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dimanche 1 octobre 2017

Le Nœud Gordien, Épisode 490 : La magie révélée, 4e partie

Édouard se doutait que les Maîtres allaient vite réagir… Il ne s’était toutefois pas attendu à ce que ce soit avant même la fin de l’émission. « Je vais le prendre », dit-il à Maude.
Il décrocha le téléphone. Sa main tremblait légèrement. Le déclic du transfert d’appel se fit entendre.
« Intéressant, ton petit projet… » C’était bien la voix de Gordon. « À propos : j’ai ton oiseau… 
— Si jamais tu lui fais du mal… 
— Fais ce que je te dis, et il ne lui arrivera rien de fâcheux, répondit Gordon.
— Qu’est-ce que tu veux? 
— Tu veux révéler la magie? Je vais t’aider, parole d’honneur. Je veux accéder au plateau de tournage. Je veux m’adresser à la caméra. Surtout, n’alerte personne. Si je détecte la moindre faille dans ta coopération, je tords le cou de ton animal. Puis, ce sera le tour de tes petites filles. Compris? » La gorge serrée, le souffle court… Même s’il avait su quoi dire, Édouard n’aurait pas pu l’articuler. Gordon interpréta son silence comme une réponse positive. « Bien. J’arrive… »
Édouard raccrocha, abasourdi. Il a menacé mes filles. Cela ne ressemblait en rien au Gordon qu’il avait cru connaître – même tenant compte de la détérioration de leur relation. N’alerte personne : je le saurai. Il y avait de quoi être perplexe. Gordon disposait-il d’un informateur dans son entourage? Le cas échéant, pourquoi n’était-il pas intervenu avant?
« Édouard, deux minutes, dit Maude.
— Bonne nouvelle, répondit Édouard en feignant l’enthousiasme, Ozzy a été retrouvé… Le type est en route, peux-tu t’assurer qu’on le laisse passer?
— Oh! Super! Tu peux y aller, je m’occupe de tout! »
Il entra en scène la mort dans l’âme, les tripes nouées. Le tonnerre d’applaudissement qui l’accueillit parut irréel. Il força un sourire, fit la bise à Jasmine et prit place dans le panel, tiraillé entre l’impératif de suivre le script comme si de rien n’était, et la tentation de lancer l’alerte. Lorsque Jasmine posa sa première question, il détecta la présence d’Ozzy à l’entrée du complexe Les Muses… Et, il le savait maintenant, Gordon avec lui.
« Édouard?
— Pardon, j’ai été distrait un instant. C’est un moment chargé d’émotion, pour moi, de pouvoir enfin vous parler de mon expérience.
— Et nous, nous voulons tout savoir! » Des applaudissements et quelques cris d’encouragement s’élevèrent de la salle. « D’abord, comment as-tu rencontré ta corneille?
— Je l’ai recueillie alors qu’elle était encore toute petite. Je me promenais dans la forêt; elle avait une aile blessée. Je l’ai ramenée avec moi.
— À quel moment as-tu découvert votre lien particulier?
— Pour être honnête, j’ai l’impression que nous avions une connexion avant même que je la trouve. J’ai ressenti une sorte d’appel… C’est en le suivant que je me suis rendu jusqu’à elle.
— Oui, M. Stenbeck?, dit Jasmine après qu’il ait levé le doigt comme un écolier.
— Je veux rappeler, une fois de plus, que cet appel, ces intuitions, ce n’est pas ce qui a été testé par la Fondation.
— Ouais, coupa Fillion, agressif. T’es sceptique. On a compris. » La saillie fit rire une partie du public.
« C’est quand même ainsi que ça s’est passé », rétorqua Édouard.
Jasmine toucha son oreillette. « On m’annonce d’ailleurs l’arrivée de la star du jour. Mesdames et messieurs, une bonne main d’applaudissement pour Ozzy! »
Un technicien de plateau s’avança sur scène. Il tenait une grande cage à bout de bras, un micro sur trépied dans l’autre main. Ozzy crailla en battant des ailes dès qu’il aperçut Édouard.
Un plateau de télévision est toujours une machine réglée au quart de tour, particulièrement durant une émission en direct. L’apparition soudaine de Gordon, débraillé, le visage troué, marchant à la suite du technicien vers le centre du plateau, créa un effet de surprise totale. « Micro », dit le nouveau venu en pointant le centre de la scène. Le technicien y déposa la cage et le trépied, activa le micro et laissa la place à Gordon.
Jasmine, incertaine quant à comment réagir, chercha le regard de Nico, puis d’Édouard, qui se demandait lui-même quoi faire. Une évidence prit le dessus : si Gordon était arrêté, il ne serait plus un danger pour quiconque. Il s’exclama : « Cet homme est recherché par la police de La Cité! Il a menacé de tuer ma famille pour accéder au plateau! »
Trois gardes de sécurité convergeaient déjà vers la scène pour intervenir, mais Gordon leur fit signe de s’arrêter. « Stop. Laissez-moi vous expliquer. Sans interruption. » Deux des trois s’arrêtèrent net; le troisième, interloqué, voulut continuer, mais il fut retenu par les autres. S’agissait-il d’hommes à la solde de Gordon?
« Vous voulez des preuves incontestables de l’existence de la magie, n’est-ce pas? Je vais vous en offrir une, bien meilleure que cette vulgaire corneille. Écoutez-moi bien… »

dimanche 24 septembre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 489 : La magie révélée, 3e partie

« Cela signifie d’abord de s’entendre sur une méthode capable de tester l’affirmation du candidat, continua Matthew. Déjà, cela pose parfois problème, vu que certaines sont impossibles à démontrer de façon claire.
— Par exemple?
— Oh, un candidat qui prétendrait pouvoir porter chance aux gens qu’il touche, ou les protéger du cancer. Il n’y a pas de façon claire de mesurer la validité de ses affirmations.
— Avez-vous des exemples de protocoles valides?
— Oui, bien entendu. Dans une série de tests très médiatisés, nous avons évalué la capacité de sourciers à trouver de l’eau grâce à leur bâton. Après avoir défini le degré de précisions attendu…
— C’est-à-dire?, interrompit Jasmine.
— La distance maximale entre le point désigné par le sourcier et la présence réelle d’eau. Évidemment, à cinq kilomètres près, ça ne prouverait rien! Mais avec une marge d’erreur de deux mètres, et un taux de succès de neuf sur dix, il s’agirait, à nos yeux, d’une démonstration significative. Mais ce n’est pas tout : nous devons éliminer toutes les sources d’interférence… Incluant nos propres attentes, conscientes ou inconscientes.
— Vos attentes?
— C’est bien connu que les attentes d’un chercheur peuvent influencer les résultats d’une expérimentation.
— Même celles d’un sceptique? »
Matthiew s’esclaffa. « Vous savez, un bon sceptique doute de tout… Même de lui-même! C’est pour cela que nous favorisons des protocoles double-blind…
— Double aveugle?
— Oui. Pour reprendre l’exemple des sourciers, les candidats ignorent où se trouve l’eau, mais les superviseurs du test aussi. On peut donc être certains que leur attitude ne change pas lorsque le candidat s’approche d’un point d’eau – ce qui pourrait lui donner un indice subtil, mais réel.
— Et depuis la mise sur pied du défi à un million, combien de candidatures avez-vous reçues?
— Des milliers. Beaucoup se retirent au moment de définir les détails du protocole. Au final, ce n’est qu’une minorité qui se rend jusqu’au véritable test.
— Et combien l’ont réussi à ce jour?
— Avant cette année… Aucun.
— Ce qui nous amène au communiqué de la Fondation, émis plus tôt cette semaine, affirmant que le défi avait été relevé.
— C’est juste. 
— Nous serions donc confrontés à la première confirmation expérimentale de l’existence du surnaturel?
— La première que je juge crédible, oui. D’ailleurs, à ce sujet, j’ai le devoir de souligner que le titre de cette émission est quelque peu trompeur. Assimiler cette confirmation à de la magie, c’est une grave erreur logique qui fait bondir le sceptique en moi… Je ne voudrais surtout pas que les fans du site de M. Fillion y voient nécessairement la preuve d’autre chose…
— Merci, M. Stenbeck. Nous voici donc arrivés au cœur de cette émission spéciale. Sur quoi portait le test en question? Comment a-t-il été relevé? Nous en discutons après la pause. »

Édouard avait à peine cligné des yeux durant le premier segment. Jean Vallée retira son casque d’écoute en soupirant. « So far so good. As-tu des nouvelles de ta corneille? »
Il sentait qu’Ozzy s’était quelque peu rapprochée du complexe Les Muses depuis le début de l’émission, mais quelque chose clochait… Elle aurait dû accourir en ligne droite, littéralement à vol d’oiseau, laissant Gordon derrière lui… Pourquoi, alors, progressait-elle si lentement? « Elle s’en vient, je le sens.
— J’espère! Tu te rends compte que, si elle n’est pas là après le documentaire, ça va miner notre crédibilité?
— On va quand même pouvoir continuer les tests et les démonstrations plus tard…
— Si ton but est de convaincre le public, tu te tires dans le pied. On a un oiseau magique, j’vous jure! Mais on ne peut pas vous le montrer… Parce que. C’est louche!
— Je t’assure que je comprends tout ça. Ozzy est en route. Il va être là à temps. » Il aurait aimé y croire aussi fermement qu’il l’affirmait. Il aurait dû le rappeler bien avant… Mais il avait trop craint l’ingérence de Gordon pour le laisser sans surveillance.
La pause s’achevait déjà; Jean grogna et retourna à son poste. Jasmine enchaîna une nouvelle ronde de discussions qui pavait la voie à la diffusion du documentaire tourné pendant qu’Édouard relevait le défi à un million. Elle invita ensuite les téléspectateurs à partager leurs impressions et leurs réflexions en composant le numéro à l’écran.
Édouard exhala, plus tendu que jamais. Le chat s’apprêtait à sortir du sac. L’émotion ressemblait à ce qu’il avait ressenti juste avant la diffusion du reportage qui allait conduire à la déchéance du maire Lacenaire. Cette fois, l’enjeu dépassait de loin la politique municipale : il incarnerait désormais, aux yeux du monde, la confirmation de l’existence du surnaturel.
L’équipe de tournage avait travaillé de façon exemplaire. Édouard demeurait impressionné par ce genre tout particulier de magie dont les artisans de la télévision se montraient capables… Cette capacité à transformer des événements en histoire, des gens en personnages, la vie en récit. Le travail de Stéphane fut une agréable surprise; ses manières d’énergumène cachaient une vision artistique et une maîtrise de la caméra qu’Édouard n’avait guère soupçonnées.
Édouard vit pour la première fois les détails du test qu’il avait subi. Vêtu seulement de boxers fournis par la Fondation, les yeux bandés, dans un caisson insonorisé, chaque fois qu’il entendait un signal sonore, il devait pointer dans la direction d’Ozzy. Des petites caméras installées par l’équipe de Randall James avaient saisi les images dans le caisson. En post-production, CitéMédia avait ajouté une carte de la ville montrant la position précise d’Ozzy, toujours précisément sur la ligne indiquée par Édouard. Il n’avait pas vu l’incrédulité croissante de Bernard Simmons à mesure que ses succès s’accumulaient; personne ne lui avait dit que le test où il avait (correctement) identifié qu’Ozzy se trouvait au-dessus du caisson avait été improvisé par Simmons après la fin du protocole formel.
Maude avait eu raison de vanter son interview avec Randall James. Malgré son âge avancé, il demeurait charismatique, à l’aise devant la caméra, généreux de ses commentaires. L’intervieweuse avait choisi de mettre l’accent sur le caractère inattendu de la démonstration d’Édouard. James se montrait bon joueur; il présentait les sceptiques comme des gens qui, au final, ne demandaient qu’à croire, mais incapables de se contenter de raisons boiteuses. Après avoir admis qu’il ne s’attendait pas à ce qu’on relève le défi de son vivant, il concluait avec une formule-choc. If we consider ‘natural’ that which can be explained, then the ‘supernatural’  can only be a temporary state. Autrement dit : la découverte d’un phénomène inexpliqué représentait, au final, une invitation à l’étudier jusqu’à ce qu’on l’explique… Et, conséquemment, qu’on lui trouve une place auprès des autres phénomènes naturels.
Ce serait bientôt au tour d’Édouard d’entrer en scène… Il allait interagir quelque temps avec le panel avant de répondre aux interventions du public. Il s’attendait à ce qu’on débatte de la véracité de ses affirmations – peu importe que des sceptiques aient officiellement été confondus…
Alors qu’il se levait pour préparer son entrée en scène, Maude se retourna vers lui avec une expression équivoque.
« Qu’est-ce qui arrive?, demanda Édouard, craignant le pire.
— Katie vient de m’appeler…
— C’est qui, Katie?
— L’opératrice de la console pour le vox pop. Elle a sur la ligne un type qui veut te parler immédiatement. Qui dit que c’est une question de vie ou de mort. Un certain Gordon… Édouard? Est-ce que ça va? »

jeudi 14 septembre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 488 : La magie révélée, 2e partie

Édouard avait voulu qu’on parle de son émission spéciale; il l’avait rendue victime de son succès. Les spectateurs à la recherche d’une place en salle furent refoulés par centaines. La directrice du complexe Les Muses proposa toutefois, pour pallier, de mettre à la disposition de CitéMédia les projecteurs déjà installés tout autour du complexe pour relayer l’émission à ceux qui étaient restés dehors.
Édouard assistait aux derniers instants du branle-bas de combat à partir de la régie. Afin de maintenir le contenu de l’émission aussi confidentiel que possible, toutes les tâches-clé avaient été prises en charge par ses alliés. Jean Vallée assurait la réalisation; vétéran d’une vingtaine d’années à couvrir l’actualité politique, il était rompu aux codes et aux exigences du direct. Maude Dansokho était installée juste à côté de lui, à la coordination. Nico Ioannis n’était pas avec eux; il se trouvait de l’autre côté, en tant que régisseur de plateau. « Trente secondes! »
Le brouhaha dans la salle se tut et le rideau se leva sur Jasmine Beausoleil. « Surnaturel, occulte, magie. Depuis toujours, l’être humain s’interroge sur l’existence de forces mystérieuses, cachées au commun des mortels, réservées à de rares initiés, mages ou grands prêtres. La progression des sciences et des technologies a permis d’atteindre une compréhension de l’univers que nos ancêtres n’auraient même pas été capables d’imaginer… Pourtant, elle n’a pas empêché les gens de croire en la magie. Ce soir, nous explorons l’idée de la rencontre de ces deux mondes : la démonstration scientifique de l’existence du surnaturel. Pour en parler, nous avons avec nous le professeur Matthew Stenbeck, vice-président de la Fondation James Randall et sceptique professionnel; Benoît Fillion, blogueur pour le site Paranormal.biz; et le docteur Luc Lacombe, psychologue chercheur et clinicien, spécialiste des dimensions sociales et culturelles de la santé mentale. » Les projecteurs s’étaient allumés pour révéler les invités un à un, une façon de faire qu’Édouard associait à une autre époque, mais dont l’exécution, dans ce cas, ne manquait pas de prestance. Il fut quelque peu surpris de voir le thérapeute qu’il avait consulté presque deux ans auparavant dans le panel… Mais compte tenu de sa spécialité, il pouvait comprendre pourquoi Maude l’avait recruté.
« Monsieur Fillion, dit Jasmine, à la question est-ce que le surnaturel existe, votre réponse est claire. Sur votre blog, vous dites que votre vie a changé après y avoir été exposé.
— En effet. Ma femme Isabelle et moi, nous sommes venus en vacances dans La Cité pour fêter nos dix ans de mariage. On voulait juste s’amuser, mais finalement, ç’a été la pire nuit de notre vie. Voyez-vous, j’ai eu la bonne idée de réserver une chambre en haut du Hilltown… Le jour de la catastrophe. J’ai survécu de justesse. Pas Isabelle. » Les caméras montrèrent des images de l’auditoire, consterné. L’histoire que le blogueur raconta ensuite sonnait comme des élucubrations de conspirationnistes : du feu bleu et visqueux rongeant le béton, une fille sortie de nulle part pour le sauver d’une mort certaine… Mais il disait vrai : sa description collait parfaitement au feu de Saint-Elme qui avait détruit les pieds d’Arie Van Haecht et ravagé le visage de Gordon le jour du grand rituel. Quant à la fille mystérieuse, pouvait-il s’agir de…
« Évidemment, après les événements, j’ai voulu comprendre ce qui s’était produit. Mais j’ai découvert que rien des trucs bizarres que j’ai vus ne se sont retrouvés dans les rapports… On parle de causes inconnues, on avance des hypothèses que même les spécialistes ne trouvent pas plausibles… Et surtout, personne n’a tenu compte de mon témoignage.
— C’est normal que des enquêteurs, des ingénieurs, soient réticents à considérer des explications aussi singulières », interrompit Matthew. Son vocabulaire était meilleur que son fort accent anglais laissait présager. Cette intervention n’était pas prévue; Jasmine prit la balle au bond et ramena le fil au propos principal. « C’est ce qui vous a conduit à vous intéresser à d’autres phénomènes inexpliqués qui se sont produits dans La Cité et les environs.
— Oui, en effet. La plateforme à laquelle je contribue, Parnormal.biz, rassemble des gens comme moi, qui sont témoins de phénomènes inexpliqués, et qui veulent comprendre.
— Vous avez sélectionné des extraits vidéo qui ont beaucoup alimenté les discussions dans votre communauté… On en regarde un premier. »
L’extrait avait été filmé en hauteur, au troisième ou quatrième étage d’un immeuble. La caméra était tournée vers la ligne dessinée par les toits de La Cité. Sur fond de ciel bleu, on pouvait voir jaillir des couleurs chatoyantes qui s’élevaient à la manière de feux d’artifice. L’effet était saisissant; vu qu’ils avaient lieu en plein jour, elles donnaient l’impression que des fragments d’arc-en-ciel étaient projetés dans les airs. Évidemment, cela ne correspondait à aucun phénomène atmosphérique usuel. « Les médias en ont parlé le lendemain, reprit Fillion; il y a eu enquête. Le rapport parle vaguement de fuite de gaz. J’ai tenté de faire le suivi, mais je n’ai rien trouvé, nada, dossier clos. L’extrait suivant est plus récent. Cette semaine, quelqu’un a partagé un nouveau vidéo qui a fait beaucoup jaser… »
Le deuxième extrait avait été filmé avec un téléphone, format portrait; deux grosses bandes noires flanquaient chaque côté de l’image. Le caméraman amateur avait saisi d’une main tremblante une fusillade; deux individus planqués derrière une camionnette étaient menacés par un homme avec un pistolet-mitraillette. La qualité pitoyable rendait les détails difficiles à discerner, mais Édouard reconnut tout de suite Félicia et Karl Tobin. Coincé avec elle dans la souricière, à un instant d’être fusillé, il levait la main… Et le tireur disparaissait, engouffré dans les mêmes couleurs vues dans le vidéo précédent. Félicia lui avait raconté cette escarmouche, mais Édouard ne s’était pas attendu à la visionner un jour. Encore moins dans le cadre de son émission.
Avant que Benoît y aille de son commentaire, Jasmine reprit la parole. « M. Stenbeck, cette vidéo vous fait sourire?
— Oui, oui, c’est certain. Pour commencer, je trouve les effets spéciaux un peu grossiers, mais ce qui m’a amusé, c’est que, lorsqu’on médiatise des discours de témoins d’événements dits surnaturels, étrangement, on observe presque toujours une augmentation d’observations similaires. Qu’on pense au chupacabras au Mexique et dans les régions avoisinantes, à l’hystérie autour des abus sexuels satanistes dans les années 80 aux États-Unis, ou, mieux encore, la hausse des cas d’enlèvement par des extra-terrestres au plus fort de la popularité des X-Files… Il y a aussi une tendance à la théorie de conspiration, où les believers collent ensemble des informations prises à gauche et à droite pour supporter leur point de vue… »
Plutôt que redonner la parole à Fillion, rouge d’indignation, Jasmine se tourna vers le psychologue. « Docteur Lacombe, on parle souvent du besoin de croire, ou de la volonté de croire.
— En fait, on peut presque y voir une caractéristique fondamentale de l’être humain », offrit-il en se redressant sur son fauteuil. « Qui ne date pas d’hier, comme vous l’avez mentionné tout-à-l’heure… Dans la préhistoire, on priait les dieux pour qu’il pleuve; lorsque ça fonctionnait, on pouvait dire : les dieux sont avec nous! S’il ne pleuvait pas, on disait plutôt qu’on avait fait quelque chose de pas correct. Alors il fallait faire mieux. Plus de prières, un meilleur sacrifice. Jusqu’à ce que ça fonctionne. Le système s’entretient lui-même. À aucun moment donné, nous ancêtres se sont dit : et s’il était impossible pour nous d’influencer les phénomènes naturels par la foi?
— Sommes-nous toujours touchés par cette tendance?
— Ah, les exemples ne manquent pas… Les superstitions des sportifs – ou de leurs supporteurs – reprennent presque mot-à-mot le culte de la nature que je viens de décrire… Mais mon cas préféré, c’est la popularité des expressions comme y’a rien qui arrive pour rien, qui laisse entendre que l’univers fonctionne selon un certain ordre, une destinée impossible à connaître, mais positive au final.
— Je ne vous cacherai pas qu’il m’arrive de le dire, moi-même. Est-ce un problème?
— Pas en soi : lorsqu’on se retrouve confronté à ce qui est vaste, complexe, apparemment distant, on s’invente des connexions avec le présent, le connu, on projette des visages humains, des intentions… Dans certains cas, ça peut être aussi simple que de croire que Dieu nous aime. La foi donne la force morale de faire face à l’incontrôlable ou à l’inconnu. Ça peut devenir un problème lorsqu’on en vient  à projeter ses insécurités dans un système qui explique tout. C’est ce qui se trouve derrière l’idée récurrente que le monde entier est contrôlé par un petit groupe d’individus qui tirent les ficelles dans l’ombre – que ce soit les Illuminati, les Lizard people ou Pinck ChaCha, le principe est le même : on donne des explications simples à des situations excessivement complexes.
— Tout cela sans autre preuve concrète que le fait de croire que cette explication est la bonne », renchérit Matthew. Benoît avait les bras croisés, la mine renfrognée : il commençait à avoir l’impression d’être seul dans son camp.
« M. Stenbeck, reprit Jasmine, c’est un peu en réaction à cette idée que Randall James a mis sur pied son défi…
— Précisément. Une idée toute simple : tester scientifiquement les prétentions liées au surnaturel… »

dimanche 13 décembre 2015

Le Nœud Gordien, épisode 400 : L’inimitable

Randall James pouvait se targuer d’avoir vécu une carrière exceptionnelle.
Dès son plus jeune âge, il s’était voué corps et âme à sa passion, la prestidigitation. Adolescent, il donnait déjà des spectacles de calibre professionnel. Ses tours d’évasion et de passe-passe étaient certes appréciés du public, mais c’était sans conteste ses numéros de mentalisme à couper le souffle qui lui avaient valu son nom de scène : Randall l’inimitable.
L’idée qu’un homme puisse lire le passé, le futur ou les pensées des spectateurs frappait l’imagination plus que tout le reste de ses prouesses. Les hommes et les femmes qui venaient le voir n’auraient jamais remis en question le fait que tous ses autres tours s’appuyaient sur des trucs et des illusions; pourtant, leur esprit critique était plus enclin à se mettait en veilleuse lorsqu’il jouait au devin ou au télépathe.
Il aurait pu demeurer Randall l’inimitable jusqu’à la fin de sa carrière, mais celle-ci prit un virage inattendu suite à son conflit public avec Yoha Geiger.
Geiger était un magicien talentueux que Randall aurait sans doute admiré s’il n’avait pas soutenu détenir de réels pouvoirs surnaturels. Il prétendait parler avec des anges ou être capable d’imprimer sur pellicule photo des images de l’au-delà, en plus de tordre de menus objets en les effleurant à peine, ce qu’il disait être l’effet de son magnétisme personnel. Sur scène, Randall aurait applaudi comme le reste de l’assistance, mais ses prétentions faisaient que Geiger était considéré comme un gourou par un nombre grandissant de fans qui voyaient en lui une preuve définitive de l’existence du surnaturel.
Agacé par ce qu’il percevait comme une dérive dangereuse, Randall décida de le piéger. Avec la complicité de l’équipe de production d’une émission télévisée, il confronta Geiger à chaud, devant les caméras, en le forçant à utiliser des objets neufs plutôt que son propre matériel pour exercer son soi-disant magnétisme. Geiger s’était défilé, prétextant de mauvaises vibrations dans l’atmosphère. Randall avait produit les mêmes effets qui avaient fait la notoriété de Geiger, en utilisant ses propres trucs, démontrant du coup qu’ils pouvaient être expliqués sans intervention paranormale. Malgré sa perte de face publique, le charlatan ne s’était pas récusé. Au contraire, il avait attaqué Randall en cour pour atteinte à la réputation.
Leur conflit par médias interposé contribua à donner à Randall la réputation d’être la voix du scepticisme et de la raison face à l’inexpliqué et au surnaturel… Et aux prétentions des charlatans.
Sa démarche tournait autour de principes tout simples : dans un premier temps, il tentait, avec son œil de prestidigitateur chevronné, de trouver le truc; dans un deuxième temps, il mettait sur pied un protocole expérimental capable de mesurer objectivement la performance du candidat, en empêchant toute manipulation ou ingérence de sa part. L’idée était que, si le candidat obtenait les résultats attendus, ceux-ci offriraient une preuve mesurable de l’existence du surnaturel.
Des dizaines de candidats s’étaient avancés au fil des années, des psychiques, des télévangélistes, des astrologues, des voyants, des guérisseurs. Aucun n’avait obtenu de résultat significatif.
La plupart se dérobaient au moment de négocier le protocole qui devait être appliqué tout au long de la démarche. Certains s’indignaient qu’on les contraigne de telle ou telle manière, mais Randall savait flairer les pistes de tricheries que les candidats étaient susceptibles d’utiliser. D’autres s’engageaient dans le processus de bonne foi; ceux-là semblaient toujours surpris d’échouer les mises à l’épreuve, même lorsqu’on leur donnait une seconde chance.
À sa retraite, Randall avait créé une fondation à son nom, dont l’objectif premier était de promouvoir la rationalité scientifique et le scepticisme. Il lui avait remis un million de dollars, un magot qui pouvait être empoché par quiconque passait son test et démontrait de façon non équivoque l’existence du surnaturel. Les sceptiques de l’époque avaient salué son geste audacieux. Si tu dis la vérité, pouvait-on dire à quiconque s’affichait comme possesseurs de facultés surnaturelles, démontre-le au monde entier une fois pour toute. Et deviens riche en même temps! Dans la même logique, l’idée qu’un tel défi ait existé pendant toutes ces années sans que personne ne l’ait relevé, malgré la récompense alléchante, portait à croire que le paranormal relevait de l’imposture ou de la superstition.
Maintenant dirigée par une équipe de sceptiques chevronnés, la Fondation Randall James fonctionnait à peu près sans lui. Il continuait à s’informer des affaires courantes, il assistait aux réunions les plus importantes, on le consultait parfois, mais c’était à peu près tout. C’était bien ainsi : il avait confiance dans le fait que l’organisme continuerait son œuvre longtemps après sa mort.
Fier de l’héritage qu’il avait préparé toute sa vie durant, il pouvait maintenant se permettre de couler des jours heureux dans sa grande maison de campagne. À quatre-vingt-sept ans, l’âge lui avait enlevé une part de sa mobilité, mais il lui avait laissé ce qu’il avait de plus cher : son regard affûté, son esprit vif, son sens de l’humour.
Il aimait commencer sa journée sur la véranda, en regardant les oiseaux piailler autour des mangeoires qu’il leur avait fait installer dans sa cour arrière.
Un matin, Matthew vint le rejoindre, une tasse de café dans chaque main, le courrier du jour sous le bras. Il déposa le tout sur ta table, embrassa le front de Randall, et s’assit à ses côté.
 « Je viens de parler à Judy », dit-il.
« Tout va bien du côté de la Fondation?
— Bien entendu. En fait, elle a reçu une candidature qui se démarque.
— Ah! La première depuis quoi, un an?
— Un peu plus. Quinze mois : le guérisseur aux cristaux.
— Oui, je me souviens. Et celui-là? Fraud or fool? » L’expérience lui avait appris que ces deux options couvraient la quasi-totalité des applications : soit la personne était de nature frauduleuse – fraud –, prête à tout pour empocher le million; soit elle se trouvait quelque part entre le délire et l’idiotie – fool –, convaincue de la réalité de ses capacités, souvent justifiées jusque-là par la crédulité de son entourage et une bonne dose d’effet placebo.
« Dur à dire, dans ce cas-là », dit Matthew en portant la tasse à ses lèvres.
— Qu’est-ce qu’il prévoit démontrer?
— Perception extra-sensorielle. Il se dit capable de détecter précisément la position d’un animal dans l’espace.
— N’importe quel animal?
— Non, un seul. Sa corneille apprivoisée. »
Randall haussa les épaules. « Je ne vois pas ce que dossier-là a de spécial…
— C’est au niveau du protocole suggéré…
— Ah oui?
— Tiens-toi bien : il a dit qu’il se soumettrait à toutes nos contraintes.
— Toutes?
— Oui. Et il vise un taux de réussite de 100%. Il nous demande d’être aussi stricts que possible, et qu’il n’a pas besoin de connaître le protocole à l’avance »
Fool, donc. « Ça, c’est une première! Ce garçon a de l’ambition! » Matthew ricana. « Comment explique-t-il ses capacités?
— En fait, c’est cet aspect qui est le plus intéressant. C’est un ancien journaliste d’enquête de La Cité. Il dit avoir infiltré une sorte de société hermétique. Si j’ai bien compris, il est en train de préparer un documentaire là-dessus.
— Ce serait de la bonne pub pour nous. Mais est-ce que l’émission va être diffusée quand même s’il échoue?
— Je ne sais pas. Je peux demander à Judy de s’informer. Oh, j’oubliais : il n’a qu’une seule condition : s’il réussit à relever le défi, il veut pouvoir décider quand et comment nous allons annoncer son succès. Je devine qu’il veut en faire un élément de son documentaire.
— Tu as sans doute raison.
— Alors, est-ce qu’on le prend? »
Sa condition n’en était pas vraiment une, vu qu’il allait nécessairement échouer. « Qu’est-ce que Judy en pense?
—Pour elle, c’est feu vert.
— Je pense comme elle. Au fait, comment il s’appelle, ton journaliste? »