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dimanche 3 décembre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 499 : Dénouement

« Je ne suis toujours pas certain que ce soit une bonne idée », dit Édouard à Félicia pendant qu’elle verrouillait la porte de sa maison.
« Les funérailles, ce n’est pas seulement pour honorer la mémoire d’un disparu, rétorqua-t-elle. C’est surtout pour permettre aux survivants de se retrouver entre eux.
— Félicia… C’est ma faute. C’est moi qui ai pressé sur la gâchette. C’est ridicule!
— C’était un cas de légitime défense. Après tout, ils t’ont tué juste après. Littéralement tué! N’importe qui à ta place aurait fait pareil. »
Il espérait que la commission d’enquête mise sur pied par la mairesse, prévue pour la mi-septembre, reconnaisse elle aussi cette interprétation. Il se comptait chanceux d’avoir pour témoin Claude Sutton, dont la parole risquait de peser encore plus que la sienne. Il soupira et embrassa la joue de Félicia. « Tu as raison. Comme toujours. Allons-y… »
Le service avait lieu dans une maison funéraire cossue de l’Ouest. Par on ne sait quel moyen, les médias avaient eu vent que quelque chose s’y passait. Tout le monde connaissait maintenant l’existence des initiés; l’opinion publique jugeait qu’ils incarnaient une menace souterraine, bien pire que les changements climatiques ou l’immigration. Même les franges plus pondérées de la population exigeaient des réponses. Les Seize n’étaient pas naïfs : de la même manière que tirer sur un fil peut défaire un tricot, en répondant aux questions de la populace, d’autres questions seraient soulevées en cascade, jusqu’à mettre au jour les crimes que certains avaient commis, et toutes ces irrégularités dont aucun initié n’était innocent.
Tendu comme la corde d’un arc, Édouard traversa la haie des journalistes, Félicia à son bras. Beaucoup de visages connus, certains anciens collègues… La plupart des questions lui étaient destinées, à propos de la magie révélée, de l’irruption de Gordon, du fait de mieux en mieux établi que tous ceux qui lui avaient obéi avaient été consommateurs d’Orgasmik. Et ils n’avaient pas oublié que son frère Philippe était le créateur présumé de l’O, ce qui donnait au tout des airs de conspiration… Il fit la sourde oreille : la vraie source de sa nervosité se trouvait à l’intérieur.
Pendant qu’il préparait l’émission, il avait souvent craint les représailles de ceux qu’il devait trahir. La révélation de son lien surnaturel avec Ozzy avait toutefois pris des allures de peccadille, éclipsée par l’intervention spectaculaire de Gordon et l’Œuvre de Harré. Il fut soulagé, à son entrée, de lire dans le visage des autres qu’on l’accueillait encore comme un pair.
Félicia et Édouard saluèrent Arie Van Haecht, dont le fauteuil roulant avait été positionné non loin de l’entrée. Il avait repris du mieux depuis qu’on l’avait libéré de sa compulsion pour s’occuper de ses deux frères. Ceux-ci devenaient de plus en plus fonctionnels, mais leur mémoire demeurait désespérément embrouillée. « Nous allons bientôt retourner à Rotterdam et aménager dans la maison de notre père, annonça-t-il d’entrée de jeu. Avec un peu de chance, l’environnement familier va accélérer leur récupération. À propos, j’ai reçu des nouvelles d’Adam…
— Ah oui?, dit Félicia, plus par politesse que par intérêt réel.
— Il dit qu’il aura complété le Grand Œuvre d’ici Noël… Il est le premier surpris d’avoir autant avancé… 
— Tu lui transmettras nos félicitations », conclut Édouard.
Le couple rejoignit ensuite Olson, Stengers et Polkinghorne. Les trois hommes se trouvaient au milieu d’une conversation animée. Olson les accueillit avec une question : « Avez-vous vécu des manifestations synchrones depuis ce jour-là? »
Ce jour-là… Le jour où tout avait changé, ce moment-pivot marqueur d’un avant et d’un après incommensurables. Ce jour où Édouard avait péri, et était revenu à la vie; ce jour où Olson était sorti de sa catatonie, non seulement en bonne santé, mais libéré de cet engrenage cassé qui lui avait empoisonné l’existence.
« Non, pas de manifestation, dit Félicia. Et vous? 
— C’est ce dont nous discutions, répondit Polkinghorne. On dirait qu’elles ont cessé. Comme si le destin avait atteint son aboutissement. Comme si l’Univers nous avait guidés jusqu’à ce jour-là. Et maintenant que nous sommes arrivés à destination, il n’a plus besoin de nous envoyer de signaux. »
Stengers se lança dans une description des changements qu’il avait perçus dans sa pratique depuis ce jour-là. Il avait l’impression que le monde ne résistait presque plus aux effets de ses procédés, rendant caduques certaines complexités. « Je vous prédis que, d’ici quelques années, notre pratique se résumera à de simples trucs. Les rituels longs et laborieux seront bientôt une affaire du passé! »
Pénélope se joignit à leur petit groupe en roulant des yeux. « Je ne sais pas quelle mouche a piqué Avramopoulos », chuchota-t-elle en arrivant. Elle réussissait à rendre glamour sa robe noire, pourtant des plus modestes. « Avant, c’est à peine s’il reconnaissait mon existence; maintenant, il ne me lâche plus. » Elle lança un regard à la sauvette dans sa direction. Il avait acculé Mandeville dans un coin, et, à en juger par son expression, il s’était mis en mode charme. « Je crois que le départ de Derek l’a affecté plus qu’il ne veut l’admettre.
— Bien fait pour lui, dit Félicia. Je n’ai jamais compris ce que Derek lui trouvait en premier lieu. » Personne ne connaissait les détails de leur rupture. Les spéculations allaient de bon train; Avramopoulos, fidèle à son habitude, esquivait les questions et déniait l’existence du moindre problème. 
Édouard laissa les autres papoter pour s’approcher du cercueil où reposait Gordon, l’air paisible, les mains croisées sur le ventre, l’anneau de sa panoplie brillant à son doigt. Le thanatologue avait recomposé son visage troué par le feu de Saint-Elme.
Édouard avait côtoyé cet homme, mais l’avait-il vraiment connu? En raison de son apparition dans le cadre de La magie révélée, tout le monde présumait qu’il s’était retrouvé sous le joug de Harré. L’opinion unanime le dépeignait comme une victime, et non comme un collabo. Mais Édouard ne pouvait négliger à quel point son attitude avait changé, bien avant la petite Joute fatidique… Il ne connaîtrait sans doute jamais le fond de cette histoire.
Il se recueillit en silence. Légitime défense ou pas, Édouard se sentait profondément coupable de sa mort.

Le cercueil fut fermé et amené au cimetière adjacent. Latour s’était fait inhumer à Paris, comme il l’avait indiqué dans son testament; les frères Van Haecht parlaient quant à eux de faire construire un monument à leur père, à défaut de pouvoir lui offrir une sépulture. Gordon, dont on ne connaissait pas les dernières volontés, allait être mis en terre dans sa ville d’adoption, le dernier repos d’un homme sans racines.
La procession funèbre se fit sous un ciel gris qui promettait une averse. Le groupe avait décliné les services d’un aumônier pour cette partie du cérémonial; chacun se replia sur ses propres pensées pendant la mise en terre. Ozzy en profita pour venir se poser l’épaule d’Édouard sans crailler, contrairement à son habitude. Avait-il compris la solennité du moment?
Le silence introspectif fut brisé par Avramopoulos. Une fois le cercueil abaissé, il sortit une flasque de la poche de son veston. « Gordon aimait humer l’odeur du scotch, plus encore que le boire », dit-il en levant le contenant vers le ciel. « À ta santé, vieux frère. » Il la vida ensuite dans la fosse.
Au même moment, une goutte tomba sur la joue d’Édouard. Puis une autre, et une autre encore, jusqu’à ce que le doux bruissement de l’averse sur l’herbe se fasse entendre dans toutes les directions.
« Non, non, non, dit Félicia. Ça ne convient pas du tout. Gordon mérite mieux. » Devant le regard interloqué des autres, elle s’accroupit et étala un peu de la terre qui allait bientôt combler la fosse. Du bout du doigt, elle traça quatre symboles, puis elle pointa le dernier. « Visualisez celui-là », dit-elle. Elle retourna aux côtés d’Édouard et glissa une main un peu sablonneuse dans la sienne. Elle prit celle de Polkinghorne, à sa gauche, qui prit celle d’Avramopoulos, qui prit celle d’Arie… Édouard tendit à sienne à Olson, et ainsi de suite, jusqu’à ce que le cercle soit complété. Les yeux fermés, ils se concentrèrent sur le symbole tracé par Félicia…
…jusqu’à ce qu’ils ressentent sur leur peau la douce chaleur du soleil. Ils ouvrirent les yeux : un arc-en-ciel décorait la grisaille de l’horizon.

dimanche 6 août 2017

Le Nœud Gordien, épisode 482 : Embuscade

Quatre heures du matin : la nuit s’achevait, même si le matin demeurait loin. Le quartier à vocation commerciale prenait, à cette heure, des allures de désert. Deux figures noires s’y trouvaient néanmoins. Elles longeaient les murs menant à la grande porte du 5450, boulevard La Rochelle, en veillant à esquiver les lampadaires. Une fois à destination, l’un des deux tira une clé de sa poche et la glissa dans l’ouverture. « Ah! Les cons! Ils n’ont pas changé la serrure!
— Chut!, dit l’autre.
— Mais y’a personne ici!
— Ferme ta gueule quand même! As-tu le mot de passe? »
Asjen fouilla ses poches avec une inquiétude croissante. « Ne me dis pas que tu as oublié le papier? »
Il fut soulagé de le trouver dans sa poche d’en arrière. « Ben non. Évidemment. T’es prêt? Si vis pacem, para bellum. »
Aart tourna la clé et tira la porte pendant qu’Asjen retenait son souffle. Pas d’alarme, pas d’explosion : Arie leur avait fourni la bonne information.
Le seul éclairage du rez-de-chaussée provenait de l’extérieur, mais Asjen avait passé assez de temps à y faire le pied de grue pour pouvoir s’orienter dans le noir total. Sans réfléchir, il se dirigea vers l’ascenseur. Son frère l’agrippa par le collet. « On monte par l’escalier, imbécile! Veux-tu alerter toute la bâtisse? »
Grommelant qu’il le savait, qu’il était pas con, Asjen emboîta le pas à son frère. « Pourquoi père ne nous a pas donné des instructions aussi précises que l’autre fois?
— Paraît que nos ennemis ont brouillé ses visions du futur… »
Haletant, entre le quatrième et le cinquième étage, Asjen demanda : « Tu le savais, toi, qu’il voyait le futur?
— Fais ce qu’on te dit, ne pose pas de questions. »
Les mots créèrent une détente instantanée chez Asjen. Gordon les lui répétait chaque fois qu’il lui donnait une pilule jaune au pouvoir orgasmique. Ça, c’était mieux que l’alcool, que l’herbe, mieux que la porno. Le souvenir de ce plaisir dissipa tous ses doutes. On lui avait demandé de capturer un Maître, il allait capturer un Maître, point à la ligne. Je fais ce qu’on me dit, je ne pose pas de questions.
Le cinquième n’avait pas changé depuis leur départ précipité de l’Agora. Un rai sous la porte indiquait leur destination. Ils entrèrent sans frapper.
Leur frère somnolait dans son fauteuil roulant. Il sursauta. « Bon Dieu, Arie, t’as vraiment un air de merde. » Les traits tirés, il avait perdu beaucoup de poids. Sa barbe, blonde et peu fournie, donnait l’impression qu’un rideau de toiles d’araignées lui pendait du menton.
« Qu’est-ce qui s’est passé avec toi?, demanda Aart en refermant la porte derrière lui.
— Il se passe que ma famille est partie en vadrouille en me laissant derrière », répondit-il d’une voix rauque.
Oups. La compulsion s’accommodait mal des pauses, même pour l’hygiène ou l’alimentation. La possibilité que personne n’ait pris le relais après leur départ ne lui avait jamais même traversé l’esprit.
« Alors, demanda Aart, est-elle là?
— Oui.
— Seule?
— Absolument.
— Comment le sais-tu? Tu dormais!
— Personne ne va et vient à cette heure, répondit-il, agacé. Vous la trouverez dans le laboratoire, au troisième.
— On va lui faire regretter de nous avoir trahis, dit Asjen. Oh que oui. » Arie parut consterné. « Quoi?
— Êtes-vous certains de faire les bonnes choses, pour les bonnes raisons?
— Ben oui. » Je fais ce qu’on me dit, je ne pose pas de questions. « Qu’est-ce que tu insinues? T’es avec nous ou contre nous?
— Calmez-vous, tous les deux, intervint Aart. Bien sûr qu’Arie est avec nous. Continue à nous tenir informés. Et surtout, fais gaffe! On revient te tirer d’ici bientôt!
— Papa va être tellement content de nous voir réunis, dit Asjen.
— Ouais. Papa », répondit Arie. Asjen s’expliquait mal ce ton railleur, mais il n’en dit rien, préférant éviter se faire encore rabrouer par son aîné.
Ils retournèrent à la cage d’escalier et descendirent au troisième. À travers le judas, ils virent la grande pièce plongée dans la pénombre. Une figure solitaire s’activait au fond, dans une sorte de cubicule faite de cloisons amovibles et de tableaux à roulette. Ils avaient de la veine : Mandeville leur tournait le dos, penchée sur sa table de travail. Ils allaient pouvoir la surprendre… Asjen espérait que le procédé inscrit sur la paume d’Aart fonctionne et leur évite le gâchis de la dernière fois…
Les frères se faufilèrent de l’autre côté de la porte sans qu’elle paraisse les avoir remarqués. Ils s’approchèrent comme des fauves, prêts à bondir.
Les lumières s’allumèrent d’un coup.
Ils restèrent pantois en voyant émerger de leur cachette derrière les panneaux Stengers, Polkinghorne, Avramopoulos, Lytvyn… Bref, l’Agora au grand complet les attendait de pied ferme. Certains brandissaient des armes à feu; Vasquez tenait un long couteau dans chaque main. C’était bien la première fois qu’il aurait préféré ne pas mater ce corps de déesse.
« Ne bougez pas », ordonna Mandeville. « Sinon, vous allez le regretter. »
Ils étaient cuits.
Asjen entendit dans son esprit la voix de Gordon, la même qui lui sommait d’obéir sans se poser de questions. Elle disait : Si vous êtes capturés, vous oublierez tout. Tout… Il sentit son esprit se vider comme une outre percée. Sa dernière pensée cohérente fut que ce vide n’était pas désagréable du tout.

dimanche 7 mai 2017

Le Nœud Gordien, épisode 469 : Tournures inattendues

Catherine passa le reste de l’après-midi le front collé à la fenêtre, torturée par l’incertitude.
Avait-elle agi trop vite en convoquant ses pairs en assemblée? Et si l’absence de Gordon et de Berthold s’expliquait, au final, par une raison des plus banales? Une partie de pêche en cette journée splendide, une virée au cinéma, un long procédé requérant toute leur attention… Il était facile d’imaginer de bonnes explications à leur silence.  
D’un autre côté… Berthold l’aurait prévenue de son absence. Et il lui aurait certainement signalé la perte de ses lunettes à la sortie de sa chambre. Son instinct continuait de sonner l’alarme, mais il fallait reconnaître que son caractère anxieux la déclenchait souvent à tort. Quel embarras, si l’un ou l’autre des Maîtres se présentait au concile traitant de leur disparition!
À dix-neuf heures, ils n’avaient toutefois pas refait surface. Par ailleurs, ils n’étaient pas les seuls à manquer à l’appel : seuls Olson, Vasquez, Stengers et Arie s’étaient déplacés. Le fils Van Haecht, encore en fauteuil roulant, répétait des mantras, les yeux mi-clos, toujours aux prises avec la compulsion qui le forçait à s’exercer sans répit.
Catherine allait déclarer l’ouverture du concile quand Félicia sortit de l’ascenseur. Elle était pâle – encore plus que d’habitude. Elle se faufila en silence entre les chaises vides pour s’installer au premier rang. Une fois assise, elle enfonça les mains sous les aisselles, comme si elle voulait réchauffer ses extrémités, malgré les 30 degrés à l’extérieur.
Avramopoulos arriva juste après, accompagné par Virkkunen et Polkinghorne. Connaissant le personnage, il avait dû calculer son retard pour que son entrée soit remarquée, sans pour autant manquer quoi que ce soit des échanges. Peut-être déçu de ne rien avoir interrompu, il s’assit nonchalamment en arrière, les bras croisés, l’air condescendant.
En quelques phrases, Mandeville décrivit la situation : Latour anormalement absent, ses lunettes retrouvées sur le sol de l’hôtel – Mandeville ne précisa pas que c’était devant sa chambre… Elle précisa ensuite que Gordon ne s’était pas présenté à son rendez-vous avec Félicia.
L’exposition de ses inquiétudes fut accueillie avec apathie. L’incertitude la tirailla à nouveau.
« Ce n’est que ça?, ricana Avramopoulos, méprisant. Tu convoques une rencontre d’urgence pour nous dire que Latour et Gordon ont mieux à faire que prendre les appels de bonnes femmes? Heureusement que j’ai décroché! Sinon tu aurais fait quoi? Ameuté la police? Les forces spéciales? Ou peut-être prévoyais-tu te planquer dans un bunker nucléaire, juste au cas où? Si jamais…
— Elle a raison de s’inquiéter, interrompit Lytvyn sans se retourner.
— Toi, personne ne t’a demandé ton avis, rétorqua-t-il. Je… »
Virkkunen signala à Avramopoulos de se taire; Mandeville fut surprise de le voir obéir. Elle ignorait la nature précise du lien qui unissait ces deux-là. On savait qu’ils étaient Maître et novice; on présumait qu’ils étaient amants. Le geste impérieux de celui qui était, en théorie, subordonné à l’autre, suggérait un rapport plus complexe qu’une simple hiérarchie.
Lytvyn se leva. Elle n’avait rien de son aplomb habituel. La jeune femme se tint en silence pendant un long moment, à chercher ses mots, avant de soupirer et lancer crûment : « Romuald Harré est vivant. Et dans La Cité. »
Une vague invisible balaya la pièce. À peu près tout le monde s’avança sur sa chaise; même Arie ouvrit les yeux et cessa ses incantations. « Félicia… Explique-toi, dit Polkinghorne.
— J’ai des raisons de croire que Harré a pris possession d’Arthur Van Haecht durant la petite Joute. »
Mandeville porta la main à sa bouche, sidérée. « C’était donc ça! », lança Olson. 
« Des raisons de croire, dit Avramopoulos sur un ton glacial. Aurais-tu l’amabilité de nous dire lesquelles? »
Félicia, piteuse comme jamais, dit : « Gordon et moi, nous avons tenté de communiquer avec l’impression de Harré. Les choses ont pris une tournure inattendue. 
— Une tournure inattendue! », rugit Avramopoulos. Il fondit sur Félicia et la gifla. « Imbécile! Insolente! Inconsciente! », cracha-il, accompagnant chaque épithète d’un nouveau coup. Félicia les encaissa sans chercher à s’en soustraire. À la troisième claque, elle se mit à sangloter.
Les pleurs sortirent Mandeville de sa stupéfaction : elle s’interposa. Avramopoulos, frustré dans son élan, leva la main comme pour la frapper, mais il eut le bon sens de s’en tenir à la menace. Il fit un pas en arrière en la fusillant du regard, le visage rougi par l’activité soudaine.
Félicia luttait tant bien que mal contre les pleurs qui la secouaient. Catherine en fut touchée. Force était de constater que la jeune femme avait su gagner son respect grâce à son intelligence et son talent; elle ne méritait pas pareille humiliation. Tournant le dos à Avramopoulos, Mandeville essuya ses pleurs avec ses doigts, comme une mère avec son enfant. Le geste, spontané et plein de sollicitude, eut tôt fait de la rendre mal à l’aise. Félicia, pour sa part, l’accueillit avec l’esquisse d’un sourire triste. Elle tira un mouchoir de sa poche et épongea ses yeux. On pouvait encore distinguer la marque des gifles imprimée sur sa joue. « Excusez-moi, dit-elle en reniflant.
— Ne t’en fais pas, dit Mandeville, tentée de la prendre dans ses bras pour mieux la consoler, effrayée à l’idée de le faire.
— Ce n’est pas que ça… Je pense que je suis encore en état de choc : je viens d’être victime d’une tentative de meurtre. Ça va aller, insista-t-elle en voyant Mandeville réagir. La cible était Tobin. Qui, par ailleurs, dit savoir où se trouve Harré.
— Tobin? Pourquoi n’est-il pas ici, alors?, demanda Mandeville.
— C’est l’autre problème, répondit Félicia en grimaçant.  
— Quoi encore?
— Il n'est pas celui que nous croyions... »

dimanche 11 décembre 2016

Le Nœud Gordien, épisode 450 : La petite Joute, 2e partie

La porte de l’ascenseur s’ouvrit au troisième étage de l’Agora. Félicia sortit, Édouard resta derrière. « Tu ne viens pas?
— Je fais un bond au cinquième. Je parie que si je ne descends pas la machine à café, quelqu’un va me le reprocher.
— Ouais, quelqu’un. » Qui d’autre qu’Avramopoulos? Félicia aurait dû l’embrasser avant : maintenant, ils pouvaient être vus. Bien que leur relation soit un secret de polichinelle, d’un commun accord, ils préféraient encore la discrétion. Elle se contenta donc de lui sourire pendant que la porte se refermait; celui qu’il lui retourna parut inquiet, comme si c’était lui et non elle qui était appelé à se tenir au bord du cercle de Joute.
La tradition voulait que ce soit le jouteur avec l’avantage du terrain qui reçoive son adversaire. Dans le cadre de la petite Joute, les Maîtres s’étaient entendus pour s’affronter en territoire neutre.
La grande pièce du troisième était méconnaissable. Outre les chaises disposées en cercle au centre, tout l’ameublement usuel avait été empilé dans un coin, dissimulé derrière les tableaux à roulettes. L’arène de la Joute avait été tracée à même le sol, à l’encre plutôt qu’à la craie. On avait éteint les fluorescents; des cierges ajoutaient quelque peu à la lumière du jour qui filtrait par les fenêtres. Le sitar de Derek Virkkunen enrobait l’atmosphère de mélodies à la fois mystérieuses et solennelles.
Bien que Félicia soit plusieurs minutes en avance, la plupart des autres s’y trouvaient déjà. Polkinghorne papotait avec la plantureuse Vasquez. Le pauvre devait peser vingt kilos de moins qu’avant la mort de Hoshmand. Ses joues et son ventre avaient perdu de leur rondeur; il paraissait flotter dans ses vêtements. Elle fut heureuse de constater qu’il paraissait avoir retrouvé sa bonne humeur. Elle nota qu’Olson avait choisi un siège de l’autre côté du cercle, avec Latour et Stengers. C’était étrange : elle s’était toujours représenté le couple Olson-Vasquez comme une seule et même chose, une unité irréductible, mais en ce moment, ils semblaient déconnectés l’un de l’autre.
Avramopoulos se tenait seul dans son coin, le visage de marbre, concentré comme un athlète avant la compétition. Alors que les autres étaient en tenue civile, il avait opté pour sa toge pourpre et ses lauriers, peut-être pour rappeler son rang. Le vieux misogyne avait brûlé les ponts avec à peu près tout le monde. On spéculait depuis des jours à savoir qui serait son lieutenant. Félicia avait bien hâte au jour où elle se mesurerait à lui. Elle était convaincue que Team Gordon lui donnerait une bonne leçon – et si son Maître ne triomphait pas dans le cercle de Joute, elle prendrait un malin plaisir à lui montrer ce dont une femme était capable, quelle que soit la nature du défi.
Les trois frères Van Haecht avaient pris place à côté de leur père – l’adversaire de Gordon pour ce tour. Encore confiné à son fauteuil roulant, Arie continuait de croire qu’on trouverait bien un remède à ses problèmes de pieds, mais chaque succès ne s’avérait que temporaire : les marques du feu de Saint-Elme demeuraient inguérissables. Pauvre Gordon! Allait-il devoir porter ses marques au visage pour toujours?
Lorsqu’il s’était retrouvé handicapé à la suite du grand rituel, Arie avait eu l’idée qu’on le mette sous la coupe de la même compulsion qui avait propulsé la progression d’Édouard, question de tirer profit de sa convalescence. En ce moment même, il méditait, les yeux fermés, ses lèvres articulant un mantra. Alors qu’Édouard dépeignait cet épisode comme l’un des plus difficiles de sa vie, Arie, pour sa part, paraissait s’en sortir assez bien. Il est vrai que, contrairement à Édouard, il jouissait des soins attentifs de sa famille.
Félicia s’assit à la place que Gordon avait réservée à ses côtés. Elle le salua d’un mouvement de la tête. Comme un vieux couple, ils passaient tant de temps ensemble qu’ils n’avaient rien de nouveau à se dire.
Mandeville fut la dernière à arriver. Elle n’alla pas s’asseoir autour de l’arène : elle préféra garder ses distances, les bras croisés, la mâchoire serrée. Parmi les Maîtres, elle était seule à s’opposer à l’idée de Joute. Avait-elle même déjà assisté à un affrontement dans le passé?
La musique monta en crescendo avant de se taire brusquement. Le signal était donné : la Joute allait commencer. Latour et Avramopoulos s’avancèrent et échangèrent les paroles rituelles. Latour appela Isaac Stengers comme lieutenant. Avramopoulos créa la surprise en choisissant Polkinghorne. Le Maître balaya l’assistance du regard avec son sourire détestable, comme pour dire Vous voyez? Je gagne toujours, au final. Qu’avait-il promis à son lieutenant pour qu’il s’avance ainsi, tout sourire, pour rejoindre celui qui l’avait tant humilié par le passé? « Je gage qu’il a dû utiliser sa statuette », chuchota Félicia à l’oreille de Gordon, qui demeura impassible.
L’atmosphère électrique dans l’Agora rappelait celle d’un match de boxe, même si l’affrontement ne pouvait être que bref. Les adversaires entrèrent dans le ring; l’encre du cercle se mit à luire, les deux Maîtres furent traversés d’un frisson, puis ils exhalèrent en même temps.
L’assistance retint son souffle : qui avait gagné? Latour tendit la main à Avramopoulos. « Bien joué, chevalier. Lorsque j’ai vu que j’étais le dragon, j’ai tout de suite su que j’allais perdre. A-t-on jamais vu le monstre gagner? »
Avramopoulos haussa les épaules, comme si sa victoire allait de soi. Il se retourna vers Stengers. « Bon, voici le défi… »
L’expression décidée de Stengers se décomposa alors qu’il découvrit qu’il devait voler deux pièces d’art précolombien, exposées au Musée archéologique du complexe Les Muses. « Les pièces en question seront retournées à la fin du défi, n’est-ce pas?
— Quand tu gagneras à la Joute, rétorqua Avramopoulos, ce sera à toi de décider. Pour l’instant, garde tes questions pour toi. »
La réponse cinglante redonna son flegme à Stengers. Il accepta le défi avec aplomb. Les quatre hommes retournèrent s’asseoir.
L’anxiété de Félicia avait grimpé d’un cran. Comment se serait-elle acquittée du défi d’Avramopoulos? Et si Van Haecht concoctait un défi encore plus audacieux?
Gordon et son adversaire se levèrent à leur tour pour prendre place devant le cercle et échanger les paroles rituelles. Félicia sentit ses tripes se nouer lorsque son nom fut prononcé. Il faut que Gordon gagne. Réagir aux manœuvres d’Aart ne pourrait qu’être plus facile que l’inverse.
Gordon et Van Haecht pénétrèrent dans le cercle. Les caractères se mirent à chatoyer. Les dés étaient jetés…
Chose étrange : après cinq secondes, puis dix, l’affrontement n’était toujours pas conclu. Le phénomène était inédit : personne ne réagit, personne ne savait même s’il fallait réagir. Les symboles peints sur le sol brillèrent de plus en plus; étrangement, l’anneau de Gordon aussi. La teinte de la lueur vira au bleu, le même bleu que… « Le feu de Saint-Elme! »
Félicia abandonna le décorum pour se précipiter sur son sac à main, qu’elle renversa sans ménagement. Elle saisit son crayon-feutre, espérant avoir le temps de réaliser son truc, le procédé capable de disperser un trop-plein d’énergie radiesthésique. De l’autre côté de la pièce, Virkkunen avait déjà agrippé son sitar, animé de la même intention.
Sa lancée fut interrompue lorsqu’un claquement retentit dans l’espace, un coup de tonnerre sec plutôt que grondant. Une bourrasque venue de nulle part souffla tous les cierges. Avant que Félicia ou Derek n’ait pu agir, Gordon et Van Haecht s’écroulèrent. Tout le monde se précipita sur les deux Maîtres inconscients.
Il leur fallut d’interminables secondes pour rouvrir les yeux; Gordon fut secoué d’une quinte de toux si puissante que Félicia crut qu’il allait vomir. Van Haecht, de son côté, semblait en état de choc. Il avait les yeux écarquillés et la bouche tordue en un rictus effrayant. Il semblait chercher son air à coups de petites inspirations haletantes. Il pointa la sortie, l’urgence manifeste dans ses yeux. Ses fils agirent comme un seul homme : Arie se laissa tomber hors de son fauteuil roulant; Aart et Asjen l’y assirent au prix de quelques efforts. « Écartez-vous! », somma Aart en poussant le fauteuil vers l’ascenseur, déterminé à obéir à son père, à ne pas offrir sa faiblesse en spectacle une seconde de plus.
De son côté, Félicia aida Gordon à s’asseoir. « Qu’est-ce qui s’est passé? », demanda-t-elle. Le Maître tenta une réponse, mais sa toux irrépressible l’empêchait de l’exprimer chaque fois qu’il ouvrait la bouche. Il tenta sans succès de se remettre sur pied, seulement pour choir à nouveau dans les bras de Félicia. Il se mit à pointer à son tour l’ascenseur.
Elle regarda dans la direction qu’il pointait juste à temps pour voir les portes se refermer. Au tout dernier instant, le père Van Haecht cligna de l’œil dans leur direction. Un spasme ou un geste intentionnel?
Félicia retourna son attention vers Gordon. À chaque essai, ses râles gagnèrent en intelligibilité, jusqu’à ce qu’elle saisisse enfin le mot qu’il cherchait désespérément à prononcer…
« Harré! » 

dimanche 27 septembre 2015

Le Nœud Gordien, épisode 389 : Collégialité

Au fil des jours, les résidents du 5450, Boulevard La Rochelle s’étaient presque tous trouvés un coin à eux dans l’édifice, un espace où déposer leurs affaires, se reposer ou travailler à l’abri des regards. Bien qu’Olson et Pénélope aient conservé leur chambre à l’hôtel, ils s’étaient constitués un laboratoire dans les espaces à bureau du deuxième. C’est là qu’ils avaient travaillé à guérir Arie Van Haecht.
Les blessures laissées par le feu de Saint-Elme sur ses pieds étaient vicieuses. Non contente d’attaquer la chair en surface, la substance bleue avait rongé sa chair et ses os en profondeur. Le résultat était fascinant, bien que quelque peu macabre : on pouvait voir les os, les muscles et les tendons exposés par la chair et la peau consumées. Arie pouvait encore effectuer certains mouvements avec une cheville, faisant ainsi jouer la mécanique organique mise à nu. Le feu bleu avait toutefois trop attaqué l’autre pied pour qu’il réponde à ses tentatives de mouvement.
Olson et Vasquez étaient les références au chapitre des modifications corporelles, mais c’était un défi de taille. C’était une chose d’accroître sa masse musculaire, aplanir son ventre ou ajuster sa pilosité, mais c’en était une toute autre de reconstruire des organes partiellement détruits.
À tout le moins, les blessures étaient nettes. Ils avaient fait de leur mieux pour permettre à la chair d’Arie de se régénérer, mais le feu de Saint-Elme était un phénomène à peu près inconnu… Il était donc impossible de deviner si les solutions habituelles suffiraient à traiter ce problème inédit. Il ne restait plus qu’à découvrir si leur travail avait porté fruit.
Si les résultats s’avéraient positifs, Olson comptait tenter de gagner une faveur auprès de Gordon en traitant les marques que la nuit du grand rituel avait laissées dans son visage. S’ils s’avéraient négatifs, ce n’était que partie remise. Pour l’esprit curieux, les problèmes nouveaux étaient la voie royale vers de nouvelles connaissances. Win-win…
Comme convenu, Arie se présenta à midi dans leur laboratoire, sa chaise roulante poussée par son père. Ils n’étaient pas seuls; Latour, Stengers et Polkinghorne les accompagnaient. Cette irruption déplut à Olson. Si un échec en huis clos ne représentait qu’un détour momentané, c’était autre chose de l’offrir en spectacle à tout le monde…
Pénélope accueillit tout le monde comme si leur présence avait été attendue. Elle positionna Arie dans un coin de la pièce. « Comment va ton pied? », demanda-t-elle à son patient. Elle portait une robe blanche qui lui donnait un air d’infirmière. Olson était certain que le choix n’était pas fortuit.
« Je ne sais pas trop. Ça démange par moment. Mais c’est peut-être les bandages. » Sa voix chevrotait un peu; il craignait sans doute de rester cloué à cette chaise encore longtemps.
« Nous allons voir », dit Olson en signalant à Pénélope de retirer les bandages. Elle s’accroupit devant la chaise; le regard d’Arie plongea dans son corsage. Il resta ébaubi un instant avant de se ressaisir et diriger les yeux ailleurs. Sa réaction amusa Olson un instant… Jusqu’à ce que son premier pied soit mis au jour. Celui-ci n’avait pas changé d’un iota. Arie semblait au bord des larmes.
« Il faut se rendre à l’évidence », dit Olson. « Le feu de Saint-Elme ne crée pas des blessures comme les autres. 
— Elles ont donc besoin d’un remède pas comme les autres », dit Latour. « As-tu quelque chose en tête? 
— Pour être honnête, j’attendais de voir les résultats du plan A avant de passer au plan B. » Olson valorisait l’efficacité en toutes choses; il n’avait pas envie d’inventer mille et une hypothèses si, au final, le processus s’avérait vain.
« Peut-être que la solution n’est pas tant de réparer que de recréer », suggéra Polkinghorne. Il fut surpris de voir tout le monde se tourner vers lui. Il n’eut pas le choix d’élaborer en rougissant. « Kuhn avait pour théorie que l’être humain est une entité indivisible, une unité que même la destruction du corps ne peut briser.
— Oui », dit Latour. « Il y voyait une explication du principe de contagion : après tout, il suffit d’avoir un cheveu ou une goutte de sang d’un sujet pour l’affecter par un procédé comme s’il était là tout entier. »
Polkinghorne acquiesça. « Il y aurait peut-être moyen de mettre à profit cette… unité fondamentale. Amener le corps à y retourner. »
Les Maîtres méditèrent sur ces paroles en silence, jusqu’à ce que Stengers échappe un petit rire doux. « Moi qui ne pensais jamais voir cela un jour », dit-il après un moment. « Encore une fois, trois des Seize sont attelés à résoudre un problème ensemble. Je vous le dis, sans ironie : je suis presque ému. J’entrevois comment les choses étaient au temps de l’école de Munich… »
Le jeune homme avait mis le doigt sur quelque chose. Le grand rituel qu’ils avaient élaboré ensemble pour gérer la surcharge radiesthésique de La Cité avait offert une première occasion aux Maîtres de travailler de concert… Et cette collaboration avait donné lieu à d’autres échanges fort instructeurs.
Oh, leur cohabitation n’était pas entièrement placide. Des décennies de rivalités et de relations houleuses ne pouvaient être balayées en quelques jours… Mais c’était peut-être un nouveau début. Une occasion de revoir leurs rapports qui pourrait, au final, bénéficier à tout le monde.
« C’est intéressant ce que tu dis », répondit Olson. « On nous a toujours dit que nous devions demeurer éparpillés de par le monde pour éviter d’être anéantis d’un coup, comme pendant la purge de Harré…
— Mais à quel prix? », continua Stengers. « J’ai tant appris depuis mon arrivée… Et ce n’est pas une critique! », s’empressa-t-il d’ajouter en regardant son Maître.
« Non, non, tu as raison », répondit Latour. « Une logique plus libertaire quant à l’échange d’information sert probablement mieux nos desseins. Pourrons-nous un jour retrouver tout ce qui a été perdu avec la disparition de Kuhn ou de Paicheler? Pouvons-nous encore nous permettre de maintenir notre savoir morcelé? »
À peu près tout le monde semblait sur une même longueur d’ondes… Même Arthur Van Haecht, d’ordinaire conservateur. C’était toute une surprise.
Olson avait l’impression qu’un changement de paradigme se profilait pour les Seize. Et il avait déjà décidé qu’il en serait le fer de lance.
« Et mes pieds? », demanda Arie.
« Ensemble, nous trouverons une solution », conclut Olson.

dimanche 4 janvier 2015

Le Nœud Gordien, épisode 351 : Harmoniques

Édouard fixait le ciel, hypnotisé par les couleurs chatoyantes invisibles pour les non-initiés.  
Sans surprise, il s’était retrouvé associé au groupe d’Avramopoulos pour l’accomplissement du grand rituel, avec Derek Virkkunen et Arie Van Haecht. Polkinghorne brillait par son absence : il avait été assigné à l’équipe d’Olson et Vasquez, séquelle probable de sa prise de bec avec Avramopoulos.
Ironie du sort, son équipe s’était installée dans un édifice prêté par Gordon, celui qu’Édouard avait surveillé pendant des jours avant de découvrir qu’il suscitait l’amnésie chaque fois qu’il s’en approchait. Réussir à s’y introduire après tant d’échecs avait cependant eu l’effet d’un pétard mouillé : la fraîcheur hivernale et l’odeur de poussière témoignaient qu’il avait été abandonné depuis des semaines, probablement des mois.
La mise en place des dispositifs n’avait été qu’une formalité. La participation d’Édouard s’était bornée à déplacer des meubles pour libérer le plancher, et garder un œil sur son téléphone pour recevoir les mises à jour des quatre autres groupes. À minuit, le grand rituel avait commencé comme prévu. L’air s’était empli d’une force impalpable qui avait fait hérisser le poil d’Édouard. C’est à ce moment qu’il était entré en état d’acuité, et qu’il avait vu dans le ciel les effets de leur entreprise.
Un dôme d’une couleur impossible – à la fois rouge et jaune – était apparu au sud-ouest, rendant visible la zone radiesthésique. La couleur était animée de remous qui rappelaient les turbulences de Jupiter. Compte tenu de la distance, ceux-ci devaient être gigantesques. Il fallut de longues minutes avant que la zone rapetisse de façon notable. 
Édouard sursauta lorsqu’un coup de tonnerre retentit, malgré qu’il n’ait pas observé d’éclair. Derek Virkkunen le rejoignit à la fenêtre, les sourcils foncés. « Je pense que c’est la première fois que j’entends tonner l’hiver », dit Édouard. L’artiste ne répondit rien.
Les nuages, rougis par le dôme en-dessous, semblèrent gagnés par son agitation. Trois éclairs rouges strièrent l’horizon en succession rapide.
« Ce n’est pas normal », murmura Virkkunen. « Viens avec moi », dit-il en partant d’un pas vif sans attendre Édouard, en agrippant au passage son grand étui à sitar.
Édouard jeta un coup d’œil à Avramopoulos et Van Haecht, les deux concentrés sur le rituel : ni l’un ni l’autre n’avait besoin de lui pour le moment. Il rejoignit l’artiste dans la pièce adjacente, une sorte de salon aux murs tapissés d’armoires peu profondes, toutes ouvertes et vides. Virkkunen sortit son sitar et s’assit devant les grandes fenêtres.
Le déplacement avait assez nui à la concentration d’Édouard pour qu’il perde l’acuité. Le rougeoiement en contrebas avait disparu pour ne laisser que les lumières de la ville sous un ciel noir et menaçant. Le tonnerre gronda à nouveau.
Inspiration, expiration, concentration. Édouard rouvrit les yeux pour découvrir que la zone colorée avait regagné sa taille initiale, mais plus encore, qu’elle brillait avec une intensité nouvelle, des étincelles roulant sur toute sa surface… Non, réalisa-t-il. À cette distance, on dirait des étincelles… De près, ce doit être de véritables boules de feu!
Un brouhaha se fit entendre dans la pièce adjacente. Édouard se précipita de l’autre côté pour découvrir la source de cette commotion. Au même moment, comme s’il avait attendu ce signal, Virkkunen se mit à jouer une série de notes répétées en boucle.
Une flamme bleue, semblable à celle d’un brûleur à gaz, avait jailli sur tout le tracé des symboles peints sur le plancher. Van Haecht avait entrepris de les piétiner, la panique dans les yeux; Avramopoulos demeurait en transe, quoiqu’Édouard devinait que son attention était devenue partagée.
Une seconde à peine après l’arrivée d’Édouard, Van Haecht tombait sur le côté en poussant un cri déchirant, agrippant ses pieds à deux mains. Ses semelles avaient fondu plutôt que brûlé, et horreur! Une partie de ses pieds avec elles.
L’air joué par Virkkunen se transforma. Plus aigu, tempo plus lent... Que tentait-il d’accomplir? C’était Néron jouant devant Rome en flammes… L’artiste retourna à la première série de notes, puis alterna entre les deux mélodies avec une précision virtuose, insérant de légères variations ici et là. Coïncidence? Causalité? Le feu bleu vacilla, diminua, puis disparut. Le phénomène avait déjà eu le temps de creuser des rigoles de quelques centimètres, burinant à jamais les symboles magiques à même le plancher.
Van Haecht mugissait de douleur, Virkkunen jouait comme si rien au monde ne pouvait le distraire, Avramopoulos continuait le rituel à lui tout seul… Édouard écrivit aux autres Feu bleu, maintenant éteint. Arie blessé. Donnez des nouvelles, SVP.
Il alla ensuite s’agenouiller aux côtés de Van Haecht qui pleurait comme un bébé, recroquevillé sur le sol – ne serait-ce que pour le supporter face à cette douleur qu’Édouard ignorait comment soulager.
L’absence de réponse des autres groupes à son message lui fit craindre le pire.

dimanche 9 novembre 2014

Le Nœud Gordien, épisode 345 : Drainer le Cercle, 3e partie

Édouard revint au 5450 La Rochelle chargé de ses achats. Sachant mieux à quoi s’attendre, il frappa à la porte dès son arrivée, croulant sous les boîtes mal équilibrées. Arie Van Haecht lui ouvrit : il montait toujours la garde derrière les fenêtres voilées. Édouard déposa son chargement devant les portes de l’ascenseur. « Encore deux voyages », dit-il, un peu essoufflé.
« As-tu besoin d’aide? », offrit Arie, une pointe d’hésitation dans la voix. Édouard devinait qu’il préférait demeurer au chaud que de se rhabiller de pied en cap.
« Non, ça va », répondit Édouard. Il avait mal calculé : il lui fallut trois autres allers-retours à sa voiture pour finir de rentrer tout ce qu’il avait acheté. Sa razzia dans un magasin-entrepôt lui avait permis de tout trouver sous un même toit : de la nourriture en conserve, surgelée et prête à manger; du jus, des boissons gazeuses et de l’eau embouteillée; il avait même acheté un lot d’oreillers et de couvertures qui semblaient manquer au dortoir improvisé du cinquième. Et, bien entendu, une machine à café toute neuve.
Il massait ses épaules après avoir rentré le dernier chargement lorsqu’il aperçut Arie en train de lorgner un plateau de sandwichs prêts à manger. Il s’en servit un avant de tendre le reste à Arie, qui l’accepta plein de reconnaissance.
« Quand même », dit Édouard entre deux bouchées, « c’est quelque chose, de voir autant de Maîtres travailler ensemble…
— Mon père dit que ça ne s’est pas vu depuis la Deuxième Guerre Mondiale…
— Ils sont seize au total, non? Où sont les autres?
— En fait, non… C’est plutôt un titre traditionnel. Leur nombre était remonté jusqu’à neuf, mais cette foutue anathème en a tué deux.
— Oh ». Avramopoulos, Gordon, Van Haecht et Olson se trouvaient en haut. Il avait entendu dire que deux autres étaient en mission au Maroc, en lien avec le projet qui mobilisait les quatre autres. Il ne restait donc qu’un Maître qui n’y était pas mêlé.
Arie ricana en prenant un second sandwich. « Si tu as réussi à trouver un procédé émergeant durant ta première année, tu risques de joindre les Seize avant moi…
— C’est rien, je t’assure… Un concours de circonstances… Et toi, ça fait longtemps que tu pratiques? Avec un Maître comme père…
— J’ai été initié le jour où j’ai atteint la majorité. Mon père ne voulait pas risquer de confier ses savoirs à des gamins. Nous pratiquons tout de même des exercices en famille depuis que je suis tout petit. J’étais donc prêt à passer aux choses sérieuses.
— Je vois… » Édouard termina son sandwich et lécha ses doigts. « Je vais aller voir comment fonctionne cette machine à café. Tu veux que je t’en descende un lorsque j’aurai réussi?
— Volontiers », répondit Arie avec un sourire.
Il laissa un autre sandwich à Arie avant de charger l’ascenseur. Il décida d’aller ranger les victuailles au quatrième. Il sélectionna ensuite un plateau de crudités, deux plateaux de sandwichs et un paquet de viande froide et descendit au troisième. 
Les Maîtres et leurs adeptes continuaient à travailler d’arrache-pied à leur mystérieux projet. Édouard déposa les plateaux sur la table la moins encombrée. Avramopoulos le premier vint s’approvisionner, sans toutefois s’attarder : il repartit les mains pleines vers l’ilot où il travaillait seul pour le moment. D’autres passèrent tour à tour, sans que personne ne s’arrête pour discuter avec lui, pas même pour le remercier. Jusqu’à ce que la femme fatale le rejoigne en lui offrant un sourire des plus chaleureux. 
« On ne s’est pas encore présenté… Je suis Pénélope Vasquez. Enchantée de faire ta connaissance.
— Et moi, Édouard Gauss. » Édouard n’avait jamais vu de femme aussi attirante de toute sa vie. Sa simple proximité menaçait de le transformer en adolescent maladroit, à une période où il était trop intimidé par les filles pour les traiter comme des personnes, où il voulait désespérément leur plaire sans savoir comment. Résister à la tentation de dévier son regard vers son décolleté était un combat de tous les instants. « Ton français est impeccable », dit-il en bafouillant un peu.
« Ma mère est française », répondit-elle.
« Hum. Quelque chose me dit que monsieur Vasquez, lui, ne l’est pas. »
Elle échappa un rire musical. « Bien vu. Mon père est Cubain. Je sais, je sais : tu trouves que je n’ai pas tellement l’air latina. Disons que j’ai beaucoup changé depuis que j’ai rencontré Daniel.
— Daniel?
— Olson. » Elle prit l’expression espiègle de celle qui s’apprête à révéler un secret croustillant. Elle s’approcha de lui en posant une main sur son avant-bras. Le contact eut l’effet d’un choc électrique. Son parfum, floral et subtil, vint chatouiller ses narines. « Je n’ai pas attendu qu’on nous présente pour m’informer sur toi…
— Ah non?
— J’aime beaucoup ton style journalistique. Ta série d’enquêtes sur l’entourage de l’ancien maire de La Cité était exceptionnelle…
— Ouais. Ça n’a pas plu à tout le monde…
— J’ai fait une maîtrise sur la représentation médiatique des scandales personnels des personnalités politiques… » Édouard figea. Il était facile de présumer de la superficialité, voire de la vacuité d’une femme pareille… Pourtant, elle était initiée : n’était-ce pas un indice de volonté, de goût du travail, de persévérance? Il n’aurait pas dû être surpris qu’elle ait une vie intellectuelle. Et pourtant…
Ses pensées coupables lui firent perdre le fil de la conversation. L’effet que Pénélope avait sur lui évoquait son temps sous l’effet de la première compulsion, alors que ses pensées étaient embrouillées par un désir irrésistible. « …et c’est vrai pour toute cette catégorie de gens », dit Pénélope en conclusion à une tirade dont Édouard n’avait rien entendu.
« Assurément », répondit-il à l’aveuglette.
« Lorsque le projet sera entré dans la phase deux…
— Le projet?
— Drainer le Cercle, bien entendu.
— Personne n’a jugé bon de m’expliquer de quoi il s’agissait… 
— C’est le lot des nouveaux initiés », répondit-elle avec un sourire compatissant. « Mais vu que ton Maître t’a nommé élève-adepte, les choses vont sans doute changer… Laisse-lui le temps… Donc, je disais : lorsque les choses les plus urgentes auront été traitées, j’aimerais beaucoup aller prendre un verre avec toi. Pour discuter… »
Édouard n’en croyait pas ses oreilles. Il allait acquiescer avec enthousiasme lorsque Félicia apparut entre eux. Hypnotisé par Pénélope, il ne l’avait pas vue s’approcher. « Édouard, as-tu une minute? », dit-elle le tirant par le coude.
« Je…
— Je te le laisse », dit Pénélope, toujours souriante. Félicia lui renvoya un sourire glacial.
« Je, hum, qu’est-ce que je peux faire pour toi?
— J’ai besoin d’aide au deuxième. Viens avec moi. »
Elle se dirigea vers la cage d’escalier. Édouard lui emboîta le pas, non sans avoir jeté quelques regards furtifs en direction de Pénélope, qui était à nouveau concentrée sur son travail. 

dimanche 2 novembre 2014

Le Noeud Gordien, épisode 344 : Drainer le Cercle, 2e partie

Le hall n’était que tuiles et béton sur tout l’étage. Une chaise posée à côté de l’entrée – non loin de l’endroit où Édouard avait tenté de voir à l’intérieur – était la seule pièce de mobilier visible. Deux colonnades parallèles traçaient le chemin entre la porte principale et les ascenseurs. Rien ne démentait encore l’impression initiale d’Édouard : personne ne s’était installé ici.
Arie Van Haecht le conduisit jusqu’aux ascenseurs en détachant son manteau. « C’est au troisième », dit-il en appuyant sur le bouton qui ouvrit les portes. Édouard entra, mais l’autre resta derrière.
Les portes rouvrirent sur un autre grand espace à peine plus meublé que le rez-de-chaussée. Une dizaine de personnes s’affairaient autour d’îlots de meubles agrégés, chacun avec une grande table, quelques chaises et un tableau vert monté sur pieds.
Polkinghorne et Avramopoulos furent les premiers qu’Édouard reconnut. Ils semblaient engagés dans un débat énergique. De l’autre côté de la pièce, à un autre îlot, Gordon discutait avec un homme qui tournait le dos à Édouard. Félicia s’y trouvait aussi, le nez penché sur un panneau de carton où elle traçait des symboles magiques au pinceau. La scène convainquit Édouard de se détendre un peu : on ne l’avait pas convoqué pour l’accuser de quoi que ce soit.
Avramopoulos l’aperçut et lui fit signe de s’approcher. Deux autres équipes s’étaient installées dans des coins de la grande pièce. L’une d’elles était constituée de deux hommes et de la seule autre femme du groupe à part Félicia. C’était une grande blonde aux formes époustouflantes qui semblait tout droit sortie de la couverture du magazine Primate. Un autre trio travaillait en silence. Leur coordination appliquée suggéra à Édouard qu’ils étaient habitués à œuvrer ensemble.
Aucun doute n’était possible : tous ces gens étaient des initiés. Édouard n’avait jamais imaginé qu’il ait pu y en avoir autant dans La Cité.
« Te voilà enfin », dit Avramopoulos dès qu’Édouard se trouva à portée. « Il ne manquait plus que toi. »
Édouard remarqua alors une absence notable. « Et Hoshmand? Il n’est pas là? 
Polkinghorne tressaillit. « Il est mort », dit Avramopoulos.
« Oh. Je suis désolé. Mes condoléances… » Polkinghorne lui fit un sourire triste; Avramopoulos, un mouvement de la main, comme pour chasser ces désagréables considérations.
« Tu vas t’installer dans ce building pour quelques jours, quelques semaines tout au plus », dit Avramopoulos. « Nous avons aménagé des lits de camp au cinquième. » Il se tourna vers Polkinghorne. « Tu ne lui as pas dit d’amener des bagages?
— Tu m’as dit de le faire venir, c’est tout. » La tension entre les deux hommes pouvait être coupée au couteau.
Avramopoulos soupira. « Peu importe. Tu es en voiture?
— Oui.
— Tu vas commencer par aller trouver de la nourriture pour tout le monde. Tu sais cuisiner?
— Euh…
— Il y a un coin cuisine à chaque étage sauf au rez-de-chaussée. Installe-toi où tu veux. On a déjà une batterie de cuisine au cinquième, mais presque rien en terme de provisions. Tu peux rester dans le simple – des sandwiches, des croissants, peut-être de la soupe. Bonne idée, la soupe. Peut-être que les Van Haecht cesseraient de se plaindre du froid. Pendant que tu y es, achète-nous une machine à expresso. Tout le monde va me remercier, je t’assure…
— Je peux poser une question? » Avramopoulos le regarda comme s’il avait dit une bêtise, mais il lui fit quand même signe de parler. « Qu’est-ce qui se passe ici? 
— Polkinghorne ne t’a pas expliqué? »
Ce dernier explosa. « Encore une fois, tu ne m’as pas demandé de lui dire quoi que ce soit!
— Quoi? Tu n’as pas pris le relais de Hoshmand? Qui s’occupe de Gauss? »
Polkinghorne foudroya  Avramopoulos du regard. « C’est toi son maître. C’est ta responsabilité. La tienne. Pas la mienne. 
— Pff. C’était la responsabilité de Hoshmand. »
La réaction de Polkinghorne montra qu’il avait été blessé, mais surtout surpris, comme s’il ne pouvait pas imaginer que quiconque ait pu penser ainsi. Il tourna brusquement les talons et marcha d’un pas décidé jusqu’à l’ascenseur.
« Lui et ses susceptibilités… », marmonna Avramopoulos alors que les portes de l’ascenseur se refermaient. « Une vraie femme. Où en étais-je?
— Au fait que personne ne m’a rien dit.
— Ah! Donc, comment va ta progression? » Il avait posé la question de façon un peu désinvolte, mais quelque chose dans son expression changea après une seconde. Il se mit à scruter Édouard de la tête aux pieds avec le regard d’un parent à la recherche d’indice que son enfant a bu. « Après tout ce temps sous l’effet de la compulsion, tu me sembles plutôt calme et détendu… »
Édouard déglutit. Le moment était venu de présenter le mensonge que Gordon lui avait suggéré. « Les choses sont moins pires depuis une semaine ou deux... »  
— Moins pire comment?
— Je méditais comme un forcené, tous les jours, toute la journée, lorsqu’un matin j’ai vu apparaître quelque chose… Une sorte d’image complexe, pleine de détails… J’ai tenté de la reproduire sur papier. Ça n’a pas été facile, mais à un moment donné, pendant que je me concentrais sur mon dessin, paf! La compulsion est disparue. »
Avramopoulos, les sourcils froncés, continua à le dévisager. Édouard retint son souffle. « Montre-moi le dessin », finit-il par ajouter en lui tendant une craie.
Édouard retourna le tableau pivotant et traça les deux cercles concentriques sur la surface encore vierge. Sa main tremblait.
Il en était à ajouter les premiers détails lorsqu’Avramopoulos le fit sursauter en clamant haut et fort : « Votre attention, s’il vous plaît! »
Tous les autres se tournèrent vers lui. « Cet homme, que j’ai personnellement initié au printemps dernier, a accompli un premier procédé émergeant. »
Édouard vit l’incrédulité chez certains, l’admiration chez d’autres. Gordon devait être un champion au poker : tout laissait croire qu’il venait d’apprendre la nouvelle. Félicia, à l’écart, croisa les bras et fit la moue, miroir de sa réaction lorsqu’Édouard lui avait montré son dessin pour la première fois.
« L’urgence des circonstances présentes me rend peu enclin au cérémonial », continua-t-il. « J’irai donc droit au but. Édouard Gauss, en prenant à témoin trois de mes pairs parmi les Seize, je te nomme élève-adepte! »
Tout le monde applaudit la proclamation, même Félicia, qui réussit à forcer un sourire.
Les initiés retournèrent au travail. Édouard ne manqua pas de noter qu’Avramopoulos ne lui avait toujours rien expliqué quant aux événements récents ou ce qu’ils faisaient tous là. Il décida toutefois qu’il valait mieux mettre ses questions – nouvelles ou anciennes – en veilleuse et s’éclipser avant que quelqu’un l’interroge sur les détails de son procédé émergent. C’était Gordon et non Édouard qui avait accompli le procédé; il avait donc usurpé son titre d’élève-adepte. Il ne restait qu’à espérer que son bluff fonctionne assez longtemps pour mener à terme ses desseins…
« Je vais m’occuper des provisions maintenant », dit Édouard en effaçant son dessin à la craie.
« Parfait », répondit Avramopoulos. « Et n’oublie pas le café! »

dimanche 26 octobre 2014

Le Noeud Gordien, épisode 343 : Drainer le Cercle, 1re partie

Le téléphone d’Édouard sonna.
Depuis qu’il avait quitté CitéMédia, ses dossiers et ses enquêtes, il ne recevait plus d’appels que de Geneviève et de Claude, les deux irréductibles de son entourage à préférer la voix à l’écrit. Cette fois-ci, l’afficheur indiquait numéro inconnu. Il ne reconnut pas la voix qui lui dit : « Édouard? 
— Qui parle?
— Polkinghorne. Rejoins-nous au 5450, boulevard La Rochelle. Maintenant. »
Le cœur d’Édouard s’emballa… Le ton sec de la convocation pouvait augurer le pire. Pris d’une fébrilité qu’il peinait à contenir, il fit les cent pas dans son petit appartement en jonglant avec les tenants et les aboutissants de sa situation présente. Il était toutefois trop préoccupé pour pouvoir penser clairement. Et il devait y arriver. Ce n’était pas le moment de perdre son sang-froid…
Il laissa son esprit effarouché glisser vers les chemins désormais familiers de la méditation. Sa respiration s’approfondit et son cœur retrouva son rythme habituel en quelques minutes à peine.
Une fois suffisamment rasséréné, il demeura dans la même posture jusqu'à ce que sa réflexion soit complétée.
Il alla s’asseoir devant l’ordinateur et démarra la webcam en mode enregistrement. « Nous sommes le vingt-quatre février. Je viens de recevoir une convocation et je crains ce que cela peut signifier. Pour commencer, plutôt que Hoshmand, c’est Polkinghorne qui m’a appelé. C’est une première. Ça fait tout de même un moment qu’Avramopoulos et ses hommes me laissent tranquilles… Ils croient sans doute que je continue à travailler compulsivement. Et là, bang! Est-ce que ça veut dire qu’Avramopoulos a découvert quelque chose? Ma collaboration secrète avec Gordon? Pire encore : le dossier que je suis en train de monter pour prouver l’existence de la magie? Au cas où quelqu’un modifiait mes souvenirs, je préfère enregistrer ceci. Alexandre, je compte sur toi pour faire le suivi. Je pars pour le 5450, boulevard La Rochelle. Et non, je ne sais pas pourquoi on me fait venir dans l’Ouest plutôt qu’aux endroits habituels. »
Il hésita un instant, mais il ne trouva rien de mieux à dire pour conclure son message. Il encrypta le fichier et l’envoya à Alexandre, après quoi il enfila son manteau et se rendit à sa voiture.
Le temps était plutôt frisquet… Mais encore au-dessus des normes saisonnières. Les spécialistes disaient déjà que cet hiver serait le plus chaud enregistré dans l’histoire de La Cité.
En conduisant vers l’Ouest, Édouard prit un instant pour détecter la position d’Ozzy… Fidèle à son habitude, la corneille se trouvait quelque part au sud. Tant mieux : Édouard préférait que son familier garde ses distances des autres initiés. S’ils voulaient le châtier pour quelque raison, ils ne pourraient pas s’en prendre à Ozzy.
L’adresse que lui avait donnée Polkinghorne correspondait à un édifice à bureaux de cinq étages. Une grande bannière signalait que l’espace était à louer; une autre indiquait que l’édifice serait livré en novembre dernier, ce qui laissait croire que les promoteurs avait fait face à quelque retard ou imprévu… À moins qu’ils aient échoué à trouver preneur : rien n’indiquait que quiconque l’occupât.
Édouard monta les quelques marches qui le séparaient de l’entrée principale. Toutes les fenêtres du premier étaient placardées de feuilles de papier qui les recouvraient entièrement. Il tira la porte principale, mais elle ne bougea pas. Il frappa et attendit , mais il ne perçut aucune réaction à l’intérieur. Interloqué, il vérifia l’adresse – c’était la bonne –, puis, le front contre la vitre froide, les mains en cornet pour estomper les reflets, il tenta de discerner, dans le minuscule jour entre le papier et le cadre, si quelqu’un se trouvait de l’autre côté.
Il sursauta lorsque quelqu’un souleva un pan de papier juste devant lui.
L’homme, un inconnu, était plus jeune qu’Édouard. Ses cheveux châtains coiffés à la pommade lui donnaient un look plutôt vieillot. Il scruta Édouard de long en large, les sourcils froncés, avant de lui signaler un instant en levant un doigt. Il rabattit l’écran avant qu’Édouard n’ait pu réagir.
Édouard poireauta encore de longues minutes sur le seuil, jusqu’à devoir couvrir ses oreilles de ses mains pour les protéger du froid. La porte s’ouvrit enfin; un individu rejoignit Édouard sur le parvis. Le nouveau venu était assez habillé pour affronter la Sibérie : il portait un manteau de duvet, une tuque et des cache-oreilles. Une longue écharpe l’emmitouflait des épaules jusqu’au nez. Seuls ses yeux demeuraient découverts, mais c’était assez pour qu’Édouard en conclue qu’il s’agissait du même homme qu’il avait aperçu à l’intérieur.
« Oui? », demanda l’homme, circonspect.
« Je, hum, est-ce que je suis au bon endroit?
— Cela dépend de l’endroit où vous cherchez à vous trouver… » Il parlait avec drôle d’accent… Allemand, peut-être.
« Un… ami m’a demandé d’être ici. Mais j’ignore pourquoi, ou ce que je suis censé faire maintenant. »
L’homme plissa les yeux, encore plus méfiant qu’auparavant. « Alors, vous n’avez sans doute rien à faire ici. Bonne journée. » Il tourna le dos à Édouard.
« Quoi? C’est ridicule! Je ne serais pas ici si P… » Il s’arrêta. Il avait presque oublié qu’il était, en principe, toujours contraint au silence quant aux secrets des initiés. La compulsion sélectionnait automatiquement ce qui passait et ce qui était censuré, mais vu que Gordon l’avait levée, c’était à Édouard de décider… Et il pouvait se trahir en choisissant mal.
Pendant que l’homme se débattait avec un trousseau de clé, difficile à manipuler avec ses gants épais, Édouard lança : « Je suis un grand fan de Derek Virkkunen. Vous le connaissez? » L’homme figea. Comme une statue de glace, pensa Édouard. Malgré tous ses vêtements. « J’ai eu la chance de le rencontrer à quelques reprises. Avec son ami, Aleksi Korhonen. »
L’homme se retourna. Édouard qui lui tendit la main. « Je suis Édouard Gauss.
— Pourquoi ne pas l’avoir dit plus tôt? », répondit l’homme en lui donnant la sienne.
Cette réplique agaça Édouard au plus haut point. Il avait envie de lui crier qu’il aurait suffi qu’il le demande!
« Moi, c’est Arie. Arie Van Haecht », ajouta-t-il avec l’air important de celui qui s’attend à ce qu’on le reconnaisse.
Édouard lança un « Oh! » qui parut satisfaire l’égo du jeune homme. « Enchanté de faire votre connaissance. »
Arie retourna se débattre avec la serrure, puis il tira la porte et signala à Édouard de le suivre.
Édouard découvrit alors que l’édifice était loin d’être aussi désaffecté qu’il le paraissait de l’extérieur.