dimanche 21 mai 2017

Le Nœud Gordien, Épisode 471 : Un outil

Beppe avait été plongé dans une consternation peu commune lorsqu’il avait appris que Marco Kotzias était devenu le bras droit de Pops, à la tête de la fronde des Grecs contre M. Fusco.
Beppe ne doutait pas un instant de l’issue du conflit. Ses ennemis étaient à la fois moins nombreux et moins organisés. Il y avait toutefois de quoi se désoler des séquelles de cette petite révolte. Fusco avait unifié les clans de la Petite-Méditerranée, il s’était aussi assuré que tous vivent dans l’harmonie et la prospérité. Ce temps-là était bien révolu; le chef en était réduit à se terrer avec sa femme dans un endroit connu seulement de ses plus loyaux capitaines, menacé par des ennemis qui, un mois auparavant, se disaient ses alliés.
Beppe et ses hommes avaient déjà gagné quelques batailles contre les Grecs, mais pour lui, une première vraie victoire serait d’éclater la tête de ce traître de Marco. Pour Beppe, la loyauté importait plus que tout; il considérait comme une insulte personnelle le fait qu’un de ses anciens hommes soit devenu un officier ennemi. Une insulte qui demandait à être lavée dans le sang.
Lorsqu’une patrouille signala la présence de Marco sur le boulevard La Rochelle, sa réponse fut immédiate : « Laissez-le moi. »
Au volant de sa moto, il s’empressa de se rendre jusqu’à lui, délaissant les voies de circulation pour rouler directement sur la ligne, entre les voitures. Il arriva juste à temps pour le voir tourner vers une bretelle de l’autoroute. Beppe donna un coup de gaz et s’engagea à sa suite. Rien ne pourrait désormais empêcher sa vengeance.
Il ne restait plus qu’à attendre le bon moment. Il fila consciencieusement la voiture, assez loin pour ne pas être remarqué, une rage volcanique brûlant dans sa poitrine.
Marco prit une sortie vers le Centre, et il se retrouva vite coincé par un feu rouge. Je te tiens, pensa Beppe en se faufilant jusqu’à la fenêtre du conducteur, mitraillette à la main.
Il croyait pouvoir profiter de la surprise, mais par quelque miracle, Marco l’avait détecté. Il le désarçonna d’un coup de portière avant de s’éloigner sur les chapeaux de roues.
Un chapelet de blasphèmes résonnèrent sous sa visière; il remonta en selle et se mit en chasse.  
Afin de le semer, Marco brûla des feux rouges et alla même jusqu’à traverser un parc piétonnier, mais rien ne pouvait arrêter Beppe. Marco décida enfin de s’arrêter et de lui faire face. Grave erreur…
Les balles volèrent de part et d’autre pendant que Beppe continuait son approche. Lorsqu’il comprit que l’arme de Marco s’était enrayée, il sut qu’il avait gagné.
Il contourna la voiture criblée de balles et se trouva face à face avec son ennemi. Comme il en avait rêvé, il allait pouvoir le regarder dans les yeux lorsque son juste châtiment s’abattrait sur lui… Il ne lui restait qu’à appuyer sur la gâchette… Mais Marco leva les mains, et une explosion de lumière aveuglante l’engloutit.
Le temps de cligner des yeux, le Centre-Sud avait disparu; il se tenait plutôt dans une petite chambre d’hôtel sans fenêtre. Il demeurait en joue, mais il ne pouvait plus bouger un muscle.
La sorcière du Terminus se tenait devant lui, les bras croisés sous la poitrine.
Après un instant de confusion, son esprit assembla les pièces du puzzle. Du coup, tout ce que cette situation bourbeuse avait d’incompréhensible trouvait une explication. Marco s’est fait avoir par cette salope de sorcière!
« Hey! On reste poli! », dit la fille en levant le doigt comme une maîtresse d’école.
Tu peux entendre ce que je pense? Tiens, prends ça! Il lui balança un torrent d’injures en trois langues capable de faire rougir un charretier. Elle les reçut avec un sourire sans chaleur.
« Tant de haine… Tu sais ce qui est ironique? C’est ton émotion qui t’a trahi. On peut la percevoir à cent mètres à la ronde… Si un homme plus détaché, plus professionnel, s’était trouvé à ta place, il aurait sans doute eu le temps de tirer avant qu’on l’ait découvert… »
Le commentaire ne fit rien pour tempérer le feu qui lui dévorait les entrailles. Pendant un instant, la fille plissa même les yeux, comme si elle pouvait le voir, comme s’il était trop intense pour être regardé directement.
Tu as eu Marco… Comment? En le séduisant? En le soudoyant? En lui jetant un sort? Mais moi, je ne céderai pas. Jamais!
« Il ne faut jamais dire jamais… » La Chinoise le scruta un moment, pendant lequel il ressentit une pression croissante dans son crâne. Pour la première fois, l’effroi se mêla à la haine.
« Fantastique : tu sais où est madame Kingston… »
Madame? Qu’est-ce que tu veux à la femme de Fusco?
« Ça t’étonne? Ce n’est pas grave. Tu n’es qu’un outil pour nous. Et les outils n’ont pas besoin de comprendre quoi que ce soit. Seulement d’accomplir leur fonction… »

Aucun commentaire:

Publier un commentaire