dimanche 16 octobre 2016

Le Nœud Gordien, épisode 442 : Contrôle

Édouard était aux nues : CitéMédia irait de l’avant avec son projet de documentaire.
La structure de l’émission proposée par Maude avait été retenue. Elle commencerait par tracer un bref portrait de l’histoire des sciences occultes, de l’alchimie à Edgar Cayce, pour en arriver au cas de Yoha Geiger, qui s’affichait comme un mystique moderne… Jusqu’à ce que son chemin croise celui de Randall James. Le segment suivant devait porter sur le personnage du sceptique, en commençant par son conflit avec Geiger, pour finir avec une présentation de sa Fondation et du défi à un million. C’est là qu’Édouard et Ozzy entraient en scène.
La dernière section prenait la forme d’une causerie, où des spécialistes invités pourraient débattre et se prononcer sur la portée du défi relevé. Tout cela lui plaisait bien, mais il y avait encore loin de la coupe aux lèvres. À tout le moins, l’émission avait obtenu un feu vert définitif.
Un message sur son téléphone lui enleva le goût de célébrer.
« Viens me rejoindre à la galerie des crânes. Seul. Tout de suite. »
Être convoqué par Avramopoulos ne lui disait jamais rien qui vaille, mais qu’il le soit tout de suite après qu’il ait reçu la bonne nouvelle pouvait être plus qu’une coïncidence.
Ozzy vint à sa rencontre à la sortie de CitéMédia. Son oiseau devait avoir perçu sa préoccupation; il se montra particulièrement affectueux dans ses caresses. Il vola au-dessus de la voiture d’Édouard jusqu’à sa destination, le grand magasin mort-né sous lequel Avramopoulos avait aménagé sa catacombe.
La grande porte était déverrouillée; Édouard s’y engagea, laissant Ozzy derrière, quelque peu anxieux de se retrouver hors de portée des signaux de cellulaire. Il démarra l’application d’enregistrement vocal et s’engouffra dans le souterrain.
Revoir la petite pièce qui lui avait servi de cellule suscita un certain émoi. Pris dans les affres de la compulsion sexuelle, Avramopoulos l’avait conduit jusqu’au point de rupture. Il avait accepté de s’avilir, mais avait-il vraiment eu le choix? Il préférait éviter d’y penser, ne pas rouvrir ses blessures, surtout pas avant de se retrouver nez à nez avec son agresseur. Il ravala sa colère, son dégoût, son sentiment d’impuissance, et continua jusqu’à ce qu’Avramopoulos avait appelé la galerie des crânes.
La pièce avait été lugubre lors de son initiation, avec ses crânes, ses cierges, ses inscriptions cabalistiques... Sous les néons, ce n’était plus qu’une salle comme les autres. Les accessoires avaient été empilés dans un coin; le trône d’ossements sur lequel Avramopoulos l’attendait n’était plus aussi impressionnant sous la lumière crue. Édouard remarqua qu’un tableau à roulette et une table pliante, du même genre que ceux de l’Agora, avaient été disposés un peu plus loin.
Lorsqu’il aperçut Édouard, le Maître ferma le livre qu’il lisait, puis il le scruta comme un douanier en alerte. Après un moment de tension, il dit : « Comment va ta progression?
— Ça va, enfin, je crois.
— Pas d’autres procédés émergents?
— Non.
— Bien, bien. Montre-moi comment tu fais ta première ablution.
— Maintenant?
— Oui, qu’est-ce que tu crois? Le matériel est sur la table, là. »
Que faire sinon obéir? Avramopoulos se leva de son trône pour l’accompagner. Son premier pas chancelant trahit qu’il avait bu. Il dodelina jusqu’à Édouard.
En temps normal, il pouvait accomplir les neuf étapes de la purification rituelle les yeux fermés tant il les avait répétées. Le regard du Maître par-dessus son épaule, jugeant chacun de ses gestes, exacerba sa conscience de lui-même, ce qui ramena les automatismes au rang d’actions conscientes. Il réussit la routine, mais de manière beaucoup plus imprécise que lorsqu’il l’accomplissait par lui-même.
« Je m’attendais à mieux, déclara Avramopoulos. Son haleine empestait l’alcool.
— Je fais mieux, habituellement.
— On ne mesure pas la maîtrise par sa capacité à performer dans les conditions optimales. Plutôt le contraire. Peu importe. Qu’est-ce que Hoshmand t’a montré d’autre? »
Ils firent l’inventaire des connaissances actuelles d’Édouard. Était-ce une sorte d’évaluation, un examen?
Avramopoulos se montra particulièrement déçu de sa compréhension du langage secret. À quoi s’attendait-il? Il n’avait pas encore pu discerner de règles pour organiser ses apprentissages; apprendre le chinois à partir du polonais n’aurait pas été plus compliqué. Sans tuteur avec qui travailler de façon continue, il ne pouvait guère faire mieux que ressasser les petites bribes qu’il croyait comprendre. Pas surprenant qu’après des siècles, les meilleurs linguistes et les fanatiques de cryptologie n’avaient toujours pas réussi à décoder le manuscrit de Voynich…
« Essayons quelque chose d’autre, maintenant. Ferme les yeux. »
L’idée ne lui plaisait pas, mais il obéit. Avramopoulos posa un doigt sur son front. « Jusqu'à instruction contraire, tu ne peux plus bouger, sauf la tête. Réponds à mes questions sincèrement. Il t’est impossible de me mentir. » Édouard ressentit une sensation familière, détestable... Une fois de plus, son libre arbitre était enchaîné par Avramopoulos. « Ouvre les yeux. Est-ce que Lytvyn complote contre moi? Réponds. »
Il s’entendit déclarer : « Je ne le sais pas. » Il n’avait pas eu la chance de formuler lui-même la pensée. C’était comme si elle avait jailli, toute faite.
« Qu’en penses-tu?
— Je ne crois pas.
— Et toi, envers qui es-tu loyal? »
Il ne répondit pas immédiatement, comme si son esprit avait besoin d’un délai pour formuler la bonne réponse à cette question, somme toute complexe. Il eut le temps de craindre ce qui allait ressortir…
Il dit : « Moi-même. »
Avramopoulos éclata de rire. « Quelle excellente réponse! C’est inattendu… » Il prit une bouteille sur la table et la tendit à Édouard. « Allez, bois. »
Édouard retrouva la maîtrise de son corps. Il accepta la bouteille avec un sourire forcé. Avramopoulos se lança dans une longue tirade sur la nature des hommes d’exception – dont il faisait bien entendu partie –, et la difficulté de vivre dans une société faite de gens si médiocres. Au détour du discours, Avramopoulos alluda au fait qu’il avait perçu dès le début qu’Édouard faisait peut-être partie lui aussi de l’élite.
Le discours dégénéra en radotage de gars saoul. Pendant qu’il s’éparpillait en souvenir du bon vieux temps, entre deux citations de Nietzsche, Édouard réalisa pourquoi il était là. Devant l’accusation de Félicia, les soupçons des autres, le désaveu de Polkinghorne, Avramopoulos était resté à l’écart de l’Agora. Et le vieux Maître souffrait de son isolement.
Édouard était le dernier adepte qu’il pouvait convoquer. Qu’il pouvait commander, voire contrôler. Qui ne le laisserait pas tout seul…
Et Avramopoulos se voyait encore comme un homme d’exception. Pitoyable.
Édouard regarda sa montre. « Je dois aller chercher mes filles, mentit-il. Est-ce qu’il y a autre chose? »
Avramopoulos fit la grimace. « J’espère que tu vas commencer à prendre ta progression plus au sérieux. »
Le commentaire piqua l’orgueil d’Édouard, mais il choisit de ne pas rétorquer. Il s’en alla en pensant rira bien qui rira le dernier… 

Aucun commentaire:

Publier un commentaire