dimanche 10 décembre 2017

La fin d'une époque!

Il y a plus de dix ans, l'idée d'écrire un roman-feuilleton m'a pris, des publications en petites bouchées, faciles à écrire en marge de mon doctorat, faciles à lire pour quiconque le souhaitait. À l'origine, je disais à moitié à la blague que ce serait amusant de me rendre à 500 épisodes...
Dix ans plus tard, j'y suis parvenu. Beau temps mauvais temps, que je sois en vacances ou dans un "rush", chaque dimanche, j'étais là pour partager le chapitre suivant. Une à trois pages dans mon document Word. Jamais une ligne de plus, jamais une ligne de moins.
À l'origine, j'avais quelques idées floues et distantes de destinations éventuelles pour le récit. C'est toutefois dans le feu de l'action, en me basant sur ce qui avait déjà été posé, que j'ai décidé - la plupart du temps la semaine même - ce qui suivrait. Cet été, pour la première fois, j'ai foncé en avant: je ne pouvais plus me permettre d'inventer à mesure, il fallait que je donne à l'histoire un fin à la hauteur de ce qui avait été installé. J'ai été délicieusement obsédé par tout cela pendant des semaines, mais je pense avoir livré une finale qui laissera croire à ceux qui n'ont pas lu ce paragraphe que tout était planifié depuis le jour 1.
Ces "petites bouchées" se sont accumulées: l'histoire complète fait 435486 mots, plus de deux millions de caractères... Une bonne brique!
La prochaine étape sera de réviser le texte afin de le faire publier. Vu que dix ans se sont écoulées entre le début et la fin, j'ai gagné en expérience, de sorte que, même si je veux garder l'histoire intacte, je sais qu'il y a place à l'amélioration, surtout pour le premier tiers... Alors si vous hésitez encore à vous lancer dans une longue lecture à l'écran, restez à l'écoute! Je m'efforcerai de conquérir la publication papier.
Est-ce que d'autres projets suivront celui-ci? C'est absolument certain que oui. Mais les prochains ne se feront pas en mode feuilleton. 😉
L'écrivain du dimanche vous souhaite une excellente journée... La mienne s'annonce déjà bien!

Le Nœud Gordien, Épisode 500 : Le prochain chapitre

On aurait pu croire que La magie révélée allait annoncer le début d’une période de lumières pour l’humanité, la rencontre longtemps attendue entre la science et le surnaturel. Malheureusement, on observa, dans un premier temps du moins, l’effet contraire.
Sollicités de toute part, les Maîtres de l’Agora refusèrent d’abord de partager à tout vent leur savoir ancestral. Ils firent toutefois volte-face après avoir appris que le clan du Terminus, qui ne partageait pas leurs scrupules, enseignait à quiconque jurait d’obéir aux règles de leur communauté. L’application de ce critère était facilitée par le fait que les Quatre pouvaient vérifier à même l’esprit des candidats leur sincérité réelle…
Les Seize de l’Agora répliquèrent en publiant Magie 101, le tout premier traité de magie authentique, cosigné par Édouard Gauss et Alexandre Legrand. Même si l’accès à la magie s’avérait d’une facilité déconcertante – surtout en comparaison avec ce que les vétérans avaient toujours connus –, la discipline requise pour atteindre l’acuité découragea tout de même la majeure partie des autodidactes, et une proportion importante des novices.
Simultanément, on assista à la montée en flèche de l’obscurantisme et du charlatanisme. La révélation de la magie fit croire à certains, par amalgame, que tout le reste devait forcément être vrai aussi : les OVNIs, le Yéti et les Illuminatis, autant que le monstre du Loch Ness. On disait : si une conspiration de magiciens a pu exister pendant toutes ces années, qui sait ce qu’on nous cache encore? Les astrologues et les cartomanciens s’enrichirent comme jamais aux dépends des plus crédules.
Pire encore, de véritables initiés choisirent éventuellement d’appliquer leurs connaissances pour assouvir leurs bas instincts. Est-ce surprenant qu’on ait nommé les premières années post-révélation la décennie parano? Le risque de tomber sous le joug d’un magicien mal intentionné étant bien réel, en qui pouvait-t-on avoir confiance? La question était d’autant plus pressante que personne ne pouvait plus être entièrement certain de l’authenticité de ses propres pensées…
Le vent tourna après la commercialisation de l’invention la plus célèbre d’Alice Gauss : le kit de détection de la magie. Aussi facile d’usage qu’un papier tournesol, il pouvait détecter si quelqu’un avait été l’objet d’un procédé, allant jusqu’à révéler la signature du praticien responsable, aussi unique qu’une empreinte digitale. Commercialisé par le géant LCA – Legrand Chimie et Alchimie –, le kit contribua à dissiper la méfiance envers les magiciens.
La transition ne se fit pas sans heurts. C’est grâce à ce kit que l’influence envahissante des Cinq du Terminus fut mise au jour – le cinquième étant le fils d’Aizalyasni Tam, cet étrange enfant qui n’avait jamais développé de conscience propre, habité par celle qu’il partageait avec ses quatre parents… Leur communauté, qu’on qualifiait de culte depuis longtemps, s’était infiltrée partout dans la société, jusqu’aux échelons les plus élevés du pouvoir politique, du crime organisé, des médias… Forcés de répondre aux accusations fusant de toute part, les fidèles des Cinq furent l’objet d’une chasse aux sorcières – la première de l’histoire à reposer sur des assises objectives. Cette révélation ébranla profondément le tissu social et inspira une série d’ajustement aux codes civils et criminels. Une fois la poussière retombée, sécurisée par sa capacité à mieux baliser l’usage de la magie, l’humanité fut fin prête à explorer son potentiel.
Depuis toujours, la recherche théorique dans le domaine avait été limitée par le nombre d’initiés capables d’y contribuer. La communauté grandissante des praticiens acquit vite la masse critique pour établir la radiesthésie comme champ de recherche scientifique en bonne et due forme. Au carrefour de la physique, de la biologie et de la psychologie, il avait pour objet la capacité de l’esprit humain à agir sur le monde matériel, via l’usage de connexions symboliques. La nouvelle discipline fut consacrée lorsque Félicia Lytvyn reçut le prix Nobel de physique pour ses travaux démontrant expérimentalement l’existence de champs, analogues à ceux décrits par la thermodynamique quantique, réagissant à certaines formes d’activité mentale.
Malgré la controverse qu’ils suscitèrent – notamment en raison des allégations, jamais démontrées, que ses recherches avaient été financées par plus de cent millions de dollars issus de l’organisation criminelle de son père –, les travaux de Lytvyn s’avérèrent d’une importance capitale. Ils confirmaient, hors de tout doute, que la vie humaine était plus qu’un épiphénomène, une simple évolution aléatoire dans un cosmos indifférent. Qu’on l’appelle esprit, conscience ou âme, l’essence de l’humanité avait une existence réelle, au même titre que la matière ou l’énergie.
Les futurologues du début du XXIe siècle avaient annoncé l’avènement inévitable de la singularité, le point tournant qui changerait à jamais la nature même de la race humaine. On avait présumé qu’elle arriverait par l’entremise de l’intelligence artificielle et de la nanotechnologie… Personne n’avait pu prévoir que la magie allait en devenir partie prenante. En brouillant les frontières entre la vie et la mort, entre l’humain et l’Univers, entre soi et l’autre, elle propulsa l’espèce vers la prochaine étape de son évolution.
Un mystère fascinant de cette période-pivot ne fut toutefois jamais complètement résolu… Qu’est-ce qui avait conduit Romuald Harré, un fils de paysan guatémaltèque, à entreprendre, par des moyens discutables, le grand projet qui avait tout changé?
Le fait que les humains aient pu découvrir par eux-mêmes les symboles et les connexions permettant les procédés magiques, laissait croire que le chemin vers l’Œuvre suprême se trouvait depuis toujours caché dans la nature même du réel, attendant un initié assez génial – ou assez fou – pour le suivre jusqu'au bout.
C’était une hypothèse tenable; au fond, comme se plaisait à souligner l’une des pionnières qui avait pavé la voie à cette révolution : tout est tout.

FIN

dimanche 3 décembre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 499 : Dénouement

« Je ne suis toujours pas certain que ce soit une bonne idée », dit Édouard à Félicia pendant qu’elle verrouillait la porte de sa maison.
« Les funérailles, ce n’est pas seulement pour honorer la mémoire d’un disparu, rétorqua-t-elle. C’est surtout pour permettre aux survivants de se retrouver entre eux.
— Félicia… C’est ma faute. C’est moi qui ai pressé sur la gâchette. C’est ridicule!
— C’était un cas de légitime défense. Après tout, ils t’ont tué juste après. Littéralement tué! N’importe qui à ta place aurait fait pareil. »
Il espérait que la commission d’enquête mise sur pied par la mairesse, prévue pour la mi-septembre, reconnaisse elle aussi cette interprétation. Il se comptait chanceux d’avoir pour témoin Claude Sutton, dont la parole risquait de peser encore plus que la sienne. Il soupira et embrassa la joue de Félicia. « Tu as raison. Comme toujours. Allons-y… »
Le service avait lieu dans une maison funéraire cossue de l’Ouest. Par on ne sait quel moyen, les médias avaient eu vent que quelque chose s’y passait. Tout le monde connaissait maintenant l’existence des initiés; l’opinion publique jugeait qu’ils incarnaient une menace souterraine, bien pire que les changements climatiques ou l’immigration. Même les franges plus pondérées de la population exigeaient des réponses. Les Seize n’étaient pas naïfs : de la même manière que tirer sur un fil peut défaire un tricot, en répondant aux questions de la populace, d’autres questions seraient soulevées en cascade, jusqu’à mettre au jour les crimes que certains avaient commis, et toutes ces irrégularités dont aucun initié n’était innocent.
Tendu comme la corde d’un arc, Édouard traversa la haie des journalistes, Félicia à son bras. Beaucoup de visages connus, certains anciens collègues… La plupart des questions lui étaient destinées, à propos de la magie révélée, de l’irruption de Gordon, du fait de mieux en mieux établi que tous ceux qui lui avaient obéi avaient été consommateurs d’Orgasmik. Et ils n’avaient pas oublié que son frère Philippe était le créateur présumé de l’O, ce qui donnait au tout des airs de conspiration… Il fit la sourde oreille : la vraie source de sa nervosité se trouvait à l’intérieur.
Pendant qu’il préparait l’émission, il avait souvent craint les représailles de ceux qu’il devait trahir. La révélation de son lien surnaturel avec Ozzy avait toutefois pris des allures de peccadille, éclipsée par l’intervention spectaculaire de Gordon et l’Œuvre de Harré. Il fut soulagé, à son entrée, de lire dans le visage des autres qu’on l’accueillait encore comme un pair.
Félicia et Édouard saluèrent Arie Van Haecht, dont le fauteuil roulant avait été positionné non loin de l’entrée. Il avait repris du mieux depuis qu’on l’avait libéré de sa compulsion pour s’occuper de ses deux frères. Ceux-ci devenaient de plus en plus fonctionnels, mais leur mémoire demeurait désespérément embrouillée. « Nous allons bientôt retourner à Rotterdam et aménager dans la maison de notre père, annonça-t-il d’entrée de jeu. Avec un peu de chance, l’environnement familier va accélérer leur récupération. À propos, j’ai reçu des nouvelles d’Adam…
— Ah oui?, dit Félicia, plus par politesse que par intérêt réel.
— Il dit qu’il aura complété le Grand Œuvre d’ici Noël… Il est le premier surpris d’avoir autant avancé… 
— Tu lui transmettras nos félicitations », conclut Édouard.
Le couple rejoignit ensuite Olson, Stengers et Polkinghorne. Les trois hommes se trouvaient au milieu d’une conversation animée. Olson les accueillit avec une question : « Avez-vous vécu des manifestations synchrones depuis ce jour-là? »
Ce jour-là… Le jour où tout avait changé, ce moment-pivot marqueur d’un avant et d’un après incommensurables. Ce jour où Édouard avait péri, et était revenu à la vie; ce jour où Olson était sorti de sa catatonie, non seulement en bonne santé, mais libéré de cet engrenage cassé qui lui avait empoisonné l’existence.
« Non, pas de manifestation, dit Félicia. Et vous? 
— C’est ce dont nous discutions, répondit Polkinghorne. On dirait qu’elles ont cessé. Comme si le destin avait atteint son aboutissement. Comme si l’Univers nous avait guidés jusqu’à ce jour-là. Et maintenant que nous sommes arrivés à destination, il n’a plus besoin de nous envoyer de signaux. »
Stengers se lança dans une description des changements qu’il avait perçus dans sa pratique depuis ce jour-là. Il avait l’impression que le monde ne résistait presque plus aux effets de ses procédés, rendant caduques certaines complexités. « Je vous prédis que, d’ici quelques années, notre pratique se résumera à de simples trucs. Les rituels longs et laborieux seront bientôt une affaire du passé! »
Pénélope se joignit à leur petit groupe en roulant des yeux. « Je ne sais pas quelle mouche a piqué Avramopoulos », chuchota-t-elle en arrivant. Elle réussissait à rendre glamour sa robe noire, pourtant des plus modestes. « Avant, c’est à peine s’il reconnaissait mon existence; maintenant, il ne me lâche plus. » Elle lança un regard à la sauvette dans sa direction. Il avait acculé Mandeville dans un coin, et, à en juger par son expression, il s’était mis en mode charme. « Je crois que le départ de Derek l’a affecté plus qu’il ne veut l’admettre.
— Bien fait pour lui, dit Félicia. Je n’ai jamais compris ce que Derek lui trouvait en premier lieu. » Personne ne connaissait les détails de leur rupture. Les spéculations allaient de bon train; Avramopoulos, fidèle à son habitude, esquivait les questions et déniait l’existence du moindre problème. 
Édouard laissa les autres papoter pour s’approcher du cercueil où reposait Gordon, l’air paisible, les mains croisées sur le ventre, l’anneau de sa panoplie brillant à son doigt. Le thanatologue avait recomposé son visage troué par le feu de Saint-Elme.
Édouard avait côtoyé cet homme, mais l’avait-il vraiment connu? En raison de son apparition dans le cadre de La magie révélée, tout le monde présumait qu’il s’était retrouvé sous le joug de Harré. L’opinion unanime le dépeignait comme une victime, et non comme un collabo. Mais Édouard ne pouvait négliger à quel point son attitude avait changé, bien avant la petite Joute fatidique… Il ne connaîtrait sans doute jamais le fond de cette histoire.
Il se recueillit en silence. Légitime défense ou pas, Édouard se sentait profondément coupable de sa mort.

Le cercueil fut fermé et amené au cimetière adjacent. Latour s’était fait inhumer à Paris, comme il l’avait indiqué dans son testament; les frères Van Haecht parlaient quant à eux de faire construire un monument à leur père, à défaut de pouvoir lui offrir une sépulture. Gordon, dont on ne connaissait pas les dernières volontés, allait être mis en terre dans sa ville d’adoption, le dernier repos d’un homme sans racines.
La procession funèbre se fit sous un ciel gris qui promettait une averse. Le groupe avait décliné les services d’un aumônier pour cette partie du cérémonial; chacun se replia sur ses propres pensées pendant la mise en terre. Ozzy en profita pour venir se poser l’épaule d’Édouard sans crailler, contrairement à son habitude. Avait-il compris la solennité du moment?
Le silence introspectif fut brisé par Avramopoulos. Une fois le cercueil abaissé, il sortit une flasque de la poche de son veston. « Gordon aimait humer l’odeur du scotch, plus encore que le boire », dit-il en levant le contenant vers le ciel. « À ta santé, vieux frère. » Il la vida ensuite dans la fosse.
Au même moment, une goutte tomba sur la joue d’Édouard. Puis une autre, et une autre encore, jusqu’à ce que le doux bruissement de l’averse sur l’herbe se fasse entendre dans toutes les directions.
« Non, non, non, dit Félicia. Ça ne convient pas du tout. Gordon mérite mieux. » Devant le regard interloqué des autres, elle s’accroupit et étala un peu de la terre qui allait bientôt combler la fosse. Du bout du doigt, elle traça quatre symboles, puis elle pointa le dernier. « Visualisez celui-là », dit-elle. Elle retourna aux côtés d’Édouard et glissa une main un peu sablonneuse dans la sienne. Elle prit celle de Polkinghorne, à sa gauche, qui prit celle d’Avramopoulos, qui prit celle d’Arie… Édouard tendit à sienne à Olson, et ainsi de suite, jusqu’à ce que le cercle soit complété. Les yeux fermés, ils se concentrèrent sur le symbole tracé par Félicia…
…jusqu’à ce qu’ils ressentent sur leur peau la douce chaleur du soleil. Ils ouvrirent les yeux : un arc-en-ciel décorait la grisaille de l’horizon.

dimanche 26 novembre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 498 : Changer le monde

Le coup ne vint jamais. Plutôt : un frisson. Une bourrasque. Le bruit de talons hauts sur l’asphalte. Félicia rouvrit les yeux. Aizalyasni se trouvait derrière Harré. Elle fit un mouvement dans sa direction, et la lumière dont il était nimbé pâlit.
Le maître fou se retourna. « Comment… » Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Martin apparut à son tour, comme s’il avait franchi d’un pas le seuil d’un portail invisible. Karl Tobin se matérialisa ensuite à côté de Félicia, et Rem à sa droite. L’aura de Harré s’atténua un peu plus à chaque nouvelle arrivée, jusqu’à disparaître complètement. Pendant un instant, ils demeurèrent tous immobiles, les traits tendus par l’effort d’un combat invisible. La panique croissante affichée par Harré fut le premier indice que les quatre prenaient le dessus. Il poussa ensuite un grognement de rage, de haine, de frustration, puis sa chair se désintégra plus vite qu’il l’avait construite. Les quatre continuèrent à se concentrer sur l’impression laissée derrière; elle devint translucide, ses lignes se brouillèrent, puis elle disparut complètement.
Les quatre baissèrent les bras en soupirant à l’unisson. Ce répit ne dura qu’un instant : chacun partit dans une direction différente. Aizalyasni se précipita vers la femme qui avait porté Hill; Martin vers Gordon; Rem – qui ne pouvait en fait qu’être Timothée ressuscité – se pencha quant à lui sur le cadavre d’Édouard. Tobin offrit d’aider Félicia à se relever.
« On ne peut plus rien pour lui », dit Martin à propos de Gordon.
Félicia refusa la main tendue et accourut auprès d’Édouard et Tim. « Et lui? Fais quelque chose! »
Timothée ausculta Édouard une longue minute, pendant laquelle Félicia retint son souffle. Lorsqu’il se redressa, son cœur se serra. L’avait-elle perdu pour toujours? 
Le corps d’Édouard tressaillit, puis sa bouche s’ouvrit pour happer une grande bouffée.
Félicia avait su garder une mesure de sang-froid face à la découverte de son cadavre, face à des menaces mortelles, face à la possibilité de la fin du monde. Mais voir son amoureux revenir à la vie brisa toute sa contenance. Elle fondit en larmes en l’étreignant.
Édouard avait l’air ébaubi de quelqu’un qu’on réveille au beau milieu d’un rêve. Le sentir retourner son étreinte fut pour Félicia la plus belle sensation du monde. Ozzy vint se poser à côté d’eux; l’oiseau croassa à répétition, jaloux de l’attention d’Édouard. Celui-ci l’accueillit avec un rire tendre et une caresse, puis il se releva avec la prudence d’un nonagénaire.
Il sursauta en apercevant l’homme pétrifié qui se tenait un peu plus loin sur le boulevard. Félicia l’avait à peine remarqué. « Claude! 
— Pas d’inquiétude, dit Timothée. Encore quelques minutes, et il sera libre de ses mouvements. 
— Megan? », dit une voix féminine derrière eux. Puis : « Édouard?! » Geneviève venait de reprendre conscience. « Qu’est-ce que je fais ici?
— C’est compliqué, répondit-il d’une voix rauque. J’en ai manqué un bout, moi aussi… 
— Je veux comprendre, dit Félicia à Timothée. Que s’est-il passé avec Harré? Il a dit qu’il avait réussi… Réussi quoi?
— L’Œuvre suprême, dit Martin.
— La fin d’un monde, dit Aizalyasni.
— Le début d’un nouveau, conclut Tobin.
— Je n’y comprends rien, lança Geneviève, dépassée.
— Expliquez-nous », exigea Édouard.
Timothée acquiesça. « Harré était convaincu que la magie n’avait pas toujours été aussi rare que de nos jours. Il était obsédé par l’idée de la ramener sur Terre. C’est pour y parvenir qu’il s’est mis à ouvrir des Cercles… Chacun nécessitait le sacrifice d’un initié, qui devenait en quelque sorte le conduit entre la magie et le monde.
— Tu parles de sacrifices… Il les a assassinés, rappela Félicia.
— Son intention était noble…
Noble? Comment peux-tu dire une chose pareille?
— Il croyait surtout qu’aucune vie humaine n’avait d’importance face à la réalisation de son Œuvre, continua Timothée posément. Pas même la sienne, en fait. Il croyait devoir mourir pour atteindre son objectif… »
Cela n’excuse pas ses crimes, pensa Félicia. À tout le moins, cela expliquait son moment d’incrédulité. « Il s’est accroché à son filet in extremis, c’est ça? Et avec toute la magie dans l’air, il a pu reconstruire son corps… » Mais quelque chose clochait dans ce scénario. « En théorie, même trois Cercles ne suffiraient pas pour transformer le monde entier... Comment a-t-il fait?
— C’est simple : il a mobilisé tous les Cercles…
— Voyons donc! Personne n’aurait pu supporter toute cette énergie sans être détruit! Même avec l’aide de Hill et Gordon… Sans même parler du problème de la distance… » Elle détecta un subtil changement dans l’attitude des Quatre. Jusqu’ici, elle avait présumé qu’ils avaient découvert le plan de Harré en lisant ses pensées, comme ils faisaient avec tout le monde. Se pouvait-il que… « Vous l’avez aidé!?
— Nous avons pu voir l’esprit de Harré, sans fard, sans filtre, admit Tobin. Tricane disait sans cesse : apprend d’abord à te changer, à changer les autres, puis à changer le monde. Au final, c’était ça, son plan… Et c’est ce que Madame aurait voulu que nous fassions.
— Quand même », intervint Édouard, qui recouvrait sa forme un peu plus à chaque seconde, « même en vous y prenant à sept plutôt qu’à trois, ça ne doit pas avoir fait une grande différence…
— Tu as raison, répondit Timothée. Mais à cent? À mille? À cent mille?
— Vous parlez des mouvements ordonnés par Gordon, proposa Édouard. Ce sont ces gens vous ont aidés à supporter l’énergie…
— La plus grande oraison de l’histoire », confirma Aizalyasni.
Félicia bouillait de plus en plus. En s’alliant avec ce fou dangereux, les Quatre étaient coupables par association de la mort de Gordon. Le fait qu’ils aient ressuscité Édouard était loin de les absoudre du reste. « Si Harré était votre allié, pourquoi diable l’avoir attaqué?, demanda-t-elle.
« Il croyait accomplir la volonté de l’Univers, continua la jeune femme. Même s’il était préparé à y rester, il espérait secrètement que l’Univers le récompenserait à la hauteur de son service… S’il survivait, il se disait que le monde lui reviendrait de droit. Maya nous avait avertis : il fallait lui couper l’herbe sous le pied sans tarder.
—C’est qui, Maya? » 
Timothée poursuivit en ignorant la question de Félicia. « Notre seule chance, poursuivit-il, c’était d’y aller à quatre contre un, immédiatement après qu’il ait complété le Grand Œuvre, avant qu’il ait eu le temps d’apprivoiser son apothéose…
— Tu n’as pas tort lorsque tu le traites de fou dangereux, concéda Martin. Nous ne pouvions pas le laisser en liberté… 
— Quelle grandeur d’âme, ironisa-t-elle. Ça n’aurait rien à voir avec le risque qu’il brime votre liberté, par hasard? »
Les Quatre lui servirent un sourire narquois. « Parlant de liberté, enchaîna Tobin, l’obligation de rester cachés ne tient plus à rien. À partir de maintenant, nous allons nous afficher au grand jour, peu importe ce que les Seize en disent. Je vous rappelle que nous n’avons jamais voulu la guerre… Simplement vivre en paix, en veillant au bien de notre communauté.
— Vous avez essayé de faire de moi une marionnette! Vous avez travaillé de concert avec Harré! Si vous pensez que je vais vous croire un instant… »
D’un mouvement sec, Tobin désigna Édouard du menton. « Nous l’avons ramené à la vie en signe de bonne foi. Pour la dernière fois : nous ne voulons pas la guerre, mais nous ne tolérerons plus d’opposition de votre part. Le Centre-Sud, c’est chez nous. Tenez-vous-le pour dit. »
Les Quatre disparurent comme ils étaient arrivés, entre deux battements de paupière.
« Je dois être en train de rêver », dit Geneviève. Elle s’était éloignée de la conversation, à laquelle elle ne comprenait rien, pour examiner Claude, encore pétrifié. « Je vais me réveiller. C’est la seule explication. »
Les téléphones d’Édouard, de Félicia, de Geneviève, de Claude – même celui dans la poche de Gordon – se mirent à vibrer et à sonner au même moment. La panne du réseau cellulaire enfin finie, les textos et les notifications entraient en rafale. Le monde avait peut-être irrémédiablement changé, mais ces alertes donnaient l’impression d’un retour à une certaine forme de normalité.

dimanche 19 novembre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 497 : Deux temps, trois mouvements

Depuis qu’elle avait pénétré dans l’intersection des trois Cercles, une idée s’imposait sans cesse à Félicia : ici, tout est possible. La façon dont elle avait commandé au vent, dont elle communiait avec les impressions… Elle pouvait se permettre de voir grand.
Aidez-moi, répéta-t-elle. Comme une fillette devant ses bougies d’anniversaire, elle fit un vœu. Je vous en prie. Aidez-moi. J’ai besoin de vous tous. Tous, sauf Édouard. Elle ne voulait surtout pas penser à Édouard. Elle ne pouvait pas penser à lui. La douleur crue menaçait d’anéantir l’aplomb qu’elle venait à peine de reconquérir.
Et les morts répondirent à son appel. Elle les sentit remuer, abandonner leur passivité coutumière pour se mettre en mouvement. Lorsqu’elle ouvrit les yeux, ils étaient des dizaines, massés devant elle en demi-cercle. Parmi eux se trouvaient Espinosa, Hoshmand, Gordon… Mais aussi Mélanie Tremblay et Éric Henriquez. Et son père, décédé dans son quartier général du Centre, recouvert par le Cercle numéro deux. Dans ce moment décisif, voir son père qui, de son vivant, avait plutôt brillé par son absence, faillit faire jaillir les larmes qu’elle avait réussi à refréner jusqu’ici.
Les impressions s’avancèrent en s’interpénétrant de plus en plus, formant autour d’elle une bulle radiant d’une énergie distincte de celle qui saturait déjà les environs. Instinctivement, elle leva les mains devant son cœur, à la manière des Trois. Une étincelle apparut entre ses paumes, brillante comme le soleil, happant les impressions dans sa blancheur éblouissante.
Harré était déjà l’initié le plus puissant que le monde ait connu. À l’intersection des Cercles, il devait frôler l’omnipotence. Pour le vaincre, Félicia devait agir, vite et décidément.
Dans un premier temps, il fallait priver le camp ennemi de ses atouts : soustraire Hill de l’équation, et couper Harré de sa magie – si possible, en se l’arrogeant. Dans un deuxième temps, il fallait frapper fort – lui balancer tout ce qu’elle avait, avant qu’il ne se ressaisisse. S’il reprenait le dessus, c’en était fait d’elle – peut-être du monde entier. Deux temps, trois mouvements. À toute vitesse.
Une nouvelle secousse la fit chanceler. Un bruit de verre cassé se fit entendre au loin. Un corbeau croassa au-dessus d’elle. En levant la tête, elle vit que trois points lumineux croissaient dans les nuages; des rayons colorés s’étendaient dans toutes les directions, donnant aux nuages noirs l’apparence de méduses titanesques.
Elle ne pouvait plus attendre : c’était le moment ou jamais.
Elle sortit de sa cachette, et poussa avec ses deux paumes l’étincelle allumée par l’essence des morts. Un rayon blanc en sortit et trancha net le cordon rattachant Hill à sa maison. Le halo de sa présence s’évanouit d’un coup; la femme qui l’avait portée poussa un petit cri éraillé et tomba sur le sol, inconsciente.
« Non! », cria Harré paniqué, sa posture ployant sous un poids invisible. Il leva les mains vers le ciel à la manière d’un Atlas supportant la voûte céleste.
« Oh oui », répondit Félicia. Profitant du désarroi de son ennemi, elle tenta de détourner à son profit le pilier de lumière.
Elle réalisa avec effroi l’ampleur de son erreur. Sa tentative équivalait à vouloir écoper des rapides à la louche. À endiguer une cataracte à mains nues.
Harré saisit à son tour l’occasion : il arracha à Félicia son étincelle. Elle eut l’impression que son âme se déchirait; la violence de la sensation lui fit perdre pied. Elle se retrouva à nouveau étalée sur l’asphalte, coupée de l’acuité, impuissante.
Le pilier de lumière absorba l’étincelle. La pression que Harré avait subie après la défaite de Hill s’évanouit d’un coup. En se redressant, il déclama : « Oui. Oui! Enfin! L’ŒUVRE SUPRÊME!
Ses pieds quittèrent le sol, comme si le pilier n’était plus fait de lumière, mais d’un fluide au courant capable de l’emporter. Il leva le menton, les bras en croix. Le pilier devint incandescent; à ce moment précis, le sourire aux lèvres, Harré explosa en une bruine rougeâtre.
Son impression demeura toutefois, suspendue entre ciel et terre. Après un instant de surprise manifeste, le fantôme de Harré retrouva son rictus détestable. Il fit un geste, et sous les yeux de Félicia, il se constitua en quelques secondes un nouveau corps de chair et d’os – cette fois, avec ses propres traits, plutôt que ceux de Van Haecht.
Un silence lourd s’était emparé du boulevard. Le vent avait tombé; les nuages se dispersaient déjà, laissant filtrer des pieds-de-vent.
« Je suis vivant », dit-il, la voix pleine d’incrédulité. Félicia, balayée par la chair de poule, voulut faire surgir l’étincelle blanche à nouveau, mais rien ne se produisit. « Je suis vivant! », répéta-t-il avant d’éclater d’un rire à glacer le sang, les mains levées vers le ciel comme un défi lancé à Dieu. « J’ai accompli mon devoir. Il ne me reste maintenant qu’à jouir de ma récompense! » L’éclat sinistre de ses yeux ne disait rien qui vaille.
Jusqu’au dernier moment, Félicia avait cru pouvoir empêcher Harré d’accomplir son dessein funeste.
Toute sa vie semblait faite d’une longue série de causes et d’effets l’ayant conduite à ce moment précis.
Espinosa s’était d’abord allié avec son père avant de la choisir comme apprentie. Il lui avait ordonné de séduire Frank Batakovic, qui lui avait voué son âme jusque dans la mort… Lorsqu’elle avait lié son essence à la cloche de verre, toutes les impressions s’étaient tournées vers elle. En les mobilisant à sa cause, en leur empruntant leur puissance pour contrecarrer Harré, elle avait sincèrement cru qu’elle pouvait gagner.
Harré pouffa de rire en lisant ses pensées. « Tu n’as rien compris. En fait, c’est tout le contraire! » Sa silhouette brillait d’une aura bleutée, la même teinte que le feu de Saint-Elme. Tout son être semblait chargé d’une énergie qui ne demandait qu’à être déchaînée. « Oh, tu étais là où il fallait. Ta destinée n’était toutefois pas de me vaincre, mais de paver la voie vers mon retour. Et mon triomphe! Et maintenant que tu as joué ton rôle jusqu’au bout… »
Il leva la main.  La lumière qu’il exsudait de partout s’accentua au bout de ses doigts en un point aveuglant, forçant Félicia à fermer les yeux.
Derrière ses paupières closes, le point clignotait encore, imprimé sur sa rétine, comme un signal annonçant le coup fatidique.

dimanche 12 novembre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 496 : L’œuvre suprême, 4e partie

La chaleur de ses tatouages s’accentua au point de lui faire craindre qu’elle devienne intolérable. Félicia s’arrêta le temps d’examiner celui sur son épaule gauche. Chacun des traits brillait de la douce lumière du fer chauffé; la peau alentour était rougie et boursouflée, comme des suites d’un violent coup de soleil.
Une série de coups de feu la fit sursauter. Avançant à pas de loup jusqu’au coin du boulevard St-Martin, elle risqua un coup d’œil de l’autre côté. Harré riait à gorge déployée, au beau milieu du pilier aux mille couleurs. La scène baignait dans une bruine translucide, un brouillard scintillant qui ressemblait aux mirages qui agitent l’air au-dessus de l’asphalte brûlant. Cette substance arrivait du sud comme une crue éthérée, avant d’être happée en tourbillon par le pilier incandescent, et pompée jusqu’aux nuages.
Harré n’était pas seul. Une femme l’accompagnait, sa silhouette entièrement recouverte par celle, à moitié translucide, de Narcisse Hill. Un cordon argenté rattachait le fantôme à un point lointain, à l’ouest – sans doute sa maison. Ce curieux amalgame tournait autour de Harré en l’accompagnant dans ses gestes incantatoires.
Félicia fut surprise d’apercevoir Édouard à quelques pas du pilier, les yeux rivés sur elle, immobile, impassible. Il lui fallut une seconde pour comprendre que ce n’était pas son amoureux qui la scrutait ainsi, mais son impression : son cadavre gisait sur le sol, la bouche ouverte, les yeux exorbités, un pistolet tordu à côté de sa main.
L’impression de Gordon se tenait un peu plus loin, lui aussi à côté de sa dépouille.
Félicia se sentit défaillir. Sa main chercha la brique solide du mur derrière elle comme une bouée, sans laquelle elle risquait de sombrer. Dès que son étourdissement le lui permit, elle tourna les talons et s’enfuit aussi vite qu’elle le put.
Elle n’eut pas eu le temps de se rendre bien loin qu’un craquement tonitruant se fit entendre. La terre trembla; saisie, elle fit un pas de travers et chuta. La douleur de son genou éraflé cassa l’emprise de la panique aveugle. Il n’en fallait pas moins pour que la voix de la raison s’insinue dans la brèche et reprenne le volant.
Il fallait qu’elle retrouve son sang-froid. Le salut du monde en dépendait.
Elle ferma les yeux et inspira profondément en pensant à Gianfranco Espinosa, le plus stoïque des hommes, aux côtés de qui elle avait appris à juguler ses émotions – son impatience autant que son amour, mais surtout sa crainte de ne pas être à la hauteur. Elle sentit sa présence bienveillante, qui perdurait au Terminus malgré sa mort… Elle lui demanda : aide-moi.
Elle inspira à nouveau en se concentrant sur Gordon, qui la poussait sans cesse à se dépasser, à ne jamais être moins qu’excellente. Elle avait tant appris depuis qu’il l’avait prise sous son aile… Elle refusait de croire qu’il avait rejoint le camp de Harré. Il était bien plus plausible de croire que comme Van Haecht, comme la femme au corps usurpée par l’esprit de Hill, Gordon n’était plus maître de ses actions. Une fois de plus, elle sentit une connexion se nouer entre elle et lui. L’élève et le maître. Aide-moi.
Elle inspira une troisième fois, cette fois pour elle-même. Je. Me. Moi.
Depuis qu’elle l’avait découvert, son mantra avait le double effet de la détacher d’elle-même, tout en affirmant ce qu’elle avait d’essentiel.
Dans l’espace creusé par l’acuité, baignant dans le potentiel immense de la magie brute, elle perçut la présence de tous ceux qui avaient péri dans les trois Cercles – toutes ces impressions qui, depuis longtemps, étaient tournées vers elle, comme s’ils attendaient un signe de sa part, ou peut-être une parole…
Aidez-moi.

dimanche 5 novembre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 495 : L’œuvre suprême, 3e partie

La fin d’un monde, avait dit Hill. Ces paroles dans la bouche d’un illuminé étaient les plus effrayantes que Félicia ait jamais entendues. Elle se répétait qu’elles ne devaient pas être prises littéralement, qu’aucun procédé ne pouvait avoir cette envergure, mais en levant les yeux au ciel, les nuages qui paraissaient engloutir le soleil lui rappelaient que c’était de Harré dont il s’agissait. Harré qui, à lui seul, avait vaincu presque tous les Maîtres de son époque. Qui avait su tromper la mort…
Pouvait-elle l’empêcher d’exécuter son plan? Elle en doutait. Pouvait-elle prendre le risque de ne rien faire? Absolument pas.
Elle avait retenu de sa course-poursuite avec Tobin que la plupart des accès au quartier étaient condamnés, obstrués par des blocs de béton. Elle espérait pouvoir se faufiler aussi près que possible du boulevard St-Martin avant de devoir laisser sa voiture derrière.
Elle ressentait l’énergie radiesthésique se concentrer à mesure qu’elle s’approchait du centre de l’orage, une intensité qui dépassait de loin celle du Terminus, qui avait pourtant failli lui coûter la vie. Cette fois, la sensation était différente, moins oppressante, peut-être parce qu’elle portait maintenant son procédé encré à même sa chair, plutôt que peint sur six plaquettes de bois. Harré avait évoqué l’intersection de trois Cercles... Du jamais-vu. Personne ne pouvait prédire comment la magie fonctionnerait dans pareil contexte. Il lui restait à espérer que la protection offerte par ses tatouages tienne bon.
Elle se retrouva dans un cul-de-sac, confrontée à un dilemme : faire marche arrière, chercher un chemin pénétrant plus loin dans le quartier, et perdre de précieuses minutes sans garantie d’y parvenir; ou laisser sa voiture et avancer à pied, lentement mais sûrement. Comme la tempête semblait tournoyer autour d’un point qui ne se trouvait plus bien loin, elle choisit la deuxième option.
Jusque-là, les rues étaient demeurées à peu près désertes : les gens du coin s’étaient mis à l’abri de ce ciel qui semblait sur le point de leur tomber sur la tête. Un attroupement, d’autant plus manifeste par contraste, bloquait cependant le chemin que Félicia avait choisi. Ses membres se firent menaçants dès qu’ils la virent s’approcher, certains, armés, allant jusqu’à la mettre en joue. Étaient-ils à la solde de Harré? Étaient-ils contrôlés par Gordon, comme les auditeurs de l’émission? Elle préféra battre en retraite sans leur poser la question.
Elle voulut les contourner, mais les autres voies d’accès étaient pareillement occupées. Adossée contre la brique d’une maison placardée, elle réfléchit à ses options.
Le procédé de Hoshmand s’imposait, mais elle n’avait pas une heure à lui consacrer. Si seulement elle avait pu faire comme Gianfranco l’été dernier, qui l’avait rendue invisible en quelques coups de eye liner sur sa cuisse…
L’été dernier. Difficile de croire qu’une année seulement s’était écoulée depuis la catastrophe du Hilltown. Depuis, elle avait travaillé d’arrache-pied, gagné son bâton et son anneau. Elle avait inventé des procédés capables d’impressionner les Seize.
Et si j’en étais maintenant capable?
Elle entra en acuité avec une facilité inédite. Ses tatouages se mirent à picoter, mais elle ne sentit pas la menace d’un contrecoup.
Elle trouva son crayon feutre dans son sac et traça les caractères du procédé à même son avant-bras. Espinosa avait caché les siens sous sa robe, mais l’impératif de garder secrète l’existence de la magie ne tenait plus à rien.
Lorsqu’elle boucla le procédé, ses tatouages se mirent à chauffer. Elle demeura sur le qui-vive un instant, mais la sensation s’estompa rapidement. So far, so good, pensa-t-elle. Elle s’approcha prudemment de l’un des barrages en frôlant les murs, sans que quiconque ne réagisse à sa présence. Elle se faufila de l’autre côté puis accéléra le pas. Un vent agressif, armé de poussière et de saleté, l’accueillit dans le Centre-Sud.
L’intensité radiesthésique s’accrut encore. Elle devina qu’elle se trouvait désormais à l’intersection des trois Cercles. Une douce chaleur l’enveloppa, concentrée sur ses tatouages, qui pulsaient au rythme de son cœur. L’incertitude et l’effroi de la dernière heure laissaient place à une sorte d’allégresse, au sentiment que tout était possible. Chaque élément de son environnement suggérait qu’il se trouvait là en vue d’une finalité, comme si elle entrevoyait pour la première fois un ordre profond caché derrière la réalité usuelle. Elle vivait l’émoi d’une manifestation synchrone, mais au carré : le monde entier était en phase, et elle avec lui. C’est un signe, pensa-t-elle. Moi aussi, je suis là où il faut.
Elle eut une pensée pour Rory qui, durant leur aventure en Thaïlande, lui avait parlé de l’ivresse des profondeurs. Cette altération de la chimie des gaz agissait sur la biologie des plongeurs en causant chez eux des effets psychotropes inattendus – incluant l’euphorie. Elle se demanda si l’énergie combinée de trois Cercles pouvaient avoir le même effet.
Une bourrasque la força à s’accroupir par crainte d’être emportée. Sans réfléchir, naturellement, elle tourna son acuité vers le vent, vers l’air, vers les turbulences. Elle imposa à l’atmosphère chaotique la tranquillité de son esprit discipliné; immédiatement, le vent cessa ses ruades. Elle éclata de rire. Elle se sentait forte. Puissante. Inarrêtable.
Un pilier de lumière chatoyante apparut entre ciel et terre, une lumière d’autant plus crue qu’elle détonnait avec la pénombre. Il semblait toucher le sol deux coins de rue plus loin. Elle y était presque…
Elle se remit en marche, plus déterminée que jamais.

dimanche 29 octobre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 494 : L’œuvre suprême, 2e partie

Claude était devenu pâle comme un drap; Édouard, carrément livide.
Harré, Gordon et Geneviève formaient un triangle, chacun à deux mètres des autres; ils déclamaient des incantations inintelligibles au milieu du vent grondant, les bras tendus vers le ciel, pendant qu’au-dessus de leurs têtes, les nuages noirs tourbillonnaient. Par moments, on pouvait reconnaître dans leurs mouvements ceux qu’avaient répétés les malheureux spectateurs du complexe Les Muses. De solides bourrasques soulevaient la poussière et les détritus avec un hululement sinistre, ponctué de coups de tonnerre assourdissants.
Ils avaient retrouvé Gordon. Ils avaient la confirmation qu’il avait rejoint le camp de Harré. Que sa manœuvre durant l’émission n’était qu’un prélude à… ceci. Mais la surprise absolue de découvrir Geneviève mêlée à tout cela avait scié les jambes d’Édouard.
Il fallut l’appel répété de Claude pour le sortir de son ahurissement. Son allié avait dégainé son arme, qu’il tenait à deux mains, pointée vers le sol. « Qu’est-ce qu’ils sont en train de fabriquer?
— Je ne sais pas », répondit-il.
« Ça n’a pas l’air très catholique. Il faut faire quelque chose!
— Mais quoi? »
Pragmatique, Claude interpréta la question comme une invitation à prendre l’initiative. Il braqua son arme et avança vers le trio. Édouard n’était guère convaincu qu’il s’agisse de la meilleure approche, mais il n’avait rien de mieux à proposer. Il lui emboîta le pas.
« Police! Que personne ne bouge! », hurla Claude à mi-chemin. Les trois ne montrèrent aucun signe de l’avoir entendu, ou même remarqué. Il tira un coup en l’air en s’approchant davantage. Cette fois, il réussit à attirer leur attention. « Police! Les mains en l’air! Cessez immédiatement!
— Non », dit Harré. Malgré le vent, Édouard entendit le mot résonner comme s’il avait été prononcé dans une cathédrale silencieuse. D’un mouvement de la tête, Harré signala à Gordon de s’occuper des importuns.
Harré et Geneviève se tendirent au même moment, comme s’ils prenaient sur leurs épaules la charge dont Gordon devait se délester afin d’obéir à la consigne. « Statue », dit-il simplement. Un craquement électrique se fit entendre; une lueur rouge les enveloppa. Claude et Édouard se retrouvèrent pétrifiés, incapables de bouger le moindre muscle. Gordon les scruta un instant, le visage déformé par le même rictus que Harré – et, plus inquiétant encore, Geneviève – avant de retourner à ses incantations.
Piaffant d’impuissance dans son cachot de chair, Édouard vit des points lumineux apparaître au cœur des nuages. Cette lumière, tantôt jaune, angélique, apaisante, tantôt rouge, infernale, terrifiante, donnait à la voute céleste des airs de jugement dernier.
Il ne lui restait qu’à accepter la défaite. Je suis cuit, mais j’aurais dû m’y attendre, pensa-t-il plein d’amertume. Qu’est-ce que j’espérais accomplir en me mesurant aux plus grands magiciens du monde, avec un grand total d’un procédé à mon répertoire?
Un instant
Un seul procédé, peut-être…
Mais qui lui avait tout de même permis de se libérer de la censure posée par Avramopoulos. Grâce auquel il avait déjoué les défenses du repère de Gordon.
Pouvait-il espérer vaincre cette nouvelle contrainte?
L’image du procédé émergeant apparut dans son esprit, aussi claire que jamais. Il inspira à la recherche de l’acuité; alors que, d’ordinaire, il lui fallait de longues minutes, cette fois, l’état second lui rentra dedans. La magie qui saturait l’air ambiant, loin de le rendre malade, envahit chaque cellule de son corps. Il lui suffit de la faire passer par le symbole dans sa tête – une procédure indescriptible, naturelle, instinctive – pour lui permettre de libérer un doigt, un pied… Puis, de fil en aiguille, son corps au complet. Pendant qu’il se concentrait, les nuages avaient grandi jusqu’à éclipser le soleil, plongeant le boulevard dans une nuit précoce.
Même libéré, il se garda bien de bouger. Laisser croire aux magiciens qu’il demeurait hors-jeu était son seul atout. Il ne voyait qu’une issue : prendre l’arme de Claude et tuer Harré, en espérant que le trou de la balle soit le point final de sa sinistre entreprise – et de son joug sur Gordon et Geneviève.
Toucher une cible à vingt mètres aurait été difficile même si le vent n’avait pas brouillé les cartes. Tirer dans ces conditions serait pour le moins hasardeux, compte tenu que son ex-femme, la mère de ses enfants, se trouvait tout à côté de la cible. Il n’aurait sans doute pas de deuxième chance; il allait saisir l’arme, courir autant que possible, et vider son chargeur à la seconde où son assaut serait détecté. Il avait ainsi meilleur espoir de faire mouche… Et d’éviter les balles perdues.
Il exhala et s’exécuta.
Il arracha le pistolet de la main de Claude. Geneviève le remarqua en premier. Alors qu’il s’apprêtait à tirer, elle fit un large mouvement du revers de la main. Une force invisible le renversa. Il perdit pied et échappa son arme.
Il avait raté Harré… Mais Gordon avait cessé ses incantations. Il regardait, incrédule, deux taches de sang s’agrandir sur sa chemise fripée. Il voulut parler, mais il s’écroula sur l’asphalte.
Les traits crispés, le visage luisant de sueur, Harré semblait secoué. « Débarrrasse-nous de lui », dit-il à Geneviève sans desserrer les dents. « Je peux tenir quelque temps, nous finirons à deux. »
Édouard tendit la main vers le pistolet, mais d’un nouveau mouvement de la main, Geneviève chiffonna l’arme, comme si elle avait été faite de papier plutôt que de métal. « Imbécile », cracha-t-elle en s’approchant, le visage tordu par la haine. « Je comprends que ta femme ait été furieuse contre toi. Elle craignait que ton projet égoïste d’émission mette en péril la vie de vos enfants… Elle ne pensait qu’à cela, lorsque je l’ai possédée. Ironique, n’est-ce pas? C’est elle qui nous a montré comment Gordon pourrait s’adresser à La Cité entière… La pièce manquante pour nous permettre de réaliser notre Œuvre. Oh, nous aurions bien trouvé une occasion de le faire, même sans toi… Mais tu nous l’as servie sur un plateau d’argent.
— Hill! », s’exclama Harré, confirmant à qui Édouard avait réellement affaire. « J’ai besoin de ton aide! Presse-toi!
— Nous devons malheureusement mettre fin à notre conversation. Votre corps m’a bien servi dans le passé; j’en reprendrai volontiers possession. Après que vous l’ayez quitté pour toujours, bien entendu, ajouta-t-il avec un sourire rogue. Quoiqu’à bien y penser, j’aurais intérêt à conserver celui de cette femme pour user selon mon bon plaisir, une fois notre Œuvre complétée…
— Hill!, répéta Harré, l’urgence dans la voix.
— Adieu, M. Gauss. »
Hill serra le poing; Édouard se mit à suffoquer, écrasé par la même force qui avait détruit son arme, incapable de se détourner du spectacle atroce d’une ‘Geneviève’ amusée de le voir périr.

dimanche 22 octobre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 493 : L’œuvre suprême, 1re partie

Dès que Gordon disparut, le technicien qui bloquait à voie à Édouard s’en désintéressa pour se mettre à gesticuler à son tour.
Alexandre, Claude et les deux agents en civil accoururent. L’un d’eux, un vétéran moustachu, demanda à Claude : « Boss… Veux-tu bien me dire qu’est-ce qui vient de se passer, là? 
— Je sais que ce ne sera pas facile à croire, mais cet homme est un puissant magicien. Un vrai de vrai. »
Le moustachu jeta un regard vers la salle chaotique. « Ouais, ok, répondit-il avec un sang-froid étonnant. Ça explique bien des choses. »
Les pensées d’Édouard défilaient à une vitesse folle. Gordon, l’un des Seize, avait fait son coming out occulte en direct à la télé. D’une manière ou d’une autre, il avait réussi à hypnotiser une bonne partie de la foule… Mais pourquoi? « Tout ça… Ce n’est pas un objectif en soi. Ce n’est qu’un moyen.
— Qu’est-ce que ça peut être?, demanda Alex.
— Je ne sais pas. Mais il avait les yeux fous de Harré. Il faut craindre le pire… Peu importe ce qu’il tente d’accomplir, il faut l’arrêter. »
Alexandre allait rétorquer, mais Claude déclara, d’un ton sans appel : « Avant toute chose, on sort d’ici. »
L’évacuation de la salle s’était mise en branle, entravée par ceux qui continuaient d’obéir aux instructions de Gordon. « Suivez-moi, dit Édouard. On passe par les coulisses. » Il attrapa la cage d’Ozzy qui crailla, indigné d’encore s’y trouver, puis il guida ses alliés jusqu’à une sortie de secours.
La lourde porte se referma derrière eux. À l’extérieur, ceux qui n’avaient pas été admis à l’émission étaient en proie à la même compulsion que les autres spectateurs. « What the fuck?, lança Alexandre. Comment Gordon a pu affecter tout ce monde-là en même temps?
— Je ne pensais pas que c’était possible, répondit Édouard.
— Alors, va falloir lui demander, dit le moustachu. Comment on le retrouve, votre magicien? »
Édouard avait une petite idée. Il posa un genou par terre et libéra Ozzy. L’oiseau prit son envol et décrivit un cercle au-dessus de leurs têtes avant de revenir se poser sur le poing d’Édouard. « Peux-tu retrouver Gordon, mon trésor? » La corneille croassa quatre fois et s’envola de nouveau – direction sud.
« Let’s go!, dit Alexandre.
— Non, pas toi, réagit Édouard.
— Hein? Pourquoi?
— Parce que Gordon a menacé ma famille. Peut-être qu’il ne travaille pas seul. Peut-être que Geneviève et les filles sont en danger. Je ne peux pas prendre ce risque. Je veux que tu te rendes chez elle, que tu les amènes toutes les trois dans un endroit sûr, et que tu ne les perdes pas de vue tant que tout cela n’est pas réglé, ok? 
— J’appelle des renforts », dit l’autre agent. C’était un homme à la carrure solide, poilu comme un ours à l’exception du crâne, lisse comme une boule de quille. « Pas de réception. Tous les réseaux sont kaput – même les services d’urgence.
— Va falloir qu’on se démerde seuls, dit Claude. En passant, je vous présente le lieutenant Caron et le sergent Thibeault. » Édouard et Alex leur serrèrent la main. « Thibeault, tu vas avec Alex. Toi, Jean-Marie, tu viens avec nous.
— Bonne chance, dit Alex. Faites attention à vous. 
— Toi aussi. » Édouard et ses deux alliés s’engagèrent sur la piste qu’Ozzy leur indiquait.

Une grappe de gens occupaient un carrefour plus loin sur leur chemin. « Eux autres, ils ne sont pas là par hasard », déclara le lieutenant Caron. En effet, si les flâneurs étaient légion dans la zone-tampon entre le Centre et le Centre-Sud, ceux-ci montaient ostensiblement la garde, plusieurs avec une arme à la main. Ozzy les avait déjà dépassés; il attendait patiemment son maître, perché sur un fil électrique.
« Va falloir créer une diversion si on veut continuer. Jean-Marie, tu vas aller te positionner à l’est. Dans cinq minutes, tu vas crier Police! Jetez vos armes!, tout en gardant tes distances. Surtout, reste à couvert. Nous, continua-t-il en s’adressant à Édouard, nous allons approcher par l’ouest. En passant par la ruelle, là-bas, on va pouvoir ressortir derrière eux. Avec un peu de chance, personne ne nous verra.
— Je vais m’assurer que tout le monde regarde de mon mon bord », dit Caron. Il ne semblait pas fâché de se frotter à un peu d’action. « Puis après?
— Après, tu te rends au poste le plus près et tu vas chercher des renforts. »
Il acquiesça, résolu. « Let’s go. »
Le plan fonctionna à merveille. Lorsque le cri se fit entendre, les soldats de fortune se planquèrent, craignant une fusillade. Deux d’entre eux détalèrent carrément. Édouard et Claude se faufilèrent sans être inquiétés, pendant que Caron continuaient à leur crier des ordres d’une voix autoritaire, mais sans jamais se montrer. À la sortie de la ruelle, ils durent prendre un détour pour éviter de s’exposer aux vigiles. Ozzy les rejoint en croassant, comme pour leur dire qu’ils se trompaient de chemin. Ils aperçurent au loin que d’autres carrefours étaient barrés, mais tout indiquait qu’ils avaient traversé le blocus. Ils redoublèrent de vigilance en continuant d’avancer.
Chaque pas qui le rapprochait du Centre-Sud accentuait chez Édouard une sensation analogue à celle du plongeur qui descend trop vite dans les profondeurs… La sensation lui rappelait celle qu’il avait ressentie lorsqu’il avait fait l’erreur de méditer dans la maison d’Avramopoulos et de Virkkunen, dans le Centre-Sud. Ce jour-là, il avait failli y rester, démoli par l’énergie radiesthésique trop concentrée… Cette fois était pire encore. L’air en était saturé au point qu’il la goûtait presque sur sa langue, une viscosité écœurante qui se ressentait par l’âme plutôt que par les sens usuels…
Ozzy tourna à droite sur une artère familière : le boulevard St-Martin. Ils suivirent l’oiseau…
…et ils aperçurent, deux-cent mètres plus loin, trois figures nimbées d’un halo chatoyant, au beau milieu de la rue déserte. Édouard reconnut Harré, Gordon, et… 
« Geneviève? »

dimanche 15 octobre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 492 : La magie révélée, 6e partie

Félicia reçut deux textos d’Édouard à dix-huit heures cinquante. Le premier disait : Dans dix minutes, écoute CitéMédia. Le second ajoutait : Je préfère que tu l’apprennes de moi.
Intriguée, elle s’était installée devant la télé avec une coupe de blanc. Elle savait qu’Édouard planchait dur sur un projet financé par la station, mais elle en ignorait la nature précise. Avec ses propres chats à fouetter, elle ne s’était pas trop souciée des siens. Pour tout dire, avec Harré en liberté, elle n’était pas fâchée qu’il se soit tenu loin de l’Agora au cours des dernières semaines.
Dix-neuf heures. Une musique mystérieuse accompagna l’apparition du titre de l’émission : La magie révélée. Elle avait bien vu les publicités qui l’annonçaient ces derniers jours, affichées un peu partout dans La Cité, sans toutefois y porter attention. La télé n’avait jamais été son truc.
Elle se prêta quand même au jeu, curieuse de découvrir ce qu’Édouard voulait qu’elle y voie. Les surprises s’enfilèrent en crescendo, la première étant la présence de Ben parmi les panélistes. Il eut la présence d’esprit de ne pas la nommer durant son récit de la catastrophe du Hilltown, mais le soulagement de Félicia fut de courte durée – jusqu’à la présentation du deuxième extrait vidéo.
Sa réaction fut viscérale : elle se retrouva debout sur le divan, les deux mains sur la tête, à gueuler « Non! Non, non, non, non! FUCK! » Elle venait de se voir – et toute La Cité avec elle –, planquée derrière la voiture de Tobin, pendant qu’il se débarrassait par des moyens clairement surnaturels du tueur à ses trousses.
Le cœur battant, elle poursuivit son écoute sans se rasseoir. Elle comprit peu après le sens réel du titre : La magie révélée… Par Édouard Gauss et Ozzy-la-corneille. Comment avait-il pu en venir à cette idée saugrenue? Pensait-il que les Maîtres le laisseraient faire impunément? Oh, Édouard…
Ces émotions n’étaient que le prélude au vrai coup de théâtre : l’entrée en scène de Gordon. Heureuse de le voir en vie, étonnée qu’il apparaisse dans cette émission, elle le vit ordonner au public de répéter sa série de mouvements… Contre toute attente, le public se prêta au jeu avec une précision et une énergie inattendues. Surnaturelles.
Elle n’en croyait pas ses yeux. Gordon contrevenait aux cinq principes de la façon la plus vulgaire – en direct à la télévision! Son expression finale la renversa encore plus que tout le reste. Elle ne put l’apercevoir qu’un instant, moins d’une seconde avant que l’émission soit remplacée par un écran noir où flottaient les lettres No signal. Son regard, son sourire… Elle ne pouvait voir que deux possibilités. Soit Gordon avait été possédé par Harré… Soit il l’avait rejoint dans la folie.
Il y avait anguille sous roche. Une anguille monstrueuse… La trahison d’Édouard était une peccadille comparée au coup d’éclat de Gordon. À quoi pouvaient rimer ces mouvements? Le seul indice clair dont elle disposait, c’était le symbole qu’il avait montré à la caméra. Il figurait parmi ceux qui avaient été mobilisés durant le grand rituel, afin de canaliser le trop-plein d’énergie émis par le deuxième cercle. Mais encore?
Elle voulut contacter ses collègues de l’Agora, mais son téléphone ne détectait aucun réseau. À défaut de les appeler, elle pouvait toujours se rendre à eux. Elle attrapa son sac et sortit.
Ce qu’elle vit dans le ciel ajouta une nouvelle surprise à la séquence.
La rue Hill offrait une vue imprenable sur La Cité. Jusqu’ici, la journée avait été splendide, sans un nuage d’un horizon à l’autre. Une cellule orageuse était toutefois apparue au-dessus du centre-ville, une tache qui n’aurait pas dû noircir ce fond bleu. Elle grandissait à vue d’œil. La manœuvre de Gordon était sans doute reliée à ce phénomène inquiétant… Qui sait quelle en serait la conclusion? Une chose était claire dans son esprit : elle ne pouvait pas rester là, les bras croisés, et attendre de la découvrir.
Réfléchis, fille : tu ne peux pas te lancer tête baissée dans la mêlée. Qu’il s’agisse de Gordon ou de Harré, son adversaire avait accès à la metascharfsinn. Elle ne pourrait guère espérer faire mieux qu’Olson et Vasquez. À moins que…
Si Hill avait la solution contre la divination, peut-être qu’il pourrait l’outiller contre la metascharfsinn. Elle se précipita au grenier en se maudissant de ne pas y avoir pensé plus tôt.
En touchant le symbole, elle s’attendait à retourner dans le purgatoire où Hill demeurait prisonnier; une toute autre expérience l’attendait, aussi déroutante qu’inattendue.
Elle marchait dans la rue, à la lisière du Centre-Sud. Elle voyait à travers les yeux d’une autre personne… Celle-ci jeta un coup d’œil en direction du ciel grondant, juste au-dessus de sa tête. « Nous y sommes », dit-elle d’une voix féminine, vaguement familière. Elle regarda ensuite une bâtisse dont Félicia reconnut la façade décrépite. Un modeste carton collé sur la vitrine, à l’intérieur, indiquait Centre communautaire St-Martin, surplombé par le logo de Cité Solidaire. Un graffiti jaune et blanc recouvrait une bonne partie de la vitre grillagée. Sainte-Trinité, priez pour nous.
Elle tourna la tête vers son compagnon. Harré. « L’intersection des trois Cercles, dit le Maître fou. Après tout ce temps passé à attendre, plus morts que vifs… Enfin.
— Il ne manque plus que Gordon…
— Et ce sera la fin d’un monde. Le… » Harré s’arrêta net. Il la dévisagea. Félicia sut que c’était elle qu’il scrutait, et non pas ce corps qu’il habitait. « Il y a une intruse dans ta tête », dit-il.
Félicia fut éjectée de la vision sans autre forme de procès. Elle ouvrit les yeux, couchée sur le sol du grenier, sonnée. Elle se releva et toucha le symbole à nouveau : rien ne se produisit. Elle tituba jusqu’à sa voiture. La fin d’un monde, avait dit Harré. Il était fou, mais pourquoi Hill – et peut-être Gordon – s’étaient-ils joints à lui, si ses visées s’avéraient nihilistes? Quel sot pouvait vouloir scier la branche sur laquelle il était assis? Où ils étaient tous assis!
Elle mit le cap vers l’est sans se préoccuper du code de la route. Au-dessus de sa tête, les nuages noirs s’étendaient comme une tache d’huile. 

dimanche 8 octobre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 491 : La magie révélée, 5e partie

Le Maître sortit de sa poche un papier qu’il déplia soigneusement. Il le tourna ensuite vers la caméra pour révéler un symbole cabalistique. « Imprimez ce symbole dans votre esprit. Concentrez-vous sur lui. Je vais maintenant réaliser une série de mouvements. Vous allez les mémoriser parfaitement du premier coup. Une fois que j’aurai complété ma routine, vous la ferez à votre tour. Vous », dit-il en désignant les gardes du corps et le technicien, « faites en sorte que personne ne puisse m’interrompre.
— Ne l’écoutez pas! » dit Édouard à la salle. Il voulut se lever, mais le technicien s’interposa, menaçant.
« Au contraire, rétorqua Gordon. Assurez-vous que tout le monde puisse m’entendre. Levez le volume de votre télévision. Dites à votre entourage de venir voir. Écoutez-moi… Et faites ce que je vous dis. Un », dit-il en prenant une posture. « Deux… » Il effectua ainsi une séquence rapide de neuf mouvements complexes. À la grande surprise d’Édouard, une bonne proportion de l’auditoire se leva dès qu’il eut fini. Tous répétaient précisément le moindre geste montré par Gordon…

« Ça ressemble à l’espèce de messe que j’ai vue au Terminus… », dit Maude, abasourdie. « Qu’est-ce qu’on fait avec ça, Jean? Jean? » Maude tourna la tête pour voir son patron debout, lui-même en train de répéter les mouvements avec une expression stupéfaite, comme s’il était le premier surpris par ses actions.

Raymonde était avachie sur son fauteuil, les jambes appuyées sur les épaules de Maurice, qui s’en donnait à cœur joie à grands coups de langue et de doigts. Maintenant que son mari James travaillait au Terminus, elle avait le champ libre pour recevoir son amant à volonté… Insatiable, il se pointait trois ou quatre fois par semaine avec une bouteille de fort et une poignée de pilules jaunes, et elle le laissait s’amuser avec sa chair abondante. Sentant poindre un orgasme – naturel celui-là, par-dessus l’autre, chimique, qui rayonnait encore dans son bas-ventre –, elle ne prêtait qu’une attention distraite à la télévision allumée un peu plus loin… Jusqu’à ce qu’une voix irrésistible lui dise Écoutez-moi bien.
« Maurice… Faut que t’écoutes », dit-elle en écho aux instructions de l’homme à la télé. Mais son amant, entièrement dévoué à sa tâche, n’entendait rien d’autre que le frottement de ses grosses cuisses contre ses oreilles. Elle n’avait guère l’habitude de se lever de son fauteuil sans aide, mais lorsque l’homme lui commanda de mimer ses gestes, elle dut obéir. Elle posa un pied sur le sol, puis un autre. Croyant peut-être qu’elle se dégourdissait, Maurice ne ralentit pas la cadence d’un iota, se contentant d’ajuster sa position pour continuer de plus belle. Elle se redressa en geignant, puis, au prix d’un effort dont elle ne se croyait plus capable, elle se hissa sur ses pieds.
« Que c’est qu’tu fais là? », demanda Maurice. C’était au tour de Raymonde de l’ignorer, concentrée sur la télévision, sur la tâche à accomplir. Chaque mouvement effectué par l’homme était buriné dans son esprit, tout comme le symbole qu’il avait montré à l’écran. Elle entreprit la séquence, mais le deuxième mouvement la déséquilibra : elle bascula vers l’avant pour s’affaler sur son amant. Elle ne s’appartenait plus; debout ou couchée, elle n’avait d’autre choix que continuer, ignorant les poussées désespérées du pauvre Maurice coincé sous elle. Lorsqu’elle entendit l’homme de la télé dire « Répétez la séquence. Continuez. Coûte que coûte », elle éclata en sanglots d’impuissance.
Éventuellement, Maurice cessa de se débattre.

Le technicien qui barrait le chemin d’Édouard avait une expression sans équivoque : il n’attendait qu’un faux mouvement pour devenir violent. Il aperçut toutefois que Claude et ses hommes s’apprêtaient à passer à l’action, leur arme déjà dégainée. « Gordon! », cria Édouard. Le Maître se tourna vers lui. « C’est fini. Rends-toi.
— Oh, au contraire, ça ne fait que commencer… » Son expression se décomposa. Son visage s’éclaira d’un sourire fou; ses yeux s’écarquillèrent… Ce changement, Édouard ne l’aperçut qu’une fraction de seconde : l’instant d’après, Gordon s’était volatilisé.
Au même moment, un bourdonnement électrique tonna dans les écouteurs, si puissant que tous ceux qui en portaient – dans la régie et sur le plateau – durent se les arracher d’urgence. L’éclairage clignota, puis flancha; le chaos s’empara de la salle. Les lumières d’urgence qui prirent le relais éclairèrent un tableau chaotique, où ceux qui tentaient de quitter leur siège étaient bloqués par d’autres qui continuaient la boucle des mouvements de Gordon.

dimanche 1 octobre 2017

Le Nœud Gordien, Épisode 490 : La magie révélée, 4e partie

Édouard se doutait que les Maîtres allaient vite réagir… Il ne s’était toutefois pas attendu à ce que ce soit avant même la fin de l’émission. « Je vais le prendre », dit-il à Maude.
Il décrocha le téléphone. Sa main tremblait légèrement. Le déclic du transfert d’appel se fit entendre.
« Intéressant, ton petit projet… » C’était bien la voix de Gordon. « À propos : j’ai ton oiseau… 
— Si jamais tu lui fais du mal… 
— Fais ce que je te dis, et il ne lui arrivera rien de fâcheux, répondit Gordon.
— Qu’est-ce que tu veux? 
— Tu veux révéler la magie? Je vais t’aider, parole d’honneur. Je veux accéder au plateau de tournage. Je veux m’adresser à la caméra. Surtout, n’alerte personne. Si je détecte la moindre faille dans ta coopération, je tords le cou de ton animal. Puis, ce sera le tour de tes petites filles. Compris? » La gorge serrée, le souffle court… Même s’il avait su quoi dire, Édouard n’aurait pas pu l’articuler. Gordon interpréta son silence comme une réponse positive. « Bien. J’arrive… »
Édouard raccrocha, abasourdi. Il a menacé mes filles. Cela ne ressemblait en rien au Gordon qu’il avait cru connaître – même tenant compte de la détérioration de leur relation. N’alerte personne : je le saurai. Il y avait de quoi être perplexe. Gordon disposait-il d’un informateur dans son entourage? Le cas échéant, pourquoi n’était-il pas intervenu avant?
« Édouard, deux minutes, dit Maude.
— Bonne nouvelle, répondit Édouard en feignant l’enthousiasme, Ozzy a été retrouvé… Le type est en route, peux-tu t’assurer qu’on le laisse passer?
— Oh! Super! Tu peux y aller, je m’occupe de tout! »
Il entra en scène la mort dans l’âme, les tripes nouées. Le tonnerre d’applaudissement qui l’accueillit parut irréel. Il força un sourire, fit la bise à Jasmine et prit place dans le panel, tiraillé entre l’impératif de suivre le script comme si de rien n’était, et la tentation de lancer l’alerte. Lorsque Jasmine posa sa première question, il détecta la présence d’Ozzy à l’entrée du complexe Les Muses… Et, il le savait maintenant, Gordon avec lui.
« Édouard?
— Pardon, j’ai été distrait un instant. C’est un moment chargé d’émotion, pour moi, de pouvoir enfin vous parler de mon expérience.
— Et nous, nous voulons tout savoir! » Des applaudissements et quelques cris d’encouragement s’élevèrent de la salle. « D’abord, comment as-tu rencontré ta corneille?
— Je l’ai recueillie alors qu’elle était encore toute petite. Je me promenais dans la forêt; elle avait une aile blessée. Je l’ai ramenée avec moi.
— À quel moment as-tu découvert votre lien particulier?
— Pour être honnête, j’ai l’impression que nous avions une connexion avant même que je la trouve. J’ai ressenti une sorte d’appel… C’est en le suivant que je me suis rendu jusqu’à elle.
— Oui, M. Stenbeck?, dit Jasmine après qu’il ait levé le doigt comme un écolier.
— Je veux rappeler, une fois de plus, que cet appel, ces intuitions, ce n’est pas ce qui a été testé par la Fondation.
— Ouais, coupa Fillion, agressif. T’es sceptique. On a compris. » La saillie fit rire une partie du public.
« C’est quand même ainsi que ça s’est passé », rétorqua Édouard.
Jasmine toucha son oreillette. « On m’annonce d’ailleurs l’arrivée de la star du jour. Mesdames et messieurs, une bonne main d’applaudissement pour Ozzy! »
Un technicien de plateau s’avança sur scène. Il tenait une grande cage à bout de bras, un micro sur trépied dans l’autre main. Ozzy crailla en battant des ailes dès qu’il aperçut Édouard.
Un plateau de télévision est toujours une machine réglée au quart de tour, particulièrement durant une émission en direct. L’apparition soudaine de Gordon, débraillé, le visage troué, marchant à la suite du technicien vers le centre du plateau, créa un effet de surprise totale. « Micro », dit le nouveau venu en pointant le centre de la scène. Le technicien y déposa la cage et le trépied, activa le micro et laissa la place à Gordon.
Jasmine, incertaine quant à comment réagir, chercha le regard de Nico, puis d’Édouard, qui se demandait lui-même quoi faire. Une évidence prit le dessus : si Gordon était arrêté, il ne serait plus un danger pour quiconque. Il s’exclama : « Cet homme est recherché par la police de La Cité! Il a menacé de tuer ma famille pour accéder au plateau! »
Trois gardes de sécurité convergeaient déjà vers la scène pour intervenir, mais Gordon leur fit signe de s’arrêter. « Stop. Laissez-moi vous expliquer. Sans interruption. » Deux des trois s’arrêtèrent net; le troisième, interloqué, voulut continuer, mais il fut retenu par les autres. S’agissait-il d’hommes à la solde de Gordon?
« Vous voulez des preuves incontestables de l’existence de la magie, n’est-ce pas? Je vais vous en offrir une, bien meilleure que cette vulgaire corneille. Écoutez-moi bien… »

dimanche 24 septembre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 489 : La magie révélée, 3e partie

« Cela signifie d’abord de s’entendre sur une méthode capable de tester l’affirmation du candidat, continua Matthew. Déjà, cela pose parfois problème, vu que certaines sont impossibles à démontrer de façon claire.
— Par exemple?
— Oh, un candidat qui prétendrait pouvoir porter chance aux gens qu’il touche, ou les protéger du cancer. Il n’y a pas de façon claire de mesurer la validité de ses affirmations.
— Avez-vous des exemples de protocoles valides?
— Oui, bien entendu. Dans une série de tests très médiatisés, nous avons évalué la capacité de sourciers à trouver de l’eau grâce à leur bâton. Après avoir défini le degré de précisions attendu…
— C’est-à-dire?, interrompit Jasmine.
— La distance maximale entre le point désigné par le sourcier et la présence réelle d’eau. Évidemment, à cinq kilomètres près, ça ne prouverait rien! Mais avec une marge d’erreur de deux mètres, et un taux de succès de neuf sur dix, il s’agirait, à nos yeux, d’une démonstration significative. Mais ce n’est pas tout : nous devons éliminer toutes les sources d’interférence… Incluant nos propres attentes, conscientes ou inconscientes.
Vos attentes?
— C’est bien connu que les attentes d’un chercheur peuvent influencer les résultats d’une expérimentation.
— Même celles d’un sceptique? »
Matthiew s’esclaffa. « Vous savez, un bon sceptique doute de tout… Même de lui-même! C’est pour cela que nous favorisons des protocoles double-blind
— Double aveugle?
— Oui. Pour reprendre l’exemple des sourciers, les candidats ignorent où se trouve l’eau, mais les superviseurs du test aussi. On peut donc être certains que leur attitude ne change pas lorsque le candidat s’approche d’un point d’eau – ce qui pourrait lui donner un indice subtil, mais réel.
— Et depuis la mise sur pied du défi à un million, combien de candidatures avez-vous reçues?
— Des milliers. Beaucoup se retirent au moment de définir les détails du protocole. Au final, ce n’est qu’une minorité qui se rend jusqu’au véritable test.
— Et combien l’ont réussi à ce jour?
— Avant cette année… Aucun.
— Ce qui nous amène au communiqué de la Fondation, émis plus tôt cette semaine, affirmant que le défi avait été relevé.
— C’est juste. 
— Nous serions donc confrontés à la première confirmation expérimentale de l’existence du surnaturel?
— La première que je juge crédible, oui. D’ailleurs, à ce sujet, j’ai le devoir de souligner que le titre de cette émission est quelque peu trompeur. Assimiler cette confirmation à de la magie, c’est une grave erreur logique qui fait bondir le sceptique en moi… Je ne voudrais surtout pas que les fans du site de M. Fillion y voient nécessairement la preuve d’autre chose…
— Merci, M. Stenbeck. Nous voici donc arrivés au cœur de cette émission spéciale. Sur quoi portait le test en question? Comment a-t-il été relevé? Nous en discutons après la pause. »

Édouard avait à peine cligné des yeux durant le premier segment. Jean Vallée retira son casque d’écoute en soupirant. « So far so good. As-tu des nouvelles de ta corneille? »
Il sentait qu’Ozzy s’était quelque peu rapprochée du complexe Les Muses depuis le début de l’émission, mais quelque chose clochait… Elle aurait dû accourir en ligne droite, littéralement à vol d’oiseau, laissant Gordon derrière lui… Pourquoi, alors, progressait-elle si lentement? « Elle s’en vient, je le sens.
— J’espère! Tu te rends compte que, si elle n’est pas là après le documentaire, ça va miner notre crédibilité?
— On va quand même pouvoir continuer les tests et les démonstrations plus tard…
— Si ton but est de convaincre le public, tu te tires dans le pied. On a un oiseau magique, j’vous jure! Mais on ne peut pas vous le montrer… Parce que. C’est louche!
— Je t’assure que je comprends tout ça. Ozzy est en route. Il va être là à temps. » Il aurait aimé y croire aussi fermement qu’il l’affirmait. Il aurait dû le rappeler bien avant… Mais il avait trop craint l’ingérence de Gordon pour le laisser sans surveillance.
La pause s’achevait déjà; Jean grogna et retourna à son poste. Jasmine enchaîna une nouvelle ronde de discussions qui pavait la voie à la diffusion du documentaire tourné pendant qu’Édouard relevait le défi à un million. Elle invita ensuite les téléspectateurs à partager leurs impressions et leurs réflexions en composant le numéro à l’écran.
Édouard exhala, plus tendu que jamais. Le chat s’apprêtait à sortir du sac. L’émotion ressemblait à ce qu’il avait ressenti juste avant la diffusion du reportage qui allait conduire à la déchéance du maire Lacenaire. Cette fois, l’enjeu dépassait de loin la politique municipale : il incarnerait désormais, aux yeux du monde, la confirmation de l’existence du surnaturel.
L’équipe de tournage avait travaillé de façon exemplaire. Édouard demeurait impressionné par ce genre tout particulier de magie dont les artisans de la télévision se montraient capables… Cette capacité à transformer des événements en histoire, des gens en personnages, la vie en récit. Le travail de Stéphane fut une agréable surprise; ses manières d’énergumène cachaient une vision artistique et une maîtrise de la caméra qu’Édouard n’avait guère soupçonnées.
Édouard vit pour la première fois les détails du test qu’il avait subi. Vêtu seulement de boxers fournis par la Fondation, les yeux bandés, dans un caisson insonorisé, chaque fois qu’il entendait un signal sonore, il devait pointer dans la direction d’Ozzy. Des petites caméras installées par l’équipe de Randall James avaient saisi les images dans le caisson. En post-production, CitéMédia avait ajouté une carte de la ville montrant la position précise d’Ozzy, toujours précisément sur la ligne indiquée par Édouard. Il n’avait pas vu l’incrédulité croissante de Bernard Simmons à mesure que ses succès s’accumulaient; personne ne lui avait dit que le test où il avait (correctement) identifié qu’Ozzy se trouvait au-dessus du caisson avait été improvisé par Simmons après la fin du protocole formel.
Maude avait eu raison de vanter son interview avec Randall James. Malgré son âge avancé, il demeurait charismatique, à l’aise devant la caméra, généreux de ses commentaires. L’intervieweuse avait choisi de mettre l’accent sur le caractère inattendu de la démonstration d’Édouard. James se montrait bon joueur; il présentait les sceptiques comme des gens qui, au final, ne demandaient qu’à croire, mais incapables de se contenter de raisons boiteuses. Après avoir admis qu’il ne s’attendait pas à ce qu’on relève le défi de son vivant, il concluait avec une formule-choc. If we consider ‘natural’ that which can be explained, then the ‘supernatural’  can only be a temporary state. Autrement dit : la découverte d’un phénomène inexpliqué représentait, au final, une invitation à l’étudier jusqu’à ce qu’on l’explique… Et, conséquemment, qu’on lui trouve une place auprès des autres phénomènes naturels.
Ce serait bientôt au tour d’Édouard d’entrer en scène… Il allait interagir quelque temps avec le panel avant de répondre aux interventions du public. Il s’attendait à ce qu’on débatte de la véracité de ses affirmations – peu importe que des sceptiques aient officiellement été confondus…
Alors qu’il se levait pour préparer son entrée en scène, Maude se retourna vers lui avec une expression équivoque.
« Qu’est-ce qui arrive?, demanda Édouard, craignant le pire.
— Katie vient de m’appeler…
— C’est qui, Katie?
— L’opératrice de la console pour le vox pop. Elle a sur la ligne un type qui veut te parler immédiatement. Qui dit que c’est une question de vie ou de mort. Un certain Gordon… Édouard? Est-ce que ça va? »

jeudi 14 septembre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 488 : La magie révélée, 2e partie

Édouard avait voulu qu’on parle de son émission spéciale; il l’avait rendue victime de son succès. Les spectateurs à la recherche d’une place en salle furent refoulés par centaines. La directrice du complexe Les Muses proposa toutefois, pour pallier, de mettre à la disposition de CitéMédia les projecteurs déjà installés tout autour du complexe pour relayer l’émission à ceux qui étaient restés dehors.
Édouard assistait aux derniers instants du branle-bas de combat à partir de la régie. Afin de maintenir le contenu de l’émission aussi confidentiel que possible, toutes les tâches-clé avaient été prises en charge par ses alliés. Jean Vallée assurait la réalisation; vétéran d’une vingtaine d’années à couvrir l’actualité politique, il était rompu aux codes et aux exigences du direct. Maude Dansokho était installée juste à côté de lui, à la coordination. Nico Ioannis n’était pas avec eux; il se trouvait de l’autre côté, en tant que régisseur de plateau. « Trente secondes! »
Le brouhaha dans la salle se tut et le rideau se leva sur Jasmine Beausoleil. « Surnaturel, occulte, magie. Depuis toujours, l’être humain s’interroge sur l’existence de forces mystérieuses, cachées au commun des mortels, réservées à de rares initiés, mages ou grands prêtres. La progression des sciences et des technologies a permis d’atteindre une compréhension de l’univers que nos ancêtres n’auraient même pas été capables d’imaginer… Pourtant, elle n’a pas empêché les gens de croire en la magie. Ce soir, nous explorons l’idée de la rencontre de ces deux mondes : la démonstration scientifique de l’existence du surnaturel. Pour en parler, nous avons avec nous le professeur Matthew Stenbeck, vice-président de la Fondation James Randall et sceptique professionnel; Benoît Fillion, blogueur pour le site Paranormal.biz; et le docteur Luc Lacombe, psychologue chercheur et clinicien, spécialiste des dimensions sociales et culturelles de la santé mentale. » Les projecteurs s’étaient allumés pour révéler les invités un à un, une façon de faire qu’Édouard associait à une autre époque, mais dont l’exécution, dans ce cas, ne manquait pas de prestance. Il fut quelque peu surpris de voir le thérapeute qu’il avait consulté presque deux ans auparavant dans le panel… Mais compte tenu de sa spécialité, il pouvait comprendre pourquoi Maude l’avait recruté.
« Monsieur Fillion, dit Jasmine, à la question est-ce que le surnaturel existe, votre réponse est claire. Sur votre blog, vous dites que votre vie a changé après y avoir été exposé.
— En effet. Ma femme Isabelle et moi, nous sommes venus en vacances dans La Cité pour fêter nos dix ans de mariage. On voulait juste s’amuser, mais finalement, ç’a été la pire nuit de notre vie. Voyez-vous, j’ai eu la bonne idée de réserver une chambre en haut du Hilltown… Le jour de la catastrophe. J’ai survécu de justesse. Pas Isabelle. » Les caméras montrèrent des images de l’auditoire, consterné. L’histoire que le blogueur raconta ensuite sonnait comme des élucubrations de conspirationnistes : du feu bleu et visqueux rongeant le béton, une fille sortie de nulle part pour le sauver d’une mort certaine… Mais il disait vrai : sa description collait parfaitement au feu de Saint-Elme qui avait détruit les pieds d’Arie Van Haecht et ravagé le visage de Gordon le jour du grand rituel. Quant à la fille mystérieuse, pouvait-il s’agir de…
« Évidemment, après les événements, j’ai voulu comprendre ce qui s’était produit. Mais j’ai découvert que rien des trucs bizarres que j’ai vus ne se sont retrouvés dans les rapports… On parle de causes inconnues, on avance des hypothèses que même les spécialistes ne trouvent pas plausibles… Et surtout, personne n’a tenu compte de mon témoignage.
— C’est normal que des enquêteurs, des ingénieurs, soient réticents à considérer des explications aussi singulières », interrompit Matthew. Son vocabulaire était meilleur que son fort accent anglais laissait présager. Cette intervention n’était pas prévue; Jasmine prit la balle au bond et ramena le fil au propos principal. « C’est ce qui vous a conduit à vous intéresser à d’autres phénomènes inexpliqués qui se sont produits dans La Cité et les environs.
— Oui, en effet. La plateforme à laquelle je contribue, Parnormal.biz, rassemble des gens comme moi, qui sont témoins de phénomènes inexpliqués, et qui veulent comprendre.
— Vous avez sélectionné des extraits vidéo qui ont beaucoup alimenté les discussions dans votre communauté… On en regarde un premier. »
L’extrait avait été filmé en hauteur, au troisième ou quatrième étage d’un immeuble. La caméra était tournée vers la ligne dessinée par les toits de La Cité. Sur fond de ciel bleu, on pouvait voir jaillir des couleurs chatoyantes qui s’élevaient à la manière de feux d’artifice. L’effet était saisissant; vu qu’ils avaient lieu en plein jour, elles donnaient l’impression que des fragments d’arc-en-ciel étaient projetés dans les airs. Évidemment, cela ne correspondait à aucun phénomène atmosphérique usuel. « Les médias en ont parlé le lendemain, reprit Fillion; il y a eu enquête. Le rapport parle vaguement de fuite de gaz. J’ai tenté de faire le suivi, mais je n’ai rien trouvé, nada, dossier clos. L’extrait suivant est plus récent. Cette semaine, quelqu’un a partagé un nouveau vidéo qui a fait beaucoup jaser… »
Le deuxième extrait avait été filmé avec un téléphone, format portrait; deux grosses bandes noires flanquaient chaque côté de l’image. Le caméraman amateur avait saisi d’une main tremblante une fusillade; deux individus planqués derrière une camionnette étaient menacés par un homme avec un pistolet-mitraillette. La qualité pitoyable rendait les détails difficiles à discerner, mais Édouard reconnut tout de suite Félicia et Karl Tobin. Coincé avec elle dans la souricière, à un instant d’être fusillé, il levait la main… Et le tireur disparaissait, engouffré dans les mêmes couleurs vues dans le vidéo précédent. Félicia lui avait raconté cette escarmouche, mais Édouard ne s’était pas attendu à la visionner un jour. Encore moins dans le cadre de son émission.
Avant que Benoît y aille de son commentaire, Jasmine reprit la parole. « M. Stenbeck, cette vidéo vous fait sourire?
— Oui, oui, c’est certain. Pour commencer, je trouve les effets spéciaux un peu grossiers, mais ce qui m’a amusé, c’est que, lorsqu’on médiatise des discours de témoins d’événements dits surnaturels, étrangement, on observe presque toujours une augmentation d’observations similaires. Qu’on pense au chupacabras au Mexique et dans les régions avoisinantes, à l’hystérie autour des abus sexuels satanistes dans les années 80 aux États-Unis, ou, mieux encore, la hausse des cas d’enlèvement par des extra-terrestres au plus fort de la popularité des X-Files… Il y a aussi une tendance à la théorie de conspiration, où les believers collent ensemble des informations prises à gauche et à droite pour supporter leur point de vue… »
Plutôt que redonner la parole à Fillion, rouge d’indignation, Jasmine se tourna vers le psychologue. « Docteur Lacombe, on parle souvent du besoin de croire, ou de la volonté de croire.
— En fait, on peut presque y voir une caractéristique fondamentale de l’être humain », offrit-il en se redressant sur son fauteuil. « Qui ne date pas d’hier, comme vous l’avez mentionné tout-à-l’heure… Dans la préhistoire, on priait les dieux pour qu’il pleuve; lorsque ça fonctionnait, on pouvait dire : les dieux sont avec nous! S’il ne pleuvait pas, on disait plutôt qu’on avait fait quelque chose de pas correct. Alors il fallait faire mieux. Plus de prières, un meilleur sacrifice. Jusqu’à ce que ça fonctionne. Le système s’entretient lui-même. À aucun moment donné, nous ancêtres se sont dit : et s’il était impossible pour nous d’influencer les phénomènes naturels par la foi?
— Sommes-nous toujours touchés par cette tendance?
— Ah, les exemples ne manquent pas… Les superstitions des sportifs – ou de leurs supporteurs – reprennent presque mot-à-mot le culte de la nature que je viens de décrire… Mais mon cas préféré, c’est la popularité des expressions comme y’a rien qui arrive pour rien, qui laisse entendre que l’univers fonctionne selon un certain ordre, une destinée impossible à connaître, mais positive au final.
— Je ne vous cacherai pas qu’il m’arrive de le dire, moi-même. Est-ce un problème?
— Pas en soi : lorsqu’on se retrouve confronté à ce qui est vaste, complexe, apparemment distant, on s’invente des connexions avec le présent, le connu, on projette des visages humains, des intentions… Dans certains cas, ça peut être aussi simple que de croire que Dieu nous aime. La foi donne la force morale de faire face à l’incontrôlable ou à l’inconnu. Ça peut devenir un problème lorsqu’on en vient  à projeter ses insécurités dans un système qui explique tout. C’est ce qui se trouve derrière l’idée récurrente que le monde entier est contrôlé par un petit groupe d’individus qui tirent les ficelles dans l’ombre – que ce soit les Illuminati, les Lizard people ou Pinck ChaCha, le principe est le même : on donne des explications simples à des situations excessivement complexes.
— Tout cela sans autre preuve concrète que le fait de croire que cette explication est la bonne », renchérit Matthew. Benoît avait les bras croisés, la mine renfrognée : il commençait à avoir l’impression d’être seul dans son camp.
« M. Stenbeck, reprit Jasmine, c’est un peu en réaction à cette idée que Randall James a mis sur pied son défi…
— Précisément. Une idée toute simple : tester scientifiquement les prétentions liées au surnaturel… »