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dimanche 3 décembre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 499 : Dénouement

« Je ne suis toujours pas certain que ce soit une bonne idée », dit Édouard à Félicia pendant qu’elle verrouillait la porte de sa maison.
« Les funérailles, ce n’est pas seulement pour honorer la mémoire d’un disparu, rétorqua-t-elle. C’est surtout pour permettre aux survivants de se retrouver entre eux.
— Félicia… C’est ma faute. C’est moi qui ai pressé sur la gâchette. C’est ridicule!
— C’était un cas de légitime défense. Après tout, ils t’ont tué juste après. Littéralement tué! N’importe qui à ta place aurait fait pareil. »
Il espérait que la commission d’enquête mise sur pied par la mairesse, prévue pour la mi-septembre, reconnaisse elle aussi cette interprétation. Il se comptait chanceux d’avoir pour témoin Claude Sutton, dont la parole risquait de peser encore plus que la sienne. Il soupira et embrassa la joue de Félicia. « Tu as raison. Comme toujours. Allons-y… »
Le service avait lieu dans une maison funéraire cossue de l’Ouest. Par on ne sait quel moyen, les médias avaient eu vent que quelque chose s’y passait. Tout le monde connaissait maintenant l’existence des initiés; l’opinion publique jugeait qu’ils incarnaient une menace souterraine, bien pire que les changements climatiques ou l’immigration. Même les franges plus pondérées de la population exigeaient des réponses. Les Seize n’étaient pas naïfs : de la même manière que tirer sur un fil peut défaire un tricot, en répondant aux questions de la populace, d’autres questions seraient soulevées en cascade, jusqu’à mettre au jour les crimes que certains avaient commis, et toutes ces irrégularités dont aucun initié n’était innocent.
Tendu comme la corde d’un arc, Édouard traversa la haie des journalistes, Félicia à son bras. Beaucoup de visages connus, certains anciens collègues… La plupart des questions lui étaient destinées, à propos de la magie révélée, de l’irruption de Gordon, du fait de mieux en mieux établi que tous ceux qui lui avaient obéi avaient été consommateurs d’Orgasmik. Et ils n’avaient pas oublié que son frère Philippe était le créateur présumé de l’O, ce qui donnait au tout des airs de conspiration… Il fit la sourde oreille : la vraie source de sa nervosité se trouvait à l’intérieur.
Pendant qu’il préparait l’émission, il avait souvent craint les représailles de ceux qu’il devait trahir. La révélation de son lien surnaturel avec Ozzy avait toutefois pris des allures de peccadille, éclipsée par l’intervention spectaculaire de Gordon et l’Œuvre de Harré. Il fut soulagé, à son entrée, de lire dans le visage des autres qu’on l’accueillait encore comme un pair.
Félicia et Édouard saluèrent Arie Van Haecht, dont le fauteuil roulant avait été positionné non loin de l’entrée. Il avait repris du mieux depuis qu’on l’avait libéré de sa compulsion pour s’occuper de ses deux frères. Ceux-ci devenaient de plus en plus fonctionnels, mais leur mémoire demeurait désespérément embrouillée. « Nous allons bientôt retourner à Rotterdam et aménager dans la maison de notre père, annonça-t-il d’entrée de jeu. Avec un peu de chance, l’environnement familier va accélérer leur récupération. À propos, j’ai reçu des nouvelles d’Adam…
— Ah oui?, dit Félicia, plus par politesse que par intérêt réel.
— Il dit qu’il aura complété le Grand Œuvre d’ici Noël… Il est le premier surpris d’avoir autant avancé… 
— Tu lui transmettras nos félicitations », conclut Édouard.
Le couple rejoignit ensuite Olson, Stengers et Polkinghorne. Les trois hommes se trouvaient au milieu d’une conversation animée. Olson les accueillit avec une question : « Avez-vous vécu des manifestations synchrones depuis ce jour-là? »
Ce jour-là… Le jour où tout avait changé, ce moment-pivot marqueur d’un avant et d’un après incommensurables. Ce jour où Édouard avait péri, et était revenu à la vie; ce jour où Olson était sorti de sa catatonie, non seulement en bonne santé, mais libéré de cet engrenage cassé qui lui avait empoisonné l’existence.
« Non, pas de manifestation, dit Félicia. Et vous? 
— C’est ce dont nous discutions, répondit Polkinghorne. On dirait qu’elles ont cessé. Comme si le destin avait atteint son aboutissement. Comme si l’Univers nous avait guidés jusqu’à ce jour-là. Et maintenant que nous sommes arrivés à destination, il n’a plus besoin de nous envoyer de signaux. »
Stengers se lança dans une description des changements qu’il avait perçus dans sa pratique depuis ce jour-là. Il avait l’impression que le monde ne résistait presque plus aux effets de ses procédés, rendant caduques certaines complexités. « Je vous prédis que, d’ici quelques années, notre pratique se résumera à de simples trucs. Les rituels longs et laborieux seront bientôt une affaire du passé! »
Pénélope se joignit à leur petit groupe en roulant des yeux. « Je ne sais pas quelle mouche a piqué Avramopoulos », chuchota-t-elle en arrivant. Elle réussissait à rendre glamour sa robe noire, pourtant des plus modestes. « Avant, c’est à peine s’il reconnaissait mon existence; maintenant, il ne me lâche plus. » Elle lança un regard à la sauvette dans sa direction. Il avait acculé Mandeville dans un coin, et, à en juger par son expression, il s’était mis en mode charme. « Je crois que le départ de Derek l’a affecté plus qu’il ne veut l’admettre.
— Bien fait pour lui, dit Félicia. Je n’ai jamais compris ce que Derek lui trouvait en premier lieu. » Personne ne connaissait les détails de leur rupture. Les spéculations allaient de bon train; Avramopoulos, fidèle à son habitude, esquivait les questions et déniait l’existence du moindre problème. 
Édouard laissa les autres papoter pour s’approcher du cercueil où reposait Gordon, l’air paisible, les mains croisées sur le ventre, l’anneau de sa panoplie brillant à son doigt. Le thanatologue avait recomposé son visage troué par le feu de Saint-Elme.
Édouard avait côtoyé cet homme, mais l’avait-il vraiment connu? En raison de son apparition dans le cadre de La magie révélée, tout le monde présumait qu’il s’était retrouvé sous le joug de Harré. L’opinion unanime le dépeignait comme une victime, et non comme un collabo. Mais Édouard ne pouvait négliger à quel point son attitude avait changé, bien avant la petite Joute fatidique… Il ne connaîtrait sans doute jamais le fond de cette histoire.
Il se recueillit en silence. Légitime défense ou pas, Édouard se sentait profondément coupable de sa mort.

Le cercueil fut fermé et amené au cimetière adjacent. Latour s’était fait inhumer à Paris, comme il l’avait indiqué dans son testament; les frères Van Haecht parlaient quant à eux de faire construire un monument à leur père, à défaut de pouvoir lui offrir une sépulture. Gordon, dont on ne connaissait pas les dernières volontés, allait être mis en terre dans sa ville d’adoption, le dernier repos d’un homme sans racines.
La procession funèbre se fit sous un ciel gris qui promettait une averse. Le groupe avait décliné les services d’un aumônier pour cette partie du cérémonial; chacun se replia sur ses propres pensées pendant la mise en terre. Ozzy en profita pour venir se poser l’épaule d’Édouard sans crailler, contrairement à son habitude. Avait-il compris la solennité du moment?
Le silence introspectif fut brisé par Avramopoulos. Une fois le cercueil abaissé, il sortit une flasque de la poche de son veston. « Gordon aimait humer l’odeur du scotch, plus encore que le boire », dit-il en levant le contenant vers le ciel. « À ta santé, vieux frère. » Il la vida ensuite dans la fosse.
Au même moment, une goutte tomba sur la joue d’Édouard. Puis une autre, et une autre encore, jusqu’à ce que le doux bruissement de l’averse sur l’herbe se fasse entendre dans toutes les directions.
« Non, non, non, dit Félicia. Ça ne convient pas du tout. Gordon mérite mieux. » Devant le regard interloqué des autres, elle s’accroupit et étala un peu de la terre qui allait bientôt combler la fosse. Du bout du doigt, elle traça quatre symboles, puis elle pointa le dernier. « Visualisez celui-là », dit-elle. Elle retourna aux côtés d’Édouard et glissa une main un peu sablonneuse dans la sienne. Elle prit celle de Polkinghorne, à sa gauche, qui prit celle d’Avramopoulos, qui prit celle d’Arie… Édouard tendit à sienne à Olson, et ainsi de suite, jusqu’à ce que le cercle soit complété. Les yeux fermés, ils se concentrèrent sur le symbole tracé par Félicia…
…jusqu’à ce qu’ils ressentent sur leur peau la douce chaleur du soleil. Ils ouvrirent les yeux : un arc-en-ciel décorait la grisaille de l’horizon.

dimanche 13 août 2017

Le Nœud Gordien, épisode 483 : O

Une seconde après que l’alerte ait retenti, Avramopoulos était en état d’acuité. L’instant d’après, il projetait sa vision à l’entrée de son repère secret, sous le centre commercial inachevé. Il se détendit en percevant que ce n’était que Gordon. Il se composa un air majestueux, sur son trône de crânes. Lorsqu’il entendit ses pas au bout de la galerie, il lança : « Alors, tu en as marre de te cacher?
— Ce n’est pas moi qui me terre au fond d’un trou », répondit-il du tac au tac.
Avramopoulos laissa tomber sa contre-attaque en remarquant l’apparence de Gordon. Il ressemblait à un clochard avec sa barbe mal faite et sa chemise sale et fripée – sans compter la bouteille qu’il tenait par le goulot. « Tu rends hommage à Tricane ou quoi?
— J’ai le sort de Latour et d’Olson sur la conscience. Les derniers jours n’ont pas été faciles…
— C’était égoïste de ta part de nous laisser nous démerder avec Harré et ses sbires… Pas plus tard qu’hier, nous avons pincé les cadets Van Haecht la main dans le sac. Ils voulaient enlever Mandeville… Ils ont fini de nuire, ces deux-là. Harré a bien couvert ses arrières : une fois capturés, ils sont devenus complètement idiots. Enfin, encore plus qu’avant. Qui sait quelle sera la prochaine offensive? » Gordon lança un regard à la ronde. Détectait-il les procédés qui défendaient ses catacombes, qui n’attendaient qu’un mot de sa part pour se déclencher? « Je voudrais bien que Harré s’amène, juste pour voir… Ce sanctuaire est mieux gardé que n’importe quelle banque. Et contrairement à l’Agora, tant que je reste seul ici, je n’ai pas à craindre qu’on me trahisse!
— Ce n’est pas tout de se défendre. Il faut savoir passer à l’offensive!
— Évidemment. Que proposes-tu? » Avramopoulos ne l’aurait jamais avoué, mais il était reconnaissant de la visite de son ancien disciple… L’un de ses seuls amis.
« Nous devons discuter stratégie. Autour d’une bonne bouteille. » Gordon présenta celle qu’il avait amenée, à moitié pleine d’un liquide rouge, un peu plus translucide que du vin.
« Est-ce que c’est ce que je pense?
— Oui, répondit Gordon. Il m’en restait un peu. » Avramopoulos était extatique. Son eau-de-vie, son nectar divin… L’élixir requérait des ingrédients exotiques et une longue préparation; sa réserve finie au début de l’hiver dernier, il n’avait pas trouvé l’occasion d’en refaire depuis. « Je vais aller chercher des verres…
— Peuh! Donne-moi ça! », dit Avramopoulos en lui prenant la bouteille. « À la tienne! », enchaîna-il avec une longue lampée.
Le frisson familier suivit de près la première gorgée de liquide dans sa gorge. Mais une autre sensation s’y superposa, inhabituelle... Un plaisir encore plus intense envahit son bas ventre, des spasmes… orgasmiques. « Salaud! Tu m’as drogué avec ta merde! 
— Je te prie de respecter mon travail. Et surtout, de ne rien tenter contre moi. »
Avramopoulos sentit avec effroi ses pensées se réarranger pour obéir à la commande de Gordon. « Qu’est-ce qui m’arrive? Que m’as-tu fait avec… Ce procédé admirable?
— Tu as vite compris, à ton arrivée dans La Cité, que j’étais le créateur de l’Orgasmik. Que croyais-tu que j’essayais d’accomplir? Parle. Et sois sincère.
— J’ai cru que tu préparais La Cité pour la Joute. Le monopole d’un produit de contrebande ouvre toute sorte de possibilités. Sans même parler du profit.
— C’est ce que je voulais que tu croies. Que tout le monde a cru. »
Avramopoulos voulut se lever, mais Gordon l’interrompit. « Assis. » Il obéit : il n’avait pas le choix. « Voilà sa vraie nature. Quiconque consomme l’O doit m’obéir. 
— Comment oses-tu me faire subir cela? Je te ferai exécuter comme anathème! »
Gordon grimaça, un rictus dégoulinant de mépris. « D’abord, je t’interdis de dévoiler mon secret. » Encore une fois, ses pensées se transformèrent, à la manière de celles d’un novice soumis à la censure. « Tu te demandes peut-être comment j’ai pu concevoir un procédé ingéré, non maintenu, produit en masse, et qui a le double effet de créer un orgasme et rendre suggestible.
— C’est un tour de force. Je meurs d’envie de comprendre : un tel procédé ne devrait pas exister. » Damnation! Il voulait plus que tout l’envoyer se faire foutre, lui dire où il pouvait se les mettre, ses pilules… Mais il devait respecter son travail.
« Le composite O n’agit pas comme un élixir classique. Il ne contient pas en lui-même l’énergie – tout de même considérable – nécessaire au procédé… Il la puise directement du Cercle. Voilà pourquoi ta drogue ne fonctionne que dans La Cité.
— Mais même dans cette logique, l’effet ne doit pas durer longtemps… » Donc, je serai bientôt libéré. Tu ne perds rien pour attendre…
« Assez pour se rendre à la prochaine pilule, répondit Gordon. Les usagers se chargent de le renouveler eux-mêmes, à chaque nouvel orgasme. Je sais bien que tu ne voudras jamais en reprendre, alors j’aurai besoin d’une solution plus permanente. Donne-moi ta statuette. »
Catastrophé, abasourdi, impuissant, Avramopoulos la prit dans sa poche et la tendit à Gordon.
« Tu ne m’as jamais dit où tu l’avais trouvée… Parle.
— Je l’ai achetée à un vieil Indien, quelque part aux Honduras britanniques… Lui-même n’en connaissait pas la provenance. » C’était en 1925; il s’en souvenait comme si c’était hier. Elle décorait l’espèce de magasin général du vieux. Une forte manifestation synchrone, à l’époque où le phénomène demeurait une nouveauté, l’avait mise en relief. L’Indien avait été surpris que le riche étranger s’intéresse à ce bibelot sans valeur plutôt qu’au reste de sa marchandise.
Avramopoulos l’avait longuement étudiée avant de découvrir sa capacité à commander les gens. L’idée qu’elle recèle d’autres pouvoirs inconnus l’avait longtemps trituré… Tout comme l’existence possible d’autres objets du genre, les trésors perdus des grands mages d’antan.
« Explique-moi maintenant comment m’en servir. », ordonna Gordon.
Avramopoulos n’eut d’autre choix qu’obtempérer. Un homme moins borné aurait montré patte blanche; il gronda au son de la colère qui l’habitait. « Je vais te faire regretter cet affront. Je te le jure.
— C’est moi qui devrais te faire payer… Une gifle pour chaque fois que tu m’as frappé. Une humiliation pour chaque fois que tu m’as insulté, embarrassé, diminué. Tu disais que c’était pour que je devienne meilleur…
— Et j’avais raison, imbécile : grâce à moi, tu as accompli le Grand Œuvre!
— Est-ce pour qu’ils deviennent meilleurs que tu violes tes initiés? J’avais treize ans! »
Avramopoulos avait rarement vu Gordon si émotif. Quoi, il avait encore sur le cœur ces peccadilles? Il s’était glissé dans son lit une dizaine de fois, tout au plus, avant de s’en désintéresser. « Je t’ai initié à ça, comme au reste. De toute manière, tu n’en valais pas la peine. »
Gordon serra les poings; Avramopoulos crut qu’il allait le frapper. Un instant plus tard, toutefois, son ancien disciple éclata d’un rire amer. « Moi qui croyais ne plus accorder d’importance à quoi que ce soit… Tu as trouvé l’exception. Tout le mal que tu m’as fait… les mesquineries…
— Tu t’attends à ce que je m’excuse?
— Tu le ferais?
— Jamais!
— Alors ce sera à moi de me faire justice. À défaut d’être immanente, elle sera poétique. » Statue en main, Gordon lui posa l’index sur le front. « À partir de maintenant, tu ressentiras un attrait irrésistible envers les femmes…
— Non!
— Et ce, en plus de tout dégoût qu’elles t’inspirent déjà…
— Non! Je t’en prie…
— Silence! Tu mériterais que j’en fasse un effet permanent. Mais je suis un meilleur homme que tu le seras jamais. Il prendra fin lorsque tu auras fait jouir dix… Non, cent femmes. » Gordon le lorgna d’un air suffisant, alimenté par la panique qu’il ne parvenait plus à dissimuler. « Tiens, tant qu’à y être… Celle-là, elle est pour Espinosa : en attendant, tu ne seras plus capable d’érection en présence d’un homme. Et plus jamais devant quelqu’un de moins de vingt-cinq ans. Ferme les yeux. Tu vas oublier que nous avons eu cette conversation. Tu vas te réveiller avec des désirs que tu ne comprends pas, mais que tu ne remettras pas en question, malgré tout ton dégoût… Tu vas dormir, maintenant. Dors, je le veux! »

dimanche 25 juin 2017

Le Nœud Gordien, épisode 476 : Tout est tout, 1re partie

Le bleu et le rouge des gyrophares éclairaient la devanture du Den comme une boule disco géante. Des agents gardaient à distance les badauds curieux de savoir ce qui nécessitait la présence d’autant de policiers et d’ambulances. Les spéculations allaient de bon train… Attaque terroriste? Règlement de compte? Crime passionnel?
Martin, lui, devinait les grandes lignes, à défaut d’en connaître les détails. Beppe avait voulu accomplir la tâche que les Trois lui avaient donnée; sa façon de s’en acquitter avait transformé leur vendetta en bain de sang. C’est notre faute, se répétait-il. Quel gâchis.
Il blâmait surtout Tobin. Son arrivée dans la Trinité avait changé leur équilibre. Sa hargne, sa violence avaient conduit les autres sur le chemin de la vengeance. Paradoxe : fondu dans les Trois, Martin y avait consenti, autant qu’Aizalyasni et Timothée. Mais séparé, son désaccord redevenait clair.
L’ex-policier idéaliste craignait la suite : l’ambition de Tobin ne s’arrêtait pas là. Il fallait reconnaître qu’ils se dirigeaient potentiellement vers une ville plus sécuritaire que jamais… Le risque en valait la chandelle, mais il devait veiller à ce que ce genre de dérape ne se reproduise plus.
Il soupira et se mit en route vers le Terminus. Ses réserves allaient bientôt se diluer dans les convictions des autres… Mais elles ne disparaîtraient pas. Il comprenait que son rôle était d’offrir sa compassion en contrepoids à la brutalité de Tobin. On parlait souvent du loup dans la bergerie… Mais l’agneau dans la meute pouvait-il espérer la pacifier? Il devait l’espérer, pour le salut de La Cité.

L’Agora bourdonnait d’activité. Les Maîtres autant que les adeptes s’affairaient à développer ou à mettre en place des procédés défensifs pour protéger leur quartier général. Les Seize étaient victimes d’un siècle d’hégémonie : après des décennies de paix incontestée, il leur fallait réinventer la guerre. En attendant, ils espéraient que leur nombre décourage Harré de passer à l’attaque… Ou leur permette de vaincre s’il s’y risquait néanmoins.
Félicia avait été consternée que les Maîtres l’aient écarté de leur table de travail. Avramopoulos l’avait éconduite en soulignant qu’ils souhaitaient travailler sans distraction, comme si elle n’était bonne qu’à leur faire perdre leur temps. Son espoir que Mandeville ou Olson la soutienne ne s’était pas concrétisé : ils ne s’étaient pas risqués à contredire leur aîné.
Heurtée, elle s’était repliée sur ses quartiers du deuxième étage. Qu’ils s’évertuent à bâtir des alarmes et des pièges pour défendre l’Agora. Moi, je vais préparer l’offensive. La priorité est de trouver un moyen d’entraver la capacité de Harré à voir le futur. Sans cela, nous sommes impuissants.
Plus facile à dire qu’à faire… La conception d’un nouveau procédé n’était jamais facile, mais celui-là en particulier impliquait des défis colossaux. Pour commencer, personne ne comprenait pleinement le fonctionnement de la metascharfsinn ou la nature de la divination. Deuxièmement, le procédé devait être assez durable pour se maintenir sans attention constante. Troisièmement, il devait recouvrir zone aussi vaste que possible… Bloquer l’Agora représentait un avantage stratégique certain, mais qui ne leur serait d’aucune aide pour surprendre Harré et l’empêcher de s’enfuir à nouveau.
Plusieurs heures plus tard, Félicia avait bien avancé quelques pistes potentielles, mais aucune capable de surmonter toutes ces difficultés.
Excédée, elle quitta sa cellule et monta sur le toit pour y prendre l’air. Perdue dans sa tête, elle s’accouda contre la rambarde sans remarquer qu’elle n’était pas seule.
« Belle journée, n’est-ce pas? » Elle sursauta. « Désolé, je ne voulais pas t’effrayer », dit la voix légèrement accentuée de Derek Virkkunen. Il était assis dans un coin, calepin et plume à la main.
« Qu’est-ce que tu fais ici?, demanda Félicia.
— La même chose que toi, je crois : je réfléchis. »
L’artiste n’était qu’un novice dans leur hiérarchie, mais un géant pour le reste du monde. Félicia ne savait jamais comment agir envers lui. « Sans surprise, je me débats avec le problème de Harré, dit-elle. Et toi? »
Il la rejoignit et lui tendit son calepin. « Tiens. » Elle s’attendait à y trouver des croquis, les plans d’œuvres à venir, à la rigueur des partitions de sitar, mais le carnet était rempli d’équations mathématiques. Virkkunen sourit devant sa surprise. « J’ai toujours vu les arts, la musique et les mathématiques comme des facettes d’un même tout… Des manifestations de la magie du monde.
— Les maths? En art?
— C’est un aspect fondamental de toutes mes œuvres…
— Je ne savais pas… » Elle avait bel et bien visité l’exposition Tempo durant son passage dans La Cité, mais elle ne s’était pas interrogée au-delà des explications superficielles des fiches qui accompagnaient les tableaux. Et aucune ne mentionnait les mathématiques.
« Rares sont ceux qui savent. Ou qui s’y intéressent, en fait.
— Ça, j’ai de la misère à le croire… » On parlait de Derek Virkkunen comme une légende vivante. Il devait être étudié dans toutes les facultés d’art contemporain…
L’artiste haussa les épaules. « Certains critiques influents m’ont lancé des fleurs au début de ma carrière, ce qui m’a valu une certaine notoriété. Mais assez rapidement, cette notoriété a pris le dessus sur le reste… Les journalistes s’intéressent à mes excentricités, mes fréquentations, mon mode de vie… Mais rarement à mon travail, à mes inspirations, à ma démarche. Parfois au produit final. Lorsque je suis chanceux… »
N’était-ce pas aussi le cas de Félicia? Elle percevait Virkkunen comme une vedette au point d’être intimidée par lui… Mais que connaissait-elle de l’homme? De sa vision?
« Regarde la première page », dit-il. Le calepin s’ouvrait sur une citation enluminée au stylo : If I have seen further, it is by standing on the shoulders of giants. « Isaac Newton : l’histoire s’en souvient comme un génie de la philosophie naturelle, capable d’extrapoler les lois de la gravitation universelle en voyant une simple pomme tomber. Mais il était le premier à rappeler qu’il devait ses découvertes au travail de ceux qui l’avaient précédé. La véritable création ne se fait jamais en vase clos; elle découle d’échanges, d’amalgames, de réinterprétations inédites de ce qui est déjà connu… Et, il faut dire, d’un peu de cette magie qu’on nomme inspiration.  
— Très intéressant… » Elle se demanda sur les épaules de quels géants elle pouvait bien se hisser pour régler les problèmes sous-jacents à son projet. « Ta réflexion aide beaucoup la mienne… Je dois retourner au travail, mais j’aimerais bien qu’on discute plus amplement de ta démarche, un de ces jours.
— Quand tu veux. »
Félicia rentra dans l’Agora et rédigea un court texto : J’ai besoin d’aide. Maintenant.
Elle l’envoya à Karl Tobin.

dimanche 14 mai 2017

Le Nœud Gordien, épisode 470 : Futur antérieur

Sur le toit de l’Agora, Félicia attendait pendant que les autres délibéraient. Le simple fait qu’ils aient souhaité discuter en son absence des deux bombes qu’elle venait de lancer augurait mal pour elle.
Ce moment de calme demeurait néanmoins bienvenu. Le soleil rougeoyait au loin, prêt à relâcher son emprise sur cette journée brûlante. Pourtant, l’air chaud ne parvenait toujours pas à réchauffer ses extrémités, comme si son système sanguin refusait de les desservir.
La pétarade d’une moto sur le boulevard la fit sursauter. Il fallait le reconnaître : elle n’avait pas fini de digérer l’attentat de l’après-midi. Elle espérait que les effets du choc s’amenuisent vite – chair de poule, sursauts, flashbacks soudains, mais surtout cet état psychologique inconfortable, improbable mélange d’hypersensibilité et d’irréalité… Une nuit de sommeil aurait été un pas dans la bonne direction, mais elle demeurait sous l’effet du procédé qui la dispensait de dormir. Le véritable repos allait devoir attendre.
Un mouvement au niveau du sol attira son regard. Elle reconnut Avramopoulos, marchant d’un pas vif vers le stationnement. Elle devina que le vieux Maître avait – une fois de plus – claqué la porte face à des opinions différentes des siennes.
Peu de temps après, le grincement de la porte derrière elle annonça l’arrivée d’Isaac Stengers. Elle dissimula un tressaillement nerveux. De tous les initiés en ville, le disciple de Latour demeurait celui que Félicia connaissait le moins.
Il s’accouda à côté d’elle pour admirer le coucher de soleil.
« Alors, m’avez-vous déclarée anathème? », demanda-t-elle, à moitié sérieuse.
Stengers s’esclaffa. « Pas encore. Ni Tobin, d’ailleurs. Le consensus est que si des Maîtres sont menacés, leur sécurité est notre priorité absolue. Nous chercherons à aller au fond de cette histoire une fois la crise résolue. Si les Trois peuvent nous conduire jusqu’à Harré, il serait stupide de rater cette chance.
— Je présume qu’Avramopoulos n’était pas d’accord.
— Sans surprise, bien qu’il n’ait pas proposé d’autre piste. Sa priorité à lui, c’était d’abord de nous faire bien comprendre qu’il nous avait prévenus! Bref, tu peux redescendre. Olson est en train de tenter quelque chose qui risque de t’intéresser… Il essaie de voir le futur. »

Au troisième, l’Américain se tenait debout, les yeux fermés. Elle se joignit au groupe qui l’entourait, choisissant une place à côté de Polkinghorne. « Content de te voir, murmura-t-il.
— Quand est-ce qu’Olson est devenu devin?, répondit-elle.
— À ma connaissance, le soir de la petite Joute. Peut-être avant. Où est Édouard?
— J’aimerais bien le savoir… » Dans le passé, Harré s’en était pris aux Maîtres, non pas aux simples adeptes; son absence inquiétait Félicia, mais pas autant que celle de Gordon.
Un mouvement du côté d’Olson interrompit leur échange. « J’y suis presque », dit l’Américain, dont l’expression trahissait les marques d’un effort intense. « Je les vois! Van Haecht et Latour! Oh! » Il grimaça. « Un instant… Yes! Let’s kick that door in! Beaucoup mieux! Voyons voir… » L’exercice paraissait de plus en plus difficile. « Non. Lytvyn doit entrer la première. Et il nous faut des menottes! » Il rouvrit les yeux. « L’affaire est dans le sac, mes amis! 
— Il écrit le futur, ou quoi?, demanda Félicia à Polkinghorne.
— J’ai cru comprendre qu’il joue avec les paramètres de la scène, et il découvre ainsi quelles sont les conséquences de chacun...
— C’est fascinant… Tu imagines les possibilités? » Elle n’aurait pas tenté de ramener Espinosa si elle avait su que ses plaquettes ne suffiraient pas; elle n’aurait pas suivi Tobin si elle avait su qu’un attentat contre lui était en branle… Comment perdre lorsqu’on choisit ses batailles en fonction du résultat?

Tobin ne revint pas à l’Agora, mais il tint tout de même sa part du marché. Un peu avant vingt-deux heures, Félicia reçut les coordonnées supposées de Harré par texto. La vision d’Olson montrait que Vasquez, Polkinghorne et Stengers étaient aussi de l’expédition. Ils s’entassèrent tous dans la voiture de Félicia et se mirent en route dans la bonne humeur, confiants du succès programmé de leur mission. Félicia, pour sa part, continuait à s’inquiéter pour Gordon, absent de la vision, dont l’absence demeurait inexpliquée.
Leur destination se situait à quelques rues au nord du boulevard Saint-Martin. Ils effectuèrent une reconnaissance en passant deux fois devant l’adresse sans s’arrêter. Il s’agissait d’une vieille maison unifamiliale délabrée, devant laquelle un panneau À vendre balançait mollement au bout de chaînes rouillées. Les lettres délavées confirmaient qu’elle était sur le marché depuis une éternité… Et qu’elle avait de bonnes chances d’y demeurer.
Ils se stationnèrent un peu plus loin. « C’est par là qu’on passe », dit Olson en pointant la porte sur le côté. Évidemment, rien ne les obligeait à procéder ainsi. Mais dévier du plan, c’était aussi dévier du futur entrevu. « N’oubliez pas : Félicia doit entrer la première, rappela Olson durant leur approche.
— Sinon quoi? » L’Américain ne répondit pas, soudainement déconcerté. Félicia suivit son regard pour remarquer à son tour que l’issue latérale était entrouverte. « Je pensais qu’on devait enfoncer la porte, dit-elle. Comment ça marche? On la referme avant ou quoi?
— Je ne comprends pas… 
— On fait quoi, maintenant? », demanda-t-elle.
Polkinghorne déboutonna son veston, révélant le holster qu’il portait à l’aisselle. Il dégaina son arme. « Félicia, vas-y quand même. Je suis juste derrière toi.
— Attends dehors, dit Olson à Pénélope.
— Pas question! Je…
— C’est un ordre, coupa-t-il. Tu dois monter la garde. Et nous avertir au besoin… » À contrecœur, Vasquez accepta de rester derrière.
Félicia alla pousser la porte. Les quatre entrèrent en file indienne dans une cuisine nue, sans électroménagers. Les interrupteurs ne répondaient pas; l’électricité avait sans doute été coupée depuis belle lurette. « Ce n’est pas du tout ce que j’avais vu, dit Olson, de plus en plus affolé.
— Pas question d’arrêter maintenant », dit Félicia en activant la lampe de son téléphone. Vasquez et Stengers l’imitèrent. Ils passèrent au salon, vigilants comme jamais.
Une odeur d’encens et de mèche brûlée flottait encore dans le salon, premier indice d’occupation récente. Les téléphones éclairèrent les traces d’un cercle magique à moitié effacé, au centre duquel gisait une masse recouverte d’un drap. Une masse en forme de corps humain.
L’arme à la main, Polkinghorne saisit un coin de drap et le rabattit d’un geste décidé. Il fallut un instant à Félicia pour distinguer ce qu’elle voyait; c’était un corps beaucoup plus maigre que Gordon ou Latour. En fait, il était presque squelettique. Sa peau parcheminée et tendue sur son squelette rappelait celle d’une momie. Sa bouche entrouverte semblait figée en un cri muet.
« Mon Dieu!, s’exclama Stengers. C’est lui! »
Seule, Félicia n’aurait jamais fait le rapprochement. Mais la petite moustache, la chevelure, les vêtements… Ce cadavre était celui de Berthold Latour.
Estomaqué, Olson émettait des sons hachurés qu’il ne réussissait pas à articuler en mots, encore moins en phrases. Félicia comprenait son désarroi : il croyait avoir vu le futur. Comment expliquer que la réalité soit aussi différente?
Elle s’était réjouie, à l’Agora, de la possibilité de pouvoir choisir que des batailles victorieuses. Cette réflexion souffrait toutefois d’une implication évidente dont elle saisissait maintenant la portée… Et si l’ennemi pouvait faire pareil? « Harré a vu le futur qu’on lui préparait, conclut-elle à voix haute. Et il l’a transformé à son tour… »
Stengers s’agenouilla à côté de celui qui avait été son Maître. Il tenta de lui fermer les yeux, mais la pression pulvérisa ses paupières. Il tenta d’étouffer ses sanglots, mais il ne réussit qu’à les rendre encore plus pathétiques.
« Comment lutter contre quelqu’un qui voit tout, qui sait tout?, demanda Olson.  
— On ne peut pas, dit Polkinghorne.
— Mauvaise façon de penser, rétorqua Félicia. Il ne sait pas tout : il voit le futur. Les futurs. Mieux que nous. Ce qu’il faut, c’est trouver comment l’aveugler. Et vite. » 

dimanche 7 mai 2017

Le Nœud Gordien, épisode 469 : Tournures inattendues

Catherine passa le reste de l’après-midi le front collé à la fenêtre, torturée par l’incertitude.
Avait-elle agi trop vite en convoquant ses pairs en assemblée? Et si l’absence de Gordon et de Berthold s’expliquait, au final, par une raison des plus banales? Une partie de pêche en cette journée splendide, une virée au cinéma, un long procédé requérant toute leur attention… Il était facile d’imaginer de bonnes explications à leur silence.  
D’un autre côté… Berthold l’aurait prévenue de son absence. Et il lui aurait certainement signalé la perte de ses lunettes à la sortie de sa chambre. Son instinct continuait de sonner l’alarme, mais il fallait reconnaître que son caractère anxieux la déclenchait souvent à tort. Quel embarras, si l’un ou l’autre des Maîtres se présentait au concile traitant de leur disparition!
À dix-neuf heures, ils n’avaient toutefois pas refait surface. Par ailleurs, ils n’étaient pas les seuls à manquer à l’appel : seuls Olson, Vasquez, Stengers et Arie s’étaient déplacés. Le fils Van Haecht, encore en fauteuil roulant, répétait des mantras, les yeux mi-clos, toujours aux prises avec la compulsion qui le forçait à s’exercer sans répit.
Catherine allait déclarer l’ouverture du concile quand Félicia sortit de l’ascenseur. Elle était pâle – encore plus que d’habitude. Elle se faufila en silence entre les chaises vides pour s’installer au premier rang. Une fois assise, elle enfonça les mains sous les aisselles, comme si elle voulait réchauffer ses extrémités, malgré les 30 degrés à l’extérieur.
Avramopoulos arriva juste après, accompagné par Virkkunen et Polkinghorne. Connaissant le personnage, il avait dû calculer son retard pour que son entrée soit remarquée, sans pour autant manquer quoi que ce soit des échanges. Peut-être déçu de ne rien avoir interrompu, il s’assit nonchalamment en arrière, les bras croisés, l’air condescendant.
En quelques phrases, Mandeville décrivit la situation : Latour anormalement absent, ses lunettes retrouvées sur le sol de l’hôtel – Mandeville ne précisa pas que c’était devant sa chambre… Elle précisa ensuite que Gordon ne s’était pas présenté à son rendez-vous avec Félicia.
L’exposition de ses inquiétudes fut accueillie avec apathie. L’incertitude la tirailla à nouveau.
« Ce n’est que ça?, ricana Avramopoulos, méprisant. Tu convoques une rencontre d’urgence pour nous dire que Latour et Gordon ont mieux à faire que prendre les appels de bonnes femmes? Heureusement que j’ai décroché! Sinon tu aurais fait quoi? Ameuté la police? Les forces spéciales? Ou peut-être prévoyais-tu te planquer dans un bunker nucléaire, juste au cas où? Si jamais…
— Elle a raison de s’inquiéter, interrompit Lytvyn sans se retourner.
— Toi, personne ne t’a demandé ton avis, rétorqua-t-il. Je… »
Virkkunen signala à Avramopoulos de se taire; Mandeville fut surprise de le voir obéir. Elle ignorait la nature précise du lien qui unissait ces deux-là. On savait qu’ils étaient Maître et novice; on présumait qu’ils étaient amants. Le geste impérieux de celui qui était, en théorie, subordonné à l’autre, suggérait un rapport plus complexe qu’une simple hiérarchie.
Lytvyn se leva. Elle n’avait rien de son aplomb habituel. La jeune femme se tint en silence pendant un long moment, à chercher ses mots, avant de soupirer et lancer crûment : « Romuald Harré est vivant. Et dans La Cité. »
Une vague invisible balaya la pièce. À peu près tout le monde s’avança sur sa chaise; même Arie ouvrit les yeux et cessa ses incantations. « Félicia… Explique-toi, dit Polkinghorne.
— J’ai des raisons de croire que Harré a pris possession d’Arthur Van Haecht durant la petite Joute. »
Mandeville porta la main à sa bouche, sidérée. « C’était donc ça! », lança Olson. 
« Des raisons de croire, dit Avramopoulos sur un ton glacial. Aurais-tu l’amabilité de nous dire lesquelles? »
Félicia, piteuse comme jamais, dit : « Gordon et moi, nous avons tenté de communiquer avec l’impression de Harré. Les choses ont pris une tournure inattendue. 
— Une tournure inattendue! », rugit Avramopoulos. Il fondit sur Félicia et la gifla. « Imbécile! Insolente! Inconsciente! », cracha-il, accompagnant chaque épithète d’un nouveau coup. Félicia les encaissa sans chercher à s’en soustraire. À la troisième claque, elle se mit à sangloter.
Les pleurs sortirent Mandeville de sa stupéfaction : elle s’interposa. Avramopoulos, frustré dans son élan, leva la main comme pour la frapper, mais il eut le bon sens de s’en tenir à la menace. Il fit un pas en arrière en la fusillant du regard, le visage rougi par l’activité soudaine.
Félicia luttait tant bien que mal contre les pleurs qui la secouaient. Catherine en fut touchée. Force était de constater que la jeune femme avait su gagner son respect grâce à son intelligence et son talent; elle ne méritait pas pareille humiliation. Tournant le dos à Avramopoulos, Mandeville essuya ses pleurs avec ses doigts, comme une mère avec son enfant. Le geste, spontané et plein de sollicitude, eut tôt fait de la rendre mal à l’aise. Félicia, pour sa part, l’accueillit avec l’esquisse d’un sourire triste. Elle tira un mouchoir de sa poche et épongea ses yeux. On pouvait encore distinguer la marque des gifles imprimée sur sa joue. « Excusez-moi, dit-elle en reniflant.
— Ne t’en fais pas, dit Mandeville, tentée de la prendre dans ses bras pour mieux la consoler, effrayée à l’idée de le faire.
— Ce n’est pas que ça… Je pense que je suis encore en état de choc : je viens d’être victime d’une tentative de meurtre. Ça va aller, insista-t-elle en voyant Mandeville réagir. La cible était Tobin. Qui, par ailleurs, dit savoir où se trouve Harré.
— Tobin? Pourquoi n’est-il pas ici, alors?, demanda Mandeville.
— C’est l’autre problème, répondit Félicia en grimaçant.  
— Quoi encore?
— Il n'est pas celui que nous croyions... »

dimanche 11 décembre 2016

Le Nœud Gordien, épisode 450 : La petite Joute, 2e partie

La porte de l’ascenseur s’ouvrit au troisième étage de l’Agora. Félicia sortit, Édouard resta derrière. « Tu ne viens pas?
— Je fais un bond au cinquième. Je parie que si je ne descends pas la machine à café, quelqu’un va me le reprocher.
— Ouais, quelqu’un. » Qui d’autre qu’Avramopoulos? Félicia aurait dû l’embrasser avant : maintenant, ils pouvaient être vus. Bien que leur relation soit un secret de polichinelle, d’un commun accord, ils préféraient encore la discrétion. Elle se contenta donc de lui sourire pendant que la porte se refermait; celui qu’il lui retourna parut inquiet, comme si c’était lui et non elle qui était appelé à se tenir au bord du cercle de Joute.
La tradition voulait que ce soit le jouteur avec l’avantage du terrain qui reçoive son adversaire. Dans le cadre de la petite Joute, les Maîtres s’étaient entendus pour s’affronter en territoire neutre.
La grande pièce du troisième était méconnaissable. Outre les chaises disposées en cercle au centre, tout l’ameublement usuel avait été empilé dans un coin, dissimulé derrière les tableaux à roulettes. L’arène de la Joute avait été tracée à même le sol, à l’encre plutôt qu’à la craie. On avait éteint les fluorescents; des cierges ajoutaient quelque peu à la lumière du jour qui filtrait par les fenêtres. Le sitar de Derek Virkkunen enrobait l’atmosphère de mélodies à la fois mystérieuses et solennelles.
Bien que Félicia soit plusieurs minutes en avance, la plupart des autres s’y trouvaient déjà. Polkinghorne papotait avec la plantureuse Vasquez. Le pauvre devait peser vingt kilos de moins qu’avant la mort de Hoshmand. Ses joues et son ventre avaient perdu de leur rondeur; il paraissait flotter dans ses vêtements. Elle fut heureuse de constater qu’il paraissait avoir retrouvé sa bonne humeur. Elle nota qu’Olson avait choisi un siège de l’autre côté du cercle, avec Latour et Stengers. C’était étrange : elle s’était toujours représenté le couple Olson-Vasquez comme une seule et même chose, une unité irréductible, mais en ce moment, ils semblaient déconnectés l’un de l’autre.
Avramopoulos se tenait seul dans son coin, le visage de marbre, concentré comme un athlète avant la compétition. Alors que les autres étaient en tenue civile, il avait opté pour sa toge pourpre et ses lauriers, peut-être pour rappeler son rang. Le vieux misogyne avait brûlé les ponts avec à peu près tout le monde. On spéculait depuis des jours à savoir qui serait son lieutenant. Félicia avait bien hâte au jour où elle se mesurerait à lui. Elle était convaincue que Team Gordon lui donnerait une bonne leçon – et si son Maître ne triomphait pas dans le cercle de Joute, elle prendrait un malin plaisir à lui montrer ce dont une femme était capable, quelle que soit la nature du défi.
Les trois frères Van Haecht avaient pris place à côté de leur père – l’adversaire de Gordon pour ce tour. Encore confiné à son fauteuil roulant, Arie continuait de croire qu’on trouverait bien un remède à ses problèmes de pieds, mais chaque succès ne s’avérait que temporaire : les marques du feu de Saint-Elme demeuraient inguérissables. Pauvre Gordon! Allait-il devoir porter ses marques au visage pour toujours?
Lorsqu’il s’était retrouvé handicapé à la suite du grand rituel, Arie avait eu l’idée qu’on le mette sous la coupe de la même compulsion qui avait propulsé la progression d’Édouard, question de tirer profit de sa convalescence. En ce moment même, il méditait, les yeux fermés, ses lèvres articulant un mantra. Alors qu’Édouard dépeignait cet épisode comme l’un des plus difficiles de sa vie, Arie, pour sa part, paraissait s’en sortir assez bien. Il est vrai que, contrairement à Édouard, il jouissait des soins attentifs de sa famille.
Félicia s’assit à la place que Gordon avait réservée à ses côtés. Elle le salua d’un mouvement de la tête. Comme un vieux couple, ils passaient tant de temps ensemble qu’ils n’avaient rien de nouveau à se dire.
Mandeville fut la dernière à arriver. Elle n’alla pas s’asseoir autour de l’arène : elle préféra garder ses distances, les bras croisés, la mâchoire serrée. Parmi les Maîtres, elle était seule à s’opposer à l’idée de Joute. Avait-elle même déjà assisté à un affrontement dans le passé?
La musique monta en crescendo avant de se taire brusquement. Le signal était donné : la Joute allait commencer. Latour et Avramopoulos s’avancèrent et échangèrent les paroles rituelles. Latour appela Isaac Stengers comme lieutenant. Avramopoulos créa la surprise en choisissant Polkinghorne. Le Maître balaya l’assistance du regard avec son sourire détestable, comme pour dire Vous voyez? Je gagne toujours, au final. Qu’avait-il promis à son lieutenant pour qu’il s’avance ainsi, tout sourire, pour rejoindre celui qui l’avait tant humilié par le passé? « Je gage qu’il a dû utiliser sa statuette », chuchota Félicia à l’oreille de Gordon, qui demeura impassible.
L’atmosphère électrique dans l’Agora rappelait celle d’un match de boxe, même si l’affrontement ne pouvait être que bref. Les adversaires entrèrent dans le ring; l’encre du cercle se mit à luire, les deux Maîtres furent traversés d’un frisson, puis ils exhalèrent en même temps.
L’assistance retint son souffle : qui avait gagné? Latour tendit la main à Avramopoulos. « Bien joué, chevalier. Lorsque j’ai vu que j’étais le dragon, j’ai tout de suite su que j’allais perdre. A-t-on jamais vu le monstre gagner? »
Avramopoulos haussa les épaules, comme si sa victoire allait de soi. Il se retourna vers Stengers. « Bon, voici le défi… »
L’expression décidée de Stengers se décomposa alors qu’il découvrit qu’il devait voler deux pièces d’art précolombien, exposées au Musée archéologique du complexe Les Muses. « Les pièces en question seront retournées à la fin du défi, n’est-ce pas?
— Quand tu gagneras à la Joute, rétorqua Avramopoulos, ce sera à toi de décider. Pour l’instant, garde tes questions pour toi. »
La réponse cinglante redonna son flegme à Stengers. Il accepta le défi avec aplomb. Les quatre hommes retournèrent s’asseoir.
L’anxiété de Félicia avait grimpé d’un cran. Comment se serait-elle acquittée du défi d’Avramopoulos? Et si Van Haecht concoctait un défi encore plus audacieux?
Gordon et son adversaire se levèrent à leur tour pour prendre place devant le cercle et échanger les paroles rituelles. Félicia sentit ses tripes se nouer lorsque son nom fut prononcé. Il faut que Gordon gagne. Réagir aux manœuvres d’Aart ne pourrait qu’être plus facile que l’inverse.
Gordon et Van Haecht pénétrèrent dans le cercle. Les caractères se mirent à chatoyer. Les dés étaient jetés…
Chose étrange : après cinq secondes, puis dix, l’affrontement n’était toujours pas conclu. Le phénomène était inédit : personne ne réagit, personne ne savait même s’il fallait réagir. Les symboles peints sur le sol brillèrent de plus en plus; étrangement, l’anneau de Gordon aussi. La teinte de la lueur vira au bleu, le même bleu que… « Le feu de Saint-Elme! »
Félicia abandonna le décorum pour se précipiter sur son sac à main, qu’elle renversa sans ménagement. Elle saisit son crayon-feutre, espérant avoir le temps de réaliser son truc, le procédé capable de disperser un trop-plein d’énergie radiesthésique. De l’autre côté de la pièce, Virkkunen avait déjà agrippé son sitar, animé de la même intention.
Sa lancée fut interrompue lorsqu’un claquement retentit dans l’espace, un coup de tonnerre sec plutôt que grondant. Une bourrasque venue de nulle part souffla tous les cierges. Avant que Félicia ou Derek n’ait pu agir, Gordon et Van Haecht s’écroulèrent. Tout le monde se précipita sur les deux Maîtres inconscients.
Il leur fallut d’interminables secondes pour rouvrir les yeux; Gordon fut secoué d’une quinte de toux si puissante que Félicia crut qu’il allait vomir. Van Haecht, de son côté, semblait en état de choc. Il avait les yeux écarquillés et la bouche tordue en un rictus effrayant. Il semblait chercher son air à coups de petites inspirations haletantes. Il pointa la sortie, l’urgence manifeste dans ses yeux. Ses fils agirent comme un seul homme : Arie se laissa tomber hors de son fauteuil roulant; Aart et Asjen l’y assirent au prix de quelques efforts. « Écartez-vous! », somma Aart en poussant le fauteuil vers l’ascenseur, déterminé à obéir à son père, à ne pas offrir sa faiblesse en spectacle une seconde de plus.
De son côté, Félicia aida Gordon à s’asseoir. « Qu’est-ce qui s’est passé? », demanda-t-elle. Le Maître tenta une réponse, mais sa toux irrépressible l’empêchait de l’exprimer chaque fois qu’il ouvrait la bouche. Il tenta sans succès de se remettre sur pied, seulement pour choir à nouveau dans les bras de Félicia. Il se mit à pointer à son tour l’ascenseur.
Elle regarda dans la direction qu’il pointait juste à temps pour voir les portes se refermer. Au tout dernier instant, le père Van Haecht cligna de l’œil dans leur direction. Un spasme ou un geste intentionnel?
Félicia retourna son attention vers Gordon. À chaque essai, ses râles gagnèrent en intelligibilité, jusqu’à ce qu’elle saisisse enfin le mot qu’il cherchait désespérément à prononcer…
« Harré! » 

dimanche 16 octobre 2016

Le Nœud Gordien, épisode 442 : Contrôle

Édouard était aux nues : CitéMédia irait de l’avant avec son projet de documentaire.
La structure de l’émission proposée par Maude avait été retenue. Elle commencerait par tracer un bref portrait de l’histoire des sciences occultes, de l’alchimie à Edgar Cayce, pour en arriver au cas de Yoha Geiger, qui s’affichait comme un mystique moderne… Jusqu’à ce que son chemin croise celui de Randall James. Le segment suivant devait porter sur le personnage du sceptique, en commençant par son conflit avec Geiger, pour finir avec une présentation de sa Fondation et du défi à un million. C’est là qu’Édouard et Ozzy entraient en scène.
La dernière section prenait la forme d’une causerie, où des spécialistes invités pourraient débattre et se prononcer sur la portée du défi relevé. Tout cela lui plaisait bien, mais il y avait encore loin de la coupe aux lèvres. À tout le moins, l’émission avait obtenu un feu vert définitif.
Un message sur son téléphone lui enleva le goût de célébrer.
« Viens me rejoindre à la galerie des crânes. Seul. Tout de suite. »
Être convoqué par Avramopoulos ne lui disait jamais rien qui vaille, mais qu’il le soit tout de suite après qu’il ait reçu la bonne nouvelle pouvait être plus qu’une coïncidence.
Ozzy vint à sa rencontre à la sortie de CitéMédia. Son oiseau devait avoir perçu sa préoccupation; il se montra particulièrement affectueux dans ses caresses. Il vola au-dessus de la voiture d’Édouard jusqu’à sa destination, le grand magasin mort-né sous lequel Avramopoulos avait aménagé sa catacombe.
La grande porte était déverrouillée; Édouard s’y engagea, laissant Ozzy derrière, quelque peu anxieux de se retrouver hors de portée des signaux de cellulaire. Il démarra l’application d’enregistrement vocal et s’engouffra dans le souterrain.
Revoir la petite pièce qui lui avait servi de cellule suscita un certain émoi. Pris dans les affres de la compulsion sexuelle, Avramopoulos l’avait conduit jusqu’au point de rupture. Il avait accepté de s’avilir, mais avait-il vraiment eu le choix? Il préférait éviter d’y penser, ne pas rouvrir ses blessures, surtout pas avant de se retrouver nez à nez avec son agresseur. Il ravala sa colère, son dégoût, son sentiment d’impuissance, et continua jusqu’à ce qu’Avramopoulos avait appelé la galerie des crânes.
La pièce avait été lugubre lors de son initiation, avec ses crânes, ses cierges, ses inscriptions cabalistiques... Sous les néons, ce n’était plus qu’une salle comme les autres. Les accessoires avaient été empilés dans un coin; le trône d’ossements sur lequel Avramopoulos l’attendait n’était plus aussi impressionnant sous la lumière crue. Édouard remarqua qu’un tableau à roulette et une table pliante, du même genre que ceux de l’Agora, avaient été disposés un peu plus loin.
Lorsqu’il aperçut Édouard, le Maître ferma le livre qu’il lisait, puis il le scruta comme un douanier en alerte. Après un moment de tension, il dit : « Comment va ta progression?
— Ça va, enfin, je crois.
— Pas d’autres procédés émergents?
— Non.
— Bien, bien. Montre-moi comment tu fais ta première ablution.
— Maintenant?
— Oui, qu’est-ce que tu crois? Le matériel est sur la table, là. »
Que faire sinon obéir? Avramopoulos se leva de son trône pour l’accompagner. Son premier pas chancelant trahit qu’il avait bu. Il dodelina jusqu’à Édouard.
En temps normal, il pouvait accomplir les neuf étapes de la purification rituelle les yeux fermés tant il les avait répétées. Le regard du Maître par-dessus son épaule, jugeant chacun de ses gestes, exacerba sa conscience de lui-même, ce qui ramena les automatismes au rang d’actions conscientes. Il réussit la routine, mais de manière beaucoup plus imprécise que lorsqu’il l’accomplissait par lui-même.
« Je m’attendais à mieux, déclara Avramopoulos. Son haleine empestait l’alcool.
— Je fais mieux, habituellement.
— On ne mesure pas la maîtrise par sa capacité à performer dans les conditions optimales. Plutôt le contraire. Peu importe. Qu’est-ce que Hoshmand t’a montré d’autre? »
Ils firent l’inventaire des connaissances actuelles d’Édouard. Était-ce une sorte d’évaluation, un examen?
Avramopoulos se montra particulièrement déçu de sa compréhension du langage secret. À quoi s’attendait-il? Il n’avait pas encore pu discerner de règles pour organiser ses apprentissages; apprendre le chinois à partir du polonais n’aurait pas été plus compliqué. Sans tuteur avec qui travailler de façon continue, il ne pouvait guère faire mieux que ressasser les petites bribes qu’il croyait comprendre. Pas surprenant qu’après des siècles, les meilleurs linguistes et les fanatiques de cryptologie n’avaient toujours pas réussi à décoder le manuscrit de Voynich…
« Essayons quelque chose d’autre, maintenant. Ferme les yeux. »
L’idée ne lui plaisait pas, mais il obéit. Avramopoulos posa un doigt sur son front. « Jusqu'à instruction contraire, tu ne peux plus bouger, sauf la tête. Réponds à mes questions sincèrement. Il t’est impossible de me mentir. » Édouard ressentit une sensation familière, détestable... Une fois de plus, son libre arbitre était enchaîné par Avramopoulos. « Ouvre les yeux. Est-ce que Lytvyn complote contre moi? Réponds. »
Il s’entendit déclarer : « Je ne le sais pas. » Il n’avait pas eu la chance de formuler lui-même la pensée. C’était comme si elle avait jailli, toute faite.
« Qu’en penses-tu?
— Je ne crois pas.
— Et toi, envers qui es-tu loyal? »
Il ne répondit pas immédiatement, comme si son esprit avait besoin d’un délai pour formuler la bonne réponse à cette question, somme toute complexe. Il eut le temps de craindre ce qui allait ressortir…
Il dit : « Moi-même. »
Avramopoulos éclata de rire. « Quelle excellente réponse! C’est inattendu… » Il prit une bouteille sur la table et la tendit à Édouard. « Allez, bois. »
Édouard retrouva la maîtrise de son corps. Il accepta la bouteille avec un sourire forcé. Avramopoulos se lança dans une longue tirade sur la nature des hommes d’exception – dont il faisait bien entendu partie –, et la difficulté de vivre dans une société faite de gens si médiocres. Au détour du discours, Avramopoulos alluda au fait qu’il avait perçu dès le début qu’Édouard faisait peut-être partie lui aussi de l’élite.
Le discours dégénéra en radotage de gars saoul. Pendant qu’il s’éparpillait en souvenir du bon vieux temps, entre deux citations de Nietzsche, Édouard réalisa pourquoi il était là. Devant l’accusation de Félicia, les soupçons des autres, le désaveu de Polkinghorne, Avramopoulos était resté à l’écart de l’Agora. Et le vieux Maître souffrait de son isolement.
Édouard était le dernier adepte qu’il pouvait convoquer. Qu’il pouvait commander, voire contrôler. Qui ne le laisserait pas tout seul…
Et Avramopoulos se voyait encore comme un homme d’exception. Pitoyable.
Édouard regarda sa montre. « Je dois aller chercher mes filles, mentit-il. Est-ce qu’il y a autre chose? »
Avramopoulos fit la grimace. « J’espère que tu vas commencer à prendre ta progression plus au sérieux. »
Le commentaire piqua l’orgueil d’Édouard, mais il choisit de ne pas rétorquer. Il s’en alla en pensant rira bien qui rira le dernier… 

dimanche 10 avril 2016

Le Nœud Gordien, épisode 415 : Changer d’air

L’assistant-directeur conduisit Gordon jusqu’à son bureau. Ses effets personnels s’y trouvaient déjà, incluant ses vêtements civils et, plus important encore, sa bague doré. Son allié inattendu épingla un badge Visiteur sur son veston. En prison plus qu’ailleurs, l’habit fait le moine : dès qu’il fut sorti de son uniforme de détenu, il cessa tout simplement d’en être un. Personne parmi ceux qu’ils croisèrent sur leur chemin ne manifesta le moindre soupçon. L’assistant-directeur était avec un visiteur, point.
La traversée de chaque poste de contrôle faisait monter l’anxiété d’un cran. Un air louche, une parole mal choisie et sa chance s’envolerait. Ils réussirent toutefois à passer chacun sans anicroche pour se retrouver dehors.
La partie n’était pas gagnée; si l’alarme était donnée, il serait capturé instantanément. Il fallait encore s’éloigner…
Les manières décalées du directeur l’étaient déjà moins : le procédé commençait déjà à relâcher son emprise maintenant que sa tâche était presque accomplie.
« La meilleure façon de m’aider à sortir, et vous assurer que je reste du bon côté des murs, est de me prêter votre voiture. » L’assistant-directeur hésita, le front en sueur malgré la fraîcheur matinale. Gordon tendit la main; l’assistant-directeur y déposa les clés. « Très bien. C’est ce qu’il fallait faire… »
Gordon entra dans la voiture. Le pauvre homme allait avoir un réveil difficile. Si le bon samaritain qui lui avait implanté la commande avait bien fait son travail, l’assistant-directeur ne se souviendrait de rien. Son intégrité allait être minée pour toujours, et il ne comprendrait jamais pourquoi.
Gordon conduisit vers la ville. Il stationna sa voiture dans le parking d’un centre commercial achalandé dans l’idée de l’abandonner là. Alors qu’il sortait, une limousine familière vint se ranger juste à côté de sa place. La fenêtre du conducteur s’abaissa.
« Toi!
— Évidemment, moi. Si j’avais laissé aux autres le soin de s’occuper de ton cas, ils auraient débattu de la marche à suivre assez longtemps pour que tu aies le temps de compléter ta sentence! »
Avramopoulos descendit de sa voiture. Les deux hommes se serrèrent la main en complices.
« Je t’en dois une », dit Gordon.
« Oh que oui. Et tu sais ce qui me ferait plaisir?
— Quoi donc?
— Que tu viennes avec moi. Que nous laissions derrière cette ville de merde et ces enfantillages. Allons nous installer dans un endroit moins dangereux, à Kiev ou Berlin, à Vienne ou La Plata… Je sais que l’Argentine est chère à ton cœur, alors pourquoi pas… »
Ce n’était pas la première fois qu’Avramopoulos considérait quitter La Cité. Gordon connaissait assez son Maître pour percevoir qu’un irritant était derrière le retour de cette idée. « Pourquoi maintenant? Qu’est-ce qui s’est passé durant mon absence? »
Avramopoulos grimaça. « Demande plutôt ce qui s’est passé depuis ton retour… » Gordon fronça les sourcils. « Ou mieux, demande-le à ton apprentie…
— Lytvyn? Qu’est-ce qu’elle a fait?
— Oh, presque rien… Seulement m’accuser d’être derrière ton arrestation… Devant tout le monde, en concile. »
Oh, Félicia.
« Mais nous deux, nous savons que ces accusations sont fondées, n’est-ce pas? Quoique je ne comprends toujours pas pourquoi quelqu’un comme toi voudrait s’improviser caïd de la drogue. Si tu avais besoin d’argent, tu aurais pu m’en demander », ajouta-t-il, sarcastique.
Avramopoulos savait donc. Depuis combien de temps? Comment l’avait-il appris? À tout le moins, il semblait toujours ignorer la fonction cachée du composite O…
« Avec cette arrestation, il est temps pour toi aussi de quitter La Cité... Laissons derrière ces imbéciles et leurs imbécilités. C’est évident depuis que nous les côtoyons : toutes ces prétentions de vouloir recréer l’école de Munich n’est qu’une farce. Nous n’avons pas besoin d’eux… Ils n’ont rien à nous apprendre. Ils ont plus besoin de nous que le contraire…
— Oublies-tu que Lytvyn étudie avec moi? Mon petit doigt me dit qu’elle n’est pas concernée par ton invitation. Il n’est pas question que je la laisse derrière. »
Le visage angélique du vieux Maître se rembrunit. « Celle-là… C’est la pire de toutes. Hystérique, paranoïaque, tu la surévalues de beaucoup… Tant mieux si j’éloigne Gauss de cette mauvaise influence! » Gordon serra les dents. Avramopoulos pouvait bien aller s’installer sur la Lune si cela lui plaisait, mais il avait encore besoin d’Édouard. « Dommage. Quel gâchis… » Il retourna à sa voiture. « Amuse-toi bien avec ta poule et ses intrigues de basse-cour. Tu te souviendras de mes paroles lorsque ses délires te prendront pour objet…
— La Joute.
— Quoi, la Joute?
— Tu ne peux pas faire cavalier seul. Gauss n’aura pas complété le Grand Œuvre avant des décennies. Et Derek a choisi de ne pas avancer dans notre voie. Si tu coupes les ponts, tu n’auras plus personne avec qui jouter. »
Avramopoulos hésita, puis haussa les épaules. « Peut-être que je peux vivre sans la Joute. »
Je parierais que non, pensa Gordon. Il dit : « Eleftherios?
— Quoi?
— Sans toi, je serais resté là, impuissant, pour Dieu sait combien de temps. »
L’expression d’Avramopoulos changea subtilement. Il hocha la tête et démarra.
Gordon avait admis l’ascendant de son Maître sur lui. Ce n’était peut-être pas une faveur, mais c’était sans doute la meilleure façon de lui dire merci.

dimanche 20 mars 2016

Le Noeud Gordien, épisode 412 : Mesquin, 3e partie

Avramopoulos s’emmerdait un peu.
Il avait proposé d’accompagner Derek Virkkunen, qui était toujours à la recherche d’un nouveau site pour son futur projet artistique qui devait prendre la forme d’une installation urbaine. Il valait mieux s’éloigner du Centre-Sud, dangereux de diverses façons…
Ses prospections l’avaient amené dans le même quartier où Avramopoulos avait aménagé ses catacombes. Derek était complètement absorbé par une rangée d’entrepôts de taille modeste. Avramopoulos n’avait aucune idée de ce qui se passait dans la tête de l’artiste, mais il ne doutait pas de sa capacité à transformer cet endroit des plus ordinaires en quelque chose de merveilleux.
Un son électronique vint déranger la contemplation de Derek. Avramopoulos soupira. Comme il détestait ces appareils! Plus personne ne semblait capable de passer une minute sans jeter un coup d’œil à son téléphone. Pas même Derek…
« Urgence au QG. Il va falloir continuer une autre fois… 
— En route, alors », répondit Avramopoulos, content de passer à autre chose. « J’espère que ce ne sera pas pour rien… »

La nouvelle tomba comme une tonne de briques, de la bouche de la jeune Lytvyn. « Gordon a été arrêté à l’aéroport, à notre arrivée. Des reporters étaient sur place. Il est possible que son image circule déjà…
— Sous quel prétexte? », demanda Van Haecht.
« Trafic et production de drogues », répondit Latour. Un ange passa; tout le monde était abasourdi. Sauf Avramopoulos, bien entendu. Deux ans auparavant, avant même qu’il ne déclare sa présence dans La Cité, il avait espionné les faits et geste de Gordon avec beaucoup d’attention… Enfin, pas directement : c’était Hoshmand qui avait découvert le petit hobby de Gordon. À ce jour, toutefois, Avramopoulos n’avait pas encore réussi à comprendre en vue de quoi. Ce n’était certainement pas pour arrondir ses fins de mois qu’il avait mis l’Orgasmik en circulation…
Gordon, Gordon… Dans quoi es-tu allé te fourrer, par ta maladresse?
« Qu’est-ce qui te fait sourire comme cela? » Il fallut un instant à Avramopoulos pour comprendre que c’était à lui que la blondasse s’adressait.
« Qu’est-ce que c’est que cette question? Je sourirai quand je voudrai!
— Qui sourit face au malheur des autres?
— Oh, je ne doute pas que tu rirais bien si c’était moi qui étais à sa place… »
Lytvyn signifia son incrédulité avec une mimique brusque, dramatique, exaspérée. « Tout le monde ici a été surpris d’apprendre les chefs accusations. Tout le monde… Sauf toi. »
Avramopoulos ricana devant cette connerie. Il n’aurait jamais dû permettre à Polkinghorne de lui enseigner quoi que ce soit. Son rire figea toutefois lorsqu’il remarqua que les autres s’étaient tournés vers lui, les sourcils froncés, le regard aiguisé… « Quoi? Vous ne la prenez pas au sérieux, tout de même? »
Le silence fut éloquent.
« C’est vrai que tu as réagi étrangement », dit Mandeville d’une voix incertaine.
Ces damnées pétasses. Elles faisaient front commun, ou quoi? Avramopoulos sentit l’indignation gronder en lui. « Eh bien, si j’avais eu quelque chose à me reprocher, ne croyez-vous pas que j’aurais été capable de cacher mon jeu? » Il se maudit dès que les paroles eurent quitté ses lèvres. Si j’étais coupable, je ferais mieux n’était pas la meilleure défense.
 « Allez mon vieux », dit Latour, « dis-nous que ce n’est pas toi qui est derrière cette histoire, et nous allons te croire…
— Je ne devrais pas avoir besoin de vous le dire! », explosa-t-il. Il se leva si énergiquement que sa chaise tomba à la renverse. « Et vous laissez cette impertinente m’insulter devant tout le monde? La belle affaire! J’exige qu’on me respecte! » Son coup de colère avait balayé le concile d’un vent de malaise. Tant mieux. Il n’avait pas terminé…
« Ceux qui vous ont précédé auraient honte de vous voir… Vous pensez reconstruire l’école de Munich simplement parce que vous logez au même endroit? Laissez-moi vous le dire, une fois pour toutes : vous n’arrivez pas à la cheville des gens du Collège, ou des Seize d’antan. Vous croyez que le Grand Œuvre fait de vous des grands hommes? La vérité, c’est que vous êtes tous des êtres mesquins. Méprisables. Il est temps que je vous montre ce dont est capable un Maître. Un vrai. » Il fit signe à Derek et à Polkinghorne. « Allons-y. »
L’artiste lui emboîta le pas, mais l’autre resta de marbre. Les bras croisés, les lèvres pincées, il regardait droit devant lui. Il ajoute l’insulte à l’injure, après tout ce que j’ai fait pour lui. J’en ai fini avec lui. C’est un sot et un ingrat, rien de plus.
Il marcha vers l’ascenseur avec une lenteur solennelle. La rage ne bouillait plus en lui; elle avait été remplacée par quelque chose de glacial, d’implacable. Il était temps de laisser derrière ces minables et leurs enfantillages : il avait cette histoire d’accusations et de journalistes à régler. À propos…
« Où est Gauss?
— Je ne l’ai pas vu au QG depuis quelques jours », répondit Derek.
« Trouve-le. Je vais avoir besoin de lui… »

dimanche 29 novembre 2015

Le Noeud Gordien, épisode 398 : Faire le pont, 1re partie

 Une certaine méfiance avait régné tout au long des pourparlers, sans cesse nourrie par les commentaires d’un Avramopoulos qui n’arrivait pas à digérer qu’on fasse la paix avec les héritiers de l’anathème. Olson – comme la plupart des autres – préférait croire Tobin, selon qui l’autre partie était sincère dans sa volonté de discuter… Donc d’en arriver à un accord qui serait bénéfique à tous.
La confiance n’excluait pas une certaine mesure de prudence. À en croire les récits à leur sujet, les Trois qui avaient pris en charge le Terminus étaient capables de tout sur leur territoire, là où la menace d’un contrecoup privait les Seize de leur arsenal. Loin des Cercles de Harré, la situation était inversée. Trouver un terrain neutre s’était avéré problématique, jusqu’à ce que la prospection d’Olson et Pénélope trouve une piste intéressante.
Après des heures de mesures sous la pluie battante, ils avaient trouvé un secteur susceptible de désavantager également les deux partis. Il s’agissait d’un pont ferroviaire, à l’est du Centre-Sud, où Olson avait calculé que l’énergie radiesthésique serait insuffisante pour nourrir les prouesses des Trois. L’énergie demeurait toutefois trop turbulente pour tenter les procédés classiques impunément.
Il avait été convenu que le face-à-face aurait lieu au milieu du pont. Au signal donné par Karl Tobin, l’un des Trois, accompagné d’un auxiliaire s’il le désirait, s’engagerait par le nord jusqu’au milieu de la rivière; pendant ce temps, les deux représentant des Seize iraient à leur rencontre.
Les initiés, réunis en concile, n’avaient plus qu’une chose à décider : qui, parmi les Seize, allait être choisi comme émissaire. Au fil des rencontres répétées, le décorum des premiers conciles avait été remplacé par une atmosphère de palabres où chaque Maître y allait de son opinion.
Avramopoulos parla le premier : « C’est à Gordon que la tâche devrait revenir. Lui qui s’est toujours empressé à défendre les actions de sa précieuse Tricane, il aurait été logique qu’il répare ses pots cassés. 
— Il nous a dit de ne pas attendre son retour d’Europe pour aller de l’avant avec la rencontre », rappela Mandeville.
« Quel heureux hasard », dit Avramopoulos, moqueur.
« Tu es de mauvaise foi », dit Latour. « Ce n’est pas parce que tu es terrorisé que Gordon…
— Terrorisé, moi? Et pas toi, j’imagine? Eh bien! Pourquoi tu ne vas pas les rencontrer? »
Latour ne répondit pas.
Olson jeta un coup d’œil à Pénélope. Ils se connaissaient si bien qu’il n’eut pas besoin de verbaliser sa question pour qu’elle la comprenne. Personne ne semble intéressé à se porter volontaire. Et nous?
Un mouvement d’épaule, un sourcil haussé… Sa réponse muette était on ne peut plus claire. T’attendais-tu à autre chose de leur part? Alors, qu’est-ce que tu attends?
« Je me porte volontaire comme émissaire », déclara Olson.
« Et moi comme auxiliaire », dit Asjen Van Haecht, à la surprise générale.
Good man. « J’apprécie ton offre, mais je préférerais que ce soit Vasquez. Nous sommes habitués à travailler ensemble…
— …cela peut nous avantager durant une négociation.
— …et chaque avantage peut s’avérer crucial. »
Asjen haussa les épaules et se cala sur sa chaise.
« La question est donc réglée », conclut Latour.
« Vous verrez », dit Avramopoulos. « Ça ne sera pas long que vous verrez que tout ça, c’est une erreur. Une grave erreur. Nous n’avons pas fini de regretter ce qui commence maintenant. Oh, je vais rire en vous rappelant que je vous l’avais dit, sans que personne ne m’écoute… »

dimanche 1 mars 2015

Le Nœud Gordien, épisode 359 : Mouillés

Daniel Olson et Pénélope Vasquez étaient trempés jusqu’aux os, marinés par des heures sous cette pluie glacée qui n’avait en rien diminué d’intensité depuis le grand rituel. La porte du 5450, boulevard La Rochelle s’ouvrit pour les accueillir avant même qu’ils ne l’aient touchée. Asjen Van Haecht était de garde. Pénélope trotta jusqu’à l’intérieur; Olson, quant à lui, avança à un rythme de promenade. La pluie avait déjà gagné en s’infiltrant partout; il n’était plus utile de la combattre. Et de toute manière, les Français ne disaient-ils pas : on n’est mouillé qu’hors de l’eau?
« Il pleut encore, hein? », demanda Asjen.
Plutôt que lui répondre, Olson demanda : « Qui est en haut?
— Ben, y’a mon père, Aart, Avramopoulos, Latour, Mandeville…
— Gordon n’est pas encore revenu?
— Pas que je sache. Ah, y’a aussi Derek.
— Derek?
— Ben, le type à la guitare indienne.
— C’est un sitar », dit Olson sur un ton didactique. « Et ce type, c’est Derek Virkkunen.
— Et alors? C’est qu’un simple initié… »
Oh, et toi tu es meilleur parce que ton papa t’a donné ton épée? Une image absurde lui vint à l’esprit : la statue de la Liberté soutenant que le David de Michel-Ange n’a aucune valeur parce qu’il n’est pas aussi vert qu’elle…
Olson retira son manteau et le tendit à Asjen, tout dégoulinant. La pluie avait mouillé le T-shirt qu’il portait en-dessous jusqu’à son nombril. Un signe discret à Pénélope lui suggéra de faire pareil. Le jeune homme se retrouva les bras chargés de tissus ruisselants d’eau froide, sans nulle part où les accrocher.
« Qu’est-ce que je dois faire avec ça, moi?
— Tu trouveras bien. Après tout, tu n’es plus un simple initié… », répondit Olson d’un ton sec en se détournant. « Ne quitte le rez-de-chaussée sous aucun prétexte. »
Un coup d’œil en direction de Pénélope une fois dans l’ascenseur suffit à dissiper son irritation. Son chemisier mouillé était plaqué contra sa peau; il ne couvrait plus grand chose… Plus excitant encore, Pénélope le dévorait des yeux avec une avidité non dissimulée. L’étincelle jaillit de leur désir réciproque; il la plaqua au fond  de la cage d’ascenseur en l’embrassant goulument.
Ce n’est qu’une dizaine de minutes plus tard qu’il appuya sur le bouton du troisième. Les deux étaient toujours aussi mouillés, mais à tout le moins, ils n’avaient plus froid…
Le son du sitar les accueillit au laboratoire. Avramopoulos et Latour prenaient le thé à quelques pas de Virkkunen, assis sur des coussins, pieds nus, absorbé par sa musique. Musicien virtuose en plus du reste… Tout ce talent chez un même homme? Humbling.
Ils s’approchèrent du petit groupe.
Latour le salua avant de les examiner des pieds à la tête. « La pluie a-t-elle cessé? »
Olson haussa le sourcil.
« Vous voyez bien que oui », répondit Pénélope en essorant sa queue de cheval. « Vous devriez aller profiter du soleil, vous aussi. 
— Bon, bon », dit Avramopoulos. « Assez de plaisanteries. Qu’avez-vous appris?
Virkkunen posa une main sur ses cordes pour faire taire le sitar.
Pénélope expliqua : « De manière générale, la quantité d’énergie radiesthésique est stabilisée à un niveau comparable à celui de Kiev, La Plata, bref des autres Cercles… Rien ne nous laisse croire que les fluctuations que nous avons observées durant le rituel persistent encore.
— Pourquoi elle fait la gueule, si les nouvelles sont bonnes? », demanda Avramopoulos à Olson. Celui-ci resta tourné vers Pénélope, comme s’il n’avait rien entendu. Il connaissait bien le petit jeu misogyne du vieux Maître…
« Nous avons aussi découvert que le tracé de la zone à risque a changé », continua-t-elle.
« Changé comment?
— Nous nous attendions à ce qu’elle rétrécisse, qu’elle retourne à la normale…
— Attendez », dit Olson. « Je vais chercher la carte de la ville. »
Lorsqu’il revint en tirant le tableau à roulette où la carte avait été fixée, Latour était en grande conversation avec Pénélope. « …je suis fortement intéressé à apprendre votre procédé pour jauger quantitativement l’activité radiesthésique environnante…
— Une faveur pour un secret…
— Oui, oui. Bien sûr. Et si vous n’avez rien en tête pour l’instant, je vous en devrai une. »
Pénélope chercha le regard d’Olson. Un mouvement imperceptible par les autres lui confirma la réponse à sa question muette : cette faveur est pour toi. Cet échange permettrait à Pénélope de lier des liens personnels avec Latour qui ne pourraient que jouer en sa faveur dans le futur. Un pas de plus vers les ligues majeures…
Olson dessina sur la carte la zone radiesthésique telle qu’ils l’avaient patiemment observée sur le terrain. Une nouvelle section s’était rajoutée à l’ancienne. Ensemble, elles avaient la forme d’un 8 géant.
« Mais qu’est-ce que c’est que cette forme? », s’exclama Avramopoulos. « On parle d’un cercle ou non?
— À moins que ce soient deux cercles qui s’interpénètrent », dit Virkkunen. Tous se tournèrent vers lui.
« Oui, oui, c’est évident », dit Avramopoulos. « Quand on y pense…
— Le rituel n’aurait pas pu avoir cet effet », dit Latour. « C’est à n’y rien comprendre… Un nouveau Cercle? Qui aurait pu…
— L’anathème! », s’exclama Avramopoulos. « Ce ne peut être qu’elle! 
— Gordon s’en est… occupé », rappela Latour.
« Moi, je pense que Gordon nous cache quelque chose », rétorqua Avramopoulos. « D’ailleurs, où est-il? Ne devait-il pas arriver en même temps que vous pour faire son rapport? Déjà, vous étiez un peu en retard… »
C’était une nouvelle étrangeté : Olson connaissait Gordon comme l’incarnation de la ponctualité…

dimanche 4 janvier 2015

Le Nœud Gordien, épisode 351 : Harmoniques

Édouard fixait le ciel, hypnotisé par les couleurs chatoyantes invisibles pour les non-initiés.  
Sans surprise, il s’était retrouvé associé au groupe d’Avramopoulos pour l’accomplissement du grand rituel, avec Derek Virkkunen et Arie Van Haecht. Polkinghorne brillait par son absence : il avait été assigné à l’équipe d’Olson et Vasquez, séquelle probable de sa prise de bec avec Avramopoulos.
Ironie du sort, son équipe s’était installée dans un édifice prêté par Gordon, celui qu’Édouard avait surveillé pendant des jours avant de découvrir qu’il suscitait l’amnésie chaque fois qu’il s’en approchait. Réussir à s’y introduire après tant d’échecs avait cependant eu l’effet d’un pétard mouillé : la fraîcheur hivernale et l’odeur de poussière témoignaient qu’il avait été abandonné depuis des semaines, probablement des mois.
La mise en place des dispositifs n’avait été qu’une formalité. La participation d’Édouard s’était bornée à déplacer des meubles pour libérer le plancher, et garder un œil sur son téléphone pour recevoir les mises à jour des quatre autres groupes. À minuit, le grand rituel avait commencé comme prévu. L’air s’était empli d’une force impalpable qui avait fait hérisser le poil d’Édouard. C’est à ce moment qu’il était entré en état d’acuité, et qu’il avait vu dans le ciel les effets de leur entreprise.
Un dôme d’une couleur impossible – à la fois rouge et jaune – était apparu au sud-ouest, rendant visible la zone radiesthésique. La couleur était animée de remous qui rappelaient les turbulences de Jupiter. Compte tenu de la distance, ceux-ci devaient être gigantesques. Il fallut de longues minutes avant que la zone rapetisse de façon notable. 
Édouard sursauta lorsqu’un coup de tonnerre retentit, malgré qu’il n’ait pas observé d’éclair. Derek Virkkunen le rejoignit à la fenêtre, les sourcils foncés. « Je pense que c’est la première fois que j’entends tonner l’hiver », dit Édouard. L’artiste ne répondit rien.
Les nuages, rougis par le dôme en-dessous, semblèrent gagnés par son agitation. Trois éclairs rouges strièrent l’horizon en succession rapide.
« Ce n’est pas normal », murmura Virkkunen. « Viens avec moi », dit-il en partant d’un pas vif sans attendre Édouard, en agrippant au passage son grand étui à sitar.
Édouard jeta un coup d’œil à Avramopoulos et Van Haecht, les deux concentrés sur le rituel : ni l’un ni l’autre n’avait besoin de lui pour le moment. Il rejoignit l’artiste dans la pièce adjacente, une sorte de salon aux murs tapissés d’armoires peu profondes, toutes ouvertes et vides. Virkkunen sortit son sitar et s’assit devant les grandes fenêtres.
Le déplacement avait assez nui à la concentration d’Édouard pour qu’il perde l’acuité. Le rougeoiement en contrebas avait disparu pour ne laisser que les lumières de la ville sous un ciel noir et menaçant. Le tonnerre gronda à nouveau.
Inspiration, expiration, concentration. Édouard rouvrit les yeux pour découvrir que la zone colorée avait regagné sa taille initiale, mais plus encore, qu’elle brillait avec une intensité nouvelle, des étincelles roulant sur toute sa surface… Non, réalisa-t-il. À cette distance, on dirait des étincelles… De près, ce doit être de véritables boules de feu!
Un brouhaha se fit entendre dans la pièce adjacente. Édouard se précipita de l’autre côté pour découvrir la source de cette commotion. Au même moment, comme s’il avait attendu ce signal, Virkkunen se mit à jouer une série de notes répétées en boucle.
Une flamme bleue, semblable à celle d’un brûleur à gaz, avait jailli sur tout le tracé des symboles peints sur le plancher. Van Haecht avait entrepris de les piétiner, la panique dans les yeux; Avramopoulos demeurait en transe, quoiqu’Édouard devinait que son attention était devenue partagée.
Une seconde à peine après l’arrivée d’Édouard, Van Haecht tombait sur le côté en poussant un cri déchirant, agrippant ses pieds à deux mains. Ses semelles avaient fondu plutôt que brûlé, et horreur! Une partie de ses pieds avec elles.
L’air joué par Virkkunen se transforma. Plus aigu, tempo plus lent... Que tentait-il d’accomplir? C’était Néron jouant devant Rome en flammes… L’artiste retourna à la première série de notes, puis alterna entre les deux mélodies avec une précision virtuose, insérant de légères variations ici et là. Coïncidence? Causalité? Le feu bleu vacilla, diminua, puis disparut. Le phénomène avait déjà eu le temps de creuser des rigoles de quelques centimètres, burinant à jamais les symboles magiques à même le plancher.
Van Haecht mugissait de douleur, Virkkunen jouait comme si rien au monde ne pouvait le distraire, Avramopoulos continuait le rituel à lui tout seul… Édouard écrivit aux autres Feu bleu, maintenant éteint. Arie blessé. Donnez des nouvelles, SVP.
Il alla ensuite s’agenouiller aux côtés de Van Haecht qui pleurait comme un bébé, recroquevillé sur le sol – ne serait-ce que pour le supporter face à cette douleur qu’Édouard ignorait comment soulager.
L’absence de réponse des autres groupes à son message lui fit craindre le pire.

dimanche 30 novembre 2014

Le Nœud Gordien, épisode 348 : Drainer le Cercle, 6e partie

Asjen Van Haecht passa la tête dans l’espace-cuisine où Édouard jouait au marmiton. « T’es demandé au troisième! 
— Pourquoi?
— Ne pose pas de question! », dit-il en s’en allant.
Édouard était le seul initié en-dessous d’Asjen dans la hiérarchie. Le dernier fils Van Haecht ne manquait pas une occasion d’exercer son autorité sur lui. Édouard s’essuya les mains et descendit au troisième.
Les Maîtres et leur entourage avaient quitté leurs postes de travail pour se masser autour de celui d’Avramopoulos. Un bref calcul lui montra que tous les initiés s’y trouvaient, même Polkinghorne. Celui-ci s’était fait discret après sa prise de bec publique.
Édouard ignorait la nature précise des travaux de chacun, mais il avait ressenti la montée d’une certaine fébrilité au cours des dernières quarante-huit heures, peut-être parce que le projet était sur le point d’aboutir; à voir l’expression des gens autour de lui, il devina que c’était maintenant chose faite.
« Tout le monde est là », dit Avramopoulos en remarquant l’arrivée d’Édouard. Les conversations se turent. « Les préparatifs sont complétés », déclara-t-il ensuite. « Nous sommes prêts à passer à l’action. » Quelques applaudissements se firent entendre; Avramopoulos les fit taire d’un mouvement de la main. « Il est trop tôt pour se réjouir. Même si nous avons préparé le rituel avec minutie, l’exécution présente certains défis. Personne ne devrait oublier que si nous accomplissons le procédé trop près du Cercle de Harré, un contrecoup dévastateur est presque assuré. Et s’il est trop loin, l’effet souhaité sera amoindri au point d’échouer à le drainer. »
Un coup d’œil d’Avramopoulos à Olson lui indiqua que c’était à son tour de prendre la parole. Il fit un pas en avant en balayant l’assistance du regard. « Latour et moi sommes arrivés à une conclusion claire : l’effet du rituel sera optimal si nous nous dispersons sur plusieurs sites plutôt que tous travailler à partir d’un seul.
Édouard remarqua Van Haecht faire la moue et Mandeville s’agiter, plus encore que d’ordinaire. Ceux-là auraient préféré un rituel centralisé.
Olson fit un signe à Pénélope. Elle alla fixa une carte de La Cité au tableau. La zone empoisonnée avait été jaunie au crayon marqueur. Édouard n’avait pas réalisé son envergure : elle débordait largement du Centre-Sud. Avramopoulos marqua au feutre cinq points autour de la zone. « Selon nos calculs, cinq équipes disposées en pentacle représente probablement la configuration optimale…
— Probablement!? », cracha Mandeville. Elle sursauta, comme si son exclamation l’avait elle-même surprise. Elle lissa ses vêtements à deux mains, le visage rougissant à vue d’œil. Elle continua toutefois avec beaucoup plus d’aplomb que son langage non verbal pouvait le laisser présager. « Vous continuez à jouer avec des forces qui vous dépassent! Avez-vous oublié l’explosion du Hilltown? »
Le visage d’Avramopoulos devint un masque de dédain. « C’était l’anathème qui… 
— Que ce soit l’anathème ou Paicheler elle-même qui ait causé le contrecoup, quelle importance? Vous passez à côté de l’essentiel : l’explosion du Hilltown a été causée par une seule personne. Et si, plutôt qu’être canalisée, l’énergie radiesthésique s’embrase et vous pète au visage… Quelles seront les conséquences pour vous? Pour ceux dans le Cercle? »
Un silence malaisé s’ensuivit. Avramopoulos bouillait, les poings serrés.
Félicia toussota. Les regards se tournèrent vers elle. « Personne ne savait que le Hilltown se trouvait dans la zone radiesthésique… Ce procédé est très différent. De un, nous serons en marge du Cercle. De deux, ma contribution au projet est un nouveau procédé capable de disperser l’énergie avant que le contrecoup n’apparaisse. »
Mandeville semblait se débattre avec elle-même pour trouver quoi répondre à cela.
« Catherine », dit Gordon d’une voix douce, « nous avons pris tous les moyens pour diminuer les risques. Si nous ne faisons rien, d’autres innocents risquent d’être terrassés par l’énergie empoisonnée, sans que la médecine ne puisse faire quoi que ce soit pour eux… » Mandeville semblait tendue comme la corde d’un arc, son expression affolée. Édouard avait l’impression qu’il aurait suffi d’un son soudain ou d’un mouvement brusque pour qu’elle détale comme un lapin. « Nous avons besoin de toi. Penses-y, Catherine… Qu’est-ce que Madeleine aurait voulu? »
Édouard présuma que cette Madeleine était le prénom de Paicheler, la victime du Hilltown. Les yeux de Mandeville s’embuèrent; ses lèvres tremblantes peinaient à retenir un sanglot. Édouard aurait cru la chose impossible, mais l’expression de dédain d’Avramopoulos s’accentua encore. L’émotion ne dura qu’un instant, après quoi Mandeville se ressaisit. « D’accord. 
— Poursuivons », hissa Avramopoulos.
Les Maîtres discutèrent ensuite des détails de l’exécution du rituel, prévu pour minuit le lendemain, après quoi l’assemblée se dispersa. La constitution des cinq équipes ne se fit pas sans heurts. Édouard ne put s’empêcher de s’interroger sur la capacité de ces gens à agir en coordination. Et de se demander si les craintes de Mandeville n’avaient pas été balayées un peu trop vite…