jeudi 14 septembre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 488 : La magie révélée, 2e partie

Édouard avait voulu qu’on parle de son émission spéciale; il l’avait rendue victime de son succès. Les spectateurs à la recherche d’une place en salle furent refoulés par centaines. La directrice du complexe Les Muses proposa toutefois, pour pallier, de mettre à la disposition de CitéMédia les projecteurs déjà installés tout autour du complexe pour relayer l’émission à ceux qui étaient restés dehors.
Édouard assistait aux derniers instants du branle-bas de combat à partir de la régie. Afin de maintenir le contenu de l’émission aussi confidentiel que possible, toutes les tâches-clé avaient été prises en charge par ses alliés. Jean Vallée assurait la réalisation; vétéran d’une vingtaine d’années à couvrir l’actualité politique, il était rompu aux codes et aux exigences du direct. Maude Dansokho était installée juste à côté de lui, à la coordination. Nico Ioannis n’était pas avec eux; il se trouvait de l’autre côté, en tant que régisseur de plateau. « Trente secondes! »
Le brouhaha dans la salle se tut et le rideau se leva sur Jasmine Beausoleil. « Surnaturel, occulte, magie. Depuis toujours, l’être humain s’interroge sur l’existence de forces mystérieuses, cachées au commun des mortels, réservées à de rares initiés, mages ou grands prêtres. La progression des sciences et des technologies a permis d’atteindre une compréhension de l’univers que nos ancêtres n’auraient même pas été capables d’imaginer… Pourtant, elle n’a pas empêché les gens de croire en la magie. Ce soir, nous explorons l’idée de la rencontre de ces deux mondes : la démonstration scientifique de l’existence du surnaturel. Pour en parler, nous avons avec nous le professeur Matthew Stenbeck, vice-président de la Fondation James Randall et sceptique professionnel; Benoît Fillion, blogueur pour le site Paranormal.biz; et le docteur Luc Lacombe, psychologue chercheur et clinicien, spécialiste des dimensions sociales et culturelles de la santé mentale. » Les projecteurs s’étaient allumés pour révéler les invités un à un, une façon de faire qu’Édouard associait à une autre époque, mais dont l’exécution, dans ce cas, ne manquait pas de prestance. Il fut quelque peu surpris de voir le thérapeute qu’il avait consulté presque deux ans auparavant dans le panel… Mais compte tenu de sa spécialité, il pouvait comprendre pourquoi Maude l’avait recruté.
« Monsieur Fillion, dit Jasmine, à la question est-ce que le surnaturel existe, votre réponse est claire. Sur votre blog, vous dites que votre vie a changé après y avoir été exposé.
— En effet. Ma femme Isabelle et moi, nous sommes venus en vacances dans La Cité pour fêter nos dix ans de mariage. On voulait juste s’amuser, mais finalement, ç’a été la pire nuit de notre vie. Voyez-vous, j’ai eu la bonne idée de réserver une chambre en haut du Hilltown… Le jour de la catastrophe. J’ai survécu de justesse. Pas Isabelle. » Les caméras montrèrent des images de l’auditoire, consterné. L’histoire que le blogueur raconta ensuite sonnait comme des élucubrations de conspirationnistes : du feu bleu et visqueux rongeant le béton, une fille sortie de nulle part pour le sauver d’une mort certaine… Mais il disait vrai : sa description collait parfaitement au feu de Saint-Elme qui avait détruit les pieds d’Arie Van Haecht et ravagé le visage de Gordon le jour du grand rituel. Quant à la fille mystérieuse, pouvait-il s’agir de…
« Évidemment, après les événements, j’ai voulu comprendre ce qui s’était produit. Mais j’ai découvert que rien des trucs bizarres que j’ai vus ne se sont retrouvés dans les rapports… On parle de causes inconnues, on avance des hypothèses que même les spécialistes ne trouvent pas plausibles… Et surtout, personne n’a tenu compte de mon témoignage.
— C’est normal que des enquêteurs, des ingénieurs, soient réticents à considérer des explications aussi singulières », interrompit Matthew. Son vocabulaire était meilleur que son fort accent anglais laissait présager. Cette intervention n’était pas prévue; Jasmine prit la balle au bond et ramena le fil au propos principal. « C’est ce qui vous a conduit à vous intéresser à d’autres phénomènes inexpliqués qui se sont produits dans La Cité et les environs.
— Oui, en effet. La plateforme à laquelle je contribue, Parnormal.biz, rassemble des gens comme moi, qui sont témoins de phénomènes inexpliqués, et qui veulent comprendre.
— Vous avez sélectionné des extraits vidéo qui ont beaucoup alimenté les discussions dans votre communauté… On en regarde un premier. »
L’extrait avait été filmé en hauteur, au troisième ou quatrième étage d’un immeuble. La caméra était tournée vers la ligne dessinée par les toits de La Cité. Sur fond de ciel bleu, on pouvait voir jaillir des couleurs chatoyantes qui s’élevaient à la manière de feux d’artifice. L’effet était saisissant; vu qu’ils avaient lieu en plein jour, elles donnaient l’impression que des fragments d’arc-en-ciel étaient projetés dans les airs. Évidemment, cela ne correspondait à aucun phénomène atmosphérique usuel. « Les médias en ont parlé le lendemain, reprit Fillion; il y a eu enquête. Le rapport parle vaguement de fuite de gaz. J’ai tenté de faire le suivi, mais je n’ai rien trouvé, nada, dossier clos. L’extrait suivant est plus récent. Cette semaine, quelqu’un a partagé un nouveau vidéo qui a fait beaucoup jaser… »
Le deuxième extrait avait été filmé avec un téléphone, format portrait; deux grosses bandes noires flanquaient chaque côté de l’image. Le caméraman amateur avait saisi d’une main tremblante une fusillade; deux individus planqués derrière une camionnette étaient menacés par un homme avec un pistolet-mitraillette. La qualité pitoyable rendait les détails difficiles à discerner, mais Édouard reconnut tout de suite Félicia et Karl Tobin. Coincé avec elle dans la souricière, à un instant d’être fusillé, il levait la main… Et le tireur disparaissait, engouffré dans les mêmes couleurs vues dans le vidéo précédent. Félicia lui avait raconté cette escarmouche, mais Édouard ne s’était pas attendu à la visionner un jour. Encore moins dans le cadre de son émission.
Avant que Benoît y aille de son commentaire, Jasmine reprit la parole. « M. Stenbeck, cette vidéo vous fait sourire?
— Oui, oui, c’est certain. Pour commencer, je trouve les effets spéciaux un peu grossiers, mais ce qui m’a amusé, c’est que, lorsqu’on médiatise des discours de témoins d’événements dits surnaturels, étrangement, on observe presque toujours une augmentation d’observations similaires. Qu’on pense au chupacabras au Mexique et dans les régions avoisinantes, à l’hystérie autour des abus sexuels satanistes dans les années 80 aux États-Unis, ou, mieux encore, la hausse des cas d’enlèvement par des extra-terrestres au plus fort de la popularité des X-Files… Il y a aussi une tendance à la théorie de conspiration, où les believers collent ensemble des informations prises à gauche et à droite pour supporter leur point de vue… »
Plutôt que redonner la parole à Fillion, rouge d’indignation, Jasmine se tourna vers le psychologue. « Docteur Lacombe, on parle souvent du besoin de croire, ou de la volonté de croire.
— En fait, on peut presque y voir une caractéristique fondamentale de l’être humain », offrit-il en se redressant sur son fauteuil. « Qui ne date pas d’hier, comme vous l’avez mentionné tout-à-l’heure… Dans la préhistoire, on priait les dieux pour qu’il pleuve; lorsque ça fonctionnait, on pouvait dire : les dieux sont avec nous! S’il ne pleuvait pas, on disait plutôt qu’on avait fait quelque chose de pas correct. Alors il fallait faire mieux. Plus de prières, un meilleur sacrifice. Jusqu’à ce que ça fonctionne. Le système s’entretient lui-même. À aucun moment donné, nous ancêtres se sont dit : et s’il était impossible pour nous d’influencer les phénomènes naturels par la foi?
— Sommes-nous toujours touchés par cette tendance?
— Ah, les exemples ne manquent pas… Les superstitions des sportifs – ou de leurs supporteurs – reprennent presque mot-à-mot le culte de la nature que je viens de décrire… Mais mon cas préféré, c’est la popularité des expressions comme y’a rien qui arrive pour rien, qui laisse entendre que l’univers fonctionne selon un certain ordre, une destinée impossible à connaître, mais positive au final.
— Je ne vous cacherai pas qu’il m’arrive de le dire, moi-même. Est-ce un problème?
— Pas en soi : lorsqu’on se retrouve confronté à ce qui est vaste, complexe, apparemment distant, on s’invente des connexions avec le présent, le connu, on projette des visages humains, des intentions… Dans certains cas, ça peut être aussi simple que de croire que Dieu nous aime. La foi donne la force morale de faire face à l’incontrôlable ou à l’inconnu. Ça peut devenir un problème lorsqu’on en vient  à projeter ses insécurités dans un système qui explique tout. C’est ce qui se trouve derrière l’idée récurrente que le monde entier est contrôlé par un petit groupe d’individus qui tirent les ficelles dans l’ombre – que ce soit les Illuminati, les Lizard people ou Pinck ChaCha, le principe est le même : on donne des explications simples à des situations excessivement complexes.
— Tout cela sans autre preuve concrète que le fait de croire que cette explication est la bonne », renchérit Matthew. Benoît avait les bras croisés, la mine renfrognée : il commençait à avoir l’impression d’être seul dans son camp.
« M. Stenbeck, reprit Jasmine, c’est un peu en réaction à cette idée que Randall James a mis sur pied son défi…
— Précisément. Une idée toute simple : tester scientifiquement les prétentions liées au surnaturel… »

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