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dimanche 25 septembre 2016

Le Nœud Gordien, épisode 439 : L’imposteur, 2e partie

C’était jour de fête pour la pègre de la Petite-Méditerranée : les noix de coco étaient arrivées à bon port et la distribution du matériel allait à bon train. Au café Buzzetta, cela signifiait une journée encore plus active qu’à l’accoutumée. En fin d’après-midi, le bourdonnement incessant diminua quelque peu. C’est à ce moment que le café reçut une visite inattendue.
« Je te rappelle, quelqu’un vient d’arriver », dit Pappas en raccrochant sans laisser le temps à son interlocuteur de répondre. « Marco Kotzias. J’en crois pas mes yeux! » Il alla l’étreindre.
« Salut, Pops. Je t’ai manqué?
— Tu parles! Allez, allez, assieds-toi. Roberto! Un café pour notre ami. Filtre, deux laits deux crèmes?
— Tu me connais! »
Pendant que Marco attendait son café, plusieurs hommes passèrent pour lui serrer la main, lui donner une tape dans le dos, échanger quelques paroles…
Une fois qu’ils furent seuls à table, Pappas dit : « Y’en a qui disaient que tu étais mort.
— Y’en a qui disent n’importe quoi…
— Ça fait longtemps que tu es…
— Nah, c’est tout récent. Ma famille ne le sait même pas.
— J’ai entendu dire que ta sœur l’avait mal pris…
Marco haussa les épaules. « C’est rien. Imagine si j’étais mort…
— Comment vont Bruno et Luigi?
— Paraît qu’ils dorment encore. J’ai dû être plus chanceux qu’eux. Mais entre toi et moi, hein, tu sais, ces Italiens… Ils ont de l’eau dans les veines. Ils ne sont pas solides comme nous autres!
— Ça, c’est bien vrai! » Roberto déposa son café devant Marco et retourna derrière son bar. « Alors, qu’est-ce qui s’est passé avec vous autres? Grecs ou Italiens, on ne tombe pas dans le coma comme ça, en se promenant… »
Marco devint sérieux. Il lança un regard à la ronde, comme s’il se méfiait des oreilles indiscrètes. « Je préfère ne pas en parler…
— Allez, Marco! Ne me fais pas de manières. On est en famille, ici…
— Je t’ai toujours fait confiance, Pops, tu le sais. Mais ça… » Le regard de Marco devint vague, comme si le souvenir de quelque horreur avait dévié le cours de sa pensée.
Des rumeurs couraient depuis quelque temps dans le clan Fusco. On disait les gars de Beppe Cipriani s’en sont pris à une sorcière. Ils ont couru après… Pappas croyait qu’en une sorte de magie : celle qui découlait des liasses de billets, des guns, à la rigueur des noix de coco. Il n’était pas le genre d’homme à se laisser influencer par des histoires de bonnes femmes. Pourtant, celle-là lui foutait la trouille. Elle remuait une fibre superstitieuse enfouie profondément.
« As-tu entendu parler de la frappe contre la cour à scrap d’Abel Laganà? »
Pappas se redressa sur sa chaise. Bien sûr qu’il en avait entendu parler : cette histoire, tout le monde dans la Petite-Méditerranée la connaissait, sans que personne n’ait pu l’expliquer. Abel et ses hommes étaient de bons soldats, le genre qui ne recule devant rien, pas même les jobs les plus salissantes. Pappas s’inquiétait de l’absence de réaction des hauts dirigeants. En fait, il craignait que ce silence dissimule une discorde en haut lieu – la première depuis que M. Fusco s’était débarrassé de Lorenzo Rana.
Marco s’avança pour murmurer à son oreille. « Franchement… Laisser on-sait-pas-qui tuer toute une cellule de nos hommes sans réagir… En plus de ce qui nous est arrivé… Tu ne trouves pas ça louche que personne n’ait payé? Fuck, Pops, on ne saurait même pas à qui on devrait s’en prendre! » Marco prit une longue gorgée de café. Un homme voulut s’approcher de la table; il suffit que Pappas lui fasse les gros yeux pour qu’il retourne au bar et attende son tour. « Ce que je vais te dire là, ça reste entre nous autres, hein Pops?
— Promis, mon gars.
— Je pense que ce qui m’est arrivé, et ce qui est arrivé à Abel et ses gars… C’est relié.
— Qu’est-ce que tu veux dire?
— Y’a une pomme pourrie dans le panier. Quelqu’un proche de M. Fusco, qui essaie de grimper jusqu’au top. Quelqu’un d’assez prudent pour ne pas laisser de traces. »
Que Marco dise à voix haute ce qu’il craignait en son for intérieur lui donna froid dans le dos. « Mais pourquoi Abel? Pourquoi tes chums et toi?
— Parce qu’on est loyaux. » Il baissa encore le ton d’un cran. « Je pense que quelqu’un prépare un move. Un gros, gros move. Et que chaque soldat loyal que M. Fusco perd, ça va en être un de moins dans le chemin le moment venu.
— Ça ne nous dit pas qui est en cause… » Fusco était entouré de gens compétents, de fins stratèges. Cigonlani? Gaccione? Xanthopoulos? Aucun d’eux ne semblait constituer une piste crédible. Cependant, si l’un d’eux nourrissait des ambitions secrètes, il allait bien entendu cacher son jeu jusqu’au dernier moment… Le moment de frapper dur.
« C’est pour ça que je suis venu te voir en premier. Si quelqu’un peut y voir clair, c’est bien toi… »
Pappas hocha lentement la tête. Marco avait raison, même si cela le mettait dans une position délicate… « Reviens me voir dans trois jours, dit-il. Et surtout, n’en parle à personne d’autre. »
Marco lui serra la main. « Merci, Pops. Je savais que tu étais la meilleure personne à qui parler. »
Pappas ne pouvait pas offrir de simples soupçons à M. Fusco. Il allait devoir jouer de prudence, sans quoi l’ennemi mystère lui réserverait sans doute le même sort qu’au pauvre Abel… Mais ne rien faire n’était tout simplement pas une option.

Pendant tout le reste de la journée, Pappas reçut chaque visiteur en se questionnant sur ses loyautés réelles. Les inquiétudes du garçon avaient décidément nourri les siennes… 

dimanche 18 septembre 2016

Le Noeud Gordien, épisode 438 : L’imposteur, 1re partie

Lorsque Tricane l’avait initié, Tobin avait vite réalisé que la méditation n’était pas pour lui.
Pourtant, l’activité était basée sur un principe si élémentaire, si évident, qu’il apparaissait presque dérisoire. Trouver l’immobilité. Respirer. Faire le vide.
On aurait pu croire qu’il suffisait d’essayer pour réussir, mais pour Karl, c’était plus difficile que tout. Une part de lui refusait simplement de lâcher prise. Sa voix intérieure ne voulait jamais se taire, commentant l’activité, son ridicule, sa difficulté à chaque seconde.
J’suis supposé faire quoi, là?
Je dois avoir l’air d’un con, assis en faisant semblant de méditer.
C’est aujourd’hui que le paiement d’Untel est dû. Va falloir passer à la quincaillerie. Celui-là, faut le garder à l’œil…
Respirer, respirer, je veux bien… Mais je respirais déjà, t’sais.
Wow! J’ai réussi à ne pas penser. Fuck, est-ce que ça, c’est une pensée?
Est-ce que j’ai le droit de me gratter, si ça pique? Bon, je vais le faire, sans ça, je ne réussirai pas à me concentrer certain.
Est-ce que ça va durer encore longtemps? Ça doit faire au moins trois heures. Si j’ouvre l’œil, je vais pouvoir voir l’horloge. Ça fait juste dix minutes? Quoi! Dix minutes! Fuuuuck!
Me semble que ce serait bon, un burger…
…Et ainsi de suite, sans cesse, sans même en arriver à ralentir le flot de ces pensées malvenues.
Il avait persévéré néanmoins : il avait promis à Tricane qu’il ne douterait plus, après qu’elle ait réparé sa jambe. Même s’il avait l’impression que tout cela ne rimait à rien…
Daniel Olson avait repris le flambeau là où Tricane l’avait laissé. Ils s’étaient rencontrés deux fois à ce jour. Lors de la première rencontre, il lui avait donné une série d’exercices méditatifs à effectuer à tous les jours, aussi longtemps que tu peux tenir. Il l’avait accompagné pendant une demi-heure, après quoi il l’avait laissé continuer par lui-même. C’est à ce moment qu’il avait découvert une aisance qu’il n’avait guère soupçonnée. La Trinité l’avait transformé; il était désormais capable de méditer.
Satisfait par sa progression, Olson lui donna d’autres exercices durant la séance suivante, de visualisation cette fois. Ils avaient pour but de lui permettre d’ouvrir ce que le Maître appelait son espace intérieur. Une fois le vide créé, il devait profiter de la distance prise face à lui-même pour observer sa psyché comme une série de lieux meublés par ses expériences, ses sentiments, ses désirs… Et ainsi être mieux en mesure de les comprendre et les maîtriser.
Ses premiers essais, à l’Agora, ne furent pas très féconds... Mais de retour au Terminus – et dans la Trinité –, baignant dans l’énergie radiesthésique, il découvrit que l’idée d’espace intérieur n’était pas qu’une métaphore.
Au prix d’un certain effort, il put entrevoir l’architecture de sa psyché. Le regard de Timothée lui permit de voir plus clair en fournissant les concepts nécessaires… Il comprit alors pourquoi les autres l’avaient jugé incomplet à son retour. Il fut capable de discerner son identité, sa personnalité, ses souvenirs récents… Mais rien d’autre. Il n’était qu’une façade autour d’un grand vide. La découverte le troubla… Comment pouvait-il affirmer être Karl Tobin, malgré cette absence?
Il fit une autre découverte surprenante. Dans un recoin de son espace mental, il découvrit une zone qui avait jadis appartenu à Marco Kotzias, le propriétaire originel de son corps. Il ne restait de lui qu’un agglomérat de souvenirs auquel Tobin put accéder.
Le simple fait de l’effleurer ramena à l’avant-plan la mémoire la plus marquante de sa vie : sa première relation sexuelle. Un Marco adolescent avait saoulé et drogué une fille de son école, pour mieux lui sauter dessus lorsqu’ils s’étaient enfin trouvés seuls. Il l’avait baisée durement pendant qu’elle tentait de le repousser. Ses coups sans force n’avaient pas découragé le garçon. Elle avait fini par céder, fermer les yeux et se laisser faire; Il avait joui lorsqu’elle s’était mise à sangloter.
Marco Kotzias avait été un obsédé, un violeur, un dérangé. Tobin creusa au-delà de ce souvenir troublant; il découvrit qu’il pouvait accéder à volonté à tous les autres.
Les Trois détenaient désormais un nouvel atout : en sachant ce que Marco avait su, il pourrait se faire passer pour lui sans craindre de faux pas.
La première prospection de Martin leur avait révélé l’existence d’une fissure entre certains groupes de la Petite-Méditerranée. Il ne restait plus qu’à aller l’élargir et la transformer en cassure…

dimanche 26 janvier 2014

Le Noeud Gordien, épisode 304 : Naturelle, 5e partie

La lèvre tremblante, Aizalyasni tourna la tête pour cacher ses larmes.
« Changement de plan », dit le ravisseur dont les yeux pétillaient d’excitation. « Tourne à gauche à la prochaine lumière. »
Ignorant quelles étaient leurs intentions originales, ce nouveau plan n’était en soi ni mieux ni pire, mais cette hésitation apparente, cet indice que tout n’était pas décidé lui offrit une raison, aussi mince soit-elle, de ne pas s’abandonner au désespoir. Elle essuya son nez et ses yeux en les frottant sur le col de son manteau, puis elle renifla deux fois de toutes ses forces pour ravaler la morve qui la menaçait de suffocation.
L’homme au pistolet passa son arme dans sa ceinture et alla s’installer dans le siège passager. « Embarque sur la trente-trois », dit-il au conducteur. « On va prendre le pont », ajouta-t-il un moment plus tard.
La fourgonnette traversa la rivière Nikos pour entrer dans la Petite-Méditerranée. « Prends la sortie vers le port. Continue par là. Je vais te dire où tourner. »
Le port? Pourquoi le port?
 « Jésus-Christ », dit le chauffeur qui, jusque là, n’avait pas ouvert la bouche. « Qu’est-ce que c’est? Luigi, t’as vu ça? »
Luigi, l’homme qui était censé la surveiller, alla coller son nez à la fenêtre. Aizalyasni sauta sur l’occasion pour tordre ses poignets et assouplir ses restreintes. Elle réussit à gagner une légère marge de manœuvre… Très légère. En une heure, elle pourrait se libérer, mais elle doutait qu’on la laisse à elle-même si longtemps.
En levant les yeux, elle aperçut à son tour ce qui avait fait réagir le chauffeur. De l’autre côté de la rivière qu’ils venaient de traverser, des flashs de lumière éclairaient les toits en saccade, laissant deviner une source cachée par les bâtiments. C’était comme si une série de feux d’artifices détonaient au niveau du sol en explosions silencieuses…
« C’est comme l’autre soir… », dit Luigi. « Mais la fille est avec nous! 
— Elle n’est pas la seule! », geignit le chauffeur.
« Va falloir faire notre job quand même », répondit l’homme dans le siège passager.
« Ouais », dit Luigi. « Puis la refaire après, on dirait. »
Le chauffeur poussa un soupir ostentatoire.
Aizalyasni n’entendit qu’à moitié cet échange. À ses yeux, les lumières représentaient la preuve que Madame savait dans quel pétrin elle se trouvait. Le point d’origine des lumières se trouvait au cœur du Centre-Sud. Qui d’autre que Madame pouvait les produire? Était-ce un signal, un message à l’intention d’Aizalyasni?
Les couleurs cessèrent de danser entre ciel et terre après quelques minutes pendant lesquelles Luigi resta vissé à la fenêtre et Aizalyasni se démena contre ses restreintes.
Alors que la camionnette s’engageait dans le désert de rouille et d’entrepôts du quartier portuaire, quelque chose de merveilleux se produisit.
La sensation familière qui l’avait quittée revint chatouiller son for intérieur, plus intensément encore que lorsqu’elle était au Terminus.
L’énergie mystérieuse de la zone radiesthésique la balaya comme un vent chaud, faisant fi des parois de la camionnette. C’était inattendu, délicieux, puissant, d’une magnitude qu’elle n’avait jamais même imaginée. Elle pourrait faire apparaître l’étincelle entre ses paumes sans effort, elle en était certaine. Mais pourrait-elle s’en servir pour faire quelque chose?
Elle ferma les yeux et inspira aussi profondément que son bâillon le lui permit. Alors que, d’ordinaire, il n’arrivait qu’au cours de l’oraison, cette fois-ci l’état d’acuité lui rentra dedans. Le vertige l’étourdit et, un instant, elle craignit de tomber malade comme la dernière fois. Mais la sensation était tout autre… Sa conscience explosa en mille morceaux. Elle se trouva simultanément ici et à Singapour, elle-même mais Madame aussi, immobile mais tournant en vrilles… Sans que son corps n’ait bougé.
Ce nouvel état de conscience était des plus étranges… Mais familier aussi, à un niveau qu’elle s’expliquait mal.
Elle voulut libérer ses mains, et ses restreintes tombèrent sur-le-champ, ainsi que son bâillon.
Il lui suffisait de le vouloir pour régler leur compte à ses ravisseurs, mais elle vit les résultats de ses actions au moment même où elle en forma l’intention.
Luigi tombait le premier, mais Timothée, Martin, Sophie et Vinh tombaient à leur tour – abattus bar balles, plus tard dans la semaine.
Marco – le sadique sexuel qui voulait la séquestrer, la violenter, la salir et user d’elle à l’infini – tombait ensuite. Le cœur brisé, sa mère allait se laisser mourir durant l’année suivante. Sa sœur Melissa, désormais sans famille et sans le sou, se trouvait ensuite prise dans une vie de misère et d’exploitation.
Elle vit Bruno – le conducteur – s’écrouler en dernier, non sans donner un coup de volant à gauche, où leur véhicule allait emboutir un camion de marchandise qui allait ensuite causer un carambolage duquel Aizalyasni ne sortait pas vivante.
Le sang amène le sang. Le sang est rouge. L’orange et le vert ne se mélangent pas. Le vert est la voie.
Instinctivement, son esprit établit un contact avec celui des trois – Luigi plein de fierté naïve, Marco plein de colère, Bruno plein de doutes. Sale. Aizalyasni fit le ménage dans leur tête, pour ne laisser qu’une table rase. Elle se retira et revint en elle-même dès qu’elle le put : le contact avec leur individualité était repoussant, trop personnel, trop envahissant. L’impression d’être ici et ailleurs en même temps s’atténua.
Luigi tomba sur le cul, le regard vide. La camionnette ralentit puis s’arrêta au milieu du chemin. Aizalyasni sortit par la porte latérale et contourna le véhicule. Bruno, les mains sur le volant, regardait devant lui avec une expression vacante. Marco semblait s’être assoupi.
Devait-elle appeler la police? Comment leur expliquerait-elle l’hébétude de ses ravisseurs? Cette fois, elle n’eut aucun avant-goût des conséquences futures de sa décision. Aizalyasni ouvrit la porte du côté passager. Marco tomba sur le côté, retenu seulement par sa ceinture de sécurité. Elle prit son arme, hésita un instant, puis lui donna un coup de poing sur le nez. Il ne réagit pas. Le geste était gratuit, mais ô combien satisfaisant! Elle claqua la porte sans se soucier du corps qui l’obstruait.
Elle entrevit son reflet… Quelque chose avait changé. Elle s’observa de plus près. Sa chevelure était maintenant ornée d’une longue mèche toute blanche, de son front à sa pointe.
Comme Madame, se dit-elle. Ni vert, ni orange. Le blanc est la voie. En lumière ou en gouache? Madame me le dira. Elle rouvrit son esprit sur l’univers pour établir le contact avec Madame, de l’autre côté de la rivière. C’était si facile! Madame avait raison : elle était une naturelle…
Aizalyasni gémit de douleur. Plutôt que trouver l’esprit de Madame, elle ne trouva que le chaos, la peur et la haine, sans aucune cohérence. Quelque chose de terrible lui était arrivé.  
Aizalyasni courut vers les ponts aussi vite qu’elle le put, l’arme au poing.

dimanche 19 janvier 2014

Le Noeud Gordien, épisode 303 : Naturelle, 4e partie

« Calme », dit celui des ravisseurs qui pointait l’arme sur son front. Au prix d’un effort titanesque, elle réussit à ravaler la panique, la terreur qui menaçait de l’engloutir. Elle reconnut les deux hommes à l’arrière de la camionnette. C’était ceux qu’elle avait malmenés la nuit où elle avait découvert ses talents particuliers. C’était aussi simple qu’additionner deux et deux : elle n’était pas victime d’un rapt aléatoire. C’était un règlement de comptes.
Cette réalisation, étrangement, l’aida à conserver l’affolement à distance. Elle lutta pour approfondir sa respiration en se disant qu’ils auraient pu lui mettre une balle dans la tête plutôt que l’embarquer. Peut-être qu’ils ne la voulaient pas morte. Peut-être qu’elle pourrait s’en sortir. Elle se mit à observer sa situation d’un autre œil… Ses ravisseurs, la camionnette, les bribes qu’elle apercevait à travers les fenêtres teintées qui pouvaient fournir des indices quant à leur destination…
Son changement d’attitude fut remarqué. « On est mieux de garder les yeux sur elle tout le temps », dit l’un des hommes.
« Elle est pas trop dure à regarder », dit son complice. « Tiens… » Elle se raidit lorsqu’il ouvrit son manteau et tâta sa poitrine. « Pis c’est des vrais, à part ça! »
Il lui fallut toute sa volonté pour s’empêcher de ruer et se débattre. C’est ce qu’ils veulent, pensa-t-elle. Je ne leur donnerai pas ce qu’ils veulent. Ils n’insistèrent pas dans leurs attouchements; les deux hommes entreprirent plutôt une conversation chuchotée.
Elle reconnut une lueur familière dans le regard de celui qui la tenait en joue. C’était le regard fiévreux d’un homme sur le point de réaliser un fantasme.
Elle l’avait souvent vu, ce regard, lorsque des hommes voulaient l’engager non pas pour la baiser ou pour jouir d’elle, mais pour nourrir quelque fétiche ou accomplir un scénario mille fois imaginé. Parfois, il s’agissait de choses repoussantes ou hors-normes – Megan ne s’était jamais gênée pour refuser ce qui dépassait ses limites –, mais le plus souvent, il s’agissait d’actes d’une banalité navrante. Son dernier du genre lui avait donné ces instructions : Tu vas t’habiller en chemisier blanc et en jupe grise. Tu vas m’appeler ‘mon oncle’. Tu vas prendre les devants, m’agacer, puis me sucer. Je vais refuser, dire non, non, je ne peux pas, mais tu vas continuer coûte que coûte jusqu’à ce que je jouisse. Ce client était venu la voir quatre fois, toujours pour le même scénario, chaque fois avec la même expression que son ravisseur armé.
Si l’image d’une femme bâillonnée et les mains liées à l’arrière d’une camionnette le faisait bander au point où la bosse dans ses pantalons devienne visible, ses fantasmes à lui devaient être beaucoup moins inoffensifs.
Pendant que les deux discutaient à voix basse, elle écarta discrètement les paumes de ses mains, autant que ses restreintes de fortune le lui permettaient – c’est-à-dire très peu. Elle s’imagina devant Madame, pendant que les fidèles priaient ensemble de l’autre côté de la cloison. Elle se concentra de toutes ses forces pour connecter avec l’énergie de la communauté, du quartier, de l’univers… Pour faire apparaître l’étincelle entre ses paumes et éclater la tronche de ces bandits qui avaient osé lever la main sur elle… Comment? Elle verrait en temps et lieu. Si elle était une naturelle, comme Madame lui avait appris, elle allait y arriver. Elle devait y arriver.
Malgré toute sa volonté, elle ne ressentit rien. Rien du tout. Pas même le petit chatouillement intérieur qui l’avait accompagnée depuis qu’elle avait manifesté ses capacités pour la première fois.
Elle ne pouvait rien faire. Elle était finie. L’affolement revint en force et, cette fois, elle le savait, elle n’aurait plus la force de le contenir.

dimanche 5 janvier 2014

Le Nœud Gordien, épisode 301: Naturelle, 3e partie

« Attention », dit Luigi, la main sur la poignée de la porte latérale de la fourgonnette. « Trois, deux, un, GO! »
Bruno freina à la hauteur de la fille au moment même où Luigi ouvrait la porte. Marco et lui agrippèrent la fille et la tirèrent à l’intérieur. En quelques secondes, ils poursuivaient leur chemin comme si rien n’était.
Marco eut le temps de lui fourrer une guenille dans la bouche et de la recouvrir avec du duct tape avant qu’elle ne réalise ce qui venait de se produire. Elle se mit alors à se débattre, mais sa carrure ne lui laissait aucune chance contre la poigne de Luigi. Marco dégaina son pistolet et lui posa le canon sur le front. « Calme… »
La fille cessa de ruer illico, la terreur dans les yeux, son souffle haletant jugulé par le bâillon. Marco tendit le rouleau de papier collant gris à Luigi. Ce dernier s’en servit afin de nouer les mains de leur prisonnière dans son dos. Pendant que son collègue ne le regardait pas, Marco réaligna discrètement son pénis dans ses jeans pour cacher une érection monstre.
« Tu me dois vingt piasses », dit Luigi à Bruno qui ne répondit rien, concentré sur sa conduite. Il s’était enfermé dans le silence depuis que Beppe l’avait rappelé publiquement à l’ordre. Bruno avait eu le malheur de partager ses réticences face à l’idée de s’attaquer à une vraie de vraie sorcière; peu habitué à être remis en question, Beppe n’avait pas lésiné sur les épithètes humiliantes.
Force était de constater que Beppe avait raison et Bruno avait tort : cette fois-ci, ils avaient eu le dessus.
Alors qu’ils roulaient vers l’Ouest, leur victime démontra une docilité parfaite. La panique dans ses yeux laissa place à quelque chose d’autre… Marco n’y vit pas de la  soumission, pas de la résignation, plutôt une compréhension qu’il était vain de ruer inutilement. Et il aurait parié qu’elle n’attendait qu’une occasion de s’enfuir ou d’alerter quelqu’un. « On est mieux de garder les yeux sur elle tout le temps », dit Marco.
« Elle est pas trop dure à regarder », répondit Luigi en ricanant. « Tiens… » Il saisit la fermeture éclair du manteau de la fille et l’ouvrit d’un geste brusque. Il révéla une poitrine généreuse posée sur le corps svelte et ferme d’une authentique teen. L’érection de Marco devint un peu plus douloureuse. Luigi lui tâta un sein. « Pis c’est des vrais, à part ça! »
La fille s’était à peine tendue face aux attouchements. Son aplomb était si sexy… Il avait envie de jouer avec elle, de voir ce qu’elle pourrait encaisser avant de pleurer. Avant de supplier. Avant de succomber. Le sang battait dans ses jeans comme si un second cœur se trouvait à la base de sa queue.
« Hey », murmura-t-il à l’oreille de Luigi, « Le boss veut qu’on la fasse disparaître, hein?
— Ouais…
— Ce serait dommage de sacrer une belle fille de même en bas d’un pont.
— T’as une meilleure idée?
— On pourrait la vendre à Fedir Shvets. Les filles qui rentrent dans ses usines à plotes n’en ressortent jamais. Et puis nous, on garde l’argent…
— Shvets est mort…
— Pas grave, je connais quelqu’un d’autre…
— Qui?
— C’pas grave. Ce que je dis, c’est qu’on la vend plutôt que la tuer.
— On se sépare l’argent cinquante-cinquante?
— Soixante-dix-trente, mais je m’occupe de tout.
— Pis Bruno?
— Fuck Bruno. »
Luigi réfléchit pendant deux coins de rue. Lorsqu’il acquiesça, Marco éjacula presque. Il allait payer à Luigi trente pourcent du prix d’une esclave qui serait toute à lui, juste à lui… Une fille qui aurait cessé d’exister pour le reste du monde, même pour son boss et ses complices.
C’était presque trop beau pour être vrai.
« Changement de plan », dit Marco, la voix déformée par l’excitation qu’il cachait tant bien que mal. « Prends à gauche à la prochaine lumière. »
Bruno lança un regard à Luigi qui acquiesça. Bruno avait dû apprendre sa leçon à propos de l’autorité et de l’obéissance: il changea de voie et prit la direction demandée sans dire un mot.

dimanche 15 septembre 2013

Le Noeud Gordien, épisode 287 : Ménages, 6e partie

Beppe avait reçu l’ordre d’aller brasser la cage des squatters du Centre-Sud avec une bonne dose de perplexité. Envoyer des hommes là-bas, c’était comme leur demander de surveiller le trou d’une toilette turque. Mais comme les instructions provenaient de M. Fusco lui-même, Beppe avait acquiescé sans sourciller ni demander d’explications. Il avait pour réputation d’arriver à ses fins, quelles que soient les particularités des tâches qu’on lui confiait; M. Fusco et ses proches collaborateurs savaient qu’ils pouvaient compter sur lui pour accomplir proprement n’importe quelle job sale.
Cette première visite du Centre-Sud avait pour but de mieux connaître le terrain ainsi que ceux à qui il avait affaire. Beppe et ses hommes avaient attendu la nuit pour s’avancer en voiture dans le quartier maudit, à l’affût de lumières qui leur signaleraient la présence de squatters. Ils en avaient localisé une en peu de temps; Beppe confia à Luigi la tâche de surveiller la voiture pendant que Marco, Bruno et lui s’invitaient dans la bâtisse.
C’est ainsi qu’ils avaient fait connaissance avec les sympathiques junkies dans leur sympathique piquerie. Et ce sympathique premier contact venait tout juste de se conclure sur une sympathique défenestration.
« Quelqu’un veut rajouter quelque chose? », dit Beppe en essuyant la sueur sur son crâne chauve. Sans surprise, les deux autres junkies préférèrent passer par la porte plutôt que la fenêtre. Marco semblait déçu que sa batte de baseball n’ait pas encore servi. « C’est un avertissement », dit Beppe une fois dehors.
« Si on vous revoit, la prochaine fois, nous ne serons pas si tendres », dit Marco en bottant le junkie. « Le Centre-Sud, c’est chez nous. Faites-le savoir à tout le monde : c’est l’temps du grand ménage. 
— Hé! », cria Luigi, de l’autre côté de la voiture. « Y’en a un autre ici! Même pas moyen de pisser sans tomber sur ces damnés parasites de junkies de merde! »
Beppe soupira. La seule responsabilité de Luigi était de rester près de la voiture. Il n’avait même pas été foutu de le faire cinq minutes. Quel con, celui-là.
Un junkie se précipita sur une planche qui traînait par terre; Marco avança en agitant son gourdin comme une épée, mais l’autre junkie s’interposa, seringue à la main. Marco recula : un bâton de baseball pouvait certes causer de blessures graves; une aiguille usée pouvait faire des dégâts bien plus durables. Le barbu que Luigi avait débusqué en profita pour s’enfuir à toutes jambes. Pour on ne sait quelle raison, il partit à sa poursuite. Quel taré.
Beppe fit quelques pas vers le junkie inconscient. Tous les regards se tournèrent vers lui. Il posa un pied sur la tête du blessé. Le contact de la semelle contre sa joue le réveilla; il tenta de se dégager en s’agitant faiblement, mais il cessa dès que Beppe accentua la pression. « Je vous avais avertis », dit-il. Il leva le pied et l’abattit une, deux, trois fois sur la tête de l’autre. Un gémissement s’éleva puis se tut. L’homme à la planche décida qu’il en avait assez vu : il laissa tomber son arme de fortune et s’enfuit. Le con à la seringue, lui, resta pétrifié sur place, immobile sinon sa respiration saccadée et sa main tremblante.
« C’est ta faute », dit Beppe. « C’est ça qui arrive lorsqu’on n’écoute pas mes avertissements. On finit toujours par le regretter. Tu veux que je te fasse regretter d’avoir pointé ton aiguille vers moi? » Beppe mit la main sur la crosse du pistolet qu’il portait au creux de ses reins, sous son veston. Il avait donné à ses hommes l’instruction de ne tirer qu’en dernier recours, mais le junkie l’ignorait. Il fit quelques pas à reculons avant de battre en retraite à toute vitesse à son tour. Marco s’apprêtait à le poursuivre, espérant peut-être enfin user de son arme, mais Beppe l’arrêta. « Ne fais pas comme Luigi : ils ne valent pas notre temps. D’ailleurs, où est-il allé, celui-là? »
Comme s’il répondait à l’appel, Luigi réapparut parmi les ombres de la rue. « Je l’ai perdu », dit-il, penaud.
« Qu’est-ce que tu comptais accomplir, au juste? », répondit Beppe en essuyant sa botte sur les loques du gisant. Il n’était pas certain si, au final, cela allait nettoyer sa chaussure ou la salir davantage.
« Ben, j’allais quand même pas le laisser partir sans rien faire! »
Sa réponse n’en était pas une : quel aurait été le plan s’il avait mis le grappin dessus? Le plan était de vider certaines zones du quartier, pas de les exterminer jusqu’au dernier. Le barbu au bidon, comme le junkie à la seringue, allaient sans doute se rendre très utiles pour la suite des choses en colportant la nouvelle du grand ménage… C’était déjà trop demander à Luigi que de comprendre ce genre de subtilités. Beppe n’aurait pas hésité à traiter Marco ou Bruno d’imbéciles s’ils s’étaient trouvés à la place de Luigi, mais ni Marco, ni Bruno n’était le gendre de M. Fusco…
« On a fini ici », décida Beppe. Il pointa en direction de la voiture. « On descend au sud encore deux blocs, ensuite ça sera vers l’est. Luigi, tu conduits. Marco, tu fais le tour des maisons à gauche. Moi, je vais prendre l’autre côté. Bruno, tu ouvres les yeux au cas où nous manquons quelque chose. Donnez le signal dès que vous trouvez d’autres squatters ou si vous voyez quelqu’un arriver par la rue. »
Ils ne trouvèrent personne durant le premier segment, mais lorsqu’ils s’engagèrent vers l’est, ils aperçurent la lueur de plusieurs de feux à un carrefour. Beppe échangea un regard entendu avec ses hommes; c’était une occasion en or pour passer leur message. Et qui sait? Peut-être que Marco allait finalement pouvoir étrenner son bâton.