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dimanche 18 juin 2017

Le Nœud Gordien, épisode 475 : La tâche, 2e partie

Loulou vit s’évanouir son mari, et avec lui son espoir d’être secourue. Longtemps après qu’il ait cessé de se débattre, Beppe maintint la pression sur son cou. Il voulait s’assurer qu’il ne se relève pas… Peut-être jamais. Durant tout ce temps, ses yeux demeurèrent fixés sur elle. Elle s’efforça de tenir à distance l’horreur des circonstances et la crainte de ce qui suivrait. Elle se répéta en boucle qu’il était inutile de se débattre, de crier, de pleurer. Elle devait rester calme. Son mari lui avait légué une dernière chance de s’en tirer, aussi improbable fut-elle. Elle ne pouvait pas la rater.
Si seulement elle avait réussi à voler au sorcier dont elle avait ordonné la capture les secrets de sa magie… Après tout, s’il s’était évadé des griffes de l’équipe d’Abel Laganà, elle aurait sans doute pu faire pareil...
Beppe se releva, lissa ses vêtements, puis tira la table du salon jusqu’à sa chaise. Il y déposa son arme avant de tirer de son sac une panoplie de couteaux et d’outils qu’il aligna avec précision. Il agissait avec une lenteur délibérée, comme pour souligner que chacun d’eux lui était destiné, qu’avant peu, ils auraient entaillé sa chair.
« Je suis désolé, vraiment : ce n’est pas moi qui décide », dit Beppe, en parfaite contradiction avec ce qu’il faisait. « Elle m’a donné une tâche à accomplir. Je ne suis qu’on outil. »
Elle? De qui parlait-il? Poser la question, c’était y répondre. Quelle autre femme pouvait gagner à les éliminer? Qui d’autre pouvait vouloir la faire souffrir à ce point?
Qui d’autre, sinon Mélanie Tremblay?
Loulou se raccrocha à sa rage comme à une bouée, pour s’empêcher de sombrer dans la terreur. Elle ne se laisserait pas faire. Elle allait s’en sortir, et faire avaler ces couteaux à cette salope, un à un.
Elle profita du manège de Beppe pour explorer discrètement la marge de manœuvre que Guido avait laissée à ses liens. C’était peu… Mais juste assez pour rendre possible sa fuite.  
Sa mise en place terminée, Beppe choisit une lame qu’il avança vers le visage de Loulou. L’effroi revint au galop lorsqu’il l’approcha de son œil. Sa seule liberté consistait à choisir entre rester stoïque, ou se débattre et risquer une blessure encore pire... Elle demeura immobile. La lame froide toucha sa joue. L’acier glissa contre sa peau avec la légèreté d’une caresse, puis le sang coula dans son sillon. La sensation la précipita dans une panique animale. Elle poussa de toutes ses forces un cri que le bâillon étouffa.
Beppe la gifla. « C’est assez. » La douleur du coup était cuisante, bien plus que l’entaille. Elle cessa de crier, mais ne put retenir ses sanglots.
Quelqu’un sonna à la porte extérieure. Le moniteur de sécurité s’alluma, et montrant Henriquez. L’homme attendit un instant, puis entra dans son bureau. L’espoir rejaillit dans le cœur affolé de Loulou.
Beppe se rendit à la porte; Loulou recommença à se démener comme une diablesse dans l’eau bénite. Elle profita de l’attention partagée de son bourreau pour commencer à se libérer de ses attaches. Beppe lui signala de cesser d’un geste impérieux. Sinon quoi, sale merde? Henriquez va m’entendre. Il va me secourir. Mon Dieu, mon chéri… Nous allons nous en sortir…
Une clé joua dans la serrure de l’appartement. Beppe se planqua à côté de la porte en rajustant sa poigne sur la lame. Non, Éric, non! Va chercher de l’aide! Loulou redoubla d’ardeur dans ses efforts. Elle libéra l’une de ses mains.
Henriquez ouvrit la porte; Beppe le frappa à la base du cou. La lame s’enfonça si profondément qu’elle y resta plantée. Henriquez, stupéfait, tenta d’articuler quelque chose, mais sa gorge ne produisit qu’un gargouillis horrifiant pendant que le sang envahissait ses voies respiratoires.
Il s’effondra au moment même où Loulou finit de se détacher. Elle fondit sur le pistolet déposé à côté des outils de torture; elle réussit à s’en emparer avant que Beppe ait pu réagir. Il s’avança vers elle, menaçant; elle pressa la gâchette sans hésiter. La poudre tonna; la balle frappa; le traître tomba.
Essuyant ses larmes, son sang et sa morve sur son épaule, elle accourut auprès de son mari. Elle le secoua, lui tapota la joue : il ne réagit pas. En cherchant son pouls, elle constata que sa trachée avait été écrasée. Le désespoir qu’elle avait cru esquiver menaça de revenir en trombes : sans lui, elle se retrouvait toute seule contre le monde. Elle n’avait toutefois pas survécu à tout cela pour baisser les bras maintenant. Elle reprit le pistolet et quitta l’appartement. 
Le coup de feu avait alarmé ceux qui se trouvaient dans le salon VIP : tous les regards étaient tournés vers la porte d’où elle émergea. Lorsqu’ils la virent, arme au poing, la joue en sang, les yeux rougis, les traits tordus de rage, à peu près tout le monde se planqua ou s’enfuit.
Mélanie Tremblay, elle, demeura figée à la vue de sa némésis, comme un faon devant des phares. Loulou marcha droit sur elle en boitant – l’un de ses escarpins était resté quelque part de l’autre côté. « Tu ne pensais pas me revoir debout, hein? », dit-elle d’une voix éraillée. Elle voulait voir de près la détresse dans les yeux de Mélanie avant de l’abattre comme une sale vermine. Elle se planta devant elle, leva son arme et visa le cœur – à bout portant. « T’as perdu, bitch! »
Ironiquement, déclarer sa victoire donna à son ennemie la chance de la compromettre : Mélanie sortit de sa stupeur juste à temps pour saisir l’occasion… Et un verre, qu’elle lui lança au visage. Par réflexe, Loulou leva les bras pour se protéger; il n’en fallait pas plus pour que Mélanie se jette sur elle.
Affolée, Loulou appuya sur la gâchette. Une explosion étourdissante secoua le salon privé. Mélanie tomba sur le sol avec un cri désarticulé. La balle avait fait une profonde entaille dans son épaule. Loulou se jura que la prochaine serait la bonne.
Elle s’approcha d’une Mélanie, toute pâle, la robe maculée de sang… « C’est fini », déclara-t-elle, mais son ennemie n’avait pas encore déclaré forfait. Elle lui administra un violent coup de pied au mollet; ses talons-aiguilles lui infligèrent une douleur si vicieuse qu’elle en perdit l’équilibre. Elle s’effondra à son tour. Avec l’énergie du désespoir, Mélanie grimpa sur elle pour lui arracher son pistolet.
Luttant pour sa survie, Mélanie s’avéra d’une force étonnante : Loulou sut qu’elle ne pourrait tenir longtemps. Elle risqua donc le tout pour le tout. La logique dictait de s’accrocher à l’arme avec ses deux mains; elle sacrifia la moitié de sa poigne pour frapper sur la blessure de Mélanie. La jeune femme poussa un cri horrible, mais la douleur parut la fouetter plutôt que l’affaiblir. Loulou fut incapable de résister lorsqu’elle retourna l’arme vers elle…
Le coup de feu fut accompagné de la pire douleur que Loulou ait ressentie de toute sa vie. Logée dans son bas-ventre, elle avait l’impression qu’une barre de métal chauffée à blanc l’avait percée de part en part.
Loulou se sentit basculer. Un voile noir tomba sur son monde…
…mais elle rouvrit les yeux un instant plus tard. Mélanie, haletante, avait eu le temps de se relever. Croyant avoir vaincu, elle s’était détournée pour mieux examiner sa blessure. L’arme de Beppe se trouvait à portée de la main… Au prix d’un effort surhumain, Loulou se redressa; quelque chose dans son abdomen parut céder. Le bruit attira l’attention de Mélanie, mais trop tard : elle avait déjà l’arme en main.
La balle frappa Mélanie en pleine gueule. Loulou n’eut pas longtemps pour s’en réjouir; sa victime s’effondra sur elle, son poids pesant sur son ventre crevé. À bout de force, elle ne pouvait plus bouger… Le sang de Mélanie se déversa sur son visage comme un dernier affront.
La dernière pensée de Loulou fut qu’à tout le moins, elle avait obtenu justice.

dimanche 11 juin 2017

Le Nœud Gordien, épisode 474 : La tâche, 1re partie

Beppe Cipriani cheminait dans les rues du Centre, sac à l’épaule, l’esprit embrumé comme s’il s’éveillait tout juste d’une sieste. En fait, le monde entier lui apparaissait irréel. Pourquoi? Il ne s’en souciait guère. Il avait une tâche à accomplir. Rien d’autre ne comptait.
Il contourna la façade rutilante du Den, toute en miroirs, pour monter au salon privé par la porte arrière. Trois hommes en gardaient l’accès; l’un d’eux, simple portier, voulut s’interposer; les deux autres lui signalèrent de s’écarter. Ceux-là le connaissaient bien : ils travaillaient, eux aussi, pour le clan italien.
Le salon VIP demeurait à peu près vide à cette heure : en ce beau mardi d’été, les clients préféraient les terrasses pour l’apéro. Mélanie Tremblay – le bras droit de M. Szasz, l’alliée de M. Fusco – s’y trouvait néanmoins. Accoudée au bar, les yeux sur son téléphone, elle ne porta aucune attention à l’arrivée de Beppe.
Éric Henriquez, sans doute avisé par le portier, accourut à sa rencontre. « Hey, Beppe!, dit-il avec trop d’enthousiasme. Ça va, mon vieux? » Beppe resta de glace. Il n’était pas venu fraterniser. Henriquez enchaîna. « Je voulais savoir… Est-ce que tu penses que ça va durer encore longtemps, mes… invités? Je veux dire…
— Je sais ce que tu veux dire. Ça va durer aussi longtemps que nécessaire.
— C’est quand même chez moi… Et que je vive en dehors du Den complique beaucoup mon travail… 
— Je te rappelle qu’à eux deux, M. Fusco et Mme Kingston sont propriétaires de la moitié de ta foutue boîte. Ils sont autant chez eux que toi. Alors tu fais ce qu’on te dit et tu fermes ta gueule. »
Henriquez eut la sagesse de comprendre l’entretien terminé. Il s’écarta avec un sourire des plus professionnels.
Beppe alla sonner au bureau d’Henriquez et salua la caméra de surveillance. Le verrou s’ouvrit avec un son électrique. Il traversa le bureau qui servait d’antichambre aux appartements d’Henriquez.
Fusco et sa femme l’attendaient dans le salon, de l’autre côté. « Quelles sont les nouvelles? », demanda le boss. Beppe referma la porte derrière lui. Comme par magie, les derniers relents de la musique du bar disparurent. L’insonorisation était impressionnante. Et bienvenue.
Il déposa son sac sur une table basse et l’ouvrit. Un gun, des restreintes et un assortiment de lames s’y trouvaient. Le fantôme d’une question pointa – pourquoi la corde? Pourquoi les couteaux? –, mais une autre idée, toute puissante, l’écrasa dans l’œuf.
Je suis venu accomplir une tâche. La tâche qu’elle m’a donnée.

Guido Fusco connaissait Beppe depuis son adolescence; il remarqua au premier coup d’œil que quelque chose clochait. Ses yeux, d’habitude perçants, semblaient fatigués. Le conflit use tout le monde, se dit-il. Encore plus lorsque les ennemis sont d’anciens alliés. Ils n’étaient en sécurité nulle part, comme le fiasco des noix de coco l’avait bien démontré. C’était encore plus vrai pour Beppe et ses soldats, pour qui même les rues et les ruelles s’étaient transformés en champs de bataille. Pas surprenant qu’il en soit affecté, malgré ses nerfs d’acier…
Guido présumait que son capitaine ne se serait pas déplacé à moins qu’il ait une nouvelle importante à lui annoncer. Quelle ne fut pas sa surprise de le voir plutôt tirer une arme à feu de son sac… Et la pointer vers sa femme et lui.
« Qu’est-ce que cela signifie? », demanda-t-il, incrédule.
« Ne bougez pas », répondit Beppe.  
Guido n’aurait jamais, au grand jamais pu croire que Beppe Cipriani pourrait le trahir. Professionnel, impitoyable, on le présentait aux recrues comme l’incarnation de la loyauté, l’un des derniers véritables hommes d’honneur. C’était impensable qu’il ait pu tromper tout le monde aussi longtemps, mais les faits ne mentaient pas.
Beppe sortit un bâillon et une longueur de corde de son sac. « Attache-la sur la chaise, là. Bâillonne-la d’abord. Allez! 
— C’est moi ta cible. Tu as gagné. Laisse partir ma femme. Elle n’a pas à souffrir plus longtemps de ma business… »
Beppe ne broncha pas face au plaidoyer; il dut donc obéir. Il eut tout de même la présence d’esprit de laisser suffisamment de jeu à sa femme pour lui permettre de s’en défaire. Elle ne pourrait pas se désempêtrer instantanément, mais si Beppe faisait l’erreur de lui tourner le dos… « Une seule chance », murmura-t-il à son oreille. Le regard de Loulou lui indiquait qu’elle avait compris. Le visage de sa femme n’exprimait aucune frayeur, mais plutôt la colère de l’indignation. Elle n’était pas prête à baisser les bras… Quelle femme, tout de même.
« Ç’a intérêt à être solide, hein… », dit Beppe. Il s’avança pour voir par lui-même, l’arme toujours pointée sur Guido. Fusco n’était peut-être pas un homme de terrain, mais personne n’aurait contesté sa pensée stratégique : il s’écarta de manière à ce que Beppe ne puisse voir Loulou et lui en même temps.
Cette simple manœuvre lui fournit une occasion à saisir. Beppe le gardait en joue, mais lorsqu’il baissa la tête pour examiner les nœuds, Guido se précipita sur son bras tendu, en s’écartant de la ligne de tir. Il saisit son poignet à deux mains en espérant lui arracher son arme. La surprise sur laquelle il comptait ne dura pas, pas même assez longtemps pour que Loulou se détache et lui prête mainforte. Avec la vitesse d’un cobra, Beppe abattit le tranchant de sa paume sur sa pomme d’Adam. Sa prise relâcha; Beppe s’en libéra et lui asséna un coup de crosse sur la tempe. Ils’effondra sur le sol, luttant pour cesser de tousser et reprendre son souffle.
Imperturbable, Beppe ne lui en laissa pas le temps. Il s’accroupit et posa un genou sur son cou. Les coups qu’il avait reçus sapaient sa force; Guido tenta de se débattre, mais il comprit vite qu’il ne réussirait pas à déloger son adversaire.
« Je suis désolé », dit le traître sur un ton les plus sincères. « Mais je dois éliminer tous les obstacles. Rien ne doit m’empêcher d’accomplir ma tâche. »
Quoi, je suis un obstacle? Pas la cible? C’est dans la confusion la plus totale que l’asphyxie eut raison de lui. Il sombra dans le néant.

dimanche 21 mai 2017

Le Nœud Gordien, Épisode 471 : Un outil

Beppe avait été plongé dans une consternation peu commune lorsqu’il avait appris que Marco Kotzias était devenu le bras droit de Pops, à la tête de la fronde des Grecs contre M. Fusco.
Beppe ne doutait pas un instant de l’issue du conflit. Ses ennemis étaient à la fois moins nombreux et moins organisés. Il y avait toutefois de quoi se désoler des séquelles de cette petite révolte. Fusco avait unifié les clans de la Petite-Méditerranée, il s’était aussi assuré que tous vivent dans l’harmonie et la prospérité. Ce temps-là était bien révolu; le chef en était réduit à se terrer avec sa femme dans un endroit connu seulement de ses plus loyaux capitaines, menacé par des ennemis qui, un mois auparavant, se disaient ses alliés.
Beppe et ses hommes avaient déjà gagné quelques batailles contre les Grecs, mais pour lui, une première vraie victoire serait d’éclater la tête de ce traître de Marco. Pour Beppe, la loyauté importait plus que tout; il considérait comme une insulte personnelle le fait qu’un de ses anciens hommes soit devenu un officier ennemi. Une insulte qui demandait à être lavée dans le sang.
Lorsqu’une patrouille signala la présence de Marco sur le boulevard La Rochelle, sa réponse fut immédiate : « Laissez-le moi. »
Au volant de sa moto, il s’empressa de se rendre jusqu’à lui, délaissant les voies de circulation pour rouler directement sur la ligne, entre les voitures. Il arriva juste à temps pour le voir tourner vers une bretelle de l’autoroute. Beppe donna un coup de gaz et s’engagea à sa suite. Rien ne pourrait désormais empêcher sa vengeance.
Il ne restait plus qu’à attendre le bon moment. Il fila consciencieusement la voiture, assez loin pour ne pas être remarqué, une rage volcanique brûlant dans sa poitrine.
Marco prit une sortie vers le Centre, et il se retrouva vite coincé par un feu rouge. Je te tiens, pensa Beppe en se faufilant jusqu’à la fenêtre du conducteur, mitraillette à la main.
Il croyait pouvoir profiter de la surprise, mais par quelque miracle, Marco l’avait détecté. Il le désarçonna d’un coup de portière avant de s’éloigner sur les chapeaux de roues.
Un chapelet de blasphèmes résonnèrent sous sa visière; il remonta en selle et se mit en chasse.  
Afin de le semer, Marco brûla des feux rouges et alla même jusqu’à traverser un parc piétonnier, mais rien ne pouvait arrêter Beppe. Marco décida enfin de s’arrêter et de lui faire face. Grave erreur…
Les balles volèrent de part et d’autre pendant que Beppe continuait son approche. Lorsqu’il comprit que l’arme de Marco s’était enrayée, il sut qu’il avait gagné.
Il contourna la voiture criblée de balles et se trouva face à face avec son ennemi. Comme il en avait rêvé, il allait pouvoir le regarder dans les yeux lorsque son juste châtiment s’abattrait sur lui… Il ne lui restait qu’à appuyer sur la gâchette… Mais Marco leva les mains, et une explosion de lumière aveuglante l’engloutit.
Le temps de cligner des yeux, le Centre-Sud avait disparu; il se tenait plutôt dans une petite chambre d’hôtel sans fenêtre. Il demeurait en joue, mais il ne pouvait plus bouger un muscle.
La sorcière du Terminus se tenait devant lui, les bras croisés sous la poitrine.
Après un instant de confusion, son esprit assembla les pièces du puzzle. Du coup, tout ce que cette situation bourbeuse avait d’incompréhensible trouvait une explication. Marco s’est fait avoir par cette salope de sorcière!
« Hey! On reste poli! », dit la fille en levant le doigt comme une maîtresse d’école.
Tu peux entendre ce que je pense? Tiens, prends ça! Il lui balança un torrent d’injures en trois langues capable de faire rougir un charretier. Elle les reçut avec un sourire sans chaleur.
« Tant de haine… Tu sais ce qui est ironique? C’est ton émotion qui t’a trahi. On peut la percevoir à cent mètres à la ronde… Si un homme plus détaché, plus professionnel, s’était trouvé à ta place, il aurait sans doute eu le temps de tirer avant qu’on l’ait découvert… »
Le commentaire ne fit rien pour tempérer le feu qui lui dévorait les entrailles. Pendant un instant, la fille plissa même les yeux, comme si elle pouvait le voir, comme s’il était trop intense pour être regardé directement.
Tu as eu Marco… Comment? En le séduisant? En le soudoyant? En lui jetant un sort? Mais moi, je ne céderai pas. Jamais!
« Il ne faut jamais dire jamais… » La Chinoise le scruta un moment, pendant lequel il ressentit une pression croissante dans son crâne. Pour la première fois, l’effroi se mêla à la haine.
« Fantastique : tu sais où est madame Kingston… »
Madame? Qu’est-ce que tu veux à la femme de Fusco?
« Ça t’étonne? Ce n’est pas grave. Tu n’es qu’un outil pour nous. Et les outils n’ont pas besoin de comprendre quoi que ce soit. Seulement d’accomplir leur fonction… »

dimanche 22 janvier 2017

Le Nœud Gordien, épisode 454 : Failles, 1re partie

Tobin partageait son temps entre l’Agora, le Terminus et la Petite-Méditerranée. Lorsqu’il traînait au Café Buzzetta, ses anciens collègues – enfin, ceux de Marco Kotzias – semblaient le considérer davantage comme un convalescent que comme un soldat de l’organisation Fusco. On l’accueillait comme un frère, on lui payait café, ouzo ou grappa, mais on ne le mêlait pas aux affaires courantes. Il ne s’asseyait jamais à la table de Pops pour parler business; lorsque celui-ci s’adressait à Marco, c’était accoudé au bar, pour parler de la pluie et du beau temps.
Tobin ne souffrait pas d’être ainsi écarté, au contraire : il profitait de son temps en marge pour explorer les pensées des mafieux. De fil en aiguille, il disposait maintenant d’un portrait complet des effectifs liés au café et, dans une moindre mesure, du reste de La Cité. Malheureusement, aucun d’eux n’avait été impliqué dans l’enlèvement et la séquestration odieuse de Martin. Il en était venu à la conclusion qu’il était temps d’enquêter sur la garde rapprochée du clan Fusco.
Les têtes pensantes ne se mêlaient pas à la racaille; les chefs préféraient passer par des intermédiaires comme Pops pour coordonner leurs forces. Il aurait été difficile pour Marco de rencontrer M. Fusco, à moins d’avoir d’excellentes raisons… Mais c’était sans compter le nouvel outil dont il disposait. En sachant comment infléchir le cours des pensées d’autrui, il n’avait plus à convaincre personne.
Plus les paramètres sont précis, plus l’opération est facile, disait Olson. Tobin se contenta donc d’implanter dans la tête de Pappas l’importance capitale de lui organiser une rencontre avec Fusco. Deux jours plus tard, Marco était convoqué à son quartier général.
On le fouilla à l’entrée, mais c’était sans importance. Sa vraie arme, c’était l’énergie magique qu’Aizalyasni et Martin acheminaient jusqu’à lui.
On le guida jusqu’à l’antichambre de Fusco, au dernier étage. Il fut quelque peu surpris d’y trouver Guiseppe Cipriani.
« Marco, dit-il en étreignant Tobin.
— Beppe.
— Content de te revoir, dit-il avec une tiédeur qui contredisait ses mots. Comment va Melissa?
— Oh, tu sais… Pas trop mal…
— Je l’ai croisée l’autre jour, elle magasinait.
— Ah ouais?
— Oui. Je lui ai demandé de tes nouvelles. Elle m’a dit qu’elle ne t’avait vu qu’une seule fois, et encore, que c’était elle qui t’avait couru après. »
Marco avait été très près de sa sœur Melissa, mais Tobin n’avait jamais eu l’intention de prendre sa place et de vivre sa vie – autrement que pour servir ses propres projets. Il haussa les épaules. « Si tu savais comment elle m’a engueulé, cette fois-là… Ça m’a enlevé l’envie de recommencer. Pour l’instant. »
Beppe le scruta un instant, dubitatif. Puis il haussa les épaules à son tour. Se doutait-il de quelque chose? Si loin du Centre-Sud, lire les pensées demandait un certain effort qui ne passerait pas inaperçu. Avant qu’il ait pu trouver une occasion de le faire discrètement, la porte de Fusco s’ouvrit.
« C’est l’heure », dit le garde du corps en lui montrant le chemin. Beppe lui emboîta le pas.
Fusco était assis derrière un bureau antique. Sans lever les yeux, il fit signe à Tobin de prendre place. Il obéit; Beppe, quant à lui, resta debout juste derrière.
Fusco continua à jouer de la plume pendant au moins trois minutes, après quoi il dit : « Bon. Marco Kotzias. Notre revenant.
— Monsieur Fusco. Merci d’avoir accepté de me rencontrer.
— Pops a beaucoup insisté. Il m’a dit que tu voulais me parler de… Pommes pourries. »
Tobin n’avait rien dit de tel; il s’était contenté de demander l’audience. Il se souvenait des explications d’Olson à propos de l’implantation de pensées : son esprit va imaginer les détails. Tu ne sais jamais ce qu’il va inventer de son côté.
Cipriani prit le relais, forçant Tobin à se tordre sur sa chaise pour l’avoir dans son champ de vision. « Paraît que tu penses que la frappe contre Abel Laganà, et ce qui vous est arrivé, à Bruno, Luigi et toi, c’est relié. »
Fuck. Ça… il aurait préféré que Pops garde cette conversation pour lui. Il avait lancé cette théorie pour secouer la cage pendant qu’il tâtonnait pour trouver des failles dans la loyauté des hommes de Fusco. Au final, il y avait bel et bien un lien : les Trois se trouvaient derrière ces deux événements.
« Marco… », continua Beppe, en pressant sur ses épaules. « Pourquoi t’intéresses-tu au cas de Laganà? »
Le contrôle de la situation lui glissait des mains. « Monsieur Fusco, dit-il, est-ce que je peux vous parler seul à seul? »
Profitant du fait que Beppe lui tournait le dos, Tobin connecta avec le relais magique. Énergisé, son esprit partit à la rencontre de celui de Fusco. Les tests d’Aizalyasni lui avait permis de trouver la faille dans l’esprit de James, par laquelle elle pouvait changer ses idées; celle de Fusco s’avéra autrement plus difficile à trouver. Il réussit néanmoins à s’y insinuer. Seul à seul, souffla-t-il directement à l’esprit de Fusco. C’est important.
« Laisse-nous », dit Fusco à Beppe.
La pression sur les épaules de Tobin disparut d’un coup. Cipriani s’éloigna sans cacher son air dubitatif, mais sans discuter non plus. Il sortit en fermant la porte derrière lui.

dimanche 27 octobre 2013

Le Noeud Gordien, épisode 293 : Comparution

Beppe attendait d’être reçu par M. Fusco dans le hall où l’ascenseur avait abouti. Quelqu’un d’autre aurait été stressé de comparaître devant l’un des hommes les plus puissants de La Cité – d’autant plus qu’il se doutait fort bien de quoi il voulait l’entretenir –, mais Beppe voyait la situation d’un autre œil. S’il avait été en véritable disgrâce, il n’aurait jamais reçu de convocation. Il aurait été accosté par un homme, peut-être même l’un des siens; les chances sont bonnes qu’il ne l’aurait pas remarqué avant qu’il ne soit trop tard. Une ou deux balles au torse, une à la tête, et tout aurait été fini…
Une seule chaise se trouvait sur place, au fond du hall. Elle était occupée par un homme que Beppe connaissait vaguement, un membre de la garde rapprochée de Fusco. Il leva les yeux de son journal lorsque Beppe arriva, puis il s’y replongea sans avoir dit un mot. L’homme n’était peut-être qu’un soldat, un garde du corps, mais il avait tout de même accès à l’oreille des gros bonnets du clan. Beppe choisit de maintenir ses distances. Il alla se positionner à l’autre bout du hall, devant la grande fenêtre qui offrait un panorama magnifique sur la Petite Méditerranée et le lac Prince dont la surface calme reflétait le soleil de midi.
On entendait parfois quelques paroles filtrer à travers l’une des portes du hall, sans toutefois pouvoir distinguer le moindre mot, seulement des pointes d’intensité qui laissaient deviner une conversation animée.
La porte s’ouvrit après un certain temps de silence de l’autre côté. C’était Luigi, le visage pâle.  « Hey, Beppe.
— Luigi… 
— M. Fusco veut te voir », dit-il en s’écartant pour laisser passer Beppe. Il sortit ensuite et referma la porte derrière lui.
Le panorama visible du bureau de M. Fusco était encore plus spectaculaire que celui du hall. La pièce se trouvait au coin de l’édifice, offrant une vue sur deux-cent-soixante-dix degrés. La décoration était luxueuse mais vieillotte, avec un mobilier de style européen, des reproductions de tableaux de maîtres, un grand tapis oriental… M. Fusco n’était pas seul : Joe Gaccione occupait un divan à lui seul, à moitié couché, à moitié assis, un ballon de cognac à la main malgré l’heure précoce.
« Beppe. Entre, entre! », dit M. Fusco avec son accent qui faisait sonner entre comme anntre au R roulé. « Merci d’être venu. » Beppe se contenta de répondre d’un mouvement de tête.
« Tire-toi une bûche », dit Gaccione.
« Je préfère rester debout », dit Beppe.
Gaccione haussa les épaules. « Comme tu veux.
— Comment s’est passé votre opération dans le Centre-Sud? », demanda Fusco.
M. Fusco était connu pour poser des questions dont il connaissait déjà la réponse. « Luigi vous a déjà tout raconté, j’en suis sûr… 
— Si tu savais ce qu’il nous a dit…. », répondit Gaccione.
« Reprends du début. »
Beppe s’exécuta, sans ajouter la moindre fioriture, sans plaidoyer pour être cru, simplement en relatant les faits : les premières évictions, le face-à-face avec la haie des sans-abris, épaulés par le jeune Tobin et ses hommes, contre toute attente… Il arriva ensuite à la raison probable de sa convocation. Il raconta la réaction impulsive de Luigi qui avait précipité un échange de coups de feu et la bizarrerie qui s’était ensuivie… Une jeune Chinoise nimbée de lumière déferlant en vagues, capable de souffler quatre hommes solides comme autant de fétus de paille.
 M. Fusco enleva ses lunettes à la fin du récit. Il frotta son visage, son front puis sa tête jusqu’à la nuque. « Je n’inventerais certainement pas quelque chose comme ça », dit Beppe.
« Ta parole n’est pas en cause », répondit Fusco. « Luigi nous a raconté exactement la même chose…
— Presque la même chose », corrigea Gaccione. Connaissant Luigi, Beppe aurait parié que dans sa version des faits, il n’avait pas dégainé le premier.
« Voilà pour la description », continua Fusco. « Ça n’est pas tout. À ton avis, que s’est-il passé?
— Sincèrement, je ne sais pas », dit Beppe. « Rien n’explique ce que nous avons vu. Les choses se sont passées vite, mais la Chinoise elle-même avait l’air surprise de ce qui était en train d’arriver.
— As-tu une idée de qui est cette fille?
— Non, sinon qu’elle doit être l’une des squatters du quartier. Ses vêtements me font croire qu’elle n’est pas sans-abri. Je dirais donc qu’elle doit demeurer pas loin de la lisière du Centre-Sud.
— Est-elle une menace pour nous?
— Je ne sais pas ce que la fille a fait, mais c’était d’abord défensif. Mon hypothèse est que, si nous les laissons tranquille…
— Les laisser tranquilles? », s’exclama Gaccione.
« Nous n’avions jamais entendu parler de ce groupe-là; si nous les laissons tranquille, je prévois un retour au statu quo. »
Gaccione eut un ricanement dégoulinant de mépris qui vint piquer l’orgueil de Beppe.
« Ce que Joe essaie de dire », reprit Fusco, « c’est que je vous avais envoyé là-bas pour une raison. Il y a beaucoup d’argent en jeu là-dedans. Joe ne peut pas prendre de risque de retarder ses chantiers dans le Centre-Sud.
— Qu’est-ce que je dois faire?
— Ton plan n’a pas changé : tu dois faire le ménage dans le quartier coûte que coûte. Rendre ça sécuritaire pour nos travailleurs et nos clients.
— Je vois.
— Tu peux faire ça pour nous?
— Certainement. La première chose à nettoyer devra être cette fille, alors. Qu’est-ce que je dois faire avec elle?
— Je ne veux pas le savoir », dit Fusco. « Si elle n’avait pas été là, tu n’aurais pas eu de problème. Soustrais-la de l’équation et toi et tes gars vont pouvoir continuer votre affaire. Puis Joe pourra continuer les siennes. »
Beppe songea que ses hommes n’allaient pas apprécier – surtout Bruno qui, à l’entendre, avait rencontré le Diable face-à-face cette nuit-là...
Fort heureusement, leur appréciation n’était guère requise, seulement leur obéissance.

dimanche 29 septembre 2013

Le Noeud Gordien, épisode 289 : Ménages, 8e partie

Mike Tobin était à peine sorti de la chambre de Tricane que Timothée prenait la parole : « Tout le monde! Votre attention, je vous prie! » Les gens du Terminus étaient avides d’en savoir plus; des chut! provenant de l’assistance firent taire les derniers murmures.
« Des gens sillonnent le quartier en disant qu’ils font le ménage », dit Tim. Il pointa James, encore couvert d’immondices. « Ils ont failli attraper James, l’un des nôtres. Il les a vu battre des habitants du quartier, pas loin d’ici. Il a été plus chanceux : il s’est enfui. Il a eu la gentillesse de venir nous avertir. »
Une vague de chuchotements se fit entendre : une bonne proportion d’entre eux squattait dans les environs, la plupart autour du Terminus. Timothée leva la main et attendit que le calme revienne. « J’ai consulté Madame pour savoir quoi faire. Nous allons leur montrer qu’ici, c’est chez nous. Que personne ne peut nous dire quoi faire sur notre territoire. »
Ah, l’enfant de chienne, pensa Tobin. Tricane lui avait dit de faire comme il voulait, voilà qu’il présentait son vœu à lui comme si c’était sa décision à elle. Dans l’assemblée, beaucoup semblaient terrorisés par la proposition de Tim. Ces gens-là n’avaient rien de soldats. Ils étaient d’abord et avant tout des survivants, et pour survivre dans les environs, éviter les problèmes et se tenir loin du trouble demeuraient les stratégies les plus efficaces.
D’un autre côté, ceux qui n’affichaient pas la peur semblaient au contraire galvanisés par l’idée…
La brusque ouverture de la porte d’entrée en fit sursauter plus d’un. C’était Djo. « Il y a un char plus loin dans la rue. Il avance lentement. Je pense qu’il y a du monde qui marche à pied autour.
— Ça doit être eux », dit l’un des fidèles, un homme dans la cinquantaine, proche de Martin. Évidemment, pensa Tobin. Qui d’autre? « Qu’est-ce qu’on va faire? »
Timothée exhala bruyamment. « Tout le monde dehors. Maintenant. »
D’ordinaire, Mike était bien content de laisser Tim le soin de gérer les affaires de la communauté pendant que lui s’occupait des siennes – c’est-à-dire la sécurité du Terminus, en plus de participer aux oraisons d’arrière-scène. Mais là… « Es-tu fou? », cracha-t-il entre ses dents serrées, espérant n’être entendu que par Tim. Celui-ci fit comme si rien n’était. Il ouvrit la porte et signala aux gens de sortir. Martin traversa le seuil le premier; une fois la glace cassée, presque tout le monde le suivit. « Qu’est-ce que tu penses que ça va donner? », chuchota Mike à la première occasion, pendant que les derniers passaient devant eux.
« Fais-moi confiance », dit Tim, comme s’il s’agissait d’un argument.
« C’est quoi ton plan, hein?
— D’abord la glace, ensuite le feu, après la glace…
— Calvaire! Ça ne veut rien dire! T’es rendu aussi pire que Tricane! » Timothée sourit à Tobin avant de s’éloigner à son tour. Il ne restait plus qu’une poignée de fidèles qui préféraient encore la sûreté du Terminus – et peut-être la proximité de leur Madame bien-aimée – aux assurances de Timothée. Jurant intérieurement contre Tim, Tobin sortit à son tour.
Comme la plupart des soirs à cette heure, des feux brûlaient ici et là sur la place, chacun entouré de ces individus qui gravitaient autour de la communauté mais qui ne prenaient pas part aux oraisons pour une raison ou une autre. Il y avait aussi ceux, moins nombreux, qui s’étaient présentés à l’oraison trop tard, après que les chaînes aient été posées sur la porte. La majeure partie des badauds s’étaient massés du côté ouest de la place, là où on pouvait voir la voiture s’approcher. Une automobile si loin dans le Centre-Sud était une rareté; la lumière des phares avait le même effet sur eux qu’une flamme pour un papillon de nuit. Timothée dirigea les fidèles dans cette direction; il leur fit signe de s’avancer jusqu’à ce que la rue entière soit bloquée. Mike rejoignit Timothée au centre en signalant à ses gars de prendre position de part et d’autre de la rue.
La voiture continua sa lente avancée vers le Terminus. Des hommes la flanquaient, comme Djo l’avait soupçonné; les silhouettes de deux d’entre eux se profilaient dans l’éclairage de la voiture. L’un d’eux avait un bâton de baseball posé sur l’épaule. Sans qu’il n’en ait vraiment conscience, Mike posa la main dans sa poche, sur la crosse de son pistolet.
Une troisième silhouette s’ajouta aux deux premières lorsque la voiture arriva à une quinzaine de mètres du barrage humain. La voiture s’immobilisa, puis le conducteur rejoignit ses collègues. L’un des quatre s’avança d’un pas lent qui laissait deviner une paire de couilles en acier trempé.
« Beau petit groupe », dit l’homme qui s’était avancé. Les yeux de Mike s’habituaient graduellement à l’éclairage; il pouvait maintenant distinguer que l’homme avait la tête entièrement rasée. « C’est gentil de votre part d’être venu pour m’écouter », dit-il. Ses mots étaient affables en apparence, mais son ton dégoulinait de mépris. « Ça va être plus facile de passer notre message…
— Nous avons un message pour vous », coupa Timothée. « Nous sommes ici chez nous. Nous…
— Mitch Tobin! », coupa le chauve à son tour. Mike tressaillit en entendant son nom. « Qu’est-ce que t’es venu foutre ici! Ton oncle avait compris, lui, que c’était mieux de se concentrer sur ses petites affaires sans venir mettre des bâtons dans les roues des grands… »
Mike ne savait pas trop qui était cet homme, mais ses mots ne piquèrent pas moins son orgueil.
Le chauve allait reprendre sa diatribe lorsque celui qui conduisait la voiture pointa James en disant : « C’est lui! C’est le connard qui s’est sauvé tantôt! »
Le sang de Tobin ne fit qu’un tour lorsqu’il vit le type dégainer. Tobin fit pareil sans hésiter. Les réflexes de survie des fidèles s’enclenchèrent à l’instant même : certains se jetèrent par terre, d’autres s’enfuirent en bousculant ceux qui se trouvaient sur leur chemin.
« Non! », cria Tim. Il claqua le bras de Mike juste au moment où il appuyait sur la gâchette. Deux coups de feu retentirent à une fraction de seconde d’intervalle dans un fracas assourdissant.
Mike s’attendait à voir la situation s’envenimer, qu’elle dégénère en fusillade à quatre contre trois au beau milieu de dizaines d’innocents… Mais quelque chose se produisit qui laissa les deux camps paralysés de surprise.

dimanche 15 septembre 2013

Le Noeud Gordien, épisode 287 : Ménages, 6e partie

Beppe avait reçu l’ordre d’aller brasser la cage des squatters du Centre-Sud avec une bonne dose de perplexité. Envoyer des hommes là-bas, c’était comme leur demander de surveiller le trou d’une toilette turque. Mais comme les instructions provenaient de M. Fusco lui-même, Beppe avait acquiescé sans sourciller ni demander d’explications. Il avait pour réputation d’arriver à ses fins, quelles que soient les particularités des tâches qu’on lui confiait; M. Fusco et ses proches collaborateurs savaient qu’ils pouvaient compter sur lui pour accomplir proprement n’importe quelle job sale.
Cette première visite du Centre-Sud avait pour but de mieux connaître le terrain ainsi que ceux à qui il avait affaire. Beppe et ses hommes avaient attendu la nuit pour s’avancer en voiture dans le quartier maudit, à l’affût de lumières qui leur signaleraient la présence de squatters. Ils en avaient localisé une en peu de temps; Beppe confia à Luigi la tâche de surveiller la voiture pendant que Marco, Bruno et lui s’invitaient dans la bâtisse.
C’est ainsi qu’ils avaient fait connaissance avec les sympathiques junkies dans leur sympathique piquerie. Et ce sympathique premier contact venait tout juste de se conclure sur une sympathique défenestration.
« Quelqu’un veut rajouter quelque chose? », dit Beppe en essuyant la sueur sur son crâne chauve. Sans surprise, les deux autres junkies préférèrent passer par la porte plutôt que la fenêtre. Marco semblait déçu que sa batte de baseball n’ait pas encore servi. « C’est un avertissement », dit Beppe une fois dehors.
« Si on vous revoit, la prochaine fois, nous ne serons pas si tendres », dit Marco en bottant le junkie. « Le Centre-Sud, c’est chez nous. Faites-le savoir à tout le monde : c’est l’temps du grand ménage. 
— Hé! », cria Luigi, de l’autre côté de la voiture. « Y’en a un autre ici! Même pas moyen de pisser sans tomber sur ces damnés parasites de junkies de merde! »
Beppe soupira. La seule responsabilité de Luigi était de rester près de la voiture. Il n’avait même pas été foutu de le faire cinq minutes. Quel con, celui-là.
Un junkie se précipita sur une planche qui traînait par terre; Marco avança en agitant son gourdin comme une épée, mais l’autre junkie s’interposa, seringue à la main. Marco recula : un bâton de baseball pouvait certes causer de blessures graves; une aiguille usée pouvait faire des dégâts bien plus durables. Le barbu que Luigi avait débusqué en profita pour s’enfuir à toutes jambes. Pour on ne sait quelle raison, il partit à sa poursuite. Quel taré.
Beppe fit quelques pas vers le junkie inconscient. Tous les regards se tournèrent vers lui. Il posa un pied sur la tête du blessé. Le contact de la semelle contre sa joue le réveilla; il tenta de se dégager en s’agitant faiblement, mais il cessa dès que Beppe accentua la pression. « Je vous avais avertis », dit-il. Il leva le pied et l’abattit une, deux, trois fois sur la tête de l’autre. Un gémissement s’éleva puis se tut. L’homme à la planche décida qu’il en avait assez vu : il laissa tomber son arme de fortune et s’enfuit. Le con à la seringue, lui, resta pétrifié sur place, immobile sinon sa respiration saccadée et sa main tremblante.
« C’est ta faute », dit Beppe. « C’est ça qui arrive lorsqu’on n’écoute pas mes avertissements. On finit toujours par le regretter. Tu veux que je te fasse regretter d’avoir pointé ton aiguille vers moi? » Beppe mit la main sur la crosse du pistolet qu’il portait au creux de ses reins, sous son veston. Il avait donné à ses hommes l’instruction de ne tirer qu’en dernier recours, mais le junkie l’ignorait. Il fit quelques pas à reculons avant de battre en retraite à toute vitesse à son tour. Marco s’apprêtait à le poursuivre, espérant peut-être enfin user de son arme, mais Beppe l’arrêta. « Ne fais pas comme Luigi : ils ne valent pas notre temps. D’ailleurs, où est-il allé, celui-là? »
Comme s’il répondait à l’appel, Luigi réapparut parmi les ombres de la rue. « Je l’ai perdu », dit-il, penaud.
« Qu’est-ce que tu comptais accomplir, au juste? », répondit Beppe en essuyant sa botte sur les loques du gisant. Il n’était pas certain si, au final, cela allait nettoyer sa chaussure ou la salir davantage.
« Ben, j’allais quand même pas le laisser partir sans rien faire! »
Sa réponse n’en était pas une : quel aurait été le plan s’il avait mis le grappin dessus? Le plan était de vider certaines zones du quartier, pas de les exterminer jusqu’au dernier. Le barbu au bidon, comme le junkie à la seringue, allaient sans doute se rendre très utiles pour la suite des choses en colportant la nouvelle du grand ménage… C’était déjà trop demander à Luigi que de comprendre ce genre de subtilités. Beppe n’aurait pas hésité à traiter Marco ou Bruno d’imbéciles s’ils s’étaient trouvés à la place de Luigi, mais ni Marco, ni Bruno n’était le gendre de M. Fusco…
« On a fini ici », décida Beppe. Il pointa en direction de la voiture. « On descend au sud encore deux blocs, ensuite ça sera vers l’est. Luigi, tu conduits. Marco, tu fais le tour des maisons à gauche. Moi, je vais prendre l’autre côté. Bruno, tu ouvres les yeux au cas où nous manquons quelque chose. Donnez le signal dès que vous trouvez d’autres squatters ou si vous voyez quelqu’un arriver par la rue. »
Ils ne trouvèrent personne durant le premier segment, mais lorsqu’ils s’engagèrent vers l’est, ils aperçurent la lueur de plusieurs de feux à un carrefour. Beppe échangea un regard entendu avec ses hommes; c’était une occasion en or pour passer leur message. Et qui sait? Peut-être que Marco allait finalement pouvoir étrenner son bâton.