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dimanche 6 août 2017

Le Nœud Gordien, épisode 482 : Embuscade

Quatre heures du matin : la nuit s’achevait, même si le matin demeurait loin. Le quartier à vocation commerciale prenait, à cette heure, des allures de désert. Deux figures noires s’y trouvaient néanmoins. Elles longeaient les murs menant à la grande porte du 5450, boulevard La Rochelle, en veillant à esquiver les lampadaires. Une fois à destination, l’un des deux tira une clé de sa poche et la glissa dans l’ouverture. « Ah! Les cons! Ils n’ont pas changé la serrure!
— Chut!, dit l’autre.
— Mais y’a personne ici!
— Ferme ta gueule quand même! As-tu le mot de passe? »
Asjen fouilla ses poches avec une inquiétude croissante. « Ne me dis pas que tu as oublié le papier? »
Il fut soulagé de le trouver dans sa poche d’en arrière. « Ben non. Évidemment. T’es prêt? Si vis pacem, para bellum. »
Aart tourna la clé et tira la porte pendant qu’Asjen retenait son souffle. Pas d’alarme, pas d’explosion : Arie leur avait fourni la bonne information.
Le seul éclairage du rez-de-chaussée provenait de l’extérieur, mais Asjen avait passé assez de temps à y faire le pied de grue pour pouvoir s’orienter dans le noir total. Sans réfléchir, il se dirigea vers l’ascenseur. Son frère l’agrippa par le collet. « On monte par l’escalier, imbécile! Veux-tu alerter toute la bâtisse? »
Grommelant qu’il le savait, qu’il était pas con, Asjen emboîta le pas à son frère. « Pourquoi père ne nous a pas donné des instructions aussi précises que l’autre fois?
— Paraît que nos ennemis ont brouillé ses visions du futur… »
Haletant, entre le quatrième et le cinquième étage, Asjen demanda : « Tu le savais, toi, qu’il voyait le futur?
— Fais ce qu’on te dit, ne pose pas de questions. »
Les mots créèrent une détente instantanée chez Asjen. Gordon les lui répétait chaque fois qu’il lui donnait une pilule jaune au pouvoir orgasmique. Ça, c’était mieux que l’alcool, que l’herbe, mieux que la porno. Le souvenir de ce plaisir dissipa tous ses doutes. On lui avait demandé de capturer un Maître, il allait capturer un Maître, point à la ligne. Je fais ce qu’on me dit, je ne pose pas de questions.
Le cinquième n’avait pas changé depuis leur départ précipité de l’Agora. Un rai sous la porte indiquait leur destination. Ils entrèrent sans frapper.
Leur frère somnolait dans son fauteuil roulant. Il sursauta. « Bon Dieu, Arie, t’as vraiment un air de merde. » Les traits tirés, il avait perdu beaucoup de poids. Sa barbe, blonde et peu fournie, donnait l’impression qu’un rideau de toiles d’araignées lui pendait du menton.
« Qu’est-ce qui s’est passé avec toi?, demanda Aart en refermant la porte derrière lui.
— Il se passe que ma famille est partie en vadrouille en me laissant derrière », répondit-il d’une voix rauque.
Oups. La compulsion s’accommodait mal des pauses, même pour l’hygiène ou l’alimentation. La possibilité que personne n’ait pris le relais après leur départ ne lui avait jamais même traversé l’esprit.
« Alors, demanda Aart, est-elle là?
— Oui.
— Seule?
— Absolument.
— Comment le sais-tu? Tu dormais!
— Personne ne va et vient à cette heure, répondit-il, agacé. Vous la trouverez dans le laboratoire, au troisième.
— On va lui faire regretter de nous avoir trahis, dit Asjen. Oh que oui. » Arie parut consterné. « Quoi?
— Êtes-vous certains de faire les bonnes choses, pour les bonnes raisons?
— Ben oui. » Je fais ce qu’on me dit, je ne pose pas de questions. « Qu’est-ce que tu insinues? T’es avec nous ou contre nous?
— Calmez-vous, tous les deux, intervint Aart. Bien sûr qu’Arie est avec nous. Continue à nous tenir informés. Et surtout, fais gaffe! On revient te tirer d’ici bientôt!
— Papa va être tellement content de nous voir réunis, dit Asjen.
— Ouais. Papa », répondit Arie. Asjen s’expliquait mal ce ton railleur, mais il n’en dit rien, préférant éviter se faire encore rabrouer par son aîné.
Ils retournèrent à la cage d’escalier et descendirent au troisième. À travers le judas, ils virent la grande pièce plongée dans la pénombre. Une figure solitaire s’activait au fond, dans une sorte de cubicule faite de cloisons amovibles et de tableaux à roulette. Ils avaient de la veine : Mandeville leur tournait le dos, penchée sur sa table de travail. Ils allaient pouvoir la surprendre… Asjen espérait que le procédé inscrit sur la paume d’Aart fonctionne et leur évite le gâchis de la dernière fois…
Les frères se faufilèrent de l’autre côté de la porte sans qu’elle paraisse les avoir remarqués. Ils s’approchèrent comme des fauves, prêts à bondir.
Les lumières s’allumèrent d’un coup.
Ils restèrent pantois en voyant émerger de leur cachette derrière les panneaux Stengers, Polkinghorne, Avramopoulos, Lytvyn… Bref, l’Agora au grand complet les attendait de pied ferme. Certains brandissaient des armes à feu; Vasquez tenait un long couteau dans chaque main. C’était bien la première fois qu’il aurait préféré ne pas mater ce corps de déesse.
« Ne bougez pas », ordonna Mandeville. « Sinon, vous allez le regretter. »
Ils étaient cuits.
Asjen entendit dans son esprit la voix de Gordon, la même qui lui sommait d’obéir sans se poser de questions. Elle disait : Si vous êtes capturés, vous oublierez tout. Tout… Il sentit son esprit se vider comme une outre percée. Sa dernière pensée cohérente fut que ce vide n’était pas désagréable du tout.

dimanche 12 mars 2017

Le Nœud Gordien, épisode 461 : Dysphorie post-coïtale

Le rythme s’accéléra. Son souffle devint haletant; sa peau se couvrit de sueur. Ses mouvements devinrent moins intentionnels, plus brusques, plus animaux. Avec un gémissement, Berthold savoura la vague de plaisir qui naquit de son pelvis pour conquérir tout son être.
Il se laissa choir sur le corps nu de Catherine et couvrit son cou de baisers. Il se devait de profiter du moment : il se doutait bien qu’elle le gâcherait bientôt. Il ne lui en voulait pas : c’était plus fort qu’elle.
Il suffit d’un bref moment pour que sa prophétie se réalise. D’abord, Catherine remua, invitant Berthold à rouler à côté d’elle. Une minute plus tard, elle se tortillait comme si aucune position n’était confortable – ou que le lit de l’hôtel grouillait de fourmis – pour ensuite se désengager de leur étreinte et s’asseoir au bord du lit. Puis, elle se mit à faire non de la tête, avant de dire, comme chaque fois : « On ne devrait pas. Cette histoire ne mène nulle part.
— Et pourtant… Elle te ramène toujours dans mes bras… » Elle le caressa avec une expression ambivalente, mais ses réticences eurent tôt fait de revenir à la charge. Elle s’enfuit vers la salle de bain et verrouilla la porte derrière elle.
Latour ne comprenait pas pourquoi elle demeurait ainsi fermée. Elle ne pouvait nier leur attrait réciproque, remontant à leur toute première rencontre. Il avait fallu la mort de Paicheler pour qu’elle réponde enfin à ses avances. Il en déduisait que quelque chose entre Mandeville et celle qui l’avait formée expliquait ses réserves, quelque chose dont il ne parvenait pas à saisir la nature exacte. Était-ce une trahison que de vivre une idylle discrète? Si seulement Catherine acceptait de s’expliquer… Mais elle était fermée comme une huître. Il se trouvait condamné à attendre les occasions, ces rares moments d’intimité où il pouvait peler la gangue rigide dans laquelle Catherine vivait emmurée. Leurs caresses derrière des portes closes révélaient brièvement la femme en elle… Jusqu’à ce qu’elle redevienne comme d’habitude, prudente, sérieuse, anxieuse, névrotique. Leur dynamique le laissait perpétuellement assoiffé d’elle… Sa seule source de tendresse, une source par trop intermittente.
Il espérait qu’un jour, elle en vienne à assumer son jardin secret, qu’elle en fasse une partie de sa vie plutôt qu’un à côté qu’elle préférait nier le reste du temps. La douche se mit à couler dans la salle de bain; Latour se dit que ce jour n’était pas encore venu. Il se rhabilla, quelque peu amer, et quitta la chambre de Catherine.
Deux visages connus l’attendaient au détour du couloir. Aart et Asjen Van Haecht.
« Mais qu’est-ce que vous foutez là, vous deux? Ça fait des jours qu’on vous cherche partout… »
Les garçons ne répondirent pas. Ils avaient l’air surpris, indécis… Et menaçants?
Aart leva la main et prononça quelques syllabes. Latour put voir dans sa paume une série de symboles tracés à l’encre. Lorsqu’il comprit que le garçon était en train de conclure un procédé afin de l’assommer, il était trop tard.
En théorie, du moins. Rien ne se passa. L’expression des deux frères devint perplexe; Aart examina sa paume, les sourcils froncés. Pour une raison ou une autre, le procédé avait échoué.
Après un instant de stupéfaction, Latour prit ses jambes à son cou. Il n’eut pas le temps de gagner beaucoup d’avance. Asjen se précipita sur lui et le plaqua de dos, au niveau de la ceinture, comme un joueur de rugby. Latour trébucha et s’étala de tout son long. La chute fut si violente que ses lunettes tombèrent deux mètres plus loin. Asjen s’empressa de grimper dessus pour l’immobiliser.
« Qu’est-ce qu’on fait, là?, demanda ce dernier.
— Mais qu’est-ce que vous me voulez?, demanda Latour, de plus en plus paniqué.
— Assomme-le, dit Aart. »
Le jeune homme frappa Latour au visage, une fois, deux fois, trois fois, le laissant sonné… Mais conscient.
« Ça ne marche pas, s’exclama le jeune homme.
— Frappe plus fort!
— Je me suis fait mal aux poings!
— T’es vraiment un incapable.
— Si ton procédé avait fonctionné…
— Ce n’est pas ma faute. J’ai tout fait comme il faut. Il devait avoir une protection… » La tête de Latour tournait, ses oreilles bourdonnaient, le goût métallique du sang emplissait sa bouche… Quelque chose de solide roulait sur sa langue. Un fragment de dent? « Tiens-le bien : je vais l’étouffer. » Il aurait voulu lutter, mais il était incapable d’opposer quelque résistance. Tout au plus pouvait-il gémir faiblement. Il sentit les mains d’Aart enserrer son cou de plus en plus fermement.
« Attention de ne pas le tuer, dit Asjen.
— C’est juste ça qu’il mérite, le traître », répondit son frère.
De quoi parlaient-ils? Quelle mouche les avait piqués? Latour ne put pas obtenir de réponse, ou même poser la question. Son champ de vision se remplit de points noirs, comme une volée de papillons sortie de nulle part, puis sa conscience s’éteignit, sans qu’il ait la certitude qu’il se réveillerait plus tard.

dimanche 1 janvier 2017

Le Nœud Gordien, épisode 451 : Harré

Pendant que la porte de l’ascenseur se refermait devant lui, Harré eut tout juste le temps de reconnaître la fille de ses visions, l’une des pièces de l’impossible puzzle qu’il avait composé avant que les Seize le rattrapent et le tuent. Il lui fit le même clin d’œil que lors de leur première rencontre, à Zurich, alors qu’il n’était qu’un fantôme.
Mais il n’était plus un fantôme…
Il avait perçu la faille et saisi l’occasion. Il avait suivi le fil d’Ariane, et retrouvé un corps.
Après tout ce temps prisonnier, d’abord de son propre filet de sûreté, puis d’un espace vierge dans la tête d’un autre, il se retrouvait en proie à une explosion de sensations et d’émotions mélangées. Confusion. Détresse. Exaltation.
Mais cette explosion signalait son retour à la corporalité. Et le début de la fin…
« Est-ce que ça va, papa? », demanda le plus jeune des deux garçons qui l’avaient évacué. Harré se contenta de hocher la tête. Sa bouche était pâteuse, sa langue lourde.
« Qu’est-ce qui t’es arrivé? », demanda l’autre, pétri d’inquiétude.
« Plus tard, répondit-t-il d’une voix rauque. Sortez-moi d’abord d’ici… » Il l’avait tout de suite ressenti : il s’était réveillé entouré de Maîtres.
Dès que les portes s’ouvrirent sur le rez-de-chaussée, le plus jeune s’élança vers la sortie en déclarant : « Je vais chercher la voiture! »
Harré s’appuya sur l’autre pour tenter de se relever. Ses jambes étaient faibles, mais il réussit à se maintenir debout, le temps d’un pas chancelant. Le deuxième fut déjà plus assuré. Il sursauta en entendant un ding derrière lui. La porte de l’ascenseur, entravée par le fauteuil roulant, s’était rouverte automatiquement. Chaque fois qu’elle échouait à se refermer, elle émettait le même son de cloche. Ding! Il clopina jusqu’à la rue au rythme des dings répétitifs, craignant à chaque instant que les Maîtres l’aient démasqué, qu’ils se lancent à ses trousses.
La voiture vint le cueillir dès qu’il mit le pied dehors, un véhicule spacieux à la carrosserie futuriste qu’il avait parfois entrevue dans ses visions. Ce n’est pas futuriste : c’est le présent, se dit-il. J’y suis, maintenant.
« On va où?, demanda le conducteur.
— Loin. Vite. »
Le garçon obéit sans hésiter. Il attendit de s’être éloigné de plusieurs coins de rue pour demander : « Et maintenant?
— À notre hôtel, peut-être?, suggéra l’autre.
— Non, répondit Harré, catégorique. Je dois faire… quelque chose. Urgent. Trouvez-moi un endroit sûr. Et ne parlez pas à personne d’ici là!
— Même pas Arie?
— Non, répondit-il à l’aveuglette. Personne. C’est d’une importance capitale!
Les deux garçons échangèrent un regard. « Papa… Tu nous fais peur », dit le plus vieux
« Je vous expliquerai plus tard. Faites-moi confiance. »
Il ferma les yeux et fit mine de se recueillir; les garçons n’insistèrent pas.
Ses "fils" lui trouvèrent une chambre d’hôtel en deux temps, trois mouvements. Une fois seul, il put prendre la pleine mesure de sa nouvelle réalité.
Le feu d’artifice émotionnel avait eu le temps de se calmer quelque peu. Harré découvrit dans la glace son nouveau visage. Il portait les traits d’un homme tout à fait ordinaire, ni jeune ni vieux, ni beau ni laid. Il trouva un portefeuille dans ses poches. À en croire ses cartes d’identité, il avait usurpé la chair d’un certain Arthur Van Haecht.
Harré devait maintenant s’assurer de se l’approprier définitivement. Il chercha la metascharfsinn… Mais il ne trouva rien.
Panique. Il avait défié la mort afin de compléter son œuvre. Mais comment pourrait-il l’accomplir, sans sa magie?
Après un instant, il se ressaisit. Réapprendre à respirer lui avait pris cinq secondes; marcher, une minute. Après tout ce temps désincarné, était-ce si surprenant qu’il doive reconquérir une à une ses anciennes capacités?
Il passa en simple acuité, puis, de fil en aiguille, au prix d’un certain effort, il retrouva le chemin vers l’état de conscience supérieur qu’il avait découvert. Son esprit s’ouvrit comme une fleur de lotus au lever du jour.
Sourire aux lèvres – comment ne pas sourire, dans cet état si merveilleux? –, il étendit sa conscience jusqu’à ce qu’elle recouvre toute la ville.
Ce qu’il découvrit le fit éclater de rire. Comme il l’avait déjà deviné, il se trouvait dans La Cité. Non seulement son Cercle s’y trouvait toujours, mais quelqu’un en avait ouvert un autre. Qui? Impossible de le savoir : la metascharfsinn lui offrait la clé du futur, mais le passé demeurait à jamais hermétique. Il découvrit également que la ville fourmillait d’initiés. La plupart étaient concentrés en un point, là où il s’était réincarné… Il allait devoir se montrer prudent.
Il fut consterné de réaliser que cette brève exploration avait suffi à l’épuiser. Jadis, avant sa mort, il avait pu maintenir la suracuité indéfiniment. Il ne lui restait qu’à espérer qu’une part de son endurance revienne vite.
Il lui restait tout juste l’énergie de jeter un coup d’œil sur le futur. Il détacha sa perception de maintenant pour voir après... Allait-il enfin réussir à accomplir son plan?
« NON! »
Ses sens se butèrent à un mur opaque. Quelque part dans le futur proche, quelqu’un allait réaliser un procédé pour brouiller sa perception. Ironie du sort, c’était dans La Cité qu’il avait expérimenté pour la première fois ce blocage… Narcisse et Jean-Baptiste avaient réussi à le surprendre, à le capturer, à lui extorquer ses secrets. Au final, Harré les avait gagnés à sa cause, mais il aurait suffi que la balle lui crève un organe plutôt qu’un muscle pour mettre fin à ses grandes ambitions. Il y avait de quoi le rendre nerveux.
On frappa à la porte. « Ça va, papa? Aart t’a entendu crier… »
Harré frotta son visage à deux mains. Il aurait tant voulu se trouver encore en metascharfsinn! Il se sentait si infirme! D’un autre côté, son sourire fou et son regard fiévreux n’auraient pas manqué d’avertir ses "fils" que quelque chose ne tournait pas rond avec leur père. Il valait mieux profiter du subterfuge le temps qu’il se remette pleinement sur pied. Il leur ouvrit la porte et leur fit signe de s’asseoir.
« Alors?, demanda l’un.  
— Qu’est-ce qui s’est passé durant la Joute?, demanda l’autre.  
Harré leur annonça, avec une expression consternée : « Ce qui m’a terrassé… Ce n’était pas un accident. Nous avons été trahis. Désormais, nous ne pouvons plus faire confiance à qui que ce soit... »

dimanche 11 décembre 2016

Le Nœud Gordien, épisode 450 : La petite Joute, 2e partie

La porte de l’ascenseur s’ouvrit au troisième étage de l’Agora. Félicia sortit, Édouard resta derrière. « Tu ne viens pas?
— Je fais un bond au cinquième. Je parie que si je ne descends pas la machine à café, quelqu’un va me le reprocher.
— Ouais, quelqu’un. » Qui d’autre qu’Avramopoulos? Félicia aurait dû l’embrasser avant : maintenant, ils pouvaient être vus. Bien que leur relation soit un secret de polichinelle, d’un commun accord, ils préféraient encore la discrétion. Elle se contenta donc de lui sourire pendant que la porte se refermait; celui qu’il lui retourna parut inquiet, comme si c’était lui et non elle qui était appelé à se tenir au bord du cercle de Joute.
La tradition voulait que ce soit le jouteur avec l’avantage du terrain qui reçoive son adversaire. Dans le cadre de la petite Joute, les Maîtres s’étaient entendus pour s’affronter en territoire neutre.
La grande pièce du troisième était méconnaissable. Outre les chaises disposées en cercle au centre, tout l’ameublement usuel avait été empilé dans un coin, dissimulé derrière les tableaux à roulettes. L’arène de la Joute avait été tracée à même le sol, à l’encre plutôt qu’à la craie. On avait éteint les fluorescents; des cierges ajoutaient quelque peu à la lumière du jour qui filtrait par les fenêtres. Le sitar de Derek Virkkunen enrobait l’atmosphère de mélodies à la fois mystérieuses et solennelles.
Bien que Félicia soit plusieurs minutes en avance, la plupart des autres s’y trouvaient déjà. Polkinghorne papotait avec la plantureuse Vasquez. Le pauvre devait peser vingt kilos de moins qu’avant la mort de Hoshmand. Ses joues et son ventre avaient perdu de leur rondeur; il paraissait flotter dans ses vêtements. Elle fut heureuse de constater qu’il paraissait avoir retrouvé sa bonne humeur. Elle nota qu’Olson avait choisi un siège de l’autre côté du cercle, avec Latour et Stengers. C’était étrange : elle s’était toujours représenté le couple Olson-Vasquez comme une seule et même chose, une unité irréductible, mais en ce moment, ils semblaient déconnectés l’un de l’autre.
Avramopoulos se tenait seul dans son coin, le visage de marbre, concentré comme un athlète avant la compétition. Alors que les autres étaient en tenue civile, il avait opté pour sa toge pourpre et ses lauriers, peut-être pour rappeler son rang. Le vieux misogyne avait brûlé les ponts avec à peu près tout le monde. On spéculait depuis des jours à savoir qui serait son lieutenant. Félicia avait bien hâte au jour où elle se mesurerait à lui. Elle était convaincue que Team Gordon lui donnerait une bonne leçon – et si son Maître ne triomphait pas dans le cercle de Joute, elle prendrait un malin plaisir à lui montrer ce dont une femme était capable, quelle que soit la nature du défi.
Les trois frères Van Haecht avaient pris place à côté de leur père – l’adversaire de Gordon pour ce tour. Encore confiné à son fauteuil roulant, Arie continuait de croire qu’on trouverait bien un remède à ses problèmes de pieds, mais chaque succès ne s’avérait que temporaire : les marques du feu de Saint-Elme demeuraient inguérissables. Pauvre Gordon! Allait-il devoir porter ses marques au visage pour toujours?
Lorsqu’il s’était retrouvé handicapé à la suite du grand rituel, Arie avait eu l’idée qu’on le mette sous la coupe de la même compulsion qui avait propulsé la progression d’Édouard, question de tirer profit de sa convalescence. En ce moment même, il méditait, les yeux fermés, ses lèvres articulant un mantra. Alors qu’Édouard dépeignait cet épisode comme l’un des plus difficiles de sa vie, Arie, pour sa part, paraissait s’en sortir assez bien. Il est vrai que, contrairement à Édouard, il jouissait des soins attentifs de sa famille.
Félicia s’assit à la place que Gordon avait réservée à ses côtés. Elle le salua d’un mouvement de la tête. Comme un vieux couple, ils passaient tant de temps ensemble qu’ils n’avaient rien de nouveau à se dire.
Mandeville fut la dernière à arriver. Elle n’alla pas s’asseoir autour de l’arène : elle préféra garder ses distances, les bras croisés, la mâchoire serrée. Parmi les Maîtres, elle était seule à s’opposer à l’idée de Joute. Avait-elle même déjà assisté à un affrontement dans le passé?
La musique monta en crescendo avant de se taire brusquement. Le signal était donné : la Joute allait commencer. Latour et Avramopoulos s’avancèrent et échangèrent les paroles rituelles. Latour appela Isaac Stengers comme lieutenant. Avramopoulos créa la surprise en choisissant Polkinghorne. Le Maître balaya l’assistance du regard avec son sourire détestable, comme pour dire Vous voyez? Je gagne toujours, au final. Qu’avait-il promis à son lieutenant pour qu’il s’avance ainsi, tout sourire, pour rejoindre celui qui l’avait tant humilié par le passé? « Je gage qu’il a dû utiliser sa statuette », chuchota Félicia à l’oreille de Gordon, qui demeura impassible.
L’atmosphère électrique dans l’Agora rappelait celle d’un match de boxe, même si l’affrontement ne pouvait être que bref. Les adversaires entrèrent dans le ring; l’encre du cercle se mit à luire, les deux Maîtres furent traversés d’un frisson, puis ils exhalèrent en même temps.
L’assistance retint son souffle : qui avait gagné? Latour tendit la main à Avramopoulos. « Bien joué, chevalier. Lorsque j’ai vu que j’étais le dragon, j’ai tout de suite su que j’allais perdre. A-t-on jamais vu le monstre gagner? »
Avramopoulos haussa les épaules, comme si sa victoire allait de soi. Il se retourna vers Stengers. « Bon, voici le défi… »
L’expression décidée de Stengers se décomposa alors qu’il découvrit qu’il devait voler deux pièces d’art précolombien, exposées au Musée archéologique du complexe Les Muses. « Les pièces en question seront retournées à la fin du défi, n’est-ce pas?
— Quand tu gagneras à la Joute, rétorqua Avramopoulos, ce sera à toi de décider. Pour l’instant, garde tes questions pour toi. »
La réponse cinglante redonna son flegme à Stengers. Il accepta le défi avec aplomb. Les quatre hommes retournèrent s’asseoir.
L’anxiété de Félicia avait grimpé d’un cran. Comment se serait-elle acquittée du défi d’Avramopoulos? Et si Van Haecht concoctait un défi encore plus audacieux?
Gordon et son adversaire se levèrent à leur tour pour prendre place devant le cercle et échanger les paroles rituelles. Félicia sentit ses tripes se nouer lorsque son nom fut prononcé. Il faut que Gordon gagne. Réagir aux manœuvres d’Aart ne pourrait qu’être plus facile que l’inverse.
Gordon et Van Haecht pénétrèrent dans le cercle. Les caractères se mirent à chatoyer. Les dés étaient jetés…
Chose étrange : après cinq secondes, puis dix, l’affrontement n’était toujours pas conclu. Le phénomène était inédit : personne ne réagit, personne ne savait même s’il fallait réagir. Les symboles peints sur le sol brillèrent de plus en plus; étrangement, l’anneau de Gordon aussi. La teinte de la lueur vira au bleu, le même bleu que… « Le feu de Saint-Elme! »
Félicia abandonna le décorum pour se précipiter sur son sac à main, qu’elle renversa sans ménagement. Elle saisit son crayon-feutre, espérant avoir le temps de réaliser son truc, le procédé capable de disperser un trop-plein d’énergie radiesthésique. De l’autre côté de la pièce, Virkkunen avait déjà agrippé son sitar, animé de la même intention.
Sa lancée fut interrompue lorsqu’un claquement retentit dans l’espace, un coup de tonnerre sec plutôt que grondant. Une bourrasque venue de nulle part souffla tous les cierges. Avant que Félicia ou Derek n’ait pu agir, Gordon et Van Haecht s’écroulèrent. Tout le monde se précipita sur les deux Maîtres inconscients.
Il leur fallut d’interminables secondes pour rouvrir les yeux; Gordon fut secoué d’une quinte de toux si puissante que Félicia crut qu’il allait vomir. Van Haecht, de son côté, semblait en état de choc. Il avait les yeux écarquillés et la bouche tordue en un rictus effrayant. Il semblait chercher son air à coups de petites inspirations haletantes. Il pointa la sortie, l’urgence manifeste dans ses yeux. Ses fils agirent comme un seul homme : Arie se laissa tomber hors de son fauteuil roulant; Aart et Asjen l’y assirent au prix de quelques efforts. « Écartez-vous! », somma Aart en poussant le fauteuil vers l’ascenseur, déterminé à obéir à son père, à ne pas offrir sa faiblesse en spectacle une seconde de plus.
De son côté, Félicia aida Gordon à s’asseoir. « Qu’est-ce qui s’est passé? », demanda-t-elle. Le Maître tenta une réponse, mais sa toux irrépressible l’empêchait de l’exprimer chaque fois qu’il ouvrait la bouche. Il tenta sans succès de se remettre sur pied, seulement pour choir à nouveau dans les bras de Félicia. Il se mit à pointer à son tour l’ascenseur.
Elle regarda dans la direction qu’il pointait juste à temps pour voir les portes se refermer. Au tout dernier instant, le père Van Haecht cligna de l’œil dans leur direction. Un spasme ou un geste intentionnel?
Félicia retourna son attention vers Gordon. À chaque essai, ses râles gagnèrent en intelligibilité, jusqu’à ce qu’elle saisisse enfin le mot qu’il cherchait désespérément à prononcer…
« Harré! » 

dimanche 14 août 2016

Le Nœud Gordien, épisode 433 : Les règles du jeu

Tous les Maîtres et les adeptes confirmés de La Cité étaient enfin réunis dans la salle commune du troisième. Il régnait sur l’assemblée une atmosphère joyeuse, badine; on aurait dit une classe d’école lors du dernier jour avant les vacances.
« Votre attention, s’il vous plaît! », dit Latour en guise d’ouverture. Il lui fallut quelque temps pour avoir l’attention de tout le monde. « Maintenant que nous avons traité des sujets les plus urgents, il est temps de nous pencher vers un autre dossier. Vous savez duquel je parle, n’est-ce pas? »
La Joute. Maintenant que les tensions avec les Trois du Terminus étaient résolues, maintenant que le niveau de l’énergie radiesthésique de La Cité était redevenu normal, ils avaient le loisir de se divertir de la façon la plus sophistiquée qui soit. Voilà pourquoi tout le monde était de bonne humeur. Enfin, tout le monde sauf Mandeville, comme toujours méfiante face à tout ce qui touchait le créneau…
« Vu que nous sommes tous dans la même ville, la Joute traditionnelle n’a pas de sens. C’est pourquoi je vous suggère aujourd’hui une version modifiée du jeu. Je remercie tous ceux qui ont contribué à ma réflexion au cours des derniers jours, par leurs commentaires et leurs suggestions… Alors voilà : je propose de réduire la Joute à l’échelle de La Cité. »
Latour révéla la carte de la ville qu’ils avaient préparée, un autre exemplaire de celle sur laquelle ils avaient planifié le grand rituel. « J’ai partitionné la ville en sept quartiers majeurs : le Centre, le Nord, l’Est, l’Ouest, la banlieue nord, la Petite-Méditerranée, la Rive-Sud et la zone portuaire. Le Centre-Sud n’a pas été inclus, pour des raisons que je n’ai pas besoin de vous expliquer…Donc, comme dans la grande Joute, le tour commencera par une déclaration contre le Maître qui possède le quartier. Les Maîtres disputeront leur Joute dans le cercle, et le gagnant aura le droit de lancer un défi au perdant. Celui-ci désignera alors un lieutenant…
— Un seul?, demanda le père Van Haecht.
— Oui, un seul. Le lieutenant aura deux semaines pour le relever. »
Les autres réagirent : c’était la plus grande différence avec la version traditionnelle. « Deux semaines, ce n’est pas beaucoup, dit Aart.
— C’est juste, mais vu la plus petite échelle du jeu – un quartier plutôt qu’une ville –, les défis devraient l’être également. La contrainte du temps rendra sans doute leur accomplissement plus intéressant.
— Cela ne rendra pas le jeu bien plus captivant, maugréa Avramopoulos. À moins que le lieutenant du gagnant ait le droit de contrecarrer l’autre… »
Son commentaire suscita une vague d’excitation. Il tenait peut-être quelque chose…
« C’est une bonne idée, nous pourrons la considérer. Il faut également garder en tête que cela offre l’avantage notable de permettre aux Maîtres de jouer un tour aux deux semaines, plutôt qu’attendre Dieu sait combien de temps…
— Tobin a dit que le niveau d’énergie radiesthésique demeurait supérieur à ce à quoi nous sommes habitués, rappela Mandeville. Avez-vous une idée des effets que cela peut avoir sur vos confrontations? »
Latour n’y avait même pas pensé. « Alors oui, euh, en principe, la variation est trop mineure pour qu’elle se répercute sur le procédé. » Mandeville n’était pas dupe, et elle affichait son incrédulité sans fard. Latour devait se préparer à une longue conversation privée…
Avramopoulos prit la parole. « Si madame a fini de nous régaler avec ses inquiétudes… Qu’en est-il de la grande Joute? Je ne veux pas perdre mes acquis ailleurs dans le monde. De plus, Gordon et moi étions entre deux rounds de la nôtre, dans La Cité… J’étais en bonne position de gagner.
— Pfff, dit Gordon. Les rires fusèrent.
— Je propose que nous suspendions la grande Joute, reprit Latour, pour quelque temps du moins. Nous pourrons juger dans quelle mesure la Joute locale sera compatible avec la grande. Il ne nous reste plus qu’à déterminer qui contrôle les quartiers, et nous serons prêts à commencer. Qu’en dites-vous? »
C’était clair : la réception était positive. Tout le monde avait hâte de s’y mettre. « La partie commencera dimanche prochain. Et que le meilleur gagne! »
Tout le monde applaudit – encore une fois, à l’exception de Mandeville.
Alors que les gens s’apprêtaient à se lever, Olson dit : « J’aurais quelque chose à ajouter. Sur un autre sujet…
— Oui, oui, bien sûr. » Latour lui céda la tribune, perplexe.
L’Américain réfléchit un instant, puis il se lança. « Il y a un siècle, la purge de Harré a appris aux survivants qu’il valait mieux qu’ils soient éparpillés, afin de sauvegarder leurs trésors de connaissance en cas de désastre. Paradoxalement, cela a rendu plus difficile leur transmission. Les temps ont changé; voyez comment, ensemble, nous avons fait face à la crise. » Olson s’ébroua comme un cheval. Le mouvement, brusque et inattendu, surprit tout le monde, mais il continua sans excuse ni explications. « En cours de route, nous avons choisi cet édifice comme quartier général. Mais je crois qu’en cours de route, il est devenu bien plus. Un espace de travail, un milieu de vie… L’aviez-vous réalisé? Nous avons fondé la première école depuis le sanctuaire de Zurich. Et je crois que nous pouvons bénéficier qu’elle continue à exister. »
Olson mettait le doigt sur quelque chose. « Une place publique qui nous appartient tous… Un lieu d’échange, de recherche, de partage. Une agora, bref. »
Le visage d’Olson s’illumina. « Oui. Notre Agora. » Olson se remit à applaudir frénétiquement; son enthousiasme gagna vite les autres.
Latour avait l’impression de vivre un moment historique. Où en seraient-ils si, par exemple, Kuhn avait eu la même idée, trente ans auparavant? C’était décidément un pas dans la bonne direction.
Si certains entretenaient des réserves quant à cette initiative, personne ne les mentionna. Latour vit cette rare unanimité comme un bon augure pour la suite de leur nouvelle alliance.

dimanche 17 juillet 2016

Le Nœud Gordien, épisode 429 : Agent double

À chaque nouveau coin de rue, la présence des autres diminuait un peu plus. Inversement, à mesure que Karl s’éloignait du Centre-Sud, ses frontières personnelles retrouvaient leur prégnance. Chose étrange cependant, ses pensées ne redevenaient pas comme avant sa fusion dans la trinité : son esprit avait été pollinisé par trois autres, et ce contact l’avait changé pour toujours.
Par exemple, il n’avait jamais réellement compris ce qu’être une femme signifiait… avant d’en inviter une dans sa tête. Jusque-là, la féminité pour lui était une série de rôles définis par son rapport avec elles : mère à aimer, femme à baiser, ex à gérer, fillette à protéger, objet à désirer, chair à exploiter… Il s’était rendu à son âge sans jamais prendre la pleine mesure de leur altérité, du fait que leur vie de femmes n’était pas moins réelle ou complexe que la sienne, simplement posée sur d’autres fondements.
Plus encore, il avait été enrichi d’un univers de connaissances dont il n’avait jamais même soupçonné la profondeur. Karl était un homme pragmatique, pour qui l’intellectualité était assimilable en bloc à de l’enculage de mouches. Timothée lui avait légué au contraire la conscience d’un monde fait de forces et d’enjeux complexes, difficiles à décrire et impossible à saisir pleinementt. Macroéconomie, sociologie, anthropologie culturelle, psychologie sociale, psychanalyse, sans même parler de physique et de chimie… L’idée que ces études soient génératrices de questions sans cesse plus précises, plus poussées, et non de réponses tranchées, aurait horripilé le Karl d’avant. Celui qu’il était devenu trouvait cette entreprise presque touchante. C’était admirable que des générations de penseurs se soient évertuées à saisir l’insaisissable et à définir le flou.
Le Karl nouveau n’aurait pas voulu revenir en arrière.
Il stationna sa voiture à un parcomètre en bordure du boulevard La Rochelle. Il prit un moment pour regarder le ciel. De petits nuages de ouate se faisaient barater par un vent de haute altitude qu’on sentait à peine au niveau du sol. La météo n’était toutefois pas ce qui l’intéressait; il glissa en état d’acuité et confirma de visu que leur tentative avait été un succès. Il ne restait qu’à l’annoncer au Maître du 5450.
Au Terminus, entouré des fidèles, il devait veiller à filtrer les pensées qui s’imposaient à son esprit. Personne n’aurait voulu vivre entouré de gens déclamant à voix haute chaque remous agitant leur univers intérieur; de plus, la plupart des pensées étaient d’une banalité navrante. Les joies, les peines, les anxiétés et les contrariétés de tout un chacun variaient peut-être dans leur contenu, mais elles se ressemblaient beaucoup dans leur forme. Choisir quand et à qui s’ouvrir était un exercice nécessaire pour le confort et la santé mentale du trio.
Une fois sorti du Cercle cependant, les incursions cessaient. Les pensées des autres prenaient la forme d’un murmure qu’on ne pouvait décoder qu’en prêtant l’oreille. Karl comptait bien le faire au quartier général, afin d’en découvrir plus sur ces Maîtres qu’il avait côtoyés sans vraiment les connaître…
Devant la bâtisse, il disciplina son visage pour cacher les signes de sa transformation. Il s’efforça de cligner des yeux et de tenir à distance ce sourire qui lui venait trop facilement.
Asjen Van Haecht lui ouvrit la porte sans un mot, pressé de retourner à son téléphone. Le jeune homme souffrait d’être contraint à jouer au portier à la journée longue, et encore plus de n’être pris au sérieux par personne… Derrière son apparent détachement se cachait une vie intérieure foisonnante, pleine de scénarios abracadabrants… Obsédé par les femmes, maladroit en leur présence, le coup d’œil de Tobin dans les coulisses de son âme dépeignit une figure plus tragique que méprisable.
Dans l’ascenseur, il ressentit quelques présences lointaines, dont une chez qui il détecta une étrange fébrilité. Il n’eut pas le temps de s’y attarder : les portes s’ouvrirent sur le quatrième. Tout le monde s’affairait d’une manière ou d’une autre au son du sitar de Virkkunen. On ne lui accorda aucune attention. Il en profita pour sonder chacun.
Isaac Stengers écrivait à la craie des formules compliquées sous le regard de son maître. Les pensées du premier étaient trop spécialisées pour que Tobin y comprenne quoi que ce soit, sinon que Stengers était un homme curieux, à l’esprit vif comme une flamme dansante. Latour, quant à lui, n’était attentif qu’en apparence. Ses pensées étaient envahies d’images de son amante. Un sourire radieux, des cheveux défaits, des perles de sueur luisant sur sa peau lisse... Un moment de pure beauté, arraché à une vie trop complexe. Avec son look guindé et ses manières nerveuses, Tobin n’aurait jamais imaginé Catherine Mandeville comme un être sensuel. Latour pensait à son retour, plus tard cette semaine, et à leur prochaine rencontre clandestine. Il avait soif de chercher auprès d’elle cet état de grâce qu’ils connaissaient parfois – trop rarement – lorsqu’ils s’abandonnaient l’un à l’autre.
Pénélope Vasquez travaillait dans son coin, habitée d’envies contradictoires : la volonté d’être laissée seule et le besoin de parler à quelqu’un. Elle était en proie à la contrariété, presque la colère, mais rien de son tourment intérieur ne transparaissait dans ses manières.
Van Haecht et son fils Aart méditaient ensemble. L’esprit du premier était un modèle de sérénité, un lac cristallin à la surface lisse comme un miroir, frémissant à peine de la brise ou de courants cachés. Celui du second ressemblait davantage à un ruisseau, bouillonnant d’activité, toujours en mouvement, mais sans contenu auquel on aurait pu s’accrocher. La différence entre les deux était frappante. Le lac s’agita; le père fronça les sourcils, sans toutefois rouvrir les yeux. Avait-il ressenti l’intrusion de Tobin?
Il se retira pour plutôt tourner son attention vers Virkkunen... Chez qui il ne perçut rien du tout.
Au même instant, l’artiste fit taire son sitar en étouffant ses cordes. Il se releva, les yeux rivés sur Tobin, et s’approcha avec la lenteur et la mesure d’un homme face à une bête prête à bondir.
« Tu as changé, dit-il à Tobin. Qu’est-ce que tu veux? »
— J’ai un message de la part des Trois », dit-il pour être entendu par tout le monde. « Les Trois m’ont dit de vous dire qu’ils ont respecté leur part du marché. L’énergie radiesthésique a été rabaissée. À part dans le coin du Centre-Sud, vous ne courez plus aucun danger. En passant : on m’a aussi dit que le nouveau niveau était quand même une petite coche au-dessus de ce à quoi vous étiez habitués… Un petit peu, mais pas trop. Ça devrait rendre vos affaires plus faciles à partir de maintenant.
Surprise généralisée dans la pièce. Vasquez s’approcha; les Van Haecht sortirent de leur méditation. « Sais-tu comment ils ont fait?, demanda Stengers.
— Non », mentit-il. La tâche avait été ardue. Ils avaient tenu deux oraisons simultanées, la première au Terminus, la seconde plus au nord, là même où Madame – Tricane –  s’était sacrifiée. En s’appuyant sur ces deux piliers, les Trois avaient réussi à redistribuer l’énergie en étalant la zone bien au-delà des Cercles d’origine. Tobin n’aurait pas pu expliquer comment ils avaient procédé, exactement. C’était aussi instinctif et naturel que danser… Et aussi difficile à décrire en mots. « Gordon n’est pas là?
— Non. Qu’est-ce que tu lui veux?, répondit Virkkunen d’un ton sec.
— Vu que je suis un initié…
— L’initié d’une anathème, cracha l’artiste.
— Woah, minute! Vous l’avez callée anathème après ma mort. Moi, je n’ai rien à voir avec ce qu’elle a fait après. Il reste que je suis initié, mais je n’ai personne pour m’enseigner. Vu que Gordon était son maître à elle, et qu’il m’a ramené à la vie, je pensais que…
— Oui, oui, bien sûr, bien sûr, intervint Latour. Nous nous occuperons de toi. Mais il y plus important encore… Nous attendions avec impatience que la situation locale devienne, comment dire, tolérable. Maintenant que c’est dans la poche, il est grand temps que nous passions aux choses sérieuses : le prochain tour de la Joute… » Une excitation palpable gagna tout le monde – à l’exception de Virkkunen.
Qu’est-ce que c’était que cette Joute dont Tobin n’avait jamais entendu parler? Même en tâtant prudemment, il ne trouva pas d’image claire dans les esprits des autres.

C’était sans importance. S’il pouvait continuer sa formation auprès d’un Maître, il pourrait acquérir la théorie dont les Trois avaient cruellement besoin. Mais il fallait faire gaffe : Virkkunen l’avait désormais à l’œil… 

dimanche 16 août 2015

Le Nœud Gordien, épisode 383 : Incomplet

Alors que les initiés se dispersaient après la fin du concile, Gordon fit à Félicia un signe discret mais clair : il faut qu’on se parle. D’un pas lent, il traversa la grande pièce commune et fit mine d’observer en contrebas le boulevard martelé par la pluie. Elle alla le rejoindre.
« La résurrection de Tobin est un succès confirmé. Il y a de quoi être fiers », dit-il d’entrée de jeu.
« Je n’ai pas fait grand-chose… J’ai transporté son impression, c’est tout.
— Ne diminue pas l’importance de ta contribution, Félicia. Il y a deux ans, tout le monde croyait que les impressions n’étaient qu’une faible trace laissée derrière par les victimes de violence. Tu as révolutionné notre façon de voir en démontrant qu’elles n’étaient pas limitées à répéter leurs derniers instants. »
Tu parles. Elle n’avait pas prévu qu’en capturant l’essence de Frank au moment de sa mort, elle enverrait une onde de choc dans cette étrange réalité parallèle que l’acuité rendait visible. Une onde de choc qui avait fait que toutes les impressions s’étaient tournées vers elle.
« Je m’attendais à ce qu’une fois incarné, Tobin se conduise encore comme une impression. Qu’il scrute dans ta direction sans rien faire, ou peut-être qu’il se retrouve coincé à revivre en boucle le moment de sa mort. »
Pour sa part, Félicia n’avait espéré qu’une chose : faire cesser l’agonie qu’elle avait ressentie en communiant avec l’urne.
« Je crois que le temps est venu de mener à terme notre petit projet », dit-il.
« Harré. 
— Combien de temps as-tu besoin pour préparer une nouvelle urne? »
Répliquer le dispositif était mille fois plus facile que le développer pas à pas, mais certaines opérations ne pouvaient pas être raccourcies. C’était l’affaire de dix à douze jours de travail intensif. « Trois semaines, peut-être plus. » Elle en avait marre de courir tout le temps. Elle était prête à donner à Gordon ce qu’il voulait, mais elle avait soif de divertissement… Et un peu de repos ne lui ferait pas de tort non plus.
Gordon la lorgna longuement, son visage marqué par le feu de Saint-Elme impassible. Avait-il détecté la demi-vérité? Après un moment, il hocha la tête.
Félicia était excitée à l’idée de travailler sur le cas Harré, mais elle était aussi morte de trouille…  « Gordon… L’impression de Harré n’est pas comme les autres… Elle ne s’est pas contentée de me regarder, elle m’a fait un clin d’œil. Tu crois que le même dispositif pourra fonctionner?
— Il n’y a pas meilleure façon de le savoir, n’est-ce pas?
— Je dois dire que je ne suis pas complètement à l’aise à l’idée d’infliger à nouveau une douleur continue à quiconque, même à Harré…
— Une fois incarné, Tobin ne s’en est même pas souvenu… Comment peux-tu être certaine que c’était bien sa douleur, et non un effet secondaire de ton contact avec le dispositif? »
L’interprétation était plausible. « Je n’y avais pas pensé… » Elle exhala pour échapper aux tensions qui s’étaient emparées de ses épaules, son dos, sa nuque. La trouille, vraiment. La possibilité de s’entretenir avec le découvreur de la metascharfsinn était trop intéressante pour être ignorée… Mais ils jouaient avec le feu. Harré avait assassiné des Maîtres bien plus puissants qu’elle, pour des raisons encore mal comprises…  
Gordon jeta un regard par-dessus son épaule. Elle se retourna et vit Tobin s’approcher. « Heille, j’ai une question pour vous autres. »
L’expression de Gordon était claire : tu nous déranges, ce n’est pas le moment. Tobin ne la vit pas, ou s’il la vit, il choisit de l’ignorer.
« C’est quoi leur deal, aux trois du Terminus? Pourquoi ils vous font peur de même?
— Ils ne me font pas peur », dit Gordon.
Félicia ne pouvait pas affirmer la même chose. Tobin ne semblait pas convaincu. « En tout cas, ils sont capables de faire des choses… Des choses que vous autres vous ne savez pas comment faire, hein? Comme lire les pensées.
— Ce serait une façon de le dire », répondit Gordon sèchement. « Est-ce tout? »
Tobin croisa les bras en toisant Gordon. Il n’avait peut-être plus sa carrure d’origine, mais sa posture, son expression, son assurance… Tout cela le rendait imposant, à sa manière. Intimidant, derrière le mince vernis de son ton amical. « En fait… Pendant que j’étais là-bas, ils ont dit quelque chose sur moi… Que j’étais revenu incomplet. Vous n’auriez pas une p’tite idée de ce qu’ils pouvaient vouloir dire, par hasard? »
Félicia commençait à assez connaître son Maître pour deviner que cette information l’avait troublé. « Ils faisaient sans doute référence aux mémoires qui ne sont pas encore revenues », dit-il.
Tobin continua à le fixer un instant avant de hausser les épaules comme si rien n’était. « Ouais, OK. By the way, est-ce que quelqu’un est censé s’occuper de me fournir des cartes, une identifé officielle, quelque chose comme ça?
— Je vais m’en occuper », dit Gordon. « Quand j’aurai le temps.
Satisfait, Tobin tourna les talons et se dirigea vers l’ascenseur.
« Es-tu certain que ce n’est qu’une affaire de mémoire? », chuchota Félicia.
« Sincèrement, je n’en ai aucune idée. À supposer qu’ils ont dit vrai.
— Mais ça peut poser problème, n’est-ce pas? Si nous ramenons un Harré incomplet…
— Nous ne pouvons pas savoir ce que cela implique. Nous allons de l’avant. Mets-toi au travail dès que possible. Je vais me pencher sur la question pendant ce temps. »
Félicia acquiesça, puis alla vers Édouard qui, durant tout ce temps, avait eu une conversation animée avec Aart van Haecht. Elle lui indiqua discrètement qu’elle était prête à partir. Il conclut sa discussion et la rejoignit. « Quelqu’un a parlé à Aart de ma période sous l’effet de la compulsion… Il voudrait essayer, en attendant que ses pieds soient guéris. Il dit qu’il n’a pas mieux à faire de toute manière.
— Ah bon.
— Je l’ai prévenu que c’était loin d’être de tout repos, mais il faut reconnaître que ça m’a aidé à avancer… Et toi? De quoi Gordon voulait te parler? »
Elle ne voulait pas lui mentir, lui laisser croire qu’ils avaient parlé de la pluie et du beau temps, mais elle ne pouvait pas lui dévoiler la teneur réelle de leur conversation. « Qu’est-ce que tu penses? Comme toujours : il m’a donné des choses à faire. » Elle lui sourit. « Mais les prochains jours risquent d’être relativement tranquilles…
— Vraiment? C’est… Inhabituel. 
— Presque anormal. Qu’est-ce que je vais bien faire, toute seule avec tout ce temps dans ma grande maison? »
Édouard soupira en feignant la compassion. « Pauvre fille. Toute seule… 
— À moins que quelqu’un s’offre pour me tenir compagnie?
— Bonne idée… Mais qui? »
— J’ai une petite idée… », répondit-elle en lui retournant son sourire espiègle.
Ils quittèrent le quartier général ensemble, main dans la main.

dimanche 12 juillet 2015

Le Nœud Gordien, épisode 378 : Pourparlers, 1re partie

Après la cohue des préparatifs pour le grand rituel, le troisième étage du 5450 semblait anormalement calme, avec une atmosphère de salon funéraire.
On avait aménagé un coin pour le concile. Des chaises avaient été disposées en demi-cercle, traçant le contour d’une estrade virtuelle. Les Maîtres étaient assis au premier rang, leurs lieutenants derrière – Vasquez, Stengers, Polkinghorne, Arie Van Haecht, ce dernier toujours en chaise roulante. Félicia alla s’asseoir avec eux. Tous les autres, incluant Virkkunen et un type qu’Édouard n’avait jamais vu auparavant, se trouvaient sur la dernière rangée. C’est là qu’Édouard prit place, entre l’inconnu et d’Asjen Van Haecht.
Avramopoulos se leva. Il avait une expression si rébarbative qu’on aurait dit qu’il venait de croquer un citron pourri. Il déclara le concile ouvert et donna la parole à Félicia.
Une fois à l’avant, elle raconta les découvertes des derniers jours : l’esprit de Hill dans son grenier, la possession d’Édouard, le réveil en Argentine, le mystérieux couloir qui reliait La Plata à Kiev… Et l’hypothèse plausible qu’un autre soit connecté à La Cité.
Édouard connaissait déjà l’histoire pour l’avoir vécue; son attention dériva vite sur Félicia elle-même plutôt que sur ce qu’elle disait. Elle le rendait un peu gaga… Elle était jolie, elle parlait bien, il pouvait imaginer son corps nu sous ses vêtements… Il voulait qu’elle le touche, qu’elle lui agrippe encore les fesses comme ce matin… Qu’ils se retrouvent enfin seuls dans un lit sans que personne ne soit endormi, malade, possédé, transporté dans un autre pays, et quoi encore?
Si c’était cela pour elle, une relation pas trop compliquée, il avait de la difficulté à imaginer les autres…
Il se tendait à chaque fois que Félicia prononçait son nom. Elle mentionna au passage qu’elle et lui se côtoyaient, comme une chose qui ne méritait pas qu’on s’y arrête. Cela n’empêcha pas la mention de susciter certaines réactions… Pénélope lui décrocha un clin d’œil avec un sourire coquin, et Asjen Van Haecht le foudroya du regard. Le jeune homme entretenait-il des espoirs envers Félicia?
C’est toutefois Avramopoulos qu’Édouard observa le plus attentivement. Il craignait le pire, qu’il le houspille devant tout le monde, qu’il l’expulse de leur groupe – en prenant soin d’effacer ses souvenirs, bien sûr –, ou même qu’il s’en prenne à Félicia… Son expression, déjà renfrognée, ne changea pas. Loin de le rasséréner, Édouard se mit à craindre cette eau dormante dont les proverbes disaient depuis des siècles de se méfier.
Un malaise traversa l’assistance lorsqu’elle en arriva aux couloirs… Le passage de La Plata à Kiev. Le jeune homme avec trop de cheveux blancs capable de lire dans leurs pensées. Son message menaçant… Et surtout, le fait qu’il ait transporté Félicia et Édouard jusqu’à la place de la Vieille-Gare, comme s’il avait utilisé un simple truc. Édouard soutint sans ciller les regards des initiés qui le scrutaient, peut-être à la recherche d’un indice capable de confirmer ou infirmer les affirmations de Félicia.
Tout le monde se mit à parler en même temps dès qu’elle conclut son exposé. Arie Van Haecht lui posa une question qu’il n’entendit pas, ses mots couverts par le brouhaha.
Daniel Olson se leva. Sa prestance de rock star suffit à attirer l’attention de tout le monde et à calmer le chahut. Il regarda Édouard droit dans les yeux. « As-tu quelque chose à ajouter à ce récit?
— Non. Elle l’a raconté tel que nous l’avons vécu. Mais une chose que Lytvyn n’a pas mentionnée m’intrigue… Qu’est devenu Hill après qu’il ait cessé de me posséder? »
Latour leva le doigt. « Je vois trois possibilités. Une, il est toujours avec toi, mais inactif ou impuissant. Deux, sans ancrage, sa conscience s’est dissipée et la mort l’a rattrapé. Trois, il est demeuré lié à la maison où tu l’as trouvé, et sa conscience y est retournée après coup… »
Mandeville leva le doigt à son tour, mais Avramopoulos s’imposa à sa place. « Qu’importe ce qui s’est passé avec ce damné Disciple! Suis-je le seul à réaliser ce qui importe réellement? On vient de nous déclarer la guerre! Qui sont-ils pour oser nous dire quoi faire ou ne pas faire!
— C’est ton acharnement à chercher la bagarre qui a tué Hoshmand… », dit Polkinghorne.
« Et Espinosa », renchérit Félicia.
Avramopoulos balaya ces interventions du revers de la main. L’attitude du Maître vint agiter la colère et l’indignation qu’Édouard ressentait à son endroit, et qu’il continuait à refouler tant bien que mal.
Polkinghorne continua. « …et ces initiés semblent encore plus puissants que l’anathème… 
— C’est quoi, l’amathène? », chuchota l’inconnu à l’oreille d’Édouard.
« Chut », répondit-il un peu sèchement, concentré sur le débat.
« Raison de plus : il n’en sont que plus menaçants », rétorqua Avramopoulos. « Nous devons nous débarrasser d’eux avant qu’ils se débarrassent de nous…
— Qu’est-ce qu’il peut être borné! », cracha Polkinghorne, excédé.
Avramopoulos ouvrit la bouche, mais il n’eut pas le temps de parler avant que Mandeville s’exclame : « S’ils peuvent lire nos pensées, à même nos têtes, comment pourrons-nous nous opposer à eux? Comment savoir s’ils ne sont pas en train de nous espionner en ce moment même? 
— Nous trouverons bien un moyen », répondit Avramopoulos, qui ne paraissait pas si convaincu…
Le silence régna sur l’assemblée pendant un lourd moment. C’est Virkkunen qui le brisa. « Il serait préférable de leur proposer une trêve… » Tout le monde se tourna vers lui. « Tricane a été nommée anathème parce qu’elle a enfreint nos lois. Elle était tout de même l’une des nôtres. Peut-être qu’elle a enseigné nos traditions à ses initiés. Peut-être qu’ils seraient au moins disposés à respecter celle-là… Deux faveurs pour une trêve. »
L’inconnu avait sursauté à la mention de Tricane. Il leva la main pour parler. Latour l’ignora pour demander à l’artiste : « Qui va aller leur proposer? Toi?
— Il n’en est pas question! », dit Avramopoulos, ignorant le voisin d’Édouard.
« Est-ce que l’idée de la trêve peut au moins être considérée? », demanda Mandeville.
« Si nous allons dans cette direction, il nous faudra choisir un émissaire », dit Latour en remontant ses lunettes sur son nez.
— Une chose est sûre : ce ne sera pas Derek! Je…
— Allez-vous m’écouter, hostie de calice! » Le silence fut. « Bon! C’est mieux. J’vais y aller, moi, parler à votre monde. Vu que c’est Tricane qui m’a initié moi aussi… Ça va me donner une chance.
— Ça peut être très dangereux », dit Gordon. « Nous ignorons ce dont ils sont capables…
— Ils ont une dent contre vous autres. Pas contre moi. Pis ils auront beau fouiller dans ma tête, ils ne trouveront pas grand-chose de dérangeant… »
Les Maîtres se consultèrent du regard. Édouard devinant qu’en d’autres circonstances, ils n’auraient jamais confié pareille mission à un simple initié. Mais il pouvait lire la peur dans leur visage… Ils acquiescèrent finalement. « Je vais m’occuper de préparer Tobin pour cette mission », dit Gordon.
Tobin? Félicia lui avait parlé de son exploit, mais Édouard n’avait pas réalisé qu’il était assis à côté du revenant…
« J’aimerais y participer également », dit Olson.
« C’est donc entendu », conclut Avramopoulos, soulagé. « Le prochain concile aura lieu dans une semaine, ici, à la même heure. Bonne chance. »
Alors que l’assemblée se dispersait, Félicia le rejoignit. « As-tu quelque chose de prévu?
— Hum, non, pas vraiment…
— As-tu envie de m’accompagner chez moi? »
Son cœur s’accéléra. « Je ne dirais pas non… 
— Je suis curieuse de voir si Hill est encore dans le grenier…
— Oh. D’accord. » Il lui emboîta le pas en cachant sa déception.