dimanche 10 décembre 2017

Le Nœud Gordien, Épisode 500 : Le prochain chapitre

On aurait pu croire que La magie révélée allait annoncer le début d’une période de lumières pour l’humanité, la rencontre longtemps attendue entre la science et le surnaturel. Malheureusement, on observa, dans un premier temps du moins, l’effet contraire.
Sollicités de toute part, les Maîtres de l’Agora refusèrent d’abord de partager à tout vent leur savoir ancestral. Ils firent toutefois volte-face après avoir appris que le clan du Terminus, qui ne partageait pas leurs scrupules, enseignait à quiconque jurait d’obéir aux règles de leur communauté. L’application de ce critère était facilitée par le fait que les Quatre pouvaient vérifier à même l’esprit des candidats leur sincérité réelle…
Les Seize de l’Agora répliquèrent en publiant Magie 101, le tout premier traité de magie authentique, cosigné par Édouard Gauss et Alexandre Legrand. Même si l’accès à la magie s’avérait d’une facilité déconcertante – surtout en comparaison avec ce que les vétérans avaient toujours connus –, la discipline requise pour atteindre l’acuité découragea tout de même la majeure partie des autodidactes, et une proportion importante des novices.
Simultanément, on assista à la montée en flèche de l’obscurantisme et du charlatanisme. La révélation de la magie fit croire à certains, par amalgame, que tout le reste devait forcément être vrai aussi : les OVNIs, le Yéti et les Illuminatis, autant que le monstre du Loch Ness. On disait : si une conspiration de magiciens a pu exister pendant toutes ces années, qui sait ce qu’on nous cache encore? Les astrologues et les cartomanciens s’enrichirent comme jamais aux dépends des plus crédules.
Pire encore, de véritables initiés choisirent éventuellement d’appliquer leurs connaissances pour assouvir leurs bas instincts. Est-ce surprenant qu’on ait nommé les premières années post-révélation la décennie parano? Le risque de tomber sous le joug d’un magicien mal intentionné étant bien réel, en qui pouvait-t-on avoir confiance? La question était d’autant plus pressante que personne ne pouvait plus être entièrement certain de l’authenticité de ses propres pensées…
Le vent tourna après la commercialisation de l’invention la plus célèbre d’Alice Gauss : le kit de détection de la magie. Aussi facile d’usage qu’un papier tournesol, il pouvait détecter si quelqu’un avait été l’objet d’un procédé, allant jusqu’à révéler la signature du praticien responsable, aussi unique qu’une empreinte digitale. Commercialisé par le géant LCA – Legrand Chimie et Alchimie –, le kit contribua à dissiper la méfiance envers les magiciens.
La transition ne se fit pas sans heurts. C’est grâce à ce kit que l’influence envahissante des Cinq du Terminus fut mise au jour – le cinquième étant le fils d’Aizalyasni Tam, cet étrange enfant qui n’avait jamais développé de conscience propre, habité par celle qu’il partageait avec ses quatre parents… Leur communauté, qu’on qualifiait de culte depuis longtemps, s’était infiltrée partout dans la société, jusqu’aux échelons les plus élevés du pouvoir politique, du crime organisé, des médias… Forcés de répondre aux accusations fusant de toute part, les fidèles des Cinq furent l’objet d’une chasse aux sorcières – la première de l’histoire à reposer sur des assises objectives. Cette révélation ébranla profondément le tissu social et inspira une série d’ajustement aux codes civils et criminels. Une fois la poussière retombée, sécurisée par sa capacité à mieux baliser l’usage de la magie, l’humanité fut fin prête à explorer son potentiel.
Depuis toujours, la recherche théorique dans le domaine avait été limitée par le nombre d’initiés capables d’y contribuer. La communauté grandissante des praticiens acquit vite la masse critique pour établir la radiesthésie comme champ de recherche scientifique en bonne et due forme. Au carrefour de la physique, de la biologie et de la psychologie, il avait pour objet la capacité de l’esprit humain à agir sur le monde matériel, via l’usage de connexions symboliques. La nouvelle discipline fut consacrée lorsque Félicia Lytvyn reçut le prix Nobel de physique pour ses travaux démontrant expérimentalement l’existence de champs, analogues à ceux décrits par la thermodynamique quantique, réagissant à certaines formes d’activité mentale.
Malgré la controverse qu’ils suscitèrent – notamment en raison des allégations, jamais démontrées, que ses recherches avaient été financées par plus de cent millions de dollars issus de l’organisation criminelle de son père –, les travaux de Lytvyn s’avérèrent d’une importance capitale. Ils confirmaient, hors de tout doute, que la vie humaine était plus qu’un épiphénomène, une simple évolution aléatoire dans un cosmos indifférent. Qu’on l’appelle esprit, conscience ou âme, l’essence de l’humanité avait une existence réelle, au même titre que la matière ou l’énergie.
Les futurologues du début du XXIe siècle avaient annoncé l’avènement inévitable de la singularité, le point tournant qui changerait à jamais la nature même de la race humaine. On avait présumé qu’elle arriverait par l’entremise de l’intelligence artificielle et de la nanotechnologie… Personne n’avait pu prévoir que la magie allait en devenir partie prenante. En brouillant les frontières entre la vie et la mort, entre l’humain et l’Univers, entre soi et l’autre, elle propulsa l’espèce vers la prochaine étape de son évolution.
Un mystère fascinant de cette période-pivot ne fut toutefois jamais complètement résolu… Qu’est-ce qui avait conduit Romuald Harré, un fils de paysan guatémaltèque, à entreprendre, par des moyens discutables, le grand projet qui avait tout changé?
Le fait que les humains aient pu découvrir par eux-mêmes les symboles et les connexions permettant les procédés magiques, laissait croire que le chemin vers l’Œuvre suprême se trouvait depuis toujours caché dans la nature même du réel, attendant un initié assez génial – ou assez fou – pour le suivre jusqu'au bout.
C’était une hypothèse tenable; au fond, comme se plaisait à souligner l’une des pionnières qui avait pavé la voie à cette révolution : tout est tout.

FIN

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