dimanche 31 mars 2013

Les fées de Cottingley

Encore une fois, l'épisode de cette semaine fait référence à un phénomène qui a été longtemps jugé inexpliqué:  les photographies des Fées de Cottingley.


La page Wikipédia sur le sujet m'apparaît assez complète, au cas où vous voudriez en apprendre davantage sur cette histoire.

   

Étrangement, l'article ne présente pas les cinq photos en question. 



C'est pourquoi je les ai incluses dans ce message!


(elles sont toutes accessibles via la version anglaise de l'article Wikipédia).




Le Noeud Gordien, épisode 263 : Le visage de la silhouette

Après toutes ces semaines  englouties à enquêter, spéculer, comploter, à s’entraîner jusqu’à frôler la folie, passer du temps avec Alice et Jessica offrait un moment de pure allégresse, un véritable répit dans la mouvance de la dernière année. Dès qu’il avait pris leur main dans les siennes, elles l’avaient forcé à revenir sur terre et abandonner cette mission qui l’obsédait. Des activités aussi simples qu’aller jusqu’à chez lui, partager un repas ou les faire rire lui donnait une satisfaction qui dépassait tout ce qu’il avait vécu récemment.
Elles prirent grand soin de lui raconter tous les détails de leur nouvelle année scolaire. Une fois adultes, elles ne conserveraient qu’un souvenir diffus de leur enseignante ou de leur classe, mais présentement, c’était l’un des pivots autour duquel leur petit monde tournait. Après la collation et le bain, Édouard offrit de leur lire une histoire; Alice refusa, soutenant qu’elle était trop vieille pour ça. Cependant, lorsqu’Édouard se mit à leur raconter l’histoire des fées de Cottingley qui se trouvait dans Les mystères de l’inexpliqué, Alice fut aussi captivée que sa petite sœur.
Il s’agissait d’une série de cinq photos prises par deux jeunes filles au début des années 1900. Elles avaient créé un certain engouement à l’époque; Arthur Conan Doyle, le célèbre auteur des histoires de Sherlock Holmes, les avait même déclarées authentiques. De l’aveu tardif des protagonistes de cette affaire – plusieurs années après la parution du volume – les photos étaient des trucages, mais Édouard se garda de le mentionner à ses filles, content de les voir si émerveillées.
Lorsqu’il les envoya au lit, dans le silence de son appartement crade, Édouard se débattit avec deux pensées. La première était que s’il s’était ennuyé à ce point de ses filles, elles ressentaient sans doute la même chose, probablement avec encore plus d’intensité. La séparation de leurs parents et le déménagement avait dû être difficiles pour elles… Et lui, que faisait-il pendant ce temps? Il filait des gens louches, il sortait dans des clubs, il passait des semaines entières au chalet… Bon, tout cela n’était peut-être pas une partie de plaisir, mais pendant tout ce temps, ses filles grandissaient sans leur père… Alice glissait vers la préadolescence… Jessica suivrait peu après…
La seconde pensée était la conséquence douloureuse de la première. Je suis un mauvais père. Comme le sien l’avait été pour lui. Pourtant, il s’était juré…
Après une bonne heure à ressasser ces deux idées, Édouard commença à pressentir la fin des effets de la poudre que Gordon lui avait prescrite. Il avait considéré laisser ses effets disparaître pour travailler quelques heures. Il décida plutôt d’en reprendre immédiatement, se coucher tôt et dormir tranquille. Il allait pouvoir ainsi offrir à ses filles une présence de qualité le lendemain matin et jusqu’à ce qu’elles soient rendues à l’école.
Il finissait à peine de tousser – la poudre était libératrice, mais combien irritante – lorsqu’on sonna à sa porte.
C’était en soi une surprise : les gens de son entourage tendaient à s’annoncer avant chaque visite. Il supposa que c’était Geneviève – après tout, elle travaillait non loin – mais un coup d’œil à travers le judas démentit son hypothèse : c’était plutôt une femme inconnue. Il ouvrit la porte, sans toutefois détacher une chaînette de sûreté.
« Oui? », fit-il, faute de meilleure entrée en matière. À travers l’entrebâillement, il put mieux la détailler : mi-vingtaine, blonde, manteau blanc à la mode… Elle se tenait devant la porte, les pieds joints et les mains derrière le dos avec un grand sourire d’écolière malicieuse.
« Édouard Gauss?
— On se connaît?
— Nous avons des amis communs. Est-ce que je peux entrer?
— Quels amis?
— J’arrive de chez Geneviève », dit-elle en souriant toujours un peu trop. « Moi, c’est Félicia. 
— Je ne me souviens pas qu’elle m’ait parlé d’une Félicia. Vous vous êtes connues comment?
— C’est moi qui ai acheté votre maison sur la rue Hill. Je l’ai rencontrée quelques fois, mais c’est mon notaire qui s’est occupé de la paperasse. En fait, avant ce soir, je n’avais pas compris que elle et toi, vous… » Elle fit un mouvement des mains pour compenser le mot qu’elle ne trouvait pas – à moins qu’elle ne veuille le prononcer – sans doute une variation sur étiez ensemble.
Édouard hésita un peu, mais il jugea que la visiteuse ne devait pas être trop dangereuse. Il fit glisser la chaînette et la laissa entrer. « Il ne faut pas parler trop fort : mes enfants dorment dans la pièce d’à côté et l’isolation est très mauvaise. » Il lui montra la table, mais elle ne s’assit pas. Elle prit plutôt le volume des Mystères de l’inexpliqué qui traînait là et le feuilleta sans le regarder.
« En fait, lorsque je parlais d’amis communs », chuchota-t-elle, « je ne parlais pas de Geneviève.
— Qui, alors?
— Des gens… spéciaux. Par exemple, à qui tu dois la faveur d’être en vie ». Édouard se raidit; elle continua à sourire. « Je suis initiée, moi aussi.
— Étais-tu là durant mon initiation?
— Oui. Belle cérémonie. À la mienne, ça n’était que mon maître et moi. »
Je le savais que l’initié-mystère avait une silhouette de femme! « Tu as dit que tu t’appelais comment?
— Félicia. Lytvyn. »
La fille de l’ex-caïd de La Cité était donc une sorcière… Claude n’allait pas y croire. Et si son père l’avait été aussi? Sa domination sans précédent sur la ville prenait alors un tout autre sens. « Enchanté », dit-il en lui tendant la main. Elle la lui serra avant de lui toucher le bras d’un geste à mi-chemin entre la familiarité et la caresse. Édouard tressaillit malgré lui.
« Tu ne m’as pas encore dit pourquoi tu étais allée voir Geneviève… »
Félicia soupira. « Elle n’était pas très réceptive, mais au moins, elle a mentionné ton nom, alors… Il n’y a pas de façon facile de le dire, mais au moins le fait que tu sois un initié facilite de beaucoup les choses. Allons-y sans détour. Ta fille…
— Quoi, ma fille? Qu’est-ce qu’elle a?
— Pas de panique… Je pense que je sais ce qui ne va pas avec elle.
— Pour commencer, qui t’a dit que…
— Je pense qu’elle est possédée par l’esprit d’un mort. Voilà. »
Édouard n’avait jamais eu le bec si bien cloué de toute sa vie.

dimanche 24 mars 2013

Le Noeud Gordien, épisode 262 : Prêt, pas prêt

Claude passa la main dans ses cheveux. Alex pouvait deviner ce qu’il avait en tête : il pouvait concéder qu’une bande d’hypnotiseurs de grand talent sévissait en ville, mais l’idée d’une conspiration d’alchimistes tout droit sortie du Moyen-âge était plus difficile à avaler.
« De l’alchimie… De l’astrologie? On est rendu loin de l’hypnose…
— Claude », dit Édouard, « c’est plus que juste de l’hypnose. Faire oublier à Alex ou moi que nous essayons d’entrer chez Gordon, peut-être. Créer des impulsions folles ou des blocages, passe encore. Mais j’ai quand même eu une putain de conversation à travers un miroir!
— Pour le miroir comme pour le reste, c’est peut-être une suggestion hypnotique…
— Non », dit Alex. « Pour commencer, j’écoute toutes les rencontres d’Édouard avec ses professeurs. Je n’ai jamais entendu quoi que ce soit qui ressemble à de l’hypnose, rien du genre tu dors ou tu ne te souviendras de rien. Mais surtout… Ozzy.  
— Quoi, Ozzy? J’ai entendu parler de corneilles trouvées hors du nid puis apprivoisées bien avant elle… Qu’Édouard soit tombé dessus en suivant son instinct, c’est une sacrée coïncidence, mais ça ne prouve rien!
— Je voulais dire : Édouard est capable de savoir dans quelle direction elle se trouve.
— C’est vrai? »
Édouard acquiesça. « Il suffit que je me concentre un peu. Et c’est encore plus clair après que j’aie fait mes exercices… »
Un long silence s’ensuivit pendant lequel les trois hommes observèrent la corneille voler ou sautiller d’un bout à l’autre de l’appartement. « Ok », dit finalement Claude. « Admettons. Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait?
— Tu devrais t’exercer toi aussi.
— Moi! Vraiment! Un instant… aussi?
— Oui. Alex a commencé presque en même temps que moi… 
— Moins intensément, il faut dire. À propos… » C’était le moment qu’il attendait pour dévoiler sa surprise. Il alla chercher le cartable sous son lit pour l’offrir à Claude.
« Qu’est-ce que c’est?
— J’ai retranscrit et mis de l’ordre dans les leçons enregistrées. Voilà le résultat. Introduction à la magie, niveau débutant!
— Wow! Beau travail! », dit Édouard.
Claude ne semblait pas si convaincu. « Comment faire pour apprendre? Comment savoir si j’ai le potentiel? » Son ton montrait qu’il refusait de prendre l’idée au sérieux.
« Gordon m’a dit que tout découlait de l’effort et de la pratique », dit Édouard, « mais qu’en plus de la détermination, la réflexion et la créativité différencient les initiés des véritables maîtres. Il a aussi dit que personne avant moi n’avait pensé à accélérer le processus. Dans leur tête, on y arrivait au bout d’un long mûrissement. Le fait que j’aie avancé si vite en quelques mois est un indice que c’est avant tout une question d’heures investies.
— Bref, personne ne naît virtuose », dit Alex.
Claude répondit : « Je ne me vois pas me mettre à méditer une heure ou deux par jour…
— Donc, tu ne penses pas t’y mettre? »
Claude exhala longuement. « Je peux essayer, mais je ne pense pas que je me rende loin. 
— Parfait! », dit Édouard.
« Tout cela ne répond pas à ma question… Qu’est-ce qu’on fait maintenant? »
Édouard prit une expression sérieuse. « Vous savez que mon but final est de monter un dossier assez solide pour rendre tout ça public. Vous savez aussi que Gordon me supporte là-dedans… Mais lors de notre dernière rencontre, il m’a fait jurer de ne pas passer à l’acte avant le bon moment.
— C’est-à-dire?
— Il ne m’a rien dit de plus. Mais ça m’a fait réfléchir et je ne comprends toujours pas. Qu’a-t-il à gagner en trahissant ses alliés en premier lieu? Il a parlé de revanche contre Avramopoulos, mais ça ne tient pas la route... Pourquoi avoir attendu jusqu’à maintenant? Qu’est-ce que ça change que je l’aide, s’il a déjà accès à toutes les preuves? Et maintenant qu’il m’a avec lui, que je suis prêt à l’aider, pourquoi attendre le bon moment?
— Et puis? Qu’est-ce que ça change? », demanda Alex.
« Lorsqu’une source anonyme vient filer un scoop aux médias, il fait toujours se demander qui va en profiter. Il y a toujours la possibilité qu’on se joue de nous, qu’on nous manipule.
— Alors, qu’est-ce qu’on fait? », répéta Claude pour la troisième fois, de plus en plus irrité.
« Pour l’instant, on va être vigilants. Et proactifs. Il y a quelque chose que j’aimerais que tu fasses pour moiJ’ai quelque chose que j’aimerais que tu fasses, Claude. » Édouard lui tendit un billet plié. « C’est l’inventaire des initiés dans La Cité. »
Claude l’examina. « Gordon n’a toujours pas de nom de famille?
— C’est tout ce que j’ai pour l’instant. Mais au cas où, j’ai aussi noté toutes les adresses associées à Gordon.
— Hoshmand… Poltin… Polk…
— Polkinghorne.
— Ils ont le talent pour les noms de science-fiction, eux autres! Et les points d’interrogation, c’est quoi?
— Je les ai mis là pour signifier des inconnues. Il y avait deux participants non identifiés à mon initiation. Je gagerais que l’un d’eux est Derek Virkkunen – Avramopoulos ne lui cache rien, c’est un signe clair que c’est un initié. Avec sa taille et sa silhouette, j’ai l’impression que l’autre était une femme, mais je n’en sais pas plus. Du côté de Gordon, je serais surpris qu’il soit seul… Il doit avoir ses élèves et ses hommes de main lui aussi. Il faudrait en savoir plus sur son entourage. Finalement, j’ai entendu quelqu’un d’autre être mentionné ici et là… Une Trichane ou Tricane ou quelque chose comme ça. L’entourage d’Avramopoulos la craint; je pense qu’elle est une sorte de renégat.
— Qu’est-ce que tu veux que je fasse avec tout ça?
— Une recherche dans tes bases de données policières…
— Je ne peux pas.
— Pourquoi?
— Parce qu’elles ne sont pas mes bases de données. Je ne peux pas commencer à m’en servir pour des raisons personnelles, en-dehors des enquêtes officielles de mon service. »
Édouard parut abattu, mais Alex n’avait pas dit son dernier mot. Il connaissait assez son beau-père pour savoir par quel angle l’aborder. « Que ce soit de la magie ou de l’hypnose, nous savons avec certitude qu’ils sont capables de contrôler les pensées des gens. Imagine s’ils décidaient d’infiltrer la police, le crime organisé, le gouvernement… Qui sait? », ajouta-t-il pour enfoncer le clou, « tu as peut-être même déjà trouvé quelque chose, mais ils te l’ont fait oublier… Comme pour l’affaire du Aleksi n’est pas important que tu as racontée à Édouard… Tu ne peux pas prendre ce cas à la légère… »
Claude rumina l’idée pendant un moment; il finit par plier la feuille pour l’empocher. « Je vais y penser », dit-il. « Mais vous, qu’est-ce que vous allez faire maintenant? »
Édouard esquissa un sourire rempli de malice. « Alexandre a dit quelque chose tantôt qui m’a fait réaliser que j’ai déjà tout ce qu’il faut pour avancer mon dossier. » Il tendit le poing et Ozzy alla s’y percher immédiatement. « Et si Gordon n’est pas prêt en même temps que nous, tant pis pour lui! »

dimanche 17 mars 2013

Le Noeud Gordien, épisode 261: addendum

Le manuscrit de Voynich a déjà été mentionné à quelques reprises dans les épisodes précédents du Noeud Gordien - plus précisément les épisodes 145 et 173.

Je tiens à souligner que ce manuscrit n'est pas une invention de ma part, il existe bel et bien. La page wikipédia qui lui est consacrée retrace d'ailleurs assez bien son historique. Elle montre également les caractères qu'on y retrouve...



Ce documentaire en quatre parties présente des analyses récentes effectuées sur l'ouvrage en plus de présenter les différents problèmes et les controverses à son sujet.

Le Noeud Gordien, épisode 261 : Voynich

« T’as bonne mine! », s’exclama Alexandre en ouvrant sa porte à Édouard.
« Je ne me suis jamais senti si bien de toute ma vie!
— C’était inquiétant de te savoir dans le coma… Je me demandais tellement ce que j’aurais pu faire pour toi…
— Tu n’aurais rien pu faire. J’ai été malchanceux de me retrouver comme ça et chanceux de m’en sortir, c’est tout.
— Qu’est-ce qui s’est passé, au juste? Est-ce que ça a rapport avec… nos affaires?
— Oui.
— Je le savais! Mais entre, entre!
— Est-ce que Claude va venir?
— Il m’a dit qu’il serait peut-être en retard.  
— Excellent. Je vais l’attendre avant de vous raconter tout ça. Comment ça va, toi?
— Ça va, ça va…
— Tu travailles encore tes exercices?
— J’essaie d’en faire une heure par jour, mais ça n’est pas facile… C’est long et plate.
— Tu essaieras vingt heures par jour pendant quelques semaines, tu vas voir!
— Je ne sais pas comment tu fais.
— Je ne pourrais pas le faire volontairement. C’est étrange comme sensation… Même si, souvent, je suis fatigué, c’est comme si je ne pouvais pas ne pas vouloir, tu comprends?
— Je pense que oui. » Alexandre frissonna, comme s’il avait croqué un citron. « Je n’aurais pas voulu être à ta place! »
On frappa à la porte. C’était Claude, la mine joviale. « On dirait que ça va mieux que la dernière fois », dit-il en serrant la main d’Édouard.
« C’était si pire que ça?
— Tu ne t’es pas regardé dans le miroir? »
Édouard s’esclaffa. « Même en me regardant, je n’avais pas le temps de penser à des choses triviales comme mon apparence…
— …ton alimentation », ajouta Claude.
— Ou ta santé mentale », conclut Alex.
« Là, c’est sous contrôle, c’est ce qui compte. 
— J’ai vu ta corneille dehors… Je pense qu’elle veut entrer. »
Effectivement, dès qu’Édouard tira le rideau, Ozzy alla se poser au bas de la fenêtre. « Je peux?
— Si elle chie quelque part, c’est toi qui nettoies », répondit Alexandre.
« Donc, tu voulais nous parler? », dit Claude en s’asseyant à table.
« Oui, oui. J’ai eu une semaine très intéressante… Pour commencer, comme je disais à Alex avant que tu arrives, mon coma a été provoqué par une sorte de maladie magique que Gordon a appelé un contrecoup. Si j’ai bien compris, certaines zones sont saturées d’énergie dangereuse pour les initiés – assez dangereuse pour me faire tomber dans le coma. C’est pour ça que les médecins n’ont rien pu faire pour moi, pas même comprendre la nature de mon problème. Mais Gordon m’a réanimé avec une préparation d’herbes…
— Une potion magique? », dit Claude, railleur. Malgré ses bonnes raisons de penser qu’on ait manipulé son esprit, il continuait à préférer y voir quelque chose de l’ordre de l’hypnose plutôt que du surnaturel.
Édouard choisit de ne pas s’engager dans cette discussion. « J’ai revu Gordon plus tôt cette semaine. Il m’a libéré de ma compulsion, mais aussi du blocage qui m’empêche de parler aux non-initiés… »
Alexandre ouvrit un énorme sac de crottes au fromage avant d’en fourrer une pleine poignée dans sa bouche. Lorsqu’il leur en offrit, ses invités déclinèrent d’un mouvement de la main. Ozzy parut plus intéressé : il alla se poser sur le comptoir, juste à côté d’Alex, le bec droit en direction du sac. « Je peux? » Édouard acquiesça. Il tendit à l’oiseau une friandise qu’il boulotta d’un seul coup.
« Pour la compulsion, il m’a donné un remède que je dois prendre de temps en temps. Pour le blocage, c’est plus intéressant… J’ai tout vu… La première chose qu’il a faite, c’est tracer plein de symboles sur des tableaux effaçables qu’il avait avec lui… Je les ai reconnus, c’étaient les mêmes que lorsque j’ai été initié… À un moment donné, Gordon est allé chercher de l’eau; j’ai tout juste eu le temps de prendre une photo. »
Il leur tendit son téléphone. Malgré le mauvais éclairage, on pouvait clairement voir le tableau couvert de formes géométriques et de caractères bouclés qui ne ressemblait à rien que Claude ou Alex ne connussent.
« En étudiant la photo par la suite », continua Édouard, « j’ai réalisé que j’avais déjà vu cette écriture. Je suis allé fouiller dans mes boîtes entreposées et j’ai retrouvé ça… » Il sortit de sa serviette un livre noir à couverture rigide. La jaquette affichait l’image d’une tête de toutes les couleurs, dans un style vieillot qui aurait pu passer pour futuriste vingt ou trente ans auparavant. Le titre était en grande lettres dorées.
« Les mystères de l’inexpliqué? », dit Alexandre en le prenant.
« Regardez à la page soixante-quatre… » Pendant qu’ils fouillaient, Édouard ajouta : « Quand j’étais adolescent, j’étais passionné par le surnaturel. J’ai reçu cette collection quand j’avais quinze ou seize ans. Si je me souviens bien, c’était mon cadeau de fête ET de Noël cette année-là… Je ne me doutais pas que je serais personnellement mêlé à l’un de ces mystères! »
Alexandre et Claude avancèrent tous les deux la tête vers la page avec une expression de surprise et d’incrédulité. « C’est la même écriture! 
— Exactement la même. Dans un livre vieux de six cent ans…
— Quel est ce livre?
— C’est le manuscrit de Voynich, considéré comme un traité d’alchimie, d’astrologie et d’herboristerie. Je dis considéré parce que personne ne l’a déchiffré à ce jour.
— Et eux, Gordon, Avramopoulos…
— …seraient les descendants spirituels de l’auteur du manuscrit. Comment expliquer qu’ils soient les seuls au monde à écrire un langage que les plus grands érudits n’ont jamais vu ailleurs? »

dimanche 10 mars 2013

Encore quelques jours pour participer au Noeud...

Quelles questions Édouard devrait poser à Gordon? 

Vous avez jusqu'à mercredi pour me faire part de votre avis! 

Le Noeud Gordien, épisode 260 : Messagerie

Félicia roula sa valise dans le vestibule de sa maison de la rue Hill, serrant contre son corps un deuxième bagage plus fragile et plus précieux. Une fois entrée, elle le déballa soigneusement en retenant son souffle. Ça n’est qu’une fois qu’elle eut vérifié que la cloche de verre demeurait intacte qu’elle se permit de respirer.
Au prix de quelques recherches, elle avait trouvé un souffleur digne de confiance à Genève, un vieux bonhomme enjoué et prompt à discuter de ses méthodes. Il avait fait un excellent boulot, en acceptant sans rechigner les spécifications excentriques mais précises de sa cliente. Elle lui avait commandé deux cloches; l’autre était restée à Zurich. Pour l’instant, ces cloches demeuraient du simple verre; pour les transformer en dispositif, il faudrait un long travail de préparation, incluant la gravure des caractères choisis précisément en fonction de l’essence du défunt destiné à « habiter » la cloche – Félicia aurait parié que c’était là que la tentative par Mandeville de reproduire son dispositif avait foiré.
Elle laissa son paquet fragile au pied de l’escalier avant de tirer sa valise jusqu’à sa chambre temporaire. La fatigue de son corps s’était accentuée avec son arrivée, mais malgré ses paupières alourdies par son long voyage au-dessus de l’Atlantique, son esprit demeurait plus éveillé qu’alangui – un effet secondaire classique du décalage horaire.
Elle décida d’aller se doucher. Outre la trousse et la serviette qu’elle avait apportées, la salle de bain du deuxième demeurait toute nue, sans même une brosse à toilette ou un rideau de douche. Paradoxalement, elle qui n’avait toujours pas levé le petit doigt pour rendre sa propriété millionnaire confortable, elle avait travaillé sur celle de Kuhn – celle de Latour – à s’en couvrir les mains de cloques… Là-bas, c’était facile : on lui disait quoi faire. Ici, toute la tâche lui incombait. C’était trop. Elle ne savait jamais où commencer. Mais cette nuit, elle regrettait de n’avoir encore rien fait… Après tout, elle aurait pu payer des professionnels pour le faire à sa place, non?
Elle redescendit, enroulée dans une serviette, non moins éveillée qu’auparavant. Elle se laissa choir face première sur son futon; elle resta là, sans bouger, pendant des dizaines de minutes, trop lasse pour entreprendre quoi que ce soit, mais encore incapable de se laisser glisser dans le sommeil.  
Elle capitula alors que le ciel commençait à s’éclaircir. La pénombre matinale accentuait encore la vacuité de sa maison… Elle aurait voulu appeler quelqu’un pour partager son insomnie, mais qui, à cette heure? Elle aurait volontiers pris une dose de Rory, sa présence plus encore que sa personne. Leur fréquentation, quoique courte, avait été une première occasion d’intimité et de proximité physique prolongée depuis si longtemps… Avait-elle seulement quelqu’un, ne serait-ce qu’une personne, qu’elle puisse appeler ami? Polkinghorne était celui qui s’en rapprochait le plus. Triste constat.
Faute de pouvoir appeler quelqu’un, elle espéra qu’on l’ait appelée durant son absence de La Cité. Elle se connecta à sa boîte vocale pour la trouver saturée, contre toute attente.
Un premier message provenait de l’association des propriétaires de la rue Hill qui l’invitait à assister à leur prochaine assemblée saisonnière avant de lui suggérer sur un ton cassant de faire quelque chose à propos de sa cour laissée à l’abandon…
Le bureau de son dentiste lui rappelait de les contacter pour choisir le moment de son prochain rendez-vous… Ensuite, c’était au tour de son comptable de lui demander de retourner son appel. Elle avait espéré tromper sa solitude en prenant ses messages, voilà qu’elle se sentait plus déconnectée que jamais de sa propre vie.
L’appel suivant lui glaça le sang.
« Maîtresse, c’est votre sale petite bête… » Ces mots qu’elle avait si souvent entendus de la bouche de Frank Batakovic étaient ici repris par la voix aigue d’une enfant.
« Je ne sais pas ce qui m’arrive… C’est un cauchemar… Lorsque je me réveille, je suis une petite fille… Ça n’est pas la première fois que… » La voix susurrait ensuite un dernier mot, probablement lajnó – un juron ukrainien; chose étrange, bien que plus personne ne parlât, le message durait encore de longues minutes pendant lesquelles elle ne pouvait discerner qu’une musique diffuse, du violoncelle et du piano.
Félicia s’empressa d’écouter les autres messages, au cas où l’un d’eux viendrait éclaircir celui-là, mais le suivant ne contenait que le bruit d’un téléphone qu’on raccroche et les autres étaient d’une parfaite banalité.
Elle réécouta encore et encore le mystérieux appel, sans trouver de réponse satisfaisante. Personne ne connaissait les détails de la relation dominant-dominé que Félicia avait entretenu avec Batakovic pendant des années, à part peut-être Gianfranco Espinosa qui l’avait souvent guidée, particulièrement au moment d’installer leur relation… L’idée qu’il se serve de cette information dans le but de confondre Félicia lui apparaissait absurde.
Était-ce moins absurde d’oser espérer l’improbable? Et si l’essence de Frank avait survécu la destruction de son écrin? Elle avait beaucoup à apprendre si elle retrouvait cette fillette qui l’avait appelée.
Elle ne pouvait pas accéder aux informations de l’appelant à partir de son téléphone. Il ne lui restait plus qu’à patienter jusqu’à l’ouverture des bureaux.
Félicia n’était pas moins fatiguée qu’à son arrivée, mais elle savait qu’il lui serait impossible de fermer l’œil avant d’avoir tout fait pour comprendre l’origine de cet étrange message. 

mardi 5 mars 2013

Je blogue, moi aussi

Cette semaine, L'écrivain du dimanche apparaît parmi les blogues du magazine Contact de l'Université Laval!


dimanche 3 mars 2013

Appel aux lecteurs - le retour!

J'ai fait un premier appel à mes lecteurs l'an dernier pour trouver le nom de la corneille d'Édouard. C'est l'un de vous (salut, Guillaume!) qui a proposé Ozzy.

Le temps est maintenant venu de vous donner la chance de jouer un rôle dans la suite du Noeud Gordien!

Si vous étiez à la place d'Édouard, quelles questions poseriez-vous à Gordon? 

Vous pouvez donner votre avis dans la section "Commentaires" à la suite de ce message, sur la page Facebook L'écrivain du dimanche ou via Twitter (@PSTL).

Selon le cas, je pourrai répondre directement à la question comme Gordon le ferait, que ce soit directement ou dans un épisode ultérieur... dans tous les cas, aucune suggestion ne sera ignorée!

Au plaisir de vous lire!


Le Noeud Gordien, épisode 259: Antidote

Vu de l’extérieur, le lieu de rendez-vous paraissait ne renfermer qu’un amoncellement de débris au centre d’un terrain vague envahi par les mauvaises herbes. De hauts panneaux de bois marquaient la quasi-totalité du périmètre; à voir les couches successives d’affiches publicitaires collées les unes sur les autres, Édouard devinait que les travaux avaient été suspendus depuis belle lurette – ensemble, elles étaient aussi épaisses que les panneaux.
Il y avait bien une double porte grillagée qui donnait accès au site, mais elle était cadenassée. Édouard fit deux fois le tour du quadrilatère à la recherche d’un espace où se faufiler, sans rien trouver.
Chaque délai ajoutait au poids qu’il ressentait dès qu’il cessait l’entraînement. De plus, son hospitalisation l’avait laissé encore plus épuisé et faible que durant son temps au chalet; il ne pourrait plus continuer longtemps à ce rythme. Édouard espérait ressortir de ce rendez-vous avec Gordon libéré de sa compulsion et à nouveau souverain de ses propres émotions. Mais encore fallait-il se rendre jusqu’à lui…
Faute de mieux, Édouard entreprit de grimper par la grille. Ses chaussures étaient trop rigides pour profiter des aspérités étroites offertes par les broches entrecroisées; chaque mouvement était précédé d’un travail consciencieux de stabilisation avant qu’il puisse se hisser jusqu’à l’étape suivante. À tout le moins, cette clôture n’était pas garnie de ces fils barbelés ou coupants si fréquents de par La Cité… Mais même une fois au sommet, il ne fut pas en mesure de crier victoire. Il se retrouva plutôt coincé comme un chat trop téméraire, ne sachant pas trop comment redescendre sans compromettre son équilibre fragile. Lorsqu’il s’engagea enfin, ses bras fatigués le trahirent; il dégringola plus qu’il ne descendit de l’autre côté. Il réussit à tomber sur ses pieds avant de s’étaler sur le sol boueux.
Ozzy vint se percher au-dessus de la barrière qu’Édouard venait franchir après l’avoir survolée deux fois, comme pour lui dire que c’était bien plus facile ainsi. « Ça te fait rire, hein?
— An an an! », répondit-il du tac au tac. Souriant malgré tout, Édouard activa la fonction lampe de poche de son téléphone : de ce côté-ci, l’éclairage de la rue ne comptait presque plus.
Il fit un premier tour des décombres sans rien trouver, l’esprit brouillé par sa compulsion de plus en plus insistante, maintenant aussi pressante qu’un besoin naturel. Il s’arrêta un instant pour faire l’exercice le plus court que Hoshmand lui ait appris. Il retrouva un semblant de paix d’esprit lorsqu’il l’entreprit; la tension réapparut dès qu’il cessa, mais elle n’avait plus la même urgence. Il reprit sa recherche et, cette fois, il remarqua une trappe métallique où on avait tracé un G majuscule. La lettre pouvait signifier Gauss, Gordon ou les deux; il avait trouvé ce qu’il cherchait.
La poignée de la trappe tacha sa main de rouille lorsqu’il la souleva; le souterrain exsudait une odeur de poussière et d’humidité. « Reste ici », dit-il à Ozzy, qu’il soupçonnait d’être un tantinet claustrophobe. L’oiseau se secoua les plumes pendant qu’Édouard descendit sous terre.
Le bas de l’escalier était couvert de débris, quoique dans une proportion moindre qu’en haut, surtout des morceaux de métal tordus et des copeaux de mousse minérale. Il y avait une bonne quantité de fil de cuivre, incluant un rouleau encore intact, signe clair que le souterrain n’avait jamais été pillé par des ferrailleurs.
Une lueur ténue brillait en aval du corridor, derrière une porte sans gonds simplement posée en travers du chemin. Édouard vérifia que son téléphone enregistrait avant de le ranger. 
Une voix se fit entendre lorsqu’il déplaça la porte. « Édouard?
— Oui, c’est moi.
— Bien. As-tu un miroir avec toi?
— Non? » Drôle de question.
« Très bien. Rejoins-moi. »
Édouard suivit à la fois la lumière et la voix. Il déboucha sur une pièce où Gordon avait aménagé un laboratoire de chimie – d’alchimie? — sur des tables pliantes. Il avait troqué son veston et sa cravate habituels pour des vêtements noirs et gris, amples et confortables.
Gordon remarqua la boue et la poussière sur les vêtements d’Édouard. « Est-ce que ça va?
— C’aurait mieux été si je n’avais pas eu à grimper la clôture.
— Oh. J’avais déverrouillé le cadenas; il ne restait plus qu’à tirer… »
Édouard soupira. « Quel est le problème avec les miroirs?
— Deux choses… De un, tu sais déjà qu’il est possible de communiquer avec un miroir. Il suffit d’établir une communication unilatérale pour en faire un outil de surveillance. De deux, je veux être certain qu’il n’affectera pas mon laboratoire…
— Feng Shui?
— En quelque sorte, oui. »
Deux tableaux blancs avaient été disposés aux extrémités de la pièce. Chacun était recouvert d’écritures indéchiffrables, le même genre de caractères qu’il avait vu écrits sur le sol pendant son initiation. « Si j’ai bien compris, je vais bientôt pouvoir commencer à faire des choses comme ça? Des… hum, formules magiques?
— Des procédés, oui. On dit que l’initié doit d’abord apprendre à se changer lui-même, puis à changer les autres, enfin à changer le monde. Tu as déjà commencé à te changer toi-même, grâce à tes efforts fanatiques.
— Tu as dit que tu pourrais défaire le procédé qui m’oblige à travailler... »
« Oui, oui. D’une certaine manière. » L’expression perplexe de Gordon ne lui disait rien qui vaille.
Il prit un contenant de verre évasé au fond duquel se trouvait un épais dépôt brunâtre. Il le cassa et fit tomber les morceaux dans un mortier avant de les réduire en poudre fine. Gordon lui tendit le bol. « Il faut en priser une pincée. »
Ce fut au tour d’Édouard d’afficher sa perplexité. Il obéit néanmoins. C’était la toute première fois qu’il inhalait quoi que ce soit de poudreux; il trouva la sensation des plus désagréables.
« Et puis? », demanda Gordon.
« Je crois que ça fait effet, mais je ne suis pas certain. Un instant. » La discussion satisfaisait la compulsion pour l’instant; il sortit de la pièce pour voir ce qui se passerait. Rien. Il était libre de l’impératif surnaturel. La disparition soudaine de la tension qu’il avait portée durant tout ce temps lui donnait une impression de vide intérieur, accompagné d’une fatigue colossale. « Ça a fonctionné…
— Excellent! Tu en as pour quatre à six heures avant que les effets reviennent. »
Édouard accueillit l’information avec une certaine irritation, mais aussi un soulagement qu’il s’expliquait mal.
« C’est ce que j’ai pu faire de mieux avec le temps dont je disposais.
— En fait, c’est excellent comme ça. Je vais pouvoir continuer à surfer sur ma super-motivation, mais me reposer au besoin. Et m’occuper de ma famille. »
— Dans ce cas, tant mieux. Mais sache cette formule est quand même temporaire : elle perdra son efficacité après le solstice d’hiver. Nous devrons trouver autre chose ensuite.
— Ah oui? Pourquoi?
— Certains ingrédients que j’ai utilisés dans ma formule ont une efficacité saisonnière.
— Ça fera jusque là. Autre chose…
— Oui?
— Est-ce que tu pourrais aussi annuler ce qui m’empêche de parler aux non-initiés?
— Oui. Cette formule est standard, son antidote aussi.
— Tu as tous les ingrédients ici?
— L’antidote n’est pas alchimique, tu verras. Il est capital qu’Avramopoulos ne sache jamais que je te l’ai donné, d’accord? Et Édouard? J’ai besoin que tu me promettes que tu révéleras la magie au monde seulement au moment que j’aurai choisi. D’accord? »
Édouard acquiesça. Il y avait anguille sous roche – il se demandait déjà pourquoi un homme possiblement centenaire avait attendu si longtemps avant de faire quelque chose… Pourquoi il avait besoin d’un Édouard Gauss alors qu’il aurait tout aussi bien pu démontrer ses pouvoirs par lui-même.
« Autant te mettre confortable », dit Gordon. « Nous en aurons pour quelques heures encore. 
— Pas de problème. En fait, je suis content que nous puissions enfin parler face à face. Je peux te poser quelques questions?
— Je t’écoute… »