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dimanche 3 décembre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 499 : Dénouement

« Je ne suis toujours pas certain que ce soit une bonne idée », dit Édouard à Félicia pendant qu’elle verrouillait la porte de sa maison.
« Les funérailles, ce n’est pas seulement pour honorer la mémoire d’un disparu, rétorqua-t-elle. C’est surtout pour permettre aux survivants de se retrouver entre eux.
— Félicia… C’est ma faute. C’est moi qui ai pressé sur la gâchette. C’est ridicule!
— C’était un cas de légitime défense. Après tout, ils t’ont tué juste après. Littéralement tué! N’importe qui à ta place aurait fait pareil. »
Il espérait que la commission d’enquête mise sur pied par la mairesse, prévue pour la mi-septembre, reconnaisse elle aussi cette interprétation. Il se comptait chanceux d’avoir pour témoin Claude Sutton, dont la parole risquait de peser encore plus que la sienne. Il soupira et embrassa la joue de Félicia. « Tu as raison. Comme toujours. Allons-y… »
Le service avait lieu dans une maison funéraire cossue de l’Ouest. Par on ne sait quel moyen, les médias avaient eu vent que quelque chose s’y passait. Tout le monde connaissait maintenant l’existence des initiés; l’opinion publique jugeait qu’ils incarnaient une menace souterraine, bien pire que les changements climatiques ou l’immigration. Même les franges plus pondérées de la population exigeaient des réponses. Les Seize n’étaient pas naïfs : de la même manière que tirer sur un fil peut défaire un tricot, en répondant aux questions de la populace, d’autres questions seraient soulevées en cascade, jusqu’à mettre au jour les crimes que certains avaient commis, et toutes ces irrégularités dont aucun initié n’était innocent.
Tendu comme la corde d’un arc, Édouard traversa la haie des journalistes, Félicia à son bras. Beaucoup de visages connus, certains anciens collègues… La plupart des questions lui étaient destinées, à propos de la magie révélée, de l’irruption de Gordon, du fait de mieux en mieux établi que tous ceux qui lui avaient obéi avaient été consommateurs d’Orgasmik. Et ils n’avaient pas oublié que son frère Philippe était le créateur présumé de l’O, ce qui donnait au tout des airs de conspiration… Il fit la sourde oreille : la vraie source de sa nervosité se trouvait à l’intérieur.
Pendant qu’il préparait l’émission, il avait souvent craint les représailles de ceux qu’il devait trahir. La révélation de son lien surnaturel avec Ozzy avait toutefois pris des allures de peccadille, éclipsée par l’intervention spectaculaire de Gordon et l’Œuvre de Harré. Il fut soulagé, à son entrée, de lire dans le visage des autres qu’on l’accueillait encore comme un pair.
Félicia et Édouard saluèrent Arie Van Haecht, dont le fauteuil roulant avait été positionné non loin de l’entrée. Il avait repris du mieux depuis qu’on l’avait libéré de sa compulsion pour s’occuper de ses deux frères. Ceux-ci devenaient de plus en plus fonctionnels, mais leur mémoire demeurait désespérément embrouillée. « Nous allons bientôt retourner à Rotterdam et aménager dans la maison de notre père, annonça-t-il d’entrée de jeu. Avec un peu de chance, l’environnement familier va accélérer leur récupération. À propos, j’ai reçu des nouvelles d’Adam…
— Ah oui?, dit Félicia, plus par politesse que par intérêt réel.
— Il dit qu’il aura complété le Grand Œuvre d’ici Noël… Il est le premier surpris d’avoir autant avancé… 
— Tu lui transmettras nos félicitations », conclut Édouard.
Le couple rejoignit ensuite Olson, Stengers et Polkinghorne. Les trois hommes se trouvaient au milieu d’une conversation animée. Olson les accueillit avec une question : « Avez-vous vécu des manifestations synchrones depuis ce jour-là? »
Ce jour-là… Le jour où tout avait changé, ce moment-pivot marqueur d’un avant et d’un après incommensurables. Ce jour où Édouard avait péri, et était revenu à la vie; ce jour où Olson était sorti de sa catatonie, non seulement en bonne santé, mais libéré de cet engrenage cassé qui lui avait empoisonné l’existence.
« Non, pas de manifestation, dit Félicia. Et vous? 
— C’est ce dont nous discutions, répondit Polkinghorne. On dirait qu’elles ont cessé. Comme si le destin avait atteint son aboutissement. Comme si l’Univers nous avait guidés jusqu’à ce jour-là. Et maintenant que nous sommes arrivés à destination, il n’a plus besoin de nous envoyer de signaux. »
Stengers se lança dans une description des changements qu’il avait perçus dans sa pratique depuis ce jour-là. Il avait l’impression que le monde ne résistait presque plus aux effets de ses procédés, rendant caduques certaines complexités. « Je vous prédis que, d’ici quelques années, notre pratique se résumera à de simples trucs. Les rituels longs et laborieux seront bientôt une affaire du passé! »
Pénélope se joignit à leur petit groupe en roulant des yeux. « Je ne sais pas quelle mouche a piqué Avramopoulos », chuchota-t-elle en arrivant. Elle réussissait à rendre glamour sa robe noire, pourtant des plus modestes. « Avant, c’est à peine s’il reconnaissait mon existence; maintenant, il ne me lâche plus. » Elle lança un regard à la sauvette dans sa direction. Il avait acculé Mandeville dans un coin, et, à en juger par son expression, il s’était mis en mode charme. « Je crois que le départ de Derek l’a affecté plus qu’il ne veut l’admettre.
— Bien fait pour lui, dit Félicia. Je n’ai jamais compris ce que Derek lui trouvait en premier lieu. » Personne ne connaissait les détails de leur rupture. Les spéculations allaient de bon train; Avramopoulos, fidèle à son habitude, esquivait les questions et déniait l’existence du moindre problème. 
Édouard laissa les autres papoter pour s’approcher du cercueil où reposait Gordon, l’air paisible, les mains croisées sur le ventre, l’anneau de sa panoplie brillant à son doigt. Le thanatologue avait recomposé son visage troué par le feu de Saint-Elme.
Édouard avait côtoyé cet homme, mais l’avait-il vraiment connu? En raison de son apparition dans le cadre de La magie révélée, tout le monde présumait qu’il s’était retrouvé sous le joug de Harré. L’opinion unanime le dépeignait comme une victime, et non comme un collabo. Mais Édouard ne pouvait négliger à quel point son attitude avait changé, bien avant la petite Joute fatidique… Il ne connaîtrait sans doute jamais le fond de cette histoire.
Il se recueillit en silence. Légitime défense ou pas, Édouard se sentait profondément coupable de sa mort.

Le cercueil fut fermé et amené au cimetière adjacent. Latour s’était fait inhumer à Paris, comme il l’avait indiqué dans son testament; les frères Van Haecht parlaient quant à eux de faire construire un monument à leur père, à défaut de pouvoir lui offrir une sépulture. Gordon, dont on ne connaissait pas les dernières volontés, allait être mis en terre dans sa ville d’adoption, le dernier repos d’un homme sans racines.
La procession funèbre se fit sous un ciel gris qui promettait une averse. Le groupe avait décliné les services d’un aumônier pour cette partie du cérémonial; chacun se replia sur ses propres pensées pendant la mise en terre. Ozzy en profita pour venir se poser l’épaule d’Édouard sans crailler, contrairement à son habitude. Avait-il compris la solennité du moment?
Le silence introspectif fut brisé par Avramopoulos. Une fois le cercueil abaissé, il sortit une flasque de la poche de son veston. « Gordon aimait humer l’odeur du scotch, plus encore que le boire », dit-il en levant le contenant vers le ciel. « À ta santé, vieux frère. » Il la vida ensuite dans la fosse.
Au même moment, une goutte tomba sur la joue d’Édouard. Puis une autre, et une autre encore, jusqu’à ce que le doux bruissement de l’averse sur l’herbe se fasse entendre dans toutes les directions.
« Non, non, non, dit Félicia. Ça ne convient pas du tout. Gordon mérite mieux. » Devant le regard interloqué des autres, elle s’accroupit et étala un peu de la terre qui allait bientôt combler la fosse. Du bout du doigt, elle traça quatre symboles, puis elle pointa le dernier. « Visualisez celui-là », dit-elle. Elle retourna aux côtés d’Édouard et glissa une main un peu sablonneuse dans la sienne. Elle prit celle de Polkinghorne, à sa gauche, qui prit celle d’Avramopoulos, qui prit celle d’Arie… Édouard tendit à sienne à Olson, et ainsi de suite, jusqu’à ce que le cercle soit complété. Les yeux fermés, ils se concentrèrent sur le symbole tracé par Félicia…
…jusqu’à ce qu’ils ressentent sur leur peau la douce chaleur du soleil. Ils ouvrirent les yeux : un arc-en-ciel décorait la grisaille de l’horizon.

dimanche 16 juillet 2017

Le Nœud Gordien, épisode 479 : Femme fatale, 2e partie

« …j’ai vu de grandes zones floues dans mon futur. J’ai déduit que nous allions bientôt nous retrouver au même endroit, dit Daniel. Ce soir était l’un d’eux.
— Bien vu, dit Harré. Tu… » Il s’interrompit et scruta dans la direction de Pénélope, les sourcils froncés. Elle retint son souffle. L’avait-il remarquée?
« Quoi?, demanda Daniel.
— J’ai cru voir un mouvement. Bref. J’ai voulu te rencontrer parce que, manifestement, tu es le plus avancé parmi tes pairs… 
— Je n’en suis pas certain.
— Tu peux voir le futur. Tu es donc capable de metascharfsinn. »
Daniel frotta son visage, fatigué, excédé. « À peine… Je ne contrôle rien…
— C’est la première chose que tu dois comprendre : on n’utilise pas la metascharfsinn : c’est elle qui nous utilise. Tu en souffres, n’est-ce pas? 
— Tellement, dit-il, ses yeux embués miroitant à la lumière des lampadaires.
— Il te manque bien peu pour que la metascharfsinn soit plutôt une source de beauté… Une beauté indicible. Je peux t’enseigner. Je peux te soulager…
— Plusieurs des flous dans mon futur se terminent en cul-de-sac… Mon histoire s’arrête là. Tu viens à ma rencontre comme un ami, mais dans ces futurs-là, tu m’élimines sans hésiter.
— Rien ne m’empêchera de compléter mon œuvre. Rien.
— Est-ce pourquoi tu as tué Latour? Parce qu’il s’est retrouvé sur ton chemin? »
Harré scrutait à nouveau en direction de Pénélope. Quelque chose l’agaçait. « Ne pleure pas ce M. Latour : il a donné sa vie pour une noble cause.
— Laquelle?
— Il a restauré la moitié de ma puissance d’antan. »
Une vague d’effroi balaya Pénélope. La mathématique était simple : il faudrait qu’il en tue un autre pour retrouver son plein potentiel. Elle s’attendait à ce que Daniel comprenne, qu’il mette fin à l’échange, mais à sa grande surprise, il plongea plutôt dans ses pensées.
Comment pouvait-il considérait-il l’offre de Harré, même un instant? Avait-elle sous-estimé la détresse causée par cet engrenage cassé qui l’obsédait? Au point de s’associer au meurtrier de son allié, son ami? Inexplicable! À moins que Harré l’influence par des moyens surnaturels. À la manière de leurs phéromones trafiquées…
Pouvait-elle le laisser faire encore longtemps?
Elle se trouvait à quelques mètres de lui, armée, invisible. Un coup de couteau et c’en était fini de Harré. L’idée l’horripilait, mais combien d’atrocités préviendrait-elle du coup?
Elle dégaina ses poignards et s’approcha du banc par l’arrière.
When you have a shot, you take a shot, se plaisait à répéter son instructeur de Systema. Il l’avait entraînée à ne pas hésiter au moment décisif. Elle posa la lame sur le cou de Harré… Sur le cou de Van Haecht. Tuer un anéantirait l’autre aussi.
Elle hésita.
Le contact de l’acier révéla sa présence. « Ah! Voilà l’explication! Je n’avais pas rêvé », dit Harré. Rien dans son expression ne laissait croire qu’il se sentait menacé.
Pénélope aurait voulu consulter Daniel avant de commettre l’irréparable, mais Harré ne lui en laissa pas le temps. Les poignées de ses armes devinrent soudainement brûlantes comme un poêle. Elle les laissa tomber par réflexe; une douleur cuisante l’assaillit l’instant d’après.
L’un de ses poignards tomba derrière le banc, l’autre à côté de Harré; il tenta de le saisir, mais Pénélope ne lui en laissa pas le temps. Elle ferma le poing – malgré la douleur – et l’abattit de toutes ses forces sur sa clavicule. Harré se leva, esquivant de justesse le coup suivant. Le poignard tomba sur le sol.
Pénélope ne se ferait pas prendre à hésiter de nouveau. S’appuyant sur le dossier, elle sauta sur le banc et asséna un violent coup de pied circulaire, droit sur la joue de Harré. Sonné, il fit un pas de travers; Pénélope bondit sur lui. Elle lui balança une volée de coups assez vigoureuse pour le renverser. Elle profita de l’opportunité pour fondre sur le couteau le plus proche.
Elle n’avait besoin que d’une seconde pour reprendre l’arme la plus proche, et d’une autre pour la plonger dans la chair de Harré. Ce fut toutefois assez pour que l’homme lève la main en direction de Daniel. Il la referma et tira comme un mime sur une corde. Son homme poussa un cri puis tomba face contre terre.
« Daniel! 
— Dépose ton arme!
— Qu’est-ce que tu lui as fait?
— Moi, rien. La metascharfsinn l’a utilisé! », dit-il en ricanant. Sa lèvre saignait à la commissure. Il se releva en tenant ses côtes. Elle l’avait bien amoché. « Jette ton couteau, sinon je l’achève! » Il tenait toujours son poing serré autour du câble invisible, les muscles tendus comme la corde d’un arc.
Bluffait-il? Pourquoi ne lui appliquait-il pas la même médecine? Devait-elle baisser les bras? Ou risquer de lui lancer le couteau?
« Tu n’as pas le choix. Si je meurs, il meurt lui aussi. »
Elle laissa tomber le poignard dans le sable, défaite. J’ai raté ma chance. Deux fois.
À sa grande surprise, Harré recula, puis s’enfuit dans la nuit en claudiquant.
Daniel gisait sur le ventre. Elle s’empressa de le retourner. Son visage distendu et ses yeux grands ouverts laissaient présager le pire. La chute avait éraflé son visage; des grains de sable étaient restés collés contre sa cornée. Elle fut toutefois soulagée de le voir respirer encore.  
Elle fouilla dans la poche de Daniel pour trouver son téléphone, et elle appela la ligne d’urgence de l’Agora. Elle avait besoin d’aide, mais aussi de leur signaler cette nouvelle attaque… Harré a recouvré la moitié de sa puissance grâce au meurtre de Latour. Il fallait s’attendre à ce qu’il veuille recommencer…
À cinquante pourcent, Harré s’était montré un adversaire formidable – il avait rendu ses couteaux brûlants sans bouger, sans parler, sans écrire, sans ingrédient… Comment pourraient-ils l’arrêter s’il venait à atteindre sa pleine capacité?

dimanche 9 juillet 2017

Le Nœud Gordien, épisode 478 : Femme fatale, 1re partie

À la fin de leurs séances de travail à l’Agora, Daniel Olson et Pénélope Vasquez insistaient toujours pour retourner passer la nuit dans la Petite-Méditerranée. Les autres initiés considéraient cette routine imprudente, mais pour le couple, se replier sur leur intimité représentait plus qu’un caprice : c’était une nécessité.
Leurs nuits ensemble s’avéraient d’autant plus précieuses qu’ils étaient tous deux conscients que leur monde pouvait chavirer n’importe quand. Pénélope devinait que la mort inattendue de Berthold affectait Daniel plus qu’il ne le montrait; Elle s’efforçait à offrir un contrepoint à sa morosité, en jouissant de leur temps ensemble comme s’il n’y avait pas de lendemain. Ils ne demeuraient pas moins vigilants durant ces virées nocturnes : ils avaient eu la démonstration que lorsque plus d’un devin était impliqué, les prophéties se déclinaient en probabilités plutôt qu’en certitudes.
Après plusieurs nuits de ce délicieux manège, qui se terminait invariablement sous la couverte, un soir, Pénélope sentit que quelque chose dans l’attitude de Daniel avait changé. Tout du long, il se montra souriant et chaleureux, plus que d’habitude; une fois retournés à leur chambre, il lui fit l’amour doucement, les yeux dans les yeux.
En soi, il ne s’agissait guère d’une exception ou d’une nouveauté; leurs performances mirobolantes étaient souvent émaillées de moments doux. Ce soir-là, cependant, Daniel semblait vouloir troquer l’excitation sensuelle contre une connexion spirituelle. Pour Pénélope, cette union de deux âmes distinctes valait mille fois mieux que la fusion mentale que Daniel souhaitait toujours. Elle s’endormit contente, amoureuse, satisfaite.
Un mouvement la tira du sommeil : Daniel s’habillait dans la pénombre de leur chambre. Avait-elle dormi trois secondes ou trois heures? « Je ne voulais pas te réveiller, dit-il.
— Ce n’est pas grave.
— J’espérais… Ne pas compliquer les choses outre mesure.
— Quelles choses?
— Je ne parle pas juste de mon futur ou du tien. Les fils convergent… Le sort du monde se joue ce soir.
— Mon Dieu! Qu’as-tu vu? »
Daniel hocha de la tête, le regard vague. « Je dois y aller. Pénélope, jure-moi que tu ne me suivras pas. » Face à son silence, Daniel répéta : « Jure-le-moi que je ne te verrai pas là-bas.
— Tu sais que je ne peux pas te dire non », répondit-elle. Mais je ne t’ai pas dit oui. Il hocha la tête, satisfait, boucla ses pantalons et sortit de la chambre. Une minute plus tard, elle entendit la porte de l’appartement claquer.  
C’était son signal.
Peu importe s’il allait aux devants de Harré ou du Diable en personne, il n’était pas question qu’elle se tourne les pouces pendant que le sort du monde était en jeu. Elle enfila des vêtements d’entraînement tout noirs avant de tirer du placard le fourreau double où elle rangeait ses couteaux de combat.
Pénélope n’avait jamais été naïve quant à son projet d’incarner la femme parfaite. Elle savait qu’elle se positionnait comme objet de convoitise pour les hommes – incluant ceux qui n’hésiteraient pas à assouvir leur désir de force. Elle avait commencé à apprendre les arts du combat au même moment où elle avait entrepris ses premières transformations, d’abord le judo, puis le kickboxing; elle avait ensuite fait un détour vers le jiu-jitsu brésilien avant de jeter son dévolu sur le Systema russe, qu’elle jugeait plus complet que n’importe quel autre style. Elle s’était jusqu’alors entraînée avec des lames émoussées, inoffensives; ses deux poignards, en revanche, étaient affutés comme des rasoirs. Elle n’avait jamais eu à s’en servir; elle préférait que cette nuit ne soit pas différente, mais plus encore, elle voulait être prête à tout.
Un coup d’œil à l’extérieur lui confirma que Daniel demeurait visible : il cheminait vers le lac Prince, à la vitesse de la promenade. Il ne lui restait qu’un détail à régler…
Ils conservaient dans leur pharmacopée un onguent capable de récréer en partie l’effet du procédé de Hoshmand. Elle se l’appliqua à toute vitesse, puis elle dévala les marches, fourreau en main. Elle rattrapa Daniel au bout du chemin, alors qu’il descendait sur la plage. Elle le fila à distance respectueuse; invisible ou pas, elle pouvait toujours être détectée par le bruit de ses pas.
Daniel s’engagea sur la promenade, une sorte de trottoir de bois qui courait sur toute la rive nord du lac. Un peu plus loin, un couple d’adolescents se partageaient un joint, les pieds dans le sable; voyant un adulte cheminer vers eux, ils cachèrent leur drogue et partirent dans l’autre direction. Ils croisèrent Pénélope l’instant d’après. Le fait qu’ils aient complètement ignoré la présence d’une femme fatale en vêtements moulants à deux mètres d’eux était la meilleure confirmation que l’onguent fonctionnait comme prévu.
À pas feutrés, elle continua de suivre Daniel à distance lorsqu’il quitta la promenade pour s’approcher d’un banc de parc en retrait… La nuit était sombre, mais les lampadaires éclairaient assez pour qu’elle reconnaisse l’homme qui s’y trouvait déjà. Van Haecht. Harré.
Daniel s’assit à côté de lui, et ils se mirent à papoter comme deux promeneurs jasant de la pluie et du beau temps.
À pas de loup, Pénélope s’approcha pour entendre leur conversation.

dimanche 14 mai 2017

Le Nœud Gordien, épisode 470 : Futur antérieur

Sur le toit de l’Agora, Félicia attendait pendant que les autres délibéraient. Le simple fait qu’ils aient souhaité discuter en son absence des deux bombes qu’elle venait de lancer augurait mal pour elle.
Ce moment de calme demeurait néanmoins bienvenu. Le soleil rougeoyait au loin, prêt à relâcher son emprise sur cette journée brûlante. Pourtant, l’air chaud ne parvenait toujours pas à réchauffer ses extrémités, comme si son système sanguin refusait de les desservir.
La pétarade d’une moto sur le boulevard la fit sursauter. Il fallait le reconnaître : elle n’avait pas fini de digérer l’attentat de l’après-midi. Elle espérait que les effets du choc s’amenuisent vite – chair de poule, sursauts, flashbacks soudains, mais surtout cet état psychologique inconfortable, improbable mélange d’hypersensibilité et d’irréalité… Une nuit de sommeil aurait été un pas dans la bonne direction, mais elle demeurait sous l’effet du procédé qui la dispensait de dormir. Le véritable repos allait devoir attendre.
Un mouvement au niveau du sol attira son regard. Elle reconnut Avramopoulos, marchant d’un pas vif vers le stationnement. Elle devina que le vieux Maître avait – une fois de plus – claqué la porte face à des opinions différentes des siennes.
Peu de temps après, le grincement de la porte derrière elle annonça l’arrivée d’Isaac Stengers. Elle dissimula un tressaillement nerveux. De tous les initiés en ville, le disciple de Latour demeurait celui que Félicia connaissait le moins.
Il s’accouda à côté d’elle pour admirer le coucher de soleil.
« Alors, m’avez-vous déclarée anathème? », demanda-t-elle, à moitié sérieuse.
Stengers s’esclaffa. « Pas encore. Ni Tobin, d’ailleurs. Le consensus est que si des Maîtres sont menacés, leur sécurité est notre priorité absolue. Nous chercherons à aller au fond de cette histoire une fois la crise résolue. Si les Trois peuvent nous conduire jusqu’à Harré, il serait stupide de rater cette chance.
— Je présume qu’Avramopoulos n’était pas d’accord.
— Sans surprise, bien qu’il n’ait pas proposé d’autre piste. Sa priorité à lui, c’était d’abord de nous faire bien comprendre qu’il nous avait prévenus! Bref, tu peux redescendre. Olson est en train de tenter quelque chose qui risque de t’intéresser… Il essaie de voir le futur. »

Au troisième, l’Américain se tenait debout, les yeux fermés. Elle se joignit au groupe qui l’entourait, choisissant une place à côté de Polkinghorne. « Content de te voir, murmura-t-il.
— Quand est-ce qu’Olson est devenu devin?, répondit-elle.
— À ma connaissance, le soir de la petite Joute. Peut-être avant. Où est Édouard?
— J’aimerais bien le savoir… » Dans le passé, Harré s’en était pris aux Maîtres, non pas aux simples adeptes; son absence inquiétait Félicia, mais pas autant que celle de Gordon.
Un mouvement du côté d’Olson interrompit leur échange. « J’y suis presque », dit l’Américain, dont l’expression trahissait les marques d’un effort intense. « Je les vois! Van Haecht et Latour! Oh! » Il grimaça. « Un instant… Yes! Let’s kick that door in! Beaucoup mieux! Voyons voir… » L’exercice paraissait de plus en plus difficile. « Non. Lytvyn doit entrer la première. Et il nous faut des menottes! » Il rouvrit les yeux. « L’affaire est dans le sac, mes amis! 
— Il écrit le futur, ou quoi?, demanda Félicia à Polkinghorne.
— J’ai cru comprendre qu’il joue avec les paramètres de la scène, et il découvre ainsi quelles sont les conséquences de chacun...
— C’est fascinant… Tu imagines les possibilités? » Elle n’aurait pas tenté de ramener Espinosa si elle avait su que ses plaquettes ne suffiraient pas; elle n’aurait pas suivi Tobin si elle avait su qu’un attentat contre lui était en branle… Comment perdre lorsqu’on choisit ses batailles en fonction du résultat?

Tobin ne revint pas à l’Agora, mais il tint tout de même sa part du marché. Un peu avant vingt-deux heures, Félicia reçut les coordonnées supposées de Harré par texto. La vision d’Olson montrait que Vasquez, Polkinghorne et Stengers étaient aussi de l’expédition. Ils s’entassèrent tous dans la voiture de Félicia et se mirent en route dans la bonne humeur, confiants du succès programmé de leur mission. Félicia, pour sa part, continuait à s’inquiéter pour Gordon, absent de la vision, dont l’absence demeurait inexpliquée.
Leur destination se situait à quelques rues au nord du boulevard Saint-Martin. Ils effectuèrent une reconnaissance en passant deux fois devant l’adresse sans s’arrêter. Il s’agissait d’une vieille maison unifamiliale délabrée, devant laquelle un panneau À vendre balançait mollement au bout de chaînes rouillées. Les lettres délavées confirmaient qu’elle était sur le marché depuis une éternité… Et qu’elle avait de bonnes chances d’y demeurer.
Ils se stationnèrent un peu plus loin. « C’est par là qu’on passe », dit Olson en pointant la porte sur le côté. Évidemment, rien ne les obligeait à procéder ainsi. Mais dévier du plan, c’était aussi dévier du futur entrevu. « N’oubliez pas : Félicia doit entrer la première, rappela Olson durant leur approche.
— Sinon quoi? » L’Américain ne répondit pas, soudainement déconcerté. Félicia suivit son regard pour remarquer à son tour que l’issue latérale était entrouverte. « Je pensais qu’on devait enfoncer la porte, dit-elle. Comment ça marche? On la referme avant ou quoi?
— Je ne comprends pas… 
— On fait quoi, maintenant? », demanda-t-elle.
Polkinghorne déboutonna son veston, révélant le holster qu’il portait à l’aisselle. Il dégaina son arme. « Félicia, vas-y quand même. Je suis juste derrière toi.
— Attends dehors, dit Olson à Pénélope.
— Pas question! Je…
— C’est un ordre, coupa-t-il. Tu dois monter la garde. Et nous avertir au besoin… » À contrecœur, Vasquez accepta de rester derrière.
Félicia alla pousser la porte. Les quatre entrèrent en file indienne dans une cuisine nue, sans électroménagers. Les interrupteurs ne répondaient pas; l’électricité avait sans doute été coupée depuis belle lurette. « Ce n’est pas du tout ce que j’avais vu, dit Olson, de plus en plus affolé.
— Pas question d’arrêter maintenant », dit Félicia en activant la lampe de son téléphone. Vasquez et Stengers l’imitèrent. Ils passèrent au salon, vigilants comme jamais.
Une odeur d’encens et de mèche brûlée flottait encore dans le salon, premier indice d’occupation récente. Les téléphones éclairèrent les traces d’un cercle magique à moitié effacé, au centre duquel gisait une masse recouverte d’un drap. Une masse en forme de corps humain.
L’arme à la main, Polkinghorne saisit un coin de drap et le rabattit d’un geste décidé. Il fallut un instant à Félicia pour distinguer ce qu’elle voyait; c’était un corps beaucoup plus maigre que Gordon ou Latour. En fait, il était presque squelettique. Sa peau parcheminée et tendue sur son squelette rappelait celle d’une momie. Sa bouche entrouverte semblait figée en un cri muet.
« Mon Dieu!, s’exclama Stengers. C’est lui! »
Seule, Félicia n’aurait jamais fait le rapprochement. Mais la petite moustache, la chevelure, les vêtements… Ce cadavre était celui de Berthold Latour.
Estomaqué, Olson émettait des sons hachurés qu’il ne réussissait pas à articuler en mots, encore moins en phrases. Félicia comprenait son désarroi : il croyait avoir vu le futur. Comment expliquer que la réalité soit aussi différente?
Elle s’était réjouie, à l’Agora, de la possibilité de pouvoir choisir que des batailles victorieuses. Cette réflexion souffrait toutefois d’une implication évidente dont elle saisissait maintenant la portée… Et si l’ennemi pouvait faire pareil? « Harré a vu le futur qu’on lui préparait, conclut-elle à voix haute. Et il l’a transformé à son tour… »
Stengers s’agenouilla à côté de celui qui avait été son Maître. Il tenta de lui fermer les yeux, mais la pression pulvérisa ses paupières. Il tenta d’étouffer ses sanglots, mais il ne réussit qu’à les rendre encore plus pathétiques.
« Comment lutter contre quelqu’un qui voit tout, qui sait tout?, demanda Olson.  
— On ne peut pas, dit Polkinghorne.
— Mauvaise façon de penser, rétorqua Félicia. Il ne sait pas tout : il voit le futur. Les futurs. Mieux que nous. Ce qu’il faut, c’est trouver comment l’aveugler. Et vite. » 

dimanche 7 mai 2017

Le Nœud Gordien, épisode 469 : Tournures inattendues

Catherine passa le reste de l’après-midi le front collé à la fenêtre, torturée par l’incertitude.
Avait-elle agi trop vite en convoquant ses pairs en assemblée? Et si l’absence de Gordon et de Berthold s’expliquait, au final, par une raison des plus banales? Une partie de pêche en cette journée splendide, une virée au cinéma, un long procédé requérant toute leur attention… Il était facile d’imaginer de bonnes explications à leur silence.  
D’un autre côté… Berthold l’aurait prévenue de son absence. Et il lui aurait certainement signalé la perte de ses lunettes à la sortie de sa chambre. Son instinct continuait de sonner l’alarme, mais il fallait reconnaître que son caractère anxieux la déclenchait souvent à tort. Quel embarras, si l’un ou l’autre des Maîtres se présentait au concile traitant de leur disparition!
À dix-neuf heures, ils n’avaient toutefois pas refait surface. Par ailleurs, ils n’étaient pas les seuls à manquer à l’appel : seuls Olson, Vasquez, Stengers et Arie s’étaient déplacés. Le fils Van Haecht, encore en fauteuil roulant, répétait des mantras, les yeux mi-clos, toujours aux prises avec la compulsion qui le forçait à s’exercer sans répit.
Catherine allait déclarer l’ouverture du concile quand Félicia sortit de l’ascenseur. Elle était pâle – encore plus que d’habitude. Elle se faufila en silence entre les chaises vides pour s’installer au premier rang. Une fois assise, elle enfonça les mains sous les aisselles, comme si elle voulait réchauffer ses extrémités, malgré les 30 degrés à l’extérieur.
Avramopoulos arriva juste après, accompagné par Virkkunen et Polkinghorne. Connaissant le personnage, il avait dû calculer son retard pour que son entrée soit remarquée, sans pour autant manquer quoi que ce soit des échanges. Peut-être déçu de ne rien avoir interrompu, il s’assit nonchalamment en arrière, les bras croisés, l’air condescendant.
En quelques phrases, Mandeville décrivit la situation : Latour anormalement absent, ses lunettes retrouvées sur le sol de l’hôtel – Mandeville ne précisa pas que c’était devant sa chambre… Elle précisa ensuite que Gordon ne s’était pas présenté à son rendez-vous avec Félicia.
L’exposition de ses inquiétudes fut accueillie avec apathie. L’incertitude la tirailla à nouveau.
« Ce n’est que ça?, ricana Avramopoulos, méprisant. Tu convoques une rencontre d’urgence pour nous dire que Latour et Gordon ont mieux à faire que prendre les appels de bonnes femmes? Heureusement que j’ai décroché! Sinon tu aurais fait quoi? Ameuté la police? Les forces spéciales? Ou peut-être prévoyais-tu te planquer dans un bunker nucléaire, juste au cas où? Si jamais…
— Elle a raison de s’inquiéter, interrompit Lytvyn sans se retourner.
— Toi, personne ne t’a demandé ton avis, rétorqua-t-il. Je… »
Virkkunen signala à Avramopoulos de se taire; Mandeville fut surprise de le voir obéir. Elle ignorait la nature précise du lien qui unissait ces deux-là. On savait qu’ils étaient Maître et novice; on présumait qu’ils étaient amants. Le geste impérieux de celui qui était, en théorie, subordonné à l’autre, suggérait un rapport plus complexe qu’une simple hiérarchie.
Lytvyn se leva. Elle n’avait rien de son aplomb habituel. La jeune femme se tint en silence pendant un long moment, à chercher ses mots, avant de soupirer et lancer crûment : « Romuald Harré est vivant. Et dans La Cité. »
Une vague invisible balaya la pièce. À peu près tout le monde s’avança sur sa chaise; même Arie ouvrit les yeux et cessa ses incantations. « Félicia… Explique-toi, dit Polkinghorne.
— J’ai des raisons de croire que Harré a pris possession d’Arthur Van Haecht durant la petite Joute. »
Mandeville porta la main à sa bouche, sidérée. « C’était donc ça! », lança Olson. 
« Des raisons de croire, dit Avramopoulos sur un ton glacial. Aurais-tu l’amabilité de nous dire lesquelles? »
Félicia, piteuse comme jamais, dit : « Gordon et moi, nous avons tenté de communiquer avec l’impression de Harré. Les choses ont pris une tournure inattendue. 
— Une tournure inattendue! », rugit Avramopoulos. Il fondit sur Félicia et la gifla. « Imbécile! Insolente! Inconsciente! », cracha-il, accompagnant chaque épithète d’un nouveau coup. Félicia les encaissa sans chercher à s’en soustraire. À la troisième claque, elle se mit à sangloter.
Les pleurs sortirent Mandeville de sa stupéfaction : elle s’interposa. Avramopoulos, frustré dans son élan, leva la main comme pour la frapper, mais il eut le bon sens de s’en tenir à la menace. Il fit un pas en arrière en la fusillant du regard, le visage rougi par l’activité soudaine.
Félicia luttait tant bien que mal contre les pleurs qui la secouaient. Catherine en fut touchée. Force était de constater que la jeune femme avait su gagner son respect grâce à son intelligence et son talent; elle ne méritait pas pareille humiliation. Tournant le dos à Avramopoulos, Mandeville essuya ses pleurs avec ses doigts, comme une mère avec son enfant. Le geste, spontané et plein de sollicitude, eut tôt fait de la rendre mal à l’aise. Félicia, pour sa part, l’accueillit avec l’esquisse d’un sourire triste. Elle tira un mouchoir de sa poche et épongea ses yeux. On pouvait encore distinguer la marque des gifles imprimée sur sa joue. « Excusez-moi, dit-elle en reniflant.
— Ne t’en fais pas, dit Mandeville, tentée de la prendre dans ses bras pour mieux la consoler, effrayée à l’idée de le faire.
— Ce n’est pas que ça… Je pense que je suis encore en état de choc : je viens d’être victime d’une tentative de meurtre. Ça va aller, insista-t-elle en voyant Mandeville réagir. La cible était Tobin. Qui, par ailleurs, dit savoir où se trouve Harré.
— Tobin? Pourquoi n’est-il pas ici, alors?, demanda Mandeville.
— C’est l’autre problème, répondit Félicia en grimaçant.  
— Quoi encore?
— Il n'est pas celui que nous croyions... »

dimanche 15 janvier 2017

Le Nœud Gordien, épisode 453 : À un cheveu

« Daniel! Attends! »
La vaste cage d’escalier avala l’appel de Pénélope et le laissa sans réponse. Les pas de Daniel résonnaient à un rythme fou, des toc toc toc réverbérés qui évoquaient la vitesse de ses entraînements les plus intenses. Pourquoi s’enfuyait-il ainsi vers les étages supérieurs de l’Agora?
Les muscles de Pénélope n’étaient pas moins optimisés que celui de son partenaire. Elle se lança à sa poursuite en sautant plusieurs marches à la fois avec la foulée d’une gazelle. Le temps qu’elle arrive au cinquième, Polkinghorne, qui s’était lancé à la suite de Daniel en même temps qu’elle, dépassait à peine le quatrième.
Elle émergea dans un petit entrepôt de fortune. Des caisses de denrées non périssables et quelques meubles étaient entassés le long des murs, mais Daniel ne se trouvait nulle part en vue. Elle tendit l’oreille et capta un bruissement sur sa gauche. Le son la conduisit devant une porte en train de se refermer. Elle l’emprunta et déboucha sur le toit de l’édifice.
Daniel se tenait sur la corniche, le bout des pieds dans le vide, sa longue chevelure battue par le vent des hauteurs. Qu’est-ce qu’il pouvait bien fabriquer dans cette position précaire?
Elle remarqua qu’il pleurait. Un frisson lui parcourut l’échine. C’était la toute première fois qu’elle le voyait verser des larmes – elle aurait presque pu croire qu’il s’était débarrassé de cette fonction biologique en même temps que ses mauvaises odeurs ou sa pilosité importune.
Elle comprit alors son cri déchirant, sa fuite éperdue. Son désespoir s’avérait bien plus profond qu’elle l’aurait supposé. « Ne saute pas, je t’en prie! 
— Je n’en peux plus, dit-il entre deux sanglots. C’est encore pire qu’avant…
— Descends, s’il te plaît. »
Daniel lorgna le vide devant lui pendant que Pénélope retenait son souffle. Mais il finit par redescendre de la corniche. Pénélope soupira son soulagement et se précipita sur son homme pour l’enlacer. C’est à ce moment que Polkinghorne arriva, haletant comme un chien. Il dut percevoir la détresse l’un, l’effroi de l’autre : Il eut le bon sens de demeurer en retrait.
« Bon Dieu, Daniel… Allais-tu sauter?
— Oui », répondit-il, et le sang glaça dans les veines de Pénélope. « Mais je savais… Je savais que tu m’en empêcherais.
— Je ne te laisserai jamais tomber, mon amour », dit-elle en resserrant son étreinte. 
Il fit non de la tête, traversé par une nouvelle vague de larmes. Elle fronça les sourcils. Doutait-il de sa sincérité?
« Non, non, dit-il comme s’il avait entendu la question. J’ai vu ce moment sombre, je t’ai vu me suivre, je t’ai vu m’arrêter… Dix fois, vingt fois, trente fois!
— Que veux-tu dire? » Elle se désengagea de leur étreinte. « Tu l’as vu… Avant que je le fasse? »
Il fit oui de la tête. « Comme un rêve qui se répète sans cesse. Suis-je en train de le vivre pour vrai cette fois, ou suis-je encore en train de l’imaginer? » Il jeta un nouveau regard du côté de la rue. Pénélope lui saisit le poignet, craignant qu’il s’y lance d’un geste plus décisif. « Ce n’est plus un seul engrenage qui est cassé dans ma tête. C’est toute la machine. Je ne me reconnais plus… Je ne suis même plus l’ombre de l’homme que tu aimes. »
Toutes les tensions qu’avait subies leur couple au cours des dernières semaines, toutes les répliques tranchantes qu’ils s’étaient lancées, les déceptions, les chicanes, les silences orgueilleux, tout cela semblait bien mesquin face à la profondeur du désarroi de son homme. Pénélope ne se sentait pas moins désarmée.
Daniel lui chuchota à l’oreille : « Aurais-tu l’amabilité de me laisser t’examiner, un instant? »
Elle eut le temps de lui jeter un regard interloqué avant d’entendre Polkinghorne prononcer la même phrase, mot à mot. 
Ce n’était donc pas une illusion. Daniel entrevoyait le futur.
Interprétant leur silence comme un acquiescement, Polkinghorne se mit à examiner sa chevelure comme s’il lui cherchait des poux. « C’est ce que je pensais », dit l’homme après quelque temps. Il isola un cheveu de Daniel et l’arracha d’un mouvement sec. « Un cheveu blanc. »
Chez n’importe quel autre homme de son âge, l’étrangeté aurait été de ne pas en trouver davantage. Mais ils étaient tous les trois conscients que chaque aspect du corps du Maître avait été sciemment choisi pour l’approcher de la perfection. Ce cheveu, c’était bien plus qu’un signe de vieillissement : c’était le symptôme le plus tangible que quelque chose clochait chez lui.
« Comment?, demanda Pénélope, résumant en un mot les mille questions qui s’entrechoquaient dans sa tête.
— Vous avez amplement entendu parler de Tricane, offrit Polkinghorne. Au début, je croyais qu’elle était simplement fêlée. Après sa rupture avec les Seize, lorsque nous avons voulu la remettre à sa place, j’ai personnellement pu constater qu’elle disposait de pouvoirs pour le moins surprenants. Et aussi – surtout – d’une tête de plus en plus blanche. Voyez-vous, depuis Harré, cheveux blancs et metascharfsinn vont de pair. Je crois sincèrement que c’est ce dont il est question, ici. Confusion, détresse, clairvoyance… Ne manquait plus que ceci », conclut-il en montrant ce qu’il tenait entre ses doigts. « Tout y est. »
Un silence lourd s’ensuivit. Puis, tout à coup, le visage de Daniel s’éclaira. « Il y a un remède!? »
Polkinghorne toussota. « Je, heu, oui, j’allais le dire. Longtemps avant que Tricane devienne renégate et anathème, Gordon l’a gardée sous son aile. Apparemment, il aurait inventé une sorte de cure pour l’aider à penser plus clairement…
— Il y a un remède!, répéta Daniel. Je sais quel est mon problème, et il existe un remède! Je vais aller mieux! »
Pénélope sourit pour cacher son inquiétude. Après tout, penser plus clairement n’était pas la même chose qu’être guéri… Il ne lui restait qu’à espérer que la déclaration de Daniel soit une prophétie plutôt qu’un simple espoir.

dimanche 8 janvier 2017

Le Nœud Gordien, épisode 452 : Échaudée

« Qu’est-ce qui s’est passé?
— Qu’est-ce qu’il a dit?
— Écartez-vous!
— Est-ce qu’on a besoin d’une ambulance?
— Mais laissez-le parler! »
Félicia se trouvait dans l’œil du cyclone, immobile au milieu d’une tempête de mouvements et de paroles. Elle était stupéfaite, sans savoir si elle devait agir, incapable de déterminer comment agir.
Elle semblait être la seule à avoir compris ce mot que Gordon avait prononcé en pointant le père Van Haecht. Harré. Voulait-il dire que c’était Harré qui avait saboté la Joute? Ou qu’il avait possédé Van Haecht, comme son clin d’œil le laissait croire?
Si c’était bien Harré qui s’enfuyait par l’ascenseur, elle aurait dû se précipiter à sa suite, l’arrêter avant qu’il ne s’échappe.
Pourquoi, alors, demeurait-elle figée au milieu du brouhaha? Qu’était devenue la femme déterminée, courageuse, qui avait couru sans hésiter jusqu’au sommet du Hilltown en flammes?
C’était la témérité de cette femme qui l’avait conduite à outrepasser ses capacités. Une erreur qui avait failli lui être fatale.
Échaudée, elle se retrouva paralysée en ce moment crucial, à attendre que son Maître ait fini de s’époumoner, espérant qu’ensemble, ils sauraient quoi faire.
Alors que la toux de Gordon se calmait enfin, un « Non, non non! » paniqué retentit de l’autre côté de la pièce. C’était Daniel Olson, en train de s’arracher les cheveux à deux mains. « Pas encore! », ajouta-t-il avant de s’élancer vers l’escalier, ajoutant une couche de confusion à la scène. Interloqués, Vasquez et Polkinghorne se précipitèrent à sa suite.
Gordon réussit enfin à se remettre sur pied. Ses yeux larmoyants étaient injectés de sang; un filet de salive coulait de son menton. « Ça va, ça va aller, dit-il entre deux toussotements.
— Qu’est-ce qui vous est arrivé!?, demanda Latour.
— Je l’ignore, répondit Gordon d’une voix éraillée.
— Est-ce que je peux faire quelque chose?
— Merci, Berthold. Mais non. Je suis fatigué – la Joute m’a complètement drainé.
— Qui a gagné?, demanda Avramopoulos.
— Mais on s’en fout! », s’écria Félicia. Malaise.
« Je vous l’avais dit que ce procédé était dangereux, rappela Mandeville. Je dois vous examiner, Arthur et toi.
— Ce ne sera pas nécessaire, répondit Gordon.
— J’insiste.
— Plus tard. Pour l’instant, je dois me reposer. Félicia, amène-moi à ta chambre, s’il te plaît. »
Elle l’aida à marcher jusqu’à l’ascenseur. Elle appuya sur le bouton à répétition, mais les portes ne s’ouvrirent pas. Elle avait l’impression que tout le monde la regardait. « Serais-tu capable de prendre l’escalier? » Gordon acquiesça. Le temps de se rendre à son pied-à-terre, le Maître avait retrouvé une bonne part de sa contenance habituelle.
« Je ne suis pas folle? Tu as bien dit Harré? », demanda-t-elle dès que la porte fut refermée. Ils étaient seuls, mais elle ressentait tout de même le besoin de chuchoter.
Gordon hocha la tête, circonspect.
« Qu’est-ce que ça veut dire?
— Il a pris le contrôle de Van Haecht. »
La confirmation de ce qu’elle avait craint lui fit tourner la tête. Son cœur, sa respiration, le flot de ses pensées, tout s’accéléra. « Il faut avertir les autres, et vite!, dit-elle, la main sur la poignée de la porte.
— Non. C’est notre gâchis. C’est à nous de le réparer.
— Notre gâchis?
— N’en parle à personne, point à la ligne.
— Es-tu devenu inconscient, ou quoi? C’est de Harré dont il est question. Harré! En liberté! Dans La Cité!
— Ce n’est pas une suggestion, ou une discussion : c’est un ordre.
— Mais…
— Pas de mais. Tu as juré de m’obéir. Respecte ta promesse. » Son ton était dur, sans appel. « Laisse-moi. Reviens dans une demi-heure. Nous parlerons stratégie. » Gordon s’affaissa sur le matelas gonflable, puis il ferma les yeux.
Abasourdie, Félicia sortit sans rien dire.
Il fallait reconnaître que Gordon n’avait pas tort : c’était aussi son gâchis. Elle était la seule qui aurait pu empêcher Harré de s’enfuir. Au moment crucial, elle avait hésité. Elle se détestait de l’avoir laissé filer, de ne pas s’être ressaisie à temps, de ne pas avoir pris l’initiative d’ameuter toute l’assemblée.
Tout le tort créé par Harré serait sur sa conscience. Elle avait le devoir de lui mettre le grappin dessus. Mais comment?
Elle passa les minutes suivantes à échafauder un argumentaire pour convaincre Gordon d’avertir les autres. En cours de route, toutefois, elle eut une idée… Un moyen de débusquer Harré sans contrevenir à ses promesses.

dimanche 11 décembre 2016

Le Nœud Gordien, épisode 450 : La petite Joute, 2e partie

La porte de l’ascenseur s’ouvrit au troisième étage de l’Agora. Félicia sortit, Édouard resta derrière. « Tu ne viens pas?
— Je fais un bond au cinquième. Je parie que si je ne descends pas la machine à café, quelqu’un va me le reprocher.
— Ouais, quelqu’un. » Qui d’autre qu’Avramopoulos? Félicia aurait dû l’embrasser avant : maintenant, ils pouvaient être vus. Bien que leur relation soit un secret de polichinelle, d’un commun accord, ils préféraient encore la discrétion. Elle se contenta donc de lui sourire pendant que la porte se refermait; celui qu’il lui retourna parut inquiet, comme si c’était lui et non elle qui était appelé à se tenir au bord du cercle de Joute.
La tradition voulait que ce soit le jouteur avec l’avantage du terrain qui reçoive son adversaire. Dans le cadre de la petite Joute, les Maîtres s’étaient entendus pour s’affronter en territoire neutre.
La grande pièce du troisième était méconnaissable. Outre les chaises disposées en cercle au centre, tout l’ameublement usuel avait été empilé dans un coin, dissimulé derrière les tableaux à roulettes. L’arène de la Joute avait été tracée à même le sol, à l’encre plutôt qu’à la craie. On avait éteint les fluorescents; des cierges ajoutaient quelque peu à la lumière du jour qui filtrait par les fenêtres. Le sitar de Derek Virkkunen enrobait l’atmosphère de mélodies à la fois mystérieuses et solennelles.
Bien que Félicia soit plusieurs minutes en avance, la plupart des autres s’y trouvaient déjà. Polkinghorne papotait avec la plantureuse Vasquez. Le pauvre devait peser vingt kilos de moins qu’avant la mort de Hoshmand. Ses joues et son ventre avaient perdu de leur rondeur; il paraissait flotter dans ses vêtements. Elle fut heureuse de constater qu’il paraissait avoir retrouvé sa bonne humeur. Elle nota qu’Olson avait choisi un siège de l’autre côté du cercle, avec Latour et Stengers. C’était étrange : elle s’était toujours représenté le couple Olson-Vasquez comme une seule et même chose, une unité irréductible, mais en ce moment, ils semblaient déconnectés l’un de l’autre.
Avramopoulos se tenait seul dans son coin, le visage de marbre, concentré comme un athlète avant la compétition. Alors que les autres étaient en tenue civile, il avait opté pour sa toge pourpre et ses lauriers, peut-être pour rappeler son rang. Le vieux misogyne avait brûlé les ponts avec à peu près tout le monde. On spéculait depuis des jours à savoir qui serait son lieutenant. Félicia avait bien hâte au jour où elle se mesurerait à lui. Elle était convaincue que Team Gordon lui donnerait une bonne leçon – et si son Maître ne triomphait pas dans le cercle de Joute, elle prendrait un malin plaisir à lui montrer ce dont une femme était capable, quelle que soit la nature du défi.
Les trois frères Van Haecht avaient pris place à côté de leur père – l’adversaire de Gordon pour ce tour. Encore confiné à son fauteuil roulant, Arie continuait de croire qu’on trouverait bien un remède à ses problèmes de pieds, mais chaque succès ne s’avérait que temporaire : les marques du feu de Saint-Elme demeuraient inguérissables. Pauvre Gordon! Allait-il devoir porter ses marques au visage pour toujours?
Lorsqu’il s’était retrouvé handicapé à la suite du grand rituel, Arie avait eu l’idée qu’on le mette sous la coupe de la même compulsion qui avait propulsé la progression d’Édouard, question de tirer profit de sa convalescence. En ce moment même, il méditait, les yeux fermés, ses lèvres articulant un mantra. Alors qu’Édouard dépeignait cet épisode comme l’un des plus difficiles de sa vie, Arie, pour sa part, paraissait s’en sortir assez bien. Il est vrai que, contrairement à Édouard, il jouissait des soins attentifs de sa famille.
Félicia s’assit à la place que Gordon avait réservée à ses côtés. Elle le salua d’un mouvement de la tête. Comme un vieux couple, ils passaient tant de temps ensemble qu’ils n’avaient rien de nouveau à se dire.
Mandeville fut la dernière à arriver. Elle n’alla pas s’asseoir autour de l’arène : elle préféra garder ses distances, les bras croisés, la mâchoire serrée. Parmi les Maîtres, elle était seule à s’opposer à l’idée de Joute. Avait-elle même déjà assisté à un affrontement dans le passé?
La musique monta en crescendo avant de se taire brusquement. Le signal était donné : la Joute allait commencer. Latour et Avramopoulos s’avancèrent et échangèrent les paroles rituelles. Latour appela Isaac Stengers comme lieutenant. Avramopoulos créa la surprise en choisissant Polkinghorne. Le Maître balaya l’assistance du regard avec son sourire détestable, comme pour dire Vous voyez? Je gagne toujours, au final. Qu’avait-il promis à son lieutenant pour qu’il s’avance ainsi, tout sourire, pour rejoindre celui qui l’avait tant humilié par le passé? « Je gage qu’il a dû utiliser sa statuette », chuchota Félicia à l’oreille de Gordon, qui demeura impassible.
L’atmosphère électrique dans l’Agora rappelait celle d’un match de boxe, même si l’affrontement ne pouvait être que bref. Les adversaires entrèrent dans le ring; l’encre du cercle se mit à luire, les deux Maîtres furent traversés d’un frisson, puis ils exhalèrent en même temps.
L’assistance retint son souffle : qui avait gagné? Latour tendit la main à Avramopoulos. « Bien joué, chevalier. Lorsque j’ai vu que j’étais le dragon, j’ai tout de suite su que j’allais perdre. A-t-on jamais vu le monstre gagner? »
Avramopoulos haussa les épaules, comme si sa victoire allait de soi. Il se retourna vers Stengers. « Bon, voici le défi… »
L’expression décidée de Stengers se décomposa alors qu’il découvrit qu’il devait voler deux pièces d’art précolombien, exposées au Musée archéologique du complexe Les Muses. « Les pièces en question seront retournées à la fin du défi, n’est-ce pas?
— Quand tu gagneras à la Joute, rétorqua Avramopoulos, ce sera à toi de décider. Pour l’instant, garde tes questions pour toi. »
La réponse cinglante redonna son flegme à Stengers. Il accepta le défi avec aplomb. Les quatre hommes retournèrent s’asseoir.
L’anxiété de Félicia avait grimpé d’un cran. Comment se serait-elle acquittée du défi d’Avramopoulos? Et si Van Haecht concoctait un défi encore plus audacieux?
Gordon et son adversaire se levèrent à leur tour pour prendre place devant le cercle et échanger les paroles rituelles. Félicia sentit ses tripes se nouer lorsque son nom fut prononcé. Il faut que Gordon gagne. Réagir aux manœuvres d’Aart ne pourrait qu’être plus facile que l’inverse.
Gordon et Van Haecht pénétrèrent dans le cercle. Les caractères se mirent à chatoyer. Les dés étaient jetés…
Chose étrange : après cinq secondes, puis dix, l’affrontement n’était toujours pas conclu. Le phénomène était inédit : personne ne réagit, personne ne savait même s’il fallait réagir. Les symboles peints sur le sol brillèrent de plus en plus; étrangement, l’anneau de Gordon aussi. La teinte de la lueur vira au bleu, le même bleu que… « Le feu de Saint-Elme! »
Félicia abandonna le décorum pour se précipiter sur son sac à main, qu’elle renversa sans ménagement. Elle saisit son crayon-feutre, espérant avoir le temps de réaliser son truc, le procédé capable de disperser un trop-plein d’énergie radiesthésique. De l’autre côté de la pièce, Virkkunen avait déjà agrippé son sitar, animé de la même intention.
Sa lancée fut interrompue lorsqu’un claquement retentit dans l’espace, un coup de tonnerre sec plutôt que grondant. Une bourrasque venue de nulle part souffla tous les cierges. Avant que Félicia ou Derek n’ait pu agir, Gordon et Van Haecht s’écroulèrent. Tout le monde se précipita sur les deux Maîtres inconscients.
Il leur fallut d’interminables secondes pour rouvrir les yeux; Gordon fut secoué d’une quinte de toux si puissante que Félicia crut qu’il allait vomir. Van Haecht, de son côté, semblait en état de choc. Il avait les yeux écarquillés et la bouche tordue en un rictus effrayant. Il semblait chercher son air à coups de petites inspirations haletantes. Il pointa la sortie, l’urgence manifeste dans ses yeux. Ses fils agirent comme un seul homme : Arie se laissa tomber hors de son fauteuil roulant; Aart et Asjen l’y assirent au prix de quelques efforts. « Écartez-vous! », somma Aart en poussant le fauteuil vers l’ascenseur, déterminé à obéir à son père, à ne pas offrir sa faiblesse en spectacle une seconde de plus.
De son côté, Félicia aida Gordon à s’asseoir. « Qu’est-ce qui s’est passé? », demanda-t-elle. Le Maître tenta une réponse, mais sa toux irrépressible l’empêchait de l’exprimer chaque fois qu’il ouvrait la bouche. Il tenta sans succès de se remettre sur pied, seulement pour choir à nouveau dans les bras de Félicia. Il se mit à pointer à son tour l’ascenseur.
Elle regarda dans la direction qu’il pointait juste à temps pour voir les portes se refermer. Au tout dernier instant, le père Van Haecht cligna de l’œil dans leur direction. Un spasme ou un geste intentionnel?
Félicia retourna son attention vers Gordon. À chaque essai, ses râles gagnèrent en intelligibilité, jusqu’à ce qu’elle saisisse enfin le mot qu’il cherchait désespérément à prononcer…
« Harré! » 

dimanche 27 novembre 2016

Le Nœud Gordien, épisode 448 : Changer les idées

Aizalyasni était couchée dans sa chambre, sur le lit qu’elle avait tiré du néant par la seule force de son esprit.
Aizalyasni était assise dans un parc, à l’orée du quartier, papotant distraitement avec les flâneurs du coin, de vagues connaissances.
Aizalyasni gravissait les marches du Club Céleste avec un Daniel Olson encore dubitatif.
Aizalyasni était Martin était Karl était Marco était Timothée. Leur connexion permettait d’acheminer l’énergie magique du Terminus jusqu’à Tobin, mais surtout, elle leur permettait de penser ensemble malgré la distance.
Les Trois ne pouvaient pas affecter directement les pensées d’Olson, mais ils purent quand même l’envelopper dans une aura de calme et de sérénité, le même genre de truc dont Madame s’était servie pour transformer le Terminus en lieu sacré.  L’Américain n’y vit que du feu : il crut que c’était la bière, la camaraderie, la danseuse en rouge qui apaisaient enfin son esprit troublé. Leur emprise se resserrait sur lui; il allait parler.
« Tu en as pour des années de pratique avant d’en arriver là…
— Oui, oui, je sais… mais, théoriquement? »
Olson décida qu’il n’y avait pas de mal à en discuter, que de toute manière, Tobin  ne saurait pas s’en servir avant une éternité. Il ne pouvait pas deviner être la proie de télépathes aux aguets. Aizalyasni tressaillit, ils tressaillirent tous en entrevoyant la complexité du procédé pendant qu’Olson jonglait avec ses connaissances pour les transformer en explications vulgarisées. Fort heureusement, les Trois n’auraient pas besoin de tout l’appareillage qu’il avait en tête, avec ses cercles cabalistiques, ses ingrédients rares, ses préparations rituelles… Leur nature télépathe couplée à leur capacité à manipuler directement l’énergie magique leur offrirait de précieux raccourcis.
« Plus les paramètres sont précis, plus l’opération sera facile, expliqua Olson. Et l’inverse s’ils sont complexes ou nombreux. Par exemple, effacer tous les souvenirs de la dernière heure, c’est travailler en bloc. Effacer seulement cette conversation en gardant tout le reste, c’est déjà plus difficile. À moins qu’on recadre les paramètres pour procéder autrement… » Une série de symboles défilèrent dans la tête d’Olson. Sur papier, ils seraient demeurés illisibles; dans la tête du Maître toutefois, la signification de chacun était évidente. Ils touchaient au but…
Le regard d’Olson dériva vers sa danseuse fétiche. Il était temps de le distraire à nouveau. Un signal de Tobin la ramena à leur table.
Il fallait admettre que l’Américain n’était pas seul à tomber sous son magnétisme. Ce qui se passait en elle n’était pas moins fascinant que sa façade : dès qu’elle se mettait à danser, sa tête se vidait de toute pensée intempestive. Elle devient la danse. Elle ne travaille pas, elle n’offre pas de performance. Puis, l’évidence : elle médite. Aizalyasni aurait voulu connaître son nom, son identité, son histoire, ce qui l’avait amenée à danser pour de l’argent, mais son esprit n’offrait rien à lire… Pour l’instant.
Ils applaudirent à la fin de la danse; Tobin la paya généreusement en l’intimant de continuer. « Tu disais que pour les jobs plus complexes, tu peux recadrer…
— Ah, oui. Souvent, il est plus simple de procéder par l’équivalent d’une suggestion hypnotique.
— C’est-à-dire? »
La réponse d’Olson tarda : il était en transe devant les mouvements suaves de la danseuse. « Le cerveau hypnotisé complète les suggestions qu’il entend. Si je dis à quelqu’un, tu reviens d’un voyage sur Mars, son esprit va imaginer les détails, sans que j’aie besoin de les décrire. Tu comprends?
— Ouais, en gros.
— Alors, plutôt que créer pièce par pièce une fausse relation, par exemple, c’est plus simple d’implanter une suggestion du genre nous sommes de vieilles connaissances. Le risque, c’est que je ne sais pas exactement ce que le type va inventer de son côté… »
Tobin laissa la conversation s’éteindre. Les Trois avaient ce dont ils avaient besoin. Aizalyasni ramena sa conscience au Terminus. Il lui fallait trouver un cobaye pour tenter sa chance… Celui qu’elle avait en tête se trouvait justement sur place.
Elle se rendit au réfectoire. L’homme était attablé devant une assiette vide, les cheveux et la barbe propres et bien lissés. Son engagement dans la communauté était d’abord utilitaire. Il s’était découvert une fibre spirituelle seulement après que les Trois aient rénové le Terminus – et fourni tout le monde en électricité, en eau chaude et en nourriture. Il contrevenait fréquemment aux règles de la communauté, mais à ses yeux, c’était pour une bonne cause : il volait de la nourriture pour alimenter sa grosse femme qu’il aimait encore plus qu’il pouvait la détester.
« James », dit-elle.
Il présuma que l’interpellation était une accusation : il n’essaya même pas de nier. « On dit que vous pouvez tout voir, je me doutais bien que je me ferais prendre, s’empressa-t-il de dire. Je… je sais que ce n’est pas correct. Je m’excuse. Je ne savais plus quoi faire…
— J’ai un marché à te proposer, dit Aizalyasni. Si tu acceptes, tu pourras rester parmi nous.
— Vraiment?
— Nous te permettrons même de continuer à nourrir ta Raymonde. Avec notre bénédiction. »
James était stupéfait. « En échange de quoi? »
Aizalyasni sourit. « Laisse-moi juste te changer les idées… »

dimanche 20 novembre 2016

Le Nœud Gordien, épisode 447 : Diversions

Olson ne s’était pas attendu à ce que ses alliés du Terminus le déclarent persona non grata. La nouvelle de la mort de Timothée l’avait ébranlé. Aurait-il réellement pu intervenir s’il s’était joint à la mission pour trouver Martin? Il ne le saurait jamais.
Son esprit avait été altéré au Terminus; c’était tout naturel qu’il se tourne dans cette même direction pour réparer ce qui avait été cassé. Il avait tout essayé, enfin presque. Il continuait à penser que si Pénélope acceptait la fusion de leurs esprits, elle pourrait le soigner de l’intérieur. Cette piste, il ne pouvait l’explorer avec personne d’autre.
Il lui restait une dernière chance : demander de l’aide à ses pairs. Il demeurait toutefois réticent à exposer des faiblesses que certains n’hésiteraient pas à exploiter. Malgré l’atmosphère de collaboration qui s’était installée à l’Agora, les rivalités et les intrigues des Maîtres – jaloux de leurs secrets, curieux d’apprendre ceux des autres – n’allaient certainement pas disparaître du jour au lendemain.
S’il outrepassait ses réticences pour confier ses difficultés à l’un d’eux, il choisirait Latour. En ce moment, c’était impossible : il avait dû retourner à Tanger pour renouveler les procédés qui défendaient l’ancienne maison de Kuhn et sa précieuse salle des archives. Il avait promis de revenir pour le premier tour de la petite Joute, à la fin de la semaine.
À court d’idée, désespéré, vidé de son énergie, incertain de ses propres pensées et émotions, Olson ne pouvait qu’attendre que le temps passe en restant à distance des autres, surtout Pénélope. Il ne voulait pas que personne le voit dans cet état.
Il fila jusqu’à l’Agora et monta au deuxième, où il choisit l’un des bureaux encore inoccupés, qu’il meubla d’une simple chaise pliante. Il espéra, à travers le silence et le dépouillement, trouver une mesure de soulagement.
Les accalmies s’avérèrent rares et de courte durée. L’impression d’irréalité et le cliquetis dans sa tête n’étaient jamais loin – méditation, visualisation, routine purificatrice, chanter, danser, tourner sur lui-même jusqu'à s’étourdir, peu importe ses efforts, aucune stratégie ne réussissait à l’apaiser plus que quelques minutes.
Il était affaissé sur sa chaise, le visage entre les mains, lorsque Tobin entra dans le bureau.
« Oh. J’pensais pas que la place était prise. »
Olson s’empressa de masquer sa détresse. N’avait-il pas verrouillé la porte? « Qu’est-ce que tu viens faire ici?
— J’allais faire mes exercices… Pis toi, qu’est-ce que tu faisais là?
— Je me reposais un peu.
— Pour être honnête, t’as bien plus l’air d’avoir besoin de te changer les idées… » Il n’attendit pas de réponse. « Moi aussi, en fait. Viens t’en : je sais exactement de quoi t’as besoin. »
Pourquoi pas? Après tout, la solitude n’avait pas si bien fonctionné.

Apparemment, selon Tobin, se changer les idées revenait à boire dans un bar de danseuses. Olson était certes un fin appréciateur de féminité, mais pendant qu’il gravissait les marches du Club Céleste, il se sentait comme un œnologue à qui on aurait servi avec fierté la pire piquette.
L’intérieur s’avéra beaucoup moins crade qu’il l’avait imaginé. Le décor était neuf; la musique était bonne; les femmes étaient superbes, l’une d’elle presque racée. Le portier les guida jusqu’à une banquette; pendant qu’Olson s’asseyait, Tobin fit signe à la danseuse que Daniel avait remarquée. Tobin lui chuchota quelques paroles à l’oreille; sans dire un mot, elle grimpa sur la table et se mit au travail.
Absolument époustouflante, son soutien-gorge et sa jupe à paillettes avaient la même teinte que ses cheveux, un rouge qui n’existait guère dans la nature. Ses souliers aux talons vertigineux ne nuisaient en rien ses déplacements. Elle ondulait avec une grâce incroyable, comme si elle était faite d’un fluide et non de chair et d’os.
Il remarqua à peine lorsqu’une serveuse arriva avec deux bières et une bouteille de Jack Daniel’s. Chaque table avait une sorte de corniche où les consommations pouvaient être déposées sans risquer d’être renversées par les danseuses. Tobin remplit les verres pendant qu’Olson se laissait hypnotiser – le mot n’était pas exagéré – par la fille en rouge.
Il en avait douté, mais il fallait l’admettre que Tobin avait gagné son pari. Même la pièce détachée dans son crâne semblait moins dérangeante qu’avant leur arrivée.
La chanson se termina et la fille descendit, tout sourire. Olson applaudit. Tobin la paya en murmurant quelque chose; elle acquiesça et s’éloigna à petits pas.
« Pas pire, hein?
— Je suis sincèrement surpris. » La danseuse était moins parfaite que Pénélope – évidemment –, mais sa compagne ne savait pas aguicher comme une pro. « Qu’est-ce que tu lui as dit?
— De revenir dans une dizaine de minutes. »
Olson fut heureux de l’entendre. Tobin lui tendit deux verres, whisky et bière. Il goûta l’un, puis l’autre. « Tu viens souvent ici?
— Juste quand mes amis en ont besoin. »
Mes amis… La tourmente des derniers jours lui avait fait réaliser qu’au fond, il n’avait que Pénélope dans sa vie. Sans elle, il ne resterait rien. Dans ce contexte, qu’un homme – même un simple novice – l’appelle son ami lui faisait du bien.
« Hey, j’peux te poser une question?
— Tout ce que tu veux.
— Je m’en viens pas pire dans la méditation que tu m’as montrée, l’affaire de l’espace intérieur, t’sais? Je comprends mieux comment ça fonctionne en-dedans », dit-il en tapotant sa tempe.
« C’est très bien. En fait, c’est l’objectif.
— J’ai entendu dire que les Maîtres sont capables de changer les pensées, les souvenirs, tout ça… Toi, t’es-tu capable?
— Oui. Ce n’est pas facile, mais comme pour le reste, avec la bonne préparation…
— Ah ouin? Et pis… Comment ça marche?
— Tu en as pour des années de pratique avant d’en arriver là…
— Oui, oui, je sais… mais, théoriquement? »
Olson hésita une seconde. C’était le genre de secret qui méritait trois faveurs… Mais Tobin ne lui demandait pas de lui révéler le procédé, seulement les principes sous-jacents. Pourquoi le priver de ces informations? De toute manière, ce n’est pas comme s’il disposait des connaissances et du pouvoir brut nécessaires pour en faire quoi que ce soit, n’est-ce pas?

dimanche 6 novembre 2016

Le Nœud Gordien, épisode 445 : Le strict minimum

Daniel Olson avait changé depuis qu’il avait participé à l’oraison du Terminus; il ne se passait pas un jour sans que Pénélope lui rappelle, trois fois plutôt qu’une. Elle le disait frénétique, dissipé, instable, sans parler de cette idée de fusionner avec elle, qu’elle jugeait saugrenue. Lui, pour sa part, la trouvait obtuse. Il avait l’impression d’être demeuré à peu près le même, à l’exception de cette étrange sensation dans sa tête, qui évoquait un engrenage cassé.
Depuis deux jours, toutefois, il n’en était plus certain. Sans raison apparente, la réalité avait pris une nouvelle apparence. Il n’était pas en proie à des hallucinations ou autres déformations perceptives, mais rien n’avait son apparence habituelle, comme s’il était pris dans une manifestation synchrone qui ne finissait plus. L’expérience, bien que déroutante, n’était pas dangereuse a priori, mais son arrivée aussi soudaine qu’inexplicable l’inquiétait néanmoins. Pénélope et lui avaient déployé toutes leurs ressources pour découvrir l’origine de ce mystère, sans succès. Olson avait alors proposé une piste qui n’avait pas plu à sa partenaire : il allait demander à Timothée d’examiner son esprit et, peut-être, de le réparer.
Sophie montait la garde devant la porte. La jeune femme incarnait l’antithèse de la féminité : ses vêtements amples et mous, ses cheveux courts, sa mine rébarbative, tout semblait un effort conscient pour éviter qu’on l’associe à son sexe.
Olson l’approcha avec un sourire avenant; elle l’apostropha en retour. « Tu ne fais pas un pas de plus! »
Daniel ne s’était pas attendu à être si mal accueilli à son retour au Terminus. « Sophie, c’est moi! Tu ne me reconnais pas?
— Ça ne change rien, rétorqua-t-elle avec hargne. Tu ne passes pas.
— Je veux voir Timothée. Je dois voir Timothée. » Il fit un pas en avant; Sophie tira brusquement un pistolet de sa veste. Elle le brandit ostensiblement. Olson leva les mains et battit en retraite. « Je ne suis pas une menace. Je suis un allié. C’est grâce à moi que vous avez localisé Martin…
Plutôt que l’apaiser, la tirade d’Olson accentua encore son attitude rébarbative. « Dude, lâche-moi avec tes grâce à moi, hein?
— Peux-tu au moins aller m’annoncer?
— S’ils veulent te voir, ils vont le dire.
— Mais va au moins les avertir! !
— Oh, t’en fais pas, ils savent déjà que t’es là. »
Comme pour démontrer qu’elle disait vrai, le portail s’ouvrit derrière elle. Le visage de Martin apparut dans l’ouverture. « Bonjour Daniel.
— Bonjour, Martin. Comme j’expliquais à cette charmante demoiselle, je suis venu voir Timothée…
— Je sais. Tu peux entrer. » Il s’écarta. Sophie, elle, n’était pas prête à lâcher le morceau. Elle lui fit une grimace, le majeur levé. Il dut la contourner pour pénétrer dans le Terminus.
« Je me demande ce que j’ai fait pour qu’elle m’en veuille comme ça, demanda Olson.
— Cherche du côté de ce que tu n’as pas fait », répondit Martin.
Il s’apprêtait à lui demander des explications quand Martin, sans crier gare, mit la main sur le front de Daniel. Le Terminus s’évanouit. Tout son être se mit à brûler de douleur immense, sauf pour ses bras engourdis d’avoir trop longtemps supporté le poids de son corps. Sa bouche goûtait le sang et la bile rancie. Ses tripes criaient, tordues par la faim et les coups. Ses pantalons avaient été souillés de merde et de pisse. Sa tête pulsait, comme si un percussionniste sadique l’avait prise pour instrument. Il vit deux hommes s’approcher, sachant qu’ils lui poseraient les mêmes questions que les autres jours, ces questions dont il ignorait la réponse. Personne ne savait où il se trouvait; personne ne pouvait lui venir en aide. Ce qui lui restait de vie allait s’éteindre dans la douleur et l’indignité.
Martin retira sa main, et Olson revint au Terminus. L’expérience avait été brutale, déroutante, à un point tel qu’il ne resta debout qu’au prix d’un effort. « Ça, c’est l’état dans lequel les autres m’ont trouvé. Je te remercie de les avoir guidés jusqu’à moi. »
Olson n’eut pas le temps de réagir; Martin remit sa paume sur son front. Olson se retrouva à côté de l’édifice où il avait conduit Timothée et ses alliés. Je suis Tim, réalisa-t-il. Les autres l’entouraient, arme au poing… Ils tenaient en joue des hommes, eux aussi armés – les mêmes qui avaient tourmenté Martin durant sa captivité. Soudainement, la fusillade démarra. Olson sentit l’impact d’une balle avant d’être submergé par une douleur impossible, mille fois plus aigüe que celle dont Martin avait souffert. Timothée s’écroula… Et Olson avec lui.
« Pour ça, je ne te remercie pas », dit Martin
— Oh my God… Tim?
— Il est mort. Il a donné sa vie pour sauver la mienne.
— Je… Je ne sais pas quoi dire…
— Il est trop tard pour dire quoi que ce soit, Daniel. Si tu nous avais accompagnés, un magicien de ton calibre aurait pu faire toute la différence. Mais tu as décidé de te borner au strict minimum de la faveur qui nous était due. Et là, tu as le culot de venir demander notre aide. »
Il me devait une faveur, pensa Olson bien malgré lui.
« Timothée est mort. Nous ne te devons plus rien. Tu n’es plus la bienvenue parmi nous. »
Olson allait rétorquer, s’excuser, plaider sa bonne volonté, mais Martin ne lui en laissa pas le temps. L’homme fit un mouvement de la main, et Daniel fut projeté à l’extérieur du Terminus, plus confus et démuni que jamais.

dimanche 14 août 2016

Le Nœud Gordien, épisode 433 : Les règles du jeu

Tous les Maîtres et les adeptes confirmés de La Cité étaient enfin réunis dans la salle commune du troisième. Il régnait sur l’assemblée une atmosphère joyeuse, badine; on aurait dit une classe d’école lors du dernier jour avant les vacances.
« Votre attention, s’il vous plaît! », dit Latour en guise d’ouverture. Il lui fallut quelque temps pour avoir l’attention de tout le monde. « Maintenant que nous avons traité des sujets les plus urgents, il est temps de nous pencher vers un autre dossier. Vous savez duquel je parle, n’est-ce pas? »
La Joute. Maintenant que les tensions avec les Trois du Terminus étaient résolues, maintenant que le niveau de l’énergie radiesthésique de La Cité était redevenu normal, ils avaient le loisir de se divertir de la façon la plus sophistiquée qui soit. Voilà pourquoi tout le monde était de bonne humeur. Enfin, tout le monde sauf Mandeville, comme toujours méfiante face à tout ce qui touchait le créneau…
« Vu que nous sommes tous dans la même ville, la Joute traditionnelle n’a pas de sens. C’est pourquoi je vous suggère aujourd’hui une version modifiée du jeu. Je remercie tous ceux qui ont contribué à ma réflexion au cours des derniers jours, par leurs commentaires et leurs suggestions… Alors voilà : je propose de réduire la Joute à l’échelle de La Cité. »
Latour révéla la carte de la ville qu’ils avaient préparée, un autre exemplaire de celle sur laquelle ils avaient planifié le grand rituel. « J’ai partitionné la ville en sept quartiers majeurs : le Centre, le Nord, l’Est, l’Ouest, la banlieue nord, la Petite-Méditerranée, la Rive-Sud et la zone portuaire. Le Centre-Sud n’a pas été inclus, pour des raisons que je n’ai pas besoin de vous expliquer…Donc, comme dans la grande Joute, le tour commencera par une déclaration contre le Maître qui possède le quartier. Les Maîtres disputeront leur Joute dans le cercle, et le gagnant aura le droit de lancer un défi au perdant. Celui-ci désignera alors un lieutenant…
— Un seul?, demanda le père Van Haecht.
— Oui, un seul. Le lieutenant aura deux semaines pour le relever. »
Les autres réagirent : c’était la plus grande différence avec la version traditionnelle. « Deux semaines, ce n’est pas beaucoup, dit Aart.
— C’est juste, mais vu la plus petite échelle du jeu – un quartier plutôt qu’une ville –, les défis devraient l’être également. La contrainte du temps rendra sans doute leur accomplissement plus intéressant.
— Cela ne rendra pas le jeu bien plus captivant, maugréa Avramopoulos. À moins que le lieutenant du gagnant ait le droit de contrecarrer l’autre… »
Son commentaire suscita une vague d’excitation. Il tenait peut-être quelque chose…
« C’est une bonne idée, nous pourrons la considérer. Il faut également garder en tête que cela offre l’avantage notable de permettre aux Maîtres de jouer un tour aux deux semaines, plutôt qu’attendre Dieu sait combien de temps…
— Tobin a dit que le niveau d’énergie radiesthésique demeurait supérieur à ce à quoi nous sommes habitués, rappela Mandeville. Avez-vous une idée des effets que cela peut avoir sur vos confrontations? »
Latour n’y avait même pas pensé. « Alors oui, euh, en principe, la variation est trop mineure pour qu’elle se répercute sur le procédé. » Mandeville n’était pas dupe, et elle affichait son incrédulité sans fard. Latour devait se préparer à une longue conversation privée…
Avramopoulos prit la parole. « Si madame a fini de nous régaler avec ses inquiétudes… Qu’en est-il de la grande Joute? Je ne veux pas perdre mes acquis ailleurs dans le monde. De plus, Gordon et moi étions entre deux rounds de la nôtre, dans La Cité… J’étais en bonne position de gagner.
— Pfff, dit Gordon. Les rires fusèrent.
— Je propose que nous suspendions la grande Joute, reprit Latour, pour quelque temps du moins. Nous pourrons juger dans quelle mesure la Joute locale sera compatible avec la grande. Il ne nous reste plus qu’à déterminer qui contrôle les quartiers, et nous serons prêts à commencer. Qu’en dites-vous? »
C’était clair : la réception était positive. Tout le monde avait hâte de s’y mettre. « La partie commencera dimanche prochain. Et que le meilleur gagne! »
Tout le monde applaudit – encore une fois, à l’exception de Mandeville.
Alors que les gens s’apprêtaient à se lever, Olson dit : « J’aurais quelque chose à ajouter. Sur un autre sujet…
— Oui, oui, bien sûr. » Latour lui céda la tribune, perplexe.
L’Américain réfléchit un instant, puis il se lança. « Il y a un siècle, la purge de Harré a appris aux survivants qu’il valait mieux qu’ils soient éparpillés, afin de sauvegarder leurs trésors de connaissance en cas de désastre. Paradoxalement, cela a rendu plus difficile leur transmission. Les temps ont changé; voyez comment, ensemble, nous avons fait face à la crise. » Olson s’ébroua comme un cheval. Le mouvement, brusque et inattendu, surprit tout le monde, mais il continua sans excuse ni explications. « En cours de route, nous avons choisi cet édifice comme quartier général. Mais je crois qu’en cours de route, il est devenu bien plus. Un espace de travail, un milieu de vie… L’aviez-vous réalisé? Nous avons fondé la première école depuis le sanctuaire de Zurich. Et je crois que nous pouvons bénéficier qu’elle continue à exister. »
Olson mettait le doigt sur quelque chose. « Une place publique qui nous appartient tous… Un lieu d’échange, de recherche, de partage. Une agora, bref. »
Le visage d’Olson s’illumina. « Oui. Notre Agora. » Olson se remit à applaudir frénétiquement; son enthousiasme gagna vite les autres.
Latour avait l’impression de vivre un moment historique. Où en seraient-ils si, par exemple, Kuhn avait eu la même idée, trente ans auparavant? C’était décidément un pas dans la bonne direction.
Si certains entretenaient des réserves quant à cette initiative, personne ne les mentionna. Latour vit cette rare unanimité comme un bon augure pour la suite de leur nouvelle alliance.

dimanche 7 août 2016

Le Nœud Gordien, épisode 432 : Union

Les attentions de Daniel la faisaient frémir comme toujours. Il savait jouer de son corps comme d’un instrument, au diapason de ses désirs. Mais aujourd’hui, elle percevait une fausse note dans leur harmonie habituelle.
Lorsqu’ils étaient au lit, leurs ébats prenaient souvent des allures de méditation. Ils se retrouvaient dans un certain état mental, ils cultivaient la détente du corps, la respiration profonde, mais plutôt que vider leur esprit, ils le focalisaient l’un sur l’autre à l’exclusion de tout le reste. Ils s’offraient sans réserve, et en ressortaient enrichis.
Ce matin cependant, Pénélope détectait une distraction de son côté. Elle devinait qu’une pensée secrète amusait Daniel. Dans un premier temps, elle ne dit rien, espérant que l’impression passe, et que la pureté de leur connexion revienne. Après quelque temps, elle cessa d’espérer : son irritation avait crû jusqu'à la distraire à son tour.
« Je me demande à quoi tu penses », lança-t-elle.
« À rien de spécial », répondit-il, sourire en coin, sans ralentir.
Pénélope se dégagea doucement de son étreinte. « C’est triste que j’aie à te poser la question.
— Je ne comprends pas. Je ne te cache rien, pourtant.
— Je te connais, Daniel Olson. Tu as quelque chose derrière la tête. »
Olson rumina l’affirmation quelques instants, avant de dire : « J’avoue.
— Alors? À quoi pensais-tu?
— À quoi tous les hommes pensent? », dit-il en reprenant ses caresses.
Elle le repoussa. Une autre nouveauté. « Je suis sérieuse! »
Il devint grave à son tour. Il s’assit au bord du lit et soupira. « Tout ce temps, tous ces efforts pour nous rendre parfaits… Je crois de plus en plus que nous faisons fausse route. »
Surprise, Pénélope demanda : « Comment peux-tu dire cela, après toutes nos réussites?
— Nos réussites? Je les trouve bien peu ambitieuses. Nous avons modelé notre chair pour incarner nos idéaux. Nous sommes plus forts, plus agiles, plus endurants qu’à peu près n’importe qui… Nous nous sommes débarrassés de nos poils et nos odeurs embarrassantes… Mais encore?
— N’est-ce pas assez?
— Il y a tant de contraintes que nous nous imposons… Qui nous privent peut-être d’un potentiel encore difficile à imaginer.
— Ce que tu dis, c’est que tu en as marre d’être juste un humain, c’est ça?
— Ce que je dis, c’est qu’il est peut-être temps de redéfinir ce qu’est être humain.
— C’est à cela que tu réfléchissais, pendant que nous faisions l’amour?
— J’imaginais me voir à travers tes yeux, être toi pendant que je te pénètre… Je pensais que, si seulement tu acceptais…
— Non. Je ne changerai pas d’idée. »
— Nous sommes déjà si formidables ensemble… Imagine si nous devenions une seule et même entité, homme et femme, yin et yang à la fois…
— Daniel, je t’aime comme je n’ai jamais aimé personne. Mais je ne veux pas devenir toi. Je ne veux pas cesser d’être moi, non plus. »
Olson se leva brusquement, et se mit à faire les cent pas dans la chambre, les deux mains sur le front, comme s’il venait d’apprendre une nouvelle accablante.
« Tu me fais confiance, d’habitude.
— La différence, c’est que d’habitude, tes plans ne sont pas stupides. »
Il serra les poings en poussa un grognement animal. Pénélope s’était habituée à ses manières pondérées, délibérées, la version masculine de la grâce. Maintenant, il était plus impulsif, imprévisible, prompt à des sautes d’humeur ou des lubies soudaines. Cette idée qu’ils devraient fondre leur esprit comme la trinité était celle qui revenait le plus souvent. Son passage au Terminus l’avait changé plus profondément qu’elle voulait encore l’admettre.
Il continua de gesticuler, fébrile comme un homme ayant bu vingt cafés. Elle le laissa s’agiter jusqu’à ce qu’il ait retrouvé une mesure de calme. « Je vais y aller, dit-il finalement. Ma leçon avec Tobin commence bientôt. Nous reparlerons de tout cela plus tard.
— Je ne changerai pas d’idée », répéta-t-elle.
Il la fixa un instant. Pénélope devinait qu’une réplique lui brûlait les lèvres, une réplique blessante, assassine. Il eut toutefois la sagesse de la garder pour lui. « Tobin progresse vite, c’est impressionnant, dit-il plutôt en se rhabillant.
— C’est bien » dit-elle, heureuse qu’il change le sujet, triste qu’ils soient incapables de résoudre leur différend. Elle trouvait louable que Daniel se soit offert pour poursuivre la formation du revenant, après que Gordon ait déclaré être trop occupé… Tobin avait changé, lui aussi. Lorsqu’elle avait fait sa connaissance, il avait les sourcils toujours froncés, la mâchoire crispée. Ses tensions lui donnaient un air d’animal dangereux, toujours sur ses gardes, prêt à bondir à la moindre provocation. Maintenant? Il était habité de la sérénité de celui qui n’a rien à craindre. Son instinct lui disait qu’il y avait anguille sous roche… Y avait-il un lien entre sa transformation et celle de Daniel? Est-ce que leurs expéditions au cœur de la zone radiesthésique étaient en cause?
Elle aurait aimé pouvoir en discuter avec Daniel, mais partager ses inquiétudes dans ce contexte aurait jeté de l’huile sur le feu.
Daniel sortit sans lui dire au revoir. Elle ne s’était pas sentie aussi seule depuis des années.