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dimanche 21 février 2016

Le Nœud Gordien, épisode 408 : Engrenages, 1re partie

Dans le cadre de leurs négociations, Olson et Timothée avaient convenu que le Maître irait visiter le Terminus, afin de s’assurer que les activités qui s’y tenaient respectaient les cinq principes auxquels ils avaient accepté de se soumettre.
Karl Tobin devait lui servir de guide; Olson le rejoignit à la frontière du Centre-Sud. Les deux hommes s’y engagèrent à pied, côte à côte, sans que l’un ou l’autre ne ressente le besoin de lier une conversation.
Traverser le boulevard St-Martin, c’était quasiment sortir de La Cité pour entrer dans une sorte de far-West urbain où vivait – il aurait été plus correct de dire survivait – cette race qui choisissait l’indigence plutôt que de lutter bec et ongles pour améliorer son sort. Partout, la faim, le froid, la saleté, la violence… Au fond, qu’il s’agisse des masses entassées dans les bidonvilles de Caracas ou l’éclopé solitaire tendant l’écuelle à la sortie du métro, la misère était partout pareille.
Daniel Olson connaissait bien les discours de sociologues qui soulignaient comment certaines forces maintenaient les démunis dans la dèche et les empêchaient de se hisser vers quelque chose de mieux. Il était toutefois convaincu que ce point de vue escamotait une évidence : c’était à l’individu que revenait la responsabilité première de son sort, bon ou mauvais. Si celui-ci n’était pas l’unique cause de sa situation, il était nécessairement coupable de son maintien.
À mesure qu’ils cheminèrent dans les méandres du quartier abandonné, Olson observa une évolution dans la composition de la faune locale. Les gens qui erraient à la frontière étaient les plus crasseux, les plus trash, ceux chez qui on devinait une agressivité larvée qui ne demandait qu’à devenir violente. Plus loin, leur nombre diminuait de plus en plus, jusqu’à donner aux environs un air de ville fantôme au silence inquiétant. Après ce no man’s land toutefois, ils se mirent à apercevoir des résidents d’une autre trempe. Leurs vêtements étaient propres, leurs regards amicaux plutôt qu’éteints ou menaçants… Beaucoup semblaient même bien nourris. Olson comprit qu’ils arriveraient bientôt au Terminus. L’anathème – et les Trois après elle – avaient créé un véritable îlot d’humanité au milieu d’un océan de merde.
Le bâtiment comme tel était plutôt délabré; une section du toit était noircie de suie; des impacts de balle criblaient les alentours de la porte principale. Deux hommes montaient la garde. Le premier était assez costaud; il avait le regard vague et les yeux rougis des fumeurs d’herbe. L’autre était on ne peut plus différent : un adolescent asiatique malingre, qui tenait un pistolet d’une main qu’Olson devinait moite – il ajustait sans cesse sa prise, comme si l’arme était un poisson gluant capable de lui échapper à tout moment. Il scruta Olson de haut en bas, les yeux écarquillés, en proie à un attrait manifeste. Lorsqu’il lui sourit en le dépassant, le garçon sursauta, comme s’il n’avait jamais imaginé qu’Olson ait pu remarquer son émoi.
Ils entrèrent dans grande pièce déserte qui puait la moisissure et la transpiration. « C’est par ici », dit Tobin en le guidant à l’arrière, vers un escalier qui détonnait avec le reste de la bâtisse, avec son marbre et ses dorures.
Ils aboutirent dans une sorte de cafétéria fourmillant d’activité. Une bonne odeur de café et de pain grillé embaumait l’air. Une dizaine d’hommes et de femmes de tout âge s’y trouvaient. Plusieurs têtes se retournèrent à son entrée. Olson balaya la salle du regard avec un sourire bienveillant.
« Je vais chercher Tim », dit Tobin.
« Pas besoin : nous sommes là », dit une voix derrière eux.
Olson se retourna. Timothée se tenait dans l’embrasure de la porte. Il n’était pas seul : une jeune femme à la beauté remarquable était avec lui.
« Merci pour le compliment », dit-elle avec un sourire. « Je suis Aizalyasni. Enchantée de te rencontrer en personne… »
En personne. Elle alludait au fait qu’elle avait assisté, à travers Timothée, à leurs rencontres précédentes.
Plus important, le compliment lui rappelait qu’au cœur de la zone radiesthésique, ils pouvaient lire son esprit comme un livre ouvert. Olson veilla à museler ses pensées, surtout celles à propos de…
Shit.
« Tu nous as trompés!? », s’exclama la jeune femme.
« Et tu continues à le faire! », ajouta Timothée.
Olson déglutit. Venait-il de mettre en péril leur trêve encore précaire, par une simple pensée maladroite? 

dimanche 25 octobre 2015

Le Nœud Gordien, épisode 393 : Liaison, 3e partie

Karl Tobin sortit de la chambre, mais la fille ne se trouvait ni dans le couloir aux portes, ni dans l’espèce de cafétéria. C’était physiquement impossible qu’elle ait couru si vite, et pourtant elle n’était nulle part. Les gens alentour mangeaient, riaient, flânaient comme si rien n’était; rien ne laissait croire que quiconque ait vu une jeune femme paniquée traverser la pièce en coup de vent. Interloqué, il continua jusqu’à la porte interdite, tenté d’aller voir si elle ne se trouvait pas derrière…
Une conversation animée avait lieu en haut des marches. Il reconnut la voix de Mike… Et celle de la fille. Il monta les rejoindre. Un petit attroupement s’était formé autour d’eux. Il y avait Timothée, Djo et une femme avec une face de meth head…
« Nini, tu es certaine? Tu ne vois rien d’autre? »
La fille – Nini – et Tim étaient tournés dans la même direction, comme s’ils regardaient non pas les murs du Terminus, mais quelque chose au-delà, plus loin au nord-ouest.
« Ils sont trois. Il a mal », ajouta-t-elle en frottant son abdomen. « La pluie… Ils sont dehors. C’est flou… Une voiture… Noire.
— Quel modèle? », demanda Mike.
Les deux haussèrent les épaules en même temps. « Nous ne connaissons rien en voitures… »
L’idée que quelqu’un ne puisse pas répondre à une question aussi élémentaire semblait absurde aux yeux de Karl. Il allait demander qu’on la lui décrive, mais Tim et la fille ployèrent en gémissant, en proie à une douleur venue de nulle part. Nini était blanche comme un drap; Tim, sur le point de défaillir, dut s’appuyer sur l’épaule de son voisin pour rester debout. La femme au visage ravagé brisa le silence pour exprimer sa crainte du pire : « Est-ce qu’il est mort? »
Tim et Nini firent non de la tête. « Il est KO », dit l’un.
« Nous avons perdu contact », dit l’autre.
« Ça ne doit pas être un hasard », dit la droguée, comme si elle pensait à voix haute. Sa dentition trouée rendait sa voix chuintante. Elle pointa Karl. « Lui, il arrive et paf! Martin se fait attaquer juste au moment où… »
Karl allait lui dire où elle pouvait s’enfoncer ses soupçons quand Timothée dit : « Non. Gigi, tu regrettes de ne pas avoir été avec Martin, de ne pas avoir pu faire quelque chose pour empêcher son enlèvement, mais lancer des accusations infondées ne nous mènera nulle part. »
Tiens toé, pensa Karl. Mike fit un mouvement subtil à l’intention de Djo, qui prit Gigi par le bras. Elle se laissa guider sans rouspéter.
« Nous savons que tu es avec nous », dit Tim à Karl. « Mais qu’en est-il des Maîtres qui t’ont ramené à la vie? Est-ce qu’ils peuvent s’en être pris à Martin? »
La question était pertinente. Peut-être qu’ils se servaient de lui comme d’un pion, en le maintenant dans le noir. « P’t’être bien que oui, p’t’être bien que non.
— Martin a été attaqué au moment le plus stratégique possible…
— Alors qu’il était loin de nous deux, en-dehors du cercle. 
— Bon », dit Mike. « Comment on fait pour le retrouver, maintenant? »
Tim et la fille gardèrent le silence un long moment. « C’est… difficile.
— Sans Martin, nous ne pensons pas de la même manière.
— Chacun de nous apporte quelque chose…
— Martin est bon pour décider.
— Depuis que Madame nous a quittés.
— Et sans son apport…
— Nous sommes diminués. 
— Ben, demandez-lui… », dit Karl.
« Notre connexion est coupée. Nous…
— Pas à Martin. À Madame. À Tricane. La poupée… 
— Ça ne fonctionnera pas.
— Elle n’a pas bougé depuis…
— …qu’elle s’est animée devant toi.
— Nous avons déjà essayé…
— …sans succès.
— Ouais », dit Karl. « Eh ben, si elle bouge seulement pour moi, ça tombe bien : je suis ici. Autant en profiter, hein? »
Les autres ne semblaient pas convaincus.

dimanche 9 août 2015

Le Nœud Gordien, épisode 382 : Pourparlers, 3e partie

« Et puis? », demanda Asjen van Haecht. « T’en es-tu sorti? »
Sa question stupide en fit sourire plusieurs. Son père leva les yeux au ciel. « Je veux dire : comment t’en es-tu sorti? 
— Pendant que Djo me traînait vers la ruelle », continua Tobin, « je n’avais aucune marge de manœuvre. À la distance où y se trouvait, l’attaquer ou me sauver, ça aurait donné le même résultat : une balle dans la tête. Je commençais à me dire que ma deuxième vie allait être encore plus courte que ma première. »
Tobin marqua une pause. Ils étaient tous pendus à ses lèvres. « Et puis?
— Eh bien, mes amis, un miracle est arrivé! Un gars est apparu à côté de nous et a dit à Djo d’arrêter.
— Qui, ça?
— Apparu comment? »
Tobin leva les mains pour faire taire les questions qui fusaient de toute part. « Un certain Martin. À peu près mon âge, barbu, cheveux blancs. C’est l’un de leurs chefs. Et quand je dis apparu, c’est vraiment ça : une seconde il n’était pas là, la seconde d’après il était devant nous.
— Le truc de Hoshmand », dit Avramopoulos comme un maître d’école.
« Le truc de Hoshmand, c’est ce qui fait que personne ne vous remarque tant que vous restez tranquilles, c’est ça? » Il en avait lui-même bénéficié le jour où… Le jour de sa mort. Il toussa pour dissimuler un frisson de malaise. « Non, c’était différent. Il est apparu, bang! Tout d’un coup.
— N’importe quoi », lança Avramopoulos.
« T’étais-tu là? » Il allait ajouter le jeune. Étonnant de penser que l’esprit de ce gamin était déjà vieux il y a cent ans. Jeune ou vieux, Tobin le trouvait désagréable sur toute la ligne. Il était de la pire espèce : poltron et arrogant. Une face à fesser d’dans.
« Laisse-le parler », dit la superbe blonde au deuxième rang. Celle-là, elle tombait dans ses goûts. À voir la façon qu’elle avait de le regarder, il avait l’impression qu’elle n’était pas indifférente, non plus. Avramopoulos allait rétorquer, mais Olson posa une main sur son épaule. Il s’en dégagea d’un mouvement brusque, mais n’ajouta rien.
« Donc, le gars qui est apparu a dit à Djo d’arrêter. Il a dit à tout le monde qui j’étais réellement. Ils m’ont fait entrer dans le Terminus, mais je pouvais voir qu’ils étaient encore méfiants. »
Mitch – Mike – ne l’avait pas quitté des yeux, secoué par cette découverte pour le moins inattendue. Tobin devinait que son neveu ne demandait qu’à croire la révélation de Martin, mais qu’il n’était pas pour autant prêt à abaisser sa garde.
« J’ai pu parler à leurs trois chefs. Il y avait le gars qui était apparu, un autre qui devait être celui que Gauss et Lytvyn ont croisé dans les tunnels, et une fille asiatique qui doit encore se faire demander ses cartes pour acheter de la bière. Ils étaient tous bizarres… Sourire weird. Yeux ronds. J’ai déballé tout ce que vous vouliez leur dire… Les faveurs, la trêve, le respect des cinq principes… Tout ça, là. »
Les Maîtres se tenaient au bout de leur chaise. « Et puis? », demanda le petit Français aux airs d’intellectuel au premier rang.
« Ils ont dit non, les trois en même temps. » Plusieurs membres de l’auditoire laissèrent échapper le souffle qu’ils avaient retenu jusque-là, donnant l’impression d’un affaissement généralisé.
Leur déconfiture amusa Tobin. « Attendez! C’est pas fini! » Si Avramopoulos avait eu de la difficulté à avaler l’apparition soudaine du type, il allait s’étouffer avec celle-là… « Il y avait une poupée qui traînait là… Une vieille poupée d’enfant, avec des yeux en boutons, genre… Eh ben après qu’ils aient dit non, la poupée s’est levée. Debout. » Il marqua une nouvelle pause. Il put s’empêcher d’éclater de rire, mais pas de sourire face à leurs expressions éberluées ou incrédules. « La poupée a marché jusqu’à moi. Elle a tendu les bras vers moi comme un petit bébé. Je ne savais pas trop quoi faire… Je l’ai prise, et elle m’a fait un gros câlin. Vous auriez dû voir la face des gens là-bas… En fait, ils avaient à peu près le même air que vous autres! »
Étrangement, cette fois, personne ne crut bon de remettre sa parole en question. « Je ne sais pas ce que représente cette poupée pour eux, mais ils sont revenus sur leur décision. Ils ont dit qu’ils allaient devoir réfléchir sur votre proposition. Et peut-être ouvrir le dialogue. En attendant, ils ont dit qu’ils allaient tolérer le statu quo, à condition qu’aucun de vous ne pénètre dans le Centre-Sud. 
— C’est déjà un début », dit Mandeville. « Mais comment dialoguer si nous ne pouvons pas les approcher? 
— J’ai dit que vous étiez barrés du quartier. Pas moi... Ils me veulent comme middle man. Je dois retourner les voir après-demain. » Ce fut au tour de Tobin de retenir son souffle. Les réactions furent diverses, pas trop négatives. La plupart semblaient enclins à prendre la balle au bond. « C’est tout? », demanda Olson.
« C’est tout. »
Le concile fut levé sans que la date du prochain ne soit fixée d’avance. Les initiés retournèrent vaquer à leurs activités quotidiennes.
Tobin avait omis de mentionner dans son récit sa rencontre inopinée avec son neveu.
Ou que les trois chefs voyaient dans cette poupée la manifestation de Tricane.
Gordon et Lytvyn étaient bien gentils de l’avoir ramené à la vie, mais ils n’avaient rien fait pour gagner sa loyauté. Et les Seize encore moins. S’ils pensaient qu’il allait se satisfaire du rôle de sous-fifre, ils rêvaient en couleur.
Le middle man n’est pas toujours pile au milieu de la balance. Tobin avait décidé de quel côté glisser…

dimanche 2 août 2015

Le Noeud Gordien, épisode 381 : Pourparlers, 2e partie

La mémoire de Karl Tobin avait souffert. Était-ce un effet de son nouveau corps ou de son temps loin du monde des vivants? Il s’enfonçait dans le Centre-Sud en ayant l’impression d’une première visite, mais certains détails lui semblaient beaucoup trop familiers. Une porte sortie de ses gonds. Une façade à moitié éventrée. Une rangée de graffitis. Le sentiment de déjà-vu ne le quittait pas.
Tobin avait la désagréable intuition de n’être pas revenu entier de l’au-delà. Gordon et la petite Lytvyn pouvaient bien se réjouir, il n’était pas convaincu autant qu’eux de leur succès.
Il avait refusé l’escorte qu’on lui avait proposée, comptant seulement sur l’arme qu’il avait au creux de ses reins pour se protéger. Un autre déjà-vu…
On lui avait dessiné un itinéraire pour se rendre au Terminus par les artères les plus larges et les plus reconnaissables. Cela ne l’avait pas empêché de faire fausse route ici et là, de zigzaguer dans le quartier pourri. Heureusement, la vieille gare avait été le cœur de La Cité durant ses premières années; toutes les rues convergeaient vers la grande place où elle avait été construite, et où le Terminus l’avait finalement remplacée.
Les résidents du quartier à l’extérieur étaient rares; ceux qu’il vit étaient misérables, grelottant sous la pluie, la tête basse. Que faisaient-ils dehors plutôt que sous l’un ou l’autre des édifices abandonnés? Il n’aurait pu le dire. À tout le moins, aucun d’eux ne l’inquiéta durant sa traversée.
Une fois sa destination en vue, il répéta mentalement le message que Gordon et Olson voulaient transmettre aux héritiers de Tricane. Il réalisa toutefois que personne ne lui avait donné d’indications quant aux détails plus pratiques… Devait-il frapper à la grande porte, puis exiger qu’on le conduise à leur grand boss? Et s’ils refusaient?
Bon, au moins la porte est déjà ouverte, nota-t-il en s’approchant. Deux jeunes hommes se tenaient sur le seuil. Des gardiens, peut-être? Si c’était le cas, ils ne semblaient pas trop alertes… L’un d’eux lui donna une autre impression de déjà-vu, celle-là plus puissante que les autres… « Djo? »
Le plus grand des deux garçons leva la tête et scruta Tobin des pieds à la tête. « T’es qui, toi? »
Karl ne s’était pas attendu à croiser un pote de son neveu sur le seuil du Terminus. « Est-ce que Mitch est avec toi?
— Est-ce qu’on se connaît? »
Tobin hésita. Il avait l’intuition qu’il valait mieux réserver son histoire abracadabrante pour son neveu. « J’aimerais parler avec Mitch. Je suis un vieil ami », répondit-il.
Djo haussa le sourcil. « Ça fait des mois que plus personne ne l’appelle comme ça. 
— Ça fait des mois que je ne l’ai pas vu, c’t’affaire… 
— Hep! Vinh! », dit Djo à un adolescent qui traînait non loin. « Va chercher le boss. »
Le boss? Les pourparlers allaient peut-être s’avérer plus faciles qu’il l’avait espéré…
Le cœur de Tobin bondit en apercevant son neveu  au fond de la pièce, une sensation similaire à celle causée par le coup d’œil qu’il avait posé sur son fils. Évidemment, Mitch, pour sa part, n’eut pas de réaction en apercevant son corps d’emprunt.
« Qu’est-ce qu’il y a?
— Y’a ce gars-là qui veut te parler. Il dit que c’est ton ami. »
Karl abaissa son capuchon. Il ouvrit la bouche pour inviter Mitch à discuter en privé, mais l’expression de son neveu devint alarmée. À toute vitesse, celui-ci dégaina son arme – cachée au creux de son dos, comme celle de Karl – en criant : « Pas un geste! Bouge pas ou je tire! » Stupéfié, Karl leva les mains.
« Djo, fouille-le. Fuck, man, t’es supposé garder la porte… »
Djo s’empara de l’arme de Karl. « C’est censé être qui, lui? 
— C’est l’un des mafieux qui nous a attaqués! 
— Ah ben calice. » Djo lui envoya un coup de pied en-arrière du genou qui lui fit perdre l’équilibre. Dans son corps d’origine, Karl aurait résisté à la pression des bras de Djo qui le poussait contre le sol, mais ce corps-ci n’avait ni sa masse, ni ses muscles.
« Mitch! C’est pas ce que tu penses!
— Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse avec lui, boss?
— J’en ai plein le cul de leur voir la face. Ça va faire, là. Arrange-toi pour régler le problème. Une fois pour toutes. On se comprend? »
Karl sentit le canon de sa propre arme pressée contre sa nuque.
« Come on, Djo! Pas icitte! Va dans une ruelle, par là!
— Mitch! Écoute-moi! », lança Karl. Djo le forçait à se relever « Hostie, c’est moi! Karl! Mitch! »
Son neveu resta de marbre pendant que Djo le poussait hors du Terminus en le maintenant en joue.

dimanche 16 mars 2014

Le Noeud Gordien, épisode 311 : Dans le trou, 3e partie

Timothée trouva un Djo excédé, entouré de gens déterminés à entrer au Terminus, qui voyaient peut-être l’annulation des oraisons et la fermeture des portes comme un test de leur foi. Ils s’étaient regroupés en cercles à quelques mètres de la porte, autour de feux de détritus. Lorsqu’ils virent Timothée sortir du Terminus, ils se dressèrent comme des chiens de prairie à l’affût.
« Je descend dans le trou avec Aizalyasni », murmura-t-il à l’oreille de Djo. Son absence de réaction laissait penser qu’il aurait pu aller se pendre, Djo n’en avait cure.
« Quand est-ce que Mike pis Rem vont revenir? », demanda-t-il.
« Tu le sais mieux que moi », répondit Timothée.
« Je suis ici depuis quatre heure ce matin pis j’ai envie de chier!
— Je peux t’amener un seau. Après, les gens vont te laisser tranquille, c’est garanti.
— Ha ha ha. T’as-tu pensé donner des shows d’humour?
— Vas-y, je tiens le camp. Cinq minutes. »
Son visage s’illumina. Il détala à toute vitesse vers les toilettes.
Beaucoup de gens sur la grande place scrutèrent Timothée, avides de comprendre pourquoi le Terminus était fermé aujourd’hui encore, de savoir si les bruits qui couraient étaient vrais... Chaque fois que Timothée croisa un regard insistant, il répondit à la question muette par un non de la tête. Non, vous ne pouvez pas entrer. Non, il n’y a pas d’oraison aujourd’hui. Non, nous n’avons rien pour vous nourrir. Non, nous ne pouvons pas répondre à vos questions.
C’est un Djo transformé qui revint une dizaine de minutes plus tard, soulagé et empestant la fumée de cannabis. Il reprit son poste. Tim le regarda dans le blanc des yeux – ou plutôt, le rouge. « Tu vas le dire à Mike ou à Martin que nous sommes dans le trou?
— Ouais, ouais. »
Il retourna à l’intérieur. Il trouva Aizalyasni les bras croisés, tapant du pied. « C’était long…
— J’ai dû gérer une affaire de merde », dit Timothée. « Bon, comment on descend?
— J’ai trouvé une bonne longueur de chaîne », répondit-elle. « On pourrait l’attacher là-dessus... » Elle pointa une sorte de piton fiché dans le plancher. À quel usage avait-il été placé là? C’était impossible de le dire. Il y en avait d’autres ici et là dans les pièces condamnées du Terminus, mais celui-ci était le plus proche du trou.
« J’ai un mousqueton sur mon sac à dos », dit Timothée. Il alla le chercher; il fallut jouer de minutie pour faire entrer à la fois la chaîne et l’œillet, mais il réussit à tout emboîter.
« C’est supposé tenir? 
— C’est fait pour ça », répondit-il. Il ne l’avait jamais testé, sinon pour accrocher une gourde à son sac. Il tira sur la chaîne de toutes ses forces. Elle tint bon; le piton semblait solidement ancré dans le béton. Satisfait, il descendit la chaîne dans le trou. Son extrémité balançait à un mètre du sol en-dessous.
Aizalyasni et Timothée échangèrent un regard. « Je vais y aller en premier », dit-il.
Il se rassit au bord du trou et lentement, prudemment, s’avança, jusqu’à ce que son centre de gravité balance dans le vide. « Attention! », s’exclama Aizalyasni, trop tard.
Il se retint autant qu’il le put sur la chaîne, mais son poids gagna sur sa poigne. Il tomba plus qu’il ne glissa jusqu’en bas. Un éclair de douleur foudroya sa cheville droite. Il conserva son équilibre de justesse en sautillant sur le dallage irrégulier. « Ça va, ça va », dit-il.
« Je devrais peut-être me laisser glisser par la chaîne? », demanda Aizalyasni.
« Non! Les maillons vont te blesser. Ce n’est pas une corde… Accroche-toi avec les pieds, puis descends une main à la fois… » Fais ce que je dis, pas ce que j’ai fait, bref.
Hésitante, l’expression perplexe, elle se mit à plat ventre sur le rebord où la chaine plongeait dans le trou. Elle se laissa glisser, les semelles de ses bottes pressées contre la chaîne.
Comme Timothée, elle fut emportée par son poids lorsque ses genoux quittèrent le rez-de chaussée. Elle poussa un cri en étreignant la chaîne de toutes ses forces. Elle se retrouva à osciller comme un pendule dans le vide, paniquée.
« Je suis là! Je suis là! », dit Tim en attrapant le bas de la chaîne. Il agrippa Aizalyasni par les hanches à bout de bras, ce qui finit de la stabiliser. « Laisse-toi tomber, lentem… ouff! »
Elle dégringola sur Timothée, et les deux basculèrent sur la voie dallée.
Ils se redressèrent, blessés seulement dans leur orgueil. Ils levèrent les yeux vers l’étage supérieur en s’époussetant. Aizalyasni dit ce que Timothée pensait, au moment même où la réalisation s’imposa. « Je ne serai pas capable de remonter toute seule. Même avec la chaîne. 
— Moi non plus. On a bien fait de prévenir Djo… Hey! Qu’est-ce que c’est, ça? »
Le regard de Tim s’était posé là où Aizalyasni était atterrie. Des traces de main étaient clairement imprimées dans le dallage, chacune creusée de quelques centimètres. Tout aussi intriguée que lui, Aizalyasni aligna ses mains avec les empreintes. Elles étaient identiques.
Elle toucha la dalle du doigt; celle-ci s’enfonça à son contact sans résister, comme si elle eut été faite de beurre mou. Quand Tim appuya sur le plancher, il le trouva pour sa part aussi solide que n’importe quel autre. « Étrange. Très étrange. Essaie sur le mur, pour voir. »
Le résultat fut pareil : le doigt d’Aizalyasni laissa son empreinte sur le mur tandis que celui de Tim n’eut aucun effet. « Oui, très étrange », dit-elle à son tour. « Autant garder mes bottes et mes bas », ajouta-t-elle. « Qu’est-ce qu’on fait, maintenant?
— On va par là », dit Tim en choisissant un côté au hasard.
Aizalyasni acquiesça. Elle traça une flèche sur le mur qui pointait dans la direction qu’ils avaient choisi. Elle est brillante, reconnut Timothée. Les émotions complexes qu’il ressentait envers elle poignirent à nouveau. Il l’admirait pour toutes ses qualités, certes – son sex-appeal n’était pas la moindre, il fallait l’admettre – mais il la jalousait aussi. Il aurait voulu avoir son talent… Il aurait voulu être celui que Madame avait reconnu comme naturel. Dans son esprit, il n’y avait aucun doute : c’était la raison pour laquelle les murs et le plancher étaient malléables pour elle et immuables pour lui.
Il ravala ses susceptibilités et ils se mirent en marche, côte à côte, dans la direction qu’il avait choisie.

dimanche 6 octobre 2013

Le Noeud Gordien, épisode 290 : Ménages, 9e partie

Un flash de lumière apparut au moment précis où les deux détonations retentirent. Un point derrière James rayonnait assez intensément pour éclairer la rue comme en plein jour. Tobin tenta d’en discerner la source sans succès : en la fixant, il ne réussit qu’à s’éblouir davantage.
L’intensité diminua toutefois pour révéler la forme accroupie d’une jeune femme, les bras autour de la tête en un geste instinctif de protection. Elle était encore entourée de pans de lumière chatoyante qui ondulaient comme autant d’aurores boréales miniatures. Lorsqu’elle baissa les bras, à voir son expression, elle était la première surprise de ce qui venait de se produire. Tobin la reconnut : c’était une habituée du Terminus, une jolie asiatique dont il ignorait cependant le nom.
La surprise générale dura une seconde pendant laquelle les gens du Terminus autant que les gangsters qui les avaient menacés fixèrent la fille qui peinait à se relever sans trop savoir comment réagir. Puis, la seconde passa : le gangster qui avait tiré leva à nouveau son arme, la panique dans le visage. Cette fois, il visa la fille plutôt que James.
Avant qu’il n’ait tiré, la lumière dans laquelle la fille baignait déferla sur la rue comme une onde de choc. Les quatre gangsters furent soufflés plusieurs mètres plus loin, comme si un ouragan les avait pris à partie. La fille se mit alors à trembler, puis à vomir. Le spasme fut assez violent pour la faire tomber à genoux; le pauvre James reçut la majeure partie du premier jet. Chaque spasme qui la secoua par la suite créa une autre vague de lumière qui poussa les gangsters plus loin, tant et si bien qu’ils se retrouvèrent vite au-delà de leur voiture. À la première accalmie, ils se précipitèrent dans leur véhicule et s’enfuirent à toute vitesse.
La voiture disparut au détour du bloc avec un crissement de pneus. C’est à ce moment que le halo entourant la fille s’éteignit. Le retour au faible éclairage des feux après toute cette incandescence donnait l’impression qu’aucune nuit n’avait jamais été si noire.
La fille tenta de se relever une fois de plus, mais une nouvelle attaque de nausée la cloua au sol. Cette fois, elle vomit un torrent d’écume jaunâtre. « Venez m’aider! », ordonna Timothée. « Nous devons l’amener voir Madame au plus vite. »
Les gens du Terminus soulevèrent la fille comme un seul homme. La plupart des fidèle suivirent les porteurs jusqu’à l’intérieur. Tobin réalisa que ses mains tremblaient. Il se trouvait dans un drôle d’état. Ses oreilles bourdonnaient, son champ de vision était encore plein de points clignotants là où il avait fixé la fille pendant qu’elle rayonnait. Malgré cela, il se sentait calme, serein, comme si toute cette scène surréelle n’avait été qu’un rêve.
Rem et Djo s’approchèrent. « C’était quoi, c’t’affaire-là? », demanda Rem.
« De la magie », répondit Tobin, le plus sérieusement du monde. Rem ne sourcilla pas; Djo fit comme s’il s’attendait à ce qu’un punch line confirme que son boss blaguait. « La connaissez-vous, cette fille-là?
— Non », répondit Rem, « mais je me dis que je devrais.
— Elle est bad ass », dit Djo.
« Ouais. Mais surtout : y’a une méchante paire de totons après ça », dit Rem.
« Restez ici. Surveillez les accès à la place, au cas où ils reviendraient.
— Ah! », s’exclama Djo. « Les as-tu vu se sauver? Je ne pense pas qu’ils vont revenir!
— On ne sait jamais. Gardez les yeux ouverts! »
Tobin entra dans le Terminus à son tour. Il y régnait une atmosphère… sacrée. Les fidèles discutaient entre eux à voix basse; il n’était pas trop difficile de deviner de quoi ils parlaient… Vivre dans le Centre-Sud, impliquait de côtoyer le bizarre et l’inhabituel à tous les jours. Mais là, c’était à un tout autre niveau… On disait que Madame avait déjà fait trembler la terre, mais même cette fable n’avait aucune commune mesure avec le feu d’artifice dont ils avaient tous été témoins…
Martin montait la garde devant la porte arrière. Il s’écarta pour laisser Mike passer.
Chose rare, Tricane avait quitté son dais. Elle était penchée au-dessus du corps de la petite asiatique. Ses convulsions avaient cessé; elle semblait dormir paisiblement à même le sol. Timothée et Tricane souriaient de toutes leurs dents.
« C’est une naturelle », dit Timothée.
« Une naturelle de quoi? Qu’est-ce qu’elle a fait? » À voir sa réaction, Tim l’ignorait. Il tourna son regard vers Tricane.
« Elle a réussi à faire par elle-même ce que je veux que Timothée et toi deviennent capables d’accomplir : manipuler l’énergie radiesthésique du Cercle que nous raffinons à chaque oraison… 
— Ben bravo, je comprends mieux maintenant », ironisa Tobin. « Au moins c’est une bonne chose?
— Très bonne », répondit Tricane. « Très, très bonne… Et attend de voir la suite! » Elle éclata d’un rire caquetant.
« C’est quoi son p’tit nom, à elle?
— Au début, elle disait qu’elle s’appelait Megan », dit Tim. « Mais elle nous a dit son vrai nom. C’est, heu, Azal… Non, Aizna… En fait, je ne suis pas trop certain. Je ne l’avais jamais entendu ce nom-là avant…
— Mettons Megan », conclut Tobin.

dimanche 29 septembre 2013

Le Noeud Gordien, épisode 289 : Ménages, 8e partie

Mike Tobin était à peine sorti de la chambre de Tricane que Timothée prenait la parole : « Tout le monde! Votre attention, je vous prie! » Les gens du Terminus étaient avides d’en savoir plus; des chut! provenant de l’assistance firent taire les derniers murmures.
« Des gens sillonnent le quartier en disant qu’ils font le ménage », dit Tim. Il pointa James, encore couvert d’immondices. « Ils ont failli attraper James, l’un des nôtres. Il les a vu battre des habitants du quartier, pas loin d’ici. Il a été plus chanceux : il s’est enfui. Il a eu la gentillesse de venir nous avertir. »
Une vague de chuchotements se fit entendre : une bonne proportion d’entre eux squattait dans les environs, la plupart autour du Terminus. Timothée leva la main et attendit que le calme revienne. « J’ai consulté Madame pour savoir quoi faire. Nous allons leur montrer qu’ici, c’est chez nous. Que personne ne peut nous dire quoi faire sur notre territoire. »
Ah, l’enfant de chienne, pensa Tobin. Tricane lui avait dit de faire comme il voulait, voilà qu’il présentait son vœu à lui comme si c’était sa décision à elle. Dans l’assemblée, beaucoup semblaient terrorisés par la proposition de Tim. Ces gens-là n’avaient rien de soldats. Ils étaient d’abord et avant tout des survivants, et pour survivre dans les environs, éviter les problèmes et se tenir loin du trouble demeuraient les stratégies les plus efficaces.
D’un autre côté, ceux qui n’affichaient pas la peur semblaient au contraire galvanisés par l’idée…
La brusque ouverture de la porte d’entrée en fit sursauter plus d’un. C’était Djo. « Il y a un char plus loin dans la rue. Il avance lentement. Je pense qu’il y a du monde qui marche à pied autour.
— Ça doit être eux », dit l’un des fidèles, un homme dans la cinquantaine, proche de Martin. Évidemment, pensa Tobin. Qui d’autre? « Qu’est-ce qu’on va faire? »
Timothée exhala bruyamment. « Tout le monde dehors. Maintenant. »
D’ordinaire, Mike était bien content de laisser Tim le soin de gérer les affaires de la communauté pendant que lui s’occupait des siennes – c’est-à-dire la sécurité du Terminus, en plus de participer aux oraisons d’arrière-scène. Mais là… « Es-tu fou? », cracha-t-il entre ses dents serrées, espérant n’être entendu que par Tim. Celui-ci fit comme si rien n’était. Il ouvrit la porte et signala aux gens de sortir. Martin traversa le seuil le premier; une fois la glace cassée, presque tout le monde le suivit. « Qu’est-ce que tu penses que ça va donner? », chuchota Mike à la première occasion, pendant que les derniers passaient devant eux.
« Fais-moi confiance », dit Tim, comme s’il s’agissait d’un argument.
« C’est quoi ton plan, hein?
— D’abord la glace, ensuite le feu, après la glace…
— Calvaire! Ça ne veut rien dire! T’es rendu aussi pire que Tricane! » Timothée sourit à Tobin avant de s’éloigner à son tour. Il ne restait plus qu’une poignée de fidèles qui préféraient encore la sûreté du Terminus – et peut-être la proximité de leur Madame bien-aimée – aux assurances de Timothée. Jurant intérieurement contre Tim, Tobin sortit à son tour.
Comme la plupart des soirs à cette heure, des feux brûlaient ici et là sur la place, chacun entouré de ces individus qui gravitaient autour de la communauté mais qui ne prenaient pas part aux oraisons pour une raison ou une autre. Il y avait aussi ceux, moins nombreux, qui s’étaient présentés à l’oraison trop tard, après que les chaînes aient été posées sur la porte. La majeure partie des badauds s’étaient massés du côté ouest de la place, là où on pouvait voir la voiture s’approcher. Une automobile si loin dans le Centre-Sud était une rareté; la lumière des phares avait le même effet sur eux qu’une flamme pour un papillon de nuit. Timothée dirigea les fidèles dans cette direction; il leur fit signe de s’avancer jusqu’à ce que la rue entière soit bloquée. Mike rejoignit Timothée au centre en signalant à ses gars de prendre position de part et d’autre de la rue.
La voiture continua sa lente avancée vers le Terminus. Des hommes la flanquaient, comme Djo l’avait soupçonné; les silhouettes de deux d’entre eux se profilaient dans l’éclairage de la voiture. L’un d’eux avait un bâton de baseball posé sur l’épaule. Sans qu’il n’en ait vraiment conscience, Mike posa la main dans sa poche, sur la crosse de son pistolet.
Une troisième silhouette s’ajouta aux deux premières lorsque la voiture arriva à une quinzaine de mètres du barrage humain. La voiture s’immobilisa, puis le conducteur rejoignit ses collègues. L’un des quatre s’avança d’un pas lent qui laissait deviner une paire de couilles en acier trempé.
« Beau petit groupe », dit l’homme qui s’était avancé. Les yeux de Mike s’habituaient graduellement à l’éclairage; il pouvait maintenant distinguer que l’homme avait la tête entièrement rasée. « C’est gentil de votre part d’être venu pour m’écouter », dit-il. Ses mots étaient affables en apparence, mais son ton dégoulinait de mépris. « Ça va être plus facile de passer notre message…
— Nous avons un message pour vous », coupa Timothée. « Nous sommes ici chez nous. Nous…
— Mitch Tobin! », coupa le chauve à son tour. Mike tressaillit en entendant son nom. « Qu’est-ce que t’es venu foutre ici! Ton oncle avait compris, lui, que c’était mieux de se concentrer sur ses petites affaires sans venir mettre des bâtons dans les roues des grands… »
Mike ne savait pas trop qui était cet homme, mais ses mots ne piquèrent pas moins son orgueil.
Le chauve allait reprendre sa diatribe lorsque celui qui conduisait la voiture pointa James en disant : « C’est lui! C’est le connard qui s’est sauvé tantôt! »
Le sang de Tobin ne fit qu’un tour lorsqu’il vit le type dégainer. Tobin fit pareil sans hésiter. Les réflexes de survie des fidèles s’enclenchèrent à l’instant même : certains se jetèrent par terre, d’autres s’enfuirent en bousculant ceux qui se trouvaient sur leur chemin.
« Non! », cria Tim. Il claqua le bras de Mike juste au moment où il appuyait sur la gâchette. Deux coups de feu retentirent à une fraction de seconde d’intervalle dans un fracas assourdissant.
Mike s’attendait à voir la situation s’envenimer, qu’elle dégénère en fusillade à quatre contre trois au beau milieu de dizaines d’innocents… Mais quelque chose se produisit qui laissa les deux camps paralysés de surprise.

dimanche 22 septembre 2013

Le Noeud Gordien, épisode 288 : Ménages, 7e partie

« Djo? Djo! Qu’est-ce qui se passe? C’est quoi l’urgence? » Pendant que Mike Tobin s’efforçait de communiquer avec son gars, Timothée et Martin s’empressaient d’enlever les chaînes qui bloquaient la porte du Terminus. Le cliquetis des chaînes couvrait cependant les réponses provenant de l’autre côté. Les gens du Terminus s’approchèrent de la porte, aussi inquiets que lui, et pas moins avides d’en apprendre davantage.
Djo était accompagné d’un homme qui participait occasionnellement aux oraisons. « James! », s’exclama Martin. « Qu’est-ce qui t’es arrivé? »
Le James en question semblait avoir passé un mauvais quart d’heure. Il était à bout de souffle, le visage rouge et couvert de sueur. Ses vêtements étaient maculés d’immondices encore humides; il puait autant que s’il arrivait tout droit des égouts. Sa main gauche saignait d’une éraflure assez profonde; il tenait contre sa poitrine un bidon à essence qu’il étreignait comme un enfant son toutou.
Tobin demanda : « T’as couru? T’as quelqu’un au cul? 
— Je sais pas », dit James entre deux inspirations haletantes. « Peut-être.
— Djo, va faire le tour de la place avec Rem. Venez m’avertir si vous voyez quelque chose d’anormal.
— Mais qu’est-ce qui s’est passé? », demanda Martin à nouveau.
À en juger par son expression, c’est à ce moment précis que James réalisa qu’il était scruté par quelques dizaines de personnes. Il bafouilla « Heu, Ok… Hum… », le visage encore plus rouge qu’à son arrivée.
« Crache le morceau », somma Tobin. « On n’a pas toute la soirée!
— Des gars. Quatre. Des mafiosos en voiture. Je les ai vus battre une gang de junkies. Ils ont failli m’attraper et faire pareil.
— Des mafiosos? Où ça? »
James pointa vers le nord-ouest. « Dans ce coin-là, juste un peu plus loin. Ils m’ont dit qu’ils sont ici pour faire un grand ménage… J’ai pensé qu’ils viendraient peut-être par ici ensuite. » Les réactions furent vives dans le Terminus. Beaucoup des fidèles de Madame squattaient dans les environs.
Timothée demanda : « C’est qui, eux autres?
— Je ne sais pas », répondit James.
— Est-ce qu’ils sont armés?
— Y’en a un avec un bat de baseball. Les autres, y…
— Évidemment qu’ils sont armés », coupa Tobin. « C’est pas parce qu’ils ne les ont pas sortis qu’ils n’ont pas de guns. »
— Heu, moi, il faut que j’y aille. », dit James. « Ma femme m’attend…
— Si tu veux y aller, tu peux partir », dit Tobin. « Mais je ne serais pas surpris que tes quatre gars ne soient pas les seuls dans le coin. »
James avala difficilement. « Je pense que je vais rester encore un peu.
— En attendant, va te laver », proposa Martin. « Tu n’as qu’à prendre l’eau dans le baril des toilettes. »
De son côté, Tobin inspira profondément. « Bon. Qu’est-ce qu’on fait avec ça? », demanda-t-il à Tim.  
— Pour commencer, il faut consulter Madame. Vous autres », dit-il en s’adressant aux fidèles, « attendez ici. »  
Comme toujours lorsqu’elle se trouvait au Terminus, Madame était assise en tailleur dans la salle voisine. Elle demeurait là, les yeux fermés, perdue dans sa tête. Il lui arrivait même de dormir dans cette position; Mike n’aurait pas été capable de distinguer sommeil et méditation si elle ne ronflait pas de temps à autre… Ils avaient pour consigne de ne la déranger qu’en cas de force majeure. Tobin était d’avis que la situation le justifiait.
« Madame? », chuchota Timothée. « Nous avons besoin d’aide. Le vent tourne. Le mauvais temps s’en vient. Pas la pluie, pas l’ouragan, non, pas encore. Mais le mauvais temps, quand même. » Depuis le jour où une étincelle était apparue entre ses mains, Tim était devenu un peu bizzare… Une étrangeté qui ressemblait à celle de Tricane, au temps où elle tournait autour de son oncle Karl.
Elle ne réagit pas aux murmures de Tim. « Christ, Tricane », dit Tobin, « c’est pas le temps de dormir… Allô? » Il avança la main pour la secouer un peu. Juste avant qu’il ne la touche, sa peau se mit à picoter, comme si l’air autour d’elle était chargé d’électricité. Tricane ouvrit brusquement les yeux. « Les intrus s’approchent », dit-elle d’une voix calme.
« Qu’allez-vous faire? », demanda Timothée.
« Si j’agis, nous sommes tous perdus », répondit-elle. « Ce sera la catastrophe.
— Ben là! », s’exclama Tobin. « On ne va pas rester là à rien faire! 
— Moi, je ne peux pas agir. Vous, vous pouvez. C’est à toi de choisir, Timothée. Tu as ma pleine confiance. » Elle se tourna vers Tobin. « Quoiqu’il arrive, coûte que coûte, vous ne devez pas tirer en premier. Compris? » Tobin hocha la tête, incertain. Tricane referma les paupières.
« Alright, Tim, c’est toi le boss. Qu’est-ce qu’on fait avec ça? 
— Laisse ton arme ici et viens avec moi », répondit-il du tac au tac. Il attendit que Tobin dépose son pistolet avant de retourner vers l’entrée.
Mike attendit qu’il sorte de la pièce. Il reprit son arme et la fourra la poche droite de son manteau avant d’aller rejoindre Tim. 

dimanche 16 juin 2013

Le Noeud Gordien, épisode 274 : Commandos, 7e partie

De plus en plus intrigués, Maude et Nico suivirent la file jusqu’au cœur du Terminus. La salle aux fenêtres peintes était assez grande pour qu’elle ne soit encore remplie qu’à moitié. Maude remarqua avec soulagement que Nico et elle n’étaient pas les seuls à ne pas connaître la mélodie. Elle était tout de même facile à reproduire; en peu de temps, Maude put se joindre au chœur, suivie de près par Nico.
Alors que les gens se positionnaient en cercle autour de la salle, Maude nota à quel point ils semblaient… contents. L’expression de plusieurs évoquait celle d’un spectateur de cinéma sortant souriant à la sortie d’un bon film, à la fois stimulé et détendu.
Maude suivit Nico lorsqu’il se positionna sur un point du cercle moins densément occupé, le meilleur endroit pour filmer. Ils étaient parmi les derniers à prendre place. Une partie de l’assistance s’écarta alors pour laisser passer le clochard-gentleman qui se rendit jusqu’au centre du cercle. Dès qu’il ouvrit la bouche, on cessa de fredonner. 
« Bonjour à tous, et paix sur vos âmes », dit-il. Son élocution trahissait une bonne éducation, et probablement une origine bourgeoise. « Je suis Timothée. 
— Timothée », chuchota Nico. Il s’était torturé depuis des jours à tenter de se souvenir du nom du clochard-gentleman. Maude soupçonna qu’il ne l’oublierait plus. Celui-ci continua son discours. « Pour ceux qui ne sont pas habitués, suivez les gens qui sont près de vous. Les autres, n’hésitez pas à aider les nouveaux. » Il fit une petite pause, pendant laquelle les gens regardèrent autour d’eux, peut-être pour tenter de voir qui les entouraient. La tension de Maude remonta d’un cran, mais elle réussit à sourire à ceux qui la regardaient. Nico, pour sa part, ne quitta pas Timothée du regard. Il tenait le sac contenant sa caméra cachée en-dessous du bras.
« Nous allons faire la routine cinquante fois », continua Timothée. « Après quoi le repas sera servi. Madame s’adressera à nous ensuite. » Maude se souvint que le bon samaritain avait mentionné cette Madame avant d’amener le malade jusqu’ici… La respiration de Nico s’accéléra : si Maude était curieuse de découvrir la nature de cette dame, il l’était décidément encore plus.
Sans autre préambule, Timothée se lança dans une sorte d’exercice qui n’aurait pas été dépareillé dans une classe de yoga. Il impliquait une séquence de mouvements précis au rythme de vocalisations désarticulées; après un moment, Maude comprit que celles-ci reprenaient à peu près la mélodie fredonnée auparavant. Pas peu interloquée, Maude suivit tant bien que mal ses voisins. Nico pour sa part s’était mis en mode réalisateur;  Il ne se souciait guère que de préserver l’angle de sa caméra pour saisir les meilleures images possibles. Au détour d’un mouvement qui les amenaient à se pencher sur le côté, Maude lui envoya un coup de poing sur la cuisse qui voulait dire Tu vas nous faire remarquer!
Nico sursauta; il parut sortir de sa transe cinématographique pour enfin suivre les mouvements des autres alentour, non sans avoir quand même posé la caméra de manière à tirer le maximum de sa position moins avantageuse.
C’est alors que Timothée dit : « Deux! » La routine devait avoir une quinzaine de mouvements ou de positions. À la cinquième répétition, Maude commençait à assez la connaître pour laisser plus de place à ses pensées sans cesser de suivre les autres.
Elle se sentait ridicule de gesticuler ainsi en marmonnant. Ils étaient venus jusqu’ici, pour quoi? Participer à un atelier communautaire de mise en forme? Mais quelque chose clochait dans ce scénario. L’exercice, passe encore, mais pourquoi enchaîner les portes et peindre les fenêtres? Pourquoi amener un malade grave ici?
Quelque part durant la vingt-septième répétition, Nico reprit sa caméra. Maude ne réagit pas, cette fois. Elle commençait à être lasse de cette routine. Certains joints de son corps, peu habitués à l’effort, même en douceur, commençaient à grincer leur fatigue. Elle n’était pas seule : des geignements s’élevaient fréquemment, et les mouvements d’une majorité devenait de plus en plus imprécis à mesure que les répétitions s’accumulaient.
Nico fit quelques pas à l’écart, à la recherche d’images différentes, mais cette fois, son déplacement fut remarqué. Timothée lui fit signe de regagner sa place d’un geste discret mais brusque auquel Nico obéit sans hésiter.
Ni lui ni Maude ne furent fâchés d’entendre Timothée annoncer la dernière répétition. À la fin, tout le monde se mit à applaudir et à siffler, sourire aux lèvres, avant de s’asseoir sur place et se remettre à discuter librement, sans doute heureux d’en être arrivé à la prochaine étape : le repas.
« Qu’est-ce qu’on vient de faire? », chuchota-t-elle à Nico.
« C’était du yoga. Ou quelque chose comme ça. » Maude lui mentionna les pensées qu’elle avait eues durant les exercices. Nico acquiesça. « C’est peut-être une sorte de secte », ajouta-t-il avec un sourire que Maude connaissait bien. Il voulait dire : Je suis sérieux à moins que tu trouves ça stupide; dans ce cas, je blaguais, bien sûr.
Timothée disparut un instant par la porte opposée à celle par laquelle ils étaient arrivés. Il revint en tenant un panier qu’il tendit aux gens de la première rangée. Chacun en sortit une sorte de sandwich fait dans un petit pain rond. Maude observa la distribution d’un œil d’abord désintéressé. Elle nota toutefois que Timothée continuait à servir les gens, encore et encore, sans jamais retourner remplir son panier.
« Tu as vu ça? », demanda Maude après qu’ils aient reçu leur pain.
« Oui », répondit Nico, la bouche pleine. « J’ai déjà vu un magicien sortir dix bouteilles d’un chapeau. C’est sûr qu’il a un truc. 
— Ça ne nous dit pas c’est quoi… » Maude voyait bien que dans ce contexte, plein de gens désœuvrés et sans éducation, la prestidigitation pouvait prendre des airs miraculeux… Particulièrement avec un habillage pseudo-spirituel.
Après que tout le monde eut reçu son pain, Timothée retourna à l’arrière-scène mais revint cette fois accompagné par l’homme musclé qui était resté à l’intérieur. Maude et Nico, qui l’observaient toujours attentivement, furent tétanisés de le voir pointer dans leur direction en échangeant quelques mots à l’oreille de l’homme. Après, les choses se bousculèrent : en cinq grandes foulées, il avait rejoint Nico. Il le saisit par le collet d’une main en lui arrachant son sac de l’autre. D’un coup d’œil, il trouva l’ouverture, pourtant discrète, par laquelle la caméra cachée filmait. Sans mot dire, il traîna sans ménagement en direction de la sortie un Nico pâle et haletant, paralysé comme un animal surpris par les phares d’une voiture. Maude n’était pas moins pétrifiée, mais c’était Nico seul qui était l’objet de cette éviction; en s’y opposant, elle se trahirait… Timothée les dépassa pour enlever les chaînes de la porte d’entrée; l’autre homme poussa Nico dehors.
Maude hésita pendant quelques secondes qui s’étirèrent trop longtemps.
Si je ne fais rien, ils peuvent tuer Nico.
Si tu fais quelque chose, répondit une voix distincte, quoiqu’également partie d’elle, ils peuvent te tuer.
Elle sursauta en entendant des sons étouffés venant de l’extérieur, des sons qu’elle ne pouvait identifier. À toute vitesse, elle examina sa bombonne de poivre de Cayenne jusqu’à ce qu’elle trouve cette foutue goupille – c’était évident, maintenant qu’elle savait quoi chercher. Elle la tira pour libérer le mécanisme et accourut à la suite de Nico, laissant derrière tous les autres qui regardaient en direction de la porte, intrigués mais sans volonté réelle d’intervenir. Timothée était revenu vers l’assemblée sans prendre la peine de remettre les chaînes en place. C’était au moins ça.
Elle ouvrit la porte d’un coup d’épaule et sortit en criant à pleins poumons.
Les trois hommes étrangers au Centre-Sud entouraient Nico. L’un d’eux montrait à un autre la caméra cachée qu’il avait tirée du sac. Le troisième tenait fermement Nico en place. Ils se tournèrent, incrédule, vers ce petit bout de femme qui fondait sur eux en hurlant. Maude les aspergea d’un trait continu; les trois reçurent son poivre en pleine tronche, celui qui tenait Nico à même les yeux. Son hurlement transformé en grondement, elle essaya d’arracher la caméra des mains du type. Celui-ci ne se contenta pas de tenir bon : il décrocha à l’aveuglette un coup de pied. Maude fut frappée au flanc; elle recula, chancelante. Elle avait été chanceuse : mieux visé, ce coup aurait pu l’étendre illico.
Nico avait été indirectement touché par le poivre; il toussait et peinait à ouvrir les yeux. « C’est moi », dit-elle en le tirant en avant. L’homme qui le tenait l’avait lâché, trop occupé à frotter ses yeux et à essuyer le mucus qui coulait à torrent de son nez. Nico se laissa faire; sans le lâcher, elle l’amena en trottant vers ce qu’elle croyait être le nord, désolée de laisser leur seconde caméra derrière, mais contente d’avoir soustrait Nico à ce qui semblait être sur le point de devenir un passage à tabac.
Sans matériel, sans renforts et derrière les lignes ennemies, il était grand temps pour le commando de battre en retraite. 

dimanche 24 février 2013

Le Noeud Gordien, épisode 258 : Enfants de choeur

Pour la dixième fois peut-être, Djo demanda : « Veux-tu bien me dire ce qu’on fout ici? »
Rem répondit : « On n’est pas ici pour se poser des questions. »
« Sans joke, je comprends pas.
— Tu comprends jamais rien.
— Pis toi? Tu sais ce qu’on est supposé faire?
— Tu le sais autant que moi. On doit aller au Terminus Centre-Sud et trouver un gars qui s’appelle Timothée.
— Je veux dire, qu’est-ce que le boss fait avec cette gang de losers?
— Ça, je ne le sais pas. Mais on a une job à faire, on va la faire. 
— J’aime pas ça, ici. 
— Inquiète-toi pas. On a nos guns. »  
Malgré son ton assuré, Rem non plus n’était pas à l’aise. Personne n’aimait le Centre-Sud.
En général, Rem se voyait comme un guerrier. Il était barré d’une demi-douzaine de clubs pour s’être retrouvé mêlé à une rixe, sans compter les fois où des mâles alpha ivres étaient venus lui chercher des noises dans la rue, après la fermeture. Ceux-là l’avaient presque tous regretté. Rem n’était jamais – enfin, presque jamais – l’instigateur de ces batailles, mais l’idée de se battre ne le faisait jamais reculer.
Dans le Centre-Sud, le guerrier se trouvait toutefois en territoire ennemi. Ici, le concept éculé de jungle urbaine dépassait la métaphore pour devenir une dure réalité. Partout, des types louches en grappes les lorgnaient, peut-être en cherchant à évaluer dans quelle mesure ils avaient affaire à des cibles faciles. En plus de ceux-là, Rem pressentait d’autres présences malveillantes, animales, qui le voyaient sans être vues; elles se manifestaient par des bruits indistincts, assez éloignés pour qu’on ne puisse les situer… mais trop proches pour qu’on puisse les ignorer.
Au détour d’un boulevard criblé de nids-de-poules, ils virent un essaim de charognards déguerpir en laissant derrière le corps d’un homme qu’ils avaient battu et détroussé; la seule protection du malheureux était qu’on ne pouvait plus lui enlever que la vie, et celle-ci ne valait pas un sou. Il râlait et se tordait, le visage couvert de sang, aussi impuissant qu’un nouveau-né. Rem et Djo passèrent leur chemin sans même considérer l’approcher.
Ils aboutirent enfin au vieux Terminus, autour duquel s’ébrouait une sorte de bazar où on ne troquait rien d’autre que de la ferraille et des cochonneries qui, dans un autre quartier, auraient été considérées comme autant de déchets. Les gens du coin étaient d’une autre trempe que les prédateurs qu’ils avaient croisés durant leur marche jusqu’ici… Du bétail, par comparaison.
Un jeune homme vint à leur rencontre. « Je suis Timothée », dit-il simplement. « Merci d’être là. » Il leur donna des instructions, comme prévu : Rem et Djo devaient monter la garder en empêchant quiconque d’entrer au Terminus avant qu’ils aient fini.
« Fini quoi? », demanda Djo.
« Je viendrai vous le dire. N’hésitez pas à tirer si quelqu’un essaie d’entrer, surtout s’il n’est pas du quartier. » Rem acquiesça en se disant que ce Timothée lui-même se distinguait de la racaille qui l’entourait.
Timothée s’aida de la statue renversée devant l’entrée pour monter sur son piédestal. « C’est l’heure », cria-t-il à pleins poumons. Tous ceux qui traînaient autour du Terminus y entrèrent tranquillement. Timothée ferma les portes derrière lui; un raclement métallique se fit entendre, puis les gars se retrouvèrent seuls sur la grande place silencieuse, plus nerveux que jamais.
« Mike veut qu’on surveille une porte barrée? »
Rem n’avait pas plus de réponse à cette question qu’aux autres. « Ferme ta gueule. On va faire le tour de la bâtisse pour voir s’il n’y a pas d’autres sorties à surveiller. » Il y en avait effectivement d’autres, mais elles étaient toutes verrouillées ou bloquées de l’intérieur.
Après une dizaine de minutes à attendre dans un silence inquiétant, les gars entendirent des murmures s’élever de l’intérieur. « Qu’est-ce qu’ils font là-dedans? » Djo essaya de voir à l’intérieur, mais c’était peine perdue : on avait peint au rouleau tout le plexiglas de la moitié du Terminus où les gens s’étaient rassemblés.
« Je ne sais pas », répondit Rem. Même s’il ne pouvait rien voir, ce qu’il entendait avait quelque chose de familier… Rem n’avait pas mis les pieds à l’église depuis qu’il était petit garçon, lorsque sa grand-maman l’y traînait à l’occasion, mais il n’avait jamais entendu ailleurs le genre de litanie grommelée qu’il percevait maintenant… Ces textes récités machinalement, où à peu près tout le monde connaît à peu près tout les mots, où chacun participe en cherchant à ne pas se démarquer…
Il n’était pas seul à faire le rapprochement. « Veux-tu bien me dire pourquoi on surveille une messe? 
— J’aimerais bien le savoir », concéda Rem pour une fois.
« Paraît que Karl Tobin était un peu… fêlé », dit Djo en agitant une main au niveau de sa tête. « Peut-être que c’est dans la famille… 
— Arrête de dire des conneries. Mike sait ce qu’il fait.
— J’espère, parce que moi, j’en ai aucune idée… »