dimanche 30 octobre 2016

Le Noeud Gordien, épisode 444 : Conversation

Les nouvelles responsabilités de Mélanie Tremblay, contre toute attente, avaient très peu interféré avec sa routine de travail. Au jour le jour, ses activités demeuraient les mêmes. Des montants à déplacer jusqu’à ce qu’ils disparaissent des radars gouvernementaux. Des investissements à gérer. Des échanges de marchandise à faciliter. La plus grande différence tenait au fait qu’elle gérait désormais ses propres affaires, et non celles de M. Lytvyn. Depuis que Szasz avait pris en main le segment plus sale et violent de l’organisation, son leadership était maintenant accepté par tout le monde. Même les plus rétifs avaient dû le reconnaître : leur organisation n’avait jamais été aussi lucrative.
Mélanie était plus riche, plus puissante, mais était-elle plus heureuse?
Elle avait été électrisée par ses nouveaux défis, mais la réalité l’avait vite rattrapée. Elle bossait de longues journées, après quoi elle se retirait dans son cocon de ouate solitaire – pas de famille, peu d’amis, rien d’autre à faire que le plein de vide en prévision de la prochaine longue journée.
Le problème? Elle n’arrivait plus à décrocher si facilement une fois ses tâches accomplies. Le fait qu’elle travaille avec des partenaires et des clients capables de l’abattre sans sourciller y était pour quelque chose… Ou le risque que la police en découvre assez pour l’envoyer croupir à l’ombre jusqu’à sa ménopause… Ou qu’un rival décide que le pouvoir est plus important que l’argent, et qu’il la fasse disparaître… Toutes ces craintes demeuraient présentes dans son esprit en permanence. Elles s’imposaient d’autant plus que son appartement vide les amplifiait comme une caisse de résonnance.
Dans ces moments, elle s’efforçait de penser à M. Lytvyn. Le vieil homme avait veillé sur sa ville pendant des décennies, faisant fi de toute opposition. Elle se répétait qu’il suffisait de faire pareil pour en venir au même résultat… Mais elle n’arrivait pas à s’en convaincre.
Pour divertir ses craintes, elle passait de plus en plus de temps en ville. Le salon VIP du Den était devenu encore plus important à ses yeux, un véritable port d’attache. Elle s’y sentait chez elle, toujours accueillie chaleureusement par Henriquez et son équipe, entourée de gens avec qui engager des conversations légères. C’était son havre de paix, son dernier rempart capable de tenir à distance à la fois les tensions de ses journées comme celles de ses nuits.
La plupart du temps, mais pas toujours.
Mélanie venait tout juste d’arriver. Elle avait choisi une banquette où elle s’était assise seule pour siroter un cocktail au goût aussi exotique que sa composition pouvait être mystérieuse. Elle remarqua qu’un homme au bar cherchait son regard. Il avait une carrure d’athlète et des manières pleines d’assurance. Elle n’avait nullement envie de ramener quiconque à la maison, mais la perspective d’une conversation la tira de sa coquille. Elle lui retourna son sourire; il s’approcha.
« Je peux m’asseoir? », dit-il poliment. Avant qu’elle ait pu répondre, elle remarqua qu’un petit groupe se dirigeait tout droit vers elle.
Oh shit. « Fais de l’air », dit-elle en reconnaissant le couple à sa tête. La vitesse à laquelle l’homme disparut laissa croire qu’il l’avait reconnu lui aussi.
Guido Fusco en personne. À son bras, Loulou Kingston affichait un détestable air de supériorité, comme si elle défiait Mélanie de l’attaquer pendant que son mari – et, détail non négligeable –, quatre de ses hommes  l’accompagnaient. En arrière-plan, Henriquez courait presque pour les rejoindre. C’était la toute première fois que les quatre copropriétaires de la boîte – Henriquez, Fusco, Loulou et Mélanie – se retrouvaient en un même lieu. À sa connaissance, c’était même la première fois que M. Fusco venait au Den. Il n’était toutefois pas venu parler de la boîte; lorsque Henriquez voulut s’approcher, l’un des gardes du corps l’arrêta en posant une main sur sa poitrine. L’homme lui dit quelque chose à l’oreille qui le fit battre en retraite avec un sourire forcé.
L’air grave, il prit place face à Mélanie, Loulou à ses côtés, les hommes juste derrière. Mélanie connaissait assez bien M. Fusco pour savoir qu’il prévoyait garder le silence un petit moment, question de laisser la pression monter et de bien la décontenancer. Le signal était clair : ce n’était pas une visite de courtoisie.
Mélanie refusa de se laisser gagner par la terreur. Qu’aurait fait M. Lytvyn à ma place? Il n’aurait pas laissé à M. Fusco le soin de dicter les règles du jeu. Il était puissant… Mais elle aussi. Et surtout, elle n’avait rien qu’il puisse lui reprocher. « Superbe complet, lança-t-elle. LeHouillier? »
« En effet, dit-il.
— C’est de loin le meilleur tailleur en ville.
— Vous êtes une femme de goût… Ce n’est pas tout le monde qui a autant l’œil que vous. » Mélanie s’amusa de voir que le commentaire avait piqué Loulou. Était-elle jalouse que son mari complimente son ennemie jurée? Se voyait-elle diminuée du fait qu’elle n’avait pas l’œil, elle? Elle fut tentée un instant de jeter de l’huile sur le feu, de la provoquer juste pour voir… Mais non : cette rencontre n’était pas à propos de leur vieille guerre.
Fusco en vint aux faits. « Mélanie… Vous et moi, nous n’avons jamais eu de problème ensemble, n’est-ce pas? »
— Avec vous, jamais », répondit-elle. Juste avec votre femme.
« Tout le monde dit que vous êtes une femme digne de confiance. Une femme raisonnable. Avec qui il est possible d’avoir une conversation. » Ses mains voletaient comme des papillons, accompagnant chacun de ses mots.
« Tout-à-fait. » Mélanie s’avança sur son siège. « De quoi aimeriez-vous me parler, M. Fusco? Je suis toute ouïe. »
Ses yeux se rivèrent sur ceux de Mélanie. Elle n’avait jamais trouvé attirant cet homme, petit et chauve, mais l’intensité de son regard le révéla sous un jour nouveau. Elle vit comme jamais auparavant ce qui se cachait dans sa tête… Une intelligence vive, une volonté de fer. « Certaines de mes connaissances ont eu quelques ennuis récemment… »
Elle savait très bien à quoi il référait. « J’ai été désolée d’apprendre pour M. Cigonlani… » Sans parler de la quantité faramineuse d’héroïne saisie par la police sur les lieux du massacre.
Fusco rejeta ses sympathies d’un mouvement de la main. « Il y a certains de mes associés qui blâment M. Szasz pour ce fâcheux événement… »
Voilà donc ce qui avait fait sortir M. Fusco de son fief. « Je peux vous assurer que nous n’avons rien à voir avec cette histoire. »
Fusco la scruta pendant quelques secondes qui lui parurent une éternité. Elle se surprit d’en être affriolée. « Je vous crois », finit-il par déclarer.
« Nos ennemis sont partout, dit-elle. Notre plus grande richesse, c’est d’avoir des amis dignes de confiance. »
Fusco parut savourer ces paroles. « Heureux de savoir que nous sommes amis.
— Et j’espère que nous saurons le rester. Nous devrions discuter plus longuement de nos intérêts… Dans un endroit moins bruyant, peut-être? »
Fusco signifia son assentiment, puis il se leva. « Profitez bien de votre soirée… chère amie. » Loulou la fusilla du regard en s’éloignant : ce n’était pas le déroulement qu’elle avait imaginé.
Henriquez accourut aux nouvelles dès que l’entourage de M. Fusco fut éloigné. « Est-ce que je devrais m’inquiéter?
— Pas du tout », répondit-elle en souriant. Elle avait l’impression d’avoir joué ses cartes comme une pro. « J’ai envie de champagne. As-tu le temps de te joindre à moi? »
Heureux de n’avoir rien à craindre, confortable de renouer avec son rôle d’hôte, Henriquez s’empressa de quérir une bouteille et deux flûtes. « À l’amitié », dit Mélanie avant de vider la sienne, incapable de cesser de penser aux yeux perçants de Guido Fusco.

Aucun commentaire:

Publier un commentaire