dimanche 7 mai 2017

Le Nœud Gordien, épisode 469 : Tournures inattendues

Catherine passa le reste de l’après-midi le front collé à la fenêtre, torturée par l’incertitude.
Avait-elle agi trop vite en convoquant ses pairs en assemblée? Et si l’absence de Gordon et de Berthold s’expliquait, au final, par une raison des plus banales? Une partie de pêche en cette journée splendide, une virée au cinéma, un long procédé requérant toute leur attention… Il était facile d’imaginer de bonnes explications à leur silence.  
D’un autre côté… Berthold l’aurait prévenue de son absence. Et il lui aurait certainement signalé la perte de ses lunettes à la sortie de sa chambre. Son instinct continuait de sonner l’alarme, mais il fallait reconnaître que son caractère anxieux la déclenchait souvent à tort. Quel embarras, si l’un ou l’autre des Maîtres se présentait au concile traitant de leur disparition!
À dix-neuf heures, ils n’avaient toutefois pas refait surface. Par ailleurs, ils n’étaient pas les seuls à manquer à l’appel : seuls Olson, Vasquez, Stengers et Arie s’étaient déplacés. Le fils Van Haecht, encore en fauteuil roulant, répétait des mantras, les yeux mi-clos, toujours aux prises avec la compulsion qui le forçait à s’exercer sans répit.
Catherine allait déclarer l’ouverture du concile quand Félicia sortit de l’ascenseur. Elle était pâle – encore plus que d’habitude. Elle se faufila en silence entre les chaises vides pour s’installer au premier rang. Une fois assise, elle enfonça les mains sous les aisselles, comme si elle voulait réchauffer ses extrémités, malgré les 30 degrés à l’extérieur.
Avramopoulos arriva juste après, accompagné par Virkkunen et Polkinghorne. Connaissant le personnage, il avait dû calculer son retard pour que son entrée soit remarquée, sans pour autant manquer quoi que ce soit des échanges. Peut-être déçu de ne rien avoir interrompu, il s’assit nonchalamment en arrière, les bras croisés, l’air condescendant.
En quelques phrases, Mandeville décrivit la situation : Latour anormalement absent, ses lunettes retrouvées sur le sol de l’hôtel – Mandeville ne précisa pas que c’était devant sa chambre… Elle précisa ensuite que Gordon ne s’était pas présenté à son rendez-vous avec Félicia.
L’exposition de ses inquiétudes fut accueillie avec apathie. L’incertitude la tirailla à nouveau.
« Ce n’est que ça?, ricana Avramopoulos, méprisant. Tu convoques une rencontre d’urgence pour nous dire que Latour et Gordon ont mieux à faire que prendre les appels de bonnes femmes? Heureusement que j’ai décroché! Sinon tu aurais fait quoi? Ameuté la police? Les forces spéciales? Ou peut-être prévoyais-tu te planquer dans un bunker nucléaire, juste au cas où? Si jamais…
— Elle a raison de s’inquiéter, interrompit Lytvyn sans se retourner.
— Toi, personne ne t’a demandé ton avis, rétorqua-t-il. Je… »
Virkkunen signala à Avramopoulos de se taire; Mandeville fut surprise de le voir obéir. Elle ignorait la nature précise du lien qui unissait ces deux-là. On savait qu’ils étaient Maître et novice; on présumait qu’ils étaient amants. Le geste impérieux de celui qui était, en théorie, subordonné à l’autre, suggérait un rapport plus complexe qu’une simple hiérarchie.
Lytvyn se leva. Elle n’avait rien de son aplomb habituel. La jeune femme se tint en silence pendant un long moment, à chercher ses mots, avant de soupirer et lancer crûment : « Romuald Harré est vivant. Et dans La Cité. »
Une vague invisible balaya la pièce. À peu près tout le monde s’avança sur sa chaise; même Arie ouvrit les yeux et cessa ses incantations. « Félicia… Explique-toi, dit Polkinghorne.
— J’ai des raisons de croire que Harré a pris possession d’Arthur Van Haecht durant la petite Joute. »
Mandeville porta la main à sa bouche, sidérée. « C’était donc ça! », lança Olson. 
« Des raisons de croire, dit Avramopoulos sur un ton glacial. Aurais-tu l’amabilité de nous dire lesquelles? »
Félicia, piteuse comme jamais, dit : « Gordon et moi, nous avons tenté de communiquer avec l’impression de Harré. Les choses ont pris une tournure inattendue. 
Une tournure inattendue! », rugit Avramopoulos. Il fondit sur Félicia et la gifla. « Imbécile! Insolente! Inconsciente! », cracha-il, accompagnant chaque épithète d’un nouveau coup. Félicia les encaissa sans chercher à s’en soustraire. À la troisième claque, elle se mit à sangloter.
Les pleurs sortirent Mandeville de sa stupéfaction : elle s’interposa. Avramopoulos, frustré dans son élan, leva la main comme pour la frapper, mais il eut le bon sens de s’en tenir à la menace. Il fit un pas en arrière en la fusillant du regard, le visage rougi par l’activité soudaine.
Félicia luttait tant bien que mal contre les pleurs qui la secouaient. Catherine en fut touchée. Force était de constater que la jeune femme avait su gagner son respect grâce à son intelligence et son talent; elle ne méritait pas pareille humiliation. Tournant le dos à Avramopoulos, Mandeville essuya ses pleurs avec ses doigts, comme une mère avec son enfant. Le geste, spontané et plein de sollicitude, eut tôt fait de la rendre mal à l’aise. Félicia, pour sa part, l’accueillit avec l’esquisse d’un sourire triste. Elle tira un mouchoir de sa poche et épongea ses yeux. On pouvait encore distinguer la marque des gifles imprimée sur sa joue. « Excusez-moi, dit-elle en reniflant.
— Ne t’en fais pas, dit Mandeville, tentée de la prendre dans ses bras pour mieux la consoler, effrayée à l’idée de le faire.
— Ce n’est pas que ça… Je pense que je suis encore en état de choc : je viens d’être victime d’une tentative de meurtre. Ça va aller, insista-t-elle en voyant Mandeville réagir. La cible était Tobin. Qui, par ailleurs, dit savoir où se trouve Harré.
— Tobin? Pourquoi n’est-il pas ici, alors?, demanda Mandeville.
— C’est l’autre problème, répondit Félicia en grimaçant.  
— Quoi encore?
— Il n'est pas celui que nous croyions... »

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