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dimanche 19 novembre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 497 : Deux temps, trois mouvements

Depuis qu’elle avait pénétré dans l’intersection des trois Cercles, une idée s’imposait sans cesse à Félicia : ici, tout est possible. La façon dont elle avait commandé au vent, dont elle communiait avec les impressions… Elle pouvait se permettre de voir grand.
Aidez-moi, répéta-t-elle. Comme une fillette devant ses bougies d’anniversaire, elle fit un vœu. Je vous en prie. Aidez-moi. J’ai besoin de vous tous. Tous, sauf Édouard. Elle ne voulait surtout pas penser à Édouard. Elle ne pouvait pas penser à lui. La douleur crue menaçait d’anéantir l’aplomb qu’elle venait à peine de reconquérir.
Et les morts répondirent à son appel. Elle les sentit remuer, abandonner leur passivité coutumière pour se mettre en mouvement. Lorsqu’elle ouvrit les yeux, ils étaient des dizaines, massés devant elle en demi-cercle. Parmi eux se trouvaient Espinosa, Hoshmand, Gordon… Mais aussi Mélanie Tremblay et Éric Henriquez. Et son père, décédé dans son quartier général du Centre, recouvert par le Cercle numéro deux. Dans ce moment décisif, voir son père qui, de son vivant, avait plutôt brillé par son absence, faillit faire jaillir les larmes qu’elle avait réussi à refréner jusqu’ici.
Les impressions s’avancèrent en s’interpénétrant de plus en plus, formant autour d’elle une bulle radiant d’une énergie distincte de celle qui saturait déjà les environs. Instinctivement, elle leva les mains devant son cœur, à la manière des Trois. Une étincelle apparut entre ses paumes, brillante comme le soleil, happant les impressions dans sa blancheur éblouissante.
Harré était déjà l’initié le plus puissant que le monde ait connu. À l’intersection des Cercles, il devait frôler l’omnipotence. Pour le vaincre, Félicia devait agir, vite et décidément.
Dans un premier temps, il fallait priver le camp ennemi de ses atouts : soustraire Hill de l’équation, et couper Harré de sa magie – si possible, en se l’arrogeant. Dans un deuxième temps, il fallait frapper fort – lui balancer tout ce qu’elle avait, avant qu’il ne se ressaisisse. S’il reprenait le dessus, c’en était fait d’elle – peut-être du monde entier. Deux temps, trois mouvements. À toute vitesse.
Une nouvelle secousse la fit chanceler. Un bruit de verre cassé se fit entendre au loin. Un corbeau croassa au-dessus d’elle. En levant la tête, elle vit que trois points lumineux croissaient dans les nuages; des rayons colorés s’étendaient dans toutes les directions, donnant aux nuages noirs l’apparence de méduses titanesques.
Elle ne pouvait plus attendre : c’était le moment ou jamais.
Elle sortit de sa cachette, et poussa avec ses deux paumes l’étincelle allumée par l’essence des morts. Un rayon blanc en sortit et trancha net le cordon rattachant Hill à sa maison. Le halo de sa présence s’évanouit d’un coup; la femme qui l’avait portée poussa un petit cri éraillé et tomba sur le sol, inconsciente.
« Non! », cria Harré paniqué, sa posture ployant sous un poids invisible. Il leva les mains vers le ciel à la manière d’un Atlas supportant la voûte céleste.
« Oh oui », répondit Félicia. Profitant du désarroi de son ennemi, elle tenta de détourner à son profit le pilier de lumière.
Elle réalisa avec effroi l’ampleur de son erreur. Sa tentative équivalait à vouloir écoper des rapides à la louche. À endiguer une cataracte à mains nues.
Harré saisit à son tour l’occasion : il arracha à Félicia son étincelle. Elle eut l’impression que son âme se déchirait; la violence de la sensation lui fit perdre pied. Elle se retrouva à nouveau étalée sur l’asphalte, coupée de l’acuité, impuissante.
Le pilier de lumière absorba l’étincelle. La pression que Harré avait subie après la défaite de Hill s’évanouit d’un coup. En se redressant, il déclama : « Oui. Oui! Enfin! L’ŒUVRE SUPRÊME!
Ses pieds quittèrent le sol, comme si le pilier n’était plus fait de lumière, mais d’un fluide au courant capable de l’emporter. Il leva le menton, les bras en croix. Le pilier devint incandescent; à ce moment précis, le sourire aux lèvres, Harré explosa en une bruine rougeâtre.
Son impression demeura toutefois, suspendue entre ciel et terre. Après un instant de surprise manifeste, le fantôme de Harré retrouva son rictus détestable. Il fit un geste, et sous les yeux de Félicia, il se constitua en quelques secondes un nouveau corps de chair et d’os – cette fois, avec ses propres traits, plutôt que ceux de Van Haecht.
Un silence lourd s’était emparé du boulevard. Le vent avait tombé; les nuages se dispersaient déjà, laissant filtrer des pieds-de-vent.
« Je suis vivant », dit-il, la voix pleine d’incrédulité. Félicia, balayée par la chair de poule, voulut faire surgir l’étincelle blanche à nouveau, mais rien ne se produisit. « Je suis vivant! », répéta-t-il avant d’éclater d’un rire à glacer le sang, les mains levées vers le ciel comme un défi lancé à Dieu. « J’ai accompli mon devoir. Il ne me reste maintenant qu’à jouir de ma récompense! » L’éclat sinistre de ses yeux ne disait rien qui vaille.
Jusqu’au dernier moment, Félicia avait cru pouvoir empêcher Harré d’accomplir son dessein funeste.
Toute sa vie semblait faite d’une longue série de causes et d’effets l’ayant conduite à ce moment précis.
Espinosa s’était d’abord allié avec son père avant de la choisir comme apprentie. Il lui avait ordonné de séduire Frank Batakovic, qui lui avait voué son âme jusque dans la mort… Lorsqu’elle avait lié son essence à la cloche de verre, toutes les impressions s’étaient tournées vers elle. En les mobilisant à sa cause, en leur empruntant leur puissance pour contrecarrer Harré, elle avait sincèrement cru qu’elle pouvait gagner.
Harré pouffa de rire en lisant ses pensées. « Tu n’as rien compris. En fait, c’est tout le contraire! » Sa silhouette brillait d’une aura bleutée, la même teinte que le feu de Saint-Elme. Tout son être semblait chargé d’une énergie qui ne demandait qu’à être déchaînée. « Oh, tu étais là où il fallait. Ta destinée n’était toutefois pas de me vaincre, mais de paver la voie vers mon retour. Et mon triomphe! Et maintenant que tu as joué ton rôle jusqu’au bout… »
Il leva la main.  La lumière qu’il exsudait de partout s’accentua au bout de ses doigts en un point aveuglant, forçant Félicia à fermer les yeux.
Derrière ses paupières closes, le point clignotait encore, imprimé sur sa rétine, comme un signal annonçant le coup fatidique.

dimanche 22 octobre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 493 : L’œuvre suprême, 1re partie

Dès que Gordon disparut, le technicien qui bloquait à voie à Édouard s’en désintéressa pour se mettre à gesticuler à son tour.
Alexandre, Claude et les deux agents en civil accoururent. L’un d’eux, un vétéran moustachu, demanda à Claude : « Boss… Veux-tu bien me dire qu’est-ce qui vient de se passer, là? 
— Je sais que ce ne sera pas facile à croire, mais cet homme est un puissant magicien. Un vrai de vrai. »
Le moustachu jeta un regard vers la salle chaotique. « Ouais, ok, répondit-il avec un sang-froid étonnant. Ça explique bien des choses. »
Les pensées d’Édouard défilaient à une vitesse folle. Gordon, l’un des Seize, avait fait son coming out occulte en direct à la télé. D’une manière ou d’une autre, il avait réussi à hypnotiser une bonne partie de la foule… Mais pourquoi? « Tout ça… Ce n’est pas un objectif en soi. Ce n’est qu’un moyen.
— Qu’est-ce que ça peut être?, demanda Alex.
— Je ne sais pas. Mais il avait les yeux fous de Harré. Il faut craindre le pire… Peu importe ce qu’il tente d’accomplir, il faut l’arrêter. »
Alexandre allait rétorquer, mais Claude déclara, d’un ton sans appel : « Avant toute chose, on sort d’ici. »
L’évacuation de la salle s’était mise en branle, entravée par ceux qui continuaient d’obéir aux instructions de Gordon. « Suivez-moi, dit Édouard. On passe par les coulisses. » Il attrapa la cage d’Ozzy qui crailla, indigné d’encore s’y trouver, puis il guida ses alliés jusqu’à une sortie de secours.
La lourde porte se referma derrière eux. À l’extérieur, ceux qui n’avaient pas été admis à l’émission étaient en proie à la même compulsion que les autres spectateurs. « What the fuck?, lança Alexandre. Comment Gordon a pu affecter tout ce monde-là en même temps?
— Je ne pensais pas que c’était possible, répondit Édouard.
— Alors, va falloir lui demander, dit le moustachu. Comment on le retrouve, votre magicien? »
Édouard avait une petite idée. Il posa un genou par terre et libéra Ozzy. L’oiseau prit son envol et décrivit un cercle au-dessus de leurs têtes avant de revenir se poser sur le poing d’Édouard. « Peux-tu retrouver Gordon, mon trésor? » La corneille croassa quatre fois et s’envola de nouveau – direction sud.
« Let’s go!, dit Alexandre.
— Non, pas toi, réagit Édouard.
— Hein? Pourquoi?
— Parce que Gordon a menacé ma famille. Peut-être qu’il ne travaille pas seul. Peut-être que Geneviève et les filles sont en danger. Je ne peux pas prendre ce risque. Je veux que tu te rendes chez elle, que tu les amènes toutes les trois dans un endroit sûr, et que tu ne les perdes pas de vue tant que tout cela n’est pas réglé, ok? 
— J’appelle des renforts », dit l’autre agent. C’était un homme à la carrure solide, poilu comme un ours à l’exception du crâne, lisse comme une boule de quille. « Pas de réception. Tous les réseaux sont kaput – même les services d’urgence.
— Va falloir qu’on se démerde seuls, dit Claude. En passant, je vous présente le lieutenant Caron et le sergent Thibeault. » Édouard et Alex leur serrèrent la main. « Thibeault, tu vas avec Alex. Toi, Jean-Marie, tu viens avec nous.
— Bonne chance, dit Alex. Faites attention à vous. 
— Toi aussi. » Édouard et ses deux alliés s’engagèrent sur la piste qu’Ozzy leur indiquait.

Une grappe de gens occupaient un carrefour plus loin sur leur chemin. « Eux autres, ils ne sont pas là par hasard », déclara le lieutenant Caron. En effet, si les flâneurs étaient légion dans la zone-tampon entre le Centre et le Centre-Sud, ceux-ci montaient ostensiblement la garde, plusieurs avec une arme à la main. Ozzy les avait déjà dépassés; il attendait patiemment son maître, perché sur un fil électrique.
« Va falloir créer une diversion si on veut continuer. Jean-Marie, tu vas aller te positionner à l’est. Dans cinq minutes, tu vas crier Police! Jetez vos armes!, tout en gardant tes distances. Surtout, reste à couvert. Nous, continua-t-il en s’adressant à Édouard, nous allons approcher par l’ouest. En passant par la ruelle, là-bas, on va pouvoir ressortir derrière eux. Avec un peu de chance, personne ne nous verra.
— Je vais m’assurer que tout le monde regarde de mon mon bord », dit Caron. Il ne semblait pas fâché de se frotter à un peu d’action. « Puis après?
— Après, tu te rends au poste le plus près et tu vas chercher des renforts. »
Il acquiesça, résolu. « Let’s go. »
Le plan fonctionna à merveille. Lorsque le cri se fit entendre, les soldats de fortune se planquèrent, craignant une fusillade. Deux d’entre eux détalèrent carrément. Édouard et Claude se faufilèrent sans être inquiétés, pendant que Caron continuaient à leur crier des ordres d’une voix autoritaire, mais sans jamais se montrer. À la sortie de la ruelle, ils durent prendre un détour pour éviter de s’exposer aux vigiles. Ozzy les rejoint en croassant, comme pour leur dire qu’ils se trompaient de chemin. Ils aperçurent au loin que d’autres carrefours étaient barrés, mais tout indiquait qu’ils avaient traversé le blocus. Ils redoublèrent de vigilance en continuant d’avancer.
Chaque pas qui le rapprochait du Centre-Sud accentuait chez Édouard une sensation analogue à celle du plongeur qui descend trop vite dans les profondeurs… La sensation lui rappelait celle qu’il avait ressentie lorsqu’il avait fait l’erreur de méditer dans la maison d’Avramopoulos et de Virkkunen, dans le Centre-Sud. Ce jour-là, il avait failli y rester, démoli par l’énergie radiesthésique trop concentrée… Cette fois était pire encore. L’air en était saturé au point qu’il la goûtait presque sur sa langue, une viscosité écœurante qui se ressentait par l’âme plutôt que par les sens usuels…
Ozzy tourna à droite sur une artère familière : le boulevard St-Martin. Ils suivirent l’oiseau…
…et ils aperçurent, deux-cent mètres plus loin, trois figures nimbées d’un halo chatoyant, au beau milieu de la rue déserte. Édouard reconnut Harré, Gordon, et… 
« Geneviève? »

samedi 2 septembre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 486 : Avant la tempête

Mike Tobin trouvait étrange que Timothée soit de retour dans la peau de son ami Rem. Enfin, son ancien ami. Dans le monde mouvant du crime organisé, la loyauté demeurait la vertu cardinale. Rem avait trahi son camp; il devait être puni. Avait-il pour autant mérité un sort pire que la mort?
Mike y pensait sans cesse, surtout lorsqu’il essayait de se rendormir au milieu de la nuit…
À quoi ressemblait l’existence douloureuse d’une âme prisonnière de l’urne? Était-ce une sensation d’inconfort, comme l’effet d’un coup de pied dans les couilles maintenu indéfiniment? Ou aigüe, comme un dard planté dans la chair? Intense, comme s’il était brûlé vif? Continue? Intermittente? Pourrait-il s’y habituer, après dix jours, dix mois, dix ans?
Il essayait de ne pas y penser. Mais il y revenait toujours. Chaque fois qu’il croisait Tim…
Les Quatre fréquentaient rarement le réfectoire – Mike n’était même pas certain qu’ils aient encore besoin de se nourrir. La pièce commune lui servait de refuge, où il pouvait se changer les idées avec les autres habitants du Terminus.
Gary lisait à voix haute le journal de la veille. L’article avait pour titre Funérailles pour un caïd. La plupart des fidèles ignoraient les détails de la chute du clan Fusco – ils ne retenaient que les salauds qui avaient voulu les sortir du Centre-Sud avaient perdu la partie. Mike avait pris part au conflit : les hommes de la banlieue nord avaient aidé les Grecs à faucher les Italiens, frappant partout où les Trois le demandaient. Grâce à la télépathie, ils connaissaient dans quelle mesure chacun de leurs ennemi posait un risque; ils avaient fait une offre sur mesure à tous ceux qui s’avéraient susceptibles de joindre leur cause, ou simplement de s’écarter de leur chemin. Une offre qu’ils ne voulaient pas refuser. « Karma’s a bitch », conclut Gary en tournant la page.
« Écoutez celle-là : La fondation Randall James et la direction des Sceptiques associés ont annoncé, par voie de communiqué, que leur ‘Million dollar challenge’ avait été relevé. Le défi, dont l’objet est de démontrer l’existence du paranormal ou du surnaturel via une démarche scientifique, n’avait jamais été réussi auparavant… »
James vint déposer le déjeuner de Gary, une assiette toute en couleurs qui répandait un arôme des plus alléchants. « Comme d’habitude, Mike? » Tout le monde au Terminus se délectait depuis que le sympathique barbu s’était découvert une passion pour la cuisine – même si certains murmuraient que c’était la Trinité qui la lui avait mise dans la tête. « Tu veux dire qu’il aurait suffi que l’un des Trois leur montre ce dont il était capable pour qu’on devienne millionnaires?, dit James. Eh ben!
— Ouais », répondit Sophie, la bouche pleine de bacon. « Il doit y avoir un truc de passe-passe, c’est clair que ça ne doit pas être de la vraie magie. Sinon l’autre gang de connards obsédés par le secret aurait empêché ça. Fucking connards!
— Est-ce que ça dit qui a empoché le gros lot?, demanda Mike.
— Le communiqué indique que ce sera au gagnant de révéler les détails au moment de son choix, continua Gary, en raison d’une entente préalable avec la Fondation. L’organisation assure toutefois qu’en temps et lieu, toutes les informations pertinentes seront transmises avec le souci de transparence nécessaire à toute démarche scientifique.
— Ben là!, s’excla Mike. C’est pas mal agace, leur affaire!
— Attends, c’est pas fini : la publication de ce communiqué coïncide avec l’annonce par CitéMédia d’une émission spéciale intitulée ‘La magie révélée’. Ni la Fondation, ni la direction de CitéMédia n’a offert d’autre commentaire. Fuck, les gars : l’émission… c’est ce soir! Je veux tellement voir ça!
— Moi, je… » Mike s’interrompit : deux mots venaient d’apparaître en lettres de feu dans sa tête. ALERTE ROUGE. Toute l’équipe de sécurité s’élança vers l’entrée principale.

Le soleil du matin apparaissait à peine au-dessus des édifices qui bordaient la place de la Vieille-Gare. Les Quatre se tenaient déjà devant le Terminus, à l’affût d’une menace que Mike ne pouvait pas encore identifier.
« C’est quoi le problème? », demanda-t-il.
Avant qu’il ait eu sa réponse, trois silhouettes apparurent au détour de l’accès nord. Les yeux plissés, Mike reconnut Gordon. L’homme semblait avoir connu des jours meilleurs… Celui du centre souriait avec une expression si exagérée qu’il avait l’air de porter un masque. À sa gauche marchait une femme que Mike avait bien connue… Gen, son ancienne maîtresse. « Qu’est-ce qu’elle fout là, elle?
— Pas elle », souffla Martin. « Hill.
— Quoi?
— Soyez prêts à tirer à notre signal, dit Karl.
— Sur qui?
— Celui du centre. Harré… »
Harré… Karl lui en avait parlé. Magicien surpuissant d’une autre époque, tueur d’une génération d’initié… Revenu à la vie en usurpant la chair de l’un des Seize. Il retira le cran de sûreté de son arme en avalant difficilement.
« Trois contre quatre, en plus de nous pis nos guns », chuchota Gary à son oreille. « Ça va être un massacre! »
L’inconscient ne comprenait pas à quoi il se mesurait. « La ferme. Concentre-toi sur ce qui se passe. Et ne tire pas avant le signal! »
Les nouveaux venus se campèrent devant les Quatre. Gordon parla en premier. « Nous venons en paix…
— La trêve a été rompue, dit Aizalyasni. Vous êtes sur notre territoire.
— Nous ne sommes pas ici au nom des Seize : nous… »
Harré l’interrompit. « Est-ce que c’est vous qui avez bloqué ma vision du futur? »
Les Quatre froncèrent les sourcils comme un seul homme. « Non. Est-ce vous qui avez débloqué le deuxième Cercle?
— Oh, ça, oui! », répondit Harré, jovial. Mike ne comprenait qu’à moitié cet échange – en fait, il n’écoutait pas vraiment, plutôt à l’affût d’un signe d’hostilité… Une goutte de sueur roula sous son aisselle.
« Vous nous voulez quoi? », demanda Aizalyasni, sur un ton que Mike associait davantage à Karl.
« J’ai besoin de vous quatre pour accomplir mon plan.
— Ton plan?, rétorqua Timothée. Quoi, tuer tous les Maîtres? Avoir le monopole de la magie?
— C’est ce que vous croyez que je veux? » Il se tourna vers Gordon. « Vraiment? C’est ce que vous croyez, tous? » Gordon haussa les épaules; Harré éclata de rire. « Ah, mais non! Ah, mais non! Non, non, non, non, non!
— C’est quoi, d’abord?, demanda Karl.
— Et quelle que soit la réponse, renchérit Martin, pourquoi ferions-nous confiance à un menteur, à un meurtrier?
— C’est simple, répondit Harré. Regardez dans mon esprit… Voyez la réponse à toutes vos questions. Je n’ai plus rien à cacher. » Il ouvrit les bras en signe d’invitation.
Les Quatre le dévisagèrent un instant, puis leur défiance disparut d’un coup, remplacée par une expression abasourdie. « Nous pouvons comprendre cet objectif, dit Martin. Mais pas à n’importe quel prix. Nous voulons d’abord et avant tout vivre en paix…
— Vous le savez, maintenant : le rôle que je vous réserve n’implique aucune violence, aucune contrainte. Et avec un peu de chance, aucun obstacle. Je vais réussir, avec ou sans votre aide. Mais avec vous, mon objectif pourrait être atteint… Dès aujourd’hui. 
— Aujourd’hui?!, s’exclama Mike.
— Oui, ce soir, répondit Harré. L’œuvre suprême… »

dimanche 27 août 2017

Le Nœud Gordien, épisode 485 : Khuzaymah et le disciple

Khuzaymah était un sot.
Depuis des décennies, il surveillait – sous diverses identités – la nouvelle alliance entre les Seize de Munich et le Collège. Il s’assurait en permanence que tous les Maîtres respectent comme sacré le principe de non-intervention dans la res publica.
Plus encore, il veillait à ce que personne ne s’aventure à explorer les savoirs interdits… Ceux qui avaient rendu possible l’ascension de Harré. Qui l’avaient propulsé dans la folie.
Khuzaymah avait ainsi mis un point final aux recherches acharnées d’Herman Schachter, qui s’était donné pour mission de comprendre la nouveauté des Cercles radiesthésiques que Harré avait laissés derrière lui. Khuzaymah avait fait en sorte qu’on croie qu’il avait été victime d’un contrecoup – décourageant, du coup, les pairs de Schachter de poursuivre ses recherches.
C’est aussi lui qui avait inculqué chez Traugott Kuhn une peur maladive des virus, après qu’il ait brisé l’esprit d’une femme en échouant à recréer chez elle l’état de metascharfsinn. Volontairement confiné à son bunker stérile, il n’avait jamais eu les moyens de réessayer.
Il demeurait également méfiant envers la Joute… Le jeu consumait une quantité disproportionnée d’énergie, beaucoup plus que ce qui était nécessaire pour le procédé. Il en était venu à la conclusion que l’énergie manquante était détournée vers autre chose… Sa meilleure hypothèse était qu’elle rechargeait le garde-fou invisible que Harré avait posé, qui empêchait l’âme des trépassés de retourner au néant. Comment expliquer, sinon, la pérennité de ce procédé titanesque, un siècle après la mort de son artisan? Il soupçonnait que ce n’était pas une coïncidence si le phénomène que Kuhn avait baptisé manifestations synchrones était apparu tout juste après la défaite de Harré. Les autres présumaient qu’il s’agissait de signes du destin, la version moderne des oracles d’antan; il n’était pas naïf au point d’y voir la voix d’une force impersonnelle, du karma ou de la fatalité. Admettant qu’il s’agissait d’une force qui contribuait à orienter les actions et les décisions des initiés, une question s’imposait : vers quelle finalité? Et si cette force découlait d’une volonté maligne? Voire de Harré lui-même?
Il était devenu Derek Virkkunen pendant qu’Eleftherios Avramopoulos résidait en Finlande, à préparer sa cure de jouvence; il avait ainsi voulu s’approcher de celui qu’il croyait être le plus dangereux des Seize, afin de mieux le surveiller.
Dès ses premières expositions, ‘Derek’ avait gagné l’estime de la critique européenne, qui voyait en lui l’avènement d’un artiste dont la vision et la démarche démentaient son jeune âge. Avramopoulos, poussé par la curiosité, avait désiré le rencontrer. Khuzaymah savait que le vieux Maître adorait être admiré ou détesté – des sentiments qui démontraient sa supériorité sur les autres. ‘Derek’ ne lui avait offert ni l’un, ni l’autre. Avramoupoulos en était tombé amoureux.
Sa sottise avait été de concentrer toute son attention sur cet homme, que la mesquinerie rendait capable du pire, alors que Gordon et Lytvyn travaillaient à ramener Harré à la vie. Son dispositif de surveillance avait bien capté les visites de Lytvyn là où Harré était mort – d’abord avec Mandeville, ensuite avec Gordon. Il n’avait toutefois pas compris que, cette dernière fois, ils avaient ramené Harré avec eux… Ni la nature de ce qui s’était produit durant la petite Joute. N’ayant pas su prendre les devants au bon moment, il cherchait depuis un moyen de renverser le rapport de force et saisir l’avantage…
Un matin, alors qu’il travaillait sur le toit de l’Agora, il eut la surprise de voir se former au loin une colonne de feu, assez immense pour joindre ciel et terre, une vision superbe qui l’appelait, aussi assurément que le chant des sirènes mythologiques. Il braqua son téléphone en direction de l’apparition; comme il l’avait soupçonné, il ne vit rien apparaître sur son écran : il avait affaire à une illusion… Un initié de moindre envergure aurait succombé à l’appel; Khuzaymah, lui, y vit l’occasion qu’il avait cherchée.
Il ne pouvait pas s’adjoindre d’alliés sans compromettre son identité secrète; il emballa son matériel, incluant son sitar, et se rendit, seul, dans son domaine du Centre-Sud – le square où il avait offert une entrevue à l’émission Avant-garde, l’an dernier. Ici, il ne craignait pas de contrecoup : il avait aménagé l’espace pour dissiper l’énergie des Cercles. La version andalouse du feng shui…
Il concocta une réponse au chant de la sirène. Se servant de la colonne comme d’une antenne, il fit en sorte que son créateur voie dans le ciel au-dessus de sa propre position un oiseau de feu, un message qui voulait dire : je ne mordrai pas à ton appât. Tu me cherches? Viens me chercher. Il s’installa ensuite au centre du square qu’il avait transformé en jardin fleuri, accorda son sitar, et joua en attendant.
Il fallut plus d’une heure pour que son ennemi apparaisse au détour d’une ruelle, son expression démente déformant le visage de Van Haecht. « Te voilà donc… Le grand mystère, dit Harré. Tu côtoies les Seize, sans être l’un d’eux. Tu les dépasses en puissance, mais ils l’ignorent tous. Qui es-tu donc?
— Je suis la main de la justice. »
Harré ne cacha pas son amusement. Il balaya du regard les façades environnantes. « Intéressants, tes petites bricolages, pour endiguer l’énergie des Cercles. Croyais-tu pouvoir me priver de mes pouvoirs?
— Pas comme ça », répondit Khuzaymah. Sans crier gare, il se déchaîna sur son instrument. Le sourire exagéré de Harré se figea en effarement lorsqu’il découvrit qu’il se retrouvait coupé de la metascharfsinn... Et incapable de bouger. Maintenir ce double procédé n’était pas une mince affaire, mais Khuzaymah ne comptait pas s’arrêter là. Il connaissait une mélodie capable d’arrêter son cœur de battre… Le processus était graduel, impossible à utiliser comme une arme; c’est pourquoi il avait dû commencer par le paralyser. Il se mit à intercaler dans sa musique les notes qui, en quelques minutes, mettraient un point final à cette triste histoire.
Une détonation retentit. Un impact le secoua. Khuzaymah regarda sans comprendre le manche fracassé de son sitar, les cordes distendues s’agitant dans toutes les directions… Puis la douleur l’envahit. Une balle avait détruit son instrument avant de lui transpercer le ventre. Il versa sur le côté et se roula en boule, son corps cherchant d’instinct une position pour rendre la souffrance moins atroce.
Une jolie femme sortit de sa cachette à l’entrée du square, une carabine posée sur l’épaule. Elle rejoignit Harré qui reprenait petit à petit le contrôle de ses membres. « Personne n’est plus fort qu’un coup de feu, dit Harré d’un air suffisant. Pas même toi.
— Ou toi, par ailleurs », dit la femme à Harré avec un air entendu.
Les deux s’approchèrent du corps gisant de Khuzaymah. La femme le força à se redresser; la blessure chauffait ses entrailles comme la lave d’un volcan. Elle le renifla. « Étrange : son odeur me rappelle celle de la magie de Dario, mon ancien Maître », dit-elle.
Khuzaymah tressaillit en entendant le nom de Dario Aguilar y Virgen, le dernier apprenti qu’il ait formé… Le jeune présomptueux qui, croyant n’avoir plus rien à apprendre de son maître, lui avait volé son grimoire, qu’il avait manifestement échoué à décrypter par la suite. Khuzaymah ne lui avait jamais pardonné son vol, mais la pire insulte avait été d’accoler son nom à une lignée de praticiens médiocres… Il croyait que Harré avait déjà tué tous ses disciples durant sa première purge. « Qui es-tu? », grogna-t-il, malgré la douleur.
« Narcisse Hill, pour vous servir. » Elle se tourna vers Harré. « Il n’en a plus pour longtemps. Ouvre le Cercle, sans quoi nous devrons en trouver un autre… 
— Hill, c’est donc toi! », s’exclama Khuzaymah. Son ricanement fut interrompu par une quinte de toux. Le goût métallique du sang envahit sa bouche. « Ta vie passée à me chercher… Et tu me trouves au dernier instant!
— Te chercher? Que veux-tu dire? », demanda Hill, interloqué, pendant que Harré posait les mains sur le front de sa victime. « Qui es-tu?
Il clama : « Khuzaymah! » une seconde avant que Harré pulvérise son corps.
Sa conscience subsista une seconde sans sa chair, pendant laquelle il savoura l’expression décontenancée de Hill, après quoi elle se dissolut dans l’atmosphère et devint la matière première du troisième Cercle de La Cité.

dimanche 20 août 2017

Le Nœud Gordien, épisode 484 : À portée de main

Pendant des décennies, Gordon s’était évertué à satisfaire son Maître, tantôt exigeant, tantôt indifférent, toujours impitoyable. Sa vengeance aurait dû lui apporter une mesure de satisfaction à la hauteur des torts qu’il avait subis, mais le plaisir demeurait intellectuel, sans véritable joie : une fois de plus, l’extase de Harré éclipsait tout le reste.
Il n’avait pas menti en affirmant qu’il portait le décès de Latour et la catatonie d’Olson sur la conscience – sans parler de Van Haecht et de ses fils. Ironie du sort, Avramopoulos ne réaliserait sans doute jamais qu’il avait volé sa statuette afin de lui sauver la vie.
Gordon avait relocalisé Harré dans un motel miteux de l’Est, presqu’à l’extérieur de la ville. Leur chambre était la dernière d’une rangée d’unités de rez-de-chaussée. À son arrivée, Harré était assis au bout de son lit, hypnotisé par la chaîne de nouvelles en continu de CitéMédia; depuis qu’il avait perdu ses visions du futur, il était obsédé par ces images du présent. Le bulletin s’interrompit, laissant place à une publicité pour une émission spéciale intitulée La magie révélée. La station avait mis le paquet pour la promouvoir : on ne pouvait pas se déplacer en ville sans tomber sur une affiche ou un panneau l’annonçant. Gordon présuma qu’elle portait sur les secrets des prestidigitateurs et autres artistes de la scène.
« Alors, m’as-tu trouvé un Maître?, dit Harré sans quitter l’écran des yeux.
— Mieux : j’ai un objet de pouvoir.  
— MAGNIFIQUE! » Harré éteignit la télévision et prit la statuette que Gordon lui tendait. « C’est bien ce que je cherchais! Oh, Gordon, c’est merveilleux… Il me faudra quelque temps pour en tirer ce dont j’ai besoin… Tu peux vaquer à tes occupations…
— Quelles occupations? Tout ce que j’ai à faire, c’est attendre minuit… Puis patienter un autre vingt-quatre heures!
— Je ne sais pas, moi… Cette damnée corneille nous a encore retrouvés. Tu devrais cesser de dire que tu vas la capturer et passer à l’action! »
Harré s’assit en tailleur sur la moquette aux couleurs douteuses, la statuette entre les mains, tenue au niveau de son nombril. Il inspira profondément et plongea en lui-même.

Ozzy trouvait parfois le temps long, à surveiller nuit et jour les allées et venues de sa cible. Il avait tant flâné partout qu’il connaissait presque toutes les corneilles de la ville, de même que leurs intrigues souvent distrayantes.  Chaque groupuscule était aux prises avec des frictions constantes, à la fois entre ses membres, qui jouaient du coude pour s’élever dans la hiérarchie, et avec les autres clans qui convoitaient les mêmes territoires. Ozzy était passé maître dans l’art de montrer aux locaux qu’il ne représentait aucune menace pour l’ordre établi. On le tolérait comme un excentrique, tant qu’il ne prenait pas partie. À force de voir ses congénères suivre aveuglément les règles dont il savait jouer, il commençait à croire qu’il n’était pas comme les autres…
Certains de leurs comportements lui apparaissaient carrément incompréhensibles. Comment expliquer qu’aucun animal ne s’intéressait à la nourriture dans la boîte grillagée qui avait été laissée à proximité de l’édifice qu’il guettait? Ozzy l’observa assez longuement pour juger qu’il ne risquait rien à tenter sa chance, puis il plana jusqu’au festin délaissé. Il entra dans la cage; son premier coup de bec activa un levier caché, et la porte se referma en claquant derrière lui.

Stupide animal, pensa Gordon en apercevant la corneille se démener dans le piège.
Son premier réflexe avait été de concevoir un procédé sur mesure pour le captiver. Il avait toutefois remarqué une cage à vermine dans le cagibi derrière le comptoir de la réception. Interrogé sur le sujet, le propriétaire lui avait dit qu’elle ne servait plus à rien, que les bêtes du coin ne s’y faisaient plus prendre. La solution, pour lui, avait été d’acheter des poubelles plus étanches. Moyennant un petit pourboire, Gordon l’avait convaincu de tenter sa chance à nouveau. Le type avait haussé les épaules et l’avait mise en place. Dix heures plus tard, la corneille d’Édouard en était prisonnière.
Gordon ne comprenait toujours pas pourquoi l’oiseau le traquait ainsi, d’un bout à l’autre de La Cité. Sa peur initiale que l’Agora débarque à leur repère s’était quelque peu amoindrie; son tête à tête avec Avramopoulos lui avait démontré que les autres ignoraient toujours son alliance avec Harré. Il avait néanmoins promis à Gauss qu’il le regretterait s’il se mêlait à nouveau de ses affaires… Son apathie avait repoussé l’échéance, mais le temps de tenir sa promesse était venu. La corneille s’activa de plus belle lorsque Gordon s’approcha avec l’intention de lui casser le cou.
La réalité changea de grain lorsqu’il mit la main sur la cage, signalant une manifestation synchrone. Gordon observa soigneusement son environnement. Un lampadaire qui bordait le stationnement s’alluma, malgré la clarté du jour; un klaxon au loin résonna trois fois. Si le destin lui envoyait un message, ce dernier était pour le moins équivoque… Gordon décida de juguler son impulsion avant de commettre l’irréparable. Il souleva la cage et l’emmena à la chambre.
Une scène étonnante l’attendait de l’autre côté de la porte. Harré n’avait pas bougé depuis qu’il s’était tourné vers la statuette, pas même pour boire ou évacuer. Il rayonnait désormais d’un halo chatoyant. Son sourire paraissait plus large que sa bouche aurait dû le permettre. Il ouvrit les yeux; une larme coula. « Comme c’est bon, d’être redevenu… Moi. » Il éclata de rire.
Toujours souriant, Harré dévisagea Gordon, qui sentit au même moment une pression dans son crâne. « Je t’interdis de lire mes pensées!
— Et moi, je t’interdis d’interdire! », répondit Harré en caquetant. Il plissa les yeux, comme pour creuser plus loin. « Oh! Oh! Comme c’est intéressant! Gordon, petit cachottier! Pourquoi ne m’avais-tu pas parlé des Trois du Terminus? Ou de ton composite O?
— Je te dis de sortir de ma tête! Sinon…
— Sinon rien : tu ne peux pas bluffer si je vois ton jeu! Voyons voir… Ah! Narcisse vous a aidés à me ramener… Il n’est pas mort après tout! » Harré ferma les yeux. « Je sens sa présence… Sa conscience est étalée sur la ville… Son fantôme se raccroche à mon filet, noué à son ancienne demeure… Il a trouvé une piste pour se réincarner… Il y travaille désespérément… Il y est presque… Tout ce qu’il lui faut, c’est un peu d’aide… Une petite poussée et… Voilà! » Il rouvrit les yeux. « Mon allié est de retour, en chair et en os. Je lui ai soufflé comment nous rejoindre. »
Gordon était estomaqué. Voir Harré étendre sa perception à La Cité entière, puis improviser en quelques secondes l’équivalent d’un procédé qu’il lui avait fallu, avec Félicia, des semaines à développer… Son pouvoir apparaissait sans limite.
Harré se tourna vers l’ouest, comme s’il regardait l’horizon à travers le plafond et les murs de la chambre. « Si je gagne les Trois à ma cause, si je mets à profit ton composite… L’œuvre suprême sera à portée de main. Deux Cercles sont déjà dans La Cité… Celui que je n’ai pas ouvert est obstrué… Si je le débloque… Et que j’en ouvre un troisième…
— Trois Cercles? C’est insensé! Le moindre procédé créera un contrecoup! Je ne pourrai plus me servir de mon art!
— Ce sera le cas pour tes anciens alliés, qui cesseront de nous inquiéter… Mais si je te montre le chemin de la metascharfsinn, tu seras au contraire plus puissant que jamais... » Ne risquait-il pas la folie, en empruntant cette voie? Harré dissipa ses réticences en une phrase. « Ce sera nécessaire pour reproduire l’extase par toi-même. C’est pourquoi tu n’y es jamais encore parvenu! »
Ils se mirent au boulot sur-le-champ. Une heure plus tard, un cognement à la porte les interrompit. Harré se précipita pour ouvrir.
« Tu as beaucoup changé, mon ami », dit le nouveau venu en guise de saluation, un sourire narquois sur ses lèvres maquillées.
« Pas tant que toi », rétorqua Harré en ricanant. Il fronça les sourcils. « Es-tu ici ou ailleurs?
— Un peu des deux. Je tire les ficelles de ce corps à partir de ma maison, comme un marionnettiste. Je crois que je pourrai maintenir mon joug aussi longtemps que nécessaire. À tout le moins, jusqu'à ce que nous trouvions une solution plus permanente. Qui est ton compagnon?
— Je te présente Gordon. C’est lui qui m’a ramené à la vie.
— Narcisse Hill, pour vous servir… »
Gordon lui serra la main, quelque peu abasourdi : Hill avait choisi d’habiter le corps d’un individu rattaché à plus d’un clou au cœur de son Nœud…

dimanche 30 juillet 2017

Le Nœud Gordien, épisode 481 : Troisième œil

À son arrivée chez Félicia, Polkinghorne voulut l’étreindre et lui faire la bise, comme c’était leur habitude, mais il s’arrêta lorsqu’il remarqua les pansements qui couvraient ses épaules. « Qu’est-ce que tu as?
— Bah, rien, je reviens de chez le tatoueur…
— Tu t’es fait faire quoi?, demanda-t-il, le sourcil haussé.
— C’est… abstrait. Je te les montrerai lorsqu’ils seront finis. »  Une copie sur papier se trouvait dans sa chambre, mais elle préférait qu’aucun initié n’examine son design de trop près.
Félicia était désormais encrée en six endroits : les deux épaules, les deux hanches, les deux chevilles. Sa tatoueuse, elle-même colorée de la tête aux pieds, trouvait son projet ambitieux pour une peau vierge. La résolution de Félicia – et le généreux incitatif qu’elle lui avait offert d’entrée de jeu – l’avaient toutefois convaincue d’accepter son dossier en rush et de développer le motif. Le lendemain, Félicia prenait place sur la chaise. L’opération avait été longue et pénible; après chaque séance, l’idée de s’y remettre devenait de puis en plus difficile. Elle avait toutefois serré les dents et encaissé. « Alors, on s’y met? », demanda-t-elle à son invité pour esquiver le sujet.
« Montre-moi ça! »
Elle le conduisit au grenier, jusqu’au symbole gravé dans la poutre. « Édouard m’a dit qu’il a suffi d’un contact pour entrer en communication mentale avec Hill.
— Hmmm. Le symbole me semble beaucoup trop simple pour déjouer la mort. Je vais avoir besoin de mon troisième œil. » Félicia acquiesça; elle poussa les caisses de ferraille contre le mur pendant que Polkinghorne disposait sur le sol les cinq cierges nécessaires à cette méditation particulière, qui permettait une fine analyse de la nature des procédés et de l’énergie radiesthésique ambiante. L’homme se dévêtit – la méditation du Troisième œil interdisait le port de vêtements. Félicia peignit les caractères requis sur ses paumes et sur son front, puis il entra dans le cercle des cinq cierges.
« Ce n’est pas le symbole qui est la clé du procédé, c’est la charpente même de la maison », dit-il après que l’œil dessiné sur son front se soit mis à luire. Il fronça les sourcils. « C’est à se demander comment Hill a fait pour que ce dispositif se maintienne durant tout ce temps… Le plus étonnant, c’est qu’on dirait même qu’il y a un trop-plein d’énergie… Bon Dieu! Quelle complexité! » Il ouvrit les yeux. « Félicia, je ne veux rien t’enlever, mais… Serait-ce possible que ton talent soit relié au fait d’avoir grandi dans cette maison? »
Par réflexe, elle allait protester, mais elle ne tarda pas à se rendre à l’évidence. « Grandir à côté d’une crypte magique… Cela pourrait expliquer mon étrange affinité avec la nécromancie. » Édouard aussi avait habité les lieux; même en tenant compte du bond en avant que la compulsion d’Avramopoulos lui avait permis, il progressait bien plus vite que la moyenne.
« Je ne comprends pas, s’interrogea Polkinghorne : Hill était un Disciple de Khuzaymah, non? Comment un charlatan a-t-il pu créer pareille merveille?
— Parce qu’il était aussi un disciple de Harré. » Ignorant la surprise de l’homme, elle ajouta : « Je suis certaine que c’est lui qu’il me faut pour empêcher Harré de voir le futur.
— Hill refusera certainement de nuire à son Maître… »
Il avait raison. « Je vais faire en sorte qu’il n’ait pas d’autre choix que jouer mon jeu selon mes règles.
— On croirait entendre Espinosa! », dit Polkinghorne avec un sourire. Félicia devinait toutefois l’inquiétude qui se cachait derrière sa bonhommie. Ils complétèrent les préparatifs, il lui souhaita bonne chance, elle entra en acuité… Et elle toucha le symbole. Elle se retrouva dans un espace blanc, entièrement vide. La transition subite la dérouta un instant.
« Cette visite est d’autant plus appréciée qu’elle est inattendue », dit une voix derrière elle.
Elle se retourna. « M. Hill. Je suis heureuse de pouvoir vous parler face à face.
— Votre choix de mot s’avère ironique, compte tenu qu’en ce lieu, ni vous ni moi n’avons réellement de face.
— Ce lieu… M. Hill, le procédé caché dans votre maison Hill est un chef-d’œuvre. Le travail d’un virtuose…
— Je n’en suis responsable qu’à moitié », dit-il, rayonnant néanmoins de fierté.
— Et à qui devez-vous la seconde?
— Oh, à Harré et son filet, bien entendu.
— Vous m’excuserez : j’ignore à quoi vous référez. »
Hill sembla étonné. Il renifla, comme s’il cherchait à capter une odeur ténue. « Pourtant, vous en portez l’arôme, comme un boulanger celui du pain frais… Vous devez bien le savoir : n’est-ce pas à vous que j’ai communiqué les instructions pour rattacher une âme à la matérialité?
— Une âme? Oh! Vous référez aux impressions laissées par les victimes de mort violente?
— Précisément! Ces impressions, comme vous dites, sont retenues par le filet posé par Harré; c’est sur cette fondation que j’ai construit ce que vous avez qualifié de chef-d’œuvre. »
Félicia était sous le choc. À ce jour, les Maîtres croyaient que les impressions avaient été rendu possibles par l’augmentation de l’énergie radiesthésiques mondiale, et non par un procédé orchestré par leur ennemi.
« Mon œuvre me met toutefois dans une fâcheuse posture, continua Hill. Je comptais sur mon Maître pour me délivrer de ce purgatoire; j’ai toutefois appris qu’il était décédé, donc potentiellement prisonnier d’une situation analogue. 
— Fâcheux, en effet… » Les pensées de Félicia déboulaient à toute vitesse. « Vous avez de la chance : j’ai développé un procédé de métempsychose dont je suis la seule à connaitre le secret.
Elle avait toute son attention. « Vous pourriez donc me sortir d’ici, de façon durable.
— Absolument. Vous n’auriez plus à vous contenter d’être le marionnettiste du corps d’un autre.
— Par quel moyen comptez-vous obtenir ce corps qui deviendrait le mien? » L’appât était posé…
« Je suis à deux doigts de trouver une solution, mais j’en suis empêchée par des initiés surpuissants, capables de voir le futur. Pour des raisons que je ne comprends pas, ils manipulent les événements de manière à m’empêcher d’atteindre le succès.
— Serait-ce par hasard ceux qui occupent la gare du Centre-Sud?
— Précisément », dit Félicia, en espérant que son bluff tienne.
— Leur pouvoir est immense. Je préférerais de loin m’en faire des alliés que m’y opposer…
— Ils vous feraient au mieux croire qu’ils supportent votre cause, seulement pour se retourner contre vous au moment le plus inopportun. » Elle grimaça, insufflant à son mensonge l’émotion réelle de la trahison de Tobin. « J’en sais quelque chose… 
— Eh bien, madame, fidèle à son habitude, le destin fait bien les choses : j’ai moi-même développé, à l’époque, une façon d’aveugler Harré, afin de l’empêcher d’accomplir le sinistre destin auquel il me destinait…
— Ne disiez-vous pas que vous étiez son étudiant?  
— Certes. Mais son dessein d’origine était d’une nature plus funeste.
— Vous me raconterez cette histoire une fois réincarné », dit Félicia. « Donnez-moi la recette de votre procédé d’opacité, et j’en ferai mon affaire.
— Mieux encore : sortez-moi d’ici, et je vous l’enseignerai en personne.
— À votre dernière sortie, vous avez pris la poudre d’escampette avec le corps de mon amoureux, que j’ai dû aller récupérer en Argentine. En Argentine! Désolée : je ne peux souscrire à cette condition.
— Attendez… Si vous promettez de me sortir d’ici, j’accepte de vous enseigner ma formule.
— Vous avez ma parole.
— Marché conclu, alors. Comment voulez-vous procéder?
— Comme la dernière fois : je vous prêterai ma main… Et ma plume. »

dimanche 23 juillet 2017

Le Nœud Gordien, épisode 480 : Vues de l’esprit

Narcisse Hill ouvrit les yeux, en proie à la confusion totale. Dans toutes les directions, il n’y avait qu’une blancheur sans contour… Un flou blanc qu’il connaissait trop bien.
« Non! », s’exclama-t-il. « NON! »
Il avait été stupide. M. Gauss lui avait prêté sa main, il avait usurpé tout son corps. Une fois de retour dans le monde des vivants, il aurait dû s’empresser de trouver un moyen d’y rester, peut-être en liant définitivement son essence à son corps d’emprunt. Mais il avait été distrait… Le niveau d’énergie radiesthésique dans La Cité l’avait surpris; il avait pu reconnaître l’odeur familière du Cercle pour lequel son ami Jean-Baptiste s’était sacrifié – avant que sa maladie ne l’ait rattrapé –, mais une autre s’y superposait, exotique, épicée, inconnue… Son nez l’avait guidé jusqu’au Terminus, et après avoir découvert ce lieu impossible au potentiel infini, il s’était mis dans la tête de poursuivre sur-le-champ le grand projet de Harré.
Grave erreur : alors qu’il construisait des passages reliant les Cercles de par le monde au Terminus, une maladresse l’avait fait basculer dans un torrent. L’eau vive avait dû effacer l’écriture qui le liait à la chair de M. Gauss…
Il était de retour dans l’écrin spirituel qui avait retenu son âme, de son décès à ce jour. Ce siècle, il l’avait passé en léthargie, réveillé seulement à quelques occasions – la fois où il avait possédé une petite fille, une séance spirite où il avait communiqué à la jeune Lytvyn la formule pour le sortir de là… Et cet événement qui l’avait ramené à la pleine conscience, que M. Gauss avait appelé le grand rituel.
Il avait construit dans la charpente de sa maison le dispositif qui l’avait recueilli après sa mort. À nouveau séparé de la chair, il y était retourné… Éveillé, cette fois.
L’implication s’imposait, terrifiante : il était coincé au purgatoire, peut-être pour l’éternité. Combien de temps avant que le néant, qu’il avait voulu esquiver, devienne son souhait le plus cher?
Sans chair ni indice quant au passage du temps, il ne pouvait souffrir de la faim, de la soif, de la maladie, de la vieillesse… Quoiqu’athée, il remercia Dieu lorsqu’il réalisa qu’il ne souffrait pas non plus d’ennui. Pas encore.
Il lui restait un seul espoir : s’il avait ressenti des remous provenant de l’extérieur, s’il avait pu guider M. Gauss jusqu’à son grenier, son isolement n’était peut-être pas si absolu...
Errer dans la blancheur infinie ne pouvait mener nulle part; il décida plutôt d’user du seul outil dont il disposait dans cet état : sa propre conscience.
Il se replia sur lui-même et médita longuement.
Éventuellement, son esprit vide de toute pensée se mit au diapason du vide qui l’entourait. Il put ainsi ressentir d’infimes variations, des indices qui n’étaient pas exactement visuels ou auditifs. Au début, il ne sut comment les interpréter, mais il s’accrocha à cette nouveauté avec l’énergie du désespoir.
Il ignorait si cela avait nécessité une heure, un jour ou une année, mais il en vint à déduire à quoi correspondaient ces variations… Elles provenaient du monde extérieur. Son premier succès réel fut de pouvoir deviner, à partir de ces indices, la présence ou l’absence de gens dans sa maison. Puis, de fil en aiguille, il réussit à discerner que Mlle Lytvyn, la fille de la séance, occupait sa maison plus souvent que quiconque, et que M. Gauss la visitait fréquemment.
Pour Narcisse, la magie avait toujours eu une odeur; chose étrange, il reconnaissait sur ces deux-là l’arôme de sa magie, comme si les enchantements qui infusaient les murs de sa maison avait déteint sur eux. Était-ce la raison pour laquelle leur détection avait été possible en premier lieu?
Au fil des jours, il les appela encore et encore, mais ni l’un, ni l’autre ne lui répondit. Il aurait bien voulu savoir s’ils l’entendaient ou non; le cas échéant, il n’aurait pas été surpris que M. Gauss, échaudé, conserve une distance prudente…
En quête de nouvelles pistes et disposant de tout le temps du monde, Narcisse tenta d’élargir le champ de ses recherches. Petit à petit, il put espionner les allées et les venues des gens du voisinage, puis du quartier. Il demeurait lié à la maison Hill, mais il pouvait envoyer son esprit à la manière d’une sonde, de plus en plus loin… Où il fit une découverte des plus étonnantes.
Jusque-là, ses explorations s’appuyaient sur la détection et l’analyse d’indices infimes; elles progressaient donc à un rythme d’escargot. En sondant le quartier, il tomba sur des citadins qui portaient une marque étrange, si claire qu’elle en était presque visible. Narcisse tourna toute son attention vers ce phénomène aussi étrange qu’inattendu.
La marque avait la forme d’un cercle située au niveau de la tête des gens – il ne la voyait pas, mais il en ressentait la forme, la présence, l’odeur – clairement surnaturelle, elle empestait la magie des Seize. Chez certains individus, la marque était aussi nette et définie qu’un marquage au fer; chez d’autres, c’était tout le contraire. Plusieurs fois, il vit une marque faible devenir forte, sans pouvoir expliquer ce brusque changement. Son intuition lui disait que cette marque avait été posée là pour servir de pont entre l’esprit de ces gens et… Autre chose. Quoi? Qui? Impossible de le dire. Mais s’il s’agissait réellement d’un pont, Narcisse devait le traverser…
Supplice de Tantale : ses tentatives demeurèrent infructueuses. Avait-il mal compris la nature ou la fonction de ce mystère? Faute de mieux, il butina d’un esprit marqué à l’autre, espérant trouver quelque information susceptible de le sortir de l’impasse.
Après ce qui lui parut une éternité, il tomba sur une situation inédite. Quelque part dans un logement de l’Est, en examinant une marque claire, il reconnut l’arôme de sa maison. S’agissait-il d’un ancien résident? Sans doute. Pouvait-il exploiter cette combinaison inespérée?
Il en était à explorer cette piste potentielle lorsqu’un nouveau remous dans l’essence de son purgatoire attira son attention. Il avait un visiteur…

dimanche 26 juillet 2015

Le Nœud Gordien, épisode 380 : Trouver Hill

Félicia regrettait presque d’avoir ouvert son coffre à jouets devant Édouard. D’un côté, sa réaction avait été des plus amusantes… Mais il s’imaginait peut-être qu’elle était une enthousiaste du sadomasochisme. S’il lui était arrivé de tirer plaisir de ses jeux avec Frank, et si elle aimait parfois planter ses dents et ses griffes dans la chair mâle, pour elle, tout le bataclan demeurait un jeu, pas vraiment un fantasme, ni un fétiche, encore moins un mode de vie.
Lorsqu’elle revint dans la chambre avec une guenille mouillée dans une main et le crayon effaçable dans l’autre, elle fut soulagée de voir qu’Édouard n’était ni perplexe ni outré, seulement déterminé.
Elle posa un genou sur le lit et traça les traits sur son bras d’une main assurée.
« Toujours prêt? », demanda-t-elle avant d’inscrire la dernière ligne.
— Oui. »
Un spasme parcourut le bras d’Édouard lorsqu’elle ajouta la ligne manquante. Ses paupières se mirent à papillonner, comme s’il venait de vivre le plus gros coup de barre de l’histoire. Le rythme des battements ralentit progressivement jusqu’à ce qu’Édouard paraisse endormi. Il exhala longuement avant de tressaillir.
Édouard ouvrit les yeux et se redressa sur le lit… Son visage était le même; toutefois, il n’était pas… habité de la même façon. Après un bref instant d’hésitation, un sourire rogue apparut, une expression que Félicia n’avait jamais vue chez lui. Il se contenta de la fixer avec aplomb, comme s’il n’était pas enchaîné, comme s’il se trouvait là pour son bon plaisir.
Avec tous les procédés complexes qu’elle avait réalisés au cours des dernières semaines, elle ne s’était pas attendue à réussir aussi facilement. À vrai dire, elle ne savait pas trop quoi faire du résultat. « Narcisse Hill?
— Pour vous servir, mademoiselle…?
— Lytvyn. 
— Enchanté, mademoiselle Lytvyn. Auriez-vous l’amabilité de me détacher?
— Non, monsieur Hill. » Il continua à sourire, mais son expression se durcit.
« Que me voulez-vous, mademoiselle?
— Je veux savoir si vous résidez toujours dans ce corps. Je veux savoir pourquoi je l’ai retrouvé en Argentine… Je veux savoir ce que vous, vous voulez.
Il éclata de rire. « Ironique que je me retrouve attaché et soumis à la question…
— Ne changez pas de sujet…
— …après avoir fait la même chose à Harré. »
Félicia figea.
« Je vois que j’ai piqué votre intérêt, mademoiselle Lytvyn. Je sais que les gens du Collège comme vous êtes sensibles aux échanges de faveurs… Si vous me libérez, peut-être pourrai-je vous enseigner autant que Harré a pu m’apprendre… »
Hill ignorait la fusion entre le Collège et les Seize… Félicia n’avait aucune envie de le corriger. Son cœur s’était emporté à l’idée d’étudier avec un élève de Harré. En même temps, elle savait trop bien qu’elle ne pouvait pas faire confiance à un homme qui s’était enfui avec le corps d’Édouard après avoir prétexté un échange de faveurs…
Hill profita de ce moment d’hésitation pour fermer les yeux et inspirer profondément. Comprenant trop bien ce qu’il s’apprêtait à faire, avec la rapidité d’un cobra, Félicia lui décocha un coup de poing dans les couilles.
Hill se recroquevilla en gémissant. Félicia ne pouvait pas permettre que Hill se mette en état d’acuité et découvrir dans le feu de l’action les trucs dont il disposait assurément.
C’était trop risqué d’entreprendre un interrogatoire seule. Alors que Hill était encore prostré, elle lui agrippa le bras et frotta le symbole. Son corps ramollit comme une poupée de chiffon.
Édouard émit un grognement plaintif. « Qu’est-ce qui s’est passé? Je ne me sens pas bien…
— Hill s’apprêtait à me faire un coup bas. J’ai simplement frappé en premier... »
Elle se sentait coupable. Mais elle savait qu’elle avait bien agi…
Édouard se redressa sur le lit. « Tu peux me détacher, maintenant? 
— Non.
— Pardon? »
Elle ne put pas garder son sérieux longtemps en voyant son expression catastrophée. Elle devinait qu’il craignait qu’elle aille chercher d’autres jouets dans son coffre…
Félicia éclata de rire et entreprit de le détacher.

dimanche 3 mai 2015

Le Nœud Gordien, épisode 368 : Cire chaude, 2e partie

Hill descendit les marches, encore étonné par son œuvre instantanée. Les trois qui étaient un le suivirent, sans dire un mot. L’homme au pistolet, quant à lui, choisit de demeurer en haut.
Le couloir dans le trou était devenu une grande pièce au plancher de marbre, lambrissé de boiseries, telle qu’il l’avait voulue. La malléabilité de ce lieu était une véritable merveille au potentiel infini.
« Est-ce… Tricane qui a créé cet endroit? » Il utilisait le nom un peu à l’aveuglette. Il lui était apparu au cœur de la masse d’information que la metascharfsinn lui avait révélée, dont les détails s’estompaient d’ailleurs un peu plus à chaque seconde.
Les trois acquiescèrent.
« Savez-vous comment elle s’y est prise? » Ils répondirent par un non de la tête simultané. « Quels interlocuteurs loquaces vous faites…
— Au moins, nous, nous répondons à tes questions », rétorqua le jeune homme… Timothée.
Hill haussa le sourcil. Ah : ils attendent encore que je précise la nature de cette œuvre dont je leur ai parlé. « Touché », répondit-il. « Avez-vous exploré ces couloirs?
— Un peu », dit la fleur d’Orient Celle-là, il n’avait pas retenu son nom, aussi exotique que son apparence. Elle semblait suivre la conversation à moitié, plus intéressée à scruter le mur. Elle posa les mains sur les boiseries et pressa, comme pour tester leur solidité. Sans surprise, la surface résista.
Ses deux collègues la rejoignirent. Les trois se positionnèrent en triangle et levèrent les mains, synchronisés comme un corps de ballet. Hill sursauta : une étincelle était apparue entre les paumes de chacun. Le sol trembla; Hill agrippa la rampe de laiton, stupéfié. Une nouvelle vague de l’odeur délicieuse envahit la pièce alors que le mur du fond retrouva la consistance de la cire chaude.
Un nouveau couloir apparut derrière, plutôt fruste comparé à la pièce créée par Hill : un simple passage de béton, éclairé bien qu’aucune source lumineuse ne soit visible, qui menait à une pièce plus grande… Les trois passèrent de l’autre côté, à la queue leu leu.
Hill avait mal compris la nature du lien qui unissait ces trois-là… Ils n’étaient pas sur le seuil de la metascharfsinn : ils l’avaient déjà traversé. Mais comment? Harré avait su le guider vers cette acuité supérieure en s’appuyant sur une vie de pratique acharnée et de discipline mentale… Ces jeunots avaient une maîtrise sans commune mesure avec leur expérience. Il y avait de quoi être jaloux… Mais surtout, inquiet.
Personne n’est en sécurité lorsque des enfants jouent avec de la dynamite.
Il s’engagea prudemment à leur suite dans l’ouverture.
Les trois s’affairaient à aménager le nouvel espace, le sourire aux lèvres et les yeux écarquillés… Une grande salle commune prenait forme, meublée de tables et de chaises, avec un dais à son extrémité… des portes de chaque côté menaient à des dortoirs à lits superposés… Hill aperçut que le plus vieux des trois – Martin – travaillait sur une grande cuisine…
Personne ne semblait plus lui porter attention. Il retourna au pied de l’escalier. L’homme au pistolet n’était plus visible en haut des marches.
Il s’engagea dans le couloir au dallage méditerranéen qui reprenait juste au-delà de la pièce qu’il avait créée. Une odeur vint titiller ses narines. Une odeur à la fois familière et nouvelle…
Harré lui-même n’avait pas réussi à expliquer pourquoi Hill percevait la magie via l’olfaction – ou même ce qui expliquait que, pour lui, les diverses manifestations du surnaturel possédaient une odeur distincte. Pour sa part, c’était difficile d’imaginer comment les autres pouvaient percevoir les choses sans cette dimension qui était pour lui si caractéristique…
Le nez en l’air, il s’engagea dans les méandres souterrains. L’odeur devint de plus en plus nette à chaque détour, assez pour la reconnaître… Mais ce qu’il percevait était absurde dans ce contexte.
Ça sent le Maroc. Plus précisément… La source tellurique que Harré avait créée à Tanger…
L’odeur le conduisit jusqu’à une zone sombre où le couloir se transformait en grotte. Quelques pas plus loin, il émergeait du souterrain.
Il ne s’était pas trompé. Le ciel noir, la végétation tropicale, mais l’odeur, surtout l’odeur… Cette géniale Tricane avait déformé l’espace d’une manière complètement inédite.
S’il pouvait découvrir comment elle s’y était prise, s’il pouvait à son tour ouvrir d’autres voies vers les Cercles de par le monde… À courte échéance, le rêve qu’il partageait avec Harré pouvait devenir réalité.

dimanche 26 avril 2015

Le Nœud Gordien, Épisode 367 : Cire chaude, 1re partie

Hill entra dans l’édifice qui avait remplacé la gare de La Cité qu’il avait connue.
Le bâtiment était décrépit de l’extérieur; l’intérieur s’avéra bien pire. Les vitrines peintes ne laissaient filtrer qu’une fraction de la lumière de l’extérieur, déjà occultée par les nuages noirs qui grondaient au-dessus de la ville. L’odeur de l’humanité dans ce qu’elle a de plus vile imprégnait la grande pièce. Mais un autre arôme, plus subtil, flottait également, refusant de disparaître derrière la puanteur. Une odeur délicieuse qui ne ressemblait à rien qu’il connaisse.
Le petit groupe qui l’avait accueilli le suivait comme un chien de poche, la méfiance peinte sur chaque visage. Les loques humaines assises sur le plancher maculé se contentaient de le scruter d’un air dubitatif.
Luttant contre sa révulsion, Hill prit une nouvelle inspiration. L’odeur provenait de la pièce adjacente, il en était de plus en plus certain. Il fit un pas dans cette direction quand les trois membres du mystérieux trio qui semblait régner sur ces lieux toussotèrent avec une synchronie parfaite. Il se retourna vers eux.
« Pourquoi caches-tu tes pensées? », dit le plus mûr des trois.
« Comment caches-tu tes pensées? », renchérit la fleur d’Orient. Narcisse lui sourit. Bonne chose qu’elle ignore les images qu’elle lui inspirait…
« Mon dernier Maître possédait le même don que vous », répondit-il. « J’ai vite appris à m’en prémunir. » À sa grande frustration, d’ailleurs. Romuald Harré n’était pas un homme accoutumé à rencontrer des obstacles capables de ralentir sa volonté. « Il m’est désormais impossible de baisser mes défenses. Je vous prie d’excuser mon opacité. » C’était un mensonge; il aurait été plus correct de dire que ses défenses étaient si bien intégrées à sa structure spirituelle qu’il aurait fallu un effort conscient, ou une distraction majeure, pour rouvrir l’accès à son esprit. Quel intérêt aurait-il pu trouver à partager ses faiblesses avec eux?
« Quelle est cette œuvre, que tu veux achever avec notre assistance? », demanda le troisième membre du trio, un garçon aux cheveux en bataille.
Le mystérieux parfum s’imposa à nouveau à ses narines. Plutôt que répondre, Hill leur tourna le dos.
« Hey… HEY! Tu ne peux pas aller en arrière! », s’exclama un fier-à-bras qui semblait croire que Hill n’avait pas vu qu’il tenait un revolver. Les trois lui présentèrent leur paume dans un geste qui disait laisse tomber, trois fois plutôt qu’une.
Lorsque Hill traversa de l’autre côté de la pièce, l’odeur se précisa, à la fois parce qu’il s’en était rapproché, mais aussi parce que l’odeur infecte d’humanité était moins présente que dans la salle commune de l’autre côté. Il traversa cette pièce pour entrer dans la suivante…
En tournant le coin, il découvrit que l’arôme émanait d’un trou béant au centre de la salle. Des traces de suie maculaient les murs et le plafond.
Hill concentra son attention sur le trou, à peine conscient des autres qui l’avaient suivi jusqu’ici. Il fut surpris de découvrir que le passage en-dessous n’avait rien en commun avec ce qui se trouvait au-dessus. Le plancher et les murs lui rappelaient les allées blanches et grises de Grenade ou Malaga qu’il avait arpentées avec ses compagnons, dans une autre vie…
Cette juxtaposition étonnante lui mit la puce à l’oreille… Il s’ouvrit à la metascharfsinn. L’illusion de ses frontières s’évanouit; il se trouva submergé dans des torrents innommables où énergie, matière, émotions, pensée, temps et espace n’étaient plus que des variations d’une seule et même chose.
La grande difficulté était de demeurer ancré dans une certaine mesure de soi afin d’éviter d’être balayé par le torrent, emporté jusqu’à la dissolution. Harré s’était avéré un bon professeur : la discipline mentale de Hill était telle qu’il ne courait aucun risque.
Un fou rire irrépressible monta à sa gorge alors que l’ordre caché du monde redevint apparent à ses yeux qui avaient cessé de cligner.
En un instant, il comprit la nature de ce qui unissait les trois magiciens derrière lui : leurs esprits étaient fondus en un seul et même tout.
Il perçut l’essence de son vieil ami Jean-Baptiste, son âme qui continuait à faire un avec le Cercle tellurique.
Plus surprenant, il découvrit toute l’énergie cachée dans les fondations de ce bâtiment… Un réservoir d’énergie, comment dire, raffinée? L’opération devait avoir pris des mois à accomplir. Il entrevit celle qui l’avait mise en œuvre… une femme à la peau foncée, une âme toute en couleurs. Hanifah. Tricane. Maya. Celle dont l’essence infusait l’autre Cercle, le nouveau. Par quelque prouesse inimaginable, cette femme avait entrepris de transformer la bâtisse en pierre philosophale… Une impossibilité théorique. Un coup de génie pratique.
L’exercice de la magie consistait à imposer sa volonté sur la réalité; sa nature même la conduisait toutefois à résister à tout ce qui était susceptible de déroger aux principes la régissant, tels la conservation ou la causalité. Mais ici… L’énergie était concentrée à un tel degré qu’elle avait altéré la nature même du réel.
Son esprit libéré de la flèche du temps vit ce qu’il accomplirait avant même que l’idée ne lui soit venue. Il suivit donc le chemin suggéré qui le mènerait à ce futur… Il leva les mains, paumes vers le sol, et dicta au trou la forme qu’il aurait désormais.
Ses parois coulèrent comme de la cire chaude en se déformant… La substance perdit sa couleur pour devenir de la réalité brute, indifférenciée dans sa composition chimique. Il suffit à Hill d’imaginer le double escalier du manoir de son père pour qu’il apparaisse tel quel dans les moindres détails, du laiton astiqué des rampes jusqu'à la patine des marches. La transformation dégagea une bouffée intense de cette odeur qui l’avait conduit jusque là.
Hill laissa son esprit retourner à la normalité. Il se retourna vers son escorte pour les découvrir tous stupéfiés. Il était lui aussi surpris de cette découverte, mais il le cacha derrière un beau sourire.
« Vous venez? », demanda-t-il en posant le pied sur la première marche.

dimanche 5 avril 2015

Le Noeud Gordien, épisode 364 : Trinité

Vinh, Gary et Sophie étaient affalés dans un recoin du Terminus au milieu de leurs affaires étalées. La pluie qui tombait en trombes les avait découragés de sortir. Sophie était couchée, la tête posée sur le ventre de Gary, ce qui le mettait dans une position inconfortable. Il endurait toutefois en silence, jugeant peut-être que le contact féminin valait le désagrément. Cette scène avait quelque chose de tragique aux yeux de Vinh : pour Sophie, le geste était innocent; pour Gary, c’était un indice que son statut auprès d’elle s’améliorait peut-être. Il demeurait aveugle au fait qu’elle l’avait mis dans la friendzone, ce non-lieu érotique d’où il ne sortirait jamais. De toute manière, Vinh était convaincu que Sophie était une lesbienne qui s’ignorait encore.
Un sifflement retentit au fond de la salle pour mettre fin à leur inaction. C’était Tobin, sorti de l’arrière-boutique, qui leur signalait que l’heure était venue. Gary se leva à contrecœur et accompagna Vinh jusqu’à l’entrée.
Les deux jeunes hommes ouvrirent les portes et coincèrent les ventaux derrière des briques de ciment.
Depuis l’incendie criminel qui aurait pu les tuer tous, l’idée de barrer la porte à renfort de chaînes avait mis en évidence le caractère pour le moins douteux de cette stratégie. Mais de là à les garder ouvertes? « Je préférerais les portes fermées », dit-il tout haut.
« Tobin a dit que…
— Je sais ce que Tobin a dit. Ça ne veut pas dire que c’est une bonne idée.
— Au moins, personne ne peut viser à travers ça », conclut Gary. En effet, la pluie était si dense qu’elle donnait l’impression d’être faite de rideaux balayés par le vent. On ne pouvait pas voir clairement au-delà d’une dizaine de mètres, et plus rien du tout après trente.
Sans surprise, peu de fidèles arrivèrent après l’ouverture des portes. Le mauvais temps devait y être pour quelque chose. Le fait que Madame les ait quittés également. Mais Vinh croyait surtout qu’une proportion notable des soi-disant fidèles s’était empressée d’aller voir ailleurs dès qu’on avait cessé de servir le repas après les oraisons. Il avait parlé à Aizalyasni de sa théorie. Elle s’était contentée de sourire en répondant : « nous le savons »
Nous.
Pas de je pour la sainte trinité – le père, le fils, la sainte Nini… Vinh n’avait pas insisté. Les gens du Terminus avaient compris que les trois pouvaient, à peu de choses près, lire leurs pensées comme un livre ouvert. Argumenter était donc futile.
Comme un livre ouvert… Vinh rougissait à chaque fois qu’il y pensait. Tout le monde dans sa petite clique savait qu’il avait un gros, gros béguin pour Timothée. Si tout ce qu’il avait dit à son propos s’était rendu à ses oreilles, il y aurait déjà eu de quoi être gêné. Mais c’était encore sans compter les fantasmes qu’il n’avait jamais vocalisés… Quelle honte, si Timothée…
« Vinh? T’es dans la lune. Tu penses encore à Tim, hein?
— Quoi? Non! » Gary se contenta de sourire sans insister. Vinh lui tourna le dos pour cacher son embarras.
Aizalyasni émergea de la zone privée. Elle prit place devant le dais inoccupé, et elle commença l’oraison, dirigeant l’assemblée clairsemée avec calme et assurance.
Même lorsqu’il était assigné à la porte, Vinh tenait à accomplir l’enchaînement comme tout le monde. Il connaissait par cœur chaque mouvement de la séquence; il pouvait donc garder un œil sur la grande place plutôt que sur l’officiante.
Un mouvement brusque attira toutefois son regard en direction d’Aizalyasni. Elle s’était redressée subitement, braquée comme un animal anticipant un prédateur.
Une seconde plus tard, Martin et Timothée entraient dans la pièce, dans le même état d’alerte qu’Aizalyasni. Tobin les suivait de près, interloqué.
Voir les trois ainsi perturbés pour une raison encore inconnue donna froid dans le dos à Vinh. De grosses gouttes de sueur – sans doute aidées par l’humidité ambiante – roulèrent sous ses aisselles. Tout cela ne présageait rien de bon.
La pluie diminua puis cessa d’un coup, révélant une silhouette solitaire de l’autre côté de la place. Elle s’avançait tranquillement, à un rythme de promenade.
« Ne bougez pas », dirent les trois à l’unisson, en s’adressant à l’assemblée. Ils s’alignèrent juste à la sortie du Terminus, Gary, Tobin et Vinh derrière eux. Celui-ci remarqua que Tobin avait discrètement dégainé son pistolet.
Le nouveau venu n’avait rien de menaçant; les mains dans les poches, il tournait la tête ici et là, comme un touriste sur les Champs-Élysées. Ses vêtements et ses cheveux étaient secs.
« Calice », susurra Tobin. « C’est le cocu… »
Vinh plissa les yeux pour mieux discerner ce que Tobin avait vu. En fait, le nouveau venu n’avait rien d’un inconnu… Plutôt le contraire. Ce visage, Vinh l’avait souvent vu à la télévision avant sa fugue… Édouard Gauss, l’étoile montante du journalisme d’enquête.
Le cocu? « T’as baisé la femme d’Édouard Gauss?
— Chut! », cracha Tobin. Gauss s’était immobilisé à quelques mètres de l’entrée du Terminus.
« Tu n’es pas celui que tu sembles être », dit Martin.
« Perspicace », répondit l’homme. « Et vous, vous êtes beaucoup plus qu’il n’y paraît.
« Qui êtes-vous? », demanda Aizalyasni.
« Que venez-vous faire chez nous? », demanda Timothée.
« Chez vous? » Il échappa un ricanement. « Chez vous? Ironique, compte tenu que c’est moi qui ai bâti ce quartier. » Il pointa la statue renversée qui gisait non loin de la porte. « Vous avez même érigé une statue pour moi. Dommage que vous n’en ayez pas mieux pris soin… » Après un moment, il ajouta : « Narcisse Hill, pour vous servir. En fait, il serait plus juste d’affirmer que vous êtes ici chez moi, dans cette ville que j’ai fondée. »
Les trois échangèrent un regard muet. « Hill? Pas Gauss? », dit Vinh sans pouvoir s’en empêcher.
« Je suis présentement en, comment dire, déficit de corporalité », dit Hill en regardant Vinh pour la première fois. « M. Gauss possédait ce qui me manquait; je l’ai donc emprunté. 
— Qu’est-ce que vous nous voulez? », demanda Martin.
« J’ai vite pu constater à quel point La Cité est présentement pleine de gens… intéressants. À commencer par vous trois. » Il fixa le ciel et inspira profondément. « Vous êtes à la frontière de la metascharfsinn… C’est vous qui avez établi cette nouvelle source tellurique qui empiète sur l’ancienne, n’est-ce pas? C’était risqué… Mais peu importe! Vous avez continué mon œuvre, et j’en suis reconnaissant. M’aiderez-vous à l’achever? »
Après un moment de silence, les trois s’écartèrent et laissèrent entrer Hill dans le Terminus.
La pluie se remit à tomber dès qu’il entra à l’intérieur.

dimanche 22 février 2015

Le Nœud Gordien, épisode 358 : Comme chez soi, 2e partie

Le symbole grossit, grossit jusqu’à recouvrir tout le champ de vision d’Édouard, puis il grossit encore, prenant l’ampleur d’une rue, d’une ville, d’un pays, du monde entier, puis la perspective changea, lui donnant l’impression qu’il tombait dans cette gravure aux proportions vertigineuse…
Je dois rêver, pensa Édouard devant ce spectacle hallucinant. Il s’imaginait, bien endormi sur le sofa de Félicia… La réminiscence du symbole dans le grenier, aussi soudaine qu’improbable, s’expliquait mieux ainsi… Mais si je dors, comment puis-je penser aussi clairement?
L’illusion de mouvement cessa sans transition. Il se retrouva au milieu d’un flou gris, comme s’il était encerclé par un épais brouillard.
« Allô? » Sa voix semblait avalée par la grisaille ambiante qui ne retournait aucun écho. « J’ai trouvé. Je suis en train de faire un rêve lucide.
— Vous ne rêvez pas », dit une voix masculine. « Mais vous n’êtes pas conscient non plus.
Édouard se retourna pour voir un homme dans la jeune cinquantaine émerger du flou. Sa redingote et ses gants lui donnaient un air distingué.
« Narcisse Hill, pour vous servir », dit-il avec un salut. « Nous nous sommes rencontrés dans d’autres circonstances, si je ne m’abuse.
— Édouard Gauss », dit-il, avant d’ajouter : « Pour vous servir.
— Je suis ravi que vous ayez répondu à mon appel, monsieur Gauss.
— Votre appel, dites-vous?
— Assurément! Vous êtes venu jusqu’ici, n’est-ce pas? »
Édouard jeta un coup d’œil aux environs. « Je ne suis pas certain de savoir où nous sommes, au juste… Tout cela me semble bien irréel… »
Hill haussa les épaules. « Vu que nous sommes désincarnés, j’ai bien peur de n’avoir rien de concret à vous offrir… », lança Hill, sourire en coin. « Dans notre condition présente, les notions de matérialité, de temporalité, ou même celle d’espace sont caduques; il s’agit donc moins d’un lieu que d’un état d’esprit. Jusqu’à tout récemment, je me trouvais dans un état analogue à la somnolence… Jusqu’au moment où, pour la première fois, j’ai perçu la possibilité de m’exprimer. Je l’ai donc saisie. J’ai eu la surprise de me retrouver dans le corps d’une jeune enfant.
— C’était ma petite fille. La frousse que vous m’avez faite… Et qu’est-ce qui vous a mis dans cet état en premier lieu?
— Ah, c’est mon secret… Mais il m’a permis de déjouer l’expiration de mon enveloppe charnelle. Depuis ce premier réveil, je n’ai vécu que deux nouveaux remous…
— La séance d’écriture automatique?
— C’était le premier des deux; le second s’est avéré d’une toute autre nature. J’ai l’impression que quelque chose a changé, quelque chose qui m’a sorti de ma passivité… C’est pourquoi j’ai pu détecter votre pensée à mon égard; c’est pourquoi j’ai pu vous appeler jusqu’à moi.
— Je conclus donc que ce n’est pas un hasard si je me suis soudainement rappelé du symbole qui se trouve au grenier.
— Votre réflexion est tout-à-fait juste. Pour ma part, je ne peux que spéculer à propos de ce qui a induit ce changement dans mon sort…  
— Ce changement… Est-il récent?
— Difficile à dire, mais j’en ai l’impression.
— La nuit dernière, un rituel sans précédent a été entrepris dans La Cité…
— Vraiment? À quelles fins?
— Je crains de ne pas être le mieux placé pour vous donner des détails.
— Est-ce que Harré y participait?
— À ce que j’ai cru comprendre, Harré est mort depuis longtemps… »
Hill sursauta. « Depuis longtemps, dites-vous? En quelle année sommes-nous? » Lorsqu’Édouard le lui dit, l’expression de Hill se décomposa. « Tout ce temps… Pardonnez mon émotion, M. Gauss : cela signifie que tous ceux que j’ai jamais connus ne sont plus de ce monde… »
Après un temps, Hill s’ébroua, comme pour chasser la mélancolie. « Un grand rituel, disiez-vous? Vous y participiez?
— Ma participation était au mieux périphérique », dit-il. « Je n’ai été nommé élève-adepte que récemment. »
Ce dernier commentaire eut un effet étrange sur l’expression de Hill. Il redressa le dos; son expression se ferma, à l’exception de son regard qui devint acéré. « Élève-adepte », dit-il d’un ton neutre. « Puis-je vous demander qui vous a initié?
— Eleftherios Avramopoulos. » Hill réagit, quoique sa façade impassible ne permît pas à Édouard de lire la nature précise de cette réaction.
« Bien, bien », continua Hill sur son ton mécanique. « J’imagine que la demoiselle qui présidait à la séance est de la même tradition?
—  Je, heu, oui, j’imagine…
— Seriez-vous disposé à m’offrir une faveur en échange de considérations futures? »
Édouard en connaissait assez sur les traditions des Seize pour savoir que les faveurs constituaient leur monnaie d’échange. Qu’est-ce qu’un fantôme pouvait bien lui offrir en retour? « Demandez », dit-il, « et nous verrons… »

dimanche 20 octobre 2013

Le Noeud Gordien, épisode 292 : Séance, 2e partie

Édouard s’attendait à ce qu’ils s’attablent tous les deux et qu’ils commencent la séance. Mais Félicia posa plutôt sur la table un carton sur lequel elle traça un grand cercle au pinceau. Elle se mit ensuite à l’enluminer d’une série de caractères, les mêmes que dans le manuscrit de Voynich. Pour Édouard, il s’agissait d’un charabia, mais les gestes précis de Félicia montraient plutôt qu’elle savait exactement ce qu’elle faisait. « Je commence à comprendre pourquoi le Ouija n’a jamais marché pour moi », lança-t-il à la blague après un long moment de silence. Félicia continua sans répondre, sans même donner de signe qu’elle avait entendu. Édouard décida d’aller s’asseoir au salon et d’éviter de la déranger davantage. Il fallut encore plusieurs minutes avant qu’elle ne dépose son pinceau et déclare : « C’est prêt! »
« Je n’arrive pas à croire que ça puisse marcher vraiment », dit-il alors qu’elle posait le plateau de Ouija au centre du cercle.
« Je ne sais pas encore si ça va fonctionner…
— Ah non?
— Non. C’est mon idée : mon procédé a besoin d’un dispositif pour faciliter la communication avec Hill. Quoi de mieux qu’un jeu de Ouija, conçu spécifiquement pour cela?
— Ton procédé? 
— Tout ce qui touche à l’au-delà, c’est moi la spécialiste… Je suis responsable des plus grandes avancées dans le domaine depuis… Depuis toujours, en fait.
— Impressionnant », dit Édouard, sans trop savoir quoi penser de ces révélations.
Félicia, pour sa part, ne cachait pas sa fierté. « Plutôt, oui. En fait, je suis en train de me faire une réputation : celle qui fait reculer les limites de l’impossible. Je ne sais pas si ça va fonctionner… mais j’ai confiance. Let’s go. » Elle s’assit à table et invita Édouard à faire pareil. « Essaie d’entrer en état d’acuité autant que tu peux », ordonna-t-elle en fermant les yeux.
Malgré tout son temps à méditer comme un forcené, Édouard n’avait atteint ce qu’il présumait être cet état qu’à deux reprises. La première fois, c’était le jour où il avait trouvé Ozzy au milieu de la forêt; la seconde fois, lorsqu’il avait médité sans le savoir dans la zone radiesthésique… Après quoi il s’était réveillé à l’hôpital. Il ferma les yeux à son tour et tenta de retrouver la voie.
La voix de Félicia le tira de son effort. « Édouard? Je suis prête.
— Qu’est-ce que je dois faire?
— Pose les deux mains sur la flèche… Merci. Allons-y. Narcisse Hill. Narcisse Hill. M’entends-tu, Narcisse? »
Édouard était aux prises avec un double sentiment… D’une part, il ressentait la même excitation que lorsqu’il avait tenté le coup, encore adolescent; d’autre part, il était effrayé à l’idée d’invoquer l’entité qui avait brièvement possédé sa fille… « Narcisse Hill. Es-tu là? Narcisse Hill », scandait Félicia en boucle.
Édouard sursauta lorsque la flèche qu’ils tenaient à quatre mains darda soudainement vers le Oui de la planche. « Qui est là? », demanda Félicia avec un aplomb impressionnant. La flèche se mit à dériver vers le H, puis le I et le L. La flèche frémit ensuite, comme pour signaler le second L.
« Narcisse Hill… Es-tu mort? »
Édouard trouva la question pour le moins étrange. La flèche se dirigea très lentement vers le haut du plateau, à mi-chemin entre le Oui et le Non. « Peut-être?
— Chut », dit Félicia. « Tu connais Harré », continua-t-elle. C’était plus une affirmation qu’une question, mais la flèche glissa néanmoins vers le Oui. « Quel est son prénom? »
La flèche dériva vers le R à une vitesse d’escargot. Le visage de Félicia était si tendu qu’Édouard doutait qu’elle respirât. La flèche se dirigea ensuite vers le O, puis s’arrêta au M. Félicia ne posa pas d’autre question, attendant peut-être que la présence continue à épeler. Elle avait mentionné ce Harré lorsque Hill s’était exprimé pour la première fois à travers Alice… Elle l’avait qualifié de meurtrier. Édouard se demandait si ROM correspondait bel et bien à la réponse attendue. Elle demanda ensuite : « Quel est ton rapport avec Harré? »
La flèche se remit en mouvement à l’instant où elle finit sa phrase. Cette fois, elle alla sur P, puis E avant de s’arrêter sur N. La réponse la confondit. « PEN? 
— Peut-être qu’il veut une plume?
— Attendons… » Ils laissèrent les minutes passer, mais la flèche demeura immobile. « Hill, préférerais-tu écrire? » La flèche ne bougea pas plus. « J’ai une idée », dit Félicia. Elle remonta une manche et trempa son pinceau dans l’encre. Elle traça quelques caractères au niveau de son coude et un autre sur sa main. Celui-là, Édouard le reconnut : c’était le même qu’elle avait peint sur la joue d’Alice lorsqu’elle tentait de contacter Frank. Félicia déplaça le plateau de Ouija pour positionner son bras à sa place, au centre du Cercle, stylo en main.
Instantanément, la main de Félicia se mit à écrire à toute vitesse. En trois minutes la moitié du cercle était noirci de lettres serrées et stylisées. « Va chercher d’autres cartons dans la chambre des maîtres, vite! », s’écria-t-elle lorsque les écritures dépassèrent les trois quarts du cercle sans que le débit n’ait ralenti.
Édouard obéit sans hésiter. Une séance spirite et de l’écriture automatique? À ce rythme, il allait avoir personnellement expérimenté la totalité de son encyclopédie Les mystères de l’inexpliqué avant la fin de l’année…