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dimanche 12 février 2017

Le Nœud Gordien, épisode 457 : La rue et le cash

Will Szasz arpentait la petite chambre d’hôtel comme un tigre en cage. Il regrettait de ne pas avoir emprunté un joint de plus à Gen avant de quitter le bureau. Un peu d’herbe lui aurait peut-être calmé les nerfs.
Le minibar offrait une autre possibilité. Le frigo était plutôt bien garni; il lui aurait suffi de trois secondes pour s’envoyer autant de shots de vodka derrière la cravate. Leur coût démesuré le faisait hésiter, bien que ces quelques dollars envolés ne pouvaient guère avoir d’effet sur l’état de ses finances. Mais Szasz y voyait du vol, pur et simple, et il n’était pas le genre d’homme prêt à se laisser rouler ainsi.
On frappa à la porte, trois petits coups. C’était Megan. Son apparition eut pour Szasz l’effet qu’il avait voulu retrouver : un apaisement immédiat, une relaxation profonde. Quasiment un état de transe. Elle était accoutrée comme une hôtesse de restaurant, jupe blanche et blouse noire. Par contraste avec sa tenue austère, ses souliers rouges à talons hauts lui donnaient une aura incroyablement séduisante. En guise de salutation, elle posa sa main sur sa joue avec un sourire, puis elle se rendit directement au minibar. Elle craqua le sceau de deux mini bouteilles de vodka et les vida dans un verre.
Devant le fait accompli, Szasz n’avait plus de raison d’hésiter. Il accepta le drink et le vida d’un coup. Il exhala longuement et s’écrasa sur l’un des deux lits. Megan alla s’asseoir sur ses genoux. Elle ne pesait pas plus qu’une plume. « Dis-moi ce qui te tracasse.
— Fusco a pété les plombs, dit Will. Il s’est rendu à la police. C’est ma faute : on lui a trop mis de pression…
— Tu crois que c’est ton attaque-surprise qui l’a brisé? » Elle semblait fort amusée par cette idée.
« Quoi d’autre? C’est là qu’il a découvert que ses ennemis connaissent ses secrets les mieux gardés. Donc qu’il ne peut faire confiance à personne.
— Oh, à ce sujet, il n’a pas tort du tout.
— D’ailleurs, tu ne m’as toujours pas dit comment tu avais su, pour l’héroïne…
— Ce n’est pas important, répliqua Megan en lui massant la nuque.
— Si tu le dis. » Le bien-être qu’elle lui insufflait était tel qu’il en perdait le fil de ses pensées. Les doigts de la fille avaient quelque chose de magique. Ils étaient capables de dissoudre son anxiété, ses doutes… Sa curiosité.
Il se laissa cajoler sans rien ajouter pendant un délicieux moment, jusqu’à ce qu’on frappe à nouveau. Megan alla ouvrir.
Mélanie Tremblay ne cacha pas son déplaisir en apercevant l’adolescente. Elle entra en claquant la porte derrière elle. « Merde, tu ne peux pas te passer de tes poulettes quelques minutes?
— Ce n’est pas ce que tu crois, répondit Szasz.
— Je suis sa conseillère spéciale », renchérit Megan.
Mélanie la dépassa comme si elle n’avait rien dit. « Franchement, Will! Arrête de penser avec ta queue, un peu!
— Elle a fait ses preuves », offrit-il.
Mélanie sembla dubitative. « Madame Tremblay, dit Megan d’une voix ferme mais polie, vous savez mieux que quiconque ce que c’est d’avoir quelque chose à offrir, mais d’être mise à l’écart du simple fait d’être jeune. Et une femme. »
L’argument convainquit Mélanie d’au moins tolérer sa présence. Elle enchaîna : « Venons-en aux faits. Qu’est-ce qu’il y a de si urgent? Tu ne pouvais pas attendre notre meeting de lundi?
— J’te laisse en juger. Notre ami Guido a décidé de prendre sa retraite.
— Quoi?
— Je tiens l’information directement de mon gars aux affaires criminelles. » L’anxiété revint en trombes. Szasz aurait voulu sentir à nouveau le toucher rassurant de Megan. « Et tu ne sais pas encore le meilleur. Il s’apprête à se mettre à table.
— Ce n’est pas possible… » Le visage de Mélanie avait rougi et son front s’était couvert d’une sueur froide. « Qu’est-ce qui se passe du côté de la Petite-Méditerranée? Comment les autres ont réagi?
— Je ne sais pas. Je n’ai pas trop envie de leur parler, à eux autres.
— Pourquoi?
— Il y a quelque chose que tu devrais savoir… La frappe contre Cigolani, c’était moi.
— Tu as fait QUOI? » Mélanie se prit la tête à deux mains. « J’ai juré à Fusco qu’on n’avait rien à voir là-dedans! Pourquoi me l’as-tu caché?
— Je ne t’ai rien caché. C’était mon affaire. Je m’occupe de la rue, tu t’occupes du cash. C’est notre accord.
— Mais de là à déclarer la guerre aux Italiens!
— Je n’ai pas déclaré la guerre… C’était une seule opération. Qui aurait pu être très, très payante.
— Et tu penses que la mafia va dire oh, c’était juste une petite opération, on comprend ça, pas de trouble? »
Megan s’interposa, l’index levé. « Madame Tremblay, vous négligez certains aspects de la situation…
— Toi, personne ne t’a demandé ton avis!
— L’équipe de monsieur Fusco sera déséquilibrée par sa trahison, continua-t-elle. Vu qu’il n’a jamais clairement désigné de successeur, ses conseillers les plus ambitieux joueront du coude pour prendre sa place. Mais surtout, chacun sera d’abord préoccupé par l’idée de couvrir ses arrières. Pas de découvrir les tenants et les aboutissants d’une fusillade.
— Mais si Fusco se met à parler…
— …la police va l’interroger sur ses affaires à lui, sur ses collaborateurs, ses opérations. Pas les vôtres : la police ne peut pas monter un dossier sur tout le monde à partir de son seul témoignage. »
Will n’était pas peu fier. On aurait pu croire que le propos de Megan était issu d’une longue réflexion. Mais c’était impossible : elle venait tout juste d’apprendre la nouvelle, elle aussi. À dix-huit ans, quand même : quelle lucidité!
Mélanie semblait plus réticente à l’admettre. Elle se tourna vers Will. « Où est-ce que tu l’as trouvée, celle-là?
— Qu’est-ce que ça change? Tu sais qu’elle a raison.
— Il va sans dire que la transition vers un nouveau leadership sera riche en opportunités, continua Megan. Des opportunités à saisir. »
Mélanie leva les bras au ciel, excédée. « Tu t’occupes de la rue, fine. J’espère juste que tu sais ce que tu fais. » Elle pointa un doigt accusateur vers lui. « Mais à l’avenir, je veux être tenue au courant de tout ce qui se passe de ton côté! »
Szasz acquiesça. « C’est tout ce que je voulais que tu saches. Le reste peut attendre à lundi.
— Tiens, tant qu’à y être… » Mélanie sortit une photo de son sac et la lui tendit. « Cinquante mille dollars pour trouver ce bonhomme et le livrer bâillonné, menotté, les yeux bandés.
— Rien de moins. C’est qui, au juste?
— Aucune idée. Paraît qu’il est sacrément dangereux. Un certain Arthur Van Haecht. » Megan tressaillit en entendant le nom. « Dis-moi pas qu’elle sait où le trouver », dit Mélanie, incrédule.
« Où, non, répondit Megan. Comment? Peut-être… »

dimanche 2 octobre 2016

Le Nœud Gordien, Épisode 440 : La séductrice, 1re partie

Le rêve de Szasz avait pris du temps avant de se réaliser, mais il y était enfin : il se trouvait fermement en contrôle de l’ancien clan Lytvyn.
Sa trajectoire n’avait pas été une ligne droite, mais une série de zigzags. Le point tournant s’était présenté lorsque Mélanie Tremblay avait sollicité son aide. Leur alliance avait été féconde au-delà de ses rêves les plus fous.
Il fallait reconnaître que si on mesurait leur position respective par les bénéfices qu’ils engrangeaient, il aurait été le numéro deux, loin derrière Tremblay, dont les opérations s’avéraient bien plus lucrative que celles qu’il pilotait. Elle naviguait en experte les univers intangibles de la finance et de la politique, tandis qu’il s’affairait dans le monde matériel, tangible et salissant. Ç’aurait toutefois été une erreur de croire que ces deux domaines étaient indépendants. Leur alliance fonctionnait au contraire dans la complémentarité, parce qu’ils savaient se coordonner autant qu’un couple de danseurs.
Par exemple… Les contacts de Szasz à l’international pouvaient mettre la main sur une cargaison potentiellement lucrative.
Mélanie Tremblay trouvait une façon de les faire entrer au pays – elle avait hérité du carnet d’adresse de Batakovic, cadeau que lui avait fait Jean Smith avant sa disparition subite.
Szasz prenait alors le relais pour acheminer la marchandise jusqu’à La Cité, puis veillait à sa distribution. Ce n’était pas une mince affaire : il fallait coordonner des hommes qui, chacun, géraient les propres agents. Le produit passait de main en main jusqu’à la base, le consommateur; l’argent remontait ensuite jusqu’au sommet. Chaque échelon empochait sa juste part, et le manège pouvait recommencer.
L’histoire ne finissait cependant pas là : Mélanie Tremblay était passée maître dans l’art de transformer l’argent sale en fonds légitimes qu’elle faisait fructifier encore par la suite. Même au temps de Lytvyn, Szasz n’avait jamais été aussi riche.
Il en avait profité pour faire du 1587, 9e avenue son quartier général. Le salon de massage opérait toujours au rez-de-chaussée; il avait toutefois acheté le reste de la bâtisse et rénové les deux étages supérieurs. Il avait troqué son bureau pour une pièce plus grande au premier. Il avait fait construire une pièce secrète, cachée derrière une étagère, où il avait planqué un arsenal et un coffre-fort assez bien garni pour parer aux imprévus. Une grande pièce servait de salon et de salle de réunion. Szasz y avait fait installer un bar, une table de billard et un cinéma maison. Il disposait même de quelques chambres où il pouvait planquer ses hommes au besoin. Il s’en servait surtout lorsque ses affaires le gardaient en ville jusqu’à des heures impossibles… Ou pour s’offrir une petite pause avec l’une de ses poulettes.
Bref, de retour au sommet, Szasz était convaincu de pouvoir y rester. La Cité semblait enfin avoir trouvé un certain équilibre. Ce qui restait des motards et des gangs de rue se tenait tranquille, heureux de pouvoir s’approvisionner auprès de ses réseaux; le seul autre gang en ville capable de rivaliser avec le sien semblait satisfait de sa chasse gardée de l’Ouest et de la Petite-Méditerranée. Fusco était pacifiste, pour un mafioso. Szasz était bien content de le laisser tranquille, pour peu qu’il fasse pareil.
Il écoutait un match de basket en rediffusion lorsque Gen monta à l’étage faire son rapport de fin de journée. Comme c’était son habitude, elle s’assit au bar, se versa un verre de blanc et entreprit de se rouler un joint. Durant un arrêt du jeu, sans quitter l’écran des yeux, Szasz demanda : « Pis, les affaires?
— Correct, sans plus. Mélissa ne s’est pas présentée.
— Encore? Elle, on la flushe.
— C’est déjà fait. J’ai eu des nouvelles de mon espionne au Spa Deluxe.
— Ah ouais?
— C’est comme je pensais : Labrecque s’en met plein les poches. On lui fait peur, ou on lui fait mal?
— D’abord l’un, puis l’autre. Le tabarnak. Il m’a supplié pour cette job-là, pis c’est comme ça qu’il me remercie? »
Gen avait assumé la gérance des business de Szasz depuis que ses nouvelles fonctions le retenaient ailleurs. Elle n’avait pas accepté la position sans négocier : elle avait entre autres fait valoir qu’elle était seule à s’occuper de ses enfants. Le salaire que Szasz lui avait offert – incluant des bonus au rendement – lui permettait désormais d’avoir quelqu’un à la maison en permanence. Chaque sou qu’il lui versait en valait la peine : c’était elle qui avait détecté les étrangetés dans les revenus du Deluxe; c’était elle qui avait eu l’idée d’envoyer l’une des filles du 1587 pour en savoir plus.
Geneviève alluma son joint et alla s’assoir à côté de Szasz. Elle le lui tendit. « Oh, j’avais oublié : y’a une fille qui est passée tantôt. Elle a demandé à te voir. Je lui ai dit que tu n’étais pas là.
— Elle se cherchait du travail?
— Non, c’est une de tes anciennes. Megan… »
Szasz s’étouffa. Celle-là, il l’avait complètement perdue de vue. Il avait encore sur le cœur le fait qu’une balle perdue l’ait privé de la fin de ses dix-huit ans. Il était curieux de savoir ce qu’elle était devenue depuis leur dernière rencontre, pendant sa convalescence. « Est-ce qu’elle a laissé un numéro? Une adresse?
— Non. Mais elle a dit qu’elle s’en allait prendre un verre au centre-ville…
— Est-ce qu’elle a dit où? »
Gen mordilla sa lèvre inférieure, un peu gênée. « Oui, mais je ne m’en souviens plus…
— Come on, réfléchis!
— C’était un nom japonais…
— C’est tout ce qu’il me fallait. Thanks. » Il prit une dernière bouffée puis alla enfiler son manteau. Il savait qu’il trouverait Megan dans le Centre… Au même bar où ils s’étaient rencontrés pour la première fois.

dimanche 28 septembre 2014

Le Nœud Gordien, épisode 339 : Nouveaux marchés

Une sonnerie de téléphone tira Gordon de ses rêveries. Il ne s’agissait pas de son appareil habituel, mais bien d’un autre, jetable celui-là, qui ne devait plus servir maintenant que le message avait été reçu. Il ouvrit la fenêtre arrière de la limousine et le lança dehors. Le portable se fracassa en mille morceaux qui furent bientôt aplatis sous les pneus du trafic.
Le téléphone avait sonné : Mikael Katzko avait donc complété son contrat. Tricane n’était plus…
En théorie.
Gordon ferma les yeux et connecta avec le pouvoir de son anneau. Lorsqu’il les rouvrit, les millions de fils enchevêtrés des habitants de La Cité étaient devenus visibles dans toutes les directions. Il trouva celui qui le reliait à Tricane. Intact. Gordon échappa un soupir.
Sa relation avec son ancienne élève était tombée sous le signe de l’ambivalence… Il ne pouvait nier les allégations qui pesaient sur elle, mais il demeurait convaincu qu’elle avait été condamnée prématurément… Il aurait voulu l’approcher, l’interroger, la comprendre… S’il n’osait pas, c’est qu’il la craignait. À tout le moins, elle vivait encore. Tout n’était pas perdu. Comment avait-elle dupé Katzko?
Sans surprise, son fil tendait en direction du Centre-Sud. Gordon perçut que quelque chose avait changé de son côté, la nature ou la configuration de ses relations… À cette distance, il ne pouvait guère en savoir plus. Un autre mystère… pour l’instant.
Sa limousine quitta la route pour s’engager dans un stationnement souterrain.
Quatre hommes attendaient au premier sous-sol. Deux voitures – sans doute les leurs – étaient les seules stationnées sur l’étage. L’un des quatre leva une main gantée pour signaler au chauffeur de ralentir, puis de se ranger sur le côté. Ils allèrent ensuite se positionner de part et d’autre de la limousine. « Attendez dans la voiture », dit Gordon au chauffeur via l’intercom.
Gordon ouvrit la porte; l’un des hommes la lui tint en le saluant d’un mouvement de la tête. « Allongez les bras, s’il vous plaît. » L’homme fouilla Gordon d’une série de gestes rapides et précis. On pouvait déduire à son apparence et à ses manières que lui et ses collègues n’étaient pas des gangsters, mais plutôt des professionnels de la sécurité. « Par ici, je vous prie », ajouta-t-il en montrant une cage d’escalier. Gordon descendit, trois des quatre hommes le talonnant.
L’étage inférieur s’avéra tout aussi vide que le précédent, à l’exception d’une limousine noire, moteur tournant, stationnée au fond.
À une vingtaine de mètres du véhicule, ses escortes le laissèrent avancer seul. Il profita du moment pour interroger son anneau… Szasz se trouvait dans la voiture, comme prévu, mais il n’était pas seul. Mélanie Tremblay était assise à sa droite. C’est d’ailleurs à elle que les gardes étaient connectés… Il remarqua au passage que le lien qui la reliait à l’homme qui l’avait fouillé s’avérait particulièrement chargé… Amour? Sexe? Loyauté? Difficile à dire en si peu de temps. Pour l’instant, il suffisait de savoir qu’un clou devait être ajouté à son Nœud.
Son Nœud… L’impression qu’il s’approchait de son objectif final avait rendu Gordon négligent, presque nonchalant. Il tentait fréquemment de se convaincre de soigner son œuvre, de l’enrichir de toutes les nouveautés qu’il découvrait, comme il l’avait fait par le passé, mais une part grandissante de son esprit l’en empêchait, lui soufflait à quoi bon? Son Nœud était un outil qu’il avait créé pour atteindre un objectif, un objectif qui, après des décennies d’attente, lui semblait pour la première fois à portée de main…
Will Szasz sortit de la voiture, emmitouflé dans un manteau kaki et un épais foulard. « Bon! », s’exclama-t-il. « Enfin! Je pensais que je ne rencontrerais jamais l’homme derrière l’Orgasmik!
— Je continue de maintenir que cette rencontre n’était pas nécessaire », répondit Gordon.
« Écoute, je ne sais pas comment Jean Smith t’a fait passer de son bord, je ne sais pas ce qu’il t’a offert… C’est pas le genre de gars qui montre son jeu… Mais ça me stresse de ne pas savoir… Ton produit, c’est rendu beaucoup d’argent pour nous autres…
— Vous n’aviez pas à vous inquiéter, n’est-ce pas? Je vous ai bel et bien contactés à temps pour le prochain arrivage…
— Ouais, contacté, je veux bien… mais moi, j’aime savoir à qui j’ai affaire.
— C’est tout-à-fait légitime. Mais inutile, je vous assure.
— As-tu fait disparaître Smith? »
Gordon devinait que la question à brûle-pourpoint ne visait pas à obtenir un aveu, mais plutôt à le faire réagir, peut-être trahir son éventuelle implication… « Non. »
Szasz le scruta encore quelques instants avant de hausser les épaules en ajoutant : « Peut-être qu’il a juste décidé d’aller prendre des vacances… 
— Y a-t-il autre chose?
— En fait, oui. Ça fait un bout que je me demande… Comment ça se fait que l’Orgasmik ne fonctionne pas ailleurs que dans La Cité? »
Ce fut au tour de Gordon de hausser les épaules. « Peut-être que les exportateurs se sont retrouvés avec des contrefaçons? »
Szasz remonta ses lunettes d’un doigt en haussant le sourcil. « Faut pas me prendre pour un con… On a fait des tests à partir d’une batch qui marchait très bien… » Gordon ne répondit pas. « Où je veux en venir, c’est qu’on passe à côté d’une fortune. Les gens de la grande région peuvent peut-être venir virer en ville pour gober une pilule ou deux, mais si on pouvait leur en vendre… Les petits villages ne manquent pas de gros consommateurs… »
Szasz ne pouvait deviner que l’intensité du composite O reposait sur la proximité de la zone radiesthésique… Gordon pourrait sans doute créer une version exportable de la pilule à orgasme, mais c’était l’autre propriété de l’O qui l’intéressait, et celle-là serait bien plus difficile à maintenir loin de La Cité. En y réfléchissant bien, l’offre de Szasz n’était pas sans intérêt… Dans un premier temps, il pourrait peut-être faire circuler une version… simplifiée du composite O; une fois sa drogue implantée dans ces nouveaux marchés, il lui serait facile de le remplacer par une version complète, adaptée pour l’exportation.
« Une fortune », dit Gordon, dissimulant ses véritables considérations derrière une vulgaire cupidité. « Je vais voir ce que je peux faire. »

dimanche 27 avril 2014

Le Noeud Gordien, épisode 317 : Retraite

Les jours de William Szasz se suivaient en se ressemblant.
Il travaillait sept jours sur sept à l’administration du chapelet de ses petites entreprises, toutes rattachées à l’industrie de la chair – salon de massage, bar de danseuses, agence d’escorte, studio de production porno… Chacune d’entre elle se trouvait à la lisière de la légalité, dans cette zone grise que même les plus puritains se résolvent à considérer comme un mal nécessaire. Chacune puisait dans les autres sa matière première; il n’était pas rare qu’une fille commence à danser, avant de devenir porn star le temps de quelques films, puis de se convertir en escorte… Pour d’autres, c’était la trajectoire inverse.
Szasz côtoyait cette sexualité marchande sans jamais en être stimulé, à une exception près : il continuait à présider aux auditions pour tous les créneaux. Et encore, seules celles mettant en vedette les filles tout juste majeures lui causaient quelque émoi. Celles-là, il les prenait personnellement en main, en s’arrogeant des privilèges offerts par son statut d’employeur. Mais rares étaient les filles qui voulaient célébrer leur majorité en vendant leur cul. La plupart des prostituées de dix-huit ans étaient dans les griffes des gangs de rue depuis des années déjà, ces proxénètes qui ne reculaient devant rien pour transformer la jeunesse en billets.
Il égrenait donc les jours dans un confort que d’aucuns auraient trouvé respectable pour un homme comme lui. Mais pour Szasz, qui s’était élevé au rang de numéro deux de l’organisation criminelle la plus puissante sur le continent, cette retraite lui semblait plus une déchéance qu’un aboutissement.
Il quittait généralement son bureau autour de neuf heures le soir. Il n’avait plus rien à faire à la maison maintenant qu’il n’avait plus les moyens de se payer deux ou trois nymphettes en résidence; il se claquait donc quelques cocktails à haute teneur en vodka en écoutant le journal télévisé, puis il allait se coucher jusqu’au jour suivant.
Ce lundi comme les autres aurait dû se finir comme les autres. Gen était à la réception; il savait que sa boîte était entre bonnes mains. Elle n’était jamais en retard, elle buvait moins que la moyenne, et elle cachait mieux que quiconque l’effet des drogues qu’elle consommait – de l’Orgasmik, surtout. Elle lui sourit lorsqu’il passa devant elle; Szasz lui souhaita bonne soirée avant de s’engager dans la froideur de la nuit.
Il eut à peine le temps de refermer la porte avant d’être accosté par deux hommes très baraqués, chacun arrivant de son côté.
« Tu viens avec nous », dit l’un d’eux sur un ton qui ne permettait pas la discussion. L’autre lui mis la main sur l’épaule et le dirigea en avant.
Ils le conduisirent jusqu’à un VUS noir stationné plus loin sur la 9e Avenue. Celui qui avait parlé lui ouvrit la porte pendant que l’autre contournait le véhicule. Il n’eut pas d’autre choix que de prendre place. Il se retrouva pris en sandwich entre les deux gorilles. Le conducteur – coulé dans le même moule que les deux autres – mit la voiture en marche.
C’est comme ça que ça finit, se dit Szasz en regardant son salon de massage disparaître derrière la voiture. Il avait survécu à toutes ces années de crime et d’intrigues pour finir dans cette simili-retraite banale; sa seule consolation avait été qu’il était assez insignifiant pour que les ambitieux le laissent tranquille. Il s’était trompé…
Face à sa fin imminente, il fut surpris de ressentir si peu, surtout de la résignation face à ce qui lui apparaissait inévitable, mais aussi une part d’amertume en regard de sa propre existence. Il n’avait pas envie de demander où ils allaient, encore moins de supplier qu’on le laisse partir. Il n’avait même pas envie de savoir qui avait financé sa disparition, ou quel bénéfice ce commanditaire espérait retirer. Il se contenta de regarder la ville défiler à travers les fenêtres teintées, avec pour seul espoir que la mort vienne vite et sans douleur.
Beaucoup d’assassins exécutaient leur cible par surprise, dans la rue; comme il vivait encore, Szasz s’attendait à ce que la voiture se dirige vers un recoin désaffecté de La Cité – un hangar du port, un chantier de l’Est, le Centre-Sud… –, question de ne laisser aucune trace. Il ne fut pas peu surpris de constater qu’ils se dirigeaient plutôt au cœur du Centre. La voiture traversa le quartier chaud, où les néons des boîtes de nuit jouaient du coude pour attirer les fêtards… À cette heure un lundi de janvier, les rues restaient désertes. La voiture contourna les clubs et s’engagea dans une ruelle. Elle s’immobilisa en arrière d’une boîte de nuit.
Les gorilles descendirent de la voiture. Intrigué, il sortit à son tour. Les deux hommes guidèrent Szasz jusqu’à l’entrée pendant que leur collègue repartait avec la voiture. L’un des deux déverrouilla la porte et l’invita à entrer.
Szasz se laissa guider jusqu’à l’étage supérieur. En haut des marches, une plaque indiquait Salon privé au-dessus d’un logo stylisé qui épelait DEN. Le même gorille lui ouvrit une fois de plus la porte, mais cette fois, on le laissa entrer seul.
Deux personnes l’attendaient de l’autre côté. « Mélanie Tremblay », dit-il en reconnaissant la première. Elle était adossée à une banquette, cocktail coloré à la main. Un homme au look métrosexuel – probablement un homosexuel, pensa Szasz – l’accompagnait.
« Will. Tu connais mon associé, Eric Henriquez?
— J’ai entendu parler de toi. ‘Parait que tu avais de l’Orgasmik avant tout le monde. »
Henriquez ricana nerveusement. « Tu veux quelque chose à boire? », offrit Mélanie.
« Je prendrais une bière. » Henriquez bondit plus qu’il ne marcha jusqu’au bar. Szasz prit place devant la jeune femme. « Si tu voulais me parler, tu n’avais qu’à prendre rendez-vous. Pas besoin d’envoyer tes goons…
— Dans le temps, tu n’avais pas tendance à me prendre très au sérieux… La prochaine fois, je téléphonerai. » Elle toussota. « Tu as peut-être entendu dire que j’ai pris un rôle plus… actif dans les affaires depuis la mort de M. Lytvyn.
— Je l’ai entendu dire. Je pensais que c’était de la bullshit. Toi? Te salir les mains?
— C’est pourtant vrai. Mais j’ai un problème…
— Fais attention : je suis très émotif. Tu ne vas pas me faire pleurer, j’espère? »
Henriquez déposa sur la table un grand verre d’une bière plus foncée que celles auxquelles Szasz était habitué. « Jean Smith est disparu depuis une semaine.
— Il est en vacances?
— Tu sais bien que non. Smith est précis comme une horloge. Je me serais déjà inquiétée s’il avait manqué une seule de ses rencontres, mais là… C’est comme s’il s’était volatilisé. Je dois présumer qu’il lui est arrivé quelque chose. 
— Ça y est, je vais pleurer », dit-il, le visage on ne peut plus stoïque. « Je vais te le redemander : qu’est-ce que tu me veux, Mel? 
—Je sais que tu as été écarté après la mort de M. Lytvyn. Ce n’était pas ma décision. Moi-même, je pensais me retirer du Conseil…
— On dirait que c’est le contraire qui s’est produit. »
Tremblay haussa les épaules. « J’ai le doigt dans l’engrenage, maintenant. Alors : allons droit au but.
— Mieux vaut tard que jamais…
— Je peux faire des miracles dans mon domaine, mais la gestion au jour le jour, et, surtout, tout ce qui touche à la rue… Disons que ce n’est pas ma spécialité. » Elle fit une pause; Szasz se contenta de la scruter, les bras croisés sur son ventre, aussi immobile qu’une statue. « Je t’ai fait venir pour te proposer une nouvelle alliance », dit-elle. « Le Conseil Central fonctionnait parce que nous avions des talents et des… intérêts complémentaires, tout en travaillant dans une direction commune. Derrière un leadership fort.
— Ma p’tite fille, si tu penses pouvoir chausser les souliers de Lev Lytvyn, tu…
— Non », glissa-t-elle pour l’interrompre. « Pas moi. Toi. C’est à toi que je pensais. »
Szasz resta pantois. « Ouais, ben, juste toi et moi, on ne sera pas un Conseil du tonnerre…
— C’est pourquoi il faut d’abord lier des alliances. Je pense que je peux parler à M. Fusco. Il a toujours été en faveur d’une certaine stabilité, tant que nous respectons ses conditions… M. Smith et moi avions aussi discuté d’une liste de candidats prometteurs, des anciens qui travaillaient avec Goudreault ou Batakovic… »
Szasz était déjà plongé dans mille et une spéculations quant aux partenaires qu’il pouvait rallier à son étendard, aux contacts et aux faveurs qu’il pouvait mettre à profit pour relancer l’organisation Lytvyn et, avec un peu de chance et beaucoup de guts, la ramener à sa gloire perdue…
Mélanie devina ce qui se passait dans sa tête. « Tu es intéressé », affirma-t-elle.
« You bet », répondit Szasz. « J’ai essayé la retraite paisible. C’est pas du tout pour moi! »