dimanche 18 juin 2017

Le Nœud Gordien, épisode 475 : La tâche, 2e partie

Loulou vit s’évanouir son mari, et avec lui son espoir d’être secourue. Longtemps après qu’il ait cessé de se débattre, Beppe maintint la pression sur son cou. Il voulait s’assurer qu’il ne se relève pas… Peut-être jamais. Durant tout ce temps, ses yeux demeurèrent fixés sur elle. Elle s’efforça de tenir à distance l’horreur des circonstances et la crainte de ce qui suivrait. Elle se répéta en boucle qu’il était inutile de se débattre, de crier, de pleurer. Elle devait rester calme. Son mari lui avait légué une dernière chance de s’en tirer, aussi improbable fut-elle. Elle ne pouvait pas la rater.
Si seulement elle avait réussi à voler au sorcier dont elle avait ordonné la capture les secrets de sa magie… Après tout, s’il s’était évadé des griffes de l’équipe d’Abel Laganà, elle aurait sans doute pu faire pareil...
Beppe se releva, lissa ses vêtements, puis tira la table du salon jusqu’à sa chaise. Il y déposa son arme avant de tirer de son sac une panoplie de couteaux et d’outils qu’il aligna avec précision. Il agissait avec une lenteur délibérée, comme pour souligner que chacun d’eux lui était destiné, qu’avant peu, ils auraient entaillé sa chair.
« Je suis désolé, vraiment : ce n’est pas moi qui décide », dit Beppe, en parfaite contradiction avec ce qu’il faisait. « Elle m’a donné une tâche à accomplir. Je ne suis qu’on outil. »
Elle? De qui parlait-il? Poser la question, c’était y répondre. Quelle autre femme pouvait gagner à les éliminer? Qui d’autre pouvait vouloir la faire souffrir à ce point?
Qui d’autre, sinon Mélanie Tremblay?
Loulou se raccrocha à sa rage comme à une bouée, pour s’empêcher de sombrer dans la terreur. Elle ne se laisserait pas faire. Elle allait s’en sortir, et faire avaler ces couteaux à cette salope, un à un.
Elle profita du manège de Beppe pour explorer discrètement la marge de manœuvre que Guido avait laissée à ses liens. C’était peu… Mais juste assez pour rendre possible sa fuite.  
Sa mise en place terminée, Beppe choisit une lame qu’il avança vers le visage de Loulou. L’effroi revint au galop lorsqu’il l’approcha de son œil. Sa seule liberté consistait à choisir entre rester stoïque, ou se débattre et risquer une blessure encore pire... Elle demeura immobile. La lame froide toucha sa joue. L’acier glissa contre sa peau avec la légèreté d’une caresse, puis le sang coula dans son sillon. La sensation la précipita dans une panique animale. Elle poussa de toutes ses forces un cri que le bâillon étouffa.
Beppe la gifla. « C’est assez. » La douleur du coup était cuisante, bien plus que l’entaille. Elle cessa de crier, mais ne put retenir ses sanglots.
Quelqu’un sonna à la porte extérieure. Le moniteur de sécurité s’alluma, et montrant Henriquez. L’homme attendit un instant, puis entra dans son bureau. L’espoir rejaillit dans le cœur affolé de Loulou.
Beppe se rendit à la porte; Loulou recommença à se démener comme une diablesse dans l’eau bénite. Elle profita de l’attention partagée de son bourreau pour commencer à se libérer de ses attaches. Beppe lui signala de cesser d’un geste impérieux. Sinon quoi, sale merde? Henriquez va m’entendre. Il va me secourir. Mon Dieu, mon chéri… Nous allons nous en sortir…
Une clé joua dans la serrure de l’appartement. Beppe se planqua à côté de la porte en rajustant sa poigne sur la lame. Non, Éric, non! Va chercher de l’aide! Loulou redoubla d’ardeur dans ses efforts. Elle libéra l’une de ses mains.
Henriquez ouvrit la porte; Beppe le frappa à la base du cou. La lame s’enfonça si profondément qu’elle y resta plantée. Henriquez, stupéfait, tenta d’articuler quelque chose, mais sa gorge ne produisit qu’un gargouillis horrifiant pendant que le sang envahissait ses voies respiratoires.
Il s’effondra au moment même où Loulou finit de se détacher. Elle fondit sur le pistolet déposé à côté des outils de torture; elle réussit à s’en emparer avant que Beppe ait pu réagir. Il s’avança vers elle, menaçant; elle pressa la gâchette sans hésiter. La poudre tonna; la balle frappa; le traître tomba.
Essuyant ses larmes, son sang et sa morve sur son épaule, elle accourut auprès de son mari. Elle le secoua, lui tapota la joue : il ne réagit pas. En cherchant son pouls, elle constata que sa trachée avait été écrasée. Le désespoir qu’elle avait cru esquiver menaça de revenir en trombes : sans lui, elle se retrouvait toute seule contre le monde. Elle n’avait toutefois pas survécu à tout cela pour baisser les bras maintenant. Elle reprit le pistolet et quitta l’appartement. 
Le coup de feu avait alarmé ceux qui se trouvaient dans le salon VIP : tous les regards étaient tournés vers la porte d’où elle émergea. Lorsqu’ils la virent, arme au poing, la joue en sang, les yeux rougis, les traits tordus de rage, à peu près tout le monde se planqua ou s’enfuit.
Mélanie Tremblay, elle, demeura figée à la vue de sa némésis, comme un faon devant des phares. Loulou marcha droit sur elle en boitant – l’un de ses escarpins était resté quelque part de l’autre côté. « Tu ne pensais pas me revoir debout, hein? », dit-elle d’une voix éraillée. Elle voulait voir de près la détresse dans les yeux de Mélanie avant de l’abattre comme une sale vermine. Elle se planta devant elle, leva son arme et visa le cœur – à bout portant. « T’as perdu, bitch! »
Ironiquement, déclarer sa victoire donna à son ennemie la chance de la compromettre : Mélanie sortit de sa stupeur juste à temps pour saisir l’occasion… Et un verre, qu’elle lui lança au visage. Par réflexe, Loulou leva les bras pour se protéger; il n’en fallait pas plus pour que Mélanie se jette sur elle.
Affolée, Loulou appuya sur la gâchette. Une explosion étourdissante secoua le salon privé. Mélanie tomba sur le sol avec un cri désarticulé. La balle avait fait une profonde entaille dans son épaule. Loulou se jura que la prochaine serait la bonne.
Elle s’approcha d’une Mélanie, toute pâle, la robe maculée de sang… « C’est fini », déclara-t-elle, mais son ennemie n’avait pas encore déclaré forfait. Elle lui administra un violent coup de pied au mollet; ses talons-aiguilles lui infligèrent une douleur si vicieuse qu’elle en perdit l’équilibre. Elle s’effondra à son tour. Avec l’énergie du désespoir, Mélanie grimpa sur elle pour lui arracher son pistolet.
Luttant pour sa survie, Mélanie s’avéra d’une force étonnante : Loulou sut qu’elle ne pourrait tenir longtemps. Elle risqua donc le tout pour le tout. La logique dictait de s’accrocher à l’arme avec ses deux mains; elle sacrifia la moitié de sa poigne pour frapper sur la blessure de Mélanie. La jeune femme poussa un cri horrible, mais la douleur parut la fouetter plutôt que l’affaiblir. Loulou fut incapable de résister lorsqu’elle retourna l’arme vers elle…
Le coup de feu fut accompagné de la pire douleur que Loulou ait ressentie de toute sa vie. Logée dans son bas-ventre, elle avait l’impression qu’une barre de métal chauffée à blanc l’avait percée de part en part.
Loulou se sentit basculer. Un voile noir tomba sur son monde…
…mais elle rouvrit les yeux un instant plus tard. Mélanie, haletante, avait eu le temps de se relever. Croyant avoir vaincu, elle s’était détournée pour mieux examiner sa blessure. L’arme de Beppe se trouvait à portée de la main… Au prix d’un effort surhumain, Loulou se redressa; quelque chose dans son abdomen parut céder. Le bruit attira l’attention de Mélanie, mais trop tard : elle avait déjà l’arme en main.
La balle frappa Mélanie en pleine gueule. Loulou n’eut pas longtemps pour s’en réjouir; sa victime s’effondra sur elle, son poids pesant sur son ventre crevé. À bout de force, elle ne pouvait plus bouger… Le sang de Mélanie se déversa sur son visage comme un dernier affront.
La dernière pensée de Loulou fut qu’à tout le moins, elle avait obtenu justice.

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