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dimanche 14 mai 2017

Le Nœud Gordien, épisode 470 : Futur antérieur

Sur le toit de l’Agora, Félicia attendait pendant que les autres délibéraient. Le simple fait qu’ils aient souhaité discuter en son absence des deux bombes qu’elle venait de lancer augurait mal pour elle.
Ce moment de calme demeurait néanmoins bienvenu. Le soleil rougeoyait au loin, prêt à relâcher son emprise sur cette journée brûlante. Pourtant, l’air chaud ne parvenait toujours pas à réchauffer ses extrémités, comme si son système sanguin refusait de les desservir.
La pétarade d’une moto sur le boulevard la fit sursauter. Il fallait le reconnaître : elle n’avait pas fini de digérer l’attentat de l’après-midi. Elle espérait que les effets du choc s’amenuisent vite – chair de poule, sursauts, flashbacks soudains, mais surtout cet état psychologique inconfortable, improbable mélange d’hypersensibilité et d’irréalité… Une nuit de sommeil aurait été un pas dans la bonne direction, mais elle demeurait sous l’effet du procédé qui la dispensait de dormir. Le véritable repos allait devoir attendre.
Un mouvement au niveau du sol attira son regard. Elle reconnut Avramopoulos, marchant d’un pas vif vers le stationnement. Elle devina que le vieux Maître avait – une fois de plus – claqué la porte face à des opinions différentes des siennes.
Peu de temps après, le grincement de la porte derrière elle annonça l’arrivée d’Isaac Stengers. Elle dissimula un tressaillement nerveux. De tous les initiés en ville, le disciple de Latour demeurait celui que Félicia connaissait le moins.
Il s’accouda à côté d’elle pour admirer le coucher de soleil.
« Alors, m’avez-vous déclarée anathème? », demanda-t-elle, à moitié sérieuse.
Stengers s’esclaffa. « Pas encore. Ni Tobin, d’ailleurs. Le consensus est que si des Maîtres sont menacés, leur sécurité est notre priorité absolue. Nous chercherons à aller au fond de cette histoire une fois la crise résolue. Si les Trois peuvent nous conduire jusqu’à Harré, il serait stupide de rater cette chance.
— Je présume qu’Avramopoulos n’était pas d’accord.
— Sans surprise, bien qu’il n’ait pas proposé d’autre piste. Sa priorité à lui, c’était d’abord de nous faire bien comprendre qu’il nous avait prévenus! Bref, tu peux redescendre. Olson est en train de tenter quelque chose qui risque de t’intéresser… Il essaie de voir le futur. »

Au troisième, l’Américain se tenait debout, les yeux fermés. Elle se joignit au groupe qui l’entourait, choisissant une place à côté de Polkinghorne. « Content de te voir, murmura-t-il.
— Quand est-ce qu’Olson est devenu devin?, répondit-elle.
— À ma connaissance, le soir de la petite Joute. Peut-être avant. Où est Édouard?
— J’aimerais bien le savoir… » Dans le passé, Harré s’en était pris aux Maîtres, non pas aux simples adeptes; son absence inquiétait Félicia, mais pas autant que celle de Gordon.
Un mouvement du côté d’Olson interrompit leur échange. « J’y suis presque », dit l’Américain, dont l’expression trahissait les marques d’un effort intense. « Je les vois! Van Haecht et Latour! Oh! » Il grimaça. « Un instant… Yes! Let’s kick that door in! Beaucoup mieux! Voyons voir… » L’exercice paraissait de plus en plus difficile. « Non. Lytvyn doit entrer la première. Et il nous faut des menottes! » Il rouvrit les yeux. « L’affaire est dans le sac, mes amis! 
— Il écrit le futur, ou quoi?, demanda Félicia à Polkinghorne.
— J’ai cru comprendre qu’il joue avec les paramètres de la scène, et il découvre ainsi quelles sont les conséquences de chacun...
— C’est fascinant… Tu imagines les possibilités? » Elle n’aurait pas tenté de ramener Espinosa si elle avait su que ses plaquettes ne suffiraient pas; elle n’aurait pas suivi Tobin si elle avait su qu’un attentat contre lui était en branle… Comment perdre lorsqu’on choisit ses batailles en fonction du résultat?

Tobin ne revint pas à l’Agora, mais il tint tout de même sa part du marché. Un peu avant vingt-deux heures, Félicia reçut les coordonnées supposées de Harré par texto. La vision d’Olson montrait que Vasquez, Polkinghorne et Stengers étaient aussi de l’expédition. Ils s’entassèrent tous dans la voiture de Félicia et se mirent en route dans la bonne humeur, confiants du succès programmé de leur mission. Félicia, pour sa part, continuait à s’inquiéter pour Gordon, absent de la vision, dont l’absence demeurait inexpliquée.
Leur destination se situait à quelques rues au nord du boulevard Saint-Martin. Ils effectuèrent une reconnaissance en passant deux fois devant l’adresse sans s’arrêter. Il s’agissait d’une vieille maison unifamiliale délabrée, devant laquelle un panneau À vendre balançait mollement au bout de chaînes rouillées. Les lettres délavées confirmaient qu’elle était sur le marché depuis une éternité… Et qu’elle avait de bonnes chances d’y demeurer.
Ils se stationnèrent un peu plus loin. « C’est par là qu’on passe », dit Olson en pointant la porte sur le côté. Évidemment, rien ne les obligeait à procéder ainsi. Mais dévier du plan, c’était aussi dévier du futur entrevu. « N’oubliez pas : Félicia doit entrer la première, rappela Olson durant leur approche.
— Sinon quoi? » L’Américain ne répondit pas, soudainement déconcerté. Félicia suivit son regard pour remarquer à son tour que l’issue latérale était entrouverte. « Je pensais qu’on devait enfoncer la porte, dit-elle. Comment ça marche? On la referme avant ou quoi?
— Je ne comprends pas… 
— On fait quoi, maintenant? », demanda-t-elle.
Polkinghorne déboutonna son veston, révélant le holster qu’il portait à l’aisselle. Il dégaina son arme. « Félicia, vas-y quand même. Je suis juste derrière toi.
— Attends dehors, dit Olson à Pénélope.
— Pas question! Je…
— C’est un ordre, coupa-t-il. Tu dois monter la garde. Et nous avertir au besoin… » À contrecœur, Vasquez accepta de rester derrière.
Félicia alla pousser la porte. Les quatre entrèrent en file indienne dans une cuisine nue, sans électroménagers. Les interrupteurs ne répondaient pas; l’électricité avait sans doute été coupée depuis belle lurette. « Ce n’est pas du tout ce que j’avais vu, dit Olson, de plus en plus affolé.
— Pas question d’arrêter maintenant », dit Félicia en activant la lampe de son téléphone. Vasquez et Stengers l’imitèrent. Ils passèrent au salon, vigilants comme jamais.
Une odeur d’encens et de mèche brûlée flottait encore dans le salon, premier indice d’occupation récente. Les téléphones éclairèrent les traces d’un cercle magique à moitié effacé, au centre duquel gisait une masse recouverte d’un drap. Une masse en forme de corps humain.
L’arme à la main, Polkinghorne saisit un coin de drap et le rabattit d’un geste décidé. Il fallut un instant à Félicia pour distinguer ce qu’elle voyait; c’était un corps beaucoup plus maigre que Gordon ou Latour. En fait, il était presque squelettique. Sa peau parcheminée et tendue sur son squelette rappelait celle d’une momie. Sa bouche entrouverte semblait figée en un cri muet.
« Mon Dieu!, s’exclama Stengers. C’est lui! »
Seule, Félicia n’aurait jamais fait le rapprochement. Mais la petite moustache, la chevelure, les vêtements… Ce cadavre était celui de Berthold Latour.
Estomaqué, Olson émettait des sons hachurés qu’il ne réussissait pas à articuler en mots, encore moins en phrases. Félicia comprenait son désarroi : il croyait avoir vu le futur. Comment expliquer que la réalité soit aussi différente?
Elle s’était réjouie, à l’Agora, de la possibilité de pouvoir choisir que des batailles victorieuses. Cette réflexion souffrait toutefois d’une implication évidente dont elle saisissait maintenant la portée… Et si l’ennemi pouvait faire pareil? « Harré a vu le futur qu’on lui préparait, conclut-elle à voix haute. Et il l’a transformé à son tour… »
Stengers s’agenouilla à côté de celui qui avait été son Maître. Il tenta de lui fermer les yeux, mais la pression pulvérisa ses paupières. Il tenta d’étouffer ses sanglots, mais il ne réussit qu’à les rendre encore plus pathétiques.
« Comment lutter contre quelqu’un qui voit tout, qui sait tout?, demanda Olson.  
— On ne peut pas, dit Polkinghorne.
— Mauvaise façon de penser, rétorqua Félicia. Il ne sait pas tout : il voit le futur. Les futurs. Mieux que nous. Ce qu’il faut, c’est trouver comment l’aveugler. Et vite. » 

dimanche 11 décembre 2016

Le Nœud Gordien, épisode 450 : La petite Joute, 2e partie

La porte de l’ascenseur s’ouvrit au troisième étage de l’Agora. Félicia sortit, Édouard resta derrière. « Tu ne viens pas?
— Je fais un bond au cinquième. Je parie que si je ne descends pas la machine à café, quelqu’un va me le reprocher.
— Ouais, quelqu’un. » Qui d’autre qu’Avramopoulos? Félicia aurait dû l’embrasser avant : maintenant, ils pouvaient être vus. Bien que leur relation soit un secret de polichinelle, d’un commun accord, ils préféraient encore la discrétion. Elle se contenta donc de lui sourire pendant que la porte se refermait; celui qu’il lui retourna parut inquiet, comme si c’était lui et non elle qui était appelé à se tenir au bord du cercle de Joute.
La tradition voulait que ce soit le jouteur avec l’avantage du terrain qui reçoive son adversaire. Dans le cadre de la petite Joute, les Maîtres s’étaient entendus pour s’affronter en territoire neutre.
La grande pièce du troisième était méconnaissable. Outre les chaises disposées en cercle au centre, tout l’ameublement usuel avait été empilé dans un coin, dissimulé derrière les tableaux à roulettes. L’arène de la Joute avait été tracée à même le sol, à l’encre plutôt qu’à la craie. On avait éteint les fluorescents; des cierges ajoutaient quelque peu à la lumière du jour qui filtrait par les fenêtres. Le sitar de Derek Virkkunen enrobait l’atmosphère de mélodies à la fois mystérieuses et solennelles.
Bien que Félicia soit plusieurs minutes en avance, la plupart des autres s’y trouvaient déjà. Polkinghorne papotait avec la plantureuse Vasquez. Le pauvre devait peser vingt kilos de moins qu’avant la mort de Hoshmand. Ses joues et son ventre avaient perdu de leur rondeur; il paraissait flotter dans ses vêtements. Elle fut heureuse de constater qu’il paraissait avoir retrouvé sa bonne humeur. Elle nota qu’Olson avait choisi un siège de l’autre côté du cercle, avec Latour et Stengers. C’était étrange : elle s’était toujours représenté le couple Olson-Vasquez comme une seule et même chose, une unité irréductible, mais en ce moment, ils semblaient déconnectés l’un de l’autre.
Avramopoulos se tenait seul dans son coin, le visage de marbre, concentré comme un athlète avant la compétition. Alors que les autres étaient en tenue civile, il avait opté pour sa toge pourpre et ses lauriers, peut-être pour rappeler son rang. Le vieux misogyne avait brûlé les ponts avec à peu près tout le monde. On spéculait depuis des jours à savoir qui serait son lieutenant. Félicia avait bien hâte au jour où elle se mesurerait à lui. Elle était convaincue que Team Gordon lui donnerait une bonne leçon – et si son Maître ne triomphait pas dans le cercle de Joute, elle prendrait un malin plaisir à lui montrer ce dont une femme était capable, quelle que soit la nature du défi.
Les trois frères Van Haecht avaient pris place à côté de leur père – l’adversaire de Gordon pour ce tour. Encore confiné à son fauteuil roulant, Arie continuait de croire qu’on trouverait bien un remède à ses problèmes de pieds, mais chaque succès ne s’avérait que temporaire : les marques du feu de Saint-Elme demeuraient inguérissables. Pauvre Gordon! Allait-il devoir porter ses marques au visage pour toujours?
Lorsqu’il s’était retrouvé handicapé à la suite du grand rituel, Arie avait eu l’idée qu’on le mette sous la coupe de la même compulsion qui avait propulsé la progression d’Édouard, question de tirer profit de sa convalescence. En ce moment même, il méditait, les yeux fermés, ses lèvres articulant un mantra. Alors qu’Édouard dépeignait cet épisode comme l’un des plus difficiles de sa vie, Arie, pour sa part, paraissait s’en sortir assez bien. Il est vrai que, contrairement à Édouard, il jouissait des soins attentifs de sa famille.
Félicia s’assit à la place que Gordon avait réservée à ses côtés. Elle le salua d’un mouvement de la tête. Comme un vieux couple, ils passaient tant de temps ensemble qu’ils n’avaient rien de nouveau à se dire.
Mandeville fut la dernière à arriver. Elle n’alla pas s’asseoir autour de l’arène : elle préféra garder ses distances, les bras croisés, la mâchoire serrée. Parmi les Maîtres, elle était seule à s’opposer à l’idée de Joute. Avait-elle même déjà assisté à un affrontement dans le passé?
La musique monta en crescendo avant de se taire brusquement. Le signal était donné : la Joute allait commencer. Latour et Avramopoulos s’avancèrent et échangèrent les paroles rituelles. Latour appela Isaac Stengers comme lieutenant. Avramopoulos créa la surprise en choisissant Polkinghorne. Le Maître balaya l’assistance du regard avec son sourire détestable, comme pour dire Vous voyez? Je gagne toujours, au final. Qu’avait-il promis à son lieutenant pour qu’il s’avance ainsi, tout sourire, pour rejoindre celui qui l’avait tant humilié par le passé? « Je gage qu’il a dû utiliser sa statuette », chuchota Félicia à l’oreille de Gordon, qui demeura impassible.
L’atmosphère électrique dans l’Agora rappelait celle d’un match de boxe, même si l’affrontement ne pouvait être que bref. Les adversaires entrèrent dans le ring; l’encre du cercle se mit à luire, les deux Maîtres furent traversés d’un frisson, puis ils exhalèrent en même temps.
L’assistance retint son souffle : qui avait gagné? Latour tendit la main à Avramopoulos. « Bien joué, chevalier. Lorsque j’ai vu que j’étais le dragon, j’ai tout de suite su que j’allais perdre. A-t-on jamais vu le monstre gagner? »
Avramopoulos haussa les épaules, comme si sa victoire allait de soi. Il se retourna vers Stengers. « Bon, voici le défi… »
L’expression décidée de Stengers se décomposa alors qu’il découvrit qu’il devait voler deux pièces d’art précolombien, exposées au Musée archéologique du complexe Les Muses. « Les pièces en question seront retournées à la fin du défi, n’est-ce pas?
— Quand tu gagneras à la Joute, rétorqua Avramopoulos, ce sera à toi de décider. Pour l’instant, garde tes questions pour toi. »
La réponse cinglante redonna son flegme à Stengers. Il accepta le défi avec aplomb. Les quatre hommes retournèrent s’asseoir.
L’anxiété de Félicia avait grimpé d’un cran. Comment se serait-elle acquittée du défi d’Avramopoulos? Et si Van Haecht concoctait un défi encore plus audacieux?
Gordon et son adversaire se levèrent à leur tour pour prendre place devant le cercle et échanger les paroles rituelles. Félicia sentit ses tripes se nouer lorsque son nom fut prononcé. Il faut que Gordon gagne. Réagir aux manœuvres d’Aart ne pourrait qu’être plus facile que l’inverse.
Gordon et Van Haecht pénétrèrent dans le cercle. Les caractères se mirent à chatoyer. Les dés étaient jetés…
Chose étrange : après cinq secondes, puis dix, l’affrontement n’était toujours pas conclu. Le phénomène était inédit : personne ne réagit, personne ne savait même s’il fallait réagir. Les symboles peints sur le sol brillèrent de plus en plus; étrangement, l’anneau de Gordon aussi. La teinte de la lueur vira au bleu, le même bleu que… « Le feu de Saint-Elme! »
Félicia abandonna le décorum pour se précipiter sur son sac à main, qu’elle renversa sans ménagement. Elle saisit son crayon-feutre, espérant avoir le temps de réaliser son truc, le procédé capable de disperser un trop-plein d’énergie radiesthésique. De l’autre côté de la pièce, Virkkunen avait déjà agrippé son sitar, animé de la même intention.
Sa lancée fut interrompue lorsqu’un claquement retentit dans l’espace, un coup de tonnerre sec plutôt que grondant. Une bourrasque venue de nulle part souffla tous les cierges. Avant que Félicia ou Derek n’ait pu agir, Gordon et Van Haecht s’écroulèrent. Tout le monde se précipita sur les deux Maîtres inconscients.
Il leur fallut d’interminables secondes pour rouvrir les yeux; Gordon fut secoué d’une quinte de toux si puissante que Félicia crut qu’il allait vomir. Van Haecht, de son côté, semblait en état de choc. Il avait les yeux écarquillés et la bouche tordue en un rictus effrayant. Il semblait chercher son air à coups de petites inspirations haletantes. Il pointa la sortie, l’urgence manifeste dans ses yeux. Ses fils agirent comme un seul homme : Arie se laissa tomber hors de son fauteuil roulant; Aart et Asjen l’y assirent au prix de quelques efforts. « Écartez-vous! », somma Aart en poussant le fauteuil vers l’ascenseur, déterminé à obéir à son père, à ne pas offrir sa faiblesse en spectacle une seconde de plus.
De son côté, Félicia aida Gordon à s’asseoir. « Qu’est-ce qui s’est passé? », demanda-t-elle. Le Maître tenta une réponse, mais sa toux irrépressible l’empêchait de l’exprimer chaque fois qu’il ouvrait la bouche. Il tenta sans succès de se remettre sur pied, seulement pour choir à nouveau dans les bras de Félicia. Il se mit à pointer à son tour l’ascenseur.
Elle regarda dans la direction qu’il pointait juste à temps pour voir les portes se refermer. Au tout dernier instant, le père Van Haecht cligna de l’œil dans leur direction. Un spasme ou un geste intentionnel?
Félicia retourna son attention vers Gordon. À chaque essai, ses râles gagnèrent en intelligibilité, jusqu’à ce qu’elle saisisse enfin le mot qu’il cherchait désespérément à prononcer…
« Harré! » 

dimanche 17 juillet 2016

Le Nœud Gordien, épisode 429 : Agent double

À chaque nouveau coin de rue, la présence des autres diminuait un peu plus. Inversement, à mesure que Karl s’éloignait du Centre-Sud, ses frontières personnelles retrouvaient leur prégnance. Chose étrange cependant, ses pensées ne redevenaient pas comme avant sa fusion dans la trinité : son esprit avait été pollinisé par trois autres, et ce contact l’avait changé pour toujours.
Par exemple, il n’avait jamais réellement compris ce qu’être une femme signifiait… avant d’en inviter une dans sa tête. Jusque-là, la féminité pour lui était une série de rôles définis par son rapport avec elles : mère à aimer, femme à baiser, ex à gérer, fillette à protéger, objet à désirer, chair à exploiter… Il s’était rendu à son âge sans jamais prendre la pleine mesure de leur altérité, du fait que leur vie de femmes n’était pas moins réelle ou complexe que la sienne, simplement posée sur d’autres fondements.
Plus encore, il avait été enrichi d’un univers de connaissances dont il n’avait jamais même soupçonné la profondeur. Karl était un homme pragmatique, pour qui l’intellectualité était assimilable en bloc à de l’enculage de mouches. Timothée lui avait légué au contraire la conscience d’un monde fait de forces et d’enjeux complexes, difficiles à décrire et impossible à saisir pleinementt. Macroéconomie, sociologie, anthropologie culturelle, psychologie sociale, psychanalyse, sans même parler de physique et de chimie… L’idée que ces études soient génératrices de questions sans cesse plus précises, plus poussées, et non de réponses tranchées, aurait horripilé le Karl d’avant. Celui qu’il était devenu trouvait cette entreprise presque touchante. C’était admirable que des générations de penseurs se soient évertuées à saisir l’insaisissable et à définir le flou.
Le Karl nouveau n’aurait pas voulu revenir en arrière.
Il stationna sa voiture à un parcomètre en bordure du boulevard La Rochelle. Il prit un moment pour regarder le ciel. De petits nuages de ouate se faisaient barater par un vent de haute altitude qu’on sentait à peine au niveau du sol. La météo n’était toutefois pas ce qui l’intéressait; il glissa en état d’acuité et confirma de visu que leur tentative avait été un succès. Il ne restait qu’à l’annoncer au Maître du 5450.
Au Terminus, entouré des fidèles, il devait veiller à filtrer les pensées qui s’imposaient à son esprit. Personne n’aurait voulu vivre entouré de gens déclamant à voix haute chaque remous agitant leur univers intérieur; de plus, la plupart des pensées étaient d’une banalité navrante. Les joies, les peines, les anxiétés et les contrariétés de tout un chacun variaient peut-être dans leur contenu, mais elles se ressemblaient beaucoup dans leur forme. Choisir quand et à qui s’ouvrir était un exercice nécessaire pour le confort et la santé mentale du trio.
Une fois sorti du Cercle cependant, les incursions cessaient. Les pensées des autres prenaient la forme d’un murmure qu’on ne pouvait décoder qu’en prêtant l’oreille. Karl comptait bien le faire au quartier général, afin d’en découvrir plus sur ces Maîtres qu’il avait côtoyés sans vraiment les connaître…
Devant la bâtisse, il disciplina son visage pour cacher les signes de sa transformation. Il s’efforça de cligner des yeux et de tenir à distance ce sourire qui lui venait trop facilement.
Asjen Van Haecht lui ouvrit la porte sans un mot, pressé de retourner à son téléphone. Le jeune homme souffrait d’être contraint à jouer au portier à la journée longue, et encore plus de n’être pris au sérieux par personne… Derrière son apparent détachement se cachait une vie intérieure foisonnante, pleine de scénarios abracadabrants… Obsédé par les femmes, maladroit en leur présence, le coup d’œil de Tobin dans les coulisses de son âme dépeignit une figure plus tragique que méprisable.
Dans l’ascenseur, il ressentit quelques présences lointaines, dont une chez qui il détecta une étrange fébrilité. Il n’eut pas le temps de s’y attarder : les portes s’ouvrirent sur le quatrième. Tout le monde s’affairait d’une manière ou d’une autre au son du sitar de Virkkunen. On ne lui accorda aucune attention. Il en profita pour sonder chacun.
Isaac Stengers écrivait à la craie des formules compliquées sous le regard de son maître. Les pensées du premier étaient trop spécialisées pour que Tobin y comprenne quoi que ce soit, sinon que Stengers était un homme curieux, à l’esprit vif comme une flamme dansante. Latour, quant à lui, n’était attentif qu’en apparence. Ses pensées étaient envahies d’images de son amante. Un sourire radieux, des cheveux défaits, des perles de sueur luisant sur sa peau lisse... Un moment de pure beauté, arraché à une vie trop complexe. Avec son look guindé et ses manières nerveuses, Tobin n’aurait jamais imaginé Catherine Mandeville comme un être sensuel. Latour pensait à son retour, plus tard cette semaine, et à leur prochaine rencontre clandestine. Il avait soif de chercher auprès d’elle cet état de grâce qu’ils connaissaient parfois – trop rarement – lorsqu’ils s’abandonnaient l’un à l’autre.
Pénélope Vasquez travaillait dans son coin, habitée d’envies contradictoires : la volonté d’être laissée seule et le besoin de parler à quelqu’un. Elle était en proie à la contrariété, presque la colère, mais rien de son tourment intérieur ne transparaissait dans ses manières.
Van Haecht et son fils Aart méditaient ensemble. L’esprit du premier était un modèle de sérénité, un lac cristallin à la surface lisse comme un miroir, frémissant à peine de la brise ou de courants cachés. Celui du second ressemblait davantage à un ruisseau, bouillonnant d’activité, toujours en mouvement, mais sans contenu auquel on aurait pu s’accrocher. La différence entre les deux était frappante. Le lac s’agita; le père fronça les sourcils, sans toutefois rouvrir les yeux. Avait-il ressenti l’intrusion de Tobin?
Il se retira pour plutôt tourner son attention vers Virkkunen... Chez qui il ne perçut rien du tout.
Au même instant, l’artiste fit taire son sitar en étouffant ses cordes. Il se releva, les yeux rivés sur Tobin, et s’approcha avec la lenteur et la mesure d’un homme face à une bête prête à bondir.
« Tu as changé, dit-il à Tobin. Qu’est-ce que tu veux? »
— J’ai un message de la part des Trois », dit-il pour être entendu par tout le monde. « Les Trois m’ont dit de vous dire qu’ils ont respecté leur part du marché. L’énergie radiesthésique a été rabaissée. À part dans le coin du Centre-Sud, vous ne courez plus aucun danger. En passant : on m’a aussi dit que le nouveau niveau était quand même une petite coche au-dessus de ce à quoi vous étiez habitués… Un petit peu, mais pas trop. Ça devrait rendre vos affaires plus faciles à partir de maintenant.
Surprise généralisée dans la pièce. Vasquez s’approcha; les Van Haecht sortirent de leur méditation. « Sais-tu comment ils ont fait?, demanda Stengers.
— Non », mentit-il. La tâche avait été ardue. Ils avaient tenu deux oraisons simultanées, la première au Terminus, la seconde plus au nord, là même où Madame – Tricane –  s’était sacrifiée. En s’appuyant sur ces deux piliers, les Trois avaient réussi à redistribuer l’énergie en étalant la zone bien au-delà des Cercles d’origine. Tobin n’aurait pas pu expliquer comment ils avaient procédé, exactement. C’était aussi instinctif et naturel que danser… Et aussi difficile à décrire en mots. « Gordon n’est pas là?
— Non. Qu’est-ce que tu lui veux?, répondit Virkkunen d’un ton sec.
— Vu que je suis un initié…
— L’initié d’une anathème, cracha l’artiste.
— Woah, minute! Vous l’avez callée anathème après ma mort. Moi, je n’ai rien à voir avec ce qu’elle a fait après. Il reste que je suis initié, mais je n’ai personne pour m’enseigner. Vu que Gordon était son maître à elle, et qu’il m’a ramené à la vie, je pensais que…
— Oui, oui, bien sûr, bien sûr, intervint Latour. Nous nous occuperons de toi. Mais il y plus important encore… Nous attendions avec impatience que la situation locale devienne, comment dire, tolérable. Maintenant que c’est dans la poche, il est grand temps que nous passions aux choses sérieuses : le prochain tour de la Joute… » Une excitation palpable gagna tout le monde – à l’exception de Virkkunen.
Qu’est-ce que c’était que cette Joute dont Tobin n’avait jamais entendu parler? Même en tâtant prudemment, il ne trouva pas d’image claire dans les esprits des autres.

C’était sans importance. S’il pouvait continuer sa formation auprès d’un Maître, il pourrait acquérir la théorie dont les Trois avaient cruellement besoin. Mais il fallait faire gaffe : Virkkunen l’avait désormais à l’œil… 

dimanche 27 septembre 2015

Le Nœud Gordien, épisode 389 : Collégialité

Au fil des jours, les résidents du 5450, Boulevard La Rochelle s’étaient presque tous trouvés un coin à eux dans l’édifice, un espace où déposer leurs affaires, se reposer ou travailler à l’abri des regards. Bien qu’Olson et Pénélope aient conservé leur chambre à l’hôtel, ils s’étaient constitués un laboratoire dans les espaces à bureau du deuxième. C’est là qu’ils avaient travaillé à guérir Arie Van Haecht.
Les blessures laissées par le feu de Saint-Elme sur ses pieds étaient vicieuses. Non contente d’attaquer la chair en surface, la substance bleue avait rongé sa chair et ses os en profondeur. Le résultat était fascinant, bien que quelque peu macabre : on pouvait voir les os, les muscles et les tendons exposés par la chair et la peau consumées. Arie pouvait encore effectuer certains mouvements avec une cheville, faisant ainsi jouer la mécanique organique mise à nu. Le feu bleu avait toutefois trop attaqué l’autre pied pour qu’il réponde à ses tentatives de mouvement.
Olson et Vasquez étaient les références au chapitre des modifications corporelles, mais c’était un défi de taille. C’était une chose d’accroître sa masse musculaire, aplanir son ventre ou ajuster sa pilosité, mais c’en était une toute autre de reconstruire des organes partiellement détruits.
À tout le moins, les blessures étaient nettes. Ils avaient fait de leur mieux pour permettre à la chair d’Arie de se régénérer, mais le feu de Saint-Elme était un phénomène à peu près inconnu… Il était donc impossible de deviner si les solutions habituelles suffiraient à traiter ce problème inédit. Il ne restait plus qu’à découvrir si leur travail avait porté fruit.
Si les résultats s’avéraient positifs, Olson comptait tenter de gagner une faveur auprès de Gordon en traitant les marques que la nuit du grand rituel avait laissées dans son visage. S’ils s’avéraient négatifs, ce n’était que partie remise. Pour l’esprit curieux, les problèmes nouveaux étaient la voie royale vers de nouvelles connaissances. Win-win…
Comme convenu, Arie se présenta à midi dans leur laboratoire, sa chaise roulante poussée par son père. Ils n’étaient pas seuls; Latour, Stengers et Polkinghorne les accompagnaient. Cette irruption déplut à Olson. Si un échec en huis clos ne représentait qu’un détour momentané, c’était autre chose de l’offrir en spectacle à tout le monde…
Pénélope accueillit tout le monde comme si leur présence avait été attendue. Elle positionna Arie dans un coin de la pièce. « Comment va ton pied? », demanda-t-elle à son patient. Elle portait une robe blanche qui lui donnait un air d’infirmière. Olson était certain que le choix n’était pas fortuit.
« Je ne sais pas trop. Ça démange par moment. Mais c’est peut-être les bandages. » Sa voix chevrotait un peu; il craignait sans doute de rester cloué à cette chaise encore longtemps.
« Nous allons voir », dit Olson en signalant à Pénélope de retirer les bandages. Elle s’accroupit devant la chaise; le regard d’Arie plongea dans son corsage. Il resta ébaubi un instant avant de se ressaisir et diriger les yeux ailleurs. Sa réaction amusa Olson un instant… Jusqu’à ce que son premier pied soit mis au jour. Celui-ci n’avait pas changé d’un iota. Arie semblait au bord des larmes.
« Il faut se rendre à l’évidence », dit Olson. « Le feu de Saint-Elme ne crée pas des blessures comme les autres. 
— Elles ont donc besoin d’un remède pas comme les autres », dit Latour. « As-tu quelque chose en tête? 
— Pour être honnête, j’attendais de voir les résultats du plan A avant de passer au plan B. » Olson valorisait l’efficacité en toutes choses; il n’avait pas envie d’inventer mille et une hypothèses si, au final, le processus s’avérait vain.
« Peut-être que la solution n’est pas tant de réparer que de recréer », suggéra Polkinghorne. Il fut surpris de voir tout le monde se tourner vers lui. Il n’eut pas le choix d’élaborer en rougissant. « Kuhn avait pour théorie que l’être humain est une entité indivisible, une unité que même la destruction du corps ne peut briser.
— Oui », dit Latour. « Il y voyait une explication du principe de contagion : après tout, il suffit d’avoir un cheveu ou une goutte de sang d’un sujet pour l’affecter par un procédé comme s’il était là tout entier. »
Polkinghorne acquiesça. « Il y aurait peut-être moyen de mettre à profit cette… unité fondamentale. Amener le corps à y retourner. »
Les Maîtres méditèrent sur ces paroles en silence, jusqu’à ce que Stengers échappe un petit rire doux. « Moi qui ne pensais jamais voir cela un jour », dit-il après un moment. « Encore une fois, trois des Seize sont attelés à résoudre un problème ensemble. Je vous le dis, sans ironie : je suis presque ému. J’entrevois comment les choses étaient au temps de l’école de Munich… »
Le jeune homme avait mis le doigt sur quelque chose. Le grand rituel qu’ils avaient élaboré ensemble pour gérer la surcharge radiesthésique de La Cité avait offert une première occasion aux Maîtres de travailler de concert… Et cette collaboration avait donné lieu à d’autres échanges fort instructeurs.
Oh, leur cohabitation n’était pas entièrement placide. Des décennies de rivalités et de relations houleuses ne pouvaient être balayées en quelques jours… Mais c’était peut-être un nouveau début. Une occasion de revoir leurs rapports qui pourrait, au final, bénéficier à tout le monde.
« C’est intéressant ce que tu dis », répondit Olson. « On nous a toujours dit que nous devions demeurer éparpillés de par le monde pour éviter d’être anéantis d’un coup, comme pendant la purge de Harré…
— Mais à quel prix? », continua Stengers. « J’ai tant appris depuis mon arrivée… Et ce n’est pas une critique! », s’empressa-t-il d’ajouter en regardant son Maître.
« Non, non, tu as raison », répondit Latour. « Une logique plus libertaire quant à l’échange d’information sert probablement mieux nos desseins. Pourrons-nous un jour retrouver tout ce qui a été perdu avec la disparition de Kuhn ou de Paicheler? Pouvons-nous encore nous permettre de maintenir notre savoir morcelé? »
À peu près tout le monde semblait sur une même longueur d’ondes… Même Arthur Van Haecht, d’ordinaire conservateur. C’était toute une surprise.
Olson avait l’impression qu’un changement de paradigme se profilait pour les Seize. Et il avait déjà décidé qu’il en serait le fer de lance.
« Et mes pieds? », demanda Arie.
« Ensemble, nous trouverons une solution », conclut Olson.

dimanche 12 juillet 2015

Le Nœud Gordien, épisode 378 : Pourparlers, 1re partie

Après la cohue des préparatifs pour le grand rituel, le troisième étage du 5450 semblait anormalement calme, avec une atmosphère de salon funéraire.
On avait aménagé un coin pour le concile. Des chaises avaient été disposées en demi-cercle, traçant le contour d’une estrade virtuelle. Les Maîtres étaient assis au premier rang, leurs lieutenants derrière – Vasquez, Stengers, Polkinghorne, Arie Van Haecht, ce dernier toujours en chaise roulante. Félicia alla s’asseoir avec eux. Tous les autres, incluant Virkkunen et un type qu’Édouard n’avait jamais vu auparavant, se trouvaient sur la dernière rangée. C’est là qu’Édouard prit place, entre l’inconnu et d’Asjen Van Haecht.
Avramopoulos se leva. Il avait une expression si rébarbative qu’on aurait dit qu’il venait de croquer un citron pourri. Il déclara le concile ouvert et donna la parole à Félicia.
Une fois à l’avant, elle raconta les découvertes des derniers jours : l’esprit de Hill dans son grenier, la possession d’Édouard, le réveil en Argentine, le mystérieux couloir qui reliait La Plata à Kiev… Et l’hypothèse plausible qu’un autre soit connecté à La Cité.
Édouard connaissait déjà l’histoire pour l’avoir vécue; son attention dériva vite sur Félicia elle-même plutôt que sur ce qu’elle disait. Elle le rendait un peu gaga… Elle était jolie, elle parlait bien, il pouvait imaginer son corps nu sous ses vêtements… Il voulait qu’elle le touche, qu’elle lui agrippe encore les fesses comme ce matin… Qu’ils se retrouvent enfin seuls dans un lit sans que personne ne soit endormi, malade, possédé, transporté dans un autre pays, et quoi encore?
Si c’était cela pour elle, une relation pas trop compliquée, il avait de la difficulté à imaginer les autres…
Il se tendait à chaque fois que Félicia prononçait son nom. Elle mentionna au passage qu’elle et lui se côtoyaient, comme une chose qui ne méritait pas qu’on s’y arrête. Cela n’empêcha pas la mention de susciter certaines réactions… Pénélope lui décrocha un clin d’œil avec un sourire coquin, et Asjen Van Haecht le foudroya du regard. Le jeune homme entretenait-il des espoirs envers Félicia?
C’est toutefois Avramopoulos qu’Édouard observa le plus attentivement. Il craignait le pire, qu’il le houspille devant tout le monde, qu’il l’expulse de leur groupe – en prenant soin d’effacer ses souvenirs, bien sûr –, ou même qu’il s’en prenne à Félicia… Son expression, déjà renfrognée, ne changea pas. Loin de le rasséréner, Édouard se mit à craindre cette eau dormante dont les proverbes disaient depuis des siècles de se méfier.
Un malaise traversa l’assistance lorsqu’elle en arriva aux couloirs… Le passage de La Plata à Kiev. Le jeune homme avec trop de cheveux blancs capable de lire dans leurs pensées. Son message menaçant… Et surtout, le fait qu’il ait transporté Félicia et Édouard jusqu’à la place de la Vieille-Gare, comme s’il avait utilisé un simple truc. Édouard soutint sans ciller les regards des initiés qui le scrutaient, peut-être à la recherche d’un indice capable de confirmer ou infirmer les affirmations de Félicia.
Tout le monde se mit à parler en même temps dès qu’elle conclut son exposé. Arie Van Haecht lui posa une question qu’il n’entendit pas, ses mots couverts par le brouhaha.
Daniel Olson se leva. Sa prestance de rock star suffit à attirer l’attention de tout le monde et à calmer le chahut. Il regarda Édouard droit dans les yeux. « As-tu quelque chose à ajouter à ce récit?
— Non. Elle l’a raconté tel que nous l’avons vécu. Mais une chose que Lytvyn n’a pas mentionnée m’intrigue… Qu’est devenu Hill après qu’il ait cessé de me posséder? »
Latour leva le doigt. « Je vois trois possibilités. Une, il est toujours avec toi, mais inactif ou impuissant. Deux, sans ancrage, sa conscience s’est dissipée et la mort l’a rattrapé. Trois, il est demeuré lié à la maison où tu l’as trouvé, et sa conscience y est retournée après coup… »
Mandeville leva le doigt à son tour, mais Avramopoulos s’imposa à sa place. « Qu’importe ce qui s’est passé avec ce damné Disciple! Suis-je le seul à réaliser ce qui importe réellement? On vient de nous déclarer la guerre! Qui sont-ils pour oser nous dire quoi faire ou ne pas faire!
— C’est ton acharnement à chercher la bagarre qui a tué Hoshmand… », dit Polkinghorne.
« Et Espinosa », renchérit Félicia.
Avramopoulos balaya ces interventions du revers de la main. L’attitude du Maître vint agiter la colère et l’indignation qu’Édouard ressentait à son endroit, et qu’il continuait à refouler tant bien que mal.
Polkinghorne continua. « …et ces initiés semblent encore plus puissants que l’anathème… 
— C’est quoi, l’amathène? », chuchota l’inconnu à l’oreille d’Édouard.
« Chut », répondit-il un peu sèchement, concentré sur le débat.
« Raison de plus : il n’en sont que plus menaçants », rétorqua Avramopoulos. « Nous devons nous débarrasser d’eux avant qu’ils se débarrassent de nous…
— Qu’est-ce qu’il peut être borné! », cracha Polkinghorne, excédé.
Avramopoulos ouvrit la bouche, mais il n’eut pas le temps de parler avant que Mandeville s’exclame : « S’ils peuvent lire nos pensées, à même nos têtes, comment pourrons-nous nous opposer à eux? Comment savoir s’ils ne sont pas en train de nous espionner en ce moment même? 
— Nous trouverons bien un moyen », répondit Avramopoulos, qui ne paraissait pas si convaincu…
Le silence régna sur l’assemblée pendant un lourd moment. C’est Virkkunen qui le brisa. « Il serait préférable de leur proposer une trêve… » Tout le monde se tourna vers lui. « Tricane a été nommée anathème parce qu’elle a enfreint nos lois. Elle était tout de même l’une des nôtres. Peut-être qu’elle a enseigné nos traditions à ses initiés. Peut-être qu’ils seraient au moins disposés à respecter celle-là… Deux faveurs pour une trêve. »
L’inconnu avait sursauté à la mention de Tricane. Il leva la main pour parler. Latour l’ignora pour demander à l’artiste : « Qui va aller leur proposer? Toi?
— Il n’en est pas question! », dit Avramopoulos, ignorant le voisin d’Édouard.
« Est-ce que l’idée de la trêve peut au moins être considérée? », demanda Mandeville.
« Si nous allons dans cette direction, il nous faudra choisir un émissaire », dit Latour en remontant ses lunettes sur son nez.
— Une chose est sûre : ce ne sera pas Derek! Je…
— Allez-vous m’écouter, hostie de calice! » Le silence fut. « Bon! C’est mieux. J’vais y aller, moi, parler à votre monde. Vu que c’est Tricane qui m’a initié moi aussi… Ça va me donner une chance.
— Ça peut être très dangereux », dit Gordon. « Nous ignorons ce dont ils sont capables…
— Ils ont une dent contre vous autres. Pas contre moi. Pis ils auront beau fouiller dans ma tête, ils ne trouveront pas grand-chose de dérangeant… »
Les Maîtres se consultèrent du regard. Édouard devinant qu’en d’autres circonstances, ils n’auraient jamais confié pareille mission à un simple initié. Mais il pouvait lire la peur dans leur visage… Ils acquiescèrent finalement. « Je vais m’occuper de préparer Tobin pour cette mission », dit Gordon.
Tobin? Félicia lui avait parlé de son exploit, mais Édouard n’avait pas réalisé qu’il était assis à côté du revenant…
« J’aimerais y participer également », dit Olson.
« C’est donc entendu », conclut Avramopoulos, soulagé. « Le prochain concile aura lieu dans une semaine, ici, à la même heure. Bonne chance. »
Alors que l’assemblée se dispersait, Félicia le rejoignit. « As-tu quelque chose de prévu?
— Hum, non, pas vraiment…
— As-tu envie de m’accompagner chez moi? »
Son cœur s’accéléra. « Je ne dirais pas non… 
— Je suis curieuse de voir si Hill est encore dans le grenier…
— Oh. D’accord. » Il lui emboîta le pas en cachant sa déception.

dimanche 11 janvier 2015

Le Noeud Gordien, épisode 352 : Éclaboussures

L’équipe de Gordon et Félicia était complétée par Isaac Stengers, que les Maîtres appelaient jeune homme malgré qu’il fût dans la quarantaine avancée. Félicia ne l’avait jamais rencontré avant les préparatifs du grand rituel, mais elle le connaissait de réputation. Initié assidu, adepte compétent, il était fort apprécié des Seize – même par Avramopoulos. Gordon avait laissé entendre qu’il était le meilleur lieutenant qu’un jouteur pouvait espérer; cela signifiait non seulement la maîtrise d’un éventail de procédés et de trucs, mais aussi d’une capacité à en jouer avec assez d’habileté pour relever les défis lancés lorsque son parti perdait un tour de Joute.
En personne, Stengers s’avéra un partenaire posé, minutieux, attentif. Il ne rechigna pas lorsque Gordon choisit Félicia pour le seconder dans l’accomplissement du rituel, malgré qu’il soit son supérieur – il avait déjà gagné sa coupe, son épée et son bâton; il ne lui manquait que l’anneau pour briguer le titre de Maître.
Leur équipe était installée au rez-de-chaussée d’un commerce placardé, sale et sans électricité. Le froid hivernal avait engourdi leurs doigts et ralenti leur préparation, mais à l’heure prévue, ils étaient prêts : Gordon commença le rituel, Félicia veillant au maintien des procédés secondaires, surtout son invention capable de disperser l’énergie avant qu’elle ne s’accumule et crée un contrecoup. Stengers veillait aux communications avec les autres groupes, les yeux vissés à l’écran de son téléphone. Jusqu’à présent, c’était pas de nouvelles, bonnes nouvelles.
Les premières minutes se passèrent sans qu’elle ne puisse juger dans quelle mesure le dispositif fonctionnait, puis elle ressentit un changement subtil dans l’énergie ambiante, premier indice de succès. L’idée d’Olson était géniale : le quintuple procédé avait pour but d’élever la température de La Cité de quelques degrés. Cet objectif, simple en apparence, nécessitait une quantité phénoménale d’énergie, d’autant plus que le procédé était conçu pour perdurer. Il continuerait donc à drainer le trop-plein d’énergie radiesthésique tant et aussi longtemps que les initiées le garderaient actif.
Un nouveau changement se fit toutefois sentir après quelque temps. Félicia aperçut dans les yeux de Gordon le miroir de sa propre surprise. « Qu’est-ce que c’est? », demanda-t-elle.
Stengers releva la tête. « Quoi?
— Une sorte de… tension qui s’oppose au procédé.
— Celui de Gordon ou le tien?
— Les deux.
— Qu’est-ce qui peut l’expliquer? »
Gordon ne répondit pas. Sage décision, pensa Félicia. Il valait mieux qu’il se concentre sur la réalisation du procédé. « J’en sais rien », répondit-elle. « Ce n’est pas une défaillance du processus. Peut-être qu’il s’est passé quelque chose du côté des autres groupes…
— Non, rien », dit Stengers après un coup d’œil au téléphone. « De toute manière, les prévisions montrent qu’en cas de défaillance, le procédé est supposé avorter… »
Félicia sentit la tension monter d’un cran supplémentaire. Quelque chose ne tournait pas rond. Elle craignait que son procédé-soupape ne suffise pas. « Gordon, peux-tu tenir seul un moment? » Il acquiesça d’un geste minimaliste. La détresse qui poignait sur son visage d’ordinaire avenant ne lui disait rien qui vaille.
Félicia se précipita vers ses pots d’encre. Elle peignit aux quatre coins de la pièce une version épurée de son nouveau procédée, à même le sol.
Alors qu’elle terminait le quatrième, Gordon se mit à gémir. « Félicia… aaaaah! » Leur cercle magique s’embrasa du même feu bleu qu’elle avait observé au sommet du Hilltown. Elle manquait de temps… Elle se concentra et tenta d’activer les quatre copies du procédé en même temps. Contre toute attente, peut-être poussée par l’urgence du moment, elle réussit.
Mon premier truc, comprit-elle.
Elle n’eut pas le loisir de se réjouir trop longtemps de sa découverte : elle ressentit une vive douleur. Elle cria sa surprise en même temps que Gordon et Stengers. Les flammes bleues n’étaient plus circonscrites au tracé sur le sol; elles éclaboussaient maintenant le sol, les murs… et les gens qui s’y trouvaient.
Dans son coin, elle avait été épargnée de la majeure partie des éclaboussures; pour Gordon, c’était le contraire. Son complet et sa chemise étaient troués un peu partout; même son visage portait quelques marques. Il serrait les dents, les traits crispés par la douleur.
« Gordon! » Elle fit un pas dans sa direction, mais il l’arrêta en lui présentant sa paume.
Le son d’un message texte retentit. « C’est l’équipe d’Avramopoulos », dit Stengers. Il lut : « Feu bleu, maintenant éteint. Arie blessé. Donnez des nouvelles, SVP. »
« On continue », dit Gordon en frottant son visage. « Stengers, informe les autres. Lytvyn, à ton poste. » Félicia hésita un instant, puis elle obéit.
Jusqu’à la fin de l’accomplissement du rituel, Félicia resta obsédée par deux questions… Qu’est-ce qui avait pu créer cette effusion soudaine de feu de Saint-Elme? Et que se serait-il passé sans son intervention?