dimanche 3 décembre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 499 : Dénouement

« Je ne suis toujours pas certain que ce soit une bonne idée », dit Édouard à Félicia pendant qu’elle verrouillait la porte de sa maison.
« Les funérailles, ce n’est pas seulement pour honorer la mémoire d’un disparu, rétorqua-t-elle. C’est surtout pour permettre aux survivants de se retrouver entre eux.
— Félicia… C’est ma faute. C’est moi qui ai pressé sur la gâchette. C’est ridicule!
— C’était un cas de légitime défense. Après tout, ils t’ont tué juste après. Littéralement tué! N’importe qui à ta place aurait fait pareil. »
Il espérait que la commission d’enquête mise sur pied par la mairesse, prévue pour la mi-septembre, reconnaisse elle aussi cette interprétation. Il se comptait chanceux d’avoir pour témoin Claude Sutton, dont la parole risquait de peser encore plus que la sienne. Il soupira et embrassa la joue de Félicia. « Tu as raison. Comme toujours. Allons-y… »
Le service avait lieu dans une maison funéraire cossue de l’Ouest. Par on ne sait quel moyen, les médias avaient eu vent que quelque chose s’y passait. Tout le monde connaissait maintenant l’existence des initiés; l’opinion publique jugeait qu’ils incarnaient une menace souterraine, bien pire que les changements climatiques ou l’immigration. Même les franges plus pondérées de la population exigeaient des réponses. Les Seize n’étaient pas naïfs : de la même manière que tirer sur un fil peut défaire un tricot, en répondant aux questions de la populace, d’autres questions seraient soulevées en cascade, jusqu’à mettre au jour les crimes que certains avaient commis, et toutes ces irrégularités dont aucun initié n’était innocent.
Tendu comme la corde d’un arc, Édouard traversa la haie des journalistes, Félicia à son bras. Beaucoup de visages connus, certains anciens collègues… La plupart des questions lui étaient destinées, à propos de la magie révélée, de l’irruption de Gordon, du fait de mieux en mieux établi que tous ceux qui lui avaient obéi avaient été consommateurs d’Orgasmik. Et ils n’avaient pas oublié que son frère Philippe était le créateur présumé de l’O, ce qui donnait au tout des airs de conspiration… Il fit la sourde oreille : la vraie source de sa nervosité se trouvait à l’intérieur.
Pendant qu’il préparait l’émission, il avait souvent craint les représailles de ceux qu’il devait trahir. La révélation de son lien surnaturel avec Ozzy avait toutefois pris des allures de peccadille, éclipsée par l’intervention spectaculaire de Gordon et l’Œuvre de Harré. Il fut soulagé, à son entrée, de lire dans le visage des autres qu’on l’accueillait encore comme un pair.
Félicia et Édouard saluèrent Arie Van Haecht, dont le fauteuil roulant avait été positionné non loin de l’entrée. Il avait repris du mieux depuis qu’on l’avait libéré de sa compulsion pour s’occuper de ses deux frères. Ceux-ci devenaient de plus en plus fonctionnels, mais leur mémoire demeurait désespérément embrouillée. « Nous allons bientôt retourner à Rotterdam et aménager dans la maison de notre père, annonça-t-il d’entrée de jeu. Avec un peu de chance, l’environnement familier va accélérer leur récupération. À propos, j’ai reçu des nouvelles d’Adam…
— Ah oui?, dit Félicia, plus par politesse que par intérêt réel.
— Il dit qu’il aura complété le Grand Œuvre d’ici Noël… Il est le premier surpris d’avoir autant avancé… 
— Tu lui transmettras nos félicitations », conclut Édouard.
Le couple rejoignit ensuite Olson, Stengers et Polkinghorne. Les trois hommes se trouvaient au milieu d’une conversation animée. Olson les accueillit avec une question : « Avez-vous vécu des manifestations synchrones depuis ce jour-là? »
Ce jour-là… Le jour où tout avait changé, ce moment-pivot marqueur d’un avant et d’un après incommensurables. Ce jour où Édouard avait péri, et était revenu à la vie; ce jour où Olson était sorti de sa catatonie, non seulement en bonne santé, mais libéré de cet engrenage cassé qui lui avait empoisonné l’existence.
« Non, pas de manifestation, dit Félicia. Et vous? 
— C’est ce dont nous discutions, répondit Polkinghorne. On dirait qu’elles ont cessé. Comme si le destin avait atteint son aboutissement. Comme si l’Univers nous avait guidés jusqu’à ce jour-là. Et maintenant que nous sommes arrivés à destination, il n’a plus besoin de nous envoyer de signaux. »
Stengers se lança dans une description des changements qu’il avait perçus dans sa pratique depuis ce jour-là. Il avait l’impression que le monde ne résistait presque plus aux effets de ses procédés, rendant caduques certaines complexités. « Je vous prédis que, d’ici quelques années, notre pratique se résumera à de simples trucs. Les rituels longs et laborieux seront bientôt une affaire du passé! »
Pénélope se joignit à leur petit groupe en roulant des yeux. « Je ne sais pas quelle mouche a piqué Avramopoulos », chuchota-t-elle en arrivant. Elle réussissait à rendre glamour sa robe noire, pourtant des plus modestes. « Avant, c’est à peine s’il reconnaissait mon existence; maintenant, il ne me lâche plus. » Elle lança un regard à la sauvette dans sa direction. Il avait acculé Mandeville dans un coin, et, à en juger par son expression, il s’était mis en mode charme. « Je crois que le départ de Derek l’a affecté plus qu’il ne veut l’admettre.
— Bien fait pour lui, dit Félicia. Je n’ai jamais compris ce que Derek lui trouvait en premier lieu. » Personne ne connaissait les détails de leur rupture. Les spéculations allaient de bon train; Avramopoulos, fidèle à son habitude, esquivait les questions et déniait l’existence du moindre problème. 
Édouard laissa les autres papoter pour s’approcher du cercueil où reposait Gordon, l’air paisible, les mains croisées sur le ventre, l’anneau de sa panoplie brillant à son doigt. Le thanatologue avait recomposé son visage troué par le feu de Saint-Elme.
Édouard avait côtoyé cet homme, mais l’avait-il vraiment connu? En raison de son apparition dans le cadre de La magie révélée, tout le monde présumait qu’il s’était retrouvé sous le joug de Harré. L’opinion unanime le dépeignait comme une victime, et non comme un collabo. Mais Édouard ne pouvait négliger à quel point son attitude avait changé, bien avant la petite Joute fatidique… Il ne connaîtrait sans doute jamais le fond de cette histoire.
Il se recueillit en silence. Légitime défense ou pas, Édouard se sentait profondément coupable de sa mort.

Le cercueil fut fermé et amené au cimetière adjacent. Latour s’était fait inhumer à Paris, comme il l’avait indiqué dans son testament; les frères Van Haecht parlaient quant à eux de faire construire un monument à leur père, à défaut de pouvoir lui offrir une sépulture. Gordon, dont on ne connaissait pas les dernières volontés, allait être mis en terre dans sa ville d’adoption, le dernier repos d’un homme sans racines.
La procession funèbre se fit sous un ciel gris qui promettait une averse. Le groupe avait décliné les services d’un aumônier pour cette partie du cérémonial; chacun se replia sur ses propres pensées pendant la mise en terre. Ozzy en profita pour venir se poser l’épaule d’Édouard sans crailler, contrairement à son habitude. Avait-il compris la solennité du moment?
Le silence introspectif fut brisé par Avramopoulos. Une fois le cercueil abaissé, il sortit une flasque de la poche de son veston. « Gordon aimait humer l’odeur du scotch, plus encore que le boire », dit-il en levant le contenant vers le ciel. « À ta santé, vieux frère. » Il la vida ensuite dans la fosse.
Au même moment, une goutte tomba sur la joue d’Édouard. Puis une autre, et une autre encore, jusqu’à ce que le doux bruissement de l’averse sur l’herbe se fasse entendre dans toutes les directions.
« Non, non, non, dit Félicia. Ça ne convient pas du tout. Gordon mérite mieux. » Devant le regard interloqué des autres, elle s’accroupit et étala un peu de la terre qui allait bientôt combler la fosse. Du bout du doigt, elle traça quatre symboles, puis elle pointa le dernier. « Visualisez celui-là », dit-elle. Elle retourna aux côtés d’Édouard et glissa une main un peu sablonneuse dans la sienne. Elle prit celle de Polkinghorne, à sa gauche, qui prit celle d’Avramopoulos, qui prit celle d’Arie… Édouard tendit à sienne à Olson, et ainsi de suite, jusqu’à ce que le cercle soit complété. Les yeux fermés, ils se concentrèrent sur le symbole tracé par Félicia…
…jusqu’à ce qu’ils ressentent sur leur peau la douce chaleur du soleil. Ils ouvrirent les yeux : un arc-en-ciel décorait la grisaille de l’horizon.

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