Affichage des articles dont le libellé est Mandeville. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Mandeville. Afficher tous les articles

dimanche 3 décembre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 499 : Dénouement

« Je ne suis toujours pas certain que ce soit une bonne idée », dit Édouard à Félicia pendant qu’elle verrouillait la porte de sa maison.
« Les funérailles, ce n’est pas seulement pour honorer la mémoire d’un disparu, rétorqua-t-elle. C’est surtout pour permettre aux survivants de se retrouver entre eux.
— Félicia… C’est ma faute. C’est moi qui ai pressé sur la gâchette. C’est ridicule!
— C’était un cas de légitime défense. Après tout, ils t’ont tué juste après. Littéralement tué! N’importe qui à ta place aurait fait pareil. »
Il espérait que la commission d’enquête mise sur pied par la mairesse, prévue pour la mi-septembre, reconnaisse elle aussi cette interprétation. Il se comptait chanceux d’avoir pour témoin Claude Sutton, dont la parole risquait de peser encore plus que la sienne. Il soupira et embrassa la joue de Félicia. « Tu as raison. Comme toujours. Allons-y… »
Le service avait lieu dans une maison funéraire cossue de l’Ouest. Par on ne sait quel moyen, les médias avaient eu vent que quelque chose s’y passait. Tout le monde connaissait maintenant l’existence des initiés; l’opinion publique jugeait qu’ils incarnaient une menace souterraine, bien pire que les changements climatiques ou l’immigration. Même les franges plus pondérées de la population exigeaient des réponses. Les Seize n’étaient pas naïfs : de la même manière que tirer sur un fil peut défaire un tricot, en répondant aux questions de la populace, d’autres questions seraient soulevées en cascade, jusqu’à mettre au jour les crimes que certains avaient commis, et toutes ces irrégularités dont aucun initié n’était innocent.
Tendu comme la corde d’un arc, Édouard traversa la haie des journalistes, Félicia à son bras. Beaucoup de visages connus, certains anciens collègues… La plupart des questions lui étaient destinées, à propos de la magie révélée, de l’irruption de Gordon, du fait de mieux en mieux établi que tous ceux qui lui avaient obéi avaient été consommateurs d’Orgasmik. Et ils n’avaient pas oublié que son frère Philippe était le créateur présumé de l’O, ce qui donnait au tout des airs de conspiration… Il fit la sourde oreille : la vraie source de sa nervosité se trouvait à l’intérieur.
Pendant qu’il préparait l’émission, il avait souvent craint les représailles de ceux qu’il devait trahir. La révélation de son lien surnaturel avec Ozzy avait toutefois pris des allures de peccadille, éclipsée par l’intervention spectaculaire de Gordon et l’Œuvre de Harré. Il fut soulagé, à son entrée, de lire dans le visage des autres qu’on l’accueillait encore comme un pair.
Félicia et Édouard saluèrent Arie Van Haecht, dont le fauteuil roulant avait été positionné non loin de l’entrée. Il avait repris du mieux depuis qu’on l’avait libéré de sa compulsion pour s’occuper de ses deux frères. Ceux-ci devenaient de plus en plus fonctionnels, mais leur mémoire demeurait désespérément embrouillée. « Nous allons bientôt retourner à Rotterdam et aménager dans la maison de notre père, annonça-t-il d’entrée de jeu. Avec un peu de chance, l’environnement familier va accélérer leur récupération. À propos, j’ai reçu des nouvelles d’Adam…
— Ah oui?, dit Félicia, plus par politesse que par intérêt réel.
— Il dit qu’il aura complété le Grand Œuvre d’ici Noël… Il est le premier surpris d’avoir autant avancé… 
— Tu lui transmettras nos félicitations », conclut Édouard.
Le couple rejoignit ensuite Olson, Stengers et Polkinghorne. Les trois hommes se trouvaient au milieu d’une conversation animée. Olson les accueillit avec une question : « Avez-vous vécu des manifestations synchrones depuis ce jour-là? »
Ce jour-là… Le jour où tout avait changé, ce moment-pivot marqueur d’un avant et d’un après incommensurables. Ce jour où Édouard avait péri, et était revenu à la vie; ce jour où Olson était sorti de sa catatonie, non seulement en bonne santé, mais libéré de cet engrenage cassé qui lui avait empoisonné l’existence.
« Non, pas de manifestation, dit Félicia. Et vous? 
— C’est ce dont nous discutions, répondit Polkinghorne. On dirait qu’elles ont cessé. Comme si le destin avait atteint son aboutissement. Comme si l’Univers nous avait guidés jusqu’à ce jour-là. Et maintenant que nous sommes arrivés à destination, il n’a plus besoin de nous envoyer de signaux. »
Stengers se lança dans une description des changements qu’il avait perçus dans sa pratique depuis ce jour-là. Il avait l’impression que le monde ne résistait presque plus aux effets de ses procédés, rendant caduques certaines complexités. « Je vous prédis que, d’ici quelques années, notre pratique se résumera à de simples trucs. Les rituels longs et laborieux seront bientôt une affaire du passé! »
Pénélope se joignit à leur petit groupe en roulant des yeux. « Je ne sais pas quelle mouche a piqué Avramopoulos », chuchota-t-elle en arrivant. Elle réussissait à rendre glamour sa robe noire, pourtant des plus modestes. « Avant, c’est à peine s’il reconnaissait mon existence; maintenant, il ne me lâche plus. » Elle lança un regard à la sauvette dans sa direction. Il avait acculé Mandeville dans un coin, et, à en juger par son expression, il s’était mis en mode charme. « Je crois que le départ de Derek l’a affecté plus qu’il ne veut l’admettre.
— Bien fait pour lui, dit Félicia. Je n’ai jamais compris ce que Derek lui trouvait en premier lieu. » Personne ne connaissait les détails de leur rupture. Les spéculations allaient de bon train; Avramopoulos, fidèle à son habitude, esquivait les questions et déniait l’existence du moindre problème. 
Édouard laissa les autres papoter pour s’approcher du cercueil où reposait Gordon, l’air paisible, les mains croisées sur le ventre, l’anneau de sa panoplie brillant à son doigt. Le thanatologue avait recomposé son visage troué par le feu de Saint-Elme.
Édouard avait côtoyé cet homme, mais l’avait-il vraiment connu? En raison de son apparition dans le cadre de La magie révélée, tout le monde présumait qu’il s’était retrouvé sous le joug de Harré. L’opinion unanime le dépeignait comme une victime, et non comme un collabo. Mais Édouard ne pouvait négliger à quel point son attitude avait changé, bien avant la petite Joute fatidique… Il ne connaîtrait sans doute jamais le fond de cette histoire.
Il se recueillit en silence. Légitime défense ou pas, Édouard se sentait profondément coupable de sa mort.

Le cercueil fut fermé et amené au cimetière adjacent. Latour s’était fait inhumer à Paris, comme il l’avait indiqué dans son testament; les frères Van Haecht parlaient quant à eux de faire construire un monument à leur père, à défaut de pouvoir lui offrir une sépulture. Gordon, dont on ne connaissait pas les dernières volontés, allait être mis en terre dans sa ville d’adoption, le dernier repos d’un homme sans racines.
La procession funèbre se fit sous un ciel gris qui promettait une averse. Le groupe avait décliné les services d’un aumônier pour cette partie du cérémonial; chacun se replia sur ses propres pensées pendant la mise en terre. Ozzy en profita pour venir se poser l’épaule d’Édouard sans crailler, contrairement à son habitude. Avait-il compris la solennité du moment?
Le silence introspectif fut brisé par Avramopoulos. Une fois le cercueil abaissé, il sortit une flasque de la poche de son veston. « Gordon aimait humer l’odeur du scotch, plus encore que le boire », dit-il en levant le contenant vers le ciel. « À ta santé, vieux frère. » Il la vida ensuite dans la fosse.
Au même moment, une goutte tomba sur la joue d’Édouard. Puis une autre, et une autre encore, jusqu’à ce que le doux bruissement de l’averse sur l’herbe se fasse entendre dans toutes les directions.
« Non, non, non, dit Félicia. Ça ne convient pas du tout. Gordon mérite mieux. » Devant le regard interloqué des autres, elle s’accroupit et étala un peu de la terre qui allait bientôt combler la fosse. Du bout du doigt, elle traça quatre symboles, puis elle pointa le dernier. « Visualisez celui-là », dit-elle. Elle retourna aux côtés d’Édouard et glissa une main un peu sablonneuse dans la sienne. Elle prit celle de Polkinghorne, à sa gauche, qui prit celle d’Avramopoulos, qui prit celle d’Arie… Édouard tendit à sienne à Olson, et ainsi de suite, jusqu’à ce que le cercle soit complété. Les yeux fermés, ils se concentrèrent sur le symbole tracé par Félicia…
…jusqu’à ce qu’ils ressentent sur leur peau la douce chaleur du soleil. Ils ouvrirent les yeux : un arc-en-ciel décorait la grisaille de l’horizon.

dimanche 6 août 2017

Le Nœud Gordien, épisode 482 : Embuscade

Quatre heures du matin : la nuit s’achevait, même si le matin demeurait loin. Le quartier à vocation commerciale prenait, à cette heure, des allures de désert. Deux figures noires s’y trouvaient néanmoins. Elles longeaient les murs menant à la grande porte du 5450, boulevard La Rochelle, en veillant à esquiver les lampadaires. Une fois à destination, l’un des deux tira une clé de sa poche et la glissa dans l’ouverture. « Ah! Les cons! Ils n’ont pas changé la serrure!
— Chut!, dit l’autre.
— Mais y’a personne ici!
— Ferme ta gueule quand même! As-tu le mot de passe? »
Asjen fouilla ses poches avec une inquiétude croissante. « Ne me dis pas que tu as oublié le papier? »
Il fut soulagé de le trouver dans sa poche d’en arrière. « Ben non. Évidemment. T’es prêt? Si vis pacem, para bellum. »
Aart tourna la clé et tira la porte pendant qu’Asjen retenait son souffle. Pas d’alarme, pas d’explosion : Arie leur avait fourni la bonne information.
Le seul éclairage du rez-de-chaussée provenait de l’extérieur, mais Asjen avait passé assez de temps à y faire le pied de grue pour pouvoir s’orienter dans le noir total. Sans réfléchir, il se dirigea vers l’ascenseur. Son frère l’agrippa par le collet. « On monte par l’escalier, imbécile! Veux-tu alerter toute la bâtisse? »
Grommelant qu’il le savait, qu’il était pas con, Asjen emboîta le pas à son frère. « Pourquoi père ne nous a pas donné des instructions aussi précises que l’autre fois?
— Paraît que nos ennemis ont brouillé ses visions du futur… »
Haletant, entre le quatrième et le cinquième étage, Asjen demanda : « Tu le savais, toi, qu’il voyait le futur?
— Fais ce qu’on te dit, ne pose pas de questions. »
Les mots créèrent une détente instantanée chez Asjen. Gordon les lui répétait chaque fois qu’il lui donnait une pilule jaune au pouvoir orgasmique. Ça, c’était mieux que l’alcool, que l’herbe, mieux que la porno. Le souvenir de ce plaisir dissipa tous ses doutes. On lui avait demandé de capturer un Maître, il allait capturer un Maître, point à la ligne. Je fais ce qu’on me dit, je ne pose pas de questions.
Le cinquième n’avait pas changé depuis leur départ précipité de l’Agora. Un rai sous la porte indiquait leur destination. Ils entrèrent sans frapper.
Leur frère somnolait dans son fauteuil roulant. Il sursauta. « Bon Dieu, Arie, t’as vraiment un air de merde. » Les traits tirés, il avait perdu beaucoup de poids. Sa barbe, blonde et peu fournie, donnait l’impression qu’un rideau de toiles d’araignées lui pendait du menton.
« Qu’est-ce qui s’est passé avec toi?, demanda Aart en refermant la porte derrière lui.
— Il se passe que ma famille est partie en vadrouille en me laissant derrière », répondit-il d’une voix rauque.
Oups. La compulsion s’accommodait mal des pauses, même pour l’hygiène ou l’alimentation. La possibilité que personne n’ait pris le relais après leur départ ne lui avait jamais même traversé l’esprit.
« Alors, demanda Aart, est-elle là?
— Oui.
— Seule?
— Absolument.
— Comment le sais-tu? Tu dormais!
— Personne ne va et vient à cette heure, répondit-il, agacé. Vous la trouverez dans le laboratoire, au troisième.
— On va lui faire regretter de nous avoir trahis, dit Asjen. Oh que oui. » Arie parut consterné. « Quoi?
— Êtes-vous certains de faire les bonnes choses, pour les bonnes raisons?
— Ben oui. » Je fais ce qu’on me dit, je ne pose pas de questions. « Qu’est-ce que tu insinues? T’es avec nous ou contre nous?
— Calmez-vous, tous les deux, intervint Aart. Bien sûr qu’Arie est avec nous. Continue à nous tenir informés. Et surtout, fais gaffe! On revient te tirer d’ici bientôt!
— Papa va être tellement content de nous voir réunis, dit Asjen.
— Ouais. Papa », répondit Arie. Asjen s’expliquait mal ce ton railleur, mais il n’en dit rien, préférant éviter se faire encore rabrouer par son aîné.
Ils retournèrent à la cage d’escalier et descendirent au troisième. À travers le judas, ils virent la grande pièce plongée dans la pénombre. Une figure solitaire s’activait au fond, dans une sorte de cubicule faite de cloisons amovibles et de tableaux à roulette. Ils avaient de la veine : Mandeville leur tournait le dos, penchée sur sa table de travail. Ils allaient pouvoir la surprendre… Asjen espérait que le procédé inscrit sur la paume d’Aart fonctionne et leur évite le gâchis de la dernière fois…
Les frères se faufilèrent de l’autre côté de la porte sans qu’elle paraisse les avoir remarqués. Ils s’approchèrent comme des fauves, prêts à bondir.
Les lumières s’allumèrent d’un coup.
Ils restèrent pantois en voyant émerger de leur cachette derrière les panneaux Stengers, Polkinghorne, Avramopoulos, Lytvyn… Bref, l’Agora au grand complet les attendait de pied ferme. Certains brandissaient des armes à feu; Vasquez tenait un long couteau dans chaque main. C’était bien la première fois qu’il aurait préféré ne pas mater ce corps de déesse.
« Ne bougez pas », ordonna Mandeville. « Sinon, vous allez le regretter. »
Ils étaient cuits.
Asjen entendit dans son esprit la voix de Gordon, la même qui lui sommait d’obéir sans se poser de questions. Elle disait : Si vous êtes capturés, vous oublierez tout. Tout… Il sentit son esprit se vider comme une outre percée. Sa dernière pensée cohérente fut que ce vide n’était pas désagréable du tout.

dimanche 7 mai 2017

Le Nœud Gordien, épisode 469 : Tournures inattendues

Catherine passa le reste de l’après-midi le front collé à la fenêtre, torturée par l’incertitude.
Avait-elle agi trop vite en convoquant ses pairs en assemblée? Et si l’absence de Gordon et de Berthold s’expliquait, au final, par une raison des plus banales? Une partie de pêche en cette journée splendide, une virée au cinéma, un long procédé requérant toute leur attention… Il était facile d’imaginer de bonnes explications à leur silence.  
D’un autre côté… Berthold l’aurait prévenue de son absence. Et il lui aurait certainement signalé la perte de ses lunettes à la sortie de sa chambre. Son instinct continuait de sonner l’alarme, mais il fallait reconnaître que son caractère anxieux la déclenchait souvent à tort. Quel embarras, si l’un ou l’autre des Maîtres se présentait au concile traitant de leur disparition!
À dix-neuf heures, ils n’avaient toutefois pas refait surface. Par ailleurs, ils n’étaient pas les seuls à manquer à l’appel : seuls Olson, Vasquez, Stengers et Arie s’étaient déplacés. Le fils Van Haecht, encore en fauteuil roulant, répétait des mantras, les yeux mi-clos, toujours aux prises avec la compulsion qui le forçait à s’exercer sans répit.
Catherine allait déclarer l’ouverture du concile quand Félicia sortit de l’ascenseur. Elle était pâle – encore plus que d’habitude. Elle se faufila en silence entre les chaises vides pour s’installer au premier rang. Une fois assise, elle enfonça les mains sous les aisselles, comme si elle voulait réchauffer ses extrémités, malgré les 30 degrés à l’extérieur.
Avramopoulos arriva juste après, accompagné par Virkkunen et Polkinghorne. Connaissant le personnage, il avait dû calculer son retard pour que son entrée soit remarquée, sans pour autant manquer quoi que ce soit des échanges. Peut-être déçu de ne rien avoir interrompu, il s’assit nonchalamment en arrière, les bras croisés, l’air condescendant.
En quelques phrases, Mandeville décrivit la situation : Latour anormalement absent, ses lunettes retrouvées sur le sol de l’hôtel – Mandeville ne précisa pas que c’était devant sa chambre… Elle précisa ensuite que Gordon ne s’était pas présenté à son rendez-vous avec Félicia.
L’exposition de ses inquiétudes fut accueillie avec apathie. L’incertitude la tirailla à nouveau.
« Ce n’est que ça?, ricana Avramopoulos, méprisant. Tu convoques une rencontre d’urgence pour nous dire que Latour et Gordon ont mieux à faire que prendre les appels de bonnes femmes? Heureusement que j’ai décroché! Sinon tu aurais fait quoi? Ameuté la police? Les forces spéciales? Ou peut-être prévoyais-tu te planquer dans un bunker nucléaire, juste au cas où? Si jamais…
— Elle a raison de s’inquiéter, interrompit Lytvyn sans se retourner.
— Toi, personne ne t’a demandé ton avis, rétorqua-t-il. Je… »
Virkkunen signala à Avramopoulos de se taire; Mandeville fut surprise de le voir obéir. Elle ignorait la nature précise du lien qui unissait ces deux-là. On savait qu’ils étaient Maître et novice; on présumait qu’ils étaient amants. Le geste impérieux de celui qui était, en théorie, subordonné à l’autre, suggérait un rapport plus complexe qu’une simple hiérarchie.
Lytvyn se leva. Elle n’avait rien de son aplomb habituel. La jeune femme se tint en silence pendant un long moment, à chercher ses mots, avant de soupirer et lancer crûment : « Romuald Harré est vivant. Et dans La Cité. »
Une vague invisible balaya la pièce. À peu près tout le monde s’avança sur sa chaise; même Arie ouvrit les yeux et cessa ses incantations. « Félicia… Explique-toi, dit Polkinghorne.
— J’ai des raisons de croire que Harré a pris possession d’Arthur Van Haecht durant la petite Joute. »
Mandeville porta la main à sa bouche, sidérée. « C’était donc ça! », lança Olson. 
« Des raisons de croire, dit Avramopoulos sur un ton glacial. Aurais-tu l’amabilité de nous dire lesquelles? »
Félicia, piteuse comme jamais, dit : « Gordon et moi, nous avons tenté de communiquer avec l’impression de Harré. Les choses ont pris une tournure inattendue. 
— Une tournure inattendue! », rugit Avramopoulos. Il fondit sur Félicia et la gifla. « Imbécile! Insolente! Inconsciente! », cracha-il, accompagnant chaque épithète d’un nouveau coup. Félicia les encaissa sans chercher à s’en soustraire. À la troisième claque, elle se mit à sangloter.
Les pleurs sortirent Mandeville de sa stupéfaction : elle s’interposa. Avramopoulos, frustré dans son élan, leva la main comme pour la frapper, mais il eut le bon sens de s’en tenir à la menace. Il fit un pas en arrière en la fusillant du regard, le visage rougi par l’activité soudaine.
Félicia luttait tant bien que mal contre les pleurs qui la secouaient. Catherine en fut touchée. Force était de constater que la jeune femme avait su gagner son respect grâce à son intelligence et son talent; elle ne méritait pas pareille humiliation. Tournant le dos à Avramopoulos, Mandeville essuya ses pleurs avec ses doigts, comme une mère avec son enfant. Le geste, spontané et plein de sollicitude, eut tôt fait de la rendre mal à l’aise. Félicia, pour sa part, l’accueillit avec l’esquisse d’un sourire triste. Elle tira un mouchoir de sa poche et épongea ses yeux. On pouvait encore distinguer la marque des gifles imprimée sur sa joue. « Excusez-moi, dit-elle en reniflant.
— Ne t’en fais pas, dit Mandeville, tentée de la prendre dans ses bras pour mieux la consoler, effrayée à l’idée de le faire.
— Ce n’est pas que ça… Je pense que je suis encore en état de choc : je viens d’être victime d’une tentative de meurtre. Ça va aller, insista-t-elle en voyant Mandeville réagir. La cible était Tobin. Qui, par ailleurs, dit savoir où se trouve Harré.
— Tobin? Pourquoi n’est-il pas ici, alors?, demanda Mandeville.
— C’est l’autre problème, répondit Félicia en grimaçant.  
— Quoi encore?
— Il n'est pas celui que nous croyions... »

dimanche 9 avril 2017

Le Nœud Gordien, épisode 465 : Inquiète

Le tempérament anxieux de Catherine Mandeville l’empêchait de discerner ses inquiétudes légitimes de celles, génériques, qu’elle entretenait à propos d’à peu près tout.
Par exemple : la Joute, jeu de Maître ou danger insoupçonné? Parmi les Seize, elle était la seule qui n’avait jamais cessé de s’en méfier. Elle ne pouvait faire abstraction du fait que les autres jouaient avec des forces encore mal comprises, les mêmes qui avaient tué le grand Herman Schachter. Qui lui-même les avaient découvertes en suivant la trace d’un déséquilibré mental meurtrier…
Avait-elle eu tort ou raison? Pendant toutes ces années, elle s’était sans cesse remise en question. Était-elle folle de se priver volontairement de ce plaisir soi-disant exquis? Était-elle au contraire la voix de la raison, que personne n’écoutait?
Son anxiété compliquait également ses relations. Elle appréciait Berthold, mais elle détestait les malaises qui accompagnaient depuis toujours sa sexualité. Il lui arrivait de s’oublier durant les moments les plus passionnés, mais dès que la réalité reprenait ses droits, son complice devenait malgré lui le miroir de ses défaillances, de ses insuffisances, de sa laideur. Elle avait été reconnaissante, ce matin, qu’il parte en catimini, pendant qu’elle se douchait.
Elle fut toutefois surprise de trouver ses lunettes à la sortie de sa chambre. Elle présuma qu’une maladresse les lui avait fait échapper. Elle le lui signala par texto; s’il n’avait pas réalisé leur perte sur-le-champ, c’était un indice qu’il pouvait survivre sans elles.
Midi arriva sans qu’il ait répondu. Elle se mit à craindre qu’il ait décidé qu’il en avait assez d’elle. Sa raison lui rappelait qu’elle pouvait s’en réjouir, que leur relation n’était au final qu’une distraction; une partie d’elle considérait toutefois cette éventualité catastrophique. Son anxiété monta d’un cran.
Quatorze heures trente : son téléphone sonna enfin. Ce n’était toutefois pas Berthold, mais son apprenti, Isaac Stengers. L’adepte lui demanda s’il avait vu son Maître, qu’il ne s’était pas présenté à leur séance de travail hebdomadaire… du jamais-vu. Elle mentit, prétendant ne pas l’avoir croisé de la journée. Elle raccrocha; l’emprise du stress s’accentua encore.
Quinze heures quinze : elle se trouvait seule au troisième de l’Agora, dans un bâtiment presque vide, le front collé à la baie vitrée, espérant reconnaître la voiture de Berthold sur le boulevard en contrebas.
Quinze heures quarante : le ding de l’ascenseur retentit. Espoir déçu : Félicia Lytvyn en émergea. « Oh, c’est toi.
— Tu attendais quelqu’un?
— Latour, répondit-elle.
— Et moi, je cherche Gordon. Est-il passé par ici? 
— Pas que je sache. En fait, la dernière fois que je l’ai croisé, c’était lors de la petite Joute. À propos, est-ce qu’il s’en est bien remis? Avez-vous réussi à comprendre ce qui a cloché? » La jeune femme eut une réaction ambigüe. « Félicia, est-ce que tout va bien?
— Tout va à merveille », mentit-elle. Paicheler aurait trouvé cette réponse arrogante, et elle n’aurait pas manqué de rabattre le caquet de cette adepte impolie. Mais Mandeville était sensible à l’autre discours, celui que le corps de Lytvyn lui renvoyait. Ses épaules étaient crispées; ses bras, resserrés sur elle-même, comme si elle cherchait à se réchauffer; elle léchait la plaie sur sa lèvre à toutes les deux secondes… La jeune femme se débattait avec ses propres inquiétudes. Compte tenu son aplomb coutumier, le contraste n’en était que plus marqué.
Elle décida de ne pas insister et retourna son regard vers la rue.
« Tu l’attendais pour quelle heure?, demanda Lytvyn sur un ton qui se voulait léger.
— Nous n’avions pas rendez-vous. Je m’inquiète parce qu’apparemment, personne n’est capable de le rejoindre. »
Félicia pâlit significativement. « C’est pareil pour Gordon. »
Mandeville figea. « Quoi?
— Nous devions nous voir, mais il ne s’est pas présenté. Et il ne retourne pas mes appels non plus. Ça ne lui ressemble pas…
— Van Haecht, Gordon et Latour… La moitié des Maîtres, introuvables en même temps…
— Mon Dieu, dit Félicia. Ce n’est pas une coïncidence…
— Que veux-tu dire? »
— Il faut convoquer une assemblée d’urgence, dit Félicia.
— Tu as raison. Il faut tirer cela au clair.
— En fait, je… »
La porte vers l’escalier s’ouvrit soudainement; les deux femmes bondirent. C’était Karl. « Je vous dérange? », demanda-t-il sourire en coin, amusé par leur réaction de gazelles effarouchées.
« Non, non, répondit Catherine, le cœur battant.
— Félicia, dit le nouveau venu, est-ce que je peux te parler en privé?
— Heu, oui, bien entendu… »
D’un signe de la tête, Catherine lui donna son congé. « Je convoque les gens pour dix-neuf heures. Tiens-moi informée si tu apprends quelque chose » conclut-elle.
Félicia et Tobin repartirent par l’escalier; Catherine, pour sa part, entreprit de contacter tout le monde. Chaque fois qu’elle tomba sur une boîte vocale, l’anxiété qui lui nouait la gorge se resserra davantage.

dimanche 12 mars 2017

Le Nœud Gordien, épisode 461 : Dysphorie post-coïtale

Le rythme s’accéléra. Son souffle devint haletant; sa peau se couvrit de sueur. Ses mouvements devinrent moins intentionnels, plus brusques, plus animaux. Avec un gémissement, Berthold savoura la vague de plaisir qui naquit de son pelvis pour conquérir tout son être.
Il se laissa choir sur le corps nu de Catherine et couvrit son cou de baisers. Il se devait de profiter du moment : il se doutait bien qu’elle le gâcherait bientôt. Il ne lui en voulait pas : c’était plus fort qu’elle.
Il suffit d’un bref moment pour que sa prophétie se réalise. D’abord, Catherine remua, invitant Berthold à rouler à côté d’elle. Une minute plus tard, elle se tortillait comme si aucune position n’était confortable – ou que le lit de l’hôtel grouillait de fourmis – pour ensuite se désengager de leur étreinte et s’asseoir au bord du lit. Puis, elle se mit à faire non de la tête, avant de dire, comme chaque fois : « On ne devrait pas. Cette histoire ne mène nulle part.
— Et pourtant… Elle te ramène toujours dans mes bras… » Elle le caressa avec une expression ambivalente, mais ses réticences eurent tôt fait de revenir à la charge. Elle s’enfuit vers la salle de bain et verrouilla la porte derrière elle.
Latour ne comprenait pas pourquoi elle demeurait ainsi fermée. Elle ne pouvait nier leur attrait réciproque, remontant à leur toute première rencontre. Il avait fallu la mort de Paicheler pour qu’elle réponde enfin à ses avances. Il en déduisait que quelque chose entre Mandeville et celle qui l’avait formée expliquait ses réserves, quelque chose dont il ne parvenait pas à saisir la nature exacte. Était-ce une trahison que de vivre une idylle discrète? Si seulement Catherine acceptait de s’expliquer… Mais elle était fermée comme une huître. Il se trouvait condamné à attendre les occasions, ces rares moments d’intimité où il pouvait peler la gangue rigide dans laquelle Catherine vivait emmurée. Leurs caresses derrière des portes closes révélaient brièvement la femme en elle… Jusqu’à ce qu’elle redevienne comme d’habitude, prudente, sérieuse, anxieuse, névrotique. Leur dynamique le laissait perpétuellement assoiffé d’elle… Sa seule source de tendresse, une source par trop intermittente.
Il espérait qu’un jour, elle en vienne à assumer son jardin secret, qu’elle en fasse une partie de sa vie plutôt qu’un à côté qu’elle préférait nier le reste du temps. La douche se mit à couler dans la salle de bain; Latour se dit que ce jour n’était pas encore venu. Il se rhabilla, quelque peu amer, et quitta la chambre de Catherine.
Deux visages connus l’attendaient au détour du couloir. Aart et Asjen Van Haecht.
« Mais qu’est-ce que vous foutez là, vous deux? Ça fait des jours qu’on vous cherche partout… »
Les garçons ne répondirent pas. Ils avaient l’air surpris, indécis… Et menaçants?
Aart leva la main et prononça quelques syllabes. Latour put voir dans sa paume une série de symboles tracés à l’encre. Lorsqu’il comprit que le garçon était en train de conclure un procédé afin de l’assommer, il était trop tard.
En théorie, du moins. Rien ne se passa. L’expression des deux frères devint perplexe; Aart examina sa paume, les sourcils froncés. Pour une raison ou une autre, le procédé avait échoué.
Après un instant de stupéfaction, Latour prit ses jambes à son cou. Il n’eut pas le temps de gagner beaucoup d’avance. Asjen se précipita sur lui et le plaqua de dos, au niveau de la ceinture, comme un joueur de rugby. Latour trébucha et s’étala de tout son long. La chute fut si violente que ses lunettes tombèrent deux mètres plus loin. Asjen s’empressa de grimper dessus pour l’immobiliser.
« Qu’est-ce qu’on fait, là?, demanda ce dernier.
— Mais qu’est-ce que vous me voulez?, demanda Latour, de plus en plus paniqué.
— Assomme-le, dit Aart. »
Le jeune homme frappa Latour au visage, une fois, deux fois, trois fois, le laissant sonné… Mais conscient.
« Ça ne marche pas, s’exclama le jeune homme.
— Frappe plus fort!
— Je me suis fait mal aux poings!
— T’es vraiment un incapable.
— Si ton procédé avait fonctionné…
— Ce n’est pas ma faute. J’ai tout fait comme il faut. Il devait avoir une protection… » La tête de Latour tournait, ses oreilles bourdonnaient, le goût métallique du sang emplissait sa bouche… Quelque chose de solide roulait sur sa langue. Un fragment de dent? « Tiens-le bien : je vais l’étouffer. » Il aurait voulu lutter, mais il était incapable d’opposer quelque résistance. Tout au plus pouvait-il gémir faiblement. Il sentit les mains d’Aart enserrer son cou de plus en plus fermement.
« Attention de ne pas le tuer, dit Asjen.
— C’est juste ça qu’il mérite, le traître », répondit son frère.
De quoi parlaient-ils? Quelle mouche les avait piqués? Latour ne put pas obtenir de réponse, ou même poser la question. Son champ de vision se remplit de points noirs, comme une volée de papillons sortie de nulle part, puis sa conscience s’éteignit, sans qu’il ait la certitude qu’il se réveillerait plus tard.

dimanche 8 janvier 2017

Le Nœud Gordien, épisode 452 : Échaudée

« Qu’est-ce qui s’est passé?
— Qu’est-ce qu’il a dit?
— Écartez-vous!
— Est-ce qu’on a besoin d’une ambulance?
— Mais laissez-le parler! »
Félicia se trouvait dans l’œil du cyclone, immobile au milieu d’une tempête de mouvements et de paroles. Elle était stupéfaite, sans savoir si elle devait agir, incapable de déterminer comment agir.
Elle semblait être la seule à avoir compris ce mot que Gordon avait prononcé en pointant le père Van Haecht. Harré. Voulait-il dire que c’était Harré qui avait saboté la Joute? Ou qu’il avait possédé Van Haecht, comme son clin d’œil le laissait croire?
Si c’était bien Harré qui s’enfuyait par l’ascenseur, elle aurait dû se précipiter à sa suite, l’arrêter avant qu’il ne s’échappe.
Pourquoi, alors, demeurait-elle figée au milieu du brouhaha? Qu’était devenue la femme déterminée, courageuse, qui avait couru sans hésiter jusqu’au sommet du Hilltown en flammes?
C’était la témérité de cette femme qui l’avait conduite à outrepasser ses capacités. Une erreur qui avait failli lui être fatale.
Échaudée, elle se retrouva paralysée en ce moment crucial, à attendre que son Maître ait fini de s’époumoner, espérant qu’ensemble, ils sauraient quoi faire.
Alors que la toux de Gordon se calmait enfin, un « Non, non non! » paniqué retentit de l’autre côté de la pièce. C’était Daniel Olson, en train de s’arracher les cheveux à deux mains. « Pas encore! », ajouta-t-il avant de s’élancer vers l’escalier, ajoutant une couche de confusion à la scène. Interloqués, Vasquez et Polkinghorne se précipitèrent à sa suite.
Gordon réussit enfin à se remettre sur pied. Ses yeux larmoyants étaient injectés de sang; un filet de salive coulait de son menton. « Ça va, ça va aller, dit-il entre deux toussotements.
— Qu’est-ce qui vous est arrivé!?, demanda Latour.
— Je l’ignore, répondit Gordon d’une voix éraillée.
— Est-ce que je peux faire quelque chose?
— Merci, Berthold. Mais non. Je suis fatigué – la Joute m’a complètement drainé.
— Qui a gagné?, demanda Avramopoulos.
— Mais on s’en fout! », s’écria Félicia. Malaise.
« Je vous l’avais dit que ce procédé était dangereux, rappela Mandeville. Je dois vous examiner, Arthur et toi.
— Ce ne sera pas nécessaire, répondit Gordon.
— J’insiste.
— Plus tard. Pour l’instant, je dois me reposer. Félicia, amène-moi à ta chambre, s’il te plaît. »
Elle l’aida à marcher jusqu’à l’ascenseur. Elle appuya sur le bouton à répétition, mais les portes ne s’ouvrirent pas. Elle avait l’impression que tout le monde la regardait. « Serais-tu capable de prendre l’escalier? » Gordon acquiesça. Le temps de se rendre à son pied-à-terre, le Maître avait retrouvé une bonne part de sa contenance habituelle.
« Je ne suis pas folle? Tu as bien dit Harré? », demanda-t-elle dès que la porte fut refermée. Ils étaient seuls, mais elle ressentait tout de même le besoin de chuchoter.
Gordon hocha la tête, circonspect.
« Qu’est-ce que ça veut dire?
— Il a pris le contrôle de Van Haecht. »
La confirmation de ce qu’elle avait craint lui fit tourner la tête. Son cœur, sa respiration, le flot de ses pensées, tout s’accéléra. « Il faut avertir les autres, et vite!, dit-elle, la main sur la poignée de la porte.
— Non. C’est notre gâchis. C’est à nous de le réparer.
— Notre gâchis?
— N’en parle à personne, point à la ligne.
— Es-tu devenu inconscient, ou quoi? C’est de Harré dont il est question. Harré! En liberté! Dans La Cité!
— Ce n’est pas une suggestion, ou une discussion : c’est un ordre.
— Mais…
— Pas de mais. Tu as juré de m’obéir. Respecte ta promesse. » Son ton était dur, sans appel. « Laisse-moi. Reviens dans une demi-heure. Nous parlerons stratégie. » Gordon s’affaissa sur le matelas gonflable, puis il ferma les yeux.
Abasourdie, Félicia sortit sans rien dire.
Il fallait reconnaître que Gordon n’avait pas tort : c’était aussi son gâchis. Elle était la seule qui aurait pu empêcher Harré de s’enfuir. Au moment crucial, elle avait hésité. Elle se détestait de l’avoir laissé filer, de ne pas s’être ressaisie à temps, de ne pas avoir pris l’initiative d’ameuter toute l’assemblée.
Tout le tort créé par Harré serait sur sa conscience. Elle avait le devoir de lui mettre le grappin dessus. Mais comment?
Elle passa les minutes suivantes à échafauder un argumentaire pour convaincre Gordon d’avertir les autres. En cours de route, toutefois, elle eut une idée… Un moyen de débusquer Harré sans contrevenir à ses promesses.

dimanche 11 décembre 2016

Le Nœud Gordien, épisode 450 : La petite Joute, 2e partie

La porte de l’ascenseur s’ouvrit au troisième étage de l’Agora. Félicia sortit, Édouard resta derrière. « Tu ne viens pas?
— Je fais un bond au cinquième. Je parie que si je ne descends pas la machine à café, quelqu’un va me le reprocher.
— Ouais, quelqu’un. » Qui d’autre qu’Avramopoulos? Félicia aurait dû l’embrasser avant : maintenant, ils pouvaient être vus. Bien que leur relation soit un secret de polichinelle, d’un commun accord, ils préféraient encore la discrétion. Elle se contenta donc de lui sourire pendant que la porte se refermait; celui qu’il lui retourna parut inquiet, comme si c’était lui et non elle qui était appelé à se tenir au bord du cercle de Joute.
La tradition voulait que ce soit le jouteur avec l’avantage du terrain qui reçoive son adversaire. Dans le cadre de la petite Joute, les Maîtres s’étaient entendus pour s’affronter en territoire neutre.
La grande pièce du troisième était méconnaissable. Outre les chaises disposées en cercle au centre, tout l’ameublement usuel avait été empilé dans un coin, dissimulé derrière les tableaux à roulettes. L’arène de la Joute avait été tracée à même le sol, à l’encre plutôt qu’à la craie. On avait éteint les fluorescents; des cierges ajoutaient quelque peu à la lumière du jour qui filtrait par les fenêtres. Le sitar de Derek Virkkunen enrobait l’atmosphère de mélodies à la fois mystérieuses et solennelles.
Bien que Félicia soit plusieurs minutes en avance, la plupart des autres s’y trouvaient déjà. Polkinghorne papotait avec la plantureuse Vasquez. Le pauvre devait peser vingt kilos de moins qu’avant la mort de Hoshmand. Ses joues et son ventre avaient perdu de leur rondeur; il paraissait flotter dans ses vêtements. Elle fut heureuse de constater qu’il paraissait avoir retrouvé sa bonne humeur. Elle nota qu’Olson avait choisi un siège de l’autre côté du cercle, avec Latour et Stengers. C’était étrange : elle s’était toujours représenté le couple Olson-Vasquez comme une seule et même chose, une unité irréductible, mais en ce moment, ils semblaient déconnectés l’un de l’autre.
Avramopoulos se tenait seul dans son coin, le visage de marbre, concentré comme un athlète avant la compétition. Alors que les autres étaient en tenue civile, il avait opté pour sa toge pourpre et ses lauriers, peut-être pour rappeler son rang. Le vieux misogyne avait brûlé les ponts avec à peu près tout le monde. On spéculait depuis des jours à savoir qui serait son lieutenant. Félicia avait bien hâte au jour où elle se mesurerait à lui. Elle était convaincue que Team Gordon lui donnerait une bonne leçon – et si son Maître ne triomphait pas dans le cercle de Joute, elle prendrait un malin plaisir à lui montrer ce dont une femme était capable, quelle que soit la nature du défi.
Les trois frères Van Haecht avaient pris place à côté de leur père – l’adversaire de Gordon pour ce tour. Encore confiné à son fauteuil roulant, Arie continuait de croire qu’on trouverait bien un remède à ses problèmes de pieds, mais chaque succès ne s’avérait que temporaire : les marques du feu de Saint-Elme demeuraient inguérissables. Pauvre Gordon! Allait-il devoir porter ses marques au visage pour toujours?
Lorsqu’il s’était retrouvé handicapé à la suite du grand rituel, Arie avait eu l’idée qu’on le mette sous la coupe de la même compulsion qui avait propulsé la progression d’Édouard, question de tirer profit de sa convalescence. En ce moment même, il méditait, les yeux fermés, ses lèvres articulant un mantra. Alors qu’Édouard dépeignait cet épisode comme l’un des plus difficiles de sa vie, Arie, pour sa part, paraissait s’en sortir assez bien. Il est vrai que, contrairement à Édouard, il jouissait des soins attentifs de sa famille.
Félicia s’assit à la place que Gordon avait réservée à ses côtés. Elle le salua d’un mouvement de la tête. Comme un vieux couple, ils passaient tant de temps ensemble qu’ils n’avaient rien de nouveau à se dire.
Mandeville fut la dernière à arriver. Elle n’alla pas s’asseoir autour de l’arène : elle préféra garder ses distances, les bras croisés, la mâchoire serrée. Parmi les Maîtres, elle était seule à s’opposer à l’idée de Joute. Avait-elle même déjà assisté à un affrontement dans le passé?
La musique monta en crescendo avant de se taire brusquement. Le signal était donné : la Joute allait commencer. Latour et Avramopoulos s’avancèrent et échangèrent les paroles rituelles. Latour appela Isaac Stengers comme lieutenant. Avramopoulos créa la surprise en choisissant Polkinghorne. Le Maître balaya l’assistance du regard avec son sourire détestable, comme pour dire Vous voyez? Je gagne toujours, au final. Qu’avait-il promis à son lieutenant pour qu’il s’avance ainsi, tout sourire, pour rejoindre celui qui l’avait tant humilié par le passé? « Je gage qu’il a dû utiliser sa statuette », chuchota Félicia à l’oreille de Gordon, qui demeura impassible.
L’atmosphère électrique dans l’Agora rappelait celle d’un match de boxe, même si l’affrontement ne pouvait être que bref. Les adversaires entrèrent dans le ring; l’encre du cercle se mit à luire, les deux Maîtres furent traversés d’un frisson, puis ils exhalèrent en même temps.
L’assistance retint son souffle : qui avait gagné? Latour tendit la main à Avramopoulos. « Bien joué, chevalier. Lorsque j’ai vu que j’étais le dragon, j’ai tout de suite su que j’allais perdre. A-t-on jamais vu le monstre gagner? »
Avramopoulos haussa les épaules, comme si sa victoire allait de soi. Il se retourna vers Stengers. « Bon, voici le défi… »
L’expression décidée de Stengers se décomposa alors qu’il découvrit qu’il devait voler deux pièces d’art précolombien, exposées au Musée archéologique du complexe Les Muses. « Les pièces en question seront retournées à la fin du défi, n’est-ce pas?
— Quand tu gagneras à la Joute, rétorqua Avramopoulos, ce sera à toi de décider. Pour l’instant, garde tes questions pour toi. »
La réponse cinglante redonna son flegme à Stengers. Il accepta le défi avec aplomb. Les quatre hommes retournèrent s’asseoir.
L’anxiété de Félicia avait grimpé d’un cran. Comment se serait-elle acquittée du défi d’Avramopoulos? Et si Van Haecht concoctait un défi encore plus audacieux?
Gordon et son adversaire se levèrent à leur tour pour prendre place devant le cercle et échanger les paroles rituelles. Félicia sentit ses tripes se nouer lorsque son nom fut prononcé. Il faut que Gordon gagne. Réagir aux manœuvres d’Aart ne pourrait qu’être plus facile que l’inverse.
Gordon et Van Haecht pénétrèrent dans le cercle. Les caractères se mirent à chatoyer. Les dés étaient jetés…
Chose étrange : après cinq secondes, puis dix, l’affrontement n’était toujours pas conclu. Le phénomène était inédit : personne ne réagit, personne ne savait même s’il fallait réagir. Les symboles peints sur le sol brillèrent de plus en plus; étrangement, l’anneau de Gordon aussi. La teinte de la lueur vira au bleu, le même bleu que… « Le feu de Saint-Elme! »
Félicia abandonna le décorum pour se précipiter sur son sac à main, qu’elle renversa sans ménagement. Elle saisit son crayon-feutre, espérant avoir le temps de réaliser son truc, le procédé capable de disperser un trop-plein d’énergie radiesthésique. De l’autre côté de la pièce, Virkkunen avait déjà agrippé son sitar, animé de la même intention.
Sa lancée fut interrompue lorsqu’un claquement retentit dans l’espace, un coup de tonnerre sec plutôt que grondant. Une bourrasque venue de nulle part souffla tous les cierges. Avant que Félicia ou Derek n’ait pu agir, Gordon et Van Haecht s’écroulèrent. Tout le monde se précipita sur les deux Maîtres inconscients.
Il leur fallut d’interminables secondes pour rouvrir les yeux; Gordon fut secoué d’une quinte de toux si puissante que Félicia crut qu’il allait vomir. Van Haecht, de son côté, semblait en état de choc. Il avait les yeux écarquillés et la bouche tordue en un rictus effrayant. Il semblait chercher son air à coups de petites inspirations haletantes. Il pointa la sortie, l’urgence manifeste dans ses yeux. Ses fils agirent comme un seul homme : Arie se laissa tomber hors de son fauteuil roulant; Aart et Asjen l’y assirent au prix de quelques efforts. « Écartez-vous! », somma Aart en poussant le fauteuil vers l’ascenseur, déterminé à obéir à son père, à ne pas offrir sa faiblesse en spectacle une seconde de plus.
De son côté, Félicia aida Gordon à s’asseoir. « Qu’est-ce qui s’est passé? », demanda-t-elle. Le Maître tenta une réponse, mais sa toux irrépressible l’empêchait de l’exprimer chaque fois qu’il ouvrait la bouche. Il tenta sans succès de se remettre sur pied, seulement pour choir à nouveau dans les bras de Félicia. Il se mit à pointer à son tour l’ascenseur.
Elle regarda dans la direction qu’il pointait juste à temps pour voir les portes se refermer. Au tout dernier instant, le père Van Haecht cligna de l’œil dans leur direction. Un spasme ou un geste intentionnel?
Félicia retourna son attention vers Gordon. À chaque essai, ses râles gagnèrent en intelligibilité, jusqu’à ce qu’elle saisisse enfin le mot qu’il cherchait désespérément à prononcer…
« Harré! » 

dimanche 14 août 2016

Le Nœud Gordien, épisode 433 : Les règles du jeu

Tous les Maîtres et les adeptes confirmés de La Cité étaient enfin réunis dans la salle commune du troisième. Il régnait sur l’assemblée une atmosphère joyeuse, badine; on aurait dit une classe d’école lors du dernier jour avant les vacances.
« Votre attention, s’il vous plaît! », dit Latour en guise d’ouverture. Il lui fallut quelque temps pour avoir l’attention de tout le monde. « Maintenant que nous avons traité des sujets les plus urgents, il est temps de nous pencher vers un autre dossier. Vous savez duquel je parle, n’est-ce pas? »
La Joute. Maintenant que les tensions avec les Trois du Terminus étaient résolues, maintenant que le niveau de l’énergie radiesthésique de La Cité était redevenu normal, ils avaient le loisir de se divertir de la façon la plus sophistiquée qui soit. Voilà pourquoi tout le monde était de bonne humeur. Enfin, tout le monde sauf Mandeville, comme toujours méfiante face à tout ce qui touchait le créneau…
« Vu que nous sommes tous dans la même ville, la Joute traditionnelle n’a pas de sens. C’est pourquoi je vous suggère aujourd’hui une version modifiée du jeu. Je remercie tous ceux qui ont contribué à ma réflexion au cours des derniers jours, par leurs commentaires et leurs suggestions… Alors voilà : je propose de réduire la Joute à l’échelle de La Cité. »
Latour révéla la carte de la ville qu’ils avaient préparée, un autre exemplaire de celle sur laquelle ils avaient planifié le grand rituel. « J’ai partitionné la ville en sept quartiers majeurs : le Centre, le Nord, l’Est, l’Ouest, la banlieue nord, la Petite-Méditerranée, la Rive-Sud et la zone portuaire. Le Centre-Sud n’a pas été inclus, pour des raisons que je n’ai pas besoin de vous expliquer…Donc, comme dans la grande Joute, le tour commencera par une déclaration contre le Maître qui possède le quartier. Les Maîtres disputeront leur Joute dans le cercle, et le gagnant aura le droit de lancer un défi au perdant. Celui-ci désignera alors un lieutenant…
— Un seul?, demanda le père Van Haecht.
— Oui, un seul. Le lieutenant aura deux semaines pour le relever. »
Les autres réagirent : c’était la plus grande différence avec la version traditionnelle. « Deux semaines, ce n’est pas beaucoup, dit Aart.
— C’est juste, mais vu la plus petite échelle du jeu – un quartier plutôt qu’une ville –, les défis devraient l’être également. La contrainte du temps rendra sans doute leur accomplissement plus intéressant.
— Cela ne rendra pas le jeu bien plus captivant, maugréa Avramopoulos. À moins que le lieutenant du gagnant ait le droit de contrecarrer l’autre… »
Son commentaire suscita une vague d’excitation. Il tenait peut-être quelque chose…
« C’est une bonne idée, nous pourrons la considérer. Il faut également garder en tête que cela offre l’avantage notable de permettre aux Maîtres de jouer un tour aux deux semaines, plutôt qu’attendre Dieu sait combien de temps…
— Tobin a dit que le niveau d’énergie radiesthésique demeurait supérieur à ce à quoi nous sommes habitués, rappela Mandeville. Avez-vous une idée des effets que cela peut avoir sur vos confrontations? »
Latour n’y avait même pas pensé. « Alors oui, euh, en principe, la variation est trop mineure pour qu’elle se répercute sur le procédé. » Mandeville n’était pas dupe, et elle affichait son incrédulité sans fard. Latour devait se préparer à une longue conversation privée…
Avramopoulos prit la parole. « Si madame a fini de nous régaler avec ses inquiétudes… Qu’en est-il de la grande Joute? Je ne veux pas perdre mes acquis ailleurs dans le monde. De plus, Gordon et moi étions entre deux rounds de la nôtre, dans La Cité… J’étais en bonne position de gagner.
— Pfff, dit Gordon. Les rires fusèrent.
— Je propose que nous suspendions la grande Joute, reprit Latour, pour quelque temps du moins. Nous pourrons juger dans quelle mesure la Joute locale sera compatible avec la grande. Il ne nous reste plus qu’à déterminer qui contrôle les quartiers, et nous serons prêts à commencer. Qu’en dites-vous? »
C’était clair : la réception était positive. Tout le monde avait hâte de s’y mettre. « La partie commencera dimanche prochain. Et que le meilleur gagne! »
Tout le monde applaudit – encore une fois, à l’exception de Mandeville.
Alors que les gens s’apprêtaient à se lever, Olson dit : « J’aurais quelque chose à ajouter. Sur un autre sujet…
— Oui, oui, bien sûr. » Latour lui céda la tribune, perplexe.
L’Américain réfléchit un instant, puis il se lança. « Il y a un siècle, la purge de Harré a appris aux survivants qu’il valait mieux qu’ils soient éparpillés, afin de sauvegarder leurs trésors de connaissance en cas de désastre. Paradoxalement, cela a rendu plus difficile leur transmission. Les temps ont changé; voyez comment, ensemble, nous avons fait face à la crise. » Olson s’ébroua comme un cheval. Le mouvement, brusque et inattendu, surprit tout le monde, mais il continua sans excuse ni explications. « En cours de route, nous avons choisi cet édifice comme quartier général. Mais je crois qu’en cours de route, il est devenu bien plus. Un espace de travail, un milieu de vie… L’aviez-vous réalisé? Nous avons fondé la première école depuis le sanctuaire de Zurich. Et je crois que nous pouvons bénéficier qu’elle continue à exister. »
Olson mettait le doigt sur quelque chose. « Une place publique qui nous appartient tous… Un lieu d’échange, de recherche, de partage. Une agora, bref. »
Le visage d’Olson s’illumina. « Oui. Notre Agora. » Olson se remit à applaudir frénétiquement; son enthousiasme gagna vite les autres.
Latour avait l’impression de vivre un moment historique. Où en seraient-ils si, par exemple, Kuhn avait eu la même idée, trente ans auparavant? C’était décidément un pas dans la bonne direction.
Si certains entretenaient des réserves quant à cette initiative, personne ne les mentionna. Latour vit cette rare unanimité comme un bon augure pour la suite de leur nouvelle alliance.

dimanche 20 mars 2016

Le Noeud Gordien, épisode 412 : Mesquin, 3e partie

Avramopoulos s’emmerdait un peu.
Il avait proposé d’accompagner Derek Virkkunen, qui était toujours à la recherche d’un nouveau site pour son futur projet artistique qui devait prendre la forme d’une installation urbaine. Il valait mieux s’éloigner du Centre-Sud, dangereux de diverses façons…
Ses prospections l’avaient amené dans le même quartier où Avramopoulos avait aménagé ses catacombes. Derek était complètement absorbé par une rangée d’entrepôts de taille modeste. Avramopoulos n’avait aucune idée de ce qui se passait dans la tête de l’artiste, mais il ne doutait pas de sa capacité à transformer cet endroit des plus ordinaires en quelque chose de merveilleux.
Un son électronique vint déranger la contemplation de Derek. Avramopoulos soupira. Comme il détestait ces appareils! Plus personne ne semblait capable de passer une minute sans jeter un coup d’œil à son téléphone. Pas même Derek…
« Urgence au QG. Il va falloir continuer une autre fois… 
— En route, alors », répondit Avramopoulos, content de passer à autre chose. « J’espère que ce ne sera pas pour rien… »

La nouvelle tomba comme une tonne de briques, de la bouche de la jeune Lytvyn. « Gordon a été arrêté à l’aéroport, à notre arrivée. Des reporters étaient sur place. Il est possible que son image circule déjà…
— Sous quel prétexte? », demanda Van Haecht.
« Trafic et production de drogues », répondit Latour. Un ange passa; tout le monde était abasourdi. Sauf Avramopoulos, bien entendu. Deux ans auparavant, avant même qu’il ne déclare sa présence dans La Cité, il avait espionné les faits et geste de Gordon avec beaucoup d’attention… Enfin, pas directement : c’était Hoshmand qui avait découvert le petit hobby de Gordon. À ce jour, toutefois, Avramopoulos n’avait pas encore réussi à comprendre en vue de quoi. Ce n’était certainement pas pour arrondir ses fins de mois qu’il avait mis l’Orgasmik en circulation…
Gordon, Gordon… Dans quoi es-tu allé te fourrer, par ta maladresse?
« Qu’est-ce qui te fait sourire comme cela? » Il fallut un instant à Avramopoulos pour comprendre que c’était à lui que la blondasse s’adressait.
« Qu’est-ce que c’est que cette question? Je sourirai quand je voudrai!
— Qui sourit face au malheur des autres?
— Oh, je ne doute pas que tu rirais bien si c’était moi qui étais à sa place… »
Lytvyn signifia son incrédulité avec une mimique brusque, dramatique, exaspérée. « Tout le monde ici a été surpris d’apprendre les chefs accusations. Tout le monde… Sauf toi. »
Avramopoulos ricana devant cette connerie. Il n’aurait jamais dû permettre à Polkinghorne de lui enseigner quoi que ce soit. Son rire figea toutefois lorsqu’il remarqua que les autres s’étaient tournés vers lui, les sourcils froncés, le regard aiguisé… « Quoi? Vous ne la prenez pas au sérieux, tout de même? »
Le silence fut éloquent.
« C’est vrai que tu as réagi étrangement », dit Mandeville d’une voix incertaine.
Ces damnées pétasses. Elles faisaient front commun, ou quoi? Avramopoulos sentit l’indignation gronder en lui. « Eh bien, si j’avais eu quelque chose à me reprocher, ne croyez-vous pas que j’aurais été capable de cacher mon jeu? » Il se maudit dès que les paroles eurent quitté ses lèvres. Si j’étais coupable, je ferais mieux n’était pas la meilleure défense.
 « Allez mon vieux », dit Latour, « dis-nous que ce n’est pas toi qui est derrière cette histoire, et nous allons te croire…
— Je ne devrais pas avoir besoin de vous le dire! », explosa-t-il. Il se leva si énergiquement que sa chaise tomba à la renverse. « Et vous laissez cette impertinente m’insulter devant tout le monde? La belle affaire! J’exige qu’on me respecte! » Son coup de colère avait balayé le concile d’un vent de malaise. Tant mieux. Il n’avait pas terminé…
« Ceux qui vous ont précédé auraient honte de vous voir… Vous pensez reconstruire l’école de Munich simplement parce que vous logez au même endroit? Laissez-moi vous le dire, une fois pour toutes : vous n’arrivez pas à la cheville des gens du Collège, ou des Seize d’antan. Vous croyez que le Grand Œuvre fait de vous des grands hommes? La vérité, c’est que vous êtes tous des êtres mesquins. Méprisables. Il est temps que je vous montre ce dont est capable un Maître. Un vrai. » Il fit signe à Derek et à Polkinghorne. « Allons-y. »
L’artiste lui emboîta le pas, mais l’autre resta de marbre. Les bras croisés, les lèvres pincées, il regardait droit devant lui. Il ajoute l’insulte à l’injure, après tout ce que j’ai fait pour lui. J’en ai fini avec lui. C’est un sot et un ingrat, rien de plus.
Il marcha vers l’ascenseur avec une lenteur solennelle. La rage ne bouillait plus en lui; elle avait été remplacée par quelque chose de glacial, d’implacable. Il était temps de laisser derrière ces minables et leurs enfantillages : il avait cette histoire d’accusations et de journalistes à régler. À propos…
« Où est Gauss?
— Je ne l’ai pas vu au QG depuis quelques jours », répondit Derek.
« Trouve-le. Je vais avoir besoin de lui… »

dimanche 29 novembre 2015

Le Noeud Gordien, épisode 398 : Faire le pont, 1re partie

 Une certaine méfiance avait régné tout au long des pourparlers, sans cesse nourrie par les commentaires d’un Avramopoulos qui n’arrivait pas à digérer qu’on fasse la paix avec les héritiers de l’anathème. Olson – comme la plupart des autres – préférait croire Tobin, selon qui l’autre partie était sincère dans sa volonté de discuter… Donc d’en arriver à un accord qui serait bénéfique à tous.
La confiance n’excluait pas une certaine mesure de prudence. À en croire les récits à leur sujet, les Trois qui avaient pris en charge le Terminus étaient capables de tout sur leur territoire, là où la menace d’un contrecoup privait les Seize de leur arsenal. Loin des Cercles de Harré, la situation était inversée. Trouver un terrain neutre s’était avéré problématique, jusqu’à ce que la prospection d’Olson et Pénélope trouve une piste intéressante.
Après des heures de mesures sous la pluie battante, ils avaient trouvé un secteur susceptible de désavantager également les deux partis. Il s’agissait d’un pont ferroviaire, à l’est du Centre-Sud, où Olson avait calculé que l’énergie radiesthésique serait insuffisante pour nourrir les prouesses des Trois. L’énergie demeurait toutefois trop turbulente pour tenter les procédés classiques impunément.
Il avait été convenu que le face-à-face aurait lieu au milieu du pont. Au signal donné par Karl Tobin, l’un des Trois, accompagné d’un auxiliaire s’il le désirait, s’engagerait par le nord jusqu’au milieu de la rivière; pendant ce temps, les deux représentant des Seize iraient à leur rencontre.
Les initiés, réunis en concile, n’avaient plus qu’une chose à décider : qui, parmi les Seize, allait être choisi comme émissaire. Au fil des rencontres répétées, le décorum des premiers conciles avait été remplacé par une atmosphère de palabres où chaque Maître y allait de son opinion.
Avramopoulos parla le premier : « C’est à Gordon que la tâche devrait revenir. Lui qui s’est toujours empressé à défendre les actions de sa précieuse Tricane, il aurait été logique qu’il répare ses pots cassés. 
— Il nous a dit de ne pas attendre son retour d’Europe pour aller de l’avant avec la rencontre », rappela Mandeville.
« Quel heureux hasard », dit Avramopoulos, moqueur.
« Tu es de mauvaise foi », dit Latour. « Ce n’est pas parce que tu es terrorisé que Gordon…
— Terrorisé, moi? Et pas toi, j’imagine? Eh bien! Pourquoi tu ne vas pas les rencontrer? »
Latour ne répondit pas.
Olson jeta un coup d’œil à Pénélope. Ils se connaissaient si bien qu’il n’eut pas besoin de verbaliser sa question pour qu’elle la comprenne. Personne ne semble intéressé à se porter volontaire. Et nous?
Un mouvement d’épaule, un sourcil haussé… Sa réponse muette était on ne peut plus claire. T’attendais-tu à autre chose de leur part? Alors, qu’est-ce que tu attends?
« Je me porte volontaire comme émissaire », déclara Olson.
« Et moi comme auxiliaire », dit Asjen Van Haecht, à la surprise générale.
Good man. « J’apprécie ton offre, mais je préférerais que ce soit Vasquez. Nous sommes habitués à travailler ensemble…
— …cela peut nous avantager durant une négociation.
— …et chaque avantage peut s’avérer crucial. »
Asjen haussa les épaules et se cala sur sa chaise.
« La question est donc réglée », conclut Latour.
« Vous verrez », dit Avramopoulos. « Ça ne sera pas long que vous verrez que tout ça, c’est une erreur. Une grave erreur. Nous n’avons pas fini de regretter ce qui commence maintenant. Oh, je vais rire en vous rappelant que je vous l’avais dit, sans que personne ne m’écoute… »

dimanche 9 août 2015

Le Nœud Gordien, épisode 382 : Pourparlers, 3e partie

« Et puis? », demanda Asjen van Haecht. « T’en es-tu sorti? »
Sa question stupide en fit sourire plusieurs. Son père leva les yeux au ciel. « Je veux dire : comment t’en es-tu sorti? 
— Pendant que Djo me traînait vers la ruelle », continua Tobin, « je n’avais aucune marge de manœuvre. À la distance où y se trouvait, l’attaquer ou me sauver, ça aurait donné le même résultat : une balle dans la tête. Je commençais à me dire que ma deuxième vie allait être encore plus courte que ma première. »
Tobin marqua une pause. Ils étaient tous pendus à ses lèvres. « Et puis?
— Eh bien, mes amis, un miracle est arrivé! Un gars est apparu à côté de nous et a dit à Djo d’arrêter.
— Qui, ça?
— Apparu comment? »
Tobin leva les mains pour faire taire les questions qui fusaient de toute part. « Un certain Martin. À peu près mon âge, barbu, cheveux blancs. C’est l’un de leurs chefs. Et quand je dis apparu, c’est vraiment ça : une seconde il n’était pas là, la seconde d’après il était devant nous.
— Le truc de Hoshmand », dit Avramopoulos comme un maître d’école.
« Le truc de Hoshmand, c’est ce qui fait que personne ne vous remarque tant que vous restez tranquilles, c’est ça? » Il en avait lui-même bénéficié le jour où… Le jour de sa mort. Il toussa pour dissimuler un frisson de malaise. « Non, c’était différent. Il est apparu, bang! Tout d’un coup.
— N’importe quoi », lança Avramopoulos.
« T’étais-tu là? » Il allait ajouter le jeune. Étonnant de penser que l’esprit de ce gamin était déjà vieux il y a cent ans. Jeune ou vieux, Tobin le trouvait désagréable sur toute la ligne. Il était de la pire espèce : poltron et arrogant. Une face à fesser d’dans.
« Laisse-le parler », dit la superbe blonde au deuxième rang. Celle-là, elle tombait dans ses goûts. À voir la façon qu’elle avait de le regarder, il avait l’impression qu’elle n’était pas indifférente, non plus. Avramopoulos allait rétorquer, mais Olson posa une main sur son épaule. Il s’en dégagea d’un mouvement brusque, mais n’ajouta rien.
« Donc, le gars qui est apparu a dit à Djo d’arrêter. Il a dit à tout le monde qui j’étais réellement. Ils m’ont fait entrer dans le Terminus, mais je pouvais voir qu’ils étaient encore méfiants. »
Mitch – Mike – ne l’avait pas quitté des yeux, secoué par cette découverte pour le moins inattendue. Tobin devinait que son neveu ne demandait qu’à croire la révélation de Martin, mais qu’il n’était pas pour autant prêt à abaisser sa garde.
« J’ai pu parler à leurs trois chefs. Il y avait le gars qui était apparu, un autre qui devait être celui que Gauss et Lytvyn ont croisé dans les tunnels, et une fille asiatique qui doit encore se faire demander ses cartes pour acheter de la bière. Ils étaient tous bizarres… Sourire weird. Yeux ronds. J’ai déballé tout ce que vous vouliez leur dire… Les faveurs, la trêve, le respect des cinq principes… Tout ça, là. »
Les Maîtres se tenaient au bout de leur chaise. « Et puis? », demanda le petit Français aux airs d’intellectuel au premier rang.
« Ils ont dit non, les trois en même temps. » Plusieurs membres de l’auditoire laissèrent échapper le souffle qu’ils avaient retenu jusque-là, donnant l’impression d’un affaissement généralisé.
Leur déconfiture amusa Tobin. « Attendez! C’est pas fini! » Si Avramopoulos avait eu de la difficulté à avaler l’apparition soudaine du type, il allait s’étouffer avec celle-là… « Il y avait une poupée qui traînait là… Une vieille poupée d’enfant, avec des yeux en boutons, genre… Eh ben après qu’ils aient dit non, la poupée s’est levée. Debout. » Il marqua une nouvelle pause. Il put s’empêcher d’éclater de rire, mais pas de sourire face à leurs expressions éberluées ou incrédules. « La poupée a marché jusqu’à moi. Elle a tendu les bras vers moi comme un petit bébé. Je ne savais pas trop quoi faire… Je l’ai prise, et elle m’a fait un gros câlin. Vous auriez dû voir la face des gens là-bas… En fait, ils avaient à peu près le même air que vous autres! »
Étrangement, cette fois, personne ne crut bon de remettre sa parole en question. « Je ne sais pas ce que représente cette poupée pour eux, mais ils sont revenus sur leur décision. Ils ont dit qu’ils allaient devoir réfléchir sur votre proposition. Et peut-être ouvrir le dialogue. En attendant, ils ont dit qu’ils allaient tolérer le statu quo, à condition qu’aucun de vous ne pénètre dans le Centre-Sud. 
— C’est déjà un début », dit Mandeville. « Mais comment dialoguer si nous ne pouvons pas les approcher? 
— J’ai dit que vous étiez barrés du quartier. Pas moi... Ils me veulent comme middle man. Je dois retourner les voir après-demain. » Ce fut au tour de Tobin de retenir son souffle. Les réactions furent diverses, pas trop négatives. La plupart semblaient enclins à prendre la balle au bond. « C’est tout? », demanda Olson.
« C’est tout. »
Le concile fut levé sans que la date du prochain ne soit fixée d’avance. Les initiés retournèrent vaquer à leurs activités quotidiennes.
Tobin avait omis de mentionner dans son récit sa rencontre inopinée avec son neveu.
Ou que les trois chefs voyaient dans cette poupée la manifestation de Tricane.
Gordon et Lytvyn étaient bien gentils de l’avoir ramené à la vie, mais ils n’avaient rien fait pour gagner sa loyauté. Et les Seize encore moins. S’ils pensaient qu’il allait se satisfaire du rôle de sous-fifre, ils rêvaient en couleur.
Le middle man n’est pas toujours pile au milieu de la balance. Tobin avait décidé de quel côté glisser…

dimanche 12 juillet 2015

Le Nœud Gordien, épisode 378 : Pourparlers, 1re partie

Après la cohue des préparatifs pour le grand rituel, le troisième étage du 5450 semblait anormalement calme, avec une atmosphère de salon funéraire.
On avait aménagé un coin pour le concile. Des chaises avaient été disposées en demi-cercle, traçant le contour d’une estrade virtuelle. Les Maîtres étaient assis au premier rang, leurs lieutenants derrière – Vasquez, Stengers, Polkinghorne, Arie Van Haecht, ce dernier toujours en chaise roulante. Félicia alla s’asseoir avec eux. Tous les autres, incluant Virkkunen et un type qu’Édouard n’avait jamais vu auparavant, se trouvaient sur la dernière rangée. C’est là qu’Édouard prit place, entre l’inconnu et d’Asjen Van Haecht.
Avramopoulos se leva. Il avait une expression si rébarbative qu’on aurait dit qu’il venait de croquer un citron pourri. Il déclara le concile ouvert et donna la parole à Félicia.
Une fois à l’avant, elle raconta les découvertes des derniers jours : l’esprit de Hill dans son grenier, la possession d’Édouard, le réveil en Argentine, le mystérieux couloir qui reliait La Plata à Kiev… Et l’hypothèse plausible qu’un autre soit connecté à La Cité.
Édouard connaissait déjà l’histoire pour l’avoir vécue; son attention dériva vite sur Félicia elle-même plutôt que sur ce qu’elle disait. Elle le rendait un peu gaga… Elle était jolie, elle parlait bien, il pouvait imaginer son corps nu sous ses vêtements… Il voulait qu’elle le touche, qu’elle lui agrippe encore les fesses comme ce matin… Qu’ils se retrouvent enfin seuls dans un lit sans que personne ne soit endormi, malade, possédé, transporté dans un autre pays, et quoi encore?
Si c’était cela pour elle, une relation pas trop compliquée, il avait de la difficulté à imaginer les autres…
Il se tendait à chaque fois que Félicia prononçait son nom. Elle mentionna au passage qu’elle et lui se côtoyaient, comme une chose qui ne méritait pas qu’on s’y arrête. Cela n’empêcha pas la mention de susciter certaines réactions… Pénélope lui décrocha un clin d’œil avec un sourire coquin, et Asjen Van Haecht le foudroya du regard. Le jeune homme entretenait-il des espoirs envers Félicia?
C’est toutefois Avramopoulos qu’Édouard observa le plus attentivement. Il craignait le pire, qu’il le houspille devant tout le monde, qu’il l’expulse de leur groupe – en prenant soin d’effacer ses souvenirs, bien sûr –, ou même qu’il s’en prenne à Félicia… Son expression, déjà renfrognée, ne changea pas. Loin de le rasséréner, Édouard se mit à craindre cette eau dormante dont les proverbes disaient depuis des siècles de se méfier.
Un malaise traversa l’assistance lorsqu’elle en arriva aux couloirs… Le passage de La Plata à Kiev. Le jeune homme avec trop de cheveux blancs capable de lire dans leurs pensées. Son message menaçant… Et surtout, le fait qu’il ait transporté Félicia et Édouard jusqu’à la place de la Vieille-Gare, comme s’il avait utilisé un simple truc. Édouard soutint sans ciller les regards des initiés qui le scrutaient, peut-être à la recherche d’un indice capable de confirmer ou infirmer les affirmations de Félicia.
Tout le monde se mit à parler en même temps dès qu’elle conclut son exposé. Arie Van Haecht lui posa une question qu’il n’entendit pas, ses mots couverts par le brouhaha.
Daniel Olson se leva. Sa prestance de rock star suffit à attirer l’attention de tout le monde et à calmer le chahut. Il regarda Édouard droit dans les yeux. « As-tu quelque chose à ajouter à ce récit?
— Non. Elle l’a raconté tel que nous l’avons vécu. Mais une chose que Lytvyn n’a pas mentionnée m’intrigue… Qu’est devenu Hill après qu’il ait cessé de me posséder? »
Latour leva le doigt. « Je vois trois possibilités. Une, il est toujours avec toi, mais inactif ou impuissant. Deux, sans ancrage, sa conscience s’est dissipée et la mort l’a rattrapé. Trois, il est demeuré lié à la maison où tu l’as trouvé, et sa conscience y est retournée après coup… »
Mandeville leva le doigt à son tour, mais Avramopoulos s’imposa à sa place. « Qu’importe ce qui s’est passé avec ce damné Disciple! Suis-je le seul à réaliser ce qui importe réellement? On vient de nous déclarer la guerre! Qui sont-ils pour oser nous dire quoi faire ou ne pas faire!
— C’est ton acharnement à chercher la bagarre qui a tué Hoshmand… », dit Polkinghorne.
« Et Espinosa », renchérit Félicia.
Avramopoulos balaya ces interventions du revers de la main. L’attitude du Maître vint agiter la colère et l’indignation qu’Édouard ressentait à son endroit, et qu’il continuait à refouler tant bien que mal.
Polkinghorne continua. « …et ces initiés semblent encore plus puissants que l’anathème… 
— C’est quoi, l’amathène? », chuchota l’inconnu à l’oreille d’Édouard.
« Chut », répondit-il un peu sèchement, concentré sur le débat.
« Raison de plus : il n’en sont que plus menaçants », rétorqua Avramopoulos. « Nous devons nous débarrasser d’eux avant qu’ils se débarrassent de nous…
— Qu’est-ce qu’il peut être borné! », cracha Polkinghorne, excédé.
Avramopoulos ouvrit la bouche, mais il n’eut pas le temps de parler avant que Mandeville s’exclame : « S’ils peuvent lire nos pensées, à même nos têtes, comment pourrons-nous nous opposer à eux? Comment savoir s’ils ne sont pas en train de nous espionner en ce moment même? 
— Nous trouverons bien un moyen », répondit Avramopoulos, qui ne paraissait pas si convaincu…
Le silence régna sur l’assemblée pendant un lourd moment. C’est Virkkunen qui le brisa. « Il serait préférable de leur proposer une trêve… » Tout le monde se tourna vers lui. « Tricane a été nommée anathème parce qu’elle a enfreint nos lois. Elle était tout de même l’une des nôtres. Peut-être qu’elle a enseigné nos traditions à ses initiés. Peut-être qu’ils seraient au moins disposés à respecter celle-là… Deux faveurs pour une trêve. »
L’inconnu avait sursauté à la mention de Tricane. Il leva la main pour parler. Latour l’ignora pour demander à l’artiste : « Qui va aller leur proposer? Toi?
— Il n’en est pas question! », dit Avramopoulos, ignorant le voisin d’Édouard.
« Est-ce que l’idée de la trêve peut au moins être considérée? », demanda Mandeville.
« Si nous allons dans cette direction, il nous faudra choisir un émissaire », dit Latour en remontant ses lunettes sur son nez.
— Une chose est sûre : ce ne sera pas Derek! Je…
— Allez-vous m’écouter, hostie de calice! » Le silence fut. « Bon! C’est mieux. J’vais y aller, moi, parler à votre monde. Vu que c’est Tricane qui m’a initié moi aussi… Ça va me donner une chance.
— Ça peut être très dangereux », dit Gordon. « Nous ignorons ce dont ils sont capables…
— Ils ont une dent contre vous autres. Pas contre moi. Pis ils auront beau fouiller dans ma tête, ils ne trouveront pas grand-chose de dérangeant… »
Les Maîtres se consultèrent du regard. Édouard devinant qu’en d’autres circonstances, ils n’auraient jamais confié pareille mission à un simple initié. Mais il pouvait lire la peur dans leur visage… Ils acquiescèrent finalement. « Je vais m’occuper de préparer Tobin pour cette mission », dit Gordon.
Tobin? Félicia lui avait parlé de son exploit, mais Édouard n’avait pas réalisé qu’il était assis à côté du revenant…
« J’aimerais y participer également », dit Olson.
« C’est donc entendu », conclut Avramopoulos, soulagé. « Le prochain concile aura lieu dans une semaine, ici, à la même heure. Bonne chance. »
Alors que l’assemblée se dispersait, Félicia le rejoignit. « As-tu quelque chose de prévu?
— Hum, non, pas vraiment…
— As-tu envie de m’accompagner chez moi? »
Son cœur s’accéléra. « Je ne dirais pas non… 
— Je suis curieuse de voir si Hill est encore dans le grenier…
— Oh. D’accord. » Il lui emboîta le pas en cachant sa déception.

dimanche 18 janvier 2015

Le Nœud Gordien, épisode 353 : Drainé

La minute requise pour passer de la voiture au 5450, boulevard La Rochelle suffit pour tremper Gordon, Stengers et Lytvyn jusqu’à la moelle. L’orage qui avait éclaté durant le rituel continuait à déverser des pluies torrentielles; la foudre grondait de façon presque continue.
Les communications avec les autres équipes n’avaient pas rapporté d’autres incidents notables; les derniers messages envoyés par Avramopoulos – sans doute par l’entremise de Gauss, le vieux Maître dédaignant autant les technologies que les tâches ingrates – laissaient entendre qu’il était temps de passer aux célébrations. 
 Ne m’attendez pas », dit Gordon aux autres une fois rentrés. « Je vous rejoins dans un instant. »
Après que les deux adeptes dégoulinants aient disparu dans l’ascenseur, Gordon continua jusqu’à la petite salle d’eau située tout au fond de l’édifice. La pièce exigüe et mal éclairée ne contenait qu’un lavabo, une toilette et un miroir.
Chaque éclaboussure de feu bleu qui avait touché son complet l’avait brûlé de part en part… Le terme brûlé était inexact : le tissu n’était pas noirci, il n’avait pas pris feu; il était disparu, tout bonnement. Plus inquiétant encore, c’était aussi vrai de sa chair. Ses bras et son torse portaient une série de petites concavités. La blessure avait cessé de faire mal en quelques secondes : la chair manquante ne souffrait plus. La frontière entre la zone affectée et le reste demeurait lisse comme si elle avait été cautérisée. Gordon n’avait pas encore osé regarder son visage, là où aucun vêtement n’avait pu éponger la mystérieuse substance…
Gordon alluma la lumière et leva les yeux.
Il avait craint le pire, la réalité n’était pas si catastrophique. Quelques éclaboussures avaient bien touché son visage; la plus importante avait creusé un cratère au-dessus d’un sourcil, une marque grosse comme une pièce de monnaie. Une demi-douzaine d’autres cicatrices étaient clairsemées un peu partout, beaucoup moins larges que celle sur son front.
Son visage n’avait jamais tant changé depuis qu’il avait accompli le Grand Œuvre…
Ruisselant, les cheveux plaqués contre son crâne, la peau trouée… Gordon se sentait vieux, usé. Une rage issue d’un sentiment flou d’injustice, d’impuissance, grondait quelque part en lui, mais le germe de cette colère refusait de croître, étouffé par sa lassitude. De toute façon, contre qui aurait-il pu diriger sa colère? Leur rituel avait rencontré un imprévu… Une erreur de préparation? Une ingérence externe? Un phénomène encore inconnu déclenché par un procédé inédit? Il n’en avait cure… ni l’envie, ni la force de spéculer là-dessus.
En tâtant les cicatrices, il ne ressentait rien – ni douleur, ni chaleur, ni pression.
Gordon soupira et renvoya la pièce dans la pénombre.
C’est sur une ambiance festive que les portes s’ouvrirent au troisième. Une rangée de bouteilles de champagne couvrait l’un des postes de travail. Les membres des cinq groupes étaient agglutinés autour; on papotait, on riait, on buvait comme dans une soirée mondaine. Personne ne semblait se soucier que leur entreprise était au mieux un succès partiel dont la portée n’avait pas encore été mesurée. Plusieurs têtes se tournèrent vers lui, saluant son arrivée avec un sourire.
Catherine Mandeville prit une flûte de champagne et alla à sa rencontre. Son expression avenante se métamorphosa lorsqu’elle s’approcha assez pour distinguer son visage ravagé.  « Oh, Gordon. Je suis désolée.
— Ça ira », répondit-il en prenant la coupe.
« Le pauvre Arie Van Haecht a été gravement brûlé aux pieds par le feu bleu. Au moins, il ne souffre pas… Il récupère dans les dortoirs… Olson pense qu’il sera capable de le soigner. S’il peut le faire pour lui, il peut sans doute…
— Oui, oui. » Il n’avait nulle envie de parler de ses blessures. Il voulut changer de sujet, mais il ne trouva rien de mieux que demander : « Ça s’est bien passé pour vous? »
Mandeville eut l’air embarrassée un instant. « Assez, oui. Du feu est apparu sur le plancher, mais il est vite disparu. »
Il y avait anguille sous roche : c’était évident que Mandeville lui avait dit une demi-vérité. En d’autres circonstances, Gordon aurait essayé de creuser les tenants et les aboutissants de cette dissimulation, mais pour tout dire, il s’en foutait un peu.
« Le fait que trois groupes sur cinq ont vécu un contrecoup me porte à croire que ce n’était pas la zone qui réagissait, comme elle l’aurait fait pour un rituel trop proche du Cercle… Il y a quelque chose à comprendre là-dedans… Je ne peux pas m’empêcher de me demander quoi… »
Gordon haussa les épaules. « Nous trouverons bien. » Il vida son verre d’un trait. Lui qui buvait rarement, il fut presque surpris de la facilité du passage de l’alcool dans son gosier. Il laissa Mandeville derrière pour aller remplir son verre. Il garda les yeux sur les bouteilles, dans un effort pour ne pas voir les réactions des gens à ses blessures.
Il vida son deuxième verre comme le premier. Une chaleur, pas désagréable du tout, monta à son visage. Il le savait trop bien, la voie de l’ivresse conduisait vers un cul-de-sac qui ne servirait qu’à mieux souligner le trou qu’il portait au fond de son âme, le vide laissé par l’extase parfaite qu’il avait connue une seule fois. Il remplit un troisième verre, sourd aux rires et aux blablas échangés autour de lui.
Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent à nouveau; une Félicia transformée en sortit. Elle portait une belle robe blanche, des talons hauts et un sac à main assortis. Ses cheveux étaient encore mouillés, mais bien coiffés. Elle s’avança vers le groupe avec un sourire triomphant, le regard posé sur Vasquez, dont la crinière d’ordinaire somptueuse avait été fort malmenée par l’orage.
Gordon alla à sa rencontre. « Je peux te parler un instant?
— Je prendrais un verre, d’abord…
— Maintenant. » Il en avait marre d’attendre, de remettre à plus tard, de placer ses pions…
Félicia jeta un coup d’œil en direction du groupe, peut-être déçue de voir sa grande entrée interrompue. Elle suivit Gordon jusqu’à un coin de la grande salle.
L’orage ne s’était en rien amenuisé; le vent abattait des rideaux de pluie sur les grandes vitrines.
« Je veux que tu testes ton urne dès que possible. »
Félicia grimaça, comme si elle avait mordu dans un citron. « Nous devrions relaxer un peu… Depuis le temps des fêtes que je travaille d’arrache-pied sur mon dispositif deux point zéro, puis sur ce rituel… Et puis, je fais face aux mêmes problèmes : avec le feu bleu qui apparaît ici et là, je ne suis pas sûre que le Centre est sécuritaire pour réaliser mon procédé…
— Essaie-le sur quelqu’un d’autre que ton père, alors. Par exemple, tu m’as dit avoir retrouvé l’impression de Karl Tobin, à Grandeville. Aucun Cercle de Harré à des kilomètres…
— Oui, je…
— Si tu fais ton test d’ici quarante-huit heures, je t’offre une faveur. »
Félicia réfléchit en silence un moment. « Quarante-huit heures… J’accepte à condition qu’on n’en parle plus du reste de la soirée. Et que le décompte commence demain matin. Midi. Demain midi.
— Marché conclu », dit Gordon.

dimanche 30 novembre 2014

Le Nœud Gordien, épisode 348 : Drainer le Cercle, 6e partie

Asjen Van Haecht passa la tête dans l’espace-cuisine où Édouard jouait au marmiton. « T’es demandé au troisième! 
— Pourquoi?
— Ne pose pas de question! », dit-il en s’en allant.
Édouard était le seul initié en-dessous d’Asjen dans la hiérarchie. Le dernier fils Van Haecht ne manquait pas une occasion d’exercer son autorité sur lui. Édouard s’essuya les mains et descendit au troisième.
Les Maîtres et leur entourage avaient quitté leurs postes de travail pour se masser autour de celui d’Avramopoulos. Un bref calcul lui montra que tous les initiés s’y trouvaient, même Polkinghorne. Celui-ci s’était fait discret après sa prise de bec publique.
Édouard ignorait la nature précise des travaux de chacun, mais il avait ressenti la montée d’une certaine fébrilité au cours des dernières quarante-huit heures, peut-être parce que le projet était sur le point d’aboutir; à voir l’expression des gens autour de lui, il devina que c’était maintenant chose faite.
« Tout le monde est là », dit Avramopoulos en remarquant l’arrivée d’Édouard. Les conversations se turent. « Les préparatifs sont complétés », déclara-t-il ensuite. « Nous sommes prêts à passer à l’action. » Quelques applaudissements se firent entendre; Avramopoulos les fit taire d’un mouvement de la main. « Il est trop tôt pour se réjouir. Même si nous avons préparé le rituel avec minutie, l’exécution présente certains défis. Personne ne devrait oublier que si nous accomplissons le procédé trop près du Cercle de Harré, un contrecoup dévastateur est presque assuré. Et s’il est trop loin, l’effet souhaité sera amoindri au point d’échouer à le drainer. »
Un coup d’œil d’Avramopoulos à Olson lui indiqua que c’était à son tour de prendre la parole. Il fit un pas en avant en balayant l’assistance du regard. « Latour et moi sommes arrivés à une conclusion claire : l’effet du rituel sera optimal si nous nous dispersons sur plusieurs sites plutôt que tous travailler à partir d’un seul.
Édouard remarqua Van Haecht faire la moue et Mandeville s’agiter, plus encore que d’ordinaire. Ceux-là auraient préféré un rituel centralisé.
Olson fit un signe à Pénélope. Elle alla fixa une carte de La Cité au tableau. La zone empoisonnée avait été jaunie au crayon marqueur. Édouard n’avait pas réalisé son envergure : elle débordait largement du Centre-Sud. Avramopoulos marqua au feutre cinq points autour de la zone. « Selon nos calculs, cinq équipes disposées en pentacle représente probablement la configuration optimale…
— Probablement!? », cracha Mandeville. Elle sursauta, comme si son exclamation l’avait elle-même surprise. Elle lissa ses vêtements à deux mains, le visage rougissant à vue d’œil. Elle continua toutefois avec beaucoup plus d’aplomb que son langage non verbal pouvait le laisser présager. « Vous continuez à jouer avec des forces qui vous dépassent! Avez-vous oublié l’explosion du Hilltown? »
Le visage d’Avramopoulos devint un masque de dédain. « C’était l’anathème qui… 
— Que ce soit l’anathème ou Paicheler elle-même qui ait causé le contrecoup, quelle importance? Vous passez à côté de l’essentiel : l’explosion du Hilltown a été causée par une seule personne. Et si, plutôt qu’être canalisée, l’énergie radiesthésique s’embrase et vous pète au visage… Quelles seront les conséquences pour vous? Pour ceux dans le Cercle? »
Un silence malaisé s’ensuivit. Avramopoulos bouillait, les poings serrés.
Félicia toussota. Les regards se tournèrent vers elle. « Personne ne savait que le Hilltown se trouvait dans la zone radiesthésique… Ce procédé est très différent. De un, nous serons en marge du Cercle. De deux, ma contribution au projet est un nouveau procédé capable de disperser l’énergie avant que le contrecoup n’apparaisse. »
Mandeville semblait se débattre avec elle-même pour trouver quoi répondre à cela.
« Catherine », dit Gordon d’une voix douce, « nous avons pris tous les moyens pour diminuer les risques. Si nous ne faisons rien, d’autres innocents risquent d’être terrassés par l’énergie empoisonnée, sans que la médecine ne puisse faire quoi que ce soit pour eux… » Mandeville semblait tendue comme la corde d’un arc, son expression affolée. Édouard avait l’impression qu’il aurait suffi d’un son soudain ou d’un mouvement brusque pour qu’elle détale comme un lapin. « Nous avons besoin de toi. Penses-y, Catherine… Qu’est-ce que Madeleine aurait voulu? »
Édouard présuma que cette Madeleine était le prénom de Paicheler, la victime du Hilltown. Les yeux de Mandeville s’embuèrent; ses lèvres tremblantes peinaient à retenir un sanglot. Édouard aurait cru la chose impossible, mais l’expression de dédain d’Avramopoulos s’accentua encore. L’émotion ne dura qu’un instant, après quoi Mandeville se ressaisit. « D’accord. 
— Poursuivons », hissa Avramopoulos.
Les Maîtres discutèrent ensuite des détails de l’exécution du rituel, prévu pour minuit le lendemain, après quoi l’assemblée se dispersa. La constitution des cinq équipes ne se fit pas sans heurts. Édouard ne put s’empêcher de s’interroger sur la capacité de ces gens à agir en coordination. Et de se demander si les craintes de Mandeville n’avaient pas été balayées un peu trop vite…