus que tout; il considérait comme une insulte personnelle le fait qu’un de ses anciens hommes soit devenu un officier ennemi. Une insulte qui demandait à être lavée dans le sang.
Lorsqu’une patrouille signala la présence de Marco sur le boulevard La Rochelle, sa réponse fut immédiate : « Laissez-le moi. »
Au volant de sa moto, il s’empressa de se rendre jusqu’à lui, délaissant les voies de circulation pour rouler directement sur la ligne, entre les voitures. Il arriva juste à temps pour le voir tourner vers une bretelle de l’autoroute. Beppe donna un coup de gaz et s’engagea à sa suite. Rien ne pourrait désormais empêcher sa vengeance.
Il ne restait plus qu’à attendre le bon moment. Il fila consciencieusement la voiture, assez loin pour ne pas être remarqué, une rage volcanique brûlant dans sa poitrine.
Marco prit une sortie vers le Centre, et il se retrouva vite coincé par un feu rouge. Je te tiens, pensa Beppe en se faufilant jusqu’à la fenêtre du conducteur, mitraillette à la main.
Il croyait pouvoir profiter de la surprise, mais par quelque miracle, Marco l’avait détecté. Il le désarçonna d’un coup de portière avant de s’éloigner sur les chapeaux de roues.
Un chapelet de blasphèmes résonnèrent sous sa visière; il remonta en selle et se mit en chasse.  
Afin de le semer, Marco brûla des feux rouges et alla même jusqu’à traverser un parc piétonnier, mais rien ne pouvait arrêter Beppe. Marco décida enfin de s’arrêter et de lui faire face. Grave erreur…
Les balles volèrent de part et d’autre pendant que Beppe continuait son approche. Lorsqu’il comprit que l’arme de Marco s’était enrayée, il sut qu’il avait gagné.
Il contourna la voiture criblée de balles et se trouva face à face avec son ennemi. Comme il en avait rêvé, il allait pouvoir le regarder dans les yeux lorsque son juste châtiment s’abattrait sur lui… Il ne lui restait qu’à appuyer sur la gâchette… Mais Marco leva les mains, et une explosion de lumière aveuglante l’engloutit.
Le temps de cligner des yeux, le Centre-Sud avait disparu; il se tenait plutôt dans une petite chambre d’hôtel sans fenêtre. Il demeurait en joue, mais il ne pouvait plus bouger un muscle.
La sorcière du Terminus se tenait devant lui, les bras croisés sous la poitrine.
Après un instant de confusion, son esprit assembla les pièces du puzzle. Du coup, tout ce que cette situation bourbeuse avait d’incompréhensible trouvait une explication. Marco s’est fait avoir par cette salope de sorcière!
« Hey! On reste poli! », dit la fille en levant le doigt comme une maîtresse d’école.
Tu peux entendre ce que je pense? Tiens, prends ça! Il lui balança un torrent d’injures en trois langues capable de faire rougir un charretier. Elle les reçut avec un sourire sans chaleur.
« Tant de haine… Tu sais ce qui est ironique? C’est ton émotion qui t’a trahi. On peut la percevoir à cent mètres à la ronde… Si un homme plus détaché, plus professionnel, s’était trouvé à ta place, il aurait sans doute eu le temps de tirer avant qu’on l’ait découvert… »
Le commentaire ne fit rien pour tempérer le feu qui lui dévorait les entrailles. Pendant un instant, la fille plissa même les yeux, comme si elle pouvait le voir, comme s’il était trop intense pour être regardé directement.
Tu as eu Marco… Comment? En le séduisant? En le soudoyant? En lui jetant un sort? Mais moi, je ne céderai pas. Jamais!
« Il ne faut jamais dire jamais… » La Chinoise le scruta un moment, pendant lequel il ressentit une pression croissante dans son crâne. Pour la première fois, l’effroi se mêla à la haine.
« Fantastique : tu sais où est madame Kingston… »
Madame? Qu’est-ce que tu veux à la femme de Fusco?
« Ça t’étonne? Ce n’est pas grave. Tu n’es qu’un outil pour nous. Et les outils n’ont pas besoin de comprendre quoi que ce soit. Seulement d’accomplir leur fonction… »

dimanche 12 février 2017

Le Nœud Gordien, épisode 457 : La rue et le cash

Will Szasz arpentait la petite chambre d’hôtel comme un tigre en cage. Il regrettait de ne pas avoir emprunté un joint de plus à Gen avant de quitter le bureau. Un peu d’herbe lui aurait peut-être calmé les nerfs.
Le minibar offrait une autre possibilité. Le frigo était plutôt bien garni; il lui aurait suffi de trois secondes pour s’envoyer autant de shots de vodka derrière la cravate. Leur coût démesuré le faisait hésiter, bien que ces quelques dollars envolés ne pouvaient guère avoir d’effet sur l’état de ses finances. Mais Szasz y voyait du vol, pur et simple, et il n’était pas le genre d’homme prêt à se laisser rouler ainsi.
On frappa à la porte, trois petits coups. C’était Megan. Son apparition eut pour Szasz l’effet qu’il avait voulu retrouver : un apaisement immédiat, une relaxation profonde. Quasiment un état de transe. Elle était accoutrée comme une hôtesse de restaurant, jupe blanche et blouse noire. Par contraste avec sa tenue austère, ses souliers rouges à talons hauts lui donnaient une aura incroyablement séduisante. En guise de salutation, elle posa sa main sur sa joue avec un sourire, puis elle se rendit directement au minibar. Elle craqua le sceau de deux mini bouteilles de vodka et les vida dans un verre.
Devant le fait accompli, Szasz n’avait plus de raison d’hésiter. Il accepta le drink et le vida d’un coup. Il exhala longuement et s’écrasa sur l’un des deux lits. Megan alla s’asseoir sur ses genoux. Elle ne pesait pas plus qu’une plume. « Dis-moi ce qui te tracasse.
— Fusco a pété les plombs, dit Will. Il s’est rendu à la police. C’est ma faute : on lui a trop mis de pression…
— Tu crois que c’est ton attaque-surprise qui l’a brisé? » Elle semblait fort amusée par cette idée.
« Quoi d’autre? C’est là qu’il a découvert que ses ennemis connaissent ses secrets les mieux gardés. Donc qu’il ne peut faire confiance à personne.
— Oh, à ce sujet, il n’a pas tort du tout.
— D’ailleurs, tu ne m’as toujours pas dit comment tu avais su, pour l’héroïne…
— Ce n’est pas important, répliqua Megan en lui massant la nuque.
— Si tu le dis. » Le bien-être qu’elle lui insufflait était tel qu’il en perdait le fil de ses pensées. Les doigts de la fille avaient quelque chose de magique. Ils étaient capables de dissoudre son anxiété, ses doutes… Sa curiosité.
Il se laissa cajoler sans rien ajouter pendant un délicieux moment, jusqu’à ce qu’on frappe à nouveau. Megan alla ouvrir.
Mélanie Tremblay ne cacha pas son déplaisir en apercevant l’adolescente. Elle entra en claquant la porte derrière elle. « Merde, tu ne peux pas te passer de tes poulettes quelques minutes?
— Ce n’est pas ce que tu crois, répondit Szasz.
— Je suis sa conseillère spéciale », renchérit Megan.
Mélanie la dépassa comme si elle n’avait rien dit. « Franchement, Will! Arrête de penser avec ta queue, un peu!
— Elle a fait ses preuves », offrit-il.
Mélanie sembla dubitative. « Madame Tremblay, dit Megan d’une voix ferme mais polie, vous savez mieux que quiconque ce que c’est d’avoir quelque chose à offrir, mais d’être mise à l’écart du simple fait d’être jeune. Et une femme. »
L’argument convainquit Mélanie d’au moins tolérer sa présence. Elle enchaîna : « Venons-en aux faits. Qu’est-ce qu’il y a de si urgent? Tu ne pouvais pas attendre notre meeting de lundi?
— J’te laisse en juger. Notre ami Guido a décidé de prendre sa retraite.
— Quoi?
— Je tiens l’information directement de mon gars aux affaires criminelles. » L’anxiété revint en trombes. Szasz aurait voulu sentir à nouveau le toucher rassurant de Megan. « Et tu ne sais pas encore le meilleur. Il s’apprête à se mettre à table.
— Ce n’est pas possible… » Le visage de Mélanie avait rougi et son front s’était couvert d’une sueur froide. « Qu’est-ce qui se passe du côté de la Petite-Méditerranée? Comment les autres ont réagi?
— Je ne sais pas. Je n’ai pas trop envie de leur parler, à eux autres.
— Pourquoi?
— Il y a quelque chose que tu devrais savoir… La frappe contre Cigolani, c’était moi.
— Tu as fait QUOI? » Mélanie se prit la tête à deux mains. « J’ai juré à Fusco qu’on n’avait rien à voir là-dedans! Pourquoi me l’as-tu caché?
— Je ne t’ai rien caché. C’était mon affaire. Je m’occupe de la rue, tu t’occupes du cash. C’est notre accord.
— Mais de là à déclarer la guerre aux Italiens!
— Je n’ai pas déclaré la guerre… C’était une seule opération. Qui aurait pu être très, très payante.
— Et tu penses que la mafia va dire oh, c’était juste une petite opération, on comprend ça, pas de trouble? »
Megan s’interposa, l’index levé. « Madame Tremblay, vous négligez certains aspects de la situation…
— Toi, personne ne t’a demandé ton avis!
— L’équipe de monsieur Fusco sera déséquilibrée par sa trahison, continua-t-elle. Vu qu’il n’a jamais clairement désigné de successeur, ses conseillers les plus ambitieux joueront du coude pour prendre sa place. Mais surtout, chacun sera d’abord préoccupé par l’idée de couvrir ses arrières. Pas de découvrir les tenants et les aboutissants d’une fusillade.
— Mais si Fusco se met à parler…
— …la police va l’interroger sur ses affaires à lui, sur ses collaborateurs, ses opérations. Pas les vôtres : la police ne peut pas monter un dossier sur tout le monde à partir de son seul témoignage. »
Will n’était pas peu fier. On aurait pu croire que le propos de Megan était issu d’une longue réflexion. Mais c’était impossible : elle venait tout juste d’apprendre la nouvelle, elle aussi. À dix-huit ans, quand même : quelle lucidité!
Mélanie semblait plus réticente à l’admettre. Elle se tourna vers Will. « Où est-ce que tu l’as trouvée, celle-là?
— Qu’est-ce que ça change? Tu sais qu’elle a raison.
— Il va sans dire que la transition vers un nouveau leadership sera riche en opportunités, continua Megan. Des opportunités à saisir. »
Mélanie leva les bras au ciel, excédée. « Tu t’occupes de la rue, fine. J’espère juste que tu sais ce que tu fais. » Elle pointa un doigt accusateur vers lui. « Mais à l’avenir, je veux être tenue au courant de tout ce qui se passe de ton côté! »
Szasz acquiesça. « C’est tout ce que je voulais que tu saches. Le reste peut attendre à lundi.
— Tiens, tant qu’à y être… » Mélanie sortit une photo de son sac et la lui tendit. « Cinquante mille dollars pour trouver ce bonhomme et le livrer bâillonné, menotté, les yeux bandés.
— Rien de moins. C’est qui, au juste?
— Aucune idée. Paraît qu’il est sacrément dangereux. Un certain Arthur Van Haecht. » Megan tressaillit en entendant le nom. « Dis-moi pas qu’elle sait où le trouver », dit Mélanie, incrédule.
« Où, non, répondit Megan. Comment? Peut-être… »

dimanche 27 novembre 2016

Le Nœud Gordien, épisode 448 : Changer les idées

Aizalyasni était couchée dans sa chambre, sur le lit qu’elle avait tiré du néant par la seule force de son esprit.
Aizalyasni était assise dans un parc, à l’orée du quartier, papotant distraitement avec les flâneurs du coin, de vagues connaissances.
Aizalyasni gravissait les marches du Club Céleste avec un Daniel Olson encore dubitatif.
Aizalyasni était Martin était Karl était Marco était Timothée. Leur connexion permettait d’acheminer l’énergie magique du Terminus jusqu’à Tobin, mais surtout, elle leur permettait de penser ensemble malgré la distance.
Les Trois ne pouvaient pas affecter directement les pensées d’Olson, mais ils purent quand même l’envelopper dans une aura de calme et de sérénité, le même genre de truc dont Madame s’était servie pour transformer le Terminus en lieu sacré.  L’Américain n’y vit que du feu : il crut que c’était la bière, la camaraderie, la danseuse en rouge qui apaisaient enfin son esprit troublé. Leur emprise se resserrait sur lui; il allait parler.
« Tu en as pour des années de pratique avant d’en arriver là…
— Oui, oui, je sais… mais, théoriquement? »
Olson décida qu’il n’y avait pas de mal à en discuter, que de toute manière, Tobin  ne saurait pas s’en servir avant une éternité. Il ne pouvait pas deviner être la proie de télépathes aux aguets. Aizalyasni tressaillit, ils tressaillirent tous en entrevoyant la complexité du procédé pendant qu’Olson jonglait avec ses connaissances pour les transformer en explications vulgarisées. Fort heureusement, les Trois n’auraient pas besoin de tout l’appareillage qu’il avait en tête, avec ses cercles cabalistiques, ses ingrédients rares, ses préparations rituelles… Leur nature télépathe couplée à leur capacité à manipuler directement l’énergie magique leur offrirait de précieux raccourcis.
« Plus les paramètres sont précis, plus l’opération sera facile, expliqua Olson. Et l’inverse s’ils sont complexes ou nombreux. Par exemple, effacer tous les souvenirs de la dernière heure, c’est travailler en bloc. Effacer seulement cette conversation en gardant tout le reste, c’est déjà plus difficile. À moins qu’on recadre les paramètres pour procéder autrement… » Une série de symboles défilèrent dans la tête d’Olson. Sur papier, ils seraient demeurés illisibles; dans la tête du Maître toutefois, la signification de chacun était évidente. Ils touchaient au but…
Le regard d’Olson dériva vers sa danseuse fétiche. Il était temps de le distraire à nouveau. Un signal de Tobin la ramena à leur table.
Il fallait admettre que l’Américain n’était pas seul à tomber sous son magnétisme. Ce qui se passait en elle n’était pas moins fascinant que sa façade : dès qu’elle se mettait à danser, sa tête se vidait de toute pensée intempestive. Elle devient la danse. Elle ne travaille pas, elle n’offre pas de performance. Puis, l’évidence : elle médite. Aizalyasni aurait voulu connaître son nom, son identité, son histoire, ce qui l’avait amenée à danser pour de l’argent, mais son esprit n’offrait rien à lire… Pour l’instant.
Ils applaudirent à la fin de la danse; Tobin la paya généreusement en l’intimant de continuer. « Tu disais que pour les jobs plus complexes, tu peux recadrer…
— Ah, oui. Souvent, il est plus simple de procéder par l’équivalent d’une suggestion hypnotique.
— C’est-à-dire? »
La réponse d’Olson tarda : il était en transe devant les mouvements suaves de la danseuse. « Le cerveau hypnotisé complète les suggestions qu’il entend. Si je dis à quelqu’un, tu reviens d’un voyage sur Mars, son esprit va imaginer les détails, sans que j’aie besoin de les décrire. Tu comprends?
— Ouais, en gros.
— Alors, plutôt que créer pièce par pièce une fausse relation, par exemple, c’est plus simple d’implanter une suggestion du genre nous sommes de vieilles connaissances. Le risque, c’est que je ne sais pas exactement ce que le type va inventer de son côté… »
Tobin laissa la conversation s’éteindre. Les Trois avaient ce dont ils avaient besoin. Aizalyasni ramena sa conscience au Terminus. Il lui fallait trouver un cobaye pour tenter sa chance… Celui qu’elle avait en tête se trouvait justement sur place.
Elle se rendit au réfectoire. L’homme était attablé devant une assiette vide, les cheveux et la barbe propres et bien lissés. Son engagement dans la communauté était d’abord utilitaire. Il s’était découvert une fibre spirituelle seulement après que les Trois aient rénové le Terminus – et fourni tout le monde en électricité, en eau chaude et en nourriture. Il contrevenait fréquemment aux règles de la communauté, mais à ses yeux, c’était pour une bonne cause : il volait de la nourriture pour alimenter sa grosse femme qu’il aimait encore plus qu’il pouvait la détester.
« James », dit-elle.
Il présuma que l’interpellation était une accusation : il n’essaya même pas de nier. « On dit que vous pouvez tout voir, je me doutais bien que je me ferais prendre, s’empressa-t-il de dire. Je… je sais que ce n’est pas correct. Je m’excuse. Je ne savais plus quoi faire…
— J’ai un marché à te proposer, dit Aizalyasni. Si tu acceptes, tu pourras rester parmi nous.
— Vraiment?
— Nous te permettrons même de continuer à nourrir ta Raymonde. Avec notre bénédiction. »
James était stupéfait. « En échange de quoi? »
Aizalyasni sourit. « Laisse-moi juste te changer les idées… »

dimanche 2 octobre 2016

Le Nœud Gordien, Épisode 440 : La séductrice, 1re partie

Le rêve de Szasz avait pris du temps avant de se réaliser, mais il y était enfin : il se trouvait fermement en contrôle de l’ancien clan Lytvyn.
Sa trajectoire n’avait pas été une ligne droite, mais une série de zigzags. Le point tournant s’était présenté lorsque Mélanie Tremblay avait sollicité son aide. Leur alliance avait été féconde au-delà de ses rêves les plus fous.
Il fallait reconnaître que si on mesurait leur position respective par les bénéfices qu’ils engrangeaient, il aurait été le numéro deux, loin derrière Tremblay, dont les opérations s’avéraient bien plus lucrative que celles qu’il pilotait. Elle naviguait en experte les univers intangibles de la finance et de la politique, tandis qu’il s’affairait dans le monde matériel, tangible et salissant. Ç’aurait toutefois été une erreur de croire que ces deux domaines étaient indépendants. Leur alliance fonctionnait au contraire dans la complémentarité, parce qu’ils savaient se coordonner autant qu’un couple de danseurs.
Par exemple… Les contacts de Szasz à l’international pouvaient mettre la main sur une cargaison potentiellement lucrative.
Mélanie Tremblay trouvait une façon de les faire entrer au pays – elle avait hérité du carnet d’adresse de Batakovic, cadeau que lui avait fait Jean Smith avant sa disparition subite.
Szasz prenait alors le relais pour acheminer la marchandise jusqu’à La Cité, puis veillait à sa distribution. Ce n’était pas une mince affaire : il fallait coordonner des hommes qui, chacun, géraient les propres agents. Le produit passait de main en main jusqu’à la base, le consommateur; l’argent remontait ensuite jusqu’au sommet. Chaque échelon empochait sa juste part, et le manège pouvait recommencer.
L’histoire ne finissait cependant pas là : Mélanie Tremblay était passée maître dans l’art de transformer l’argent sale en fonds légitimes qu’elle faisait fructifier encore par la suite. Même au temps de Lytvyn, Szasz n’avait jamais été aussi riche.
Il en avait profité pour faire du 1587, 9e avenue son quartier général. Le salon de massage opérait toujours au rez-de-chaussée; il avait toutefois acheté le reste de la bâtisse et rénové les deux étages supérieurs. Il avait troqué son bureau pour une pièce plus grande au premier. Il avait fait construire une pièce secrète, cachée derrière une étagère, où il avait planqué un arsenal et un coffre-fort assez bien garni pour parer aux imprévus. Une grande pièce servait de salon et de salle de réunion. Szasz y avait fait installer un bar, une table de billard et un cinéma maison. Il disposait même de quelques chambres où il pouvait planquer ses hommes au besoin. Il s’en servait surtout lorsque ses affaires le gardaient en ville jusqu’à des heures impossibles… Ou pour s’offrir une petite pause avec l’une de ses poulettes.
Bref, de retour au sommet, Szasz était convaincu de pouvoir y rester. La Cité semblait enfin avoir trouvé un certain équilibre. Ce qui restait des motards et des gangs de rue se tenait tranquille, heureux de pouvoir s’approvisionner auprès de ses réseaux; le seul autre gang en ville capable de rivaliser avec le sien semblait satisfait de sa chasse gardée de l’Ouest et de la Petite-Méditerranée. Fusco était pacifiste, pour un mafioso. Szasz était bien content de le laisser tranquille, pour peu qu’il fasse pareil.
Il écoutait un match de basket en rediffusion lorsque Gen monta à l’étage faire son rapport de fin de journée. Comme c’était son habitude, elle s’assit au bar, se versa un verre de blanc et entreprit de se rouler un joint. Durant un arrêt du jeu, sans quitter l’écran des yeux, Szasz demanda : « Pis, les affaires?
— Correct, sans plus. Mélissa ne s’est pas présentée.
— Encore? Elle, on la flushe.
— C’est déjà fait. J’ai eu des nouvelles de mon espionne au Spa Deluxe.
— Ah ouais?
— C’est comme je pensais : Labrecque s’en met plein les poches. On lui fait peur, ou on lui fait mal?
— D’abord l’un, puis l’autre. Le tabarnak. Il m’a supplié pour cette job-là, pis c’est comme ça qu’il me remercie? »
Gen avait assumé la gérance des business de Szasz depuis que ses nouvelles fonctions le retenaient ailleurs. Elle n’avait pas accepté la position sans négocier : elle avait entre autres fait valoir qu’elle était seule à s’occuper de ses enfants. Le salaire que Szasz lui avait offert – incluant des bonus au rendement – lui permettait désormais d’avoir quelqu’un à la maison en permanence. Chaque sou qu’il lui versait en valait la peine : c’était elle qui avait détecté les étrangetés dans les revenus du Deluxe; c’était elle qui avait eu l’idée d’envoyer l’une des filles du 1587 pour en savoir plus.
Geneviève alluma son joint et alla s’assoir à côté de Szasz. Elle le lui tendit. « Oh, j’avais oublié : y’a une fille qui est passée tantôt. Elle a demandé à te voir. Je lui ai dit que tu n’étais pas là.
— Elle se cherchait du travail?
— Non, c’est une de tes anciennes. Megan… »
Szasz s’étouffa. Celle-là, il l’avait complètement perdue de vue. Il avait encore sur le cœur le fait qu’une balle perdue l’ait privé de la fin de ses dix-huit ans. Il était curieux de savoir ce qu’elle était devenue depuis leur dernière rencontre, pendant sa convalescence. « Est-ce qu’elle a laissé un numéro? Une adresse?
— Non. Mais elle a dit qu’elle s’en allait prendre un verre au centre-ville…
— Est-ce qu’elle a dit où? »
Gen mordilla sa lèvre inférieure, un peu gênée. « Oui, mais je ne m’en souviens plus…
— Come on, réfléchis!
— C’était un nom japonais…
— C’est tout ce qu’il me fallait. Thanks. » Il prit une dernière bouffée puis alla enfiler son manteau. Il savait qu’il trouverait Megan dans le Centre… Au même bar où ils s’étaient rencontrés pour la première fois.

dimanche 19 juin 2016

Le Nœud Gordien, épisode 425 : Trouver Martin, 5e partie

Massant ses jointures, Tobin joua du coude pour rejoindre Aizalyasni et les blessés. « Reculez-vous! Laissez-leur de l’espace! »
Il la trouva agenouillée entre les deux hommes, une main sur le torse de Martin, l’autre sur celui de Timothée. Une faible lueur brillait là où elle les touchait. Elle sanglotait, le souffle court, en répétant les mêmes mots : « Ne meurs pas… Je ne veux pas te perdre… Ne meurs pas… J’ai besoin de toi… »
Tobin s’accroupit devant elle. « Qu’est-ce qui ne marche pas? 
— Je ne peux pas retenir Tim toute seule!
— Alors guéris Martin! À vous deux, vous…
—  Si je le lâche, il va partir! Je le sens déjà glisser entre mes doigts… »
Tobin se tourna vers Martin et le gifla. Il ne réagit pas. « Fuck, Martin, ce n’est pas le temps de dormir… Réveille! » Une autre gifle n’obtint pas plus de résultats. « Qu’est-ce que je peux faire pour t’aider? 
— Rien. Seule, je n’y arriverai pas. Notre puissance vient du fait que nous sommes trois… Déjà, à deux, ce serait peut-être différent… » Sa lèvre se mit à trembler.
Plus que tout, Tobin détestait se sentir impuissant. « Alors prends-moi », lança-t-il.
Aizalyasni releva la tête, estomaquée. « Toi… avec nous? 
— Paraît que je suis incomplet de toute manière, ce ne sera pas une grosse perte. » Il ne jugea pas bon d’ajouter qu’avec la puissance de la trinité à sa disposition, il serait ensuite en mesure de faire payer ces enculés de mafieux.  « Vas-y! »
Aizalyasni ferma les yeux; l’instant d’après, elle fronçait les sourcils. « Ça ne marche pas!
— Quoi? Qu’est-ce qui ne marche pas?
— Je ne sais pas. Je ne sais pas! » Un sanglot. « Il ne respire plus! Je le sens! Il s’en va! »
Il n’y avait plus de temps à perdre; Tobin allait devoir se montrer créatif. Mike lui avait raconté que la première fois qu’Aizalyasni avait manifesté ses capacités surnaturelles – avant même la formation de la trinité –, c’était parce que des mafieux lui avaient tiré dessus.
Il dégaina son pistolet et pressa le canon contre le front d’Aizalyasni. « Force-toi », dit-il d’une voix dure. Il sentit les fidèles se tendre partout autour d’eux, mais il n’y prêta pas attention. Il n’y avait qu’Aizalyasni et lui au monde.
Elle fit non de la tête, les larmes mouillant ses joues.
Elle n’y croit pas. Foutus télépathes. Tobin releva son pistolet. Le canon avait imprimé un troisième œil sur le front de la jeune fille. Il retira le cran de sûreté et la mit en joue à nouveau. « Paraît que tu es capable d’arrêter les balles… On va voir. J’appuie sur la gâchette à trois. Un. Deux… »
Tobin sentit un vertige indescriptible, comme s’il basculait hors de lui-même. Aizalyasni ouvrit les yeux; Tobin se vit à travers elle, la confusion peinte sur son visage d’emprunt. Un seul esprit animant leurs deux corps. Il pouvait maintenant percevoir l’énergie magique ambiante, une énergie vibrante, vivante, prête à être mobilisée… Ces nouvelles sensations auraient été déroutantes sans Aizalyasni, pour qui elles étaient familières… Elle était lui; il était elle.
Tobin comprit qu’il était déjà trop tard pour Tim. Même dans un hôpital, sa blessure était trop sévère pour être guérie; le coup de feu avait détruit plusieurs organes internes. Mais Aizalyasni avait dit vrai : elle retenait toujours l’esprit de Tim malgré la ruine de son corps. Il restait encore un espoir.
La dyade s’attela à régénérer Martin, sans toutefois relâcher son emprise sur Tim. La fille n’avait pas menti : elle n’aurait pas pu réussir seule. À deux, la tâche demeurait difficile.
Le retour à la conscience de Martin causa un brusque remous dans leur esprit partagé, alors qu’un troisième ensemble de pensées, d’émotions, d’expériences se superposa aux leurs. Tobin partagea avec les deux autres une impression de soulagement face au retour à une normale qu'il n’avait pourtant jamais connue. Ils étaient trois à nouveau.
Ils n’eurent pas à échanger un mot, à s’expliquer quoi que ce soit. Ils se positionnèrent en cercle autour de Timothée, un point de lumière jaillissant entre les paumes de chacun. Six mains se posèrent sur lui, deux sur sa tête, deux sur sa poitrine, deux sur son ventre. Leurs corps se transformèrent en conducteurs; l’énergie magique s’anima et les traversa. Ils trouvèrent l’essence de Timothée, cachée dans son cerveau, son cœur, ses tripes. Ils la captèrent et l’attirèrent dans leur union.
Ils étaient trois, mais quatre en même temps. Comme les mousquetaires, pensèrent-ils, et ils se réjouirent de savoir que l’allusion provenait de la part d’eux qui avait été Timothée Lacombe.
Lorsqu’ils se relevèrent, le corps de Tim avait disparu.
Quelques secondes à peine s’étaient écoulées depuis que Tobin avait menacé d’appuyer sur la gâchette. Un lourd silence régnait sur le Terminus.
« Nous sommes… complets », dit Tobin. C’était vrai. Son lien avec la trinité lui donnait une impression de stabilité, de réalité qu’il n’avait pas ressentie depuis son retour à la vie.
« Timothée n’est plus », dit Martin, sa lèvre enflée rendant sa diction traînante.
« Mais il est avec nous, pour toujours », dit Aizalyasni.
Les trois se levèrent et s’étreignirent en pleurant. La part des Trois qui avait été Karl Tobin ne se souvenait pas de la dernière fois où il s’était laissé aller aux larmes.
Il était simultanément homme et femme. Petit et grand. Police et bandit. Sensible et impitoyable.
La présence de Tobin donnait à la Trinité ce qui lui avait manqué jusqu’ici : une part de ténèbres.
Quelqu’un allait payer…

dimanche 12 juin 2016

Le Nœud Gordon, épisode 424 : Trouver Martin, 4e partie

Karl poussa un soupir sec et intense, comme la vapeur qui s’échappe d’une bouilloire. Non seulement ces gamins avaient foutu la merde, mais ils avaient besoin de lui pour la ramasser. Ils voulaient un chef? Ils allaient l’avoir.
« Vinh, Djo, pression sur la plaie. Vous ne la lâchez pas une seconde. Mike, faut que tu amènes Tim au terminus, presto.
— Au Terminus? C’est à l’hôpital qu’il a besoin d’aller…
— Aizalyasni va pouvoir faire mieux pour le guérir que n’importe quel médecin. Qu’est-ce que vous attendez, vous trois? Go! Les autres, venez nous rejoindre. Toi, Sophie, fouille-le. » Il pointa Abel. « Trouve ses clés. Grouille! »
Tobin jogga jusqu’au garage. Il actionnait l’ouverture de la grille juste au moment où Sophie, encore à bout de souffle, lui amena le trousseau d’Abel. « Quand les autres vont être rentrés », dit-il, « tu leur dis de traîner les corps jusque dans le garage. En attendant, trouve du gaz, de l’huile, quelque chose, et crisse-en partout sur les murs. »
Il n’attendit pas son éventuelle réponse. Chaque seconde comptait : il se rendit aussi vite qu’il le put à la trappe. D’une main tremblante, il essaya les clés jusqu’à trouver la bonne.
Il ne s’était pas trompé : Martin se trouvait dans l’espace en-dessous, attaché et bâillonné, le visage tuméfié, les vêtements raidis par des couches de sang séché. Il luttait pour garder la tête relevée et les yeux ouverts. Il ne réagit pas lorsque Tobin trancha ses attaches, ni lorsqu’il le traîna jusqu’à l’escalier. Ce n’est qu’à ce moment qu’il retrouva une part de ses esprits, assez pour continuer sans être poussé. Martin gémit à chaque nouvelle marche, mais il porta son propre poids; une fois dehors, il fut toutefois incapable de reprendre pied.  Il menaçait de tomber chaque fois que Tobin desserrait son étreinte.
Les jeunes rayonnèrent de joie à la vue de Martin, mais leur joie ne dura qu’un instant, le temps qu’ils réalisent l’état pitoyable dans lequel il se trouvait. Tobin les laissa porter l’éclopé jusqu’à la voiture de Djo – toujours là où Tobin l’avait garée; il tourna les talons et retourna vers le bâtiment.
« Qu’est-ce que tu fous? », cria Sophie derrière lui.
« M’en va foutre le feu là-dedans. » Puis, entre ses dents : « C’est tout le temps les mêmes qui sont pognés avec le ménage… »
Martin sombra dans l’inconscience avant que le groupe soit revenu dans la ville à proprement parler. Quelque chose dans son expression était paisible, malgré son visage barbouillé par ses épreuves. Il pouvait enfin baisser les bras, après tout ce temps sans recours, sans espoir d’en sortir par lui-même. Sa respiration, toutefois, rappelait les sévices qu’il avait traversés. Il expirait en un long sifflement, comme une baudruche qui se dégonfle, pour ensuite rester au neutre plusieurs secondes, avant d’inspirer sèchement, comme si son corps lui rappelait par ce hoquet qu’il avait encore besoin d’air, qu’il habitait toujours là.
« Son pouls est full lent », dit Gary, un paniqué.
« T’es-tu médecin? », demanda Sophie.
« Non…
— Ben c’est ça. Ta gueule. Tu ne sais pas ce que tu dis. »
Tobin conduisit aussi vite que possible jusqu’au sein du Centre-Sud. Les voitures étaient rares dans le coin; de nombreux visages apparurent sur leur chemin, flairant peut-être une proie, mais ils étaient connus de la racaille des environs. La Mafia s’est cassé le nez contre eux-autres, disait-on dans les ruelles. Les ivrognes et les crackheads ne pouvaient espérer faire mieux. Personne ne s’interposa.
Il stationna sa voiture aussi près de la grande place qu’il le put, puis courut aux nouvelles. Il joua du coude auprès des gens qui s’étaient agglomérés dans la salle au-delà des grandes portes, celle où les oraisons avaient lieu jadis. L’expression des gens sur son chemin laissait croire au pire… Mais pas autant que les hululements déchirés qu’il savait être ceux d’Aizalyasni.
Il n’avait pas besoin qu’on lui dise pour comprendre que la situation était des plus graves. Peut-être que le jeune homme allait mourir après tout. Peut-être que Martin ne se remettrait jamais.
Tobin bouillait en-dedans. Ces gens, c’étaient le peuple de Tricane. Ils n’étaient pas des criminels, ils ne voulaient de mal à personne, pourtant ils étaient sans cesse assaillis. Son honneur de gangster – si telle chose existait – demandait que cet affront soit lavé par le sang. S’il en avait eu les moyens, il aurait frappé sans délai. Sans pitié non plus… Pour se venger, il avait déjà pris d’assaut à lui seul tous les motards de La Cité. Il y était resté, mais il avait été porté par le même genre de juste furie qui l’habitait en ce moment.
Les gens s’écartèrent pour laisser passer Martin, soutenu par Gary d’un côté et Sophie de l’autre. Des fidèles prirent le relais pour supporter le blesser et l’approcher de Tim et d’Aizalyasni.
Gary, libéré du poids qu’il portait depuis la voiture, se tourna vers lui pour lui demander : « Qu’est-ce qu’on fait? »
Tobin lui asséna un coup de poing en pleine tronche qui le leva presque du sol. 

dimanche 27 mars 2016

Le Nœud Gordien, épisode 413 : Verdict

L’oraison se termina avec une ronde d’applaudissements et quelques accolades. Tout le monde souriait comme s’ils avaient réalisé quelque chose de grand… Mais qu’avaient-ils accompli, au juste? Olson n’avait pas réussi à percer la fonction derrière ces mouvements – à supposer qu’il y en ait bien une.
« C’est quelque chose, hein? », lui dit la femme la plus proche en poussant une mèche de cheveux gras derrière son oreille en souriant. Le mouvement était coquet, le sourire beaucoup moins : les dents qui lui restaient tiraient sur le brun.
« Définitivement », répondit Olson. « Mais je me demandais… À quoi tout cela sert-il? »
La femme figea, perplexe. « Je… Je ne sais pas. C’est l’fun de se sentir comme ça, tous ensemble. Comme la messe, mais sans la partie plate. Penses-tu le refaire avec nous dans le futur? » 
Les manières de la femme criaient tu es beau, je te veux, au moins te voir si je ne peux pas te toucher. Bref, business as usual pour Olson.  Il lui décocha un clin d’œil qui la fit rougir avant d’aller rejoindre Timothée. Le cliquetis dans sa tête résonna à chacun de ses pas. Il commençait à se demander si l’étrange sensation allait finir par passer.
« Pas ici », dit le jeune homme avant même qu’Olson ait ouvert la bouche. Ils laissèrent les fidèles derrière et se rendirent dans autre section du sous-sol, une chambre simple mais confortable, aussi nette et rangée qu’à l’hôtel.
Aizalyasni les rejoignit un instant plus tard. L’oraison avait transformé leur attitude : les deux étaient habités d’une énergie qu’ils contenaient avec difficulté, une fébrilité qui se manifestait dans leurs mouvements, dans leur posture, surtout dans leur regard. Leurs yeux écarquillés ne clignaient plus… Une caractéristique que les récits historiques prêtaient également à Romuald Harré. Devait-il s’en inquiéter?
Les deux se redressèrent, l’intérêt piqué. « Qui est ce Harré?
— Un meurtrier », dit Olson, en donnant à sa réponse un ton de point final. Il ne voulait pas leur communiquer d’autres informations, mais comment leur bloquer l’accès?
Il suffisait peut-être de créer une interférence. Il se mit à chantonner en boucle une comptine dans sa tête…
Row, row, row the boat, gently down the stream… Merrily, merrily, merrily, merrily,
life is but a dream.
Timothée et Aizalyasni n’insistèrent pas. Ils demandèrent plutôt : « Et quel est ton verdict…
— À propos de nos oraisons? »
Ils attendaient sa réponse, au bout de leurs chaises : la comptine fonctionnait donc. Il cessa son manège pour leur permettre de voir sa réponse par eux-mêmes, qu’ils comprennent la complexité de la situation sans qu’il ait à l’expliquer.
« Oh », dirent Timothée et Aizalyasni, un peu déçus. Ils avaient espéré qu’Olson confirme que leur rituel était compatible avec les cinq principes qu’ils avaient accepté de respecter… mais lui-même n’en était pas certain. Il fallait admettre que personne ne semblait comprendre le message gestuel qui était répété quotidiennement… Si des secrets occultes étaient impliqués dans cette séquence, ils étaient au moins aussi bien dissimulés que dans la salle des archives de Tanger… D’un autre côté, les oraisons étaient bien plus accessibles que le bunker de Kuhn ne l’avait jamais été. Olson allait devoir consulter ses pairs avant de rendre sa décision.
« Maintenant que ce premier dossier est réglé, penchons-nous sur la prochaine étape… Retrouver Martin. Dites-moi tout ce que vous savez qui serait susceptible de m’aider… Et j’aurai besoin d’un objet qui lui appartient. Quelque chose de précieux à ses yeux… »

dimanche 28 février 2016

Le Nœud Gordien, épisode 409 : Engrenages, 2e partie

Le réfectoire devint silencieux, en état d’alerte. Une adolescente encapuchonnée se leva, poings serrés, prête à bondir sur lui pour lui faire payer cette tromperie dont elle ignorait la nature. D’autres firent pareil à sa suite. Olson avait le doigt dans l’engrenage. À moins d’agir vite, il allait se faire tabasser et expulser manu militari. Au milieu de la zone radiesthésique, il ne pouvait pas compter sur son art pour se défendre; il décida donc d’abattre son jeu.
Sans dire un mot, sans formuler quelque argumentaire, il se contenta d’ouvrir son esprit aux deux autres.
Ma plus grande passion est d’améliorer le corps humain, accroitre ses capacités, repousser ses limites, découvrir son plein potentiel.
J’ai réussi à percer le mécanisme d’émission de phéromones chez l’humain. Je l’ai enrichi. Je suis capable d’en jouer.
Grâce à ces agents chimiques, mon associée et moi pouvons influencer, jusqu’à un certain degré, les réactions de ceux qui y sont sensibles – tous ne sont pas également affectés.
Oui, Timothée compte sans doute parmi eux, pensa-t-il en se remémorant son « Vous êtes beaux! »
Mon intention n’a jamais été de vous tromper. Mes phéromones font partie de moi, autant que votre lien télépathique fait partie de vous…
Timothée demanda : « Pourquoi n’avons-nous pas détecté de magie sur le pont? »
Olson tressaillit. Les Seize décourageaient depuis toujours l’emploi du terme magie, à la fois vulgaire et révélateur de la nature de leur entreprise. Et lui, il l’utilisait devant tout le monde…
Il s’agit d’une altération de la biochimie de mon corps, et non d’un procédé actif. Sur le coup, je n’y avais même pas pensé. Puis, à voix haute : « Je n’ai jamais eu pour objectif de vous tromper.
— Pourquoi, alors, vouloir nous le cacher?
— Afin d’éviter ce qui est en train de se produire à l’instant : que vous y voyiez un indice de mauvaise volonté, alors que ce n’est pas le cas. » Son plaidoyer fut suivi d’un lourd silence.
« Il dit vrai », annonça Aizalyasni. La tension retomba d’un cran, mais l’attitude de ceux qui l’entouraient lui faisait comprendre qu’il avait intérêt à montrer patte blanche, sans quoi il aurait affaire à eux.
« Tassez les meubles », dit Tim pour finir de changer le sujet. « C’est l’heure. »
Tout le monde se mit au travail avec l’harmonie de la tâche maintes fois répétée. Aizalyasni ferma les yeux un instant; un bruit retentit. Un son pur, cristallin, qu’Olson n’entendit pas avec ses oreilles, mais avec son esprit. D’autres individus se mirent à arriver par petites grappes.
Les cloches de l’église avaient sonné, les fidèles se rendaient à l’office.
« Les oraisons ont lieu deux fois par jour », expliqua Timothée pendant qu’Olson regardait la masse bigarrée entrer dans la pièce. « Tu verras qu’il n’y a rien pour menacer vos secrets, simplement une série de mouvements que nous accomplissons à l’unisson. »
Il s’apprêtait à souligner que discuter publiquement de l’existence de tels secrets dans une salle bondée n’était pas exactement un indice de discrétion, mais Timothée l’interrompit. « Ne t’en fais pas : personne ne nous entend. Tu vois? » En effet… Distrait par ses observations, Olson n’avait pas remarqué que les lèvres de Timothée ne bougeaient pas.
Donc, l’oraison, ces mouvements… Quel rôle jouent-ils?
« Ils font du bien à tout le monde. »
Cette réponse n’en était pas une. Loin du Centre-Sud, Timothée était plus loquace… Était-ce la présence d’Aizalyasni, du Cercle, des fidèles qui changeait la donne? Timothée perçut sans doute son interrogation – comme tout le reste –, mais il décida de ne pas y répondre.
« On va commencer. Tu peux participer, si tu veux… »
When in Rome, do as the Romans do, se dit Olson en acquiesçant. Peut-être que ceux qui s’étaient braqués contre lui accepteraient mieux sa présence après l’avoir vu participer au rituel.
Tim alla se positionner au centre de la pièce; Olson choisit un coin discret où il pourrait bien voir… Aizalyasni frappa trois fois dans ses mains : le signal était donné.
Le début de l’oraison rappelait les premiers exercices respiratoires qu’on enseignait aux initiés. Olson mima les gestes sans difficulté; il dut toutefois s’ébrouer à quelques reprises.
Au premier abord, les mouvements de la deuxième séquence semblaient être un patchwork d’exercices yogiques à rabais, excisés de toute substance… Mais de fil en aiguille, Olson comprit ce qui se cachait derrière l’oraison.
Ce que les Maîtres traçaient à l’encre sur du papier, ou à la craie sur le sol, les fidèles le dessinaient dans l’air, grâce à leurs gestes.
Pour ses yeux entraînés, c’était une évidence; mais est-ce que les fidèles comprenaient ce qu’ils faisaient? Est-ce qu’on pouvait parler d’une réelle brèche des cinq principes?
La question la plus préoccupante, toutefois, était : à quoi peut servir ce procédé, répété deux fois par jour, par des dizaines de participants, dans la zone radiesthésique?  
À sa connaissance, il était impossible pour un civil de réaliser un procédé. Était-ce différent s’ils se coordonnaient en nombre suffisant? Impossible de le savoir sans recourir à l’acuité. Et impossible de retourner au quartier général sans en avoir le cœur net. Olson décida de prendre un risque calculé : il cessa de résister à l’état second.
Il était convaincu de pouvoir gérer l’énergie radiesthésique s’il se limitait à quelques instants, mais dès la première seconde, il découvrit avec qu’il avait sous-estimé l’intensité monstrueuse de l’énergie ambiante. Il se sentit submergé par un raz-de-marée capable de l’emporter et le dissoudre dans son immensité.
Aussi sonné que s’il avait reçu un coup de bélier, il s’efforça de fermer les vannes avant qu’il ne soit trop tard. Il parvint à conserver son identité de justesse, en grande partie grâce à l’assise solide que lui avait conféré la réalisation du Grand Œuvre.
C’est en reprenant conscience qu’il réalisa qu’il l’avait perdue. Les gens du Terminus étaient massés autour de lui avec une variété d’expressions où l’inquiétude prédominait. Les murmures se turent lorsqu’il tenta de se relever.
« Est-ce que ça va? », demanda un quidam.
« Oui, oui », répondit-il machinalement. Après un instant, l’oraison reprit.
Olson pour sa part préféra rester à l’écart. L’épisode avait été court mais brutal; il n’était pas certain de s’en être ressorti indemne. Son corps ne portait aucune trace, mais…
En s’y attardant, il eut l’impression que quelque chose en lui s’était cassé, une pièce maintenant distincte du reste… Comme si un rouage s’était détaché. Il n’aurait pas été surpris, en bougeant la tête, d’entendre l’engrenage cliqueter dans son crâne.
Il aurait dû être inquiet… Mais une partie de lui – cette nouvelle pièce mobile? – lui soufflait que c’était peut-être pour le mieux…

dimanche 21 février 2016

Le Nœud Gordien, épisode 408 : Engrenages, 1re partie

Dans le cadre de leurs négociations, Olson et Timothée avaient convenu que le Maître irait visiter le Terminus, afin de s’assurer que les activités qui s’y tenaient respectaient les cinq principes auxquels ils avaient accepté de se soumettre.
Karl Tobin devait lui servir de guide; Olson le rejoignit à la frontière du Centre-Sud. Les deux hommes s’y engagèrent à pied, côte à côte, sans que l’un ou l’autre ne ressente le besoin de lier une conversation.
Traverser le boulevard St-Martin, c’était quasiment sortir de La Cité pour entrer dans une sorte de far-West urbain où vivait – il aurait été plus correct de dire survivait – cette race qui choisissait l’indigence plutôt que de lutter bec et ongles pour améliorer son sort. Partout, la faim, le froid, la saleté, la violence… Au fond, qu’il s’agisse des masses entassées dans les bidonvilles de Caracas ou l’éclopé solitaire tendant l’écuelle à la sortie du métro, la misère était partout pareille.
Daniel Olson connaissait bien les discours de sociologues qui soulignaient comment certaines forces maintenaient les démunis dans la dèche et les empêchaient de se hisser vers quelque chose de mieux. Il était toutefois convaincu que ce point de vue escamotait une évidence : c’était à l’individu que revenait la responsabilité première de son sort, bon ou mauvais. Si celui-ci n’était pas l’unique cause de sa situation, il était nécessairement coupable de son maintien.
À mesure qu’ils cheminèrent dans les méandres du quartier abandonné, Olson observa une évolution dans la composition de la faune locale. Les gens qui erraient à la frontière étaient les plus crasseux, les plus trash, ceux chez qui on devinait une agressivité larvée qui ne demandait qu’à devenir violente. Plus loin, leur nombre diminuait de plus en plus, jusqu’à donner aux environs un air de ville fantôme au silence inquiétant. Après ce no man’s land toutefois, ils se mirent à apercevoir des résidents d’une autre trempe. Leurs vêtements étaient propres, leurs regards amicaux plutôt qu’éteints ou menaçants… Beaucoup semblaient même bien nourris. Olson comprit qu’ils arriveraient bientôt au Terminus. L’anathème – et les Trois après elle – avaient créé un véritable îlot d’humanité au milieu d’un océan de merde.
Le bâtiment comme tel était plutôt délabré; une section du toit était noircie de suie; des impacts de balle criblaient les alentours de la porte principale. Deux hommes montaient la garde. Le premier était assez costaud; il avait le regard vague et les yeux rougis des fumeurs d’herbe. L’autre était on ne peut plus différent : un adolescent asiatique malingre, qui tenait un pistolet d’une main qu’Olson devinait moite – il ajustait sans cesse sa prise, comme si l’arme était un poisson gluant capable de lui échapper à tout moment. Il scruta Olson de haut en bas, les yeux écarquillés, en proie à un attrait manifeste. Lorsqu’il lui sourit en le dépassant, le garçon sursauta, comme s’il n’avait jamais imaginé qu’Olson ait pu remarquer son émoi.
Ils entrèrent dans grande pièce déserte qui puait la moisissure et la transpiration. « C’est par ici », dit Tobin en le guidant à l’arrière, vers un escalier qui détonnait avec le reste de la bâtisse, avec son marbre et ses dorures.
Ils aboutirent dans une sorte de cafétéria fourmillant d’activité. Une bonne odeur de café et de pain grillé embaumait l’air. Une dizaine d’hommes et de femmes de tout âge s’y trouvaient. Plusieurs têtes se retournèrent à son entrée. Olson balaya la salle du regard avec un sourire bienveillant.
« Je vais chercher Tim », dit Tobin.
« Pas besoin : nous sommes là », dit une voix derrière eux.
Olson se retourna. Timothée se tenait dans l’embrasure de la porte. Il n’était pas seul : une jeune femme à la beauté remarquable était avec lui.
« Merci pour le compliment », dit-elle avec un sourire. « Je suis Aizalyasni. Enchantée de te rencontrer en personne… »
En personne. Elle alludait au fait qu’elle avait assisté, à travers Timothée, à leurs rencontres précédentes.
Plus important, le compliment lui rappelait qu’au cœur de la zone radiesthésique, ils pouvaient lire son esprit comme un livre ouvert. Olson veilla à museler ses pensées, surtout celles à propos de…
Shit.
« Tu nous as trompés!? », s’exclama la jeune femme.
« Et tu continues à le faire! », ajouta Timothée.
Olson déglutit. Venait-il de mettre en péril leur trêve encore précaire, par une simple pensée maladroite? 

dimanche 6 décembre 2015

Le Nœud Gordien, épisode 399 : Faire le pont, 2e partie

De l’autre côté de la rivière, Timothée pouvait entrevoir deux silhouettes. Des rideaux de pluie balayaient l’atmosphère dans toutes les directions, ce qui jouait à son avantage : même si les Seize avaient planqué un tireur d’élite, il ne pourrait rien faire dans ces conditions.
À cette distance du Cercle, sa connexion avec Aizalyasni avait perdu sa limpidité. En temps normal, leur lien ne se bornait pas à une communication télépathique : ils étaient ni plus ni moins qu’une seule et même personne. C’était la première fois depuis une éternité que Timothée retrouvait son individualité; l’expérience était presque déroutante. Il recevait les pensées d’Aizalyasni avec la clarté d’une station de radio mal syntonisée, jouant dans la pièce d’à-côté… Percevoir autre chose que ses idées les plus dominantes ou ses émotions les plus vives lui demandait un effort d’attention.
Ils avaient convenu qu’elle resterait au Terminus durant la rencontre. Elle aurait été tout aussi capable que Tim de parler au nom des leurs, mais vu qu’elle qui portait leur bébé, cette toute petite présence à peine perceptible dans son ventre, choisir Tim avait été une évidence.
« Tout le monde est prêt. Vous pouvez y aller », dit la voix de Tobin dans par le walkie-talkie à la ceinture de Tim. Il s’engagea sur le pont ferroviaire. Même si la voie était plutôt large, les bourrasques qui venaient le fouetter de temps en temps lui donnaient l’impression qu’il suffirait de peu pour l’envoyer virevolter dans la rivière.
Il s’approcha des silhouettes en passant en revue les instructions griffonnées par la poupée. Ce n’est qu’à une dizaine de mètres qu’il réussit à distinguer les traits des envoyés des Seize. À sa droite, un homme aux longs cheveux foncés, attachés en queue de cheval lissée par la pluie. À sa gauche, une femme aussi grande que Tim tirait son capuchon vers l’avant en un vain effort pour se soustraire aux intempéries.
« Vous êtes… beaux », laissa échapper Timothée, époustouflé. Son entrée en matière les fit sourire. Devinaient-ils que son commentaire ne portait pas sur leur apparence extérieure? Il commentait sur ce que sa proximité avait révélé de leurs esprits.
L’homme radiait une incroyable confiance en lui, une confiance non pas faite de mépris ou d’arrogance, mais d’une compréhension lucide de ses capacités, maintes et maintes fois démontrées. Il était impressionnant, il en était conscient… Et il avait raison.
La femme, quant à elle, était bien plus sereine que Tricane ne l’avait jamais été. Pleine d’amour et de compassion, de volonté et d’intelligence… Elle était parfaite.
Timothée n’avait jamais vu d’esprits comparables à ces deux-là, ou même imaginé que de tels individus puissent exister. Même s’il ne pouvait pas lire leurs pensées précises, rien n’indiquait qu’ils aient trempé dans l’enlèvement de Martin. Il fut d’entrée de jeu convaincu qu’ils étaient dignes de confiance. « Je suis Daniel Olson, l’un des Seize. Mon auxiliaire, Pénélope Vasquez, est une adepte confirmée.
— Je suis Timothée Lacombe. » Devait-il décliner un titre? À défaut d’en inventer un, il s’abstint. « Enchanté de faire votre connaissance.
— Je vous remercie d’avoir accepté cette rencontre. Tu es venu seul?
— Je ne suis jamais seul », répondit-il.
« Je résume la situation telle que nous la comprenons », dit Olson. « Tricane a été l’objet d’une censure pour avoir pratiqué notre art publiquement. Elle a agressé un Maître et ses adeptes alors qu’ils veillaient à faire respecter les cinq principes de la grande trêve. Reconnaissez-vous ces faits? »
Timothée pinça les lèvres en espérant que son effroi ne transparaisse pas. Personne ne l’avait mis au courant de ces événements. Faute de mieux, il se rabattit sur les mots écrits par Maya, espérant qu’ils satisfassent Olson. « Tricane s’est bornée à donner des conseils à tous ceux qui en demandaient. C’est sa sagesse qui lui a donné sa réputation de faiseuse de miracles.
— À ce qu’il paraît, elle guérissait des non-initiés… »
Sans le réaliser, Timothée toucha son flanc, là où les balles avaient percé Aizalyasni. « Qu’importe ce que Tricane a fait! Elle est morte. Nous ne devrions pas être considérés comme des criminels en raison d’actes que quelqu’un d’autre a commis, à l’encontre de règlements que nous ne connaissons pas.
— Très bien », dit Olson. « Parlons de vous, alors. Que voulez-vous, au juste? »
C’est Aizalyasni qui lui souffla la réponse. « La santé, la sécurité et la prospérité pour les nôtres.
— Pourquoi avez-vous ouvert une nouvelle zone radiesthésique? »
Les écrits de Maya l’avaient préparé à cette question. « Nous avons senti qu’un procédé gigantesque était en cours d’exécution. Nous avons agi sur le coup, sans comprendre ce que vous tentiez de votre côté. Nous nous sommes préparés au pire…
— Une nouvelle crise des missiles, en quelque sorte », suggéra la femme. « Pourriez-vous refermer ce Cercle?
— La vraie question serait plutôt : voulons-nous le refermer? Je ne vois pas de raison de le faire.
— Selon nos traditions, vous pourriez nous offrir deux faveurs en échange d’une trêve. Celle-là serait…
— Et pourquoi pas le contraire? », objecta Timothée. « Pourquoi pas nous offrir deux faveurs contre une trêve?  
Olson haussa un sourcil. « Not gonna happen », dit-il d’un ton sec.
Avait-il commis un faux pas, simplement en osant revendiquer? Une nouvelle pensée d’Aizalyasni flotta jusqu'à son cerveau. Il la relaya telle quelle. « Si nous visons une relation basée sur une confiance mutuelle, peut-être que la solution serait d’échanger deux faveur contre deux faveurs, une trêve contre une trêve… »
Olson consulta Vasquez du regard. « Une relation basée sur la confiance », répéta Pénélope. « Quelles faveurs avez-vous en tête? »
Ne dis rien tout de suite!, intima Aizalyasni, mais Timothée s’était déjà lancé. « Premièrement, nous voulons que vous reconnaissiez notre statut d’adeptes, avec tous les privilèges que cela implique.
— Mmm », grogna Olson. « Ce serait envisageable, à condition que vous respectiez les cinq principes de la grande trêve, comme le ferait n’importe quel initié. »
Maya avait spécifié que la paix ne serait pas possible sans l’adoption de ces principes. S’ils demandaient une faveur en échange de quelque chose qu’il leur concédait d’office, c’était un bon point pour Timothée. Il hocha la tête. « Quelle faveur demandez-vous en retour?
— Je répète la question de Pénélope… Seriez-vous capables de ramener l’énergie des Cercles à un niveau qui ne serait pas menaçant pour nos procédés?
— Oui », dit Timothée.
« Tant mieux. Alors ce sera notre première faveur. Quelle est votre seconde?
— L’un des nôtres a été enlevé. Nous avons besoin d’aide pour le retrouver… »
Olson réfléchit un instant. « Accepterais-tu de me devoir une faveur, à titre personnel, si pour ma part je prends personnellement la responsabilité de cette demande? »
Timothée dit « Oui » sans hésiter pendant qu’Aizalyasni émettait Non, non, non! Tu viens de lui donner un chèque en blanc! C’était étrange de tomber si vite dans ces divergences d’opinion et ces chicanes qui avaient été impossibles depuis la fusion de leurs esprits… Comment les couples normaux faisaient-ils pour s’entendre? Il ignora ses récriminations, convaincu qu’Olson était digne de confiance. Pouvait-il en dire autant des autres Maîtres?
Timothée tendit la main à Olson, qui la prit dans sa poigne solide. « Nous sommes donc maintenant en trêve. Que dirais-tu de trouver un endroit au sec pour poursuivre la discussion? » Timothée acquiesça. « Je ne serai pas fâché de voir l’énergie des Cercles diminuer au point où ce damné rituel n’aura plus raison d’être… J’ai assez vu de pluie pour une vie entière.
— Je ne serai pas fâché non plus », avoua Timothée. « On n’a pas vu le printemps passer, avec ce temps de merde…

— Avec un peu de chance, l’été sera meilleur », conclut Pénélope.

 

dimanche 1 novembre 2015

Le Nœud Gordien, épisode 394 : Maya

Aizalyasni revint avec la poupée de chiffon. Timothée et elle s’assirent en tailleur face à face; elle la déposa entre eux avec autant de soin que si elle avait été un enfant de chair de sang. Les deux jeunes gens inspirèrent en même temps; un instant plus tard, leurs visages s’éclairèrent d’un sourire maniaque. Ils scrutèrent longuement la poupée sans rien dire, sans même battre des paupières une seule fois.
Karl ne pouvait pas lire le moindre indice quant à leur progrès : leur expression exaltée masquait tout. Au terme d’une éternité apparente, les deux exhalèrent, comme s’ils venaient de relâcher une lourde charge soutenue trop longtemps. « Ça ne donne rien », dit l’un.
« Comme les autres fois », dit l’autre.
Karl, pour sa part, entretenait la réflexion inverse : si la poupée avait bougé une fois pour faire connaître l’opinion de Tricane, il était convaincu qu’elle pouvait le faire à nouveau. « Est-ce que vous avez essayé en bas? », proposa Karl. « Dans la zone interdite?
— Bon bon bon », railla Mike. « Du grand Karl : pas facile de te faire dire non, hein? 
— Tu parlais de potentiel infini », dit-il en s’adressant à Aizalyasni, ignorant Mike.
« Je parlais aussi de risques infinis, si tu te souviens bien. »
Karl haussa les épaules. « Qui ne risque rien n’a rien. »
 Tim et Aizalyasni échangèrent un regard. Se consultaient-ils, avaient-ils une discussion muette d’esprit à esprit? Karl ne pouvait même pas imaginer comment tout cela se passait pour eux.
Après un moment, ils hochèrent la tête. « C’est une idée », dit Aizalyasni.
« C’est de là que la poupée vient », dit Timothée. « Allons-y. »
 Karl fit un sourire à Mike, un sourire qui voulait dire t’as raison, le kid. J’ai toujours ce que je veux.
Ils descendirent ensemble. Le couloir derrière la porte interdite n’avait, au final, rien de bien spécial. La nervosité de Tim et Aizalyasni était toutefois palpable, ce qui encouragea Karl à demeurer sur ses gardes. Timothée ouvrit la marche dans ce qui s’avéra des méandres de corridors identiques qu’il navigua d’un pas assuré.
Ils débouchèrent sur une chambre d’enfant tapissée de toutous et autre bébelles. Tim et Nini s’installèrent sur le lit et refirent le même manège qu’auparavant.
Cette fois, Karl sentit l’atmosphère s’alourdir de seconde en seconde, comme si la pièce se chargeait d’une quantité croissante d’électricité, à un point tel qu’il n’aurait pas été surpris que cette énergie se décharge en un coup de tonnerre. Il jeta un coup d’œil à Mike; il vit la sueur perler sur le front de son neveu. Celui-ci avait dégainé son arme. Un geste inutile, à la limite de la stupidité, mais Karl comprenait le réconfort que pouvait apporter un gun dans sa main… L’impression d’être en contrôle. Même si, au final, ce n’était qu’une illusion.
Il ne laissa rien transparaître, mais le cœur de Karl bondit lorsqu’il vit la poupée tressaillir et se redresser.
« Madame », dit Timothée. « Nous avons perdu Martin.
— Nous ignorons qui l’a enlevé », continua Aizalyasni.
« Il est hors de notre zone magique.
— Nous ne savons pas quoi faire.
— Nous avons besoin de conseils. »
La poupée tourna son visage inexpressif vers chacun des individus présents. Ses yeux en boutons lui donnaient un air ahuri. Timothée, Aizalyasni, Mike, tout le monde attendait quelque chose… Quelque chose qui ne venait pas.
Karl les surprit tous lorsqu’il saisit la poupée pour la déposer par terre. Il trouva un kit à dessin parmi les jouets; il déposa une feuille vierge devant elle avant de lui tendre un crayon feutre.
Celle-ci le prit avec ses bras sans mains et traça maladroitement une lettre, puis une autre. « J’vous dit que vous êtes chanceux de m’avoir », dit Karl, satisfait, pendant que la poupée s’affairait à transmettre son message.

dimanche 25 octobre 2015

Le Nœud Gordien, épisode 393 : Liaison, 3e partie

Karl Tobin sortit de la chambre, mais la fille ne se trouvait ni dans le couloir aux portes, ni dans l’espèce de cafétéria. C’était physiquement impossible qu’elle ait couru si vite, et pourtant elle n’était nulle part. Les gens alentour mangeaient, riaient, flânaient comme si rien n’était; rien ne laissait croire que quiconque ait vu une jeune femme paniquée traverser la pièce en coup de vent. Interloqué, il continua jusqu’à la porte interdite, tenté d’aller voir si elle ne se trouvait pas derrière…
Une conversation animée avait lieu en haut des marches. Il reconnut la voix de Mike… Et celle de la fille. Il monta les rejoindre. Un petit attroupement s’était formé autour d’eux. Il y avait Timothée, Djo et une femme avec une face de meth head…
« Nini, tu es certaine? Tu ne vois rien d’autre? »
La fille – Nini – et Tim étaient tournés dans la même direction, comme s’ils regardaient non pas les murs du Terminus, mais quelque chose au-delà, plus loin au nord-ouest.
« Ils sont trois. Il a mal », ajouta-t-elle en frottant son abdomen. « La pluie… Ils sont dehors. C’est flou… Une voiture… Noire.
— Quel modèle? », demanda Mike.
Les deux haussèrent les épaules en même temps. « Nous ne connaissons rien en voitures… »
L’idée que quelqu’un ne puisse pas répondre à une question aussi élémentaire semblait absurde aux yeux de Karl. Il allait demander qu’on la lui décrive, mais Tim et la fille ployèrent en gémissant, en proie à une douleur venue de nulle part. Nini était blanche comme un drap; Tim, sur le point de défaillir, dut s’appuyer sur l’épaule de son voisin pour rester debout. La femme au visage ravagé brisa le silence pour exprimer sa crainte du pire : « Est-ce qu’il est mort? »
Tim et Nini firent non de la tête. « Il est KO », dit l’un.
« Nous avons perdu contact », dit l’autre.
« Ça ne doit pas être un hasard », dit la droguée, comme si elle pensait à voix haute. Sa dentition trouée rendait sa voix chuintante. Elle pointa Karl. « Lui, il arrive et paf! Martin se fait attaquer juste au moment où… »
Karl allait lui dire où elle pouvait s’enfoncer ses soupçons quand Timothée dit : « Non. Gigi, tu regrettes de ne pas avoir été avec Martin, de ne pas avoir pu faire quelque chose pour empêcher son enlèvement, mais lancer des accusations infondées ne nous mènera nulle part. »
Tiens toé, pensa Karl. Mike fit un mouvement subtil à l’intention de Djo, qui prit Gigi par le bras. Elle se laissa guider sans rouspéter.
« Nous savons que tu es avec nous », dit Tim à Karl. « Mais qu’en est-il des Maîtres qui t’ont ramené à la vie? Est-ce qu’ils peuvent s’en être pris à Martin? »
La question était pertinente. Peut-être qu’ils se servaient de lui comme d’un pion, en le maintenant dans le noir. « P’t’être bien que oui, p’t’être bien que non.
— Martin a été attaqué au moment le plus stratégique possible…
— Alors qu’il était loin de nous deux, en-dehors du cercle. 
— Bon », dit Mike. « Comment on fait pour le retrouver, maintenant? »
Tim et la fille gardèrent le silence un long moment. « C’est… difficile.
— Sans Martin, nous ne pensons pas de la même manière.
— Chacun de nous apporte quelque chose…
— Martin est bon pour décider.
— Depuis que Madame nous a quittés.
— Et sans son apport…
— Nous sommes diminués. 
— Ben, demandez-lui… », dit Karl.
« Notre connexion est coupée. Nous…
— Pas à Martin. À Madame. À Tricane. La poupée… 
— Ça ne fonctionnera pas.
— Elle n’a pas bougé depuis…
— …qu’elle s’est animée devant toi.
— Nous avons déjà essayé…
— …sans succès.
— Ouais », dit Karl. « Eh ben, si elle bouge seulement pour moi, ça tombe bien : je suis ici. Autant en profiter, hein? »
Les autres ne semblaient pas convaincus.