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dimanche 3 décembre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 499 : Dénouement

« Je ne suis toujours pas certain que ce soit une bonne idée », dit Édouard à Félicia pendant qu’elle verrouillait la porte de sa maison.
« Les funérailles, ce n’est pas seulement pour honorer la mémoire d’un disparu, rétorqua-t-elle. C’est surtout pour permettre aux survivants de se retrouver entre eux.
— Félicia… C’est ma faute. C’est moi qui ai pressé sur la gâchette. C’est ridicule!
— C’était un cas de légitime défense. Après tout, ils t’ont tué juste après. Littéralement tué! N’importe qui à ta place aurait fait pareil. »
Il espérait que la commission d’enquête mise sur pied par la mairesse, prévue pour la mi-septembre, reconnaisse elle aussi cette interprétation. Il se comptait chanceux d’avoir pour témoin Claude Sutton, dont la parole risquait de peser encore plus que la sienne. Il soupira et embrassa la joue de Félicia. « Tu as raison. Comme toujours. Allons-y… »
Le service avait lieu dans une maison funéraire cossue de l’Ouest. Par on ne sait quel moyen, les médias avaient eu vent que quelque chose s’y passait. Tout le monde connaissait maintenant l’existence des initiés; l’opinion publique jugeait qu’ils incarnaient une menace souterraine, bien pire que les changements climatiques ou l’immigration. Même les franges plus pondérées de la population exigeaient des réponses. Les Seize n’étaient pas naïfs : de la même manière que tirer sur un fil peut défaire un tricot, en répondant aux questions de la populace, d’autres questions seraient soulevées en cascade, jusqu’à mettre au jour les crimes que certains avaient commis, et toutes ces irrégularités dont aucun initié n’était innocent.
Tendu comme la corde d’un arc, Édouard traversa la haie des journalistes, Félicia à son bras. Beaucoup de visages connus, certains anciens collègues… La plupart des questions lui étaient destinées, à propos de la magie révélée, de l’irruption de Gordon, du fait de mieux en mieux établi que tous ceux qui lui avaient obéi avaient été consommateurs d’Orgasmik. Et ils n’avaient pas oublié que son frère Philippe était le créateur présumé de l’O, ce qui donnait au tout des airs de conspiration… Il fit la sourde oreille : la vraie source de sa nervosité se trouvait à l’intérieur.
Pendant qu’il préparait l’émission, il avait souvent craint les représailles de ceux qu’il devait trahir. La révélation de son lien surnaturel avec Ozzy avait toutefois pris des allures de peccadille, éclipsée par l’intervention spectaculaire de Gordon et l’Œuvre de Harré. Il fut soulagé, à son entrée, de lire dans le visage des autres qu’on l’accueillait encore comme un pair.
Félicia et Édouard saluèrent Arie Van Haecht, dont le fauteuil roulant avait été positionné non loin de l’entrée. Il avait repris du mieux depuis qu’on l’avait libéré de sa compulsion pour s’occuper de ses deux frères. Ceux-ci devenaient de plus en plus fonctionnels, mais leur mémoire demeurait désespérément embrouillée. « Nous allons bientôt retourner à Rotterdam et aménager dans la maison de notre père, annonça-t-il d’entrée de jeu. Avec un peu de chance, l’environnement familier va accélérer leur récupération. À propos, j’ai reçu des nouvelles d’Adam…
— Ah oui?, dit Félicia, plus par politesse que par intérêt réel.
— Il dit qu’il aura complété le Grand Œuvre d’ici Noël… Il est le premier surpris d’avoir autant avancé… 
— Tu lui transmettras nos félicitations », conclut Édouard.
Le couple rejoignit ensuite Olson, Stengers et Polkinghorne. Les trois hommes se trouvaient au milieu d’une conversation animée. Olson les accueillit avec une question : « Avez-vous vécu des manifestations synchrones depuis ce jour-là? »
Ce jour-là… Le jour où tout avait changé, ce moment-pivot marqueur d’un avant et d’un après incommensurables. Ce jour où Édouard avait péri, et était revenu à la vie; ce jour où Olson était sorti de sa catatonie, non seulement en bonne santé, mais libéré de cet engrenage cassé qui lui avait empoisonné l’existence.
« Non, pas de manifestation, dit Félicia. Et vous? 
— C’est ce dont nous discutions, répondit Polkinghorne. On dirait qu’elles ont cessé. Comme si le destin avait atteint son aboutissement. Comme si l’Univers nous avait guidés jusqu’à ce jour-là. Et maintenant que nous sommes arrivés à destination, il n’a plus besoin de nous envoyer de signaux. »
Stengers se lança dans une description des changements qu’il avait perçus dans sa pratique depuis ce jour-là. Il avait l’impression que le monde ne résistait presque plus aux effets de ses procédés, rendant caduques certaines complexités. « Je vous prédis que, d’ici quelques années, notre pratique se résumera à de simples trucs. Les rituels longs et laborieux seront bientôt une affaire du passé! »
Pénélope se joignit à leur petit groupe en roulant des yeux. « Je ne sais pas quelle mouche a piqué Avramopoulos », chuchota-t-elle en arrivant. Elle réussissait à rendre glamour sa robe noire, pourtant des plus modestes. « Avant, c’est à peine s’il reconnaissait mon existence; maintenant, il ne me lâche plus. » Elle lança un regard à la sauvette dans sa direction. Il avait acculé Mandeville dans un coin, et, à en juger par son expression, il s’était mis en mode charme. « Je crois que le départ de Derek l’a affecté plus qu’il ne veut l’admettre.
— Bien fait pour lui, dit Félicia. Je n’ai jamais compris ce que Derek lui trouvait en premier lieu. » Personne ne connaissait les détails de leur rupture. Les spéculations allaient de bon train; Avramopoulos, fidèle à son habitude, esquivait les questions et déniait l’existence du moindre problème. 
Édouard laissa les autres papoter pour s’approcher du cercueil où reposait Gordon, l’air paisible, les mains croisées sur le ventre, l’anneau de sa panoplie brillant à son doigt. Le thanatologue avait recomposé son visage troué par le feu de Saint-Elme.
Édouard avait côtoyé cet homme, mais l’avait-il vraiment connu? En raison de son apparition dans le cadre de La magie révélée, tout le monde présumait qu’il s’était retrouvé sous le joug de Harré. L’opinion unanime le dépeignait comme une victime, et non comme un collabo. Mais Édouard ne pouvait négliger à quel point son attitude avait changé, bien avant la petite Joute fatidique… Il ne connaîtrait sans doute jamais le fond de cette histoire.
Il se recueillit en silence. Légitime défense ou pas, Édouard se sentait profondément coupable de sa mort.

Le cercueil fut fermé et amené au cimetière adjacent. Latour s’était fait inhumer à Paris, comme il l’avait indiqué dans son testament; les frères Van Haecht parlaient quant à eux de faire construire un monument à leur père, à défaut de pouvoir lui offrir une sépulture. Gordon, dont on ne connaissait pas les dernières volontés, allait être mis en terre dans sa ville d’adoption, le dernier repos d’un homme sans racines.
La procession funèbre se fit sous un ciel gris qui promettait une averse. Le groupe avait décliné les services d’un aumônier pour cette partie du cérémonial; chacun se replia sur ses propres pensées pendant la mise en terre. Ozzy en profita pour venir se poser l’épaule d’Édouard sans crailler, contrairement à son habitude. Avait-il compris la solennité du moment?
Le silence introspectif fut brisé par Avramopoulos. Une fois le cercueil abaissé, il sortit une flasque de la poche de son veston. « Gordon aimait humer l’odeur du scotch, plus encore que le boire », dit-il en levant le contenant vers le ciel. « À ta santé, vieux frère. » Il la vida ensuite dans la fosse.
Au même moment, une goutte tomba sur la joue d’Édouard. Puis une autre, et une autre encore, jusqu’à ce que le doux bruissement de l’averse sur l’herbe se fasse entendre dans toutes les directions.
« Non, non, non, dit Félicia. Ça ne convient pas du tout. Gordon mérite mieux. » Devant le regard interloqué des autres, elle s’accroupit et étala un peu de la terre qui allait bientôt combler la fosse. Du bout du doigt, elle traça quatre symboles, puis elle pointa le dernier. « Visualisez celui-là », dit-elle. Elle retourna aux côtés d’Édouard et glissa une main un peu sablonneuse dans la sienne. Elle prit celle de Polkinghorne, à sa gauche, qui prit celle d’Avramopoulos, qui prit celle d’Arie… Édouard tendit à sienne à Olson, et ainsi de suite, jusqu’à ce que le cercle soit complété. Les yeux fermés, ils se concentrèrent sur le symbole tracé par Félicia…
…jusqu’à ce qu’ils ressentent sur leur peau la douce chaleur du soleil. Ils ouvrirent les yeux : un arc-en-ciel décorait la grisaille de l’horizon.

dimanche 29 octobre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 494 : L’œuvre suprême, 2e partie

Claude était devenu pâle comme un drap; Édouard, carrément livide.
Harré, Gordon et Geneviève formaient un triangle, chacun à deux mètres des autres; ils déclamaient des incantations inintelligibles au milieu du vent grondant, les bras tendus vers le ciel, pendant qu’au-dessus de leurs têtes, les nuages noirs tourbillonnaient. Par moments, on pouvait reconnaître dans leurs mouvements ceux qu’avaient répétés les malheureux spectateurs du complexe Les Muses. De solides bourrasques soulevaient la poussière et les détritus avec un hululement sinistre, ponctué de coups de tonnerre assourdissants.
Ils avaient retrouvé Gordon. Ils avaient la confirmation qu’il avait rejoint le camp de Harré. Que sa manœuvre durant l’émission n’était qu’un prélude à… ceci. Mais la surprise absolue de découvrir Geneviève mêlée à tout cela avait scié les jambes d’Édouard.
Il fallut l’appel répété de Claude pour le sortir de son ahurissement. Son allié avait dégainé son arme, qu’il tenait à deux mains, pointée vers le sol. « Qu’est-ce qu’ils sont en train de fabriquer?
— Je ne sais pas », répondit-il.
« Ça n’a pas l’air très catholique. Il faut faire quelque chose!
— Mais quoi? »
Pragmatique, Claude interpréta la question comme une invitation à prendre l’initiative. Il braqua son arme et avança vers le trio. Édouard n’était guère convaincu qu’il s’agisse de la meilleure approche, mais il n’avait rien de mieux à proposer. Il lui emboîta le pas.
« Police! Que personne ne bouge! », hurla Claude à mi-chemin. Les trois ne montrèrent aucun signe de l’avoir entendu, ou même remarqué. Il tira un coup en l’air en s’approchant davantage. Cette fois, il réussit à attirer leur attention. « Police! Les mains en l’air! Cessez immédiatement!
— Non », dit Harré. Malgré le vent, Édouard entendit le mot résonner comme s’il avait été prononcé dans une cathédrale silencieuse. D’un mouvement de la tête, Harré signala à Gordon de s’occuper des importuns.
Harré et Geneviève se tendirent au même moment, comme s’ils prenaient sur leurs épaules la charge dont Gordon devait se délester afin d’obéir à la consigne. « Statue », dit-il simplement. Un craquement électrique se fit entendre; une lueur rouge les enveloppa. Claude et Édouard se retrouvèrent pétrifiés, incapables de bouger le moindre muscle. Gordon les scruta un instant, le visage déformé par le même rictus que Harré – et, plus inquiétant encore, Geneviève – avant de retourner à ses incantations.
Piaffant d’impuissance dans son cachot de chair, Édouard vit des points lumineux apparaître au cœur des nuages. Cette lumière, tantôt jaune, angélique, apaisante, tantôt rouge, infernale, terrifiante, donnait à la voute céleste des airs de jugement dernier.
Il ne lui restait qu’à accepter la défaite. Je suis cuit, mais j’aurais dû m’y attendre, pensa-t-il plein d’amertume. Qu’est-ce que j’espérais accomplir en me mesurant aux plus grands magiciens du monde, avec un grand total d’un procédé à mon répertoire?
Un instant. 
Un seul procédé, peut-être…
Mais qui lui avait tout de même permis de se libérer de la censure posée par Avramopoulos. Grâce auquel il avait déjoué les défenses du repère de Gordon.
Pouvait-il espérer vaincre cette nouvelle contrainte?
L’image du procédé émergeant apparut dans son esprit, aussi claire que jamais. Il inspira à la recherche de l’acuité; alors que, d’ordinaire, il lui fallait de longues minutes, cette fois, l’état second lui rentra dedans. La magie qui saturait l’air ambiant, loin de le rendre malade, envahit chaque cellule de son corps. Il lui suffit de la faire passer par le symbole dans sa tête – une procédure indescriptible, naturelle, instinctive – pour lui permettre de libérer un doigt, un pied… Puis, de fil en aiguille, son corps au complet. Pendant qu’il se concentrait, les nuages avaient grandi jusqu’à éclipser le soleil, plongeant le boulevard dans une nuit précoce.
Même libéré, il se garda bien de bouger. Laisser croire aux magiciens qu’il demeurait hors-jeu était son seul atout. Il ne voyait qu’une issue : prendre l’arme de Claude et tuer Harré, en espérant que le trou de la balle soit le point final de sa sinistre entreprise – et de son joug sur Gordon et Geneviève.
Toucher une cible à vingt mètres aurait été difficile même si le vent n’avait pas brouillé les cartes. Tirer dans ces conditions serait pour le moins hasardeux, compte tenu que son ex-femme, la mère de ses enfants, se trouvait tout à côté de la cible. Il n’aurait sans doute pas de deuxième chance; il allait saisir l’arme, courir autant que possible, et vider son chargeur à la seconde où son assaut serait détecté. Il avait ainsi meilleur espoir de faire mouche… Et d’éviter les balles perdues.
Il exhala et s’exécuta.
Il arracha le pistolet de la main de Claude. Geneviève le remarqua en premier. Alors qu’il s’apprêtait à tirer, elle fit un large mouvement du revers de la main. Une force invisible le renversa. Il perdit pied et échappa son arme.
Il avait raté Harré… Mais Gordon avait cessé ses incantations. Il regardait, incrédule, deux taches de sang s’agrandir sur sa chemise fripée. Il voulut parler, mais il s’écroula sur l’asphalte.
Les traits crispés, le visage luisant de sueur, Harré semblait secoué. « Débarrrasse-nous de lui », dit-il à Geneviève sans desserrer les dents. « Je peux tenir quelque temps, nous finirons à deux. »
Édouard tendit la main vers le pistolet, mais d’un nouveau mouvement de la main, Geneviève chiffonna l’arme, comme si elle avait été faite de papier plutôt que de métal. « Imbécile », cracha-t-elle en s’approchant, le visage tordu par la haine. « Je comprends que ta femme ait été furieuse contre toi. Elle craignait que ton projet égoïste d’émission mette en péril la vie de vos enfants… Elle ne pensait qu’à cela, lorsque je l’ai possédée. Ironique, n’est-ce pas? C’est elle qui nous a montré comment Gordon pourrait s’adresser à La Cité entière… La pièce manquante pour nous permettre de réaliser notre Œuvre. Oh, nous aurions bien trouvé une occasion de le faire, même sans toi… Mais tu nous l’as servie sur un plateau d’argent.
— Hill! », s’exclama Harré, confirmant à qui Édouard avait réellement affaire. « J’ai besoin de ton aide! Presse-toi!
— Nous devons malheureusement mettre fin à notre conversation. Votre corps m’a bien servi dans le passé; j’en reprendrai volontiers possession. Après que vous l’ayez quitté pour toujours, bien entendu, ajouta-t-il avec un sourire rogue. Quoiqu’à bien y penser, j’aurais intérêt à conserver celui de cette femme pour user selon mon bon plaisir, une fois notre Œuvre complétée…
— Hill!, répéta Harré, l’urgence dans la voix.
— Adieu, M. Gauss. »
Hill serra le poing; Édouard se mit à suffoquer, écrasé par la même force qui avait détruit son arme, incapable de se détourner du spectacle atroce d’une ‘Geneviève’ amusée de le voir périr.

dimanche 22 octobre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 493 : L’œuvre suprême, 1re partie

Dès que Gordon disparut, le technicien qui bloquait à voie à Édouard s’en désintéressa pour se mettre à gesticuler à son tour.
Alexandre, Claude et les deux agents en civil accoururent. L’un d’eux, un vétéran moustachu, demanda à Claude : « Boss… Veux-tu bien me dire qu’est-ce qui vient de se passer, là? 
— Je sais que ce ne sera pas facile à croire, mais cet homme est un puissant magicien. Un vrai de vrai. »
Le moustachu jeta un regard vers la salle chaotique. « Ouais, ok, répondit-il avec un sang-froid étonnant. Ça explique bien des choses. »
Les pensées d’Édouard défilaient à une vitesse folle. Gordon, l’un des Seize, avait fait son coming out occulte en direct à la télé. D’une manière ou d’une autre, il avait réussi à hypnotiser une bonne partie de la foule… Mais pourquoi? « Tout ça… Ce n’est pas un objectif en soi. Ce n’est qu’un moyen.
— Qu’est-ce que ça peut être?, demanda Alex.
— Je ne sais pas. Mais il avait les yeux fous de Harré. Il faut craindre le pire… Peu importe ce qu’il tente d’accomplir, il faut l’arrêter. »
Alexandre allait rétorquer, mais Claude déclara, d’un ton sans appel : « Avant toute chose, on sort d’ici. »
L’évacuation de la salle s’était mise en branle, entravée par ceux qui continuaient d’obéir aux instructions de Gordon. « Suivez-moi, dit Édouard. On passe par les coulisses. » Il attrapa la cage d’Ozzy qui crailla, indigné d’encore s’y trouver, puis il guida ses alliés jusqu’à une sortie de secours.
La lourde porte se referma derrière eux. À l’extérieur, ceux qui n’avaient pas été admis à l’émission étaient en proie à la même compulsion que les autres spectateurs. « What the fuck?, lança Alexandre. Comment Gordon a pu affecter tout ce monde-là en même temps?
— Je ne pensais pas que c’était possible, répondit Édouard.
— Alors, va falloir lui demander, dit le moustachu. Comment on le retrouve, votre magicien? »
Édouard avait une petite idée. Il posa un genou par terre et libéra Ozzy. L’oiseau prit son envol et décrivit un cercle au-dessus de leurs têtes avant de revenir se poser sur le poing d’Édouard. « Peux-tu retrouver Gordon, mon trésor? » La corneille croassa quatre fois et s’envola de nouveau – direction sud.
« Let’s go!, dit Alexandre.
— Non, pas toi, réagit Édouard.
— Hein? Pourquoi?
— Parce que Gordon a menacé ma famille. Peut-être qu’il ne travaille pas seul. Peut-être que Geneviève et les filles sont en danger. Je ne peux pas prendre ce risque. Je veux que tu te rendes chez elle, que tu les amènes toutes les trois dans un endroit sûr, et que tu ne les perdes pas de vue tant que tout cela n’est pas réglé, ok? 
— J’appelle des renforts », dit l’autre agent. C’était un homme à la carrure solide, poilu comme un ours à l’exception du crâne, lisse comme une boule de quille. « Pas de réception. Tous les réseaux sont kaput – même les services d’urgence.
— Va falloir qu’on se démerde seuls, dit Claude. En passant, je vous présente le lieutenant Caron et le sergent Thibeault. » Édouard et Alex leur serrèrent la main. « Thibeault, tu vas avec Alex. Toi, Jean-Marie, tu viens avec nous.
— Bonne chance, dit Alex. Faites attention à vous. 
— Toi aussi. » Édouard et ses deux alliés s’engagèrent sur la piste qu’Ozzy leur indiquait.

Une grappe de gens occupaient un carrefour plus loin sur leur chemin. « Eux autres, ils ne sont pas là par hasard », déclara le lieutenant Caron. En effet, si les flâneurs étaient légion dans la zone-tampon entre le Centre et le Centre-Sud, ceux-ci montaient ostensiblement la garde, plusieurs avec une arme à la main. Ozzy les avait déjà dépassés; il attendait patiemment son maître, perché sur un fil électrique.
« Va falloir créer une diversion si on veut continuer. Jean-Marie, tu vas aller te positionner à l’est. Dans cinq minutes, tu vas crier Police! Jetez vos armes!, tout en gardant tes distances. Surtout, reste à couvert. Nous, continua-t-il en s’adressant à Édouard, nous allons approcher par l’ouest. En passant par la ruelle, là-bas, on va pouvoir ressortir derrière eux. Avec un peu de chance, personne ne nous verra.
— Je vais m’assurer que tout le monde regarde de mon mon bord », dit Caron. Il ne semblait pas fâché de se frotter à un peu d’action. « Puis après?
— Après, tu te rends au poste le plus près et tu vas chercher des renforts. »
Il acquiesça, résolu. « Let’s go. »
Le plan fonctionna à merveille. Lorsque le cri se fit entendre, les soldats de fortune se planquèrent, craignant une fusillade. Deux d’entre eux détalèrent carrément. Édouard et Claude se faufilèrent sans être inquiétés, pendant que Caron continuaient à leur crier des ordres d’une voix autoritaire, mais sans jamais se montrer. À la sortie de la ruelle, ils durent prendre un détour pour éviter de s’exposer aux vigiles. Ozzy les rejoint en croassant, comme pour leur dire qu’ils se trompaient de chemin. Ils aperçurent au loin que d’autres carrefours étaient barrés, mais tout indiquait qu’ils avaient traversé le blocus. Ils redoublèrent de vigilance en continuant d’avancer.
Chaque pas qui le rapprochait du Centre-Sud accentuait chez Édouard une sensation analogue à celle du plongeur qui descend trop vite dans les profondeurs… La sensation lui rappelait celle qu’il avait ressentie lorsqu’il avait fait l’erreur de méditer dans la maison d’Avramopoulos et de Virkkunen, dans le Centre-Sud. Ce jour-là, il avait failli y rester, démoli par l’énergie radiesthésique trop concentrée… Cette fois était pire encore. L’air en était saturé au point qu’il la goûtait presque sur sa langue, une viscosité écœurante qui se ressentait par l’âme plutôt que par les sens usuels…
Ozzy tourna à droite sur une artère familière : le boulevard St-Martin. Ils suivirent l’oiseau…
…et ils aperçurent, deux-cent mètres plus loin, trois figures nimbées d’un halo chatoyant, au beau milieu de la rue déserte. Édouard reconnut Harré, Gordon, et… 
« Geneviève? »

dimanche 15 octobre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 492 : La magie révélée, 6e partie

Félicia reçut deux textos d’Édouard à dix-huit heures cinquante. Le premier disait : Dans dix minutes, écoute CitéMédia. Le second ajoutait : Je préfère que tu l’apprennes de moi.
Intriguée, elle s’était installée devant la télé avec une coupe de blanc. Elle savait qu’Édouard planchait dur sur un projet financé par la station, mais elle en ignorait la nature précise. Avec ses propres chats à fouetter, elle ne s’était pas trop souciée des siens. Pour tout dire, avec Harré en liberté, elle n’était pas fâchée qu’il se soit tenu loin de l’Agora au cours des dernières semaines.
Dix-neuf heures. Une musique mystérieuse accompagna l’apparition du titre de l’émission : La magie révélée. Elle avait bien vu les publicités qui l’annonçaient ces derniers jours, affichées un peu partout dans La Cité, sans toutefois y porter attention. La télé n’avait jamais été son truc.
Elle se prêta quand même au jeu, curieuse de découvrir ce qu’Édouard voulait qu’elle y voie. Les surprises s’enfilèrent en crescendo, la première étant la présence de Ben parmi les panélistes. Il eut la présence d’esprit de ne pas la nommer durant son récit de la catastrophe du Hilltown, mais le soulagement de Félicia fut de courte durée – jusqu’à la présentation du deuxième extrait vidéo.
Sa réaction fut viscérale : elle se retrouva debout sur le divan, les deux mains sur la tête, à gueuler « Non! Non, non, non, non! FUCK! » Elle venait de se voir – et toute La Cité avec elle –, planquée derrière la voiture de Tobin, pendant qu’il se débarrassait par des moyens clairement surnaturels du tueur à ses trousses.
Le cœur battant, elle poursuivit son écoute sans se rasseoir. Elle comprit peu après le sens réel du titre : La magie révélée… Par Édouard Gauss et Ozzy-la-corneille. Comment avait-il pu en venir à cette idée saugrenue? Pensait-il que les Maîtres le laisseraient faire impunément? Oh, Édouard…
Ces émotions n’étaient que le prélude au vrai coup de théâtre : l’entrée en scène de Gordon. Heureuse de le voir en vie, étonnée qu’il apparaisse dans cette émission, elle le vit ordonner au public de répéter sa série de mouvements… Contre toute attente, le public se prêta au jeu avec une précision et une énergie inattendues. Surnaturelles.
Elle n’en croyait pas ses yeux. Gordon contrevenait aux cinq principes de la façon la plus vulgaire – en direct à la télévision! Son expression finale la renversa encore plus que tout le reste. Elle ne put l’apercevoir qu’un instant, moins d’une seconde avant que l’émission soit remplacée par un écran noir où flottaient les lettres No signal. Son regard, son sourire… Elle ne pouvait voir que deux possibilités. Soit Gordon avait été possédé par Harré… Soit il l’avait rejoint dans la folie.
Il y avait anguille sous roche. Une anguille monstrueuse… La trahison d’Édouard était une peccadille comparée au coup d’éclat de Gordon. À quoi pouvaient rimer ces mouvements? Le seul indice clair dont elle disposait, c’était le symbole qu’il avait montré à la caméra. Il figurait parmi ceux qui avaient été mobilisés durant le grand rituel, afin de canaliser le trop-plein d’énergie émis par le deuxième cercle. Mais encore?
Elle voulut contacter ses collègues de l’Agora, mais son téléphone ne détectait aucun réseau. À défaut de les appeler, elle pouvait toujours se rendre à eux. Elle attrapa son sac et sortit.
Ce qu’elle vit dans le ciel ajouta une nouvelle surprise à la séquence.
La rue Hill offrait une vue imprenable sur La Cité. Jusqu’ici, la journée avait été splendide, sans un nuage d’un horizon à l’autre. Une cellule orageuse était toutefois apparue au-dessus du centre-ville, une tache qui n’aurait pas dû noircir ce fond bleu. Elle grandissait à vue d’œil. La manœuvre de Gordon était sans doute reliée à ce phénomène inquiétant… Qui sait quelle en serait la conclusion? Une chose était claire dans son esprit : elle ne pouvait pas rester là, les bras croisés, et attendre de la découvrir.
Réfléchis, fille : tu ne peux pas te lancer tête baissée dans la mêlée. Qu’il s’agisse de Gordon ou de Harré, son adversaire avait accès à la metascharfsinn. Elle ne pourrait guère espérer faire mieux qu’Olson et Vasquez. À moins que…
Si Hill avait la solution contre la divination, peut-être qu’il pourrait l’outiller contre la metascharfsinn. Elle se précipita au grenier en se maudissant de ne pas y avoir pensé plus tôt.
En touchant le symbole, elle s’attendait à retourner dans le purgatoire où Hill demeurait prisonnier; une toute autre expérience l’attendait, aussi déroutante qu’inattendue.
Elle marchait dans la rue, à la lisière du Centre-Sud. Elle voyait à travers les yeux d’une autre personne… Celle-ci jeta un coup d’œil en direction du ciel grondant, juste au-dessus de sa tête. « Nous y sommes », dit-elle d’une voix féminine, vaguement familière. Elle regarda ensuite une bâtisse dont Félicia reconnut la façade décrépite. Un modeste carton collé sur la vitrine, à l’intérieur, indiquait Centre communautaire St-Martin, surplombé par le logo de Cité Solidaire. Un graffiti jaune et blanc recouvrait une bonne partie de la vitre grillagée. Sainte-Trinité, priez pour nous.
Elle tourna la tête vers son compagnon. Harré. « L’intersection des trois Cercles, dit le Maître fou. Après tout ce temps passé à attendre, plus morts que vifs… Enfin.
— Il ne manque plus que Gordon…
— Et ce sera la fin d’un monde. Le… » Harré s’arrêta net. Il la dévisagea. Félicia sut que c’était elle qu’il scrutait, et non pas ce corps qu’il habitait. « Il y a une intruse dans ta tête », dit-il.
Félicia fut éjectée de la vision sans autre forme de procès. Elle ouvrit les yeux, couchée sur le sol du grenier, sonnée. Elle se releva et toucha le symbole à nouveau : rien ne se produisit. Elle tituba jusqu’à sa voiture. La fin d’un monde, avait dit Harré. Il était fou, mais pourquoi Hill – et peut-être Gordon – s’étaient-ils joints à lui, si ses visées s’avéraient nihilistes? Quel sot pouvait vouloir scier la branche sur laquelle il était assis? Où ils étaient tous assis!
Elle mit le cap vers l’est sans se préoccuper du code de la route. Au-dessus de sa tête, les nuages noirs s’étendaient comme une tache d’huile. 

dimanche 8 octobre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 491 : La magie révélée, 5e partie

Le Maître sortit de sa poche un papier qu’il déplia soigneusement. Il le tourna ensuite vers la caméra pour révéler un symbole cabalistique. « Imprimez ce symbole dans votre esprit. Concentrez-vous sur lui. Je vais maintenant réaliser une série de mouvements. Vous allez les mémoriser parfaitement du premier coup. Une fois que j’aurai complété ma routine, vous la ferez à votre tour. Vous », dit-il en désignant les gardes du corps et le technicien, « faites en sorte que personne ne puisse m’interrompre.
— Ne l’écoutez pas! » dit Édouard à la salle. Il voulut se lever, mais le technicien s’interposa, menaçant.
« Au contraire, rétorqua Gordon. Assurez-vous que tout le monde puisse m’entendre. Levez le volume de votre télévision. Dites à votre entourage de venir voir. Écoutez-moi… Et faites ce que je vous dis. Un », dit-il en prenant une posture. « Deux… » Il effectua ainsi une séquence rapide de neuf mouvements complexes. À la grande surprise d’Édouard, une bonne proportion de l’auditoire se leva dès qu’il eut fini. Tous répétaient précisément le moindre geste montré par Gordon…

« Ça ressemble à l’espèce de messe que j’ai vue au Terminus… », dit Maude, abasourdie. « Qu’est-ce qu’on fait avec ça, Jean? Jean? » Maude tourna la tête pour voir son patron debout, lui-même en train de répéter les mouvements avec une expression stupéfaite, comme s’il était le premier surpris par ses actions.

Raymonde était avachie sur son fauteuil, les jambes appuyées sur les épaules de Maurice, qui s’en donnait à cœur joie à grands coups de langue et de doigts. Maintenant que son mari James travaillait au Terminus, elle avait le champ libre pour recevoir son amant à volonté… Insatiable, il se pointait trois ou quatre fois par semaine avec une bouteille de fort et une poignée de pilules jaunes, et elle le laissait s’amuser avec sa chair abondante. Sentant poindre un orgasme – naturel celui-là, par-dessus l’autre, chimique, qui rayonnait encore dans son bas-ventre –, elle ne prêtait qu’une attention distraite à la télévision allumée un peu plus loin… Jusqu’à ce qu’une voix irrésistible lui dise Écoutez-moi bien.
« Maurice… Faut que t’écoutes », dit-elle en écho aux instructions de l’homme à la télé. Mais son amant, entièrement dévoué à sa tâche, n’entendait rien d’autre que le frottement de ses grosses cuisses contre ses oreilles. Elle n’avait guère l’habitude de se lever de son fauteuil sans aide, mais lorsque l’homme lui commanda de mimer ses gestes, elle dut obéir. Elle posa un pied sur le sol, puis un autre. Croyant peut-être qu’elle se dégourdissait, Maurice ne ralentit pas la cadence d’un iota, se contentant d’ajuster sa position pour continuer de plus belle. Elle se redressa en geignant, puis, au prix d’un effort dont elle ne se croyait plus capable, elle se hissa sur ses pieds.
« Que c’est qu’tu fais là? », demanda Maurice. C’était au tour de Raymonde de l’ignorer, concentrée sur la télévision, sur la tâche à accomplir. Chaque mouvement effectué par l’homme était buriné dans son esprit, tout comme le symbole qu’il avait montré à l’écran. Elle entreprit la séquence, mais le deuxième mouvement la déséquilibra : elle bascula vers l’avant pour s’affaler sur son amant. Elle ne s’appartenait plus; debout ou couchée, elle n’avait d’autre choix que continuer, ignorant les poussées désespérées du pauvre Maurice coincé sous elle. Lorsqu’elle entendit l’homme de la télé dire « Répétez la séquence. Continuez. Coûte que coûte », elle éclata en sanglots d’impuissance.
Éventuellement, Maurice cessa de se débattre.

Le technicien qui barrait le chemin d’Édouard avait une expression sans équivoque : il n’attendait qu’un faux mouvement pour devenir violent. Il aperçut toutefois que Claude et ses hommes s’apprêtaient à passer à l’action, leur arme déjà dégainée. « Gordon! », cria Édouard. Le Maître se tourna vers lui. « C’est fini. Rends-toi.
— Oh, au contraire, ça ne fait que commencer… » Son expression se décomposa. Son visage s’éclaira d’un sourire fou; ses yeux s’écarquillèrent… Ce changement, Édouard ne l’aperçut qu’une fraction de seconde : l’instant d’après, Gordon s’était volatilisé.
Au même moment, un bourdonnement électrique tonna dans les écouteurs, si puissant que tous ceux qui en portaient – dans la régie et sur le plateau – durent se les arracher d’urgence. L’éclairage clignota, puis flancha; le chaos s’empara de la salle. Les lumières d’urgence qui prirent le relais éclairèrent un tableau chaotique, où ceux qui tentaient de quitter leur siège étaient bloqués par d’autres qui continuaient la boucle des mouvements de Gordon.

dimanche 1 octobre 2017

Le Nœud Gordien, Épisode 490 : La magie révélée, 4e partie

Édouard se doutait que les Maîtres allaient vite réagir… Il ne s’était toutefois pas attendu à ce que ce soit avant même la fin de l’émission. « Je vais le prendre », dit-il à Maude.
Il décrocha le téléphone. Sa main tremblait légèrement. Le déclic du transfert d’appel se fit entendre.
« Intéressant, ton petit projet… » C’était bien la voix de Gordon. « À propos : j’ai ton oiseau… 
— Si jamais tu lui fais du mal… 
— Fais ce que je te dis, et il ne lui arrivera rien de fâcheux, répondit Gordon.
— Qu’est-ce que tu veux? 
— Tu veux révéler la magie? Je vais t’aider, parole d’honneur. Je veux accéder au plateau de tournage. Je veux m’adresser à la caméra. Surtout, n’alerte personne. Si je détecte la moindre faille dans ta coopération, je tords le cou de ton animal. Puis, ce sera le tour de tes petites filles. Compris? » La gorge serrée, le souffle court… Même s’il avait su quoi dire, Édouard n’aurait pas pu l’articuler. Gordon interpréta son silence comme une réponse positive. « Bien. J’arrive… »
Édouard raccrocha, abasourdi. Il a menacé mes filles. Cela ne ressemblait en rien au Gordon qu’il avait cru connaître – même tenant compte de la détérioration de leur relation. N’alerte personne : je le saurai. Il y avait de quoi être perplexe. Gordon disposait-il d’un informateur dans son entourage? Le cas échéant, pourquoi n’était-il pas intervenu avant?
« Édouard, deux minutes, dit Maude.
— Bonne nouvelle, répondit Édouard en feignant l’enthousiasme, Ozzy a été retrouvé… Le type est en route, peux-tu t’assurer qu’on le laisse passer?
— Oh! Super! Tu peux y aller, je m’occupe de tout! »
Il entra en scène la mort dans l’âme, les tripes nouées. Le tonnerre d’applaudissement qui l’accueillit parut irréel. Il força un sourire, fit la bise à Jasmine et prit place dans le panel, tiraillé entre l’impératif de suivre le script comme si de rien n’était, et la tentation de lancer l’alerte. Lorsque Jasmine posa sa première question, il détecta la présence d’Ozzy à l’entrée du complexe Les Muses… Et, il le savait maintenant, Gordon avec lui.
« Édouard?
— Pardon, j’ai été distrait un instant. C’est un moment chargé d’émotion, pour moi, de pouvoir enfin vous parler de mon expérience.
— Et nous, nous voulons tout savoir! » Des applaudissements et quelques cris d’encouragement s’élevèrent de la salle. « D’abord, comment as-tu rencontré ta corneille?
— Je l’ai recueillie alors qu’elle était encore toute petite. Je me promenais dans la forêt; elle avait une aile blessée. Je l’ai ramenée avec moi.
— À quel moment as-tu découvert votre lien particulier?
— Pour être honnête, j’ai l’impression que nous avions une connexion avant même que je la trouve. J’ai ressenti une sorte d’appel… C’est en le suivant que je me suis rendu jusqu’à elle.
— Oui, M. Stenbeck?, dit Jasmine après qu’il ait levé le doigt comme un écolier.
— Je veux rappeler, une fois de plus, que cet appel, ces intuitions, ce n’est pas ce qui a été testé par la Fondation.
— Ouais, coupa Fillion, agressif. T’es sceptique. On a compris. » La saillie fit rire une partie du public.
« C’est quand même ainsi que ça s’est passé », rétorqua Édouard.
Jasmine toucha son oreillette. « On m’annonce d’ailleurs l’arrivée de la star du jour. Mesdames et messieurs, une bonne main d’applaudissement pour Ozzy! »
Un technicien de plateau s’avança sur scène. Il tenait une grande cage à bout de bras, un micro sur trépied dans l’autre main. Ozzy crailla en battant des ailes dès qu’il aperçut Édouard.
Un plateau de télévision est toujours une machine réglée au quart de tour, particulièrement durant une émission en direct. L’apparition soudaine de Gordon, débraillé, le visage troué, marchant à la suite du technicien vers le centre du plateau, créa un effet de surprise totale. « Micro », dit le nouveau venu en pointant le centre de la scène. Le technicien y déposa la cage et le trépied, activa le micro et laissa la place à Gordon.
Jasmine, incertaine quant à comment réagir, chercha le regard de Nico, puis d’Édouard, qui se demandait lui-même quoi faire. Une évidence prit le dessus : si Gordon était arrêté, il ne serait plus un danger pour quiconque. Il s’exclama : « Cet homme est recherché par la police de La Cité! Il a menacé de tuer ma famille pour accéder au plateau! »
Trois gardes de sécurité convergeaient déjà vers la scène pour intervenir, mais Gordon leur fit signe de s’arrêter. « Stop. Laissez-moi vous expliquer. Sans interruption. » Deux des trois s’arrêtèrent net; le troisième, interloqué, voulut continuer, mais il fut retenu par les autres. S’agissait-il d’hommes à la solde de Gordon?
« Vous voulez des preuves incontestables de l’existence de la magie, n’est-ce pas? Je vais vous en offrir une, bien meilleure que cette vulgaire corneille. Écoutez-moi bien… »

dimanche 24 septembre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 489 : La magie révélée, 3e partie

« Cela signifie d’abord de s’entendre sur une méthode capable de tester l’affirmation du candidat, continua Matthew. Déjà, cela pose parfois problème, vu que certaines sont impossibles à démontrer de façon claire.
— Par exemple?
— Oh, un candidat qui prétendrait pouvoir porter chance aux gens qu’il touche, ou les protéger du cancer. Il n’y a pas de façon claire de mesurer la validité de ses affirmations.
— Avez-vous des exemples de protocoles valides?
— Oui, bien entendu. Dans une série de tests très médiatisés, nous avons évalué la capacité de sourciers à trouver de l’eau grâce à leur bâton. Après avoir défini le degré de précisions attendu…
— C’est-à-dire?, interrompit Jasmine.
— La distance maximale entre le point désigné par le sourcier et la présence réelle d’eau. Évidemment, à cinq kilomètres près, ça ne prouverait rien! Mais avec une marge d’erreur de deux mètres, et un taux de succès de neuf sur dix, il s’agirait, à nos yeux, d’une démonstration significative. Mais ce n’est pas tout : nous devons éliminer toutes les sources d’interférence… Incluant nos propres attentes, conscientes ou inconscientes.
— Vos attentes?
— C’est bien connu que les attentes d’un chercheur peuvent influencer les résultats d’une expérimentation.
— Même celles d’un sceptique? »
Matthiew s’esclaffa. « Vous savez, un bon sceptique doute de tout… Même de lui-même! C’est pour cela que nous favorisons des protocoles double-blind…
— Double aveugle?
— Oui. Pour reprendre l’exemple des sourciers, les candidats ignorent où se trouve l’eau, mais les superviseurs du test aussi. On peut donc être certains que leur attitude ne change pas lorsque le candidat s’approche d’un point d’eau – ce qui pourrait lui donner un indice subtil, mais réel.
— Et depuis la mise sur pied du défi à un million, combien de candidatures avez-vous reçues?
— Des milliers. Beaucoup se retirent au moment de définir les détails du protocole. Au final, ce n’est qu’une minorité qui se rend jusqu’au véritable test.
— Et combien l’ont réussi à ce jour?
— Avant cette année… Aucun.
— Ce qui nous amène au communiqué de la Fondation, émis plus tôt cette semaine, affirmant que le défi avait été relevé.
— C’est juste. 
— Nous serions donc confrontés à la première confirmation expérimentale de l’existence du surnaturel?
— La première que je juge crédible, oui. D’ailleurs, à ce sujet, j’ai le devoir de souligner que le titre de cette émission est quelque peu trompeur. Assimiler cette confirmation à de la magie, c’est une grave erreur logique qui fait bondir le sceptique en moi… Je ne voudrais surtout pas que les fans du site de M. Fillion y voient nécessairement la preuve d’autre chose…
— Merci, M. Stenbeck. Nous voici donc arrivés au cœur de cette émission spéciale. Sur quoi portait le test en question? Comment a-t-il été relevé? Nous en discutons après la pause. »

Édouard avait à peine cligné des yeux durant le premier segment. Jean Vallée retira son casque d’écoute en soupirant. « So far so good. As-tu des nouvelles de ta corneille? »
Il sentait qu’Ozzy s’était quelque peu rapprochée du complexe Les Muses depuis le début de l’émission, mais quelque chose clochait… Elle aurait dû accourir en ligne droite, littéralement à vol d’oiseau, laissant Gordon derrière lui… Pourquoi, alors, progressait-elle si lentement? « Elle s’en vient, je le sens.
— J’espère! Tu te rends compte que, si elle n’est pas là après le documentaire, ça va miner notre crédibilité?
— On va quand même pouvoir continuer les tests et les démonstrations plus tard…
— Si ton but est de convaincre le public, tu te tires dans le pied. On a un oiseau magique, j’vous jure! Mais on ne peut pas vous le montrer… Parce que. C’est louche!
— Je t’assure que je comprends tout ça. Ozzy est en route. Il va être là à temps. » Il aurait aimé y croire aussi fermement qu’il l’affirmait. Il aurait dû le rappeler bien avant… Mais il avait trop craint l’ingérence de Gordon pour le laisser sans surveillance.
La pause s’achevait déjà; Jean grogna et retourna à son poste. Jasmine enchaîna une nouvelle ronde de discussions qui pavait la voie à la diffusion du documentaire tourné pendant qu’Édouard relevait le défi à un million. Elle invita ensuite les téléspectateurs à partager leurs impressions et leurs réflexions en composant le numéro à l’écran.
Édouard exhala, plus tendu que jamais. Le chat s’apprêtait à sortir du sac. L’émotion ressemblait à ce qu’il avait ressenti juste avant la diffusion du reportage qui allait conduire à la déchéance du maire Lacenaire. Cette fois, l’enjeu dépassait de loin la politique municipale : il incarnerait désormais, aux yeux du monde, la confirmation de l’existence du surnaturel.
L’équipe de tournage avait travaillé de façon exemplaire. Édouard demeurait impressionné par ce genre tout particulier de magie dont les artisans de la télévision se montraient capables… Cette capacité à transformer des événements en histoire, des gens en personnages, la vie en récit. Le travail de Stéphane fut une agréable surprise; ses manières d’énergumène cachaient une vision artistique et une maîtrise de la caméra qu’Édouard n’avait guère soupçonnées.
Édouard vit pour la première fois les détails du test qu’il avait subi. Vêtu seulement de boxers fournis par la Fondation, les yeux bandés, dans un caisson insonorisé, chaque fois qu’il entendait un signal sonore, il devait pointer dans la direction d’Ozzy. Des petites caméras installées par l’équipe de Randall James avaient saisi les images dans le caisson. En post-production, CitéMédia avait ajouté une carte de la ville montrant la position précise d’Ozzy, toujours précisément sur la ligne indiquée par Édouard. Il n’avait pas vu l’incrédulité croissante de Bernard Simmons à mesure que ses succès s’accumulaient; personne ne lui avait dit que le test où il avait (correctement) identifié qu’Ozzy se trouvait au-dessus du caisson avait été improvisé par Simmons après la fin du protocole formel.
Maude avait eu raison de vanter son interview avec Randall James. Malgré son âge avancé, il demeurait charismatique, à l’aise devant la caméra, généreux de ses commentaires. L’intervieweuse avait choisi de mettre l’accent sur le caractère inattendu de la démonstration d’Édouard. James se montrait bon joueur; il présentait les sceptiques comme des gens qui, au final, ne demandaient qu’à croire, mais incapables de se contenter de raisons boiteuses. Après avoir admis qu’il ne s’attendait pas à ce qu’on relève le défi de son vivant, il concluait avec une formule-choc. If we consider ‘natural’ that which can be explained, then the ‘supernatural’  can only be a temporary state. Autrement dit : la découverte d’un phénomène inexpliqué représentait, au final, une invitation à l’étudier jusqu’à ce qu’on l’explique… Et, conséquemment, qu’on lui trouve une place auprès des autres phénomènes naturels.
Ce serait bientôt au tour d’Édouard d’entrer en scène… Il allait interagir quelque temps avec le panel avant de répondre aux interventions du public. Il s’attendait à ce qu’on débatte de la véracité de ses affirmations – peu importe que des sceptiques aient officiellement été confondus…
Alors qu’il se levait pour préparer son entrée en scène, Maude se retourna vers lui avec une expression équivoque.
« Qu’est-ce qui arrive?, demanda Édouard, craignant le pire.
— Katie vient de m’appeler…
— C’est qui, Katie?
— L’opératrice de la console pour le vox pop. Elle a sur la ligne un type qui veut te parler immédiatement. Qui dit que c’est une question de vie ou de mort. Un certain Gordon… Édouard? Est-ce que ça va? »

jeudi 14 septembre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 488 : La magie révélée, 2e partie

Édouard avait voulu qu’on parle de son émission spéciale; il l’avait rendue victime de son succès. Les spectateurs à la recherche d’une place en salle furent refoulés par centaines. La directrice du complexe Les Muses proposa toutefois, pour pallier, de mettre à la disposition de CitéMédia les projecteurs déjà installés tout autour du complexe pour relayer l’émission à ceux qui étaient restés dehors.
Édouard assistait aux derniers instants du branle-bas de combat à partir de la régie. Afin de maintenir le contenu de l’émission aussi confidentiel que possible, toutes les tâches-clé avaient été prises en charge par ses alliés. Jean Vallée assurait la réalisation; vétéran d’une vingtaine d’années à couvrir l’actualité politique, il était rompu aux codes et aux exigences du direct. Maude Dansokho était installée juste à côté de lui, à la coordination. Nico Ioannis n’était pas avec eux; il se trouvait de l’autre côté, en tant que régisseur de plateau. « Trente secondes! »
Le brouhaha dans la salle se tut et le rideau se leva sur Jasmine Beausoleil. « Surnaturel, occulte, magie. Depuis toujours, l’être humain s’interroge sur l’existence de forces mystérieuses, cachées au commun des mortels, réservées à de rares initiés, mages ou grands prêtres. La progression des sciences et des technologies a permis d’atteindre une compréhension de l’univers que nos ancêtres n’auraient même pas été capables d’imaginer… Pourtant, elle n’a pas empêché les gens de croire en la magie. Ce soir, nous explorons l’idée de la rencontre de ces deux mondes : la démonstration scientifique de l’existence du surnaturel. Pour en parler, nous avons avec nous le professeur Matthew Stenbeck, vice-président de la Fondation James Randall et sceptique professionnel; Benoît Fillion, blogueur pour le site Paranormal.biz; et le docteur Luc Lacombe, psychologue chercheur et clinicien, spécialiste des dimensions sociales et culturelles de la santé mentale. » Les projecteurs s’étaient allumés pour révéler les invités un à un, une façon de faire qu’Édouard associait à une autre époque, mais dont l’exécution, dans ce cas, ne manquait pas de prestance. Il fut quelque peu surpris de voir le thérapeute qu’il avait consulté presque deux ans auparavant dans le panel… Mais compte tenu de sa spécialité, il pouvait comprendre pourquoi Maude l’avait recruté.
« Monsieur Fillion, dit Jasmine, à la question est-ce que le surnaturel existe, votre réponse est claire. Sur votre blog, vous dites que votre vie a changé après y avoir été exposé.
— En effet. Ma femme Isabelle et moi, nous sommes venus en vacances dans La Cité pour fêter nos dix ans de mariage. On voulait juste s’amuser, mais finalement, ç’a été la pire nuit de notre vie. Voyez-vous, j’ai eu la bonne idée de réserver une chambre en haut du Hilltown… Le jour de la catastrophe. J’ai survécu de justesse. Pas Isabelle. » Les caméras montrèrent des images de l’auditoire, consterné. L’histoire que le blogueur raconta ensuite sonnait comme des élucubrations de conspirationnistes : du feu bleu et visqueux rongeant le béton, une fille sortie de nulle part pour le sauver d’une mort certaine… Mais il disait vrai : sa description collait parfaitement au feu de Saint-Elme qui avait détruit les pieds d’Arie Van Haecht et ravagé le visage de Gordon le jour du grand rituel. Quant à la fille mystérieuse, pouvait-il s’agir de…
« Évidemment, après les événements, j’ai voulu comprendre ce qui s’était produit. Mais j’ai découvert que rien des trucs bizarres que j’ai vus ne se sont retrouvés dans les rapports… On parle de causes inconnues, on avance des hypothèses que même les spécialistes ne trouvent pas plausibles… Et surtout, personne n’a tenu compte de mon témoignage.
— C’est normal que des enquêteurs, des ingénieurs, soient réticents à considérer des explications aussi singulières », interrompit Matthew. Son vocabulaire était meilleur que son fort accent anglais laissait présager. Cette intervention n’était pas prévue; Jasmine prit la balle au bond et ramena le fil au propos principal. « C’est ce qui vous a conduit à vous intéresser à d’autres phénomènes inexpliqués qui se sont produits dans La Cité et les environs.
— Oui, en effet. La plateforme à laquelle je contribue, Parnormal.biz, rassemble des gens comme moi, qui sont témoins de phénomènes inexpliqués, et qui veulent comprendre.
— Vous avez sélectionné des extraits vidéo qui ont beaucoup alimenté les discussions dans votre communauté… On en regarde un premier. »
L’extrait avait été filmé en hauteur, au troisième ou quatrième étage d’un immeuble. La caméra était tournée vers la ligne dessinée par les toits de La Cité. Sur fond de ciel bleu, on pouvait voir jaillir des couleurs chatoyantes qui s’élevaient à la manière de feux d’artifice. L’effet était saisissant; vu qu’ils avaient lieu en plein jour, elles donnaient l’impression que des fragments d’arc-en-ciel étaient projetés dans les airs. Évidemment, cela ne correspondait à aucun phénomène atmosphérique usuel. « Les médias en ont parlé le lendemain, reprit Fillion; il y a eu enquête. Le rapport parle vaguement de fuite de gaz. J’ai tenté de faire le suivi, mais je n’ai rien trouvé, nada, dossier clos. L’extrait suivant est plus récent. Cette semaine, quelqu’un a partagé un nouveau vidéo qui a fait beaucoup jaser… »
Le deuxième extrait avait été filmé avec un téléphone, format portrait; deux grosses bandes noires flanquaient chaque côté de l’image. Le caméraman amateur avait saisi d’une main tremblante une fusillade; deux individus planqués derrière une camionnette étaient menacés par un homme avec un pistolet-mitraillette. La qualité pitoyable rendait les détails difficiles à discerner, mais Édouard reconnut tout de suite Félicia et Karl Tobin. Coincé avec elle dans la souricière, à un instant d’être fusillé, il levait la main… Et le tireur disparaissait, engouffré dans les mêmes couleurs vues dans le vidéo précédent. Félicia lui avait raconté cette escarmouche, mais Édouard ne s’était pas attendu à la visionner un jour. Encore moins dans le cadre de son émission.
Avant que Benoît y aille de son commentaire, Jasmine reprit la parole. « M. Stenbeck, cette vidéo vous fait sourire?
— Oui, oui, c’est certain. Pour commencer, je trouve les effets spéciaux un peu grossiers, mais ce qui m’a amusé, c’est que, lorsqu’on médiatise des discours de témoins d’événements dits surnaturels, étrangement, on observe presque toujours une augmentation d’observations similaires. Qu’on pense au chupacabras au Mexique et dans les régions avoisinantes, à l’hystérie autour des abus sexuels satanistes dans les années 80 aux États-Unis, ou, mieux encore, la hausse des cas d’enlèvement par des extra-terrestres au plus fort de la popularité des X-Files… Il y a aussi une tendance à la théorie de conspiration, où les believers collent ensemble des informations prises à gauche et à droite pour supporter leur point de vue… »
Plutôt que redonner la parole à Fillion, rouge d’indignation, Jasmine se tourna vers le psychologue. « Docteur Lacombe, on parle souvent du besoin de croire, ou de la volonté de croire.
— En fait, on peut presque y voir une caractéristique fondamentale de l’être humain », offrit-il en se redressant sur son fauteuil. « Qui ne date pas d’hier, comme vous l’avez mentionné tout-à-l’heure… Dans la préhistoire, on priait les dieux pour qu’il pleuve; lorsque ça fonctionnait, on pouvait dire : les dieux sont avec nous! S’il ne pleuvait pas, on disait plutôt qu’on avait fait quelque chose de pas correct. Alors il fallait faire mieux. Plus de prières, un meilleur sacrifice. Jusqu’à ce que ça fonctionne. Le système s’entretient lui-même. À aucun moment donné, nous ancêtres se sont dit : et s’il était impossible pour nous d’influencer les phénomènes naturels par la foi?
— Sommes-nous toujours touchés par cette tendance?
— Ah, les exemples ne manquent pas… Les superstitions des sportifs – ou de leurs supporteurs – reprennent presque mot-à-mot le culte de la nature que je viens de décrire… Mais mon cas préféré, c’est la popularité des expressions comme y’a rien qui arrive pour rien, qui laisse entendre que l’univers fonctionne selon un certain ordre, une destinée impossible à connaître, mais positive au final.
— Je ne vous cacherai pas qu’il m’arrive de le dire, moi-même. Est-ce un problème?
— Pas en soi : lorsqu’on se retrouve confronté à ce qui est vaste, complexe, apparemment distant, on s’invente des connexions avec le présent, le connu, on projette des visages humains, des intentions… Dans certains cas, ça peut être aussi simple que de croire que Dieu nous aime. La foi donne la force morale de faire face à l’incontrôlable ou à l’inconnu. Ça peut devenir un problème lorsqu’on en vient  à projeter ses insécurités dans un système qui explique tout. C’est ce qui se trouve derrière l’idée récurrente que le monde entier est contrôlé par un petit groupe d’individus qui tirent les ficelles dans l’ombre – que ce soit les Illuminati, les Lizard people ou Pinck ChaCha, le principe est le même : on donne des explications simples à des situations excessivement complexes.
— Tout cela sans autre preuve concrète que le fait de croire que cette explication est la bonne », renchérit Matthew. Benoît avait les bras croisés, la mine renfrognée : il commençait à avoir l’impression d’être seul dans son camp.
« M. Stenbeck, reprit Jasmine, c’est un peu en réaction à cette idée que Randall James a mis sur pied son défi…
— Précisément. Une idée toute simple : tester scientifiquement les prétentions liées au surnaturel… »

samedi 9 septembre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 487 : La magie révélée, 1re partie

La fébrilité des plateaux avait manqué à Édouard. À quelques heures du début de l’émission spéciale, il observait les techniciens s’affairer autour de la grande scène du complexe Les Muses, s’assurant que tout soit parfait pour les caméras. Comme il l’avait supposé, annoncer l’émission spéciale le même jour que le communiqué de la Fondation Randall James avait beaucoup fait jaser…
Même s’il en était l’instigateur, ses anciens collègues pilotaient ce projet. Drôle de sensation, de se retrouver dans le rôle du sujet, de l’invité spécial… Le clou du spectacle, avec Ozzy. Il commençait d’ailleurs à s’inquiéter pour son familier : il l’appelait à lui depuis le réveil, et pour la toute première fois, il n’avait pas répondu sur-le-champ. L’oiseau avait choisi le pire jour pour se découvrir une fibre rétive… Tout le monde s’attendrait à ce qu’Édouard apparaisse avec lui durant le dernier segment; il aurait l’air d’un con s’il devait s’en excuser. Il voulait que la révélation du caractère surnaturel de leur lien soit fracassante, sans équivoque, et non l’une de ces controverses sociomédiatiques comme il en existait déjà trop. Mais le direct ne lui laissait pas de marge de manœuvre : il fallait aller de l’avant. Il regrettait de ne pas être allé le chercher lui-même pendant qu’il en avait encore le temps.
Comme si ce n’était pas assez, la gardienne au pair qui vivait chez Geneviève l’avait contacté ce midi, quelque peu affolée. Son ex-femme n’était pas rentrée à la maison la veille; elle demeurait impossible à rejoindre. La réaction d’Édouard s’était avérée quelque peu égoïste : évidemment, c’est le jour où elle décide de faire des frasques... Leur rapport avait changé après qu’il lui ait révélé la nature de ses démarches. Il supposait que, consciemment ou non, elle voulait lui faire payer.
Il avait demandé d’être tenu au courant. À en croire le réseau de fils de Gordon, elle gravitait dans l’entourage de William Szasz, le dernier caïd de la vieille garde encore actif. Il ne restait qu’à espérer qu’elle ne se soit pas retrouvée mêlée à quelque affaire foireuse.
« Le voilà! », dit une stagiaire trop enjouée en l’apercevant. « M. Gauss, vos invités! » Claude et Alexandre la suivaient comme des canetons, avec le regard impressionné des gens non habitués des dessous de la télévision. Elle repartit aussi vite qu’elle était arrivée, téléphone à l’oreille.
« Enfin, le grand jour est arrivé! », dit Alex en lui tapant l’épaule.
Claude lui serra la main. « Tout le monde en parle…
— C’était ça le but.
— Et puis tes… amis, ils pensent quoi?, demanda Alex.
— Je n’en sais rien. Je me suis assuré de rester loin de l’Agora ces derniers temps. Je ne crois pas qu’ils sont au courant de mon implication. Je ne sais pas si c’est correct de parler de chance, mais leur attention est tournée vers un problème pas mal plus urgent.
— Quel genre de problème? », dit Claude.
Ils furent interrompus par l’arrivée de Jasmine Beausoleil. « Édouard! Je suis contente de te voir! T’as l’air en forme!
— Toi aussi! Tu connais Alex Legrand et Claude Sutton?
— Oui, on s’est déjà croisés dans les encans de Cité Solidaire... » Alex bafouilla quelque chose en rougissant. Jasmine avait beaucoup cheminé depuis qu’elle n’était plus miss météo. En plus d’être devenue une animatrice respectée – à la radio et la télé –, quelques séances photo à la fois sexy et glamour lui avaient donné une aura de sex-symbol qui ne laissait clairement pas indifférent. 
« Édouard, continua Jasmine, c’est vrai ce qu’on dit? Tu fais de la magie? De la vraie?
— Je veux laisser à tout le monde l’occasion de se faire une propre idée. À toi comme les autres.
— J’ai fait des recherches en prévision de ce soir… Quel dommage que Randall James ne puisse pas être là! C’est tout un bonhomme! » Elle regarda l’heure. « Il faut que je descende aux loges… On se revoit plus tard! Merde!
Après qu’elle se soit éloignée, Édouard chuchota à l’oreille de Claude. « Où sont tes hommes?
— Ç’aurait été un abus de pouvoir d’utiliser les ressources de la police. Mais j’ai trouvé deux gars prêts à me faire une faveur. Ils vont arriver un peu plus tard, en civils. »
Édouard aurait préféré une réelle présence policière, au cas où les Maître décideraient de réagir de façon musclée. Mais c’était déjà mieux que rien. « Si jamais l’un de vous aperçoit un initié dans la bâtisse, ou quoi que ce soit d’étrange, il faut se le dire, ok? Souvenez-vous : on a affaire à des gens capables de bien des choses… Incluant vous faire oublier. À bien y penser, ce serait plus intelligent de vous assurer de ne pas vous retrouver seuls. Vous allez être mes yeux et mes oreilles, alors… Vigilance!
— Pas de problème, dit Claude. Quel est le déroulement prévu?
— Après l’ouverture, le premier segment va donner la parole à des spécialistes… »

dimanche 28 mai 2017

Le Noeud Gordien, épisode 472 : 2:21 AM

Édouard avait travaillé toute la journée, la soirée, et une bonne partie de la nuit. Il approchait de ce moment où la fatigue devenait son propre état de conscience. Le monde perdait de plus en plus de sa définition; ses sens lui jouaient des tours, et même le silence s’emplissait d’un doux ronronnement.
Malgré l’épuisement, il n’avait guère envie de dormir. De un, il lui restait beaucoup de boulot à abattre en vue de l’émission spéciale qui arrivait à grands pas; de deux, une crainte le forçait à rester vigilant. Édouard espérait ne pas avoir laissé d’indice susceptible de le rattacher au saccage du sanctuaire de Gordon, mais il ne pouvait pas compter là-dessus. La possibilité que le Maître s’attaque à lui ne pouvait être négligée. Tant qu’Ozzy continuait à le filer, Édouard pourrait le voir venir. Mais pas s’il dormait à ce moment-là…
Un mouvement du côté de la fenêtre attira son regard. Il frotta ses yeux éblouis d’avoir trop fixé l’écran de son ordinateur, mais il n’avait pas halluciné : une silhouette se projetait bel et bien sur les rideaux du salon. L’horloge affichait 2:21; il ne pouvait s’agir du facteur. L’individu s’attardait au coin de la fenêtre, peut-être à la recherche d’un angle pour lorgner à l’intérieur.
Le cœur battant, il empoigna le bâton de golf qu’il laissait traîner entre le sofa et le mur. Il n’avait jamais été grand amateur d’arme à feu, mais il n’était pas naïf pour autant. La Cité demeurait une ville dangereuse, assez dangereuse pour justifier de garder à portée de la main une façon de se défendre – le genre d’arme avec laquelle ses filles ne risqueraient pas de se blesser en jouant.
Voyant la silhouette se diriger du côté gauche de la fenêtre, il alla lever le côté droit du rideau, le temps d’un coup d’œil. Il poussa un soupir de soulagement et déverrouilla la porte. « Félicia? Qu’est-ce que tu fais ici à cette heure? »
La jeune femme l’enlaça avec la soudaineté d’un plaquage. Il lui fallut quelques secondes pour réaliser qu’elle pleurait. Il laissa tomber son bâton pour mieux retourner son étreinte.
« Pourquoi n’as-tu pas répondu à mes appels? »
Il lui apparaissait étrange que Félicia, si forte, si indépendante, se présente en pleurs chez lui au milieu de la nuit pour une affaire d’appel non retourné. « Je travaillais sur un nouveau contrat… J’étais absorbé… 
— Édouard, il faut qu’on se parle. » Il grimaça. Ces mots n’annonçaient jamais de bonnes nouvelles… Des remontrances? Une salve de jalousie, de possessivité? Une rupture pure et simple? « Non, non, c’est moi », précisa-t-elle en lisant sa réaction. « Il faut que je te dise la vérité. Je t’ai caché certaines choses… »
Elle lui déballa toute son histoire. Son projet fou, pourtant supporté par Gordon, de contacter le fantôme d’un génie meurtrier, conduisant au fiasco de la petite Joute, où celui-ci avait possédé Arthur Van Haecht. Ces révélations donnaient un sens différent à l’inquiétude de Félicia, alors que deux Maîtres s’étaient avérés impossibles à contacter… Et que l’un d’eux avait été retrouvé mort. « C’est affreux, tout cela, reconnut Édouard, ébranlé à son tour. Mais, Félicia… Gordon va bien. Je l’ai croisé, ce soir.
— Vraiment?
— Oui. C’était de loin, je ne crois pas qu’il m’ait vu. » Ce n’était pas exact. Ozzy l’avait vu.
Félicia essuya ses yeux embués. « Si tu savais à quel point ça me soulage », dit-elle.
Édouard la prit dans ses bras, la tête contre sa poitrine. Elle fut secouée d’une nouvelle série de sanglots. « Félicia… Est-ce que ça va?
— Ça va aller. J’ai eu une journée tellement difficile… Je m’excuse de t’avoir caché la vérité. Mais maintenant, au moins, tu sais. Et Gordon va bien! On va s’en sortir… » Elle pressa son corps contre le sien. « Je t’aime.
— Je t’aime. » Le mot doux dissimulait une part d’amertume. La confession de Félicia soulignait les mensonges d’Édouard, liés au fait qu’il demeurait déterminé à révéler au monde l’existence de la magie. Pourrait-elle comprendre, le temps venu? Il valait mieux changer de sujet. « Tu as l’air tellement brûlée… Prendrais-tu quelque chose à manger? À boire?
— Jésus-Marie-Joseph! Je n’ai jamais eu autant besoin d’un verre! », s’exclama-t-elle en s’affaissant sur le divan.
— Je vais te chercher ça, dit Édouard en s’éloignant. Tu pourras me raconter le reste de cette terrible journée… » Une fois dans la cuisine, il réalisa qu’il ne lui restait plus de vin. Il revint avec une bouteille de bière dans chaque main. « Est-ce que ça te convient? »
Félicia ne répondit pas. Elle dormait paisiblement, roulée en boule sur le sofa.

dimanche 2 avril 2017

Le Nœud Gordien, épisode 464 : Gordium, 3e partie

Deux agents en uniforme sortirent de la voiture.
La possibilité que leur effraction soit découverte avait été balayée par Alexandre comme un risque acceptable. Il avait peut-être été naïf : il suffisait que les agents remarquent le moindre indice pour qu’ils soient foutus. « Merde! La clim! Ils vont voir pas où on est entrés! » Le cœur battant, Alexandre voulut accourir pour la réparer avant que les agents n’aient contourné la maison, mais son oncle le retint.
Édouard gardait les yeux vissés sur les policiers qui avançaient à pas de loup vers l’entrée, la main sur la poignée de leur arme. Alexandre se voyait déjà arrêté, condamné, emprisonné – si Claude et sa mère ne le tuaient pas avant.
Les agents ne se rendirent pas à la porte. Leur regard alerte devint vague; ils firent volte-face, retournèrent à la voiture, et repartirent comme si de rien n’était. Alexandre éclata de rire. Dans l’urgence du moment, il n’avait pas supposé que les policiers seraient exposés eux aussi à la magie de Gordon.
« Ne traînons pas », suggéra Édouard. Ils descendirent.
Le sous-sol était composé d’une seule pièce. Trois des murs étaient recouverts de panneaux noirs en bois verni. Le quatrième supportait une télé à écran géant devant laquelle se trouvaient un sofa de cuir et une table basse. La bouteille de scotch et le verre à moitié vide sur la table représentaient les premiers signes tangibles d’occupation.
Un mannequin drapé d’une toge rouge se tenait dans un coin, une couronne de laurier dorée posée sur sa tête. Une épée dans son fourreau pendait à son ceinturon; sa main droite tenait une coupe dorée; la gauche, un grand bâton gravé de motifs angulaires.
Alex soupira. « La cassette n’a pas l’air d’étre ici non plus…  
— Ouais. Faut dire que si quelqu’un l’a prise, il ne voulait pas qu’elle soit vue. Les chances sont bonnes qu’elle ait été détruite. Fouillons quand même, on ne sait jamais… »
Édouard alla examiner le mannequin de plus proche; pour sa part, Alex se laissa tomber sur le sofa, abattu. Il avait envie de pleurer, de crier, de tout détruire, mais pas la force de le faire. Il savait que son père ne s’était pas suicidé, mais l’impossibilité de démontrer que Gordon était responsable de sa mort lui pesait. Une juste colère grondait en lui… L’absence de preuve l’empêchait de la laisser tonner.
Il s’était assis sur la télécommande; il la saisit et, machinalement, alluma le téléviseur. Un canal de nouvelles en continu apparut à l’écran. Le volume avait été réglé à zéro, mais l’image était sous-titrée en grosses lettres blanches : Bains de sang dans la Petite-Méditerranée – une nouvelle guerre des gangs?
Il but une longue lampée de scotch à même la bouteille. Il n’en avait jamais goûté de si bon, mais la boisson n’aida en rien sa morosité.
« Alex, dit Édouard derrière lui. Faut que tu viennes voir ça… »
Le jeune homme se retourna pour voir son oncle en train d’ouvrir les panneaux sur le mur, révélant un fond tapissé de liège, comme un tableau d’affichage. Sa surface était recouverte de clous et de bandelettes de papier épinglées. Des fils colorés reliaient les clous entre eux dans un montage si dense qu’à certains endroits, on ne voyait plus le fond. « Qu’est-ce que c’est?
— J’en crois pas mes yeux », répondit Édouard. Il n’avait pas fini d’ouvrir le dernier panneau qu’il avait son téléphone en main pour photographier le montage.
« Qu’est-ce que c’est? », répéta Alexandre, sans obtenir de réponse d’Édouard, trop absorbé à prendre des clichés en rafale. Il s’extirpa du divan et s’approcha assez pour voir qu’un nom était écrit sur chaque morceau de papier. « Je ne suis pas certain de comprendre…
— Les policiers qui enquêtent sur le crime organisé utilisent ce genre de schémas, répondit-il sans ralentir sa mitraille. Ça leur permet d’avoir une idée claire de la hiérarchie, qui travaille avec qui, pour qui…
— Ben voyons! Il n’y a pas autant de gangsters que ça dans La Cité!
— C’est ce qui est impressionnant… C’est tellement complexe, ç’a dû prendre des centaines d’heures… Ce n’est pas que la pègre. C’est toute la ville!
— Hein?
— Peut-être pas tout le monde, mais regarde… Là, c’est le conseil municipal… À côté, le service de police. Tu vois : Claude est ici. Et…
— Quoi?
— Là. C’est moi. Et toi… »
Un clou identifié au nom d’Alexandre Legrand était effectivement planté non loin de celui d’Édouard. Un frisson courut son échine : parmi ceux qui étaient liés à son clou, il aperçut Sabrina et Laurence. Lui qui considérait ses trois maîtresses comme un secret bien gardé, il découvrait que seule la plus récente – Maélie – demeurait inconnue de Gordon.
Qui l’eut cru : la paranoïa de son père, sa crainte constante d’être observé, suivi, victime de complots, tout cela s’avérait… justifié.
Son père…
Les yeux d’Alexandre remontèrent les fils rattachés à son clou. Tout le monde s’y trouvait : sa famille, ses amis, ses collègues… Et l’un d’eux, fiché au milieu d’un vide relatif, avait l’étiquette percée d’une punaise rouge. Philippe Gauss.
Que signifiait cette marque? L’esprit d’Alexandre s’emballa.
Pourquoi Gordon a-t-il transpercé le nom de mon père?
Pourquoi ne l’a-t-il pas simplement retiré à sa mort?
Le noir est symbole de mort.
Le rouge est symbole de sang.
Gordon a voulu percer mon père, faire couler son sang.
Gordon a tué mon père.
Ce syllogisme, bien que plausible, tenait sur des fondements pour le moins chancelants. Mais aux yeux d’Alexandre, la conclusion était aussi claire et logique que s’il avait trouvé la cassette, et qu’elle avait montré Gordon en flagrant délit.
Il vécut un instant d’hébétude, pendant lequel il ne ressentit qu’un vide immense – sans pensée, sans émotion, sans rien, comme s’il avait été drainé de son humanité.
Sa stupeur ne dura qu’un moment. Une colère indicible déferla dans le vide et l’envahit avec une soudaineté étourdissante. Le jeune homme agrippa une poignée de fils et tira avec énergie. Chacun d’eux pris séparément pouvait céder face à une force minimale; l’enchevêtrement s’avéra beaucoup plus coriace. Quelques clous tombèrent, mais la cohérence du montage fut à peine affectée. Il rajusta sa poigne, et…
« Alex, non! », s’exclama Édouard. Alexandre voyait rouge, furieux comme un taureau dans l’arène. Il redoubla dans ses efforts. Édouard s’interposa; il réussit à lui faire lâcher prise, à le forcer à reculer d’un pas. Cette nouvelle contrariété l’enragea davantage.
En trois enjambées, il se rendit au mannequin et dégaina l’épée, avant de revenir à la charge vers le tableau en hurlant. Édouard n’eut d’autre choix que de s’écarter.
Le premier coup se logea dans le liège du tableau, laissant une profonde encoche; le second fit davantage de dégâts. L’épée cérémoniale n’était que peu tranchante, mais Alexandre s’acharna avec une vigueur infernale jusqu’à ce qu’aucune section ne demeure intacte. Des clous et des fils s’entassaient pêle-mêle sur le sol; des sections entières du panneau gisaient en éclats. L’épée qu’il tenait encore était désormais toute tordue.
À bout de souffle, à bout de force, il tomba à genoux. Sa fureur avait été consumée par la violence; il ne restait plus que le vide d’avant la tempête.
Édouard le fixait, livide. « Côté ne pas laisser de traces, c’est raté », dit-il. Il força un sourire en aidant son neveu à se relever. « Remarque, c’était prévisible : un tas de fils, une épée et un Alexandre Legrand… Ça ne pouvait pas finir autrement! »

dimanche 26 mars 2017

Le Nœud Gordien, épisode 463 : Gordium, 2e partie

Alexandre cogna sur la vitre et retint son souffle. Personne ne répondit. « Alors, on défonce?
— En plein jour? Quelle bonne idée, railla Édouard.
— Tu dis que notre ami passe ses nuits ici.
— Ça ne veut pas dire que nous n’aurons pas d’autres occasions…
Alexandre examina le voisinage. La palissade qui clôturait le terrain pouvait occulter une intrusion… Mais les maisons adjacentes étaient, elles aussi, construites sur deux étages. Il ne pouvait pas être certain que personne ne les verrait, mais il était prêt à prendre le risque. Il balaya le terrain des yeux, à la recherche d’une roche, une brique, quelque chose pour fracasser la porte…
Édouard proposa une meilleure idée. « La faiblesse des maisons modernes », dit-il en pointant l’unité de climatisation qui dépassait d’une fenêtre, un peu plus loin. En effet, il leur suffit de quelques minutes de manipulations pour gagner suffisamment de jeu pour la déloger, libérant du coup un passage. « Fallait y penser, dit Alexandre. On dirait que ce n’est pas ta première fois… »
Édouard lui offrit un sourire innocent avant de se glisser dans l’ouverture.

Le rez-de-chaussée était d’une parfaite banalité. Alexandre avait l’impression de se retrouver dans l’une de ces maisons-modèles que personne n’occupait plus longtemps que le temps d’une visite.
Une exploration rapide révéla que toutes les armoires étaient vides, à l’exception d’une d’elles qui contenait un couvert, un seul, ustensiles alignés à côté de la vaisselle.
« Regarde, dit Édouard : il n’y a rien dans le frigo. Littéralement rien! » On n’y trouvait même pas de ketchup ou de ces condiments impérissables qui demeuraient même lorsque le reste avait été mangé.
Alexandre haussa les épaules. « Y’a rien à voir ici. On va en haut? »
Édouard jeta un coup d’œil à son téléphone. « Ozzy n’a pas bougé. Let’s go! »
Ils montèrent l’escalier à pas de loup. Alexandre était tendu comme un ressort. Après tout, un autre procédé anti-intrusion pouvait les foudroyer à n’importe quel moment. Ou les transformer en crapauds…
Ils débouchèrent sur un corridor à trois portes. La première, droit devant, était entrouverte et révélait une salle d’eau. Son oncle choisit celle de gauche. Elle donnait sur une chambre à coucher non moins austère que les pièces d’en bas, avec comme seul ameublement un lit double fait au carré. Alexandre dirigea son attention vers le placard, mais il n’ trouva rien. « Y’a même pas un mouton de poussière là-dedans…
— Ça te surprend?
— Je voudrais avoir son truc. Chez moi, ils apparaissent trente secondes après le ménage.
— Ça doit être de la magie », répondit Édouard. Alexandre ne put dire s’il plaisantait ou pas.
« On perd notre temps », maugréa Alexandre, de plus en plus dépité. Il commençait à craindre que le risque qu’il avait pris si hardiment, dont il espérait tirer des réponses, s’avère au final un coup d’épée dans l’eau.
« Logiquement, dit Édouard, Gordon n’aurait pas installé le procédé à l’entrée s’il n’avait pas eu quelque chose à protéger…  
— Peut-être que ce n’est que pour lui permettre de dormir tranquille.
— Tu as peut-être raison… »
De retour dans le passage, les deux hommes entendirent un bruit derrière la troisième porte – une sorte de claquement. Craignant le pire, ils figèrent sur place.
Le claquement continua à intervalle irrégulier. « Je ne crois pas que ce soit quelqu’un », chuchota Édouard après un moment. Il tourna la poignée et poussa la porte. Il avait raison : un courant d’air s’insinuait par une fenêtre ouverte et faisait osciller le store, qui heurtait le mur à chaque coup de vent.
Cette nouvelle pièce montrait – enfin! – des signes clairs d’occupation… Mais pas ceux qu’Alexandre avait espérés. Il aurait voulu tomber sur des dossiers, des documents, un ordinateur, la précieuse cassette manquante; à la place, il se trouvait face à une machine à coudre, une pelote d’épingles, du cirage, des brosses, un panier débordant de guenilles noircies… L’atelier d’une couturière, et non l’antre d’un magicien centenaire.
« Pas surprenant que je n’aie jamais vu Gordon autrement qu’en complet », dit Édouard en examinant sa penderie. Elle débordait de vêtements nombreux mais peu divers : des vestons, des chemises, des chaussures élégantes… Un petit meuble coincé au fond du garde-robe contenait un tiroir de sous-vêtements identiques, un autre de chaussettes monochromes, un troisième d’accessoires classiques. Édouard désigna un col roulé noir. « C’est ce qu’il possède de plus excentrique.
— C’est un peu triste.
— Quoi, son style?
— Non… Tout ça », répondit Alexandre avec un mouvement désignant l’ensemble de la maison. « Gordon, l’un des Seize… Je me l’imaginais, je ne sais pas, avec le train de vie d’une superstar, capable de se permettre tout ce qu’il veut, quand il veut… J’ai l’impression que c’est le contraire… La vie la plus rangée, la plus ennuyante au monde? C’est pathétique…
— Moi, renchérit Édouard, je vois la maison d’un homme pour qui le travail est tout… La vraie vie, c’est dans son labo…
— Quand même… On dirait que son seul loisir, c’est de cirer ses chaussures… »
Alexandre étouffa un soupir frustré. Il avait été naïf dans son espoir de trouver une pièce à conviction capable de relier hors de tout doute Gordon à la mort de son père. Il regrettait d’avoir mêlé Édouard à cette aventure inutile.
— Reste à voir le sous-sol…
— Ouais », dit Alexandre, sans conviction.
En bas des marches, sans crier gare, Édouard l’agrippa et le plaqua brusquement contre le mur.
« Dude! Qu’est-ce qui te prend? »
Édouard lui signala de rester silencieux avant de pointer en direction des fenêtres du salon.
Une voiture de police était en train de se ranger devant la maison.

dimanche 19 mars 2017

Le Nœud Gordien, épisode 462 : Gordium, 1re partie

L’oiseau s’envola bien au-dessus des toits les plus élevés des environs, collant du haut des airs à la trajectoire de la voiture qu’il devait suivre, sans jamais la perdre de vue. Le véhicule tourna à droite pour se diriger là où les édifices étaient les plus grands, au point de parfois toucher les nuages. L’oiseau maintint son altitude, mais les bâtisses eurent tôt fait de le rejoindre, jusqu’à ce que le reflet de ses ailes noires apparaisse dans les hautes fenêtres de couleur métallique. En contrebas, il entendait les croassements des clans de corneilles qui s’affrontaient avec pour enjeu les ruelles et leurs ressources. Ces conflits n’avaient rien à voir avec lui; il poursuivit son chemin, vissé à son objectif comme un missile à tête chercheuse.
Son esprit avait saisi que les clignotants signalaient un virage à venir; il put plonger à temps lorsque la voiture s’engagea dans la bouche d’un stationnement souterrain. Il se faufila de justesse sous la porte qui finissait de se refermer. Le ventre presque collé au sol, il lui suffit de tendre les pattes et déployer les ailes pour se poser tout en douceur.
Le conducteur sortit de la voiture et s’engagea dans la cage d’un escalier. Le volatile comprenait bien que, sans lui, le véhicule resterait là; il se permit donc d’explorer le stationnement, en veillant à ce que personne ne le remarque.
Il alla se jucher sur une grosse poubelle sans couvercle, non loin de l’escalier. Il remarqua au premier coup d’œil un tiers de sandwich. Il se laissa tomber dans les vidanges; la surface faite essentiellement de papier journal s’affaissa sous son poids, mais il recouvra son équilibre d’un battement d’ailes.
Le trésor était enrobé de papier ciré et de pellicule plastique. Il posa une patte dessus, celle qui portait la bague – cette chose qui l’agaçait chaque fois que son humain la lui mettait, mais qui, du moins, n’entravait pas son efficacité. En trois coups de bec, les obstacles avaient été déchiquetés; le festin pouvait commencer.
Alors qu’il picorait son butin, Ozzy ressentit que son humain se déplaçait à son tour.

Depuis plusieurs jours, Édouard utilisait sa corneille pour filer discrètement Gordon dans ses déplacements. Dans un premier temps, leur lien télépathique lui permettait d’avoir une idée générale de sa position; il avait ensuite eu un coup de génie. Il avait équipé Ozzy d’un petit traceur GPS, beaucoup plus précis, qu’il pouvait suivre en temps réel sur son téléphone. Là où Ozzy se trouvait, Gordon n’était jamais bien loin. Il avait ainsi identifié les endroits que Gordon fréquentait le plus souvent – notamment l’Agora et l’édifice où Félicia le rejoignait pour ses leçons, mais aussi une petite maison de ville, située sur la vingt-troisième rue, où il passait l’essentiel de ses nuits. Il avait déduit que cette maison, dont personne ne semblait connaître l’existence, devait être la résidence secrète de Gordon, le saint des saints de sa vie privée.
Lorsque son oncle lui avait appris l’existence de cette maison, Alexandre était devenu obsédé à l’idée d’y pénétrer. Dans son esprit, c’était là que devait se trouver la vidéo de surveillance disparue de chez son père après sa mort. Lorsqu’il avait confié son projet à Édouard, il s’était attendu à ce que son oncle le convainque de laisser tomber. À sa grande surprise, non content de l’encourager, il avait proposé de lui porter main forte.
Les cambrioleurs en puissance se garèrent à deux coins de rue de leur destination. « Ozzy n’a toujours pas bougé, dit Édouard. La voie est libre. Tu veux vraiment aller de l’avant?
Alexandre reconnaissait qu’ils s’apprêtaient à poser un geste grave, peut-être commettre une erreur aux lourdes conséquences. Mais pouvait-il lâcher prise, abandonner son hypothèse sans agir? Jamais. « Let’s go », dit-il, plus décidé que jamais.
La maison était coquette, et ne se distinguait en rien des autres du voisinage : deux étages, terrain exigu, une entrée à l’avant, une autre à l’arrière. « Es-tu certain que c’est la bonne?, demanda Alexandre.
— Je ne suis certain de rien, répondit Édouard. Sinon que Gordon traîne très souvent ici.
— Si on entre par effraction dans la maison d’un inconnu, on va avoir l’air con…
— Ouais. Autant vérifier : va frapper à la porte.
— Es-tu malade?
— Penses-y… Si on zigonne pour entrer et qu’il y a quelqu’un en-dedans, on est cuits.
— Pis si je frappe et on m’ouvre?
— Si on ne te reconnaît pas, prends un air innocent et demande-leur s’ils ont dans leur cœur la parole du Christ. Avec ta petite bouille d’ange, ça devrait passer. »
Alexandre, dubitatif, obtempéra néanmoins. À quelques pas de la porte, sans réfléchir, il tourna les talons et s’engagea la vingt-troisième, direction est.

Quelqu’un siffla derrière Alexandre. C’était Édouard. Qu’est-ce que son oncle foutait là? À bien y penser, où se trouvait-il, au juste?
« Si je t’avais laissé faire, tu serais retourné chez toi, on dirait…
— Heu…
— Alex… Le système de sécurité hypnotique de Gordon frappe encore! Pas de doute : nous sommes au bon endroit!
Alexandre eut besoin d’un instant pour retrouver le fil et comprendre ce qui venait de se produire. « Fuck. On est fourrés, dit-il en rejoignant Édouard. Comment on va faire pour entrer sans se faire affecter? »
Ils réfléchirent un instant. « J’essaye quelque chose », dit Édouard. Il ferma les yeux et inspira profondément, à la recherche de l’état d’acuité. Au bout d’une bonne minute, il rouvrit les yeux et s’avança vers la porte. Alexandre retint son souffle, s’attendant à le voir rebrousser chemin à chacun de ses pas. Mais son oncle réussit à se rendre jusqu’au seuil.
« Wow! C’est quoi ton truc?
— Tu sais, le procédé émergeant dont je t’ai parlé?
— La formule anti-compulsion…
— Oui. Je me suis concentré là-dessus; on dirait bien que ça m’a protégé.
— Et moi, je fais quoi?
— Hum. Va falloir improviser. Ferme les yeux. Fais-moi confiance. » Alexandre obéit. Il entendit les pas d’Édouard le rejoignant, puis il sentit sa main se poser sur son épaule. Il se laissa guider sans poser de question. Après un moment, quelque chose en Alexandre se mit à résister, à vouloir s’en aller ailleurs… mais la main continua à la guider sans céder.
« Yes, s’exclama Édouard. On a réussi! » Lorsqu’Alexandre rouvrit les yeux, il découvrit qu’ils se tenaient maintenant devant la porte patio, derrière la maison. La poigne d’Édouard avait eu raison du procédé magique.
Mais il fallait encore entrer…