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dimanche 29 mai 2016

Le Noeud Gordien, épisode 422 : Trouver Martin, 2e partie

Le drôle de convoi se mit en route.
Le 4x4 de Mike Tobin montrait le chemin. Daniel Olson occupait le siège passager; il tenait un pendule effilé au-dessus de la vieille photo de famille de Martin, à l’affût du moindre mouvement de l’objet, concentré à n’en créer aucun par inadvertance.
Karl, pour sa part, se tortillait, un peu à l’étroit sur le siège arrière. Soit ses genoux poussaient sur le siège d’Olson – et risquaient, du coup, de déranger le pendule –, soit sa jambe envahissait l’espace de Timothée, qui se débattait avec la même étroitesse.
Le jeune homme était fébrile comme un moineau. Il ne restait rien de la belle assurance qu’il manifestait sur son territoire. « Ça ne te fait pas de t’éloigner d’elle, hein?
— Ce ne sera plus long avant que je perde le contact avec Nini…
— Pas surprenant, étant donné que vous aviez déjà perdu Martin tous les deux… », remarqua Mike.
« Je me demande si je vais ressentir sa présence en m’approchant…
— Est-ce que ça vous dérangerait de garder le silence, un peu? », interrompit Olson. « Ce n’est pas facile du tout, ce que je suis en train de faire… »
Une fois de plus, le pendule s’anima, d’abord vers l’ouest, puis le sud. Petit à petit, l’oscillation du pendule s’accentua.
« Martin devrait être là », dit finalement Olson, après près d’une heure de tâtonnement. Partout où ils allaient, le pendule tendait vers ce vaste terrain grillagé où s’empilaient des montagnes d’épaves de voiture.
Mike les conduisit à quelques coins de rue et se rangea dans le stationnement vide d’un hangar, suivi de près par la seconde voiture fit pareil. Tout le monde descendit.
« C’est là », résuma Timothée. « La cour à scrap. 
— Qu’est-ce qu’on fait, maintenant? », demanda Gary.
Les regards se tournèrent vers Timothée. « Je… Je ne sais pas.
— Facile », dit Vinh. « On saute la clôture durant la nuit avec des guns, pis…
— Non, pas facile », dit Mike. « Un grillage de dix pieds, avec des barbelés… Il y a aussi des caméras.
— Et ça, c’est si Martin est vraiment là », dit Sophie.
Olson fronça les sourcils. « En doutez-vous?
— Non, non », assura Timothée. « Qu’est-ce que tu peux faire pour nous aider?
— Moi? Rien. Je devais vous aider à trouver Martin; c’est fait. Les termes de notre entente n’incluaient rien d’autre.
— Tu vas nous laisser, comme ça?
— Nous avons une trêve, pas une alliance… Par ailleurs, vous aviez promis de diminuer l’intensité des Cercles. Est-ce que c’est fait?
— Non… Nous avons besoin de Martin pour y parvenir…
— Accomplissez d’abord votre part du marché, et nous pourrons collaborer à nouveau dans le futur. Bonne chance! » Il remit la photo à Timothée et s’éloigna en appelant un taxi.
« Qu’est-ce qu’on fait, là? », redemanda Gary.
« Moi, j’ai passé l’âge du sautage de clôture… », dit Gigi. Elle partit au petit trot en direction d’Olson. « Monsieur! Pardon monsieur! Attendez-moi! »
Karl se dit qu’il allait péter un plomb s’il entendait une fois de plus quelqu’un demander quoi faire. « La première chose qu’on doit savoir », dit-il, « c’est comment c’est organisé en-dedans. Et confirmer que Martin est là. Il faut partir en reconnaissance. Et je connais un moyen plus facile que sauter par-dessus des barbelés, la nuit…
— Quoi?
— C’est une fucking cour à scrap. J’ai juste à me présenter là… Pour acheter de la fucking scrap! Djo, donne-moi les clés de ton char. » Le jeune homme lui lança le trousseau après un instant d’hésitation. « Attendez-moi ici. ‘Faites rien de stupide. »
Karl guida la voiture d’emprunt jusqu’à l’entrée. Un mécanisme activé à distance lui ouvrit les portes dès qu’il s’avança dans la cour. « Sauter la clôture… Tu parles d’une gang d’amateurs… »
Il était peu probable que Martin soit caché quelque part dans les méandres métalliques aux parois de voitures empilées; il devait plutôt se trouver dans le seul bâtiment sur place, un grand garage dont les deux portes étaient présentement ouvertes. Deux hommes patibulaires allèrent aux devant de Tobin.
 Lorsqu’il sortit de la voiture, le visage des deux hommes changea du tout au tout. « Marco! Marco Kotzias! J’aurai tout vu! Hey, Abel, viens voir ça! C’est Marco! »
Ils reconnaissent ma face, pensa Tobin. Il savait qu’il habitait désormais le corps d’un mafieux : qu’il soit reconnu était signe qu’ils tenaient une bonne piste. « Content de vous voir, les gars!
Un troisième homme – Abel – sortit du garage en s’essuyant les mains sur une guenille noircie d’huile. « T’étais pas mort, toi? J’avais entendu dire que t’étais mort.
« Quasiment. Mais j’ai la couenne dure!
— C’est comme on dit, hein… », dit Abel avant d’enchaîner une série de mots en grec.
Tobin comprit que dalle. « Ah ah! C’est bien vrai! », bluffa-t-il.
« Travailles-tu encore avec monsieur B? Est-ce que c’est ça qui t’amène chez nous?
— Ouais. Comment va votre… affaire courante? » Les trois hommes échangèrent un regard. Tobin s’engageait sur un terrain glissant…
« Nous, on fait juste suivre les ordres », dit Abel, sur ses gardes.
« Personne n’a dit le contraire », répondit Tobin. « Alors?
— Il n’a toujours pas répondu aux questions. Je n’ai jamais vu quelqu’un aussi entêté. Je sais pas, je ne peux pas expliquer, c’est juste comme ça… 
— On commence à croire qu’il ne sait rien », dit un autre, le premier qui l’avait reconnu. « Ça doit être chiant pour lui.
— Mais nous, on suit les ordres », répéta Abel. « Tu le diras à monsieur Fusco, hein? On ne veut pas de trouble, nous autres. Mais, toi! Viens prendre un verre! » Il lui passa le bras autour du cou.
Une fois à l’intérieur, ils prirent place autour d’une table ronde. Abel versa de l’ouzo à la ronde. Tobin ne pouvait pas supporter tout ce qui se rapprochait de la réglisse noire… Il avala le premier verre en veillant à ne pas trop grimacer.
Surprise : les papilles de son nouveau corps, elles, n’avaient rien contre la saveur d’anis.
« Un autre? », demanda Abel. « Ce n’est pas tous les jours qu’on boit avec un mort… »
« Pourquoi pas?
— Alors, Marco, raconte-nous ça. Qu’est-ce qui t’es arrivé pour qu’on te perde de vue?
— Ah, vous savez… Un accident est si vite arrivé… »

dimanche 22 mai 2016

Le Noeud Gordin, épisode 421 : Trouver Martin, 1re partie

Daniel arriva le premier, accompagné de trois invités. Pénélope connaissait déjà Timothée et Karl Tobin; ce dernier lui présenta son neveu Mike, un beau garçon à la bouille sympathique. « Je vois la ressemblance », lança-t-elle à la blague. Mike sourit poliment; Karl, pas du tout.
Elle n’eut pas le temps de leur offrir le café : la porte sonna à nouveau. C’était un homme dans la vingtaine, improbable mélange d’une baby face vissée sur un corps de brute. Il avait les paupières lourdes et les yeux rouges d’un fumeur de marijuana. « Salut », dit-elle, amicale. « Moi, c’est Pénélope. » Il bafouilla une réponse, le regard fuyant. « Pardon?
— Moi, c’est Djo », dit-il, à peine plus clairement.
En plus d’avoir le cerveau embrouillé, il était clairement intimidé par Pénélope. Il ne pouvait pas empêcher son regard de glisser vers ses seins. Il ne devait pas souvent approcher de femmes comme elle…
Elle poursuivit comme si rien n’était : « Ah oui? Pour Joseph? Jonathan?
— Djo pour Djosevik », dit Mike Tobin. « C’est son nom de famille. Demande-lui son prénom! »
Les deux Tobin attendaient sa réponse en se marrant déjà. Djo murmura trois nouvelles syllabes inintelligibles.
« Je n’ai pas bien entendu… 
— C’est parce qu’il s’appelle Ferdinand », lança Karl en s’esclaffant.
« Je déteste mon nom. Z’êtes cons, les gars. »
La porte sonna à nouveau, coupant court à la conversation. Les nouveaux venus entrèrent à leur tour en se présentant à leur hôtesse. Vinh. Sophie. Gigi. Gary. Il n’y avait plus de place pour asseoir tout ce monde.
« Bon, on y est tous », déclara Karl. « On commence-tu? »
Pénélope aurait bien voulu savoir commencer quoi, au juste. Daniel se leva, commandant l’attention du groupe. « Tim? L’objet chéri, s’il-te-plaît. »
Timothée déposa une photo jaunie, craquelée et cornée sur la table à manger, devant Daniel. Pénélope y discerna un jeune homme moustachu tenant deux bambins sur ses genoux, un petit garçon et une petite fille blondinets. Les trois souriaient à la caméra. On aurait dit une photo de vacances vieille de vingt ou trente ans.
Daniel se tourna ensuite vers elle. « Babe, irais-tu chercher mon matériel dans la chambre? »
Pénélope jeta un regard paniqué à la ronde. Qu’est-ce que Daniel était en train de fabriquer? « Est-ce que je peux te parler un instant?
— Oui, bien entendu.
— En privé? » Elle n’attendit pas sa réponse pour passer à la chambre à coucher. Daniel la rejoignit un instant plus tard. « What the fuck?
— Qu’est-ce qu’il y a?
— Ne me dis pas que tous ces gens-là sont des initiés! »
Daniel semblait sincèrement surpris de son objection. « C’est plus complexe… Ni blanc, ni noir. Ni gris, en fait. Quelque chose d’autre…
— Es-tu high?
— Non, non! Bien sûr que non…
— Tu agis étrangement…
— Le temps que j’ai passé au Terminus m’a ouvert les yeux…
— De là à violer les cinq principes… » Qu’est-ce qui avait conduit Daniel à relativiser les règles dont il s’était fait le gardien jusque-là? À moins que ce ne soit pas lui. « Comment s’appelle ma mère?
— Tu parles d’une question…
— Allez, réponds et on n’en parle plus.
— Marie Rachelle Leca. Pourquoi?
— Qu’est-ce que je portais à la fin de notre premier rendez-vous?
— Rien d’autre que des escarpins. Turquoise.
— C’est donc bien toi…
— Et tu trouves que c’est moi qui agis étrangement?
— Quand même, réaliser un procédé devant tous ces gens… Ce n’est pas toi.
— Les cinq principes veillent à préserver le secret de notre art. Or, pour eux, la… » Il grimaça. « La magie fait partie de leur quotidien. Ils sont pratiquement des initiés… D’une autre tradition que la nôtre.
— Ce qui devrait nécessiter une intervention rigoureuse, pas une démonstration publique!
— Si seulement tu pouvais comprendre… » Il frappa sa paume du poing. « Mais oui! Tu peux comprendre! Tu sais comment les trois sont connectés par leur esprit?
— Oui…
— Nous devrions faire la même chose, toi et moi!! Ce serait fantastique… »
Le pire : il était sérieux. Pénélope croyait connaître Daniel autant qu’il se connaissait lui-même. Ses manières et ses idées du moment – effusives, exaltées, imprudentes – faisaient de lui un autre homme.
« Fais-moi confiance », dit-il. Il agrippa son matériel et alla rejoindre les autres. De retour dans la cuisine, elle surprit Sophie et Vinh en train de fouiller dans son réfrigérateur. Ferdinand avait profité de la pause pour s’allumer un joint et enfumer l’appartement.
Fais-moi confiance… Combien de fois Daniel lui avait dit ces mots? Jusqu’ici, elle avait toujours eu raison de l’écouter. Aujourd’hui, elle n’était plus si certaine. Il était responsable de cette… invasion de leur nid commun. Il contrevenait aux cinq principes. Il n’était pas lui-même…
Elle resta en retrait pendant qu’il déballait ses affaires. Elle assista avec un malaise croissant à la réalisation du procédé qui allait guider tout ce beau monde jusqu’au propriétaire de la photo.

dimanche 21 février 2016

Le Nœud Gordien, épisode 408 : Engrenages, 1re partie

Dans le cadre de leurs négociations, Olson et Timothée avaient convenu que le Maître irait visiter le Terminus, afin de s’assurer que les activités qui s’y tenaient respectaient les cinq principes auxquels ils avaient accepté de se soumettre.
Karl Tobin devait lui servir de guide; Olson le rejoignit à la frontière du Centre-Sud. Les deux hommes s’y engagèrent à pied, côte à côte, sans que l’un ou l’autre ne ressente le besoin de lier une conversation.
Traverser le boulevard St-Martin, c’était quasiment sortir de La Cité pour entrer dans une sorte de far-West urbain où vivait – il aurait été plus correct de dire survivait – cette race qui choisissait l’indigence plutôt que de lutter bec et ongles pour améliorer son sort. Partout, la faim, le froid, la saleté, la violence… Au fond, qu’il s’agisse des masses entassées dans les bidonvilles de Caracas ou l’éclopé solitaire tendant l’écuelle à la sortie du métro, la misère était partout pareille.
Daniel Olson connaissait bien les discours de sociologues qui soulignaient comment certaines forces maintenaient les démunis dans la dèche et les empêchaient de se hisser vers quelque chose de mieux. Il était toutefois convaincu que ce point de vue escamotait une évidence : c’était à l’individu que revenait la responsabilité première de son sort, bon ou mauvais. Si celui-ci n’était pas l’unique cause de sa situation, il était nécessairement coupable de son maintien.
À mesure qu’ils cheminèrent dans les méandres du quartier abandonné, Olson observa une évolution dans la composition de la faune locale. Les gens qui erraient à la frontière étaient les plus crasseux, les plus trash, ceux chez qui on devinait une agressivité larvée qui ne demandait qu’à devenir violente. Plus loin, leur nombre diminuait de plus en plus, jusqu’à donner aux environs un air de ville fantôme au silence inquiétant. Après ce no man’s land toutefois, ils se mirent à apercevoir des résidents d’une autre trempe. Leurs vêtements étaient propres, leurs regards amicaux plutôt qu’éteints ou menaçants… Beaucoup semblaient même bien nourris. Olson comprit qu’ils arriveraient bientôt au Terminus. L’anathème – et les Trois après elle – avaient créé un véritable îlot d’humanité au milieu d’un océan de merde.
Le bâtiment comme tel était plutôt délabré; une section du toit était noircie de suie; des impacts de balle criblaient les alentours de la porte principale. Deux hommes montaient la garde. Le premier était assez costaud; il avait le regard vague et les yeux rougis des fumeurs d’herbe. L’autre était on ne peut plus différent : un adolescent asiatique malingre, qui tenait un pistolet d’une main qu’Olson devinait moite – il ajustait sans cesse sa prise, comme si l’arme était un poisson gluant capable de lui échapper à tout moment. Il scruta Olson de haut en bas, les yeux écarquillés, en proie à un attrait manifeste. Lorsqu’il lui sourit en le dépassant, le garçon sursauta, comme s’il n’avait jamais imaginé qu’Olson ait pu remarquer son émoi.
Ils entrèrent dans grande pièce déserte qui puait la moisissure et la transpiration. « C’est par ici », dit Tobin en le guidant à l’arrière, vers un escalier qui détonnait avec le reste de la bâtisse, avec son marbre et ses dorures.
Ils aboutirent dans une sorte de cafétéria fourmillant d’activité. Une bonne odeur de café et de pain grillé embaumait l’air. Une dizaine d’hommes et de femmes de tout âge s’y trouvaient. Plusieurs têtes se retournèrent à son entrée. Olson balaya la salle du regard avec un sourire bienveillant.
« Je vais chercher Tim », dit Tobin.
« Pas besoin : nous sommes là », dit une voix derrière eux.
Olson se retourna. Timothée se tenait dans l’embrasure de la porte. Il n’était pas seul : une jeune femme à la beauté remarquable était avec lui.
« Merci pour le compliment », dit-elle avec un sourire. « Je suis Aizalyasni. Enchantée de te rencontrer en personne… »
En personne. Elle alludait au fait qu’elle avait assisté, à travers Timothée, à leurs rencontres précédentes.
Plus important, le compliment lui rappelait qu’au cœur de la zone radiesthésique, ils pouvaient lire son esprit comme un livre ouvert. Olson veilla à museler ses pensées, surtout celles à propos de…
Shit.
« Tu nous as trompés!? », s’exclama la jeune femme.
« Et tu continues à le faire! », ajouta Timothée.
Olson déglutit. Venait-il de mettre en péril leur trêve encore précaire, par une simple pensée maladroite? 

dimanche 2 août 2015

Le Noeud Gordien, épisode 381 : Pourparlers, 2e partie

La mémoire de Karl Tobin avait souffert. Était-ce un effet de son nouveau corps ou de son temps loin du monde des vivants? Il s’enfonçait dans le Centre-Sud en ayant l’impression d’une première visite, mais certains détails lui semblaient beaucoup trop familiers. Une porte sortie de ses gonds. Une façade à moitié éventrée. Une rangée de graffitis. Le sentiment de déjà-vu ne le quittait pas.
Tobin avait la désagréable intuition de n’être pas revenu entier de l’au-delà. Gordon et la petite Lytvyn pouvaient bien se réjouir, il n’était pas convaincu autant qu’eux de leur succès.
Il avait refusé l’escorte qu’on lui avait proposée, comptant seulement sur l’arme qu’il avait au creux de ses reins pour se protéger. Un autre déjà-vu…
On lui avait dessiné un itinéraire pour se rendre au Terminus par les artères les plus larges et les plus reconnaissables. Cela ne l’avait pas empêché de faire fausse route ici et là, de zigzaguer dans le quartier pourri. Heureusement, la vieille gare avait été le cœur de La Cité durant ses premières années; toutes les rues convergeaient vers la grande place où elle avait été construite, et où le Terminus l’avait finalement remplacée.
Les résidents du quartier à l’extérieur étaient rares; ceux qu’il vit étaient misérables, grelottant sous la pluie, la tête basse. Que faisaient-ils dehors plutôt que sous l’un ou l’autre des édifices abandonnés? Il n’aurait pu le dire. À tout le moins, aucun d’eux ne l’inquiéta durant sa traversée.
Une fois sa destination en vue, il répéta mentalement le message que Gordon et Olson voulaient transmettre aux héritiers de Tricane. Il réalisa toutefois que personne ne lui avait donné d’indications quant aux détails plus pratiques… Devait-il frapper à la grande porte, puis exiger qu’on le conduise à leur grand boss? Et s’ils refusaient?
Bon, au moins la porte est déjà ouverte, nota-t-il en s’approchant. Deux jeunes hommes se tenaient sur le seuil. Des gardiens, peut-être? Si c’était le cas, ils ne semblaient pas trop alertes… L’un d’eux lui donna une autre impression de déjà-vu, celle-là plus puissante que les autres… « Djo? »
Le plus grand des deux garçons leva la tête et scruta Tobin des pieds à la tête. « T’es qui, toi? »
Karl ne s’était pas attendu à croiser un pote de son neveu sur le seuil du Terminus. « Est-ce que Mitch est avec toi?
— Est-ce qu’on se connaît? »
Tobin hésita. Il avait l’intuition qu’il valait mieux réserver son histoire abracadabrante pour son neveu. « J’aimerais parler avec Mitch. Je suis un vieil ami », répondit-il.
Djo haussa le sourcil. « Ça fait des mois que plus personne ne l’appelle comme ça. 
— Ça fait des mois que je ne l’ai pas vu, c’t’affaire… 
— Hep! Vinh! », dit Djo à un adolescent qui traînait non loin. « Va chercher le boss. »
Le boss? Les pourparlers allaient peut-être s’avérer plus faciles qu’il l’avait espéré…
Le cœur de Tobin bondit en apercevant son neveu  au fond de la pièce, une sensation similaire à celle causée par le coup d’œil qu’il avait posé sur son fils. Évidemment, Mitch, pour sa part, n’eut pas de réaction en apercevant son corps d’emprunt.
« Qu’est-ce qu’il y a?
— Y’a ce gars-là qui veut te parler. Il dit que c’est ton ami. »
Karl abaissa son capuchon. Il ouvrit la bouche pour inviter Mitch à discuter en privé, mais l’expression de son neveu devint alarmée. À toute vitesse, celui-ci dégaina son arme – cachée au creux de son dos, comme celle de Karl – en criant : « Pas un geste! Bouge pas ou je tire! » Stupéfié, Karl leva les mains.
« Djo, fouille-le. Fuck, man, t’es supposé garder la porte… »
Djo s’empara de l’arme de Karl. « C’est censé être qui, lui? 
— C’est l’un des mafieux qui nous a attaqués! 
— Ah ben calice. » Djo lui envoya un coup de pied en-arrière du genou qui lui fit perdre l’équilibre. Dans son corps d’origine, Karl aurait résisté à la pression des bras de Djo qui le poussait contre le sol, mais ce corps-ci n’avait ni sa masse, ni ses muscles.
« Mitch! C’est pas ce que tu penses!
— Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse avec lui, boss?
— J’en ai plein le cul de leur voir la face. Ça va faire, là. Arrange-toi pour régler le problème. Une fois pour toutes. On se comprend? »
Karl sentit le canon de sa propre arme pressée contre sa nuque.
« Come on, Djo! Pas icitte! Va dans une ruelle, par là!
— Mitch! Écoute-moi! », lança Karl. Djo le forçait à se relever « Hostie, c’est moi! Karl! Mitch! »
Son neveu resta de marbre pendant que Djo le poussait hors du Terminus en le maintenant en joue.

dimanche 5 avril 2015

Le Noeud Gordien, épisode 364 : Trinité

Vinh, Gary et Sophie étaient affalés dans un recoin du Terminus au milieu de leurs affaires étalées. La pluie qui tombait en trombes les avait découragés de sortir. Sophie était couchée, la tête posée sur le ventre de Gary, ce qui le mettait dans une position inconfortable. Il endurait toutefois en silence, jugeant peut-être que le contact féminin valait le désagrément. Cette scène avait quelque chose de tragique aux yeux de Vinh : pour Sophie, le geste était innocent; pour Gary, c’était un indice que son statut auprès d’elle s’améliorait peut-être. Il demeurait aveugle au fait qu’elle l’avait mis dans la friendzone, ce non-lieu érotique d’où il ne sortirait jamais. De toute manière, Vinh était convaincu que Sophie était une lesbienne qui s’ignorait encore.
Un sifflement retentit au fond de la salle pour mettre fin à leur inaction. C’était Tobin, sorti de l’arrière-boutique, qui leur signalait que l’heure était venue. Gary se leva à contrecœur et accompagna Vinh jusqu’à l’entrée.
Les deux jeunes hommes ouvrirent les portes et coincèrent les ventaux derrière des briques de ciment.
Depuis l’incendie criminel qui aurait pu les tuer tous, l’idée de barrer la porte à renfort de chaînes avait mis en évidence le caractère pour le moins douteux de cette stratégie. Mais de là à les garder ouvertes? « Je préférerais les portes fermées », dit-il tout haut.
« Tobin a dit que…
— Je sais ce que Tobin a dit. Ça ne veut pas dire que c’est une bonne idée.
— Au moins, personne ne peut viser à travers ça », conclut Gary. En effet, la pluie était si dense qu’elle donnait l’impression d’être faite de rideaux balayés par le vent. On ne pouvait pas voir clairement au-delà d’une dizaine de mètres, et plus rien du tout après trente.
Sans surprise, peu de fidèles arrivèrent après l’ouverture des portes. Le mauvais temps devait y être pour quelque chose. Le fait que Madame les ait quittés également. Mais Vinh croyait surtout qu’une proportion notable des soi-disant fidèles s’était empressée d’aller voir ailleurs dès qu’on avait cessé de servir le repas après les oraisons. Il avait parlé à Aizalyasni de sa théorie. Elle s’était contentée de sourire en répondant : « nous le savons »
Nous.
Pas de je pour la sainte trinité – le père, le fils, la sainte Nini… Vinh n’avait pas insisté. Les gens du Terminus avaient compris que les trois pouvaient, à peu de choses près, lire leurs pensées comme un livre ouvert. Argumenter était donc futile.
Comme un livre ouvert… Vinh rougissait à chaque fois qu’il y pensait. Tout le monde dans sa petite clique savait qu’il avait un gros, gros béguin pour Timothée. Si tout ce qu’il avait dit à son propos s’était rendu à ses oreilles, il y aurait déjà eu de quoi être gêné. Mais c’était encore sans compter les fantasmes qu’il n’avait jamais vocalisés… Quelle honte, si Timothée…
« Vinh? T’es dans la lune. Tu penses encore à Tim, hein?
— Quoi? Non! » Gary se contenta de sourire sans insister. Vinh lui tourna le dos pour cacher son embarras.
Aizalyasni émergea de la zone privée. Elle prit place devant le dais inoccupé, et elle commença l’oraison, dirigeant l’assemblée clairsemée avec calme et assurance.
Même lorsqu’il était assigné à la porte, Vinh tenait à accomplir l’enchaînement comme tout le monde. Il connaissait par cœur chaque mouvement de la séquence; il pouvait donc garder un œil sur la grande place plutôt que sur l’officiante.
Un mouvement brusque attira toutefois son regard en direction d’Aizalyasni. Elle s’était redressée subitement, braquée comme un animal anticipant un prédateur.
Une seconde plus tard, Martin et Timothée entraient dans la pièce, dans le même état d’alerte qu’Aizalyasni. Tobin les suivait de près, interloqué.
Voir les trois ainsi perturbés pour une raison encore inconnue donna froid dans le dos à Vinh. De grosses gouttes de sueur – sans doute aidées par l’humidité ambiante – roulèrent sous ses aisselles. Tout cela ne présageait rien de bon.
La pluie diminua puis cessa d’un coup, révélant une silhouette solitaire de l’autre côté de la place. Elle s’avançait tranquillement, à un rythme de promenade.
« Ne bougez pas », dirent les trois à l’unisson, en s’adressant à l’assemblée. Ils s’alignèrent juste à la sortie du Terminus, Gary, Tobin et Vinh derrière eux. Celui-ci remarqua que Tobin avait discrètement dégainé son pistolet.
Le nouveau venu n’avait rien de menaçant; les mains dans les poches, il tournait la tête ici et là, comme un touriste sur les Champs-Élysées. Ses vêtements et ses cheveux étaient secs.
« Calice », susurra Tobin. « C’est le cocu… »
Vinh plissa les yeux pour mieux discerner ce que Tobin avait vu. En fait, le nouveau venu n’avait rien d’un inconnu… Plutôt le contraire. Ce visage, Vinh l’avait souvent vu à la télévision avant sa fugue… Édouard Gauss, l’étoile montante du journalisme d’enquête.
Le cocu? « T’as baisé la femme d’Édouard Gauss?
— Chut! », cracha Tobin. Gauss s’était immobilisé à quelques mètres de l’entrée du Terminus.
« Tu n’es pas celui que tu sembles être », dit Martin.
« Perspicace », répondit l’homme. « Et vous, vous êtes beaucoup plus qu’il n’y paraît.
« Qui êtes-vous? », demanda Aizalyasni.
« Que venez-vous faire chez nous? », demanda Timothée.
« Chez vous? » Il échappa un ricanement. « Chez vous? Ironique, compte tenu que c’est moi qui ai bâti ce quartier. » Il pointa la statue renversée qui gisait non loin de la porte. « Vous avez même érigé une statue pour moi. Dommage que vous n’en ayez pas mieux pris soin… » Après un moment, il ajouta : « Narcisse Hill, pour vous servir. En fait, il serait plus juste d’affirmer que vous êtes ici chez moi, dans cette ville que j’ai fondée. »
Les trois échangèrent un regard muet. « Hill? Pas Gauss? », dit Vinh sans pouvoir s’en empêcher.
« Je suis présentement en, comment dire, déficit de corporalité », dit Hill en regardant Vinh pour la première fois. « M. Gauss possédait ce qui me manquait; je l’ai donc emprunté. 
— Qu’est-ce que vous nous voulez? », demanda Martin.
« J’ai vite pu constater à quel point La Cité est présentement pleine de gens… intéressants. À commencer par vous trois. » Il fixa le ciel et inspira profondément. « Vous êtes à la frontière de la metascharfsinn… C’est vous qui avez établi cette nouvelle source tellurique qui empiète sur l’ancienne, n’est-ce pas? C’était risqué… Mais peu importe! Vous avez continué mon œuvre, et j’en suis reconnaissant. M’aiderez-vous à l’achever? »
Après un moment de silence, les trois s’écartèrent et laissèrent entrer Hill dans le Terminus.
La pluie se remit à tomber dès qu’il entra à l’intérieur.

dimanche 3 novembre 2013

Le Noeud Gordien, épisode 294 : Post-traumatique

Aizalyasni émergea de l’inconscience pour être accueillie par un intense malaise. Son bas-ventre était noué par une nausée atroce qui, elle le sentait, menaçait de s’aggraver au premier faux mouvement. Elle demeura rigoureusement immobile, le sang battant aux tempes, sur une corde raide faite de ses propres tripes, jusqu’à ce qu’elle s’évanouisse à nouveau.
Des sons diffus la réveillèrent après une durée indéterminable. Elle ouvrit les yeux pour en chercher l’origine. Leur surface était recouverte d’une pellicule muqueuse, mais elle reconnut tout de même des indices clairs qu’elle se trouvait au Terminus. Des pinceaux de lumière filtraient à travers la peinture opaque des baies vitrées.
Elle sursauta lorsqu’elle entendit quelqu’un lancer : « Elle a bougé! » La voix provenait d’un point non loin de là, mais elle paraissait grondante, déformée, comme si Aizalyasni avait la tête dans l’eau. Elle tenta de se redresser, mais elle fut aussitôt submergée par un tourbillon de vertiges qui la forcèrent à retomber en position couchée. Deux paires de mains la rattrapèrent juste avant qu’elle ne percute les cartons bruns sur lesquels on l’avait couchée. Elle roula sur le côté et dégueula trois jets liquides, de la même couleur qu’un jaune d’œuf. Elle retomba dans sa position initiale, les yeux fermés, un peu moins nauséeuse, comme si elle avait vomi une part de son malaise. « Fuck », dit la même voix qui l’avait fait sursauter.
Aizalyasni voulut parler, lui répondre, s’excuser et poser une question simultanément, mais elle ne réussit qu’à gémir. « Repose-toi, ça va bien aller », dit une voix douce, familière, réconfortante. Timothée.
Peu après, on la souleva comme on l’avait déposée; quelqu’un pressa quelque chose contre ses lèvres. Elle ouvrit la bouche sans réfléchir. C’était une sorte de tisane infecte, au goût amer, herbeux et très corsé. Elle l’avala sans plaisir, mais sans résister non plus. Chaque gorgée chassa une couche du brouillard qui confondait son esprit. Une fois la tasse finie, elle eut l’impression d’être vraiment réveillée pour la première fois. Elle ouvrit enfin les yeux, cette fois sans aggraver son état.
Elle fut surprise de découvrir qu’une quinzaine d’habitués du Terminus l’entouraient, tous silencieux. Timothée était à sa gauche, la tasse vide dans une main; Vinh et Gary se tenaient au premier rang. Même le chef était là. Tout le monde la regardait d’un air… Particulier. Les yeux des uns étaient émerveillés, les autres tendus, sur leur garde. Mais pourquoi…?
En se posant la question, elle trouva la réponse. On lui avait tiré dessus. L’évocation du souvenir eut une réaction immédiate : sa respiration et son pouls s’accélérèrent, elle se couvrit de sueur froide, son corps entier se crispa… Mais plus troublant encore, elle se souvint des lumières qui l’avaient entourée, des vagues inexplicables de mouvement qui avaient apparemment radié d’elle… L’évocation de ces phénomènes inexpliqués menaça de la faire glisser encore plus loin dans la panique post-traumatique.
C’est à ce moment que les fidèles s’écartèrent pour révéler la présence de Madame qui avançait vers elle, appuyée sur l’épaule de Martin. Comme toujours, sa seule présence fit beaucoup pour calmer Aizalyasni. « Laissez-nous », dit-elle. Tous sauf Martin et Timothée passèrent du côté de la salle commune. « Aizalyasni », dit Madame. « Je suis si fière de toi! Comprends-tu ce que tu as fait, avant-hier? »
Elle voulut dire « Non, Madame », mais sa gorge ne produisit qu’un son rauque. Elle fit plutôt non de la tête.
Madame tira quelque chose de sa poche et le montra à Aizalyasni. C’était un petit cône cuivré à la pointe arrondie. « Cette balle a été tirée, mais elle n’a jamais percuté quoi que ce soit. »
Aizalyasni ne savait pas quoi faire de cette information; elle ne dit rien. Madame continua. « Je crois que c’est toi qui l’a arrêtée en plein vol. C’est le destin qui a voulu que tu prennes une balle, afin qu’un jour tu arrêtes celle-là et que tu révèles ta nature véritable… »
Sa nature? De quoi parlait-elle? Aizalyasni n’aurait pas osé manquer de respect à Madame en lui posant une question directe, mais elle fronça néanmoins les sourcils. Madame lui fit un sourire chaleureux malgré toutes ses dents manquantes. « Toi et moi, nous sommes pareilles à bien des égards. Nous avons été utilisées et abandonnées, détruites puis reconstruites; ce qui devait nous détruire nous a rendu plus fortes. » Madame fit une pause, toujours souriante, avant d’ajouter : « Toi et moi, nous allons changer le monde! »

dimanche 25 août 2013

Le Noeud Gordien, épisode 284 : Ménages, 3e partie

Aizalyasni avait déjà assisté à des cérémonies bouddhistes, musulmanes et chrétiennes, mais aucune d’elles ne lui avait semblé aussi vraie que celles auxquelles elle participait maintenant. Elle ne consistait pas à adresser des chapelets de prières à des figures aussi lointaines qu’indifférentes : la sainte femme qui les inspirait se trouvait tout à côté, dans le même édifice qu’eux…
Durant les dernières semaines, Aizalyasni avait souvent été tentée de s’ouvrir à ses collègues de travail ou d’étude à propos de cette découverte qui avait changé sa vie. Chaque fois, elle se remémorait le jour où Timothée avait demandé aux fidèles de demeurer circonspects. « Souvenez-vous de ce que les Romains et les pharisiens ont fait de Jésus grâce à Judas… » Il est vrai que si quelqu’un avait vendu le fils de Dieu pour trente pièces d’argent, un paumé du Centre-Sud pourrait sans doute faire pareil pour trente pilules d’Orgasmik. Elle choisissait donc de se taire.
Les premières fois qu’Aizalyasni avait participé aux oraisons, elle avait été pour le moins dubitative. Maintenant, c’était souvent le plus beau moment de sa journée. Sa double vie d’étudiante et de femme de chambre la contraignait à une discipline constante : elle devait toujours foncer devant sans regard pour sa fatigue ou ses craintes. Mais ici, au Terminus, chaque fois qu’elle chantait en imitant les mouvements de Martin, elle se laissait habiter par cette énergie particulière qui rinçait la lassitude et les inquiétudes de son esprit. Plus elle les répétait, plus la détente devenait un véritable plaisir, jusqu’à une véritable euphorie au terme de la routine.
Après les applaudissements et les étreintes qui marquaient la fin de l’oraison comme telle, Aizalyasni alla s’asseoir avec sa clique habituelle. Gary et Vinh lui retournèrent son sourire plein de chaleur; même Sophie paraissait gaie derrière sa façade bourrue. Elle devait avoir quatorze ou quinze ans; ses cheveux courts et ses manières brusques pouvaient laisser croire qu’il s’agissait plutôt d’un garçon. Aizalyasni lui réservait une affection toute particulière : dans son esprit, c’était pour mieux aider des filles comme Sophie qu’elle devait compléter ses études.
Avant même qu’on ait fini de distribuer le repas, Aizalyasni offrit à ses compagnons le paquet de brioches qu’elle avait achetées plus tôt. Sophie en avala deux en quatre bouchées.
« J’aime mieux quand c’est Tim qui dirige », dit Gary la bouche pleine. « C’est pas pareil quand c’est Martin. »
Les autres acquiescèrent. « Mon beau Timothée », dit Vinh. Son amour impossible pour le bras droit de Madame était connu de tous; cela ne l’empêchait pas d’y revenir sans cesse… Pour sa part, Aizalyasni n’avait d’yeux que pour l’un des trois hommes forts de Madame. Comme ceux-ci ne se mêlaient pas aux fidèles, elle leur avait inventé des noms : le chef, la brute épaisse et… monsieur mignon. Monsieur mignon, avec son port altier, ses tatouages et ses camisoles ajustés… L’incarnation même du sexy. Chaque fois qu’il regardait dans sa direction d’Aizalyasni, son cœur palpitait comme celui d’une fillette devant une superstar.
Durant les oraisons, pendant que le chef demeurait avec Madame, monsieur mignon et la brute épaisse montaient la garde à l’extérieur. C’était préférable pour sa concentration : S’il s’était trouvé dans la pièce durant les exercices, elle aurait sans doute été trop distraite pour les effectuer correctement.
« Qu’est-ce que vous pensez qu’il fait avec Madame en arrière? », continua Vinh.
« J’ai entendu dire qu’ils font des rituels secrets », répondit Gary.
Sophie émit un son moqueur, à mi-chemin entre un rire et un reniflement. Elle ouvrit la bouche pour ajouter quelque chose lorsque trois grands coups se firent entendre. Tout le monde se tut : quelqu’un avait frappé à la grande porte. Le chef, Timothée et Martin accoururent à l’arrière du Terminus.
« C’est moé », dit la brute épaisse, sa voix étouffée par la paroi de fer et de plexiglas. « On a une urgence. »