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dimanche 3 décembre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 499 : Dénouement

« Je ne suis toujours pas certain que ce soit une bonne idée », dit Édouard à Félicia pendant qu’elle verrouillait la porte de sa maison.
« Les funérailles, ce n’est pas seulement pour honorer la mémoire d’un disparu, rétorqua-t-elle. C’est surtout pour permettre aux survivants de se retrouver entre eux.
— Félicia… C’est ma faute. C’est moi qui ai pressé sur la gâchette. C’est ridicule!
— C’était un cas de légitime défense. Après tout, ils t’ont tué juste après. Littéralement tué! N’importe qui à ta place aurait fait pareil. »
Il espérait que la commission d’enquête mise sur pied par la mairesse, prévue pour la mi-septembre, reconnaisse elle aussi cette interprétation. Il se comptait chanceux d’avoir pour témoin Claude Sutton, dont la parole risquait de peser encore plus que la sienne. Il soupira et embrassa la joue de Félicia. « Tu as raison. Comme toujours. Allons-y… »
Le service avait lieu dans une maison funéraire cossue de l’Ouest. Par on ne sait quel moyen, les médias avaient eu vent que quelque chose s’y passait. Tout le monde connaissait maintenant l’existence des initiés; l’opinion publique jugeait qu’ils incarnaient une menace souterraine, bien pire que les changements climatiques ou l’immigration. Même les franges plus pondérées de la population exigeaient des réponses. Les Seize n’étaient pas naïfs : de la même manière que tirer sur un fil peut défaire un tricot, en répondant aux questions de la populace, d’autres questions seraient soulevées en cascade, jusqu’à mettre au jour les crimes que certains avaient commis, et toutes ces irrégularités dont aucun initié n’était innocent.
Tendu comme la corde d’un arc, Édouard traversa la haie des journalistes, Félicia à son bras. Beaucoup de visages connus, certains anciens collègues… La plupart des questions lui étaient destinées, à propos de la magie révélée, de l’irruption de Gordon, du fait de mieux en mieux établi que tous ceux qui lui avaient obéi avaient été consommateurs d’Orgasmik. Et ils n’avaient pas oublié que son frère Philippe était le créateur présumé de l’O, ce qui donnait au tout des airs de conspiration… Il fit la sourde oreille : la vraie source de sa nervosité se trouvait à l’intérieur.
Pendant qu’il préparait l’émission, il avait souvent craint les représailles de ceux qu’il devait trahir. La révélation de son lien surnaturel avec Ozzy avait toutefois pris des allures de peccadille, éclipsée par l’intervention spectaculaire de Gordon et l’Œuvre de Harré. Il fut soulagé, à son entrée, de lire dans le visage des autres qu’on l’accueillait encore comme un pair.
Félicia et Édouard saluèrent Arie Van Haecht, dont le fauteuil roulant avait été positionné non loin de l’entrée. Il avait repris du mieux depuis qu’on l’avait libéré de sa compulsion pour s’occuper de ses deux frères. Ceux-ci devenaient de plus en plus fonctionnels, mais leur mémoire demeurait désespérément embrouillée. « Nous allons bientôt retourner à Rotterdam et aménager dans la maison de notre père, annonça-t-il d’entrée de jeu. Avec un peu de chance, l’environnement familier va accélérer leur récupération. À propos, j’ai reçu des nouvelles d’Adam…
— Ah oui?, dit Félicia, plus par politesse que par intérêt réel.
— Il dit qu’il aura complété le Grand Œuvre d’ici Noël… Il est le premier surpris d’avoir autant avancé… 
— Tu lui transmettras nos félicitations », conclut Édouard.
Le couple rejoignit ensuite Olson, Stengers et Polkinghorne. Les trois hommes se trouvaient au milieu d’une conversation animée. Olson les accueillit avec une question : « Avez-vous vécu des manifestations synchrones depuis ce jour-là? »
Ce jour-là… Le jour où tout avait changé, ce moment-pivot marqueur d’un avant et d’un après incommensurables. Ce jour où Édouard avait péri, et était revenu à la vie; ce jour où Olson était sorti de sa catatonie, non seulement en bonne santé, mais libéré de cet engrenage cassé qui lui avait empoisonné l’existence.
« Non, pas de manifestation, dit Félicia. Et vous? 
— C’est ce dont nous discutions, répondit Polkinghorne. On dirait qu’elles ont cessé. Comme si le destin avait atteint son aboutissement. Comme si l’Univers nous avait guidés jusqu’à ce jour-là. Et maintenant que nous sommes arrivés à destination, il n’a plus besoin de nous envoyer de signaux. »
Stengers se lança dans une description des changements qu’il avait perçus dans sa pratique depuis ce jour-là. Il avait l’impression que le monde ne résistait presque plus aux effets de ses procédés, rendant caduques certaines complexités. « Je vous prédis que, d’ici quelques années, notre pratique se résumera à de simples trucs. Les rituels longs et laborieux seront bientôt une affaire du passé! »
Pénélope se joignit à leur petit groupe en roulant des yeux. « Je ne sais pas quelle mouche a piqué Avramopoulos », chuchota-t-elle en arrivant. Elle réussissait à rendre glamour sa robe noire, pourtant des plus modestes. « Avant, c’est à peine s’il reconnaissait mon existence; maintenant, il ne me lâche plus. » Elle lança un regard à la sauvette dans sa direction. Il avait acculé Mandeville dans un coin, et, à en juger par son expression, il s’était mis en mode charme. « Je crois que le départ de Derek l’a affecté plus qu’il ne veut l’admettre.
— Bien fait pour lui, dit Félicia. Je n’ai jamais compris ce que Derek lui trouvait en premier lieu. » Personne ne connaissait les détails de leur rupture. Les spéculations allaient de bon train; Avramopoulos, fidèle à son habitude, esquivait les questions et déniait l’existence du moindre problème. 
Édouard laissa les autres papoter pour s’approcher du cercueil où reposait Gordon, l’air paisible, les mains croisées sur le ventre, l’anneau de sa panoplie brillant à son doigt. Le thanatologue avait recomposé son visage troué par le feu de Saint-Elme.
Édouard avait côtoyé cet homme, mais l’avait-il vraiment connu? En raison de son apparition dans le cadre de La magie révélée, tout le monde présumait qu’il s’était retrouvé sous le joug de Harré. L’opinion unanime le dépeignait comme une victime, et non comme un collabo. Mais Édouard ne pouvait négliger à quel point son attitude avait changé, bien avant la petite Joute fatidique… Il ne connaîtrait sans doute jamais le fond de cette histoire.
Il se recueillit en silence. Légitime défense ou pas, Édouard se sentait profondément coupable de sa mort.

Le cercueil fut fermé et amené au cimetière adjacent. Latour s’était fait inhumer à Paris, comme il l’avait indiqué dans son testament; les frères Van Haecht parlaient quant à eux de faire construire un monument à leur père, à défaut de pouvoir lui offrir une sépulture. Gordon, dont on ne connaissait pas les dernières volontés, allait être mis en terre dans sa ville d’adoption, le dernier repos d’un homme sans racines.
La procession funèbre se fit sous un ciel gris qui promettait une averse. Le groupe avait décliné les services d’un aumônier pour cette partie du cérémonial; chacun se replia sur ses propres pensées pendant la mise en terre. Ozzy en profita pour venir se poser l’épaule d’Édouard sans crailler, contrairement à son habitude. Avait-il compris la solennité du moment?
Le silence introspectif fut brisé par Avramopoulos. Une fois le cercueil abaissé, il sortit une flasque de la poche de son veston. « Gordon aimait humer l’odeur du scotch, plus encore que le boire », dit-il en levant le contenant vers le ciel. « À ta santé, vieux frère. » Il la vida ensuite dans la fosse.
Au même moment, une goutte tomba sur la joue d’Édouard. Puis une autre, et une autre encore, jusqu’à ce que le doux bruissement de l’averse sur l’herbe se fasse entendre dans toutes les directions.
« Non, non, non, dit Félicia. Ça ne convient pas du tout. Gordon mérite mieux. » Devant le regard interloqué des autres, elle s’accroupit et étala un peu de la terre qui allait bientôt combler la fosse. Du bout du doigt, elle traça quatre symboles, puis elle pointa le dernier. « Visualisez celui-là », dit-elle. Elle retourna aux côtés d’Édouard et glissa une main un peu sablonneuse dans la sienne. Elle prit celle de Polkinghorne, à sa gauche, qui prit celle d’Avramopoulos, qui prit celle d’Arie… Édouard tendit à sienne à Olson, et ainsi de suite, jusqu’à ce que le cercle soit complété. Les yeux fermés, ils se concentrèrent sur le symbole tracé par Félicia…
…jusqu’à ce qu’ils ressentent sur leur peau la douce chaleur du soleil. Ils ouvrirent les yeux : un arc-en-ciel décorait la grisaille de l’horizon.

dimanche 22 octobre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 493 : L’œuvre suprême, 1re partie

Dès que Gordon disparut, le technicien qui bloquait à voie à Édouard s’en désintéressa pour se mettre à gesticuler à son tour.
Alexandre, Claude et les deux agents en civil accoururent. L’un d’eux, un vétéran moustachu, demanda à Claude : « Boss… Veux-tu bien me dire qu’est-ce qui vient de se passer, là? 
— Je sais que ce ne sera pas facile à croire, mais cet homme est un puissant magicien. Un vrai de vrai. »
Le moustachu jeta un regard vers la salle chaotique. « Ouais, ok, répondit-il avec un sang-froid étonnant. Ça explique bien des choses. »
Les pensées d’Édouard défilaient à une vitesse folle. Gordon, l’un des Seize, avait fait son coming out occulte en direct à la télé. D’une manière ou d’une autre, il avait réussi à hypnotiser une bonne partie de la foule… Mais pourquoi? « Tout ça… Ce n’est pas un objectif en soi. Ce n’est qu’un moyen.
— Qu’est-ce que ça peut être?, demanda Alex.
— Je ne sais pas. Mais il avait les yeux fous de Harré. Il faut craindre le pire… Peu importe ce qu’il tente d’accomplir, il faut l’arrêter. »
Alexandre allait rétorquer, mais Claude déclara, d’un ton sans appel : « Avant toute chose, on sort d’ici. »
L’évacuation de la salle s’était mise en branle, entravée par ceux qui continuaient d’obéir aux instructions de Gordon. « Suivez-moi, dit Édouard. On passe par les coulisses. » Il attrapa la cage d’Ozzy qui crailla, indigné d’encore s’y trouver, puis il guida ses alliés jusqu’à une sortie de secours.
La lourde porte se referma derrière eux. À l’extérieur, ceux qui n’avaient pas été admis à l’émission étaient en proie à la même compulsion que les autres spectateurs. « What the fuck?, lança Alexandre. Comment Gordon a pu affecter tout ce monde-là en même temps?
— Je ne pensais pas que c’était possible, répondit Édouard.
— Alors, va falloir lui demander, dit le moustachu. Comment on le retrouve, votre magicien? »
Édouard avait une petite idée. Il posa un genou par terre et libéra Ozzy. L’oiseau prit son envol et décrivit un cercle au-dessus de leurs têtes avant de revenir se poser sur le poing d’Édouard. « Peux-tu retrouver Gordon, mon trésor? » La corneille croassa quatre fois et s’envola de nouveau – direction sud.
« Let’s go!, dit Alexandre.
— Non, pas toi, réagit Édouard.
— Hein? Pourquoi?
— Parce que Gordon a menacé ma famille. Peut-être qu’il ne travaille pas seul. Peut-être que Geneviève et les filles sont en danger. Je ne peux pas prendre ce risque. Je veux que tu te rendes chez elle, que tu les amènes toutes les trois dans un endroit sûr, et que tu ne les perdes pas de vue tant que tout cela n’est pas réglé, ok? 
— J’appelle des renforts », dit l’autre agent. C’était un homme à la carrure solide, poilu comme un ours à l’exception du crâne, lisse comme une boule de quille. « Pas de réception. Tous les réseaux sont kaput – même les services d’urgence.
— Va falloir qu’on se démerde seuls, dit Claude. En passant, je vous présente le lieutenant Caron et le sergent Thibeault. » Édouard et Alex leur serrèrent la main. « Thibeault, tu vas avec Alex. Toi, Jean-Marie, tu viens avec nous.
— Bonne chance, dit Alex. Faites attention à vous. 
— Toi aussi. » Édouard et ses deux alliés s’engagèrent sur la piste qu’Ozzy leur indiquait.

Une grappe de gens occupaient un carrefour plus loin sur leur chemin. « Eux autres, ils ne sont pas là par hasard », déclara le lieutenant Caron. En effet, si les flâneurs étaient légion dans la zone-tampon entre le Centre et le Centre-Sud, ceux-ci montaient ostensiblement la garde, plusieurs avec une arme à la main. Ozzy les avait déjà dépassés; il attendait patiemment son maître, perché sur un fil électrique.
« Va falloir créer une diversion si on veut continuer. Jean-Marie, tu vas aller te positionner à l’est. Dans cinq minutes, tu vas crier Police! Jetez vos armes!, tout en gardant tes distances. Surtout, reste à couvert. Nous, continua-t-il en s’adressant à Édouard, nous allons approcher par l’ouest. En passant par la ruelle, là-bas, on va pouvoir ressortir derrière eux. Avec un peu de chance, personne ne nous verra.
— Je vais m’assurer que tout le monde regarde de mon mon bord », dit Caron. Il ne semblait pas fâché de se frotter à un peu d’action. « Puis après?
— Après, tu te rends au poste le plus près et tu vas chercher des renforts. »
Il acquiesça, résolu. « Let’s go. »
Le plan fonctionna à merveille. Lorsque le cri se fit entendre, les soldats de fortune se planquèrent, craignant une fusillade. Deux d’entre eux détalèrent carrément. Édouard et Claude se faufilèrent sans être inquiétés, pendant que Caron continuaient à leur crier des ordres d’une voix autoritaire, mais sans jamais se montrer. À la sortie de la ruelle, ils durent prendre un détour pour éviter de s’exposer aux vigiles. Ozzy les rejoint en croassant, comme pour leur dire qu’ils se trompaient de chemin. Ils aperçurent au loin que d’autres carrefours étaient barrés, mais tout indiquait qu’ils avaient traversé le blocus. Ils redoublèrent de vigilance en continuant d’avancer.
Chaque pas qui le rapprochait du Centre-Sud accentuait chez Édouard une sensation analogue à celle du plongeur qui descend trop vite dans les profondeurs… La sensation lui rappelait celle qu’il avait ressentie lorsqu’il avait fait l’erreur de méditer dans la maison d’Avramopoulos et de Virkkunen, dans le Centre-Sud. Ce jour-là, il avait failli y rester, démoli par l’énergie radiesthésique trop concentrée… Cette fois était pire encore. L’air en était saturé au point qu’il la goûtait presque sur sa langue, une viscosité écœurante qui se ressentait par l’âme plutôt que par les sens usuels…
Ozzy tourna à droite sur une artère familière : le boulevard St-Martin. Ils suivirent l’oiseau…
…et ils aperçurent, deux-cent mètres plus loin, trois figures nimbées d’un halo chatoyant, au beau milieu de la rue déserte. Édouard reconnut Harré, Gordon, et… 
« Geneviève? »

dimanche 1 octobre 2017

Le Nœud Gordien, Épisode 490 : La magie révélée, 4e partie

Édouard se doutait que les Maîtres allaient vite réagir… Il ne s’était toutefois pas attendu à ce que ce soit avant même la fin de l’émission. « Je vais le prendre », dit-il à Maude.
Il décrocha le téléphone. Sa main tremblait légèrement. Le déclic du transfert d’appel se fit entendre.
« Intéressant, ton petit projet… » C’était bien la voix de Gordon. « À propos : j’ai ton oiseau… 
— Si jamais tu lui fais du mal… 
— Fais ce que je te dis, et il ne lui arrivera rien de fâcheux, répondit Gordon.
— Qu’est-ce que tu veux? 
— Tu veux révéler la magie? Je vais t’aider, parole d’honneur. Je veux accéder au plateau de tournage. Je veux m’adresser à la caméra. Surtout, n’alerte personne. Si je détecte la moindre faille dans ta coopération, je tords le cou de ton animal. Puis, ce sera le tour de tes petites filles. Compris? » La gorge serrée, le souffle court… Même s’il avait su quoi dire, Édouard n’aurait pas pu l’articuler. Gordon interpréta son silence comme une réponse positive. « Bien. J’arrive… »
Édouard raccrocha, abasourdi. Il a menacé mes filles. Cela ne ressemblait en rien au Gordon qu’il avait cru connaître – même tenant compte de la détérioration de leur relation. N’alerte personne : je le saurai. Il y avait de quoi être perplexe. Gordon disposait-il d’un informateur dans son entourage? Le cas échéant, pourquoi n’était-il pas intervenu avant?
« Édouard, deux minutes, dit Maude.
— Bonne nouvelle, répondit Édouard en feignant l’enthousiasme, Ozzy a été retrouvé… Le type est en route, peux-tu t’assurer qu’on le laisse passer?
— Oh! Super! Tu peux y aller, je m’occupe de tout! »
Il entra en scène la mort dans l’âme, les tripes nouées. Le tonnerre d’applaudissement qui l’accueillit parut irréel. Il força un sourire, fit la bise à Jasmine et prit place dans le panel, tiraillé entre l’impératif de suivre le script comme si de rien n’était, et la tentation de lancer l’alerte. Lorsque Jasmine posa sa première question, il détecta la présence d’Ozzy à l’entrée du complexe Les Muses… Et, il le savait maintenant, Gordon avec lui.
« Édouard?
— Pardon, j’ai été distrait un instant. C’est un moment chargé d’émotion, pour moi, de pouvoir enfin vous parler de mon expérience.
— Et nous, nous voulons tout savoir! » Des applaudissements et quelques cris d’encouragement s’élevèrent de la salle. « D’abord, comment as-tu rencontré ta corneille?
— Je l’ai recueillie alors qu’elle était encore toute petite. Je me promenais dans la forêt; elle avait une aile blessée. Je l’ai ramenée avec moi.
— À quel moment as-tu découvert votre lien particulier?
— Pour être honnête, j’ai l’impression que nous avions une connexion avant même que je la trouve. J’ai ressenti une sorte d’appel… C’est en le suivant que je me suis rendu jusqu’à elle.
— Oui, M. Stenbeck?, dit Jasmine après qu’il ait levé le doigt comme un écolier.
— Je veux rappeler, une fois de plus, que cet appel, ces intuitions, ce n’est pas ce qui a été testé par la Fondation.
— Ouais, coupa Fillion, agressif. T’es sceptique. On a compris. » La saillie fit rire une partie du public.
« C’est quand même ainsi que ça s’est passé », rétorqua Édouard.
Jasmine toucha son oreillette. « On m’annonce d’ailleurs l’arrivée de la star du jour. Mesdames et messieurs, une bonne main d’applaudissement pour Ozzy! »
Un technicien de plateau s’avança sur scène. Il tenait une grande cage à bout de bras, un micro sur trépied dans l’autre main. Ozzy crailla en battant des ailes dès qu’il aperçut Édouard.
Un plateau de télévision est toujours une machine réglée au quart de tour, particulièrement durant une émission en direct. L’apparition soudaine de Gordon, débraillé, le visage troué, marchant à la suite du technicien vers le centre du plateau, créa un effet de surprise totale. « Micro », dit le nouveau venu en pointant le centre de la scène. Le technicien y déposa la cage et le trépied, activa le micro et laissa la place à Gordon.
Jasmine, incertaine quant à comment réagir, chercha le regard de Nico, puis d’Édouard, qui se demandait lui-même quoi faire. Une évidence prit le dessus : si Gordon était arrêté, il ne serait plus un danger pour quiconque. Il s’exclama : « Cet homme est recherché par la police de La Cité! Il a menacé de tuer ma famille pour accéder au plateau! »
Trois gardes de sécurité convergeaient déjà vers la scène pour intervenir, mais Gordon leur fit signe de s’arrêter. « Stop. Laissez-moi vous expliquer. Sans interruption. » Deux des trois s’arrêtèrent net; le troisième, interloqué, voulut continuer, mais il fut retenu par les autres. S’agissait-il d’hommes à la solde de Gordon?
« Vous voulez des preuves incontestables de l’existence de la magie, n’est-ce pas? Je vais vous en offrir une, bien meilleure que cette vulgaire corneille. Écoutez-moi bien… »

dimanche 20 août 2017

Le Nœud Gordien, épisode 484 : À portée de main

Pendant des décennies, Gordon s’était évertué à satisfaire son Maître, tantôt exigeant, tantôt indifférent, toujours impitoyable. Sa vengeance aurait dû lui apporter une mesure de satisfaction à la hauteur des torts qu’il avait subis, mais le plaisir demeurait intellectuel, sans véritable joie : une fois de plus, l’extase de Harré éclipsait tout le reste.
Il n’avait pas menti en affirmant qu’il portait le décès de Latour et la catatonie d’Olson sur la conscience – sans parler de Van Haecht et de ses fils. Ironie du sort, Avramopoulos ne réaliserait sans doute jamais qu’il avait volé sa statuette afin de lui sauver la vie.
Gordon avait relocalisé Harré dans un motel miteux de l’Est, presqu’à l’extérieur de la ville. Leur chambre était la dernière d’une rangée d’unités de rez-de-chaussée. À son arrivée, Harré était assis au bout de son lit, hypnotisé par la chaîne de nouvelles en continu de CitéMédia; depuis qu’il avait perdu ses visions du futur, il était obsédé par ces images du présent. Le bulletin s’interrompit, laissant place à une publicité pour une émission spéciale intitulée La magie révélée. La station avait mis le paquet pour la promouvoir : on ne pouvait pas se déplacer en ville sans tomber sur une affiche ou un panneau l’annonçant. Gordon présuma qu’elle portait sur les secrets des prestidigitateurs et autres artistes de la scène.
« Alors, m’as-tu trouvé un Maître?, dit Harré sans quitter l’écran des yeux.
— Mieux : j’ai un objet de pouvoir.  
— MAGNIFIQUE! » Harré éteignit la télévision et prit la statuette que Gordon lui tendait. « C’est bien ce que je cherchais! Oh, Gordon, c’est merveilleux… Il me faudra quelque temps pour en tirer ce dont j’ai besoin… Tu peux vaquer à tes occupations…
— Quelles occupations? Tout ce que j’ai à faire, c’est attendre minuit… Puis patienter un autre vingt-quatre heures!
— Je ne sais pas, moi… Cette damnée corneille nous a encore retrouvés. Tu devrais cesser de dire que tu vas la capturer et passer à l’action! »
Harré s’assit en tailleur sur la moquette aux couleurs douteuses, la statuette entre les mains, tenue au niveau de son nombril. Il inspira profondément et plongea en lui-même.

Ozzy trouvait parfois le temps long, à surveiller nuit et jour les allées et venues de sa cible. Il avait tant flâné partout qu’il connaissait presque toutes les corneilles de la ville, de même que leurs intrigues souvent distrayantes.  Chaque groupuscule était aux prises avec des frictions constantes, à la fois entre ses membres, qui jouaient du coude pour s’élever dans la hiérarchie, et avec les autres clans qui convoitaient les mêmes territoires. Ozzy était passé maître dans l’art de montrer aux locaux qu’il ne représentait aucune menace pour l’ordre établi. On le tolérait comme un excentrique, tant qu’il ne prenait pas partie. À force de voir ses congénères suivre aveuglément les règles dont il savait jouer, il commençait à croire qu’il n’était pas comme les autres…
Certains de leurs comportements lui apparaissaient carrément incompréhensibles. Comment expliquer qu’aucun animal ne s’intéressait à la nourriture dans la boîte grillagée qui avait été laissée à proximité de l’édifice qu’il guettait? Ozzy l’observa assez longuement pour juger qu’il ne risquait rien à tenter sa chance, puis il plana jusqu’au festin délaissé. Il entra dans la cage; son premier coup de bec activa un levier caché, et la porte se referma en claquant derrière lui.

Stupide animal, pensa Gordon en apercevant la corneille se démener dans le piège.
Son premier réflexe avait été de concevoir un procédé sur mesure pour le captiver. Il avait toutefois remarqué une cage à vermine dans le cagibi derrière le comptoir de la réception. Interrogé sur le sujet, le propriétaire lui avait dit qu’elle ne servait plus à rien, que les bêtes du coin ne s’y faisaient plus prendre. La solution, pour lui, avait été d’acheter des poubelles plus étanches. Moyennant un petit pourboire, Gordon l’avait convaincu de tenter sa chance à nouveau. Le type avait haussé les épaules et l’avait mise en place. Dix heures plus tard, la corneille d’Édouard en était prisonnière.
Gordon ne comprenait toujours pas pourquoi l’oiseau le traquait ainsi, d’un bout à l’autre de La Cité. Sa peur initiale que l’Agora débarque à leur repère s’était quelque peu amoindrie; son tête à tête avec Avramopoulos lui avait démontré que les autres ignoraient toujours son alliance avec Harré. Il avait néanmoins promis à Gauss qu’il le regretterait s’il se mêlait à nouveau de ses affaires… Son apathie avait repoussé l’échéance, mais le temps de tenir sa promesse était venu. La corneille s’activa de plus belle lorsque Gordon s’approcha avec l’intention de lui casser le cou.
La réalité changea de grain lorsqu’il mit la main sur la cage, signalant une manifestation synchrone. Gordon observa soigneusement son environnement. Un lampadaire qui bordait le stationnement s’alluma, malgré la clarté du jour; un klaxon au loin résonna trois fois. Si le destin lui envoyait un message, ce dernier était pour le moins équivoque… Gordon décida de juguler son impulsion avant de commettre l’irréparable. Il souleva la cage et l’emmena à la chambre.
Une scène étonnante l’attendait de l’autre côté de la porte. Harré n’avait pas bougé depuis qu’il s’était tourné vers la statuette, pas même pour boire ou évacuer. Il rayonnait désormais d’un halo chatoyant. Son sourire paraissait plus large que sa bouche aurait dû le permettre. Il ouvrit les yeux; une larme coula. « Comme c’est bon, d’être redevenu… Moi. » Il éclata de rire.
Toujours souriant, Harré dévisagea Gordon, qui sentit au même moment une pression dans son crâne. « Je t’interdis de lire mes pensées!
— Et moi, je t’interdis d’interdire! », répondit Harré en caquetant. Il plissa les yeux, comme pour creuser plus loin. « Oh! Oh! Comme c’est intéressant! Gordon, petit cachottier! Pourquoi ne m’avais-tu pas parlé des Trois du Terminus? Ou de ton composite O?
— Je te dis de sortir de ma tête! Sinon…
— Sinon rien : tu ne peux pas bluffer si je vois ton jeu! Voyons voir… Ah! Narcisse vous a aidés à me ramener… Il n’est pas mort après tout! » Harré ferma les yeux. « Je sens sa présence… Sa conscience est étalée sur la ville… Son fantôme se raccroche à mon filet, noué à son ancienne demeure… Il a trouvé une piste pour se réincarner… Il y travaille désespérément… Il y est presque… Tout ce qu’il lui faut, c’est un peu d’aide… Une petite poussée et… Voilà! » Il rouvrit les yeux. « Mon allié est de retour, en chair et en os. Je lui ai soufflé comment nous rejoindre. »
Gordon était estomaqué. Voir Harré étendre sa perception à La Cité entière, puis improviser en quelques secondes l’équivalent d’un procédé qu’il lui avait fallu, avec Félicia, des semaines à développer… Son pouvoir apparaissait sans limite.
Harré se tourna vers l’ouest, comme s’il regardait l’horizon à travers le plafond et les murs de la chambre. « Si je gagne les Trois à ma cause, si je mets à profit ton composite… L’œuvre suprême sera à portée de main. Deux Cercles sont déjà dans La Cité… Celui que je n’ai pas ouvert est obstrué… Si je le débloque… Et que j’en ouvre un troisième…
— Trois Cercles? C’est insensé! Le moindre procédé créera un contrecoup! Je ne pourrai plus me servir de mon art!
— Ce sera le cas pour tes anciens alliés, qui cesseront de nous inquiéter… Mais si je te montre le chemin de la metascharfsinn, tu seras au contraire plus puissant que jamais... » Ne risquait-il pas la folie, en empruntant cette voie? Harré dissipa ses réticences en une phrase. « Ce sera nécessaire pour reproduire l’extase par toi-même. C’est pourquoi tu n’y es jamais encore parvenu! »
Ils se mirent au boulot sur-le-champ. Une heure plus tard, un cognement à la porte les interrompit. Harré se précipita pour ouvrir.
« Tu as beaucoup changé, mon ami », dit le nouveau venu en guise de saluation, un sourire narquois sur ses lèvres maquillées.
« Pas tant que toi », rétorqua Harré en ricanant. Il fronça les sourcils. « Es-tu ici ou ailleurs?
— Un peu des deux. Je tire les ficelles de ce corps à partir de ma maison, comme un marionnettiste. Je crois que je pourrai maintenir mon joug aussi longtemps que nécessaire. À tout le moins, jusqu'à ce que nous trouvions une solution plus permanente. Qui est ton compagnon?
— Je te présente Gordon. C’est lui qui m’a ramené à la vie.
— Narcisse Hill, pour vous servir… »
Gordon lui serra la main, quelque peu abasourdi : Hill avait choisi d’habiter le corps d’un individu rattaché à plus d’un clou au cœur de son Nœud…

dimanche 4 juin 2017

Le Nœud Gordien, épisode 473 : Entre deux

Assis par terre, le dos contre le mur de la sacristie de son église-sanctuaire, Gordon observait Harré en pleine méditation. Même dans cette position – en demi-lotus, les yeux clos –, il lui semblait clair qu’il ne s’agissait pas de Van Haecht. Son maintien guindé et ses manières affectées se situaient à l’opposé de la spontanéité désarmante de Harré, et cette différence fondamentale se transposait jusque dans leur façon respective de rester immobiles.
Asjen et Aart continuaient encore à courir la ville pour ceci et cela au service de leur père. Gordon leur avait fait connaitre l’Orgasmik afin de les distraire de tout doute qu’ils pouvaient entretenir à leur endroit… Il n’avait plus à s’inquiéter de la loyauté de ces deux-là. 
 Gordon, lui, jouait le jeu en pleine connaissance de cause. Hier, il avait goûté pour une troisième fois à la pure extase. Harré lui avait promis que tant qu’il demeurait avec lui, tant qu’il obéissait à ses instructions, il pourrait en jouir à minuit chaque jour. Gordon avait vendu son âme au diable, mais à tout le moins, il avait obtenu un bon prix...
L’accessibilité du plus précieux trésor dévaluait tout le reste, et Gordon s’en moquait bien. Son apparence le montrait : il ne s’était pas changé depuis qu’il avait pris la main de Harré; cravate défaite, chemise à moitié déboutonnée, manches retroussées, barbe de trois jours… Il n’avait pas été aussi débraillé depuis des décennies.
Harré éclata soudainement de rire et déploya ses jambes engourdies. « Fantastique! L’intégration est complète! Mes capacités sont presque de retour! » Gordon préférait ne pas savoir ce que Harré avait pu faire subir à Latour pour voler sa magie. Était-ce la raison pour laquelle il s’était acharné sur les Maîtres durant la purge, avant qu’il soit tué par les Seize? « Encore un autre, et je serai prêt pour la suite! 
— Dois-je m’inquiéter?, demanda Gordon.
— Non, non, bien sûr que non. J’ai besoin de toi pour accomplir l’œuvre suprême. Toi et, idéalement, au moins un autre Maître. D’ailleurs, si tes petits copains ont pu modifier mon futur, c’est que l’un d’eux s’est élevé jusqu’à la metascharfsinn, non? Sais-tu lequel? Ou lesquels, peut-être? »
L’hypothèse la plus plausible plaçait Olson en tête de liste – après tout, il avait demandé à Gordon la formule qu’il avait développée pour stabiliser Tricane. Il se contenta toutefois de hausser les épaules en feignant l’ignorance. Il s’était soumis au bon vouloir de Harré, il avait accepté de lui prêter main forte, mais cela ne faisait pas d’eux des alliés pour autant.
Harré lui avait promis une nouvelle extase chaque jour à minuit, ni plus, ni moins. Il lui avait déjà avoué que l’en priver serait désastreux pour tout le monde; Gordon devinait qu’il ne voulait pas lui en donner plus pour les mêmes raisons. Après tout, il aurait fait n’importe quoi pour une dose supplémentaire…
Par ailleurs, Gordon pouvait déjà entrevoir les problèmes que recelait son futur… Il remarquait déjà que l’envie, la nécessité de la dose suivante croissait de manière exponentielle. Si la tendance s’accentuait, il viendrait vite à considérer le délai imposé aussi long que le siècle qu’il avait déjà attendu. Il ne pouvait y avoir qu’une seule issue s’il continuait à s’abandonner à cette dépendance toute-puissante : dès qu’il saurait comment trouver l’extase par lui-même, il ne ferait plus que cela, à l’exclusion du reste, jusqu’à en mourir, sourire aux lèvres. Loin de le décourager, cette perspective lui paraissait alléchante.
« À défaut d’un Maître, si j’avais entre les mains un objet de pouvoir, le reste serait beaucoup plus facile…
— Un objet de pouvoir? », demanda Gordon, vaguement remué dans son apathie. « Comme quoi? Mon anneau?
— Ah! Si seulement… Je parle de l’une de ces de pierres philosophales antiques, comme il ne s’en fait plus… »
— À quoi ressemblent-elles?
— Des sculptures mal dégrossies. J’en avais deux, grandes comme ma main, qui sont peut-être encore là où je les avais cachées, à Zurich, lorsque j’ai pressenti ma défaite imminente. Les autres, dans ma grotte, étaient aussi grandes qu’un homme…
— Ta grotte? »
Harré balaya la question d’un mouvement. « C’est sans importance. Le temps que je revienne de la Suisse ou du Guatemala, le futur sera déjà brouillé. Le temps presse… Plus j’avance maintenant, moins j’aurai à faire à l’aveuglette. Je ne peux pas échouer… Je ne peux pas… » Il devint pensif, ses yeux écarquillés fixés sur le mur de la sacristie.
Même s’il n’avait jamais entendu parler de ces objets de pouvoir, la description pointait vers un objet familier… Il se leva et massa ses jambes ankylosées. « Je vais aller prendre une marche.
— Va, va. Je ne m’inquiète pas : je sais que tu seras de retour pour minuit. »
Alors qu’il fermait la porte derrière lui, Gordon entendit Harré lancer : « Bonne chance, pour l’oiseau! »
Avant qu’il ait pu demander à quel oiseau Harré référait, il remarqua une grosse corneille, perchée dans un arbre juste devant la sortie. À peu près rien ne permettait de distinguer les individus de cette espèce, mais il aurait mis sa main au feu qu’il s’agissait de celle d’Édouard. Le cas échéant, elle ne se trouvait pas là par quelque coïncidence…
Il fit un pas vers elle, mais avant qu’il n’ait pu agir, elle crailla deux fois et prit son envol.
C’était fâcheux. Si ses anciens alliés pouvaient le retracer jusqu’ici, ils trouveraient également Harré. Il rentra.
« La marche a été courte…
— On nous a repérés.
— Je sais.
— Si l’oiseau fait l’erreur de revenir rôder, je serai prêt pour lui… »
Gordon avait promis à Édouard qu’il n’aurait pas d’autre avertissement s’il se mêlait encore de ses affaires… Rien ni personne n’allait se dresser entre lui et sa récompense quotidienne. 

dimanche 19 mars 2017

Le Nœud Gordien, épisode 462 : Gordium, 1re partie

L’oiseau s’envola bien au-dessus des toits les plus élevés des environs, collant du haut des airs à la trajectoire de la voiture qu’il devait suivre, sans jamais la perdre de vue. Le véhicule tourna à droite pour se diriger là où les édifices étaient les plus grands, au point de parfois toucher les nuages. L’oiseau maintint son altitude, mais les bâtisses eurent tôt fait de le rejoindre, jusqu’à ce que le reflet de ses ailes noires apparaisse dans les hautes fenêtres de couleur métallique. En contrebas, il entendait les croassements des clans de corneilles qui s’affrontaient avec pour enjeu les ruelles et leurs ressources. Ces conflits n’avaient rien à voir avec lui; il poursuivit son chemin, vissé à son objectif comme un missile à tête chercheuse.
Son esprit avait saisi que les clignotants signalaient un virage à venir; il put plonger à temps lorsque la voiture s’engagea dans la bouche d’un stationnement souterrain. Il se faufila de justesse sous la porte qui finissait de se refermer. Le ventre presque collé au sol, il lui suffit de tendre les pattes et déployer les ailes pour se poser tout en douceur.
Le conducteur sortit de la voiture et s’engagea dans la cage d’un escalier. Le volatile comprenait bien que, sans lui, le véhicule resterait là; il se permit donc d’explorer le stationnement, en veillant à ce que personne ne le remarque.
Il alla se jucher sur une grosse poubelle sans couvercle, non loin de l’escalier. Il remarqua au premier coup d’œil un tiers de sandwich. Il se laissa tomber dans les vidanges; la surface faite essentiellement de papier journal s’affaissa sous son poids, mais il recouvra son équilibre d’un battement d’ailes.
Le trésor était enrobé de papier ciré et de pellicule plastique. Il posa une patte dessus, celle qui portait la bague – cette chose qui l’agaçait chaque fois que son humain la lui mettait, mais qui, du moins, n’entravait pas son efficacité. En trois coups de bec, les obstacles avaient été déchiquetés; le festin pouvait commencer.
Alors qu’il picorait son butin, Ozzy ressentit que son humain se déplaçait à son tour.

Depuis plusieurs jours, Édouard utilisait sa corneille pour filer discrètement Gordon dans ses déplacements. Dans un premier temps, leur lien télépathique lui permettait d’avoir une idée générale de sa position; il avait ensuite eu un coup de génie. Il avait équipé Ozzy d’un petit traceur GPS, beaucoup plus précis, qu’il pouvait suivre en temps réel sur son téléphone. Là où Ozzy se trouvait, Gordon n’était jamais bien loin. Il avait ainsi identifié les endroits que Gordon fréquentait le plus souvent – notamment l’Agora et l’édifice où Félicia le rejoignait pour ses leçons, mais aussi une petite maison de ville, située sur la vingt-troisième rue, où il passait l’essentiel de ses nuits. Il avait déduit que cette maison, dont personne ne semblait connaître l’existence, devait être la résidence secrète de Gordon, le saint des saints de sa vie privée.
Lorsque son oncle lui avait appris l’existence de cette maison, Alexandre était devenu obsédé à l’idée d’y pénétrer. Dans son esprit, c’était là que devait se trouver la vidéo de surveillance disparue de chez son père après sa mort. Lorsqu’il avait confié son projet à Édouard, il s’était attendu à ce que son oncle le convainque de laisser tomber. À sa grande surprise, non content de l’encourager, il avait proposé de lui porter main forte.
Les cambrioleurs en puissance se garèrent à deux coins de rue de leur destination. « Ozzy n’a toujours pas bougé, dit Édouard. La voie est libre. Tu veux vraiment aller de l’avant?
Alexandre reconnaissait qu’ils s’apprêtaient à poser un geste grave, peut-être commettre une erreur aux lourdes conséquences. Mais pouvait-il lâcher prise, abandonner son hypothèse sans agir? Jamais. « Let’s go », dit-il, plus décidé que jamais.
La maison était coquette, et ne se distinguait en rien des autres du voisinage : deux étages, terrain exigu, une entrée à l’avant, une autre à l’arrière. « Es-tu certain que c’est la bonne?, demanda Alexandre.
— Je ne suis certain de rien, répondit Édouard. Sinon que Gordon traîne très souvent ici.
— Si on entre par effraction dans la maison d’un inconnu, on va avoir l’air con…
— Ouais. Autant vérifier : va frapper à la porte.
— Es-tu malade?
— Penses-y… Si on zigonne pour entrer et qu’il y a quelqu’un en-dedans, on est cuits.
— Pis si je frappe et on m’ouvre?
— Si on ne te reconnaît pas, prends un air innocent et demande-leur s’ils ont dans leur cœur la parole du Christ. Avec ta petite bouille d’ange, ça devrait passer. »
Alexandre, dubitatif, obtempéra néanmoins. À quelques pas de la porte, sans réfléchir, il tourna les talons et s’engagea la vingt-troisième, direction est.

Quelqu’un siffla derrière Alexandre. C’était Édouard. Qu’est-ce que son oncle foutait là? À bien y penser, où se trouvait-il, au juste?
« Si je t’avais laissé faire, tu serais retourné chez toi, on dirait…
— Heu…
— Alex… Le système de sécurité hypnotique de Gordon frappe encore! Pas de doute : nous sommes au bon endroit!
Alexandre eut besoin d’un instant pour retrouver le fil et comprendre ce qui venait de se produire. « Fuck. On est fourrés, dit-il en rejoignant Édouard. Comment on va faire pour entrer sans se faire affecter? »
Ils réfléchirent un instant. « J’essaye quelque chose », dit Édouard. Il ferma les yeux et inspira profondément, à la recherche de l’état d’acuité. Au bout d’une bonne minute, il rouvrit les yeux et s’avança vers la porte. Alexandre retint son souffle, s’attendant à le voir rebrousser chemin à chacun de ses pas. Mais son oncle réussit à se rendre jusqu’au seuil.
« Wow! C’est quoi ton truc?
— Tu sais, le procédé émergeant dont je t’ai parlé?
— La formule anti-compulsion…
— Oui. Je me suis concentré là-dessus; on dirait bien que ça m’a protégé.
— Et moi, je fais quoi?
— Hum. Va falloir improviser. Ferme les yeux. Fais-moi confiance. » Alexandre obéit. Il entendit les pas d’Édouard le rejoignant, puis il sentit sa main se poser sur son épaule. Il se laissa guider sans poser de question. Après un moment, quelque chose en Alexandre se mit à résister, à vouloir s’en aller ailleurs… mais la main continua à la guider sans céder.
« Yes, s’exclama Édouard. On a réussi! » Lorsqu’Alexandre rouvrit les yeux, il découvrit qu’ils se tenaient maintenant devant la porte patio, derrière la maison. La poigne d’Édouard avait eu raison du procédé magique.
Mais il fallait encore entrer…

dimanche 16 octobre 2016

Le Nœud Gordien, épisode 442 : Contrôle

Édouard était aux nues : CitéMédia irait de l’avant avec son projet de documentaire.
La structure de l’émission proposée par Maude avait été retenue. Elle commencerait par tracer un bref portrait de l’histoire des sciences occultes, de l’alchimie à Edgar Cayce, pour en arriver au cas de Yoha Geiger, qui s’affichait comme un mystique moderne… Jusqu’à ce que son chemin croise celui de Randall James. Le segment suivant devait porter sur le personnage du sceptique, en commençant par son conflit avec Geiger, pour finir avec une présentation de sa Fondation et du défi à un million. C’est là qu’Édouard et Ozzy entraient en scène.
La dernière section prenait la forme d’une causerie, où des spécialistes invités pourraient débattre et se prononcer sur la portée du défi relevé. Tout cela lui plaisait bien, mais il y avait encore loin de la coupe aux lèvres. À tout le moins, l’émission avait obtenu un feu vert définitif.
Un message sur son téléphone lui enleva le goût de célébrer.
« Viens me rejoindre à la galerie des crânes. Seul. Tout de suite. »
Être convoqué par Avramopoulos ne lui disait jamais rien qui vaille, mais qu’il le soit tout de suite après qu’il ait reçu la bonne nouvelle pouvait être plus qu’une coïncidence.
Ozzy vint à sa rencontre à la sortie de CitéMédia. Son oiseau devait avoir perçu sa préoccupation; il se montra particulièrement affectueux dans ses caresses. Il vola au-dessus de la voiture d’Édouard jusqu’à sa destination, le grand magasin mort-né sous lequel Avramopoulos avait aménagé sa catacombe.
La grande porte était déverrouillée; Édouard s’y engagea, laissant Ozzy derrière, quelque peu anxieux de se retrouver hors de portée des signaux de cellulaire. Il démarra l’application d’enregistrement vocal et s’engouffra dans le souterrain.
Revoir la petite pièce qui lui avait servi de cellule suscita un certain émoi. Pris dans les affres de la compulsion sexuelle, Avramopoulos l’avait conduit jusqu’au point de rupture. Il avait accepté de s’avilir, mais avait-il vraiment eu le choix? Il préférait éviter d’y penser, ne pas rouvrir ses blessures, surtout pas avant de se retrouver nez à nez avec son agresseur. Il ravala sa colère, son dégoût, son sentiment d’impuissance, et continua jusqu’à ce qu’Avramopoulos avait appelé la galerie des crânes.
La pièce avait été lugubre lors de son initiation, avec ses crânes, ses cierges, ses inscriptions cabalistiques... Sous les néons, ce n’était plus qu’une salle comme les autres. Les accessoires avaient été empilés dans un coin; le trône d’ossements sur lequel Avramopoulos l’attendait n’était plus aussi impressionnant sous la lumière crue. Édouard remarqua qu’un tableau à roulette et une table pliante, du même genre que ceux de l’Agora, avaient été disposés un peu plus loin.
Lorsqu’il aperçut Édouard, le Maître ferma le livre qu’il lisait, puis il le scruta comme un douanier en alerte. Après un moment de tension, il dit : « Comment va ta progression?
— Ça va, enfin, je crois.
— Pas d’autres procédés émergents?
— Non.
— Bien, bien. Montre-moi comment tu fais ta première ablution.
— Maintenant?
— Oui, qu’est-ce que tu crois? Le matériel est sur la table, là. »
Que faire sinon obéir? Avramopoulos se leva de son trône pour l’accompagner. Son premier pas chancelant trahit qu’il avait bu. Il dodelina jusqu’à Édouard.
En temps normal, il pouvait accomplir les neuf étapes de la purification rituelle les yeux fermés tant il les avait répétées. Le regard du Maître par-dessus son épaule, jugeant chacun de ses gestes, exacerba sa conscience de lui-même, ce qui ramena les automatismes au rang d’actions conscientes. Il réussit la routine, mais de manière beaucoup plus imprécise que lorsqu’il l’accomplissait par lui-même.
« Je m’attendais à mieux, déclara Avramopoulos. Son haleine empestait l’alcool.
— Je fais mieux, habituellement.
— On ne mesure pas la maîtrise par sa capacité à performer dans les conditions optimales. Plutôt le contraire. Peu importe. Qu’est-ce que Hoshmand t’a montré d’autre? »
Ils firent l’inventaire des connaissances actuelles d’Édouard. Était-ce une sorte d’évaluation, un examen?
Avramopoulos se montra particulièrement déçu de sa compréhension du langage secret. À quoi s’attendait-il? Il n’avait pas encore pu discerner de règles pour organiser ses apprentissages; apprendre le chinois à partir du polonais n’aurait pas été plus compliqué. Sans tuteur avec qui travailler de façon continue, il ne pouvait guère faire mieux que ressasser les petites bribes qu’il croyait comprendre. Pas surprenant qu’après des siècles, les meilleurs linguistes et les fanatiques de cryptologie n’avaient toujours pas réussi à décoder le manuscrit de Voynich…
« Essayons quelque chose d’autre, maintenant. Ferme les yeux. »
L’idée ne lui plaisait pas, mais il obéit. Avramopoulos posa un doigt sur son front. « Jusqu'à instruction contraire, tu ne peux plus bouger, sauf la tête. Réponds à mes questions sincèrement. Il t’est impossible de me mentir. » Édouard ressentit une sensation familière, détestable... Une fois de plus, son libre arbitre était enchaîné par Avramopoulos. « Ouvre les yeux. Est-ce que Lytvyn complote contre moi? Réponds. »
Il s’entendit déclarer : « Je ne le sais pas. » Il n’avait pas eu la chance de formuler lui-même la pensée. C’était comme si elle avait jailli, toute faite.
« Qu’en penses-tu?
— Je ne crois pas.
— Et toi, envers qui es-tu loyal? »
Il ne répondit pas immédiatement, comme si son esprit avait besoin d’un délai pour formuler la bonne réponse à cette question, somme toute complexe. Il eut le temps de craindre ce qui allait ressortir…
Il dit : « Moi-même. »
Avramopoulos éclata de rire. « Quelle excellente réponse! C’est inattendu… » Il prit une bouteille sur la table et la tendit à Édouard. « Allez, bois. »
Édouard retrouva la maîtrise de son corps. Il accepta la bouteille avec un sourire forcé. Avramopoulos se lança dans une longue tirade sur la nature des hommes d’exception – dont il faisait bien entendu partie –, et la difficulté de vivre dans une société faite de gens si médiocres. Au détour du discours, Avramopoulos alluda au fait qu’il avait perçu dès le début qu’Édouard faisait peut-être partie lui aussi de l’élite.
Le discours dégénéra en radotage de gars saoul. Pendant qu’il s’éparpillait en souvenir du bon vieux temps, entre deux citations de Nietzsche, Édouard réalisa pourquoi il était là. Devant l’accusation de Félicia, les soupçons des autres, le désaveu de Polkinghorne, Avramopoulos était resté à l’écart de l’Agora. Et le vieux Maître souffrait de son isolement.
Édouard était le dernier adepte qu’il pouvait convoquer. Qu’il pouvait commander, voire contrôler. Qui ne le laisserait pas tout seul…
Et Avramopoulos se voyait encore comme un homme d’exception. Pitoyable.
Édouard regarda sa montre. « Je dois aller chercher mes filles, mentit-il. Est-ce qu’il y a autre chose? »
Avramopoulos fit la grimace. « J’espère que tu vas commencer à prendre ta progression plus au sérieux. »
Le commentaire piqua l’orgueil d’Édouard, mais il choisit de ne pas rétorquer. Il s’en alla en pensant rira bien qui rira le dernier… 

dimanche 8 mai 2016

Le Nœud Gordien, épisode 419 : La preuve, 2e partie

Le centre névralgique de la Fondation se trouvait dans une tour à bureaux en périphérie de la ville, dans l’un de ces faubourgs commerciaux qui, la nuit, se vidaient de toute âme qui vive.
Dans le taxi, Randall avait eu le temps de digérer le choc et de retrouver la pleine mesure de son sang-froid. Judy et Bernie l’attendaient au sixième, à la sortie de l’ascenseur. « Où est notre bonhomme? », demanda-t-il sans préambule.
« Dans la salle de conférence », répondit le jeune homme.
« Et sa corneille?
— Il l’a libérée après le test. » Bernie ricana en voyant la perplexité de Randall.
« Il a dit qu’elle méritait de prendre l’air après tout ce temps en cage », ajouta Judy. « Viens, je vais vous présenter. »
Le candidat victorieux était assis au bout de la table ovale. Il portait un jean et un T-shirt de la Fondation par-dessus sa chemise. Son visage s’illumina à la vue de Randall.
Il était jeune – du point de vue d’un octogénaire, du moins – et aimable en apparence. Randall, prêt à la confrontation, s’était attendu à trouver un homme satisfait, suffisant, content d’avoir démontré sa supériorité. Gauss n’était rien de cela.
« C’est un honneur pour moi, monsieur James », dit-il en tendant la main. « Je me souviens, la première fois que j’ai entendu parler de vous, c’était durant mon adolescence, en lisant Les mystères de l’inexpliqué.
— Ah, je connais ces ouvrages », répondit Randall. « Ils présentent Yoha Geiger comme un véritable exemple de télékinésie et de clairvoyance, si je me souviens bien…
— C’était avant votre face-à-face. La controverse battait son plein. Vous étiez déjà dépeint comme la voix de la raison et du scepticisme.
— Dans une série sur le paranormal, c’était louable », dit Bernie.
Randall haussa les épaules. « Je peux m’entretenir avec vous quelques minutes, monsieur Gauss? », demanda-t-il avec un regard oblique à ses collaborateurs.
« Je vais préparer du thé », dit Judy.
« Je vais t’aider », dit Bernie. » Ils quittèrent la salle.
Randall déposa une fesse sur la table pour donner un répit à ses pauvres jambes. « Où est le reste de votre équipe?
— Ils sont allé manger un morceau », répondit Gauss. « Judy m’a dit que vous vouliez me rencontrer, et je dois dire que c’est réciproque. Je les ai donc laissé partir sans moi. »
Randall passa sa main de son front à sa nuque. « Je vais être honnête avec vous : je ne m’attendais pas à ce que mon défi soit relevé un jour.  
— Je comprends. » Son ton était sincère, sans arrogance larvée. « J’imagine que vous voulez savoir d’où provient mon don, comment je l’ai développé?
— Pour tout vous dire, cela ne m’intéresse pas vraiment. » Quelle importance pouvait avoir l’habillage d’une supercherie? La seule chose qu’il voulait savoir, c’était son truc. « Durant les échanges préliminaires, vous avez dit à mon équipe que vous seriez prêt à vous soumettre à n’importe quel protocole…
— Oui.
— Seriez-vous disposé à me laisser effectuer une nouvelle série de tests? » Maintenant que son succès avait été confirmé, Randall assumait qu’il se défilerait face à tout ce qui pourrait remettre en question sa victoire.
À sa grande surprise, Gauss répondit : « Bien entendu. Tout ce qu’il faudra pour vous convaincre. Monsieur James, je vois que vous êtes étonné. Je comprends bien que vous avez consacré votre vie à la promotion du scepticisme. Vous devez toutefois réaliser que je ne suis pas un charlatan, je ne suis pas un prestidigitateur, je suis simplement un homme inquisiteur, comme vous, qui s’est retrouvé mêlé à une série d’événements que je qualifierais de paranormaux. Je me suis rapproché de ceux qui en étaient l’origine afin de mieux comprendre. Ils m’ont initié comme l’un des leurs, et c’est en les côtoyant que j’ai développé certaines capacités… Je crois que le monde est en droit de connaître leur existence.
— Et votre corneille? » Randall n’était pas prêt à lâcher le morceau. « Est-elle nécessaire à votre démonstration? Pourrait-elle être remplacée par une autre?
— Non. Ozzy s’est développée avec moi. Notre lien est unique. »
Randall sourit à l’intérieur. Il avait mis le doigt sur un paramètre – peut-être le premier – que Gauss tenait à tout prix à contrôler. Il fallait tabler sur cette piste. « Voyez-vous une objection à ce qu’un vétérinaire examine… Ozzy?
— En fait, j’apprécierais… »
Randall fronça les sourcils. « Pourquoi donc?
— Je ne sais toujours pas si c’est un mâle ou une femelle… »
Ce bonhomme était aussi imperturbable que… Que s’il disait la vérité. « Je vais faire arranger un rendez-vous. Bernie m’a dit que vous aviez libéré votre oiseau… Comment comptez-vous le récupérer?
— Oh, c’est facile. Il est quelque part par-là », dit-il avec un mouvement de la main. « Lorsque je vais l’appeler, il va venir.
— Vraiment? Pourriez-vous le faire pour moi?
— Bien entendu. C’est fait : Ozzy est en route. Il va nous attendre en bas.
Ils marchèrent jusqu’à l’ascenseur, au rythme dicté par les jambes de Randall.
« Vous pouvez communiquer avec lui mentalement? »
Gauss réfléchit un instant. « Oui, en quelque sorte. »  
Comme promis, une grosse corneille les attendait devant la porte. Gauss tendit le poing; elle vint s’y percher. « Ozzy, je te présente Randall James. M. James, voici Ozzy. » L’oiseau croassa en battant des ailes, sans quitter son perchoir. Gauss le caressa, un sourire tendre aux lèvres.
Soit il était sincère, soit il était le meilleur menteur que Randall ait rencontré de toute sa vie. Il fallait le déstabiliser, percer ses défenses… Pris d’une inspiration soudaine, Randall lança : « Je dois vous dire…
— Quoi?
— Il y a un problème avec le million.
— Ah oui? » Pas de panique, pas même de sursaut. Il continua à lisser les plumes d’Ozzy, sans plus de réaction que si on lui avait dit le temps est à la pluie… Comme si ses motivations étaient telles qu’il les avait décrites : un curieux voulant partager ses trouvailles. Rien de bassement vénal…
« Nous devrons passer par notre banque pour préparer le chèque », dit-il pour se rattraper. « Vous devrez peut-être patienter un jour ou deux…
— Pas de problème. Nous pourrons en profiter pour faire les épreuves supplémentaires que vous avez en tête… »
Randall ne savait plus quoi penser. Édouard Gauss n’avait rien en commun avec les autres qu’il avait testés au fils des décennies. Le scepticisme avait des racines profondes en lui, mais à bien y penser, le précepte central de la doctrine n’était pas de ne rien croire… Mais plutôt de juger des croyances à partir des indices issus d’une démarche scientifique.
« Bon, je mords. D’où vient ce lien particulier avec votre oiseau? »
Gauss sourit. « Je sais que vous n’allez pas me croire, mais voici quand même. À cette époque, j’étais sous l’effet d’une compulsion qui ne me lâchait pas, quand un matin, j’ai eu une intuition… »
Oh boy, pensa Randall. Here we go… 

dimanche 5 juillet 2015

Le Noeud Gordien, épisode 377 : Déclarations

Édouard avait enfin eu le luxe d’une nuit confortable, mais le répit avait été de courte durée. La sonnette d’entrée le réveilla. Il ouvrit, les yeux plissés, pour découvrir Félicia, un gros café dans chaque main.
Pendant qu’elle entrait, Ozzy se faufila par la porte ouverte. Il se posa sur la tête d'Édouard en croassant. Ce dernier pouvait deviner des reproches dans les craillements de son familier, mais aussi le soulagement de le retrouver. Ozzy devait avoir été désorienté de le sentir disparaître de son radar…
La scène laissa Félicia pour le moins stupéfaite. Édouard prit la corneille sur son poing et fit les présentations de mise avant de lui demander ce qui l’amenait chez lui de si bon matin.
« J’ai parlé à Gordon tout de suite après t’avoir laissé chez toi, hier…
— C’est à croire que tu ne dors jamais!
— Dormir? Jamais de la vie. Je ne pouvais pas arrêter de penser à… tout cela. Les passages d’un Cercle à l’autre. Les menaces du gars dans les tunnels... Celui qui nous a expulsés en claquant des doigts… »
Édouard, lui, avait été trop épuisé pour entretenir une réflexion sur quoi que ce soit. « Un instant! Comment as-tu expliqué tout cela à Gordon? Lui as-tu parlé de… heu, toi et moi?
— Je n’avais pas le choix…
— Tu avais dit qu’il ne fallait pas que ça se sache!
— Ce qui s’est passé dans les tunnels est trop important pour mêler ça à des mensonges…
— Quand même…
— J’aurais préféré garder le secret, mais ce n’était qu’une question de temps : les Maîtres sont bons pour se mêler de ce qui ne les regarde pas… D’ailleurs, Gordon n’a pas semblé très surpris…
— Si Avramopoulos décide de m’en faire baver un coup… »
— Tu vas survivre, j’en suis certaine.
— Alors, j’imagine que ça fait de nous, officiellement… un couple? » Il agrippa les pans de son imperméable pour l’attirer jusqu’à lui. Ils s’embrassèrent tendrement. Il ne l’avait pas approchée durant toute leur escapade en Argentine… Avec la nausée et la mauvaise haleine, il avait préféré garder ses distances.
« Un couple? » Elle sourit. « Oui, j’imagine… » Elle le tira jusqu’à ses lèvres à son tour, les mains posées sur ses fesses. Geneviève ne l’avait jamais tripoté ainsi. Le contact lui plaisait beaucoup. Elle poussa un soupir qui contrastait avec ses yeux pleins d’étoiles. « Ça ferait changement, pour une fois, une affaire qui ne soit pas trop compliquée… »
Pour une fois? Édouard décida de garder ses questions pour un autre jour… Elle était si jolie, elle sentait si bon, sa peau était si douce… Comment avait-il fait pour cesser de l’embrasser, ne serait-ce qu’une minute?
Édouard s’avança à nouveau… Mais Ozzy vint s’interposer entre eux, les ailes battantes. Félicia poussa un petit cri de surprise qui amusa Édouard. « Il est jaloux, on dirait! » Félicia, elle, n’avait pas envie de rire : elle avait la terreur peinte sur le visage. « Ozzy! Ça suffit! »
L’oiseau alla se percher sur le réfrigérateur. Il croassa trois fois, les yeux braqués sur Félicia. Édouard voulut la prendre dans ses bras, mais elle le tint à distance. « Va falloir y aller…
— Aller où?
— Gordon a convoqué tout le monde pour un concile… Une rencontre au sommet. À peu de choses près, on vient de se faire déclarer la guerre… Et j’ai peur de ce que ça implique. »
Édouard fut complètement refroidi à son tour.