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dimanche 27 août 2017

Le Nœud Gordien, épisode 485 : Khuzaymah et le disciple

Khuzaymah était un sot.
Depuis des décennies, il surveillait – sous diverses identités – la nouvelle alliance entre les Seize de Munich et le Collège. Il s’assurait en permanence que tous les Maîtres respectent comme sacré le principe de non-intervention dans la res publica.
Plus encore, il veillait à ce que personne ne s’aventure à explorer les savoirs interdits… Ceux qui avaient rendu possible l’ascension de Harré. Qui l’avaient propulsé dans la folie.
Khuzaymah avait ainsi mis un point final aux recherches acharnées d’Herman Schachter, qui s’était donné pour mission de comprendre la nouveauté des Cercles radiesthésiques que Harré avait laissés derrière lui. Khuzaymah avait fait en sorte qu’on croie qu’il avait été victime d’un contrecoup – décourageant, du coup, les pairs de Schachter de poursuivre ses recherches.
C’est aussi lui qui avait inculqué chez Traugott Kuhn une peur maladive des virus, après qu’il ait brisé l’esprit d’une femme en échouant à recréer chez elle l’état de metascharfsinn. Volontairement confiné à son bunker stérile, il n’avait jamais eu les moyens de réessayer.
Il demeurait également méfiant envers la Joute… Le jeu consumait une quantité disproportionnée d’énergie, beaucoup plus que ce qui était nécessaire pour le procédé. Il en était venu à la conclusion que l’énergie manquante était détournée vers autre chose… Sa meilleure hypothèse était qu’elle rechargeait le garde-fou invisible que Harré avait posé, qui empêchait l’âme des trépassés de retourner au néant. Comment expliquer, sinon, la pérennité de ce procédé titanesque, un siècle après la mort de son artisan? Il soupçonnait que ce n’était pas une coïncidence si le phénomène que Kuhn avait baptisé manifestations synchrones était apparu tout juste après la défaite de Harré. Les autres présumaient qu’il s’agissait de signes du destin, la version moderne des oracles d’antan; il n’était pas naïf au point d’y voir la voix d’une force impersonnelle, du karma ou de la fatalité. Admettant qu’il s’agissait d’une force qui contribuait à orienter les actions et les décisions des initiés, une question s’imposait : vers quelle finalité? Et si cette force découlait d’une volonté maligne? Voire de Harré lui-même?
Il était devenu Derek Virkkunen pendant qu’Eleftherios Avramopoulos résidait en Finlande, à préparer sa cure de jouvence; il avait ainsi voulu s’approcher de celui qu’il croyait être le plus dangereux des Seize, afin de mieux le surveiller.
Dès ses premières expositions, ‘Derek’ avait gagné l’estime de la critique européenne, qui voyait en lui l’avènement d’un artiste dont la vision et la démarche démentaient son jeune âge. Avramopoulos, poussé par la curiosité, avait désiré le rencontrer. Khuzaymah savait que le vieux Maître adorait être admiré ou détesté – des sentiments qui démontraient sa supériorité sur les autres. ‘Derek’ ne lui avait offert ni l’un, ni l’autre. Avramoupoulos en était tombé amoureux.
Sa sottise avait été de concentrer toute son attention sur cet homme, que la mesquinerie rendait capable du pire, alors que Gordon et Lytvyn travaillaient à ramener Harré à la vie. Son dispositif de surveillance avait bien capté les visites de Lytvyn là où Harré était mort – d’abord avec Mandeville, ensuite avec Gordon. Il n’avait toutefois pas compris que, cette dernière fois, ils avaient ramené Harré avec eux… Ni la nature de ce qui s’était produit durant la petite Joute. N’ayant pas su prendre les devants au bon moment, il cherchait depuis un moyen de renverser le rapport de force et saisir l’avantage…
Un matin, alors qu’il travaillait sur le toit de l’Agora, il eut la surprise de voir se former au loin une colonne de feu, assez immense pour joindre ciel et terre, une vision superbe qui l’appelait, aussi assurément que le chant des sirènes mythologiques. Il braqua son téléphone en direction de l’apparition; comme il l’avait soupçonné, il ne vit rien apparaître sur son écran : il avait affaire à une illusion… Un initié de moindre envergure aurait succombé à l’appel; Khuzaymah, lui, y vit l’occasion qu’il avait cherchée.
Il ne pouvait pas s’adjoindre d’alliés sans compromettre son identité secrète; il emballa son matériel, incluant son sitar, et se rendit, seul, dans son domaine du Centre-Sud – le square où il avait offert une entrevue à l’émission Avant-garde, l’an dernier. Ici, il ne craignait pas de contrecoup : il avait aménagé l’espace pour dissiper l’énergie des Cercles. La version andalouse du feng shui…
Il concocta une réponse au chant de la sirène. Se servant de la colonne comme d’une antenne, il fit en sorte que son créateur voie dans le ciel au-dessus de sa propre position un oiseau de feu, un message qui voulait dire : je ne mordrai pas à ton appât. Tu me cherches? Viens me chercher. Il s’installa ensuite au centre du square qu’il avait transformé en jardin fleuri, accorda son sitar, et joua en attendant.
Il fallut plus d’une heure pour que son ennemi apparaisse au détour d’une ruelle, son expression démente déformant le visage de Van Haecht. « Te voilà donc… Le grand mystère, dit Harré. Tu côtoies les Seize, sans être l’un d’eux. Tu les dépasses en puissance, mais ils l’ignorent tous. Qui es-tu donc?
— Je suis la main de la justice. »
Harré ne cacha pas son amusement. Il balaya du regard les façades environnantes. « Intéressants, tes petites bricolages, pour endiguer l’énergie des Cercles. Croyais-tu pouvoir me priver de mes pouvoirs?
— Pas comme ça », répondit Khuzaymah. Sans crier gare, il se déchaîna sur son instrument. Le sourire exagéré de Harré se figea en effarement lorsqu’il découvrit qu’il se retrouvait coupé de la metascharfsinn... Et incapable de bouger. Maintenir ce double procédé n’était pas une mince affaire, mais Khuzaymah ne comptait pas s’arrêter là. Il connaissait une mélodie capable d’arrêter son cœur de battre… Le processus était graduel, impossible à utiliser comme une arme; c’est pourquoi il avait dû commencer par le paralyser. Il se mit à intercaler dans sa musique les notes qui, en quelques minutes, mettraient un point final à cette triste histoire.
Une détonation retentit. Un impact le secoua. Khuzaymah regarda sans comprendre le manche fracassé de son sitar, les cordes distendues s’agitant dans toutes les directions… Puis la douleur l’envahit. Une balle avait détruit son instrument avant de lui transpercer le ventre. Il versa sur le côté et se roula en boule, son corps cherchant d’instinct une position pour rendre la souffrance moins atroce.
Une jolie femme sortit de sa cachette à l’entrée du square, une carabine posée sur l’épaule. Elle rejoignit Harré qui reprenait petit à petit le contrôle de ses membres. « Personne n’est plus fort qu’un coup de feu, dit Harré d’un air suffisant. Pas même toi.
— Ou toi, par ailleurs », dit la femme à Harré avec un air entendu.
Les deux s’approchèrent du corps gisant de Khuzaymah. La femme le força à se redresser; la blessure chauffait ses entrailles comme la lave d’un volcan. Elle le renifla. « Étrange : son odeur me rappelle celle de la magie de Dario, mon ancien Maître », dit-elle.
Khuzaymah tressaillit en entendant le nom de Dario Aguilar y Virgen, le dernier apprenti qu’il ait formé… Le jeune présomptueux qui, croyant n’avoir plus rien à apprendre de son maître, lui avait volé son grimoire, qu’il avait manifestement échoué à décrypter par la suite. Khuzaymah ne lui avait jamais pardonné son vol, mais la pire insulte avait été d’accoler son nom à une lignée de praticiens médiocres… Il croyait que Harré avait déjà tué tous ses disciples durant sa première purge. « Qui es-tu? », grogna-t-il, malgré la douleur.
« Narcisse Hill, pour vous servir. » Elle se tourna vers Harré. « Il n’en a plus pour longtemps. Ouvre le Cercle, sans quoi nous devrons en trouver un autre… 
— Hill, c’est donc toi! », s’exclama Khuzaymah. Son ricanement fut interrompu par une quinte de toux. Le goût métallique du sang envahit sa bouche. « Ta vie passée à me chercher… Et tu me trouves au dernier instant!
— Te chercher? Que veux-tu dire? », demanda Hill, interloqué, pendant que Harré posait les mains sur le front de sa victime. « Qui es-tu?
Il clama : « Khuzaymah! » une seconde avant que Harré pulvérise son corps.
Sa conscience subsista une seconde sans sa chair, pendant laquelle il savoura l’expression décontenancée de Hill, après quoi elle se dissolut dans l’atmosphère et devint la matière première du troisième Cercle de La Cité.

dimanche 25 juin 2017

Le Nœud Gordien, épisode 476 : Tout est tout, 1re partie

Le bleu et le rouge des gyrophares éclairaient la devanture du Den comme une boule disco géante. Des agents gardaient à distance les badauds curieux de savoir ce qui nécessitait la présence d’autant de policiers et d’ambulances. Les spéculations allaient de bon train… Attaque terroriste? Règlement de compte? Crime passionnel?
Martin, lui, devinait les grandes lignes, à défaut d’en connaître les détails. Beppe avait voulu accomplir la tâche que les Trois lui avaient donnée; sa façon de s’en acquitter avait transformé leur vendetta en bain de sang. C’est notre faute, se répétait-il. Quel gâchis.
Il blâmait surtout Tobin. Son arrivée dans la Trinité avait changé leur équilibre. Sa hargne, sa violence avaient conduit les autres sur le chemin de la vengeance. Paradoxe : fondu dans les Trois, Martin y avait consenti, autant qu’Aizalyasni et Timothée. Mais séparé, son désaccord redevenait clair.
L’ex-policier idéaliste craignait la suite : l’ambition de Tobin ne s’arrêtait pas là. Il fallait reconnaître qu’ils se dirigeaient potentiellement vers une ville plus sécuritaire que jamais… Le risque en valait la chandelle, mais il devait veiller à ce que ce genre de dérape ne se reproduise plus.
Il soupira et se mit en route vers le Terminus. Ses réserves allaient bientôt se diluer dans les convictions des autres… Mais elles ne disparaîtraient pas. Il comprenait que son rôle était d’offrir sa compassion en contrepoids à la brutalité de Tobin. On parlait souvent du loup dans la bergerie… Mais l’agneau dans la meute pouvait-il espérer la pacifier? Il devait l’espérer, pour le salut de La Cité.

L’Agora bourdonnait d’activité. Les Maîtres autant que les adeptes s’affairaient à développer ou à mettre en place des procédés défensifs pour protéger leur quartier général. Les Seize étaient victimes d’un siècle d’hégémonie : après des décennies de paix incontestée, il leur fallait réinventer la guerre. En attendant, ils espéraient que leur nombre décourage Harré de passer à l’attaque… Ou leur permette de vaincre s’il s’y risquait néanmoins.
Félicia avait été consternée que les Maîtres l’aient écarté de leur table de travail. Avramopoulos l’avait éconduite en soulignant qu’ils souhaitaient travailler sans distraction, comme si elle n’était bonne qu’à leur faire perdre leur temps. Son espoir que Mandeville ou Olson la soutienne ne s’était pas concrétisé : ils ne s’étaient pas risqués à contredire leur aîné.
Heurtée, elle s’était repliée sur ses quartiers du deuxième étage. Qu’ils s’évertuent à bâtir des alarmes et des pièges pour défendre l’Agora. Moi, je vais préparer l’offensive. La priorité est de trouver un moyen d’entraver la capacité de Harré à voir le futur. Sans cela, nous sommes impuissants.
Plus facile à dire qu’à faire… La conception d’un nouveau procédé n’était jamais facile, mais celui-là en particulier impliquait des défis colossaux. Pour commencer, personne ne comprenait pleinement le fonctionnement de la metascharfsinn ou la nature de la divination. Deuxièmement, le procédé devait être assez durable pour se maintenir sans attention constante. Troisièmement, il devait recouvrir zone aussi vaste que possible… Bloquer l’Agora représentait un avantage stratégique certain, mais qui ne leur serait d’aucune aide pour surprendre Harré et l’empêcher de s’enfuir à nouveau.
Plusieurs heures plus tard, Félicia avait bien avancé quelques pistes potentielles, mais aucune capable de surmonter toutes ces difficultés.
Excédée, elle quitta sa cellule et monta sur le toit pour y prendre l’air. Perdue dans sa tête, elle s’accouda contre la rambarde sans remarquer qu’elle n’était pas seule.
« Belle journée, n’est-ce pas? » Elle sursauta. « Désolé, je ne voulais pas t’effrayer », dit la voix légèrement accentuée de Derek Virkkunen. Il était assis dans un coin, calepin et plume à la main.
« Qu’est-ce que tu fais ici?, demanda Félicia.
— La même chose que toi, je crois : je réfléchis. »
L’artiste n’était qu’un novice dans leur hiérarchie, mais un géant pour le reste du monde. Félicia ne savait jamais comment agir envers lui. « Sans surprise, je me débats avec le problème de Harré, dit-elle. Et toi? »
Il la rejoignit et lui tendit son calepin. « Tiens. » Elle s’attendait à y trouver des croquis, les plans d’œuvres à venir, à la rigueur des partitions de sitar, mais le carnet était rempli d’équations mathématiques. Virkkunen sourit devant sa surprise. « J’ai toujours vu les arts, la musique et les mathématiques comme des facettes d’un même tout… Des manifestations de la magie du monde.
— Les maths? En art?
— C’est un aspect fondamental de toutes mes œuvres…
— Je ne savais pas… » Elle avait bel et bien visité l’exposition Tempo durant son passage dans La Cité, mais elle ne s’était pas interrogée au-delà des explications superficielles des fiches qui accompagnaient les tableaux. Et aucune ne mentionnait les mathématiques.
« Rares sont ceux qui savent. Ou qui s’y intéressent, en fait.
— Ça, j’ai de la misère à le croire… » On parlait de Derek Virkkunen comme une légende vivante. Il devait être étudié dans toutes les facultés d’art contemporain…
L’artiste haussa les épaules. « Certains critiques influents m’ont lancé des fleurs au début de ma carrière, ce qui m’a valu une certaine notoriété. Mais assez rapidement, cette notoriété a pris le dessus sur le reste… Les journalistes s’intéressent à mes excentricités, mes fréquentations, mon mode de vie… Mais rarement à mon travail, à mes inspirations, à ma démarche. Parfois au produit final. Lorsque je suis chanceux… »
N’était-ce pas aussi le cas de Félicia? Elle percevait Virkkunen comme une vedette au point d’être intimidée par lui… Mais que connaissait-elle de l’homme? De sa vision?
« Regarde la première page », dit-il. Le calepin s’ouvrait sur une citation enluminée au stylo : If I have seen further, it is by standing on the shoulders of giants. « Isaac Newton : l’histoire s’en souvient comme un génie de la philosophie naturelle, capable d’extrapoler les lois de la gravitation universelle en voyant une simple pomme tomber. Mais il était le premier à rappeler qu’il devait ses découvertes au travail de ceux qui l’avaient précédé. La véritable création ne se fait jamais en vase clos; elle découle d’échanges, d’amalgames, de réinterprétations inédites de ce qui est déjà connu… Et, il faut dire, d’un peu de cette magie qu’on nomme inspiration.  
— Très intéressant… » Elle se demanda sur les épaules de quels géants elle pouvait bien se hisser pour régler les problèmes sous-jacents à son projet. « Ta réflexion aide beaucoup la mienne… Je dois retourner au travail, mais j’aimerais bien qu’on discute plus amplement de ta démarche, un de ces jours.
— Quand tu veux. »
Félicia rentra dans l’Agora et rédigea un court texto : J’ai besoin d’aide. Maintenant.
Elle l’envoya à Karl Tobin.

dimanche 7 mai 2017

Le Nœud Gordien, épisode 469 : Tournures inattendues

Catherine passa le reste de l’après-midi le front collé à la fenêtre, torturée par l’incertitude.
Avait-elle agi trop vite en convoquant ses pairs en assemblée? Et si l’absence de Gordon et de Berthold s’expliquait, au final, par une raison des plus banales? Une partie de pêche en cette journée splendide, une virée au cinéma, un long procédé requérant toute leur attention… Il était facile d’imaginer de bonnes explications à leur silence.  
D’un autre côté… Berthold l’aurait prévenue de son absence. Et il lui aurait certainement signalé la perte de ses lunettes à la sortie de sa chambre. Son instinct continuait de sonner l’alarme, mais il fallait reconnaître que son caractère anxieux la déclenchait souvent à tort. Quel embarras, si l’un ou l’autre des Maîtres se présentait au concile traitant de leur disparition!
À dix-neuf heures, ils n’avaient toutefois pas refait surface. Par ailleurs, ils n’étaient pas les seuls à manquer à l’appel : seuls Olson, Vasquez, Stengers et Arie s’étaient déplacés. Le fils Van Haecht, encore en fauteuil roulant, répétait des mantras, les yeux mi-clos, toujours aux prises avec la compulsion qui le forçait à s’exercer sans répit.
Catherine allait déclarer l’ouverture du concile quand Félicia sortit de l’ascenseur. Elle était pâle – encore plus que d’habitude. Elle se faufila en silence entre les chaises vides pour s’installer au premier rang. Une fois assise, elle enfonça les mains sous les aisselles, comme si elle voulait réchauffer ses extrémités, malgré les 30 degrés à l’extérieur.
Avramopoulos arriva juste après, accompagné par Virkkunen et Polkinghorne. Connaissant le personnage, il avait dû calculer son retard pour que son entrée soit remarquée, sans pour autant manquer quoi que ce soit des échanges. Peut-être déçu de ne rien avoir interrompu, il s’assit nonchalamment en arrière, les bras croisés, l’air condescendant.
En quelques phrases, Mandeville décrivit la situation : Latour anormalement absent, ses lunettes retrouvées sur le sol de l’hôtel – Mandeville ne précisa pas que c’était devant sa chambre… Elle précisa ensuite que Gordon ne s’était pas présenté à son rendez-vous avec Félicia.
L’exposition de ses inquiétudes fut accueillie avec apathie. L’incertitude la tirailla à nouveau.
« Ce n’est que ça?, ricana Avramopoulos, méprisant. Tu convoques une rencontre d’urgence pour nous dire que Latour et Gordon ont mieux à faire que prendre les appels de bonnes femmes? Heureusement que j’ai décroché! Sinon tu aurais fait quoi? Ameuté la police? Les forces spéciales? Ou peut-être prévoyais-tu te planquer dans un bunker nucléaire, juste au cas où? Si jamais…
— Elle a raison de s’inquiéter, interrompit Lytvyn sans se retourner.
— Toi, personne ne t’a demandé ton avis, rétorqua-t-il. Je… »
Virkkunen signala à Avramopoulos de se taire; Mandeville fut surprise de le voir obéir. Elle ignorait la nature précise du lien qui unissait ces deux-là. On savait qu’ils étaient Maître et novice; on présumait qu’ils étaient amants. Le geste impérieux de celui qui était, en théorie, subordonné à l’autre, suggérait un rapport plus complexe qu’une simple hiérarchie.
Lytvyn se leva. Elle n’avait rien de son aplomb habituel. La jeune femme se tint en silence pendant un long moment, à chercher ses mots, avant de soupirer et lancer crûment : « Romuald Harré est vivant. Et dans La Cité. »
Une vague invisible balaya la pièce. À peu près tout le monde s’avança sur sa chaise; même Arie ouvrit les yeux et cessa ses incantations. « Félicia… Explique-toi, dit Polkinghorne.
— J’ai des raisons de croire que Harré a pris possession d’Arthur Van Haecht durant la petite Joute. »
Mandeville porta la main à sa bouche, sidérée. « C’était donc ça! », lança Olson. 
« Des raisons de croire, dit Avramopoulos sur un ton glacial. Aurais-tu l’amabilité de nous dire lesquelles? »
Félicia, piteuse comme jamais, dit : « Gordon et moi, nous avons tenté de communiquer avec l’impression de Harré. Les choses ont pris une tournure inattendue. 
— Une tournure inattendue! », rugit Avramopoulos. Il fondit sur Félicia et la gifla. « Imbécile! Insolente! Inconsciente! », cracha-il, accompagnant chaque épithète d’un nouveau coup. Félicia les encaissa sans chercher à s’en soustraire. À la troisième claque, elle se mit à sangloter.
Les pleurs sortirent Mandeville de sa stupéfaction : elle s’interposa. Avramopoulos, frustré dans son élan, leva la main comme pour la frapper, mais il eut le bon sens de s’en tenir à la menace. Il fit un pas en arrière en la fusillant du regard, le visage rougi par l’activité soudaine.
Félicia luttait tant bien que mal contre les pleurs qui la secouaient. Catherine en fut touchée. Force était de constater que la jeune femme avait su gagner son respect grâce à son intelligence et son talent; elle ne méritait pas pareille humiliation. Tournant le dos à Avramopoulos, Mandeville essuya ses pleurs avec ses doigts, comme une mère avec son enfant. Le geste, spontané et plein de sollicitude, eut tôt fait de la rendre mal à l’aise. Félicia, pour sa part, l’accueillit avec l’esquisse d’un sourire triste. Elle tira un mouchoir de sa poche et épongea ses yeux. On pouvait encore distinguer la marque des gifles imprimée sur sa joue. « Excusez-moi, dit-elle en reniflant.
— Ne t’en fais pas, dit Mandeville, tentée de la prendre dans ses bras pour mieux la consoler, effrayée à l’idée de le faire.
— Ce n’est pas que ça… Je pense que je suis encore en état de choc : je viens d’être victime d’une tentative de meurtre. Ça va aller, insista-t-elle en voyant Mandeville réagir. La cible était Tobin. Qui, par ailleurs, dit savoir où se trouve Harré.
— Tobin? Pourquoi n’est-il pas ici, alors?, demanda Mandeville.
— C’est l’autre problème, répondit Félicia en grimaçant.  
— Quoi encore?
— Il n'est pas celui que nous croyions... »

dimanche 17 juillet 2016

Le Nœud Gordien, épisode 429 : Agent double

À chaque nouveau coin de rue, la présence des autres diminuait un peu plus. Inversement, à mesure que Karl s’éloignait du Centre-Sud, ses frontières personnelles retrouvaient leur prégnance. Chose étrange cependant, ses pensées ne redevenaient pas comme avant sa fusion dans la trinité : son esprit avait été pollinisé par trois autres, et ce contact l’avait changé pour toujours.
Par exemple, il n’avait jamais réellement compris ce qu’être une femme signifiait… avant d’en inviter une dans sa tête. Jusque-là, la féminité pour lui était une série de rôles définis par son rapport avec elles : mère à aimer, femme à baiser, ex à gérer, fillette à protéger, objet à désirer, chair à exploiter… Il s’était rendu à son âge sans jamais prendre la pleine mesure de leur altérité, du fait que leur vie de femmes n’était pas moins réelle ou complexe que la sienne, simplement posée sur d’autres fondements.
Plus encore, il avait été enrichi d’un univers de connaissances dont il n’avait jamais même soupçonné la profondeur. Karl était un homme pragmatique, pour qui l’intellectualité était assimilable en bloc à de l’enculage de mouches. Timothée lui avait légué au contraire la conscience d’un monde fait de forces et d’enjeux complexes, difficiles à décrire et impossible à saisir pleinementt. Macroéconomie, sociologie, anthropologie culturelle, psychologie sociale, psychanalyse, sans même parler de physique et de chimie… L’idée que ces études soient génératrices de questions sans cesse plus précises, plus poussées, et non de réponses tranchées, aurait horripilé le Karl d’avant. Celui qu’il était devenu trouvait cette entreprise presque touchante. C’était admirable que des générations de penseurs se soient évertuées à saisir l’insaisissable et à définir le flou.
Le Karl nouveau n’aurait pas voulu revenir en arrière.
Il stationna sa voiture à un parcomètre en bordure du boulevard La Rochelle. Il prit un moment pour regarder le ciel. De petits nuages de ouate se faisaient barater par un vent de haute altitude qu’on sentait à peine au niveau du sol. La météo n’était toutefois pas ce qui l’intéressait; il glissa en état d’acuité et confirma de visu que leur tentative avait été un succès. Il ne restait qu’à l’annoncer au Maître du 5450.
Au Terminus, entouré des fidèles, il devait veiller à filtrer les pensées qui s’imposaient à son esprit. Personne n’aurait voulu vivre entouré de gens déclamant à voix haute chaque remous agitant leur univers intérieur; de plus, la plupart des pensées étaient d’une banalité navrante. Les joies, les peines, les anxiétés et les contrariétés de tout un chacun variaient peut-être dans leur contenu, mais elles se ressemblaient beaucoup dans leur forme. Choisir quand et à qui s’ouvrir était un exercice nécessaire pour le confort et la santé mentale du trio.
Une fois sorti du Cercle cependant, les incursions cessaient. Les pensées des autres prenaient la forme d’un murmure qu’on ne pouvait décoder qu’en prêtant l’oreille. Karl comptait bien le faire au quartier général, afin d’en découvrir plus sur ces Maîtres qu’il avait côtoyés sans vraiment les connaître…
Devant la bâtisse, il disciplina son visage pour cacher les signes de sa transformation. Il s’efforça de cligner des yeux et de tenir à distance ce sourire qui lui venait trop facilement.
Asjen Van Haecht lui ouvrit la porte sans un mot, pressé de retourner à son téléphone. Le jeune homme souffrait d’être contraint à jouer au portier à la journée longue, et encore plus de n’être pris au sérieux par personne… Derrière son apparent détachement se cachait une vie intérieure foisonnante, pleine de scénarios abracadabrants… Obsédé par les femmes, maladroit en leur présence, le coup d’œil de Tobin dans les coulisses de son âme dépeignit une figure plus tragique que méprisable.
Dans l’ascenseur, il ressentit quelques présences lointaines, dont une chez qui il détecta une étrange fébrilité. Il n’eut pas le temps de s’y attarder : les portes s’ouvrirent sur le quatrième. Tout le monde s’affairait d’une manière ou d’une autre au son du sitar de Virkkunen. On ne lui accorda aucune attention. Il en profita pour sonder chacun.
Isaac Stengers écrivait à la craie des formules compliquées sous le regard de son maître. Les pensées du premier étaient trop spécialisées pour que Tobin y comprenne quoi que ce soit, sinon que Stengers était un homme curieux, à l’esprit vif comme une flamme dansante. Latour, quant à lui, n’était attentif qu’en apparence. Ses pensées étaient envahies d’images de son amante. Un sourire radieux, des cheveux défaits, des perles de sueur luisant sur sa peau lisse... Un moment de pure beauté, arraché à une vie trop complexe. Avec son look guindé et ses manières nerveuses, Tobin n’aurait jamais imaginé Catherine Mandeville comme un être sensuel. Latour pensait à son retour, plus tard cette semaine, et à leur prochaine rencontre clandestine. Il avait soif de chercher auprès d’elle cet état de grâce qu’ils connaissaient parfois – trop rarement – lorsqu’ils s’abandonnaient l’un à l’autre.
Pénélope Vasquez travaillait dans son coin, habitée d’envies contradictoires : la volonté d’être laissée seule et le besoin de parler à quelqu’un. Elle était en proie à la contrariété, presque la colère, mais rien de son tourment intérieur ne transparaissait dans ses manières.
Van Haecht et son fils Aart méditaient ensemble. L’esprit du premier était un modèle de sérénité, un lac cristallin à la surface lisse comme un miroir, frémissant à peine de la brise ou de courants cachés. Celui du second ressemblait davantage à un ruisseau, bouillonnant d’activité, toujours en mouvement, mais sans contenu auquel on aurait pu s’accrocher. La différence entre les deux était frappante. Le lac s’agita; le père fronça les sourcils, sans toutefois rouvrir les yeux. Avait-il ressenti l’intrusion de Tobin?
Il se retira pour plutôt tourner son attention vers Virkkunen... Chez qui il ne perçut rien du tout.
Au même instant, l’artiste fit taire son sitar en étouffant ses cordes. Il se releva, les yeux rivés sur Tobin, et s’approcha avec la lenteur et la mesure d’un homme face à une bête prête à bondir.
« Tu as changé, dit-il à Tobin. Qu’est-ce que tu veux? »
— J’ai un message de la part des Trois », dit-il pour être entendu par tout le monde. « Les Trois m’ont dit de vous dire qu’ils ont respecté leur part du marché. L’énergie radiesthésique a été rabaissée. À part dans le coin du Centre-Sud, vous ne courez plus aucun danger. En passant : on m’a aussi dit que le nouveau niveau était quand même une petite coche au-dessus de ce à quoi vous étiez habitués… Un petit peu, mais pas trop. Ça devrait rendre vos affaires plus faciles à partir de maintenant.
Surprise généralisée dans la pièce. Vasquez s’approcha; les Van Haecht sortirent de leur méditation. « Sais-tu comment ils ont fait?, demanda Stengers.
— Non », mentit-il. La tâche avait été ardue. Ils avaient tenu deux oraisons simultanées, la première au Terminus, la seconde plus au nord, là même où Madame – Tricane –  s’était sacrifiée. En s’appuyant sur ces deux piliers, les Trois avaient réussi à redistribuer l’énergie en étalant la zone bien au-delà des Cercles d’origine. Tobin n’aurait pas pu expliquer comment ils avaient procédé, exactement. C’était aussi instinctif et naturel que danser… Et aussi difficile à décrire en mots. « Gordon n’est pas là?
— Non. Qu’est-ce que tu lui veux?, répondit Virkkunen d’un ton sec.
— Vu que je suis un initié…
— L’initié d’une anathème, cracha l’artiste.
— Woah, minute! Vous l’avez callée anathème après ma mort. Moi, je n’ai rien à voir avec ce qu’elle a fait après. Il reste que je suis initié, mais je n’ai personne pour m’enseigner. Vu que Gordon était son maître à elle, et qu’il m’a ramené à la vie, je pensais que…
— Oui, oui, bien sûr, bien sûr, intervint Latour. Nous nous occuperons de toi. Mais il y plus important encore… Nous attendions avec impatience que la situation locale devienne, comment dire, tolérable. Maintenant que c’est dans la poche, il est grand temps que nous passions aux choses sérieuses : le prochain tour de la Joute… » Une excitation palpable gagna tout le monde – à l’exception de Virkkunen.
Qu’est-ce que c’était que cette Joute dont Tobin n’avait jamais entendu parler? Même en tâtant prudemment, il ne trouva pas d’image claire dans les esprits des autres.

C’était sans importance. S’il pouvait continuer sa formation auprès d’un Maître, il pourrait acquérir la théorie dont les Trois avaient cruellement besoin. Mais il fallait faire gaffe : Virkkunen l’avait désormais à l’œil… 

dimanche 20 mars 2016

Le Noeud Gordien, épisode 412 : Mesquin, 3e partie

Avramopoulos s’emmerdait un peu.
Il avait proposé d’accompagner Derek Virkkunen, qui était toujours à la recherche d’un nouveau site pour son futur projet artistique qui devait prendre la forme d’une installation urbaine. Il valait mieux s’éloigner du Centre-Sud, dangereux de diverses façons…
Ses prospections l’avaient amené dans le même quartier où Avramopoulos avait aménagé ses catacombes. Derek était complètement absorbé par une rangée d’entrepôts de taille modeste. Avramopoulos n’avait aucune idée de ce qui se passait dans la tête de l’artiste, mais il ne doutait pas de sa capacité à transformer cet endroit des plus ordinaires en quelque chose de merveilleux.
Un son électronique vint déranger la contemplation de Derek. Avramopoulos soupira. Comme il détestait ces appareils! Plus personne ne semblait capable de passer une minute sans jeter un coup d’œil à son téléphone. Pas même Derek…
« Urgence au QG. Il va falloir continuer une autre fois… 
— En route, alors », répondit Avramopoulos, content de passer à autre chose. « J’espère que ce ne sera pas pour rien… »

La nouvelle tomba comme une tonne de briques, de la bouche de la jeune Lytvyn. « Gordon a été arrêté à l’aéroport, à notre arrivée. Des reporters étaient sur place. Il est possible que son image circule déjà…
— Sous quel prétexte? », demanda Van Haecht.
« Trafic et production de drogues », répondit Latour. Un ange passa; tout le monde était abasourdi. Sauf Avramopoulos, bien entendu. Deux ans auparavant, avant même qu’il ne déclare sa présence dans La Cité, il avait espionné les faits et geste de Gordon avec beaucoup d’attention… Enfin, pas directement : c’était Hoshmand qui avait découvert le petit hobby de Gordon. À ce jour, toutefois, Avramopoulos n’avait pas encore réussi à comprendre en vue de quoi. Ce n’était certainement pas pour arrondir ses fins de mois qu’il avait mis l’Orgasmik en circulation…
Gordon, Gordon… Dans quoi es-tu allé te fourrer, par ta maladresse?
« Qu’est-ce qui te fait sourire comme cela? » Il fallut un instant à Avramopoulos pour comprendre que c’était à lui que la blondasse s’adressait.
« Qu’est-ce que c’est que cette question? Je sourirai quand je voudrai!
— Qui sourit face au malheur des autres?
— Oh, je ne doute pas que tu rirais bien si c’était moi qui étais à sa place… »
Lytvyn signifia son incrédulité avec une mimique brusque, dramatique, exaspérée. « Tout le monde ici a été surpris d’apprendre les chefs accusations. Tout le monde… Sauf toi. »
Avramopoulos ricana devant cette connerie. Il n’aurait jamais dû permettre à Polkinghorne de lui enseigner quoi que ce soit. Son rire figea toutefois lorsqu’il remarqua que les autres s’étaient tournés vers lui, les sourcils froncés, le regard aiguisé… « Quoi? Vous ne la prenez pas au sérieux, tout de même? »
Le silence fut éloquent.
« C’est vrai que tu as réagi étrangement », dit Mandeville d’une voix incertaine.
Ces damnées pétasses. Elles faisaient front commun, ou quoi? Avramopoulos sentit l’indignation gronder en lui. « Eh bien, si j’avais eu quelque chose à me reprocher, ne croyez-vous pas que j’aurais été capable de cacher mon jeu? » Il se maudit dès que les paroles eurent quitté ses lèvres. Si j’étais coupable, je ferais mieux n’était pas la meilleure défense.
 « Allez mon vieux », dit Latour, « dis-nous que ce n’est pas toi qui est derrière cette histoire, et nous allons te croire…
— Je ne devrais pas avoir besoin de vous le dire! », explosa-t-il. Il se leva si énergiquement que sa chaise tomba à la renverse. « Et vous laissez cette impertinente m’insulter devant tout le monde? La belle affaire! J’exige qu’on me respecte! » Son coup de colère avait balayé le concile d’un vent de malaise. Tant mieux. Il n’avait pas terminé…
« Ceux qui vous ont précédé auraient honte de vous voir… Vous pensez reconstruire l’école de Munich simplement parce que vous logez au même endroit? Laissez-moi vous le dire, une fois pour toutes : vous n’arrivez pas à la cheville des gens du Collège, ou des Seize d’antan. Vous croyez que le Grand Œuvre fait de vous des grands hommes? La vérité, c’est que vous êtes tous des êtres mesquins. Méprisables. Il est temps que je vous montre ce dont est capable un Maître. Un vrai. » Il fit signe à Derek et à Polkinghorne. « Allons-y. »
L’artiste lui emboîta le pas, mais l’autre resta de marbre. Les bras croisés, les lèvres pincées, il regardait droit devant lui. Il ajoute l’insulte à l’injure, après tout ce que j’ai fait pour lui. J’en ai fini avec lui. C’est un sot et un ingrat, rien de plus.
Il marcha vers l’ascenseur avec une lenteur solennelle. La rage ne bouillait plus en lui; elle avait été remplacée par quelque chose de glacial, d’implacable. Il était temps de laisser derrière ces minables et leurs enfantillages : il avait cette histoire d’accusations et de journalistes à régler. À propos…
« Où est Gauss?
— Je ne l’ai pas vu au QG depuis quelques jours », répondit Derek.
« Trouve-le. Je vais avoir besoin de lui… »

dimanche 12 juillet 2015

Le Nœud Gordien, épisode 378 : Pourparlers, 1re partie

Après la cohue des préparatifs pour le grand rituel, le troisième étage du 5450 semblait anormalement calme, avec une atmosphère de salon funéraire.
On avait aménagé un coin pour le concile. Des chaises avaient été disposées en demi-cercle, traçant le contour d’une estrade virtuelle. Les Maîtres étaient assis au premier rang, leurs lieutenants derrière – Vasquez, Stengers, Polkinghorne, Arie Van Haecht, ce dernier toujours en chaise roulante. Félicia alla s’asseoir avec eux. Tous les autres, incluant Virkkunen et un type qu’Édouard n’avait jamais vu auparavant, se trouvaient sur la dernière rangée. C’est là qu’Édouard prit place, entre l’inconnu et d’Asjen Van Haecht.
Avramopoulos se leva. Il avait une expression si rébarbative qu’on aurait dit qu’il venait de croquer un citron pourri. Il déclara le concile ouvert et donna la parole à Félicia.
Une fois à l’avant, elle raconta les découvertes des derniers jours : l’esprit de Hill dans son grenier, la possession d’Édouard, le réveil en Argentine, le mystérieux couloir qui reliait La Plata à Kiev… Et l’hypothèse plausible qu’un autre soit connecté à La Cité.
Édouard connaissait déjà l’histoire pour l’avoir vécue; son attention dériva vite sur Félicia elle-même plutôt que sur ce qu’elle disait. Elle le rendait un peu gaga… Elle était jolie, elle parlait bien, il pouvait imaginer son corps nu sous ses vêtements… Il voulait qu’elle le touche, qu’elle lui agrippe encore les fesses comme ce matin… Qu’ils se retrouvent enfin seuls dans un lit sans que personne ne soit endormi, malade, possédé, transporté dans un autre pays, et quoi encore?
Si c’était cela pour elle, une relation pas trop compliquée, il avait de la difficulté à imaginer les autres…
Il se tendait à chaque fois que Félicia prononçait son nom. Elle mentionna au passage qu’elle et lui se côtoyaient, comme une chose qui ne méritait pas qu’on s’y arrête. Cela n’empêcha pas la mention de susciter certaines réactions… Pénélope lui décrocha un clin d’œil avec un sourire coquin, et Asjen Van Haecht le foudroya du regard. Le jeune homme entretenait-il des espoirs envers Félicia?
C’est toutefois Avramopoulos qu’Édouard observa le plus attentivement. Il craignait le pire, qu’il le houspille devant tout le monde, qu’il l’expulse de leur groupe – en prenant soin d’effacer ses souvenirs, bien sûr –, ou même qu’il s’en prenne à Félicia… Son expression, déjà renfrognée, ne changea pas. Loin de le rasséréner, Édouard se mit à craindre cette eau dormante dont les proverbes disaient depuis des siècles de se méfier.
Un malaise traversa l’assistance lorsqu’elle en arriva aux couloirs… Le passage de La Plata à Kiev. Le jeune homme avec trop de cheveux blancs capable de lire dans leurs pensées. Son message menaçant… Et surtout, le fait qu’il ait transporté Félicia et Édouard jusqu’à la place de la Vieille-Gare, comme s’il avait utilisé un simple truc. Édouard soutint sans ciller les regards des initiés qui le scrutaient, peut-être à la recherche d’un indice capable de confirmer ou infirmer les affirmations de Félicia.
Tout le monde se mit à parler en même temps dès qu’elle conclut son exposé. Arie Van Haecht lui posa une question qu’il n’entendit pas, ses mots couverts par le brouhaha.
Daniel Olson se leva. Sa prestance de rock star suffit à attirer l’attention de tout le monde et à calmer le chahut. Il regarda Édouard droit dans les yeux. « As-tu quelque chose à ajouter à ce récit?
— Non. Elle l’a raconté tel que nous l’avons vécu. Mais une chose que Lytvyn n’a pas mentionnée m’intrigue… Qu’est devenu Hill après qu’il ait cessé de me posséder? »
Latour leva le doigt. « Je vois trois possibilités. Une, il est toujours avec toi, mais inactif ou impuissant. Deux, sans ancrage, sa conscience s’est dissipée et la mort l’a rattrapé. Trois, il est demeuré lié à la maison où tu l’as trouvé, et sa conscience y est retournée après coup… »
Mandeville leva le doigt à son tour, mais Avramopoulos s’imposa à sa place. « Qu’importe ce qui s’est passé avec ce damné Disciple! Suis-je le seul à réaliser ce qui importe réellement? On vient de nous déclarer la guerre! Qui sont-ils pour oser nous dire quoi faire ou ne pas faire!
— C’est ton acharnement à chercher la bagarre qui a tué Hoshmand… », dit Polkinghorne.
« Et Espinosa », renchérit Félicia.
Avramopoulos balaya ces interventions du revers de la main. L’attitude du Maître vint agiter la colère et l’indignation qu’Édouard ressentait à son endroit, et qu’il continuait à refouler tant bien que mal.
Polkinghorne continua. « …et ces initiés semblent encore plus puissants que l’anathème… 
— C’est quoi, l’amathène? », chuchota l’inconnu à l’oreille d’Édouard.
« Chut », répondit-il un peu sèchement, concentré sur le débat.
« Raison de plus : il n’en sont que plus menaçants », rétorqua Avramopoulos. « Nous devons nous débarrasser d’eux avant qu’ils se débarrassent de nous…
— Qu’est-ce qu’il peut être borné! », cracha Polkinghorne, excédé.
Avramopoulos ouvrit la bouche, mais il n’eut pas le temps de parler avant que Mandeville s’exclame : « S’ils peuvent lire nos pensées, à même nos têtes, comment pourrons-nous nous opposer à eux? Comment savoir s’ils ne sont pas en train de nous espionner en ce moment même? 
— Nous trouverons bien un moyen », répondit Avramopoulos, qui ne paraissait pas si convaincu…
Le silence régna sur l’assemblée pendant un lourd moment. C’est Virkkunen qui le brisa. « Il serait préférable de leur proposer une trêve… » Tout le monde se tourna vers lui. « Tricane a été nommée anathème parce qu’elle a enfreint nos lois. Elle était tout de même l’une des nôtres. Peut-être qu’elle a enseigné nos traditions à ses initiés. Peut-être qu’ils seraient au moins disposés à respecter celle-là… Deux faveurs pour une trêve. »
L’inconnu avait sursauté à la mention de Tricane. Il leva la main pour parler. Latour l’ignora pour demander à l’artiste : « Qui va aller leur proposer? Toi?
— Il n’en est pas question! », dit Avramopoulos, ignorant le voisin d’Édouard.
« Est-ce que l’idée de la trêve peut au moins être considérée? », demanda Mandeville.
« Si nous allons dans cette direction, il nous faudra choisir un émissaire », dit Latour en remontant ses lunettes sur son nez.
— Une chose est sûre : ce ne sera pas Derek! Je…
— Allez-vous m’écouter, hostie de calice! » Le silence fut. « Bon! C’est mieux. J’vais y aller, moi, parler à votre monde. Vu que c’est Tricane qui m’a initié moi aussi… Ça va me donner une chance.
— Ça peut être très dangereux », dit Gordon. « Nous ignorons ce dont ils sont capables…
— Ils ont une dent contre vous autres. Pas contre moi. Pis ils auront beau fouiller dans ma tête, ils ne trouveront pas grand-chose de dérangeant… »
Les Maîtres se consultèrent du regard. Édouard devinant qu’en d’autres circonstances, ils n’auraient jamais confié pareille mission à un simple initié. Mais il pouvait lire la peur dans leur visage… Ils acquiescèrent finalement. « Je vais m’occuper de préparer Tobin pour cette mission », dit Gordon.
Tobin? Félicia lui avait parlé de son exploit, mais Édouard n’avait pas réalisé qu’il était assis à côté du revenant…
« J’aimerais y participer également », dit Olson.
« C’est donc entendu », conclut Avramopoulos, soulagé. « Le prochain concile aura lieu dans une semaine, ici, à la même heure. Bonne chance. »
Alors que l’assemblée se dispersait, Félicia le rejoignit. « As-tu quelque chose de prévu?
— Hum, non, pas vraiment…
— As-tu envie de m’accompagner chez moi? »
Son cœur s’accéléra. « Je ne dirais pas non… 
— Je suis curieuse de voir si Hill est encore dans le grenier…
— Oh. D’accord. » Il lui emboîta le pas en cachant sa déception.

dimanche 1 mars 2015

Le Nœud Gordien, épisode 359 : Mouillés

Daniel Olson et Pénélope Vasquez étaient trempés jusqu’aux os, marinés par des heures sous cette pluie glacée qui n’avait en rien diminué d’intensité depuis le grand rituel. La porte du 5450, boulevard La Rochelle s’ouvrit pour les accueillir avant même qu’ils ne l’aient touchée. Asjen Van Haecht était de garde. Pénélope trotta jusqu’à l’intérieur; Olson, quant à lui, avança à un rythme de promenade. La pluie avait déjà gagné en s’infiltrant partout; il n’était plus utile de la combattre. Et de toute manière, les Français ne disaient-ils pas : on n’est mouillé qu’hors de l’eau?
« Il pleut encore, hein? », demanda Asjen.
Plutôt que lui répondre, Olson demanda : « Qui est en haut?
— Ben, y’a mon père, Aart, Avramopoulos, Latour, Mandeville…
— Gordon n’est pas encore revenu?
— Pas que je sache. Ah, y’a aussi Derek.
— Derek?
— Ben, le type à la guitare indienne.
— C’est un sitar », dit Olson sur un ton didactique. « Et ce type, c’est Derek Virkkunen.
— Et alors? C’est qu’un simple initié… »
Oh, et toi tu es meilleur parce que ton papa t’a donné ton épée? Une image absurde lui vint à l’esprit : la statue de la Liberté soutenant que le David de Michel-Ange n’a aucune valeur parce qu’il n’est pas aussi vert qu’elle…
Olson retira son manteau et le tendit à Asjen, tout dégoulinant. La pluie avait mouillé le T-shirt qu’il portait en-dessous jusqu’à son nombril. Un signe discret à Pénélope lui suggéra de faire pareil. Le jeune homme se retrouva les bras chargés de tissus ruisselants d’eau froide, sans nulle part où les accrocher.
« Qu’est-ce que je dois faire avec ça, moi?
— Tu trouveras bien. Après tout, tu n’es plus un simple initié… », répondit Olson d’un ton sec en se détournant. « Ne quitte le rez-de-chaussée sous aucun prétexte. »
Un coup d’œil en direction de Pénélope une fois dans l’ascenseur suffit à dissiper son irritation. Son chemisier mouillé était plaqué contra sa peau; il ne couvrait plus grand chose… Plus excitant encore, Pénélope le dévorait des yeux avec une avidité non dissimulée. L’étincelle jaillit de leur désir réciproque; il la plaqua au fond  de la cage d’ascenseur en l’embrassant goulument.
Ce n’est qu’une dizaine de minutes plus tard qu’il appuya sur le bouton du troisième. Les deux étaient toujours aussi mouillés, mais à tout le moins, ils n’avaient plus froid…
Le son du sitar les accueillit au laboratoire. Avramopoulos et Latour prenaient le thé à quelques pas de Virkkunen, assis sur des coussins, pieds nus, absorbé par sa musique. Musicien virtuose en plus du reste… Tout ce talent chez un même homme? Humbling.
Ils s’approchèrent du petit groupe.
Latour le salua avant de les examiner des pieds à la tête. « La pluie a-t-elle cessé? »
Olson haussa le sourcil.
« Vous voyez bien que oui », répondit Pénélope en essorant sa queue de cheval. « Vous devriez aller profiter du soleil, vous aussi. 
— Bon, bon », dit Avramopoulos. « Assez de plaisanteries. Qu’avez-vous appris?
Virkkunen posa une main sur ses cordes pour faire taire le sitar.
Pénélope expliqua : « De manière générale, la quantité d’énergie radiesthésique est stabilisée à un niveau comparable à celui de Kiev, La Plata, bref des autres Cercles… Rien ne nous laisse croire que les fluctuations que nous avons observées durant le rituel persistent encore.
— Pourquoi elle fait la gueule, si les nouvelles sont bonnes? », demanda Avramopoulos à Olson. Celui-ci resta tourné vers Pénélope, comme s’il n’avait rien entendu. Il connaissait bien le petit jeu misogyne du vieux Maître…
« Nous avons aussi découvert que le tracé de la zone à risque a changé », continua-t-elle.
« Changé comment?
— Nous nous attendions à ce qu’elle rétrécisse, qu’elle retourne à la normale…
— Attendez », dit Olson. « Je vais chercher la carte de la ville. »
Lorsqu’il revint en tirant le tableau à roulette où la carte avait été fixée, Latour était en grande conversation avec Pénélope. « …je suis fortement intéressé à apprendre votre procédé pour jauger quantitativement l’activité radiesthésique environnante…
— Une faveur pour un secret…
— Oui, oui. Bien sûr. Et si vous n’avez rien en tête pour l’instant, je vous en devrai une. »
Pénélope chercha le regard d’Olson. Un mouvement imperceptible par les autres lui confirma la réponse à sa question muette : cette faveur est pour toi. Cet échange permettrait à Pénélope de lier des liens personnels avec Latour qui ne pourraient que jouer en sa faveur dans le futur. Un pas de plus vers les ligues majeures…
Olson dessina sur la carte la zone radiesthésique telle qu’ils l’avaient patiemment observée sur le terrain. Une nouvelle section s’était rajoutée à l’ancienne. Ensemble, elles avaient la forme d’un 8 géant.
« Mais qu’est-ce que c’est que cette forme? », s’exclama Avramopoulos. « On parle d’un cercle ou non?
— À moins que ce soient deux cercles qui s’interpénètrent », dit Virkkunen. Tous se tournèrent vers lui.
« Oui, oui, c’est évident », dit Avramopoulos. « Quand on y pense…
— Le rituel n’aurait pas pu avoir cet effet », dit Latour. « C’est à n’y rien comprendre… Un nouveau Cercle? Qui aurait pu…
— L’anathème! », s’exclama Avramopoulos. « Ce ne peut être qu’elle! 
— Gordon s’en est… occupé », rappela Latour.
« Moi, je pense que Gordon nous cache quelque chose », rétorqua Avramopoulos. « D’ailleurs, où est-il? Ne devait-il pas arriver en même temps que vous pour faire son rapport? Déjà, vous étiez un peu en retard… »
C’était une nouvelle étrangeté : Olson connaissait Gordon comme l’incarnation de la ponctualité…

dimanche 4 janvier 2015

Le Nœud Gordien, épisode 351 : Harmoniques

Édouard fixait le ciel, hypnotisé par les couleurs chatoyantes invisibles pour les non-initiés.  
Sans surprise, il s’était retrouvé associé au groupe d’Avramopoulos pour l’accomplissement du grand rituel, avec Derek Virkkunen et Arie Van Haecht. Polkinghorne brillait par son absence : il avait été assigné à l’équipe d’Olson et Vasquez, séquelle probable de sa prise de bec avec Avramopoulos.
Ironie du sort, son équipe s’était installée dans un édifice prêté par Gordon, celui qu’Édouard avait surveillé pendant des jours avant de découvrir qu’il suscitait l’amnésie chaque fois qu’il s’en approchait. Réussir à s’y introduire après tant d’échecs avait cependant eu l’effet d’un pétard mouillé : la fraîcheur hivernale et l’odeur de poussière témoignaient qu’il avait été abandonné depuis des semaines, probablement des mois.
La mise en place des dispositifs n’avait été qu’une formalité. La participation d’Édouard s’était bornée à déplacer des meubles pour libérer le plancher, et garder un œil sur son téléphone pour recevoir les mises à jour des quatre autres groupes. À minuit, le grand rituel avait commencé comme prévu. L’air s’était empli d’une force impalpable qui avait fait hérisser le poil d’Édouard. C’est à ce moment qu’il était entré en état d’acuité, et qu’il avait vu dans le ciel les effets de leur entreprise.
Un dôme d’une couleur impossible – à la fois rouge et jaune – était apparu au sud-ouest, rendant visible la zone radiesthésique. La couleur était animée de remous qui rappelaient les turbulences de Jupiter. Compte tenu de la distance, ceux-ci devaient être gigantesques. Il fallut de longues minutes avant que la zone rapetisse de façon notable. 
Édouard sursauta lorsqu’un coup de tonnerre retentit, malgré qu’il n’ait pas observé d’éclair. Derek Virkkunen le rejoignit à la fenêtre, les sourcils foncés. « Je pense que c’est la première fois que j’entends tonner l’hiver », dit Édouard. L’artiste ne répondit rien.
Les nuages, rougis par le dôme en-dessous, semblèrent gagnés par son agitation. Trois éclairs rouges strièrent l’horizon en succession rapide.
« Ce n’est pas normal », murmura Virkkunen. « Viens avec moi », dit-il en partant d’un pas vif sans attendre Édouard, en agrippant au passage son grand étui à sitar.
Édouard jeta un coup d’œil à Avramopoulos et Van Haecht, les deux concentrés sur le rituel : ni l’un ni l’autre n’avait besoin de lui pour le moment. Il rejoignit l’artiste dans la pièce adjacente, une sorte de salon aux murs tapissés d’armoires peu profondes, toutes ouvertes et vides. Virkkunen sortit son sitar et s’assit devant les grandes fenêtres.
Le déplacement avait assez nui à la concentration d’Édouard pour qu’il perde l’acuité. Le rougeoiement en contrebas avait disparu pour ne laisser que les lumières de la ville sous un ciel noir et menaçant. Le tonnerre gronda à nouveau.
Inspiration, expiration, concentration. Édouard rouvrit les yeux pour découvrir que la zone colorée avait regagné sa taille initiale, mais plus encore, qu’elle brillait avec une intensité nouvelle, des étincelles roulant sur toute sa surface… Non, réalisa-t-il. À cette distance, on dirait des étincelles… De près, ce doit être de véritables boules de feu!
Un brouhaha se fit entendre dans la pièce adjacente. Édouard se précipita de l’autre côté pour découvrir la source de cette commotion. Au même moment, comme s’il avait attendu ce signal, Virkkunen se mit à jouer une série de notes répétées en boucle.
Une flamme bleue, semblable à celle d’un brûleur à gaz, avait jailli sur tout le tracé des symboles peints sur le plancher. Van Haecht avait entrepris de les piétiner, la panique dans les yeux; Avramopoulos demeurait en transe, quoiqu’Édouard devinait que son attention était devenue partagée.
Une seconde à peine après l’arrivée d’Édouard, Van Haecht tombait sur le côté en poussant un cri déchirant, agrippant ses pieds à deux mains. Ses semelles avaient fondu plutôt que brûlé, et horreur! Une partie de ses pieds avec elles.
L’air joué par Virkkunen se transforma. Plus aigu, tempo plus lent... Que tentait-il d’accomplir? C’était Néron jouant devant Rome en flammes… L’artiste retourna à la première série de notes, puis alterna entre les deux mélodies avec une précision virtuose, insérant de légères variations ici et là. Coïncidence? Causalité? Le feu bleu vacilla, diminua, puis disparut. Le phénomène avait déjà eu le temps de creuser des rigoles de quelques centimètres, burinant à jamais les symboles magiques à même le plancher.
Van Haecht mugissait de douleur, Virkkunen jouait comme si rien au monde ne pouvait le distraire, Avramopoulos continuait le rituel à lui tout seul… Édouard écrivit aux autres Feu bleu, maintenant éteint. Arie blessé. Donnez des nouvelles, SVP.
Il alla ensuite s’agenouiller aux côtés de Van Haecht qui pleurait comme un bébé, recroquevillé sur le sol – ne serait-ce que pour le supporter face à cette douleur qu’Édouard ignorait comment soulager.
L’absence de réponse des autres groupes à son message lui fit craindre le pire.

dimanche 20 juillet 2014

Le Noeud Gordien, Épisode 329 : Six des Seize, 3e partie

Les quatre Maîtres croisèrent Gordon sur le seuil de la salle de conférence. Celui-ci serra la main à Van Haecht. « Arthur! », dit-il, sourire aux lèvres. « Te voilà enfin! » Son plaisir semblait sincère, quoiqu’Olson ignorait sur quoi il reposait. Son propre mépris de Van Haecht était pour lui une conclusion nécessaire lorsqu’il tenait compte de son histoire, sa personnalité et son talent…
« Comment vont tes fils? »
Van Haecht bomba le torse et roula sa moustache entre deux doigts. « Adam a commencé les préparatifs pour accomplir le Grand Œuvre.
— Eh bien! » dit Latour en lui donnant une tape dans le dos. « À ce rythme, les Seize seront à moitié des Van Haecht. »
Adam, Arie, Aart et Asjen : les quatre fils de Van Haecht étaient tous initiés, quoique d’envergure variable. Adam était l’aîné; il avait déjà servi Olson comme lieutenant dans la Joute. Il fallait reconnaître qu’il était assez talentueux, bien qu’un peu borné. Des autres, il n’avait rencontré qu’Asjen, le benjamin. Un idiot rêveur, incapable de la discipline requise pour devenir Maître, et laid comme un singe de surcroît…
Les Maîtres continuèrent à s’échanger des plaisanteries jusqu’à l’arrivée d’Avramopoulos, une fois de plus en retard. Cette fois, il n’était pas seul. Derek Virkkunen l’accompagnait. Bien malgré lui, le cœur d’Olson s’emballa à la vue de l’artiste. Olson était un fan de la première heure, avant même que Virkkunen ne soit reconnu sur la scène internationale. Et longtemps avant qu’il apprenne qu’Avramopoulos l’avait initié.
« Bonjour, bonjour. Ah! Van Haecht. As-tu fait un bon voyage? » Il y avait une pointe de raillerie dans le ton d’Avramopoulos… Van Haecht croisa les bras et répondit d’un simple mouvement de la tête. « Compte tenu la gravité de la situation », continua Avramopoulos, « nous devions agir dès que possible.
— Olson vient de m’en informer », dit Van Haecht. « Je respecte votre décision.
— Très bien. Nous pouvons donc commencer.
— Un instant », dit Latour en pointant Virkkunen. « Est-ce approprié qu’il assiste à nos discussions?
— Derek a développé une compréhension particulière de la zone radiesthésique durant notre résidence au Centre-Sud. Son expertise pourra nous être utile. Je l’ai déjà mis au courant de notre rencontre précédente. Est-ce que quelqu’un s’oppose à ce qu’il demeure avec nous? » Personne ne pipa mot. « Très bien. Alors, où en sommes-nous? »
C’était rusé : en posant la question, Avramopoulos déléguait aux autres la responsabilité de fournir des réponses.
Olson prit les devants pour présenter sa théorie. « L’énergie radiesthésique n’est pas bornée à la zone du Cercle, même si là-bas, sa concentration devient dangereuse.
— Bien entendu », répondit Avramopoulos.
« En supposant que toute zone radiesthésique, même celle de La Cité, contient une quantité d’énergie qui n’est pas infinie, je crois qu’il serait possible de mettre en place un procédé – ou mieux encore, un dispositif – qui nécessite une grande quantité de cette énergie. En tirant beaucoup d’énergie du Cercle, on pourrait peut-être l’amener à un niveau moins menaçant. »
Latour et Gordon demeuraient plongés dans leurs pensées, peut-être en train de calculer la faisabilité de cette option. Mandeville, pour sa part, sauta aux conclusions. « Il y a beaucoup trop d’énergie! Personne ne peut faire un procédé de cette envergure! »
Olson avait prévu cet argument. « Personne… Individuellement. Mais par un heureux hasard, six Maîtres et un certain nombre d’adeptes se trouvent dans La Cité.
— Oh », dit-elle. « C’est mieux que la solution à laquelle j’avais pensé. Surtout à court terme.
— Et cette solution… », demanda Gordon
Mandeville frotta ses mains nerveusement. « Je pensais que tout le monde en arriverait aux mêmes conclusions que moi, mais… Voilà : plus il y a de Maîtres, moins il y a d’énergie. Il nous faut donc plus de Maîtres.
— Ce n’est pas en tirant sur les tiges que les fleurs poussent plus vite », dit Van Haecht.
« Il a raison », ajouta Avramopoulos d’un ton sec. « Il faudrait des années… Des décennies…
— Nous observons une hausse de l’énergie disponible d’une magnitude comparable à celle qui a suivi la purge de Harré », ajouta Gordon. « Il est vrai que nous pourrions supporter un plus grand nombre d’initiés, et de Maîtres, à un moment donné. 
— Il y a une autre piste. Peut-être », dit Latour en se levant. Il entreprit de marcher autour de la table, pensif comme s’il cherchait à trouver les mots justes. « L’avènement de Harré était un désastre, personne ne peut dire le contraire. Mais Gordon a raison : Harré a mis en branle des changements dont nous bénéficions aujourd’hui…
— Faites-vous l’apologie de Harré? », demanda Van Haecht, outré.
« Il ne faut pas blâmer l’outil pour ce qu’en fait l’ouvrier », offrit Latour. « Lorsque Harré a attaqué nos aïeux, ceux-ci ont été pris au dépourvu, confrontés à des procédés qui leur étaient inconnus. Vous dites que l’anathème a trouvé la voie vers la metascharfsinn? Peut-on risquer de nous retrouver encore impuissants face aux armes de nos ennemis? »
Latour laissa ses paroles faire leur effet. « Je crois que la meilleure option est de percer à notre tour les secrets de la metascharfsinn. »
Mandeville se tortilla sur son siège, visiblement mal à l’aise. « Si Harré et Tricane ont perdu l’esprit…
— Nous devrons faire mieux qu’eux », conclut Latour.
Avramopoulos se tourna vers son partenaire de vie. « Derek?
— Je ne saurais présumer être en mesure de choisir quoi faire à votre place », dit l’artiste d’une voix légèrement accentuée. « Mais vous profiterez peut-être de mes explorations. Mes… recherches m’ont fait découvrir que l’énergie radiesthésique correspond à une certaine fréquence vibratoire, analogue à une onde sonore. »
Personne ne s’était attendu à ce que Derek – qui portait toujours le blanc du novice – se lance dans ce genre d’explication.
« Je vais poursuivre en m’appuyant sur cette même analogie. Imaginez que nos procédés agissent comme un verre de cristal… Exposé à certains sons, le verre vibrera à son tour jusqu’à produire le son clair que vous connaissez.
— Le Centre-Sud est une cacophonie », glissa Avramopoulos.
Virkkunen acquiesça d’un mouvement de la tête. « Et le contrecoup, c’est lorsque les vibrations ambiantes sont assez fortes pour casser le verre. »
Mandeville était surprise, Latour, impressionné et Avramopoulos, dégoulinant de fierté. Van Haecht ne montrait qu’un froncement de sourcils. Olson, pour sa part, était intrigué de savoir comment Derek Virkkunen avait pu en arriver à pareille conclusion. « C’est une perspective innovatrice », dit Olson. « Mais j’ignore encore ce que nous pourrons en faire…
— Je pense qu’il serait possible d’harmoniser les fréquences en cause, à tout le moins réduire comment elles interfèrent les unes avec les autres. Il me fera plaisir de vous en parler plus en détail », dit l’artiste. « Je ne demanderai pas de faveur en retour pour ce secret. »
Ici encore, Olson lut un éventail de réactions chez ses pairs : Gordon et Latour semblaient touchés par sa générosité, mais Avramopoulos s’était renfrogné. Sans doute considérait-il que son initié se vendait à rabais. Celui-ci demanda : « Donc, pour la suite des choses…? »
« J’ai démarché pour trouver un assassin, comme convenu », dit Gordon. « Le contrat sera bouclé sous peu. Mais si Tricane a survécu à Espinosa et Hoshmand… » Il haussa les épaules, comme si la conclusion allait de soi.
«  Je me porte volontaire pour explorer la piste de la metascharfsinn », dit Latour. « Pour ce faire, je devrai retourner à Tanger pour consulter l’archive de Kuhn. J’aurais besoin d’être accompagné par quelqu’un capable d’intervenir en cas de… problème psychique. Catherine? »
Mandeville sursauta. « Je… Oui. D’accord. » C’était un bon choix : elle était la plus méfiante envers l’héritage de Harré, la seule des six Maîtres présents à n’avoir jamais jouté.
« Pour ma part », continua Olson, « Je vous proposerai dans quelques jours une façon de drainer l’énergie du Cercle. J’aurai peut-être besoin qu’on me prête main forte d’ici là. Gordon hocha délibérément la tête : Olson pourrait compter sur lui.
Avramopoulos demanda : « Y a-t-il autre chose pour l’instant? » Personne ne parla. « La réunion est levée », conclut-il. « Assurez-vous de demeurer faciles à contacter. Informez les autres si vous quittez La Cité. Et de grâce, restez vigilants! » 

dimanche 7 juillet 2013

Le Noeud Gordien, épisode 277 : Déménagement

Le message qu’Avramopoulos avait laissé sur la boîte vocale d’Édouard était tout simple : « Hôtel Royal. Ce soir. Vingt-et-une heure ». La convocation, laissée sur un ton sec, venait ajouter un stress aigu à toutes les tensions avec lesquelles il composait déjà. Ses enregistrements secrets? Ses réunions avec Alexandre et Claude? Avec Gordon? Avait-il commis un impair sans même le savoir?
À tout le moins, la convocation était lancée pour le jour même. Si la rencontre avait eu lieu une semaine plus tard, Édouard aurait eu le temps de développer un problème cardiaque...
La poudre brune que Gordon lui avait fournie lui permettait dorénavant de préserver une mesure de santé mentale au quotidien. Lorsque la fatigue ou les obligations l’obligeait à faire autre chose que s’exercer, il en prisait une pincée avant de passer à autre chose. L’ennui, c’est qu’aujourd’hui, il allait devoir délaisser ses exercices… tout en ressentant la compulsion d’y retourner. Il ne voulait pas risquer qu’Avramopoulos le voie moins fébrile que d’ordinaire et que son attitude trahisse sa collaboration avec Gordon.
Afin de tromper sa nervosité, Édouard décida de s’activer et marcher jusqu’au rendez-vous. La soirée était plutôt fraîche; la nuit tombée à cette heure précoce rappelait que le froid et la neige seraient bientôt là.
Édouard pouvait sentir la présence d’Ozzy à quelques kilomètres plus au sud. Son ami à plumes semblait morose depuis quelques semaines. Il avait d’abord supposé que les changements saisonniers confondaient simplement ses repères; une recherche plus poussée lui avait appris un facteur qu’il avait jusque-là négligé. Les corneilles étaient des oiseaux migrateurs. Ozzy était-il tiraillé entre ses instincts et son attachement pour cet humain qui l’avait recueilli? Il avait également appris que certains individus choisissaient de ne pas migrer avec la masse – il se souvenait d’ailleurs d’avoir déjà observé des corneilles en plein hiver, quoique moins nombreuses que le reste de l’année. Il espérait de tout cœur qu’Ozzy décide de passer l’hiver dans La Cité.
Arrivé devant l’hôtel, il inspira quelques fois pour juguler le stress. C’était dans cet hôtel qu’il avait discuté face-à-face avec Avramopoulos pour la première fois. Il ne conservait aucun souvenir de leur rencontre, mais il avait écouté l’enregistrement assez souvent pour pouvoir le réciter mot-à-mot. Avramopoulos était retourné y vivre après avoir abandonné sa maison du Centre-Sud – Édouard plus que quiconque savait pourquoi : la zone était dangereuse, voire mortelle pour les initiés.
Il activa son micro avant d’entrer dans le lobby. Il n’était pas le seul à avoir été convoqué : Félicia Lytvyn discutait avec Loren Polkinghorne dans un coin reculé de la pièce. Celui-ci salua Édouard d’un mouvement lorsqu’il le remarqua. Pour sa part, Félicia alla à sa rencontre pour lui faire la bise. « Comment va ta fille? », demanda-t-elle.
« Bien, bien, vraiment!
— Elle n’a pas été trop perturbée par notre soirée?
— Elle ne m’en a pas reparlé. Je crois qu’elle est surtout contente d’aller mieux. Et d’enfin dormir la nuit… Comment te remercier?
— Oh, ne t’en fais pas, c’est rien du tout.
— Tu sais pourquoi nous sommes ici?
— Aucune idée. »
La porte de l’ascenseur s’ouvrit avec un ding à l’heure pile. Derek Virkkunen se trouvait à l’intérieur. « Tout le monde est là? Vous pouvez monter. » Il tourna la clé qui permettait d’accéder au penthouse. Lorsque les portes s’ouvrirent, Édouard espéra reconnaître quelque détail de la suite, à tout le moins une impression de déjà-vu… Mais ce fut le néant total.
Avramopoulos les attendait au bout de la table d’une salle à manger assez somptueuse pour accueillir un dîner d’état. Il leur fit signe de s’asseoir. « J’en ai assez de La Cité », dit-il du même ton sec que dans son message. « Nous partons pour Tanger mercredi prochain. »
À en juger par leurs expressions, seul Virkkunen était déjà au courant : Polkinghorne affichait une moue résignée, et Félicia… Un sourire?
« Et Hoshmand? », demanda Polkinghorne.
« On s’en fout, de Hoshmand. Il a fait son choix. Qu’il vive avec.
— Et pour la Joute?
— C’est compliqué, vu que Hoshmand était mon seul lieutenant pour ce tour. Comment continuer sans lui? J’ai fait valoir à Gordon que j’étais assez avancé dans mon défi avant qu’il ait son accident. Il a reconnu que nous pourrions annuler le tour. Latour est maintenant installé à Tanger et je suis certain qu’il veut sa revanche pour Kiev… » Édouard ne comprenait rien à cette affaire de Joute, sinon que les maîtres en étaient passionnés. « Je vous ai fait venir entre autres pour discuter de notre stratégie. Idéalement, je révélerai notre présence en mars, en avril au plus tard. Polkinghorne, est-ce que Lytvyn a recueilli des informations pertinentes durant son temps passé là-bas?
— Pas besoin de faire comme si je n’étais pas là. Je peux parler pour moi-même », dit Félicia d’un ton posé, encore souriante.
Avramopoulos la regarda enfin. « Qu’est-ce que tu as à sourire comme ça? 
— Peu importe. Une chose est sûre : je n’irai pas à Tanger.
— Tu iras où ton maître te dira d’aller! 
— Alors, je ne vois qu’une solution », dit-elle en se tournant vers Polkinghorne. « Je suis désolée que ça finisse ainsi, mais je préfère quitter ta tutelle et me trouver un nouveau maître. Merci pour tout. » Elle se leva, lui fit la bise et s’en alla sans laisser à quiconque le loisir de répliquer. En fait, Avramopoulos semblait trop estomaqué par son arrogance pour aligner deux mots. Polkinghorne, lui, avait l’air d’un marin qui s’accroche au bastingage avant d’encaisser une lame de fond.
« Je te l’avais dit! Je te l’avais dit que ça ne servait à rien d’initier des femmes! Elles sont toutes pareilles, arrogantes, manipulatrices, égoïstes… Et celle-là est encore plus insupportable depuis qu’elle a son bâton! » Il continua à enfiler ses reproches envers Lytvyn, les femmes et le monde en général à un Polkinghorne qui semblait vouloir être n’importe où sauf là.
C’est pendant ce temps qu’Édouard, distrait par cette compulsion qu’il ne pouvait ni ignorer, ni satisfaire, comprit enfin qu’Avramopoulos s’attendait à ce qu’il quitte La Cité lui aussi. « Un instant! », dit-il en interrompant la litanie accusatrice. « Je vais devoir aller au Maroc moi aussi? Mais ma famille est ici! Mes filles ont besoin de leur père! »

— J’en ai assez de toute cette insubordination. Grands dieux! Je vous offre les clés de l’univers, et vous osez exiger ceci et cela? Sortez! Tous! Tout de suite! Je vous ai assez vus! »