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dimanche 18 juin 2017

Le Nœud Gordien, épisode 475 : La tâche, 2e partie

Loulou vit s’évanouir son mari, et avec lui son espoir d’être secourue. Longtemps après qu’il ait cessé de se débattre, Beppe maintint la pression sur son cou. Il voulait s’assurer qu’il ne se relève pas… Peut-être jamais. Durant tout ce temps, ses yeux demeurèrent fixés sur elle. Elle s’efforça de tenir à distance l’horreur des circonstances et la crainte de ce qui suivrait. Elle se répéta en boucle qu’il était inutile de se débattre, de crier, de pleurer. Elle devait rester calme. Son mari lui avait légué une dernière chance de s’en tirer, aussi improbable fut-elle. Elle ne pouvait pas la rater.
Si seulement elle avait réussi à voler au sorcier dont elle avait ordonné la capture les secrets de sa magie… Après tout, s’il s’était évadé des griffes de l’équipe d’Abel Laganà, elle aurait sans doute pu faire pareil...
Beppe se releva, lissa ses vêtements, puis tira la table du salon jusqu’à sa chaise. Il y déposa son arme avant de tirer de son sac une panoplie de couteaux et d’outils qu’il aligna avec précision. Il agissait avec une lenteur délibérée, comme pour souligner que chacun d’eux lui était destiné, qu’avant peu, ils auraient entaillé sa chair.
« Je suis désolé, vraiment : ce n’est pas moi qui décide », dit Beppe, en parfaite contradiction avec ce qu’il faisait. « Elle m’a donné une tâche à accomplir. Je ne suis qu’on outil. »
Elle? De qui parlait-il? Poser la question, c’était y répondre. Quelle autre femme pouvait gagner à les éliminer? Qui d’autre pouvait vouloir la faire souffrir à ce point?
Qui d’autre, sinon Mélanie Tremblay?
Loulou se raccrocha à sa rage comme à une bouée, pour s’empêcher de sombrer dans la terreur. Elle ne se laisserait pas faire. Elle allait s’en sortir, et faire avaler ces couteaux à cette salope, un à un.
Elle profita du manège de Beppe pour explorer discrètement la marge de manœuvre que Guido avait laissée à ses liens. C’était peu… Mais juste assez pour rendre possible sa fuite.  
Sa mise en place terminée, Beppe choisit une lame qu’il avança vers le visage de Loulou. L’effroi revint au galop lorsqu’il l’approcha de son œil. Sa seule liberté consistait à choisir entre rester stoïque, ou se débattre et risquer une blessure encore pire... Elle demeura immobile. La lame froide toucha sa joue. L’acier glissa contre sa peau avec la légèreté d’une caresse, puis le sang coula dans son sillon. La sensation la précipita dans une panique animale. Elle poussa de toutes ses forces un cri que le bâillon étouffa.
Beppe la gifla. « C’est assez. » La douleur du coup était cuisante, bien plus que l’entaille. Elle cessa de crier, mais ne put retenir ses sanglots.
Quelqu’un sonna à la porte extérieure. Le moniteur de sécurité s’alluma, et montrant Henriquez. L’homme attendit un instant, puis entra dans son bureau. L’espoir rejaillit dans le cœur affolé de Loulou.
Beppe se rendit à la porte; Loulou recommença à se démener comme une diablesse dans l’eau bénite. Elle profita de l’attention partagée de son bourreau pour commencer à se libérer de ses attaches. Beppe lui signala de cesser d’un geste impérieux. Sinon quoi, sale merde? Henriquez va m’entendre. Il va me secourir. Mon Dieu, mon chéri… Nous allons nous en sortir…
Une clé joua dans la serrure de l’appartement. Beppe se planqua à côté de la porte en rajustant sa poigne sur la lame. Non, Éric, non! Va chercher de l’aide! Loulou redoubla d’ardeur dans ses efforts. Elle libéra l’une de ses mains.
Henriquez ouvrit la porte; Beppe le frappa à la base du cou. La lame s’enfonça si profondément qu’elle y resta plantée. Henriquez, stupéfait, tenta d’articuler quelque chose, mais sa gorge ne produisit qu’un gargouillis horrifiant pendant que le sang envahissait ses voies respiratoires.
Il s’effondra au moment même où Loulou finit de se détacher. Elle fondit sur le pistolet déposé à côté des outils de torture; elle réussit à s’en emparer avant que Beppe ait pu réagir. Il s’avança vers elle, menaçant; elle pressa la gâchette sans hésiter. La poudre tonna; la balle frappa; le traître tomba.
Essuyant ses larmes, son sang et sa morve sur son épaule, elle accourut auprès de son mari. Elle le secoua, lui tapota la joue : il ne réagit pas. En cherchant son pouls, elle constata que sa trachée avait été écrasée. Le désespoir qu’elle avait cru esquiver menaça de revenir en trombes : sans lui, elle se retrouvait toute seule contre le monde. Elle n’avait toutefois pas survécu à tout cela pour baisser les bras maintenant. Elle reprit le pistolet et quitta l’appartement. 
Le coup de feu avait alarmé ceux qui se trouvaient dans le salon VIP : tous les regards étaient tournés vers la porte d’où elle émergea. Lorsqu’ils la virent, arme au poing, la joue en sang, les yeux rougis, les traits tordus de rage, à peu près tout le monde se planqua ou s’enfuit.
Mélanie Tremblay, elle, demeura figée à la vue de sa némésis, comme un faon devant des phares. Loulou marcha droit sur elle en boitant – l’un de ses escarpins était resté quelque part de l’autre côté. « Tu ne pensais pas me revoir debout, hein? », dit-elle d’une voix éraillée. Elle voulait voir de près la détresse dans les yeux de Mélanie avant de l’abattre comme une sale vermine. Elle se planta devant elle, leva son arme et visa le cœur – à bout portant. « T’as perdu, bitch! »
Ironiquement, déclarer sa victoire donna à son ennemie la chance de la compromettre : Mélanie sortit de sa stupeur juste à temps pour saisir l’occasion… Et un verre, qu’elle lui lança au visage. Par réflexe, Loulou leva les bras pour se protéger; il n’en fallait pas plus pour que Mélanie se jette sur elle.
Affolée, Loulou appuya sur la gâchette. Une explosion étourdissante secoua le salon privé. Mélanie tomba sur le sol avec un cri désarticulé. La balle avait fait une profonde entaille dans son épaule. Loulou se jura que la prochaine serait la bonne.
Elle s’approcha d’une Mélanie, toute pâle, la robe maculée de sang… « C’est fini », déclara-t-elle, mais son ennemie n’avait pas encore déclaré forfait. Elle lui administra un violent coup de pied au mollet; ses talons-aiguilles lui infligèrent une douleur si vicieuse qu’elle en perdit l’équilibre. Elle s’effondra à son tour. Avec l’énergie du désespoir, Mélanie grimpa sur elle pour lui arracher son pistolet.
Luttant pour sa survie, Mélanie s’avéra d’une force étonnante : Loulou sut qu’elle ne pourrait tenir longtemps. Elle risqua donc le tout pour le tout. La logique dictait de s’accrocher à l’arme avec ses deux mains; elle sacrifia la moitié de sa poigne pour frapper sur la blessure de Mélanie. La jeune femme poussa un cri horrible, mais la douleur parut la fouetter plutôt que l’affaiblir. Loulou fut incapable de résister lorsqu’elle retourna l’arme vers elle…
Le coup de feu fut accompagné de la pire douleur que Loulou ait ressentie de toute sa vie. Logée dans son bas-ventre, elle avait l’impression qu’une barre de métal chauffée à blanc l’avait percée de part en part.
Loulou se sentit basculer. Un voile noir tomba sur son monde…
…mais elle rouvrit les yeux un instant plus tard. Mélanie, haletante, avait eu le temps de se relever. Croyant avoir vaincu, elle s’était détournée pour mieux examiner sa blessure. L’arme de Beppe se trouvait à portée de la main… Au prix d’un effort surhumain, Loulou se redressa; quelque chose dans son abdomen parut céder. Le bruit attira l’attention de Mélanie, mais trop tard : elle avait déjà l’arme en main.
La balle frappa Mélanie en pleine gueule. Loulou n’eut pas longtemps pour s’en réjouir; sa victime s’effondra sur elle, son poids pesant sur son ventre crevé. À bout de force, elle ne pouvait plus bouger… Le sang de Mélanie se déversa sur son visage comme un dernier affront.
La dernière pensée de Loulou fut qu’à tout le moins, elle avait obtenu justice.

dimanche 11 juin 2017

Le Nœud Gordien, épisode 474 : La tâche, 1re partie

Beppe Cipriani cheminait dans les rues du Centre, sac à l’épaule, l’esprit embrumé comme s’il s’éveillait tout juste d’une sieste. En fait, le monde entier lui apparaissait irréel. Pourquoi? Il ne s’en souciait guère. Il avait une tâche à accomplir. Rien d’autre ne comptait.
Il contourna la façade rutilante du Den, toute en miroirs, pour monter au salon privé par la porte arrière. Trois hommes en gardaient l’accès; l’un d’eux, simple portier, voulut s’interposer; les deux autres lui signalèrent de s’écarter. Ceux-là le connaissaient bien : ils travaillaient, eux aussi, pour le clan italien.
Le salon VIP demeurait à peu près vide à cette heure : en ce beau mardi d’été, les clients préféraient les terrasses pour l’apéro. Mélanie Tremblay – le bras droit de M. Szasz, l’alliée de M. Fusco – s’y trouvait néanmoins. Accoudée au bar, les yeux sur son téléphone, elle ne porta aucune attention à l’arrivée de Beppe.
Éric Henriquez, sans doute avisé par le portier, accourut à sa rencontre. « Hey, Beppe!, dit-il avec trop d’enthousiasme. Ça va, mon vieux? » Beppe resta de glace. Il n’était pas venu fraterniser. Henriquez enchaîna. « Je voulais savoir… Est-ce que tu penses que ça va durer encore longtemps, mes… invités? Je veux dire…
— Je sais ce que tu veux dire. Ça va durer aussi longtemps que nécessaire.
— C’est quand même chez moi… Et que je vive en dehors du Den complique beaucoup mon travail… 
— Je te rappelle qu’à eux deux, M. Fusco et Mme Kingston sont propriétaires de la moitié de ta foutue boîte. Ils sont autant chez eux que toi. Alors tu fais ce qu’on te dit et tu fermes ta gueule. »
Henriquez eut la sagesse de comprendre l’entretien terminé. Il s’écarta avec un sourire des plus professionnels.
Beppe alla sonner au bureau d’Henriquez et salua la caméra de surveillance. Le verrou s’ouvrit avec un son électrique. Il traversa le bureau qui servait d’antichambre aux appartements d’Henriquez.
Fusco et sa femme l’attendaient dans le salon, de l’autre côté. « Quelles sont les nouvelles? », demanda le boss. Beppe referma la porte derrière lui. Comme par magie, les derniers relents de la musique du bar disparurent. L’insonorisation était impressionnante. Et bienvenue.
Il déposa son sac sur une table basse et l’ouvrit. Un gun, des restreintes et un assortiment de lames s’y trouvaient. Le fantôme d’une question pointa – pourquoi la corde? Pourquoi les couteaux? –, mais une autre idée, toute puissante, l’écrasa dans l’œuf.
Je suis venu accomplir une tâche. La tâche qu’elle m’a donnée.

Guido Fusco connaissait Beppe depuis son adolescence; il remarqua au premier coup d’œil que quelque chose clochait. Ses yeux, d’habitude perçants, semblaient fatigués. Le conflit use tout le monde, se dit-il. Encore plus lorsque les ennemis sont d’anciens alliés. Ils n’étaient en sécurité nulle part, comme le fiasco des noix de coco l’avait bien démontré. C’était encore plus vrai pour Beppe et ses soldats, pour qui même les rues et les ruelles s’étaient transformés en champs de bataille. Pas surprenant qu’il en soit affecté, malgré ses nerfs d’acier…
Guido présumait que son capitaine ne se serait pas déplacé à moins qu’il ait une nouvelle importante à lui annoncer. Quelle ne fut pas sa surprise de le voir plutôt tirer une arme à feu de son sac… Et la pointer vers sa femme et lui.
« Qu’est-ce que cela signifie? », demanda-t-il, incrédule.
« Ne bougez pas », répondit Beppe.  
Guido n’aurait jamais, au grand jamais pu croire que Beppe Cipriani pourrait le trahir. Professionnel, impitoyable, on le présentait aux recrues comme l’incarnation de la loyauté, l’un des derniers véritables hommes d’honneur. C’était impensable qu’il ait pu tromper tout le monde aussi longtemps, mais les faits ne mentaient pas.
Beppe sortit un bâillon et une longueur de corde de son sac. « Attache-la sur la chaise, là. Bâillonne-la d’abord. Allez! 
— C’est moi ta cible. Tu as gagné. Laisse partir ma femme. Elle n’a pas à souffrir plus longtemps de ma business… »
Beppe ne broncha pas face au plaidoyer; il dut donc obéir. Il eut tout de même la présence d’esprit de laisser suffisamment de jeu à sa femme pour lui permettre de s’en défaire. Elle ne pourrait pas se désempêtrer instantanément, mais si Beppe faisait l’erreur de lui tourner le dos… « Une seule chance », murmura-t-il à son oreille. Le regard de Loulou lui indiquait qu’elle avait compris. Le visage de sa femme n’exprimait aucune frayeur, mais plutôt la colère de l’indignation. Elle n’était pas prête à baisser les bras… Quelle femme, tout de même.
« Ç’a intérêt à être solide, hein… », dit Beppe. Il s’avança pour voir par lui-même, l’arme toujours pointée sur Guido. Fusco n’était peut-être pas un homme de terrain, mais personne n’aurait contesté sa pensée stratégique : il s’écarta de manière à ce que Beppe ne puisse voir Loulou et lui en même temps.
Cette simple manœuvre lui fournit une occasion à saisir. Beppe le gardait en joue, mais lorsqu’il baissa la tête pour examiner les nœuds, Guido se précipita sur son bras tendu, en s’écartant de la ligne de tir. Il saisit son poignet à deux mains en espérant lui arracher son arme. La surprise sur laquelle il comptait ne dura pas, pas même assez longtemps pour que Loulou se détache et lui prête mainforte. Avec la vitesse d’un cobra, Beppe abattit le tranchant de sa paume sur sa pomme d’Adam. Sa prise relâcha; Beppe s’en libéra et lui asséna un coup de crosse sur la tempe. Ils’effondra sur le sol, luttant pour cesser de tousser et reprendre son souffle.
Imperturbable, Beppe ne lui en laissa pas le temps. Il s’accroupit et posa un genou sur son cou. Les coups qu’il avait reçus sapaient sa force; Guido tenta de se débattre, mais il comprit vite qu’il ne réussirait pas à déloger son adversaire.
« Je suis désolé », dit le traître sur un ton les plus sincères. « Mais je dois éliminer tous les obstacles. Rien ne doit m’empêcher d’accomplir ma tâche. »
Quoi, je suis un obstacle? Pas la cible? C’est dans la confusion la plus totale que l’asphyxie eut raison de lui. Il sombra dans le néant.

dimanche 29 janvier 2017

Le Nœud Gordien, Épisode 455 : Failles, 2e partie

« Passons aux choses sérieuses », dit Tobin en se levant. L’envie de tordre le cou de Fusco séance tenante ne manquait pas. Maintenant qu’il était fusionné aux Trois, c’était lui aussi qu’on avait enlevé, torturé, assassiné. Mais avant de prendre sa revanche, il voulait comprendre.
Il s’insinua plus profondément dans la brèche spirituelle de l’homme. « Tu vas répondre à toutes mes questions. Pas de niaisage : tu me fais absolument confiance. Tu fais ce que je te dis.
— Oui, dit Fusco d’une voix traînante, comme s’il était à moitié endormi.
— Bon. Pourquoi tu t’acharnes sur nous autres? » Fusco fit non de la tête, la confusion peinte sur son visage. « Crache, bonhomme. »
Sans hésiter, Fusco tourna la tête et cracha littéralement sur le tapis. Ouais. Ça sera pas aussi facile qu’on croyait, pensa Tobin.
Il croit encore que tu es Marco, suggéra la voix de Timothée. ‘Nous autres’ réfère à…
Ça va, professeur, j’ai compris. « Qu’est-ce que tu as contre les gens du Centre-Sud? 
— Ils nous ont coûté beaucoup d’argent.
— À part toi, c’est qui, nous?
— Joe Gaccione. Mon associé. Tant que les rues grouillent de pouilleux, personne ne voudra acheter dans le quartier. C’est pourquoi il fallait faire un bon ménage. Puis vous vous êtes butés à cette sorcière. Il fallait l’éliminer. »
Tobin serra les dents. « Continue.
— C’est tes partenaires et toi qui ont eu le contrait. Tu connais la suite : on vous a retrouvés, lobotomisés. Les médecins n’ont pas été capables de dire ce qui vous était arrivé. Moi, je le savais : c’était encore cette foutue sorcière. Alors j’ai dit à Joe : oublie tes plans pour le Centre-Sud. Je ne suis pas un homme superstitieux, mais justement : ce n’est pas de la superstition lorsqu’on a la preuve sous les yeux. Persister aurait été stupide.
— Et après? »
Fusco haussa les épaules. « C’est resté comme ça un moment. Puis, un gars est venu cogner à ma porte. Il disait tout savoir sur le gang du Terminus. J’ai cru que j’aurais peut-être une nouvelle chance. 
— Ah ouais? C’était qui, ce gars-là?
— Un certain Rémi Bélanger. Il… » Rem!? Qui parle à Fusco? Le tabarnak. Sous le choc, Tobin ne capta pas le reste de la phrase, ni le début de la suivante. « …donc qu’elle n’était pas la seule à détenir pareils pouvoirs. C’est grâce à lui que nous avons appris que ces sorciers n’étaient puissants que dans le Centre-Sud, pour je-ne-sais quelle raison… Mais vu que l’enjeu de tout cela a toujours été le quartier, ces nouvelles informations n’ont fait que confirmer ma décision. 
— Qui d’autre est au courant, à propos des sorciers?
— Je ne voulais pas qu’on dise de moi qu’une petite Chinoise et ses amis clochards m’avaient fait reculer. À part Beppe et Joe, qui le savaient déjà, je n’en ai parlé à personne. À part ma femme. »
Tobin tressaillit. Ces dernières paroles exhumèrent un souvenir lointain. Abel n’avait-il pas mentionné madame Fusco, alors qu’ils étaient attablés dans son garage, avant que les jeunots se lancent dans leur assaut foireux? Comment avait-il pu l’oublier?
Il est vrai qu’à ce moment, Tobin souffrait encore de son incomplétude. De grands pans de sa vie demeuraient inaccessibles; il avait par ailleurs souvent été confondu par le caractère irréel de son quotidien, jusqu'à ce qu’il joigne la Trinité. Il était plausible que les détails de cette conversation aient été brouillés par l’intensité des événements qui avaient suivi.
À tout le moins, il touchait maintenant au but. « Quel est le lien entre ta femme et Abel Laganà?
— Ma femme me conseille depuis toujours. Récemment, elle s’est mis dans la tête de prendre plus activement part à ma business. » Il passa une paume sur son crâne en soupirant. « Tout ça, c’est à cause de Mélanie Tremblay. Lorsque ma femme a appris que sa rivale de toujours était à la tête de ce qui reste du clan Lytvyn, elle a décidé qu’il était temps de faire plus que donner son opinion. J’ai commencé à lui confier davantage de responsabilités, et j’ai mis quelques hommes à son service.
— Laganà?
— Oui. Il ne lui a pas fallu longtemps pour tout gâcher… Elle refuse de me dire ce qui s’est passé. Pourquoi ses hommes sont tous morts. »
Tobin haussa le sourcil. « Et tu acceptes ça? »
Fusco remonta ses lunettes. « Je ne suis pas capable de lui dire non. Elle est ma seule faiblesse… Je n’ai eu d’autre choix que d’étouffer cette affaire. »
Le cœur de Tobin battait à tout rompre. Les Trois avaient les réponses à toutes leurs questions. La responsabilité de Fusco s’avérait au final périphérique. Il avait rendu possible le calvaire de Martin… Mais il ne l’avait pas ordonné. Il n’en avait pas même eu conscience.
« Un instant, dit Fusco. Est-ce que les deux dossiers sont mêlés? Les sorciers et Laganà?
— Ne pense pas à ça. En fait, tu vas oublier toute cette conversation. On est cool, toi et moi. » Tobin s’insinua plus profondément dans la faille de Fusco, puis il mit son cerveau à off.
Le caïd s’affaissa sur sa chaise. Quelques secondes plus tard, il ronflait déjà.
Les Trois devaient maintenant décider de la suite.
C’est grâce à Fusco que Tobin avait pu, de son vivant, mener ses affaires en marge du clan Lytvyn. Face à son innocence – dans ce dossier, à tout le moins –, Tobin aurait été enclin à repartir sans lui infliger d’autre châtiment que celui qui ne manquerait pas de s’abattre sur son épouse.
Les manigances de cette femme avaient enlevé à Aizalyasni le père de son enfant. Œil pour œil, dent pour dent, homme pour homme : elle considérait que la mort de Fusco ne serait que justice.
Martin, qui pourtant était celui qui avait le plus souffert, suggérait une solution somme toute miséricordieuse. Il voulait qu’on implante dans l’esprit de Fusco la volonté de se réformer. Qu’il se livre à la police, qu’il déballe tout ce qu’il savait sur la pègre de La Cité!
Ce fut cette dernière position qui rallia les Trois.
Le cas de Fusco étant réglé, il fallait maintenant s’occuper de la véritable responsable. Et de ce Judas qui lui avait livré Martin sur un plateau d’argent…

dimanche 22 janvier 2017

Le Nœud Gordien, épisode 454 : Failles, 1re partie

Tobin partageait son temps entre l’Agora, le Terminus et la Petite-Méditerranée. Lorsqu’il traînait au Café Buzzetta, ses anciens collègues – enfin, ceux de Marco Kotzias – semblaient le considérer davantage comme un convalescent que comme un soldat de l’organisation Fusco. On l’accueillait comme un frère, on lui payait café, ouzo ou grappa, mais on ne le mêlait pas aux affaires courantes. Il ne s’asseyait jamais à la table de Pops pour parler business; lorsque celui-ci s’adressait à Marco, c’était accoudé au bar, pour parler de la pluie et du beau temps.
Tobin ne souffrait pas d’être ainsi écarté, au contraire : il profitait de son temps en marge pour explorer les pensées des mafieux. De fil en aiguille, il disposait maintenant d’un portrait complet des effectifs liés au café et, dans une moindre mesure, du reste de La Cité. Malheureusement, aucun d’eux n’avait été impliqué dans l’enlèvement et la séquestration odieuse de Martin. Il en était venu à la conclusion qu’il était temps d’enquêter sur la garde rapprochée du clan Fusco.
Les têtes pensantes ne se mêlaient pas à la racaille; les chefs préféraient passer par des intermédiaires comme Pops pour coordonner leurs forces. Il aurait été difficile pour Marco de rencontrer M. Fusco, à moins d’avoir d’excellentes raisons… Mais c’était sans compter le nouvel outil dont il disposait. En sachant comment infléchir le cours des pensées d’autrui, il n’avait plus à convaincre personne.
Plus les paramètres sont précis, plus l’opération est facile, disait Olson. Tobin se contenta donc d’implanter dans la tête de Pappas l’importance capitale de lui organiser une rencontre avec Fusco. Deux jours plus tard, Marco était convoqué à son quartier général.
On le fouilla à l’entrée, mais c’était sans importance. Sa vraie arme, c’était l’énergie magique qu’Aizalyasni et Martin acheminaient jusqu’à lui.
On le guida jusqu’à l’antichambre de Fusco, au dernier étage. Il fut quelque peu surpris d’y trouver Guiseppe Cipriani.
« Marco, dit-il en étreignant Tobin.
— Beppe.
— Content de te revoir, dit-il avec une tiédeur qui contredisait ses mots. Comment va Melissa?
— Oh, tu sais… Pas trop mal…
— Je l’ai croisée l’autre jour, elle magasinait.
— Ah ouais?
— Oui. Je lui ai demandé de tes nouvelles. Elle m’a dit qu’elle ne t’avait vu qu’une seule fois, et encore, que c’était elle qui t’avait couru après. »
Marco avait été très près de sa sœur Melissa, mais Tobin n’avait jamais eu l’intention de prendre sa place et de vivre sa vie – autrement que pour servir ses propres projets. Il haussa les épaules. « Si tu savais comment elle m’a engueulé, cette fois-là… Ça m’a enlevé l’envie de recommencer. Pour l’instant. »
Beppe le scruta un instant, dubitatif. Puis il haussa les épaules à son tour. Se doutait-il de quelque chose? Si loin du Centre-Sud, lire les pensées demandait un certain effort qui ne passerait pas inaperçu. Avant qu’il ait pu trouver une occasion de le faire discrètement, la porte de Fusco s’ouvrit.
« C’est l’heure », dit le garde du corps en lui montrant le chemin. Beppe lui emboîta le pas.
Fusco était assis derrière un bureau antique. Sans lever les yeux, il fit signe à Tobin de prendre place. Il obéit; Beppe, quant à lui, resta debout juste derrière.
Fusco continua à jouer de la plume pendant au moins trois minutes, après quoi il dit : « Bon. Marco Kotzias. Notre revenant.
— Monsieur Fusco. Merci d’avoir accepté de me rencontrer.
— Pops a beaucoup insisté. Il m’a dit que tu voulais me parler de… Pommes pourries. »
Tobin n’avait rien dit de tel; il s’était contenté de demander l’audience. Il se souvenait des explications d’Olson à propos de l’implantation de pensées : son esprit va imaginer les détails. Tu ne sais jamais ce qu’il va inventer de son côté.
Cipriani prit le relais, forçant Tobin à se tordre sur sa chaise pour l’avoir dans son champ de vision. « Paraît que tu penses que la frappe contre Abel Laganà, et ce qui vous est arrivé, à Bruno, Luigi et toi, c’est relié. »
Fuck. Ça… il aurait préféré que Pops garde cette conversation pour lui. Il avait lancé cette théorie pour secouer la cage pendant qu’il tâtonnait pour trouver des failles dans la loyauté des hommes de Fusco. Au final, il y avait bel et bien un lien : les Trois se trouvaient derrière ces deux événements.
« Marco… », continua Beppe, en pressant sur ses épaules. « Pourquoi t’intéresses-tu au cas de Laganà? »
Le contrôle de la situation lui glissait des mains. « Monsieur Fusco, dit-il, est-ce que je peux vous parler seul à seul? »
Profitant du fait que Beppe lui tournait le dos, Tobin connecta avec le relais magique. Énergisé, son esprit partit à la rencontre de celui de Fusco. Les tests d’Aizalyasni lui avait permis de trouver la faille dans l’esprit de James, par laquelle elle pouvait changer ses idées; celle de Fusco s’avéra autrement plus difficile à trouver. Il réussit néanmoins à s’y insinuer. Seul à seul, souffla-t-il directement à l’esprit de Fusco. C’est important.
« Laisse-nous », dit Fusco à Beppe.
La pression sur les épaules de Tobin disparut d’un coup. Cipriani s’éloigna sans cacher son air dubitatif, mais sans discuter non plus. Il sortit en fermant la porte derrière lui.

dimanche 30 octobre 2016

Le Noeud Gordien, épisode 444 : Conversation

Les nouvelles responsabilités de Mélanie Tremblay, contre toute attente, avaient très peu interféré avec sa routine de travail. Au jour le jour, ses activités demeuraient les mêmes. Des montants à déplacer jusqu’à ce qu’ils disparaissent des radars gouvernementaux. Des investissements à gérer. Des échanges de marchandise à faciliter. La plus grande différence tenait au fait qu’elle gérait désormais ses propres affaires, et non celles de M. Lytvyn. Depuis que Szasz avait pris en main le segment plus sale et violent de l’organisation, son leadership était maintenant accepté par tout le monde. Même les plus rétifs avaient dû le reconnaître : leur organisation n’avait jamais été aussi lucrative.
Mélanie était plus riche, plus puissante, mais était-elle plus heureuse?
Elle avait été électrisée par ses nouveaux défis, mais la réalité l’avait vite rattrapée. Elle bossait de longues journées, après quoi elle se retirait dans son cocon de ouate solitaire – pas de famille, peu d’amis, rien d’autre à faire que le plein de vide en prévision de la prochaine longue journée.
Le problème? Elle n’arrivait plus à décrocher si facilement une fois ses tâches accomplies. Le fait qu’elle travaille avec des partenaires et des clients capables de l’abattre sans sourciller y était pour quelque chose… Ou le risque que la police en découvre assez pour l’envoyer croupir à l’ombre jusqu’à sa ménopause… Ou qu’un rival décide que le pouvoir est plus important que l’argent, et qu’il la fasse disparaître… Toutes ces craintes demeuraient présentes dans son esprit en permanence. Elles s’imposaient d’autant plus que son appartement vide les amplifiait comme une caisse de résonnance.
Dans ces moments, elle s’efforçait de penser à M. Lytvyn. Le vieil homme avait veillé sur sa ville pendant des décennies, faisant fi de toute opposition. Elle se répétait qu’il suffisait de faire pareil pour en venir au même résultat… Mais elle n’arrivait pas à s’en convaincre.
Pour divertir ses craintes, elle passait de plus en plus de temps en ville. Le salon VIP du Den était devenu encore plus important à ses yeux, un véritable port d’attache. Elle s’y sentait chez elle, toujours accueillie chaleureusement par Henriquez et son équipe, entourée de gens avec qui engager des conversations légères. C’était son havre de paix, son dernier rempart capable de tenir à distance à la fois les tensions de ses journées comme celles de ses nuits.
La plupart du temps, mais pas toujours.
Mélanie venait tout juste d’arriver. Elle avait choisi une banquette où elle s’était assise seule pour siroter un cocktail au goût aussi exotique que sa composition pouvait être mystérieuse. Elle remarqua qu’un homme au bar cherchait son regard. Il avait une carrure d’athlète et des manières pleines d’assurance. Elle n’avait nullement envie de ramener quiconque à la maison, mais la perspective d’une conversation la tira de sa coquille. Elle lui retourna son sourire; il s’approcha.
« Je peux m’asseoir? », dit-il poliment. Avant qu’elle ait pu répondre, elle remarqua qu’un petit groupe se dirigeait tout droit vers elle.
Oh shit. « Fais de l’air », dit-elle en reconnaissant le couple à sa tête. La vitesse à laquelle l’homme disparut laissa croire qu’il l’avait reconnu lui aussi.
Guido Fusco en personne. À son bras, Loulou Kingston affichait un détestable air de supériorité, comme si elle défiait Mélanie de l’attaquer pendant que son mari – et, détail non négligeable –, quatre de ses hommes  l’accompagnaient. En arrière-plan, Henriquez courait presque pour les rejoindre. C’était la toute première fois que les quatre copropriétaires de la boîte – Henriquez, Fusco, Loulou et Mélanie – se retrouvaient en un même lieu. À sa connaissance, c’était même la première fois que M. Fusco venait au Den. Il n’était toutefois pas venu parler de la boîte; lorsque Henriquez voulut s’approcher, l’un des gardes du corps l’arrêta en posant une main sur sa poitrine. L’homme lui dit quelque chose à l’oreille qui le fit battre en retraite avec un sourire forcé.
L’air grave, il prit place face à Mélanie, Loulou à ses côtés, les hommes juste derrière. Mélanie connaissait assez bien M. Fusco pour savoir qu’il prévoyait garder le silence un petit moment, question de laisser la pression monter et de bien la décontenancer. Le signal était clair : ce n’était pas une visite de courtoisie.
Mélanie refusa de se laisser gagner par la terreur. Qu’aurait fait M. Lytvyn à ma place? Il n’aurait pas laissé à M. Fusco le soin de dicter les règles du jeu. Il était puissant… Mais elle aussi. Et surtout, elle n’avait rien qu’il puisse lui reprocher. « Superbe complet, lança-t-elle. LeHouillier? »
« En effet, dit-il.
— C’est de loin le meilleur tailleur en ville.
— Vous êtes une femme de goût… Ce n’est pas tout le monde qui a autant l’œil que vous. » Mélanie s’amusa de voir que le commentaire avait piqué Loulou. Était-elle jalouse que son mari complimente son ennemie jurée? Se voyait-elle diminuée du fait qu’elle n’avait pas l’œil, elle? Elle fut tentée un instant de jeter de l’huile sur le feu, de la provoquer juste pour voir… Mais non : cette rencontre n’était pas à propos de leur vieille guerre.
Fusco en vint aux faits. « Mélanie… Vous et moi, nous n’avons jamais eu de problème ensemble, n’est-ce pas? »
— Avec vous, jamais », répondit-elle. Juste avec votre femme.
« Tout le monde dit que vous êtes une femme digne de confiance. Une femme raisonnable. Avec qui il est possible d’avoir une conversation. » Ses mains voletaient comme des papillons, accompagnant chacun de ses mots.
« Tout-à-fait. » Mélanie s’avança sur son siège. « De quoi aimeriez-vous me parler, M. Fusco? Je suis toute ouïe. »
Ses yeux se rivèrent sur ceux de Mélanie. Elle n’avait jamais trouvé attirant cet homme, petit et chauve, mais l’intensité de son regard le révéla sous un jour nouveau. Elle vit comme jamais auparavant ce qui se cachait dans sa tête… Une intelligence vive, une volonté de fer. « Certaines de mes connaissances ont eu quelques ennuis récemment… »
Elle savait très bien à quoi il référait. « J’ai été désolée d’apprendre pour M. Cigonlani… » Sans parler de la quantité faramineuse d’héroïne saisie par la police sur les lieux du massacre.
Fusco rejeta ses sympathies d’un mouvement de la main. « Il y a certains de mes associés qui blâment M. Szasz pour ce fâcheux événement… »
Voilà donc ce qui avait fait sortir M. Fusco de son fief. « Je peux vous assurer que nous n’avons rien à voir avec cette histoire. »
Fusco la scruta pendant quelques secondes qui lui parurent une éternité. Elle se surprit d’en être affriolée. « Je vous crois », finit-il par déclarer.
« Nos ennemis sont partout, dit-elle. Notre plus grande richesse, c’est d’avoir des amis dignes de confiance. »
Fusco parut savourer ces paroles. « Heureux de savoir que nous sommes amis.
— Et j’espère que nous saurons le rester. Nous devrions discuter plus longuement de nos intérêts… Dans un endroit moins bruyant, peut-être? »
Fusco signifia son assentiment, puis il se leva. « Profitez bien de votre soirée… chère amie. » Loulou la fusilla du regard en s’éloignant : ce n’était pas le déroulement qu’elle avait imaginé.
Henriquez accourut aux nouvelles dès que l’entourage de M. Fusco fut éloigné. « Est-ce que je devrais m’inquiéter?
— Pas du tout », répondit-elle en souriant. Elle avait l’impression d’avoir joué ses cartes comme une pro. « J’ai envie de champagne. As-tu le temps de te joindre à moi? »
Heureux de n’avoir rien à craindre, confortable de renouer avec son rôle d’hôte, Henriquez s’empressa de quérir une bouteille et deux flûtes. « À l’amitié », dit Mélanie avant de vider la sienne, incapable de cesser de penser aux yeux perçants de Guido Fusco.

dimanche 20 septembre 2015

Le Nœud Gordien, épisode 388 : Parti pris

Joe Gaccione lissait ce qui lui restait de cheveux, un peu désespéré. Peu importe comment il alignait les chiffres, ses affaires n’allaient pas bien.
Lorsque Guido Fusco l’avait approché pour qu’il devienne le fer de lance de la revitalisation du Centre-Sud, Joe n’avait pas été difficile à convaincre. Après tout, il tenait l’essentiel de sa fortune à ses partenariats avec Guido.
Il s’agissait toutefois de la première occasion depuis la dissolution du Conseil Central. Il fallait se rendre à l’évidence : la mort de Lev Lytvyn avait eu un effet sur l’efficacité des troupes. Ce qui devait être une simple formalité – évincer des squatters – avait pris des allures de roman fantastique avec cette histoire de vagues de lumières et de sorcellerie…
Une formalité, certes, mais cet échec bloquait tout le reste. Et si rien ne débloquait…
Gaccione et Fusco n’étaient pas les seuls investisseurs dans le projet; au rythme où allaient les choses, l’un et l’autre risquaient de perdre toute crédibilité auprès de leurs bailleurs de fonds. Dans les sphères où M. Fusco évoluait, certains investisseurs chercheraient peut-être à obtenir plus que des excuses…
Joe connaissait Guido depuis l’adolescence. Il se demandait si, au final, cela pourrait lui éviter de finir avec une balle dans la tête. Malgré sa carrière en marge du crime organisé, c’était bien la première fois qu’il entretenait pareilles pensées.
Il relisait donc les chiffres et les échéances, et peu importe comment il alignait les chiffres, il ne réussissait pas à trouver de solution. Chaque jour où les chantiers étaient retardés était un jour qui le rapprochait du cul-de-sac. 
Joe sursauta lorsque la porte de son bureau s’ouvrit. Un homme en complet noir entra dans la pièce et l’examina d’un œil inquisiteur. Il fit un signe de la tête et Guido Fusco entra à son tour. L’homme ressortit en fermant la porte derrière son patron.
« Tu pourrais peut-être t’annoncer quand tu viens me voir… » Fusco balaya le commentaire du revers de la main. Il prit place devant Gaccione comme s’il était chez lui. Joe soupira. « Tu veux boire quelque chose?
— As-tu changé ta machine à café?
— Nope! Toujours la même.
— Alors je vais passer mon tour.
— Ça ne te dérange pas si je me verse un verre? » Joe n’attendit pas la réponse. Il tira son verre et une bouteille du tiroir du bureau, et se servit une généreuse lampée de cognac. Il avait besoin de sentir le feu de l’alcool dans son gosier et dans son ventre pour aborder avec Fusco les détails de leur déconfiture. Il se cacha derrière une lente gorgée pour mettre en mot son ouverture. La même idée revenait sans cesse… Peu importe comment j’aligne les chiffres, je ne trouve pas de solution. C’était brusque, ce n’était pas diplomate pour deux sous, mais… Comment le dire autrement?
Interrompu dans ses méditations pessimistes, Joe n’avait pas pensé un instant que M. Fusco l’ait rejoint pour autre chose que lui demander des comptes. Il fut donc surpris de le voir prendre l’initiative.
« J’ai beaucoup réfléchi après notre dernière conversation... » Joe ignorait de quoi Guido parlait. Celle-ci avait dû avoir lieu en soirée… Il lui manquait parfois des bouts, lorsque la journée était avancée… La rançon de l’ivrognerie. Il ne lui restait qu’à le laisser parler en espérant qu’un indice lui rafraichisse la mémoire. « Peu importe ce dont nos… adversaires sont capables… Ils sont, au final, des gens comme les autres… 
— Ouais… Des gens comme les autres capables de chasser quatre hommes armés, juste en levant la main. Ou pire encore, de les rendre légumes…
— Tu as touché le cœur du problème quand tu as dit que nous ne savions même pas exactement ce qu’ils pouvaient nous faire… Donc que nous ignorons comment réagir. »
Déclic! Joe se souvint qu’ils en avaient jasé durant une soirée bien arrosée chez Moro, l’un des restaurants de Guido. Quelque part la semaine dernière…. « Eh bien », continua Guido, « j’ai trouvé quelqu’un avec qui parler. »
Fusco se releva et alla frapper deux petits coups à la porte. Elle s’ouvrit un instant plus tard pour révéler la présence d’un homme dont l’assurance frôlait la suffisance. Il était vêtu d’un jean et d’une camisole moulant un torse athlétique et tatoué.
« Joe, je te présente Rémi Bélanger.

— Appelez-moi Rem », dit-il en tendant la main. 

dimanche 27 octobre 2013

Le Noeud Gordien, épisode 293 : Comparution

Beppe attendait d’être reçu par M. Fusco dans le hall où l’ascenseur avait abouti. Quelqu’un d’autre aurait été stressé de comparaître devant l’un des hommes les plus puissants de La Cité – d’autant plus qu’il se doutait fort bien de quoi il voulait l’entretenir –, mais Beppe voyait la situation d’un autre œil. S’il avait été en véritable disgrâce, il n’aurait jamais reçu de convocation. Il aurait été accosté par un homme, peut-être même l’un des siens; les chances sont bonnes qu’il ne l’aurait pas remarqué avant qu’il ne soit trop tard. Une ou deux balles au torse, une à la tête, et tout aurait été fini…
Une seule chaise se trouvait sur place, au fond du hall. Elle était occupée par un homme que Beppe connaissait vaguement, un membre de la garde rapprochée de Fusco. Il leva les yeux de son journal lorsque Beppe arriva, puis il s’y replongea sans avoir dit un mot. L’homme n’était peut-être qu’un soldat, un garde du corps, mais il avait tout de même accès à l’oreille des gros bonnets du clan. Beppe choisit de maintenir ses distances. Il alla se positionner à l’autre bout du hall, devant la grande fenêtre qui offrait un panorama magnifique sur la Petite Méditerranée et le lac Prince dont la surface calme reflétait le soleil de midi.
On entendait parfois quelques paroles filtrer à travers l’une des portes du hall, sans toutefois pouvoir distinguer le moindre mot, seulement des pointes d’intensité qui laissaient deviner une conversation animée.
La porte s’ouvrit après un certain temps de silence de l’autre côté. C’était Luigi, le visage pâle.  « Hey, Beppe.
— Luigi… 
— M. Fusco veut te voir », dit-il en s’écartant pour laisser passer Beppe. Il sortit ensuite et referma la porte derrière lui.
Le panorama visible du bureau de M. Fusco était encore plus spectaculaire que celui du hall. La pièce se trouvait au coin de l’édifice, offrant une vue sur deux-cent-soixante-dix degrés. La décoration était luxueuse mais vieillotte, avec un mobilier de style européen, des reproductions de tableaux de maîtres, un grand tapis oriental… M. Fusco n’était pas seul : Joe Gaccione occupait un divan à lui seul, à moitié couché, à moitié assis, un ballon de cognac à la main malgré l’heure précoce.
« Beppe. Entre, entre! », dit M. Fusco avec son accent qui faisait sonner entre comme anntre au R roulé. « Merci d’être venu. » Beppe se contenta de répondre d’un mouvement de tête.
« Tire-toi une bûche », dit Gaccione.
« Je préfère rester debout », dit Beppe.
Gaccione haussa les épaules. « Comme tu veux.
— Comment s’est passé votre opération dans le Centre-Sud? », demanda Fusco.
M. Fusco était connu pour poser des questions dont il connaissait déjà la réponse. « Luigi vous a déjà tout raconté, j’en suis sûr… 
— Si tu savais ce qu’il nous a dit…. », répondit Gaccione.
« Reprends du début. »
Beppe s’exécuta, sans ajouter la moindre fioriture, sans plaidoyer pour être cru, simplement en relatant les faits : les premières évictions, le face-à-face avec la haie des sans-abris, épaulés par le jeune Tobin et ses hommes, contre toute attente… Il arriva ensuite à la raison probable de sa convocation. Il raconta la réaction impulsive de Luigi qui avait précipité un échange de coups de feu et la bizarrerie qui s’était ensuivie… Une jeune Chinoise nimbée de lumière déferlant en vagues, capable de souffler quatre hommes solides comme autant de fétus de paille.
 M. Fusco enleva ses lunettes à la fin du récit. Il frotta son visage, son front puis sa tête jusqu’à la nuque. « Je n’inventerais certainement pas quelque chose comme ça », dit Beppe.
« Ta parole n’est pas en cause », répondit Fusco. « Luigi nous a raconté exactement la même chose…
— Presque la même chose », corrigea Gaccione. Connaissant Luigi, Beppe aurait parié que dans sa version des faits, il n’avait pas dégainé le premier.
« Voilà pour la description », continua Fusco. « Ça n’est pas tout. À ton avis, que s’est-il passé?
— Sincèrement, je ne sais pas », dit Beppe. « Rien n’explique ce que nous avons vu. Les choses se sont passées vite, mais la Chinoise elle-même avait l’air surprise de ce qui était en train d’arriver.
— As-tu une idée de qui est cette fille?
— Non, sinon qu’elle doit être l’une des squatters du quartier. Ses vêtements me font croire qu’elle n’est pas sans-abri. Je dirais donc qu’elle doit demeurer pas loin de la lisière du Centre-Sud.
— Est-elle une menace pour nous?
— Je ne sais pas ce que la fille a fait, mais c’était d’abord défensif. Mon hypothèse est que, si nous les laissons tranquille…
— Les laisser tranquilles? », s’exclama Gaccione.
« Nous n’avions jamais entendu parler de ce groupe-là; si nous les laissons tranquille, je prévois un retour au statu quo. »
Gaccione eut un ricanement dégoulinant de mépris qui vint piquer l’orgueil de Beppe.
« Ce que Joe essaie de dire », reprit Fusco, « c’est que je vous avais envoyé là-bas pour une raison. Il y a beaucoup d’argent en jeu là-dedans. Joe ne peut pas prendre de risque de retarder ses chantiers dans le Centre-Sud.
— Qu’est-ce que je dois faire?
— Ton plan n’a pas changé : tu dois faire le ménage dans le quartier coûte que coûte. Rendre ça sécuritaire pour nos travailleurs et nos clients.
— Je vois.
— Tu peux faire ça pour nous?
— Certainement. La première chose à nettoyer devra être cette fille, alors. Qu’est-ce que je dois faire avec elle?
— Je ne veux pas le savoir », dit Fusco. « Si elle n’avait pas été là, tu n’aurais pas eu de problème. Soustrais-la de l’équation et toi et tes gars vont pouvoir continuer votre affaire. Puis Joe pourra continuer les siennes. »
Beppe songea que ses hommes n’allaient pas apprécier – surtout Bruno qui, à l’entendre, avait rencontré le Diable face-à-face cette nuit-là...
Fort heureusement, leur appréciation n’était guère requise, seulement leur obéissance.