dimanche 3 novembre 2013

Le Noeud Gordien, épisode 294 : Post-traumatique

Aizalyasni émergea de l’inconscience pour être accueillie par un intense malaise. Son bas-ventre était noué par une nausée atroce qui, elle le sentait, menaçait de s’aggraver au premier faux mouvement. Elle demeura rigoureusement immobile, le sang battant aux tempes, sur une corde raide faite de ses propres tripes, jusqu’à ce qu’elle s’évanouisse à nouveau.
Des sons diffus la réveillèrent après une durée indéterminable. Elle ouvrit les yeux pour en chercher l’origine. Leur surface était recouverte d’une pellicule muqueuse, mais elle reconnut tout de même des indices clairs qu’elle se trouvait au Terminus. Des pinceaux de lumière filtraient à travers la peinture opaque des baies vitrées.
Elle sursauta lorsqu’elle entendit quelqu’un lancer : « Elle a bougé! » La voix provenait d’un point non loin de là, mais elle paraissait grondante, déformée, comme si Aizalyasni avait la tête dans l’eau. Elle tenta de se redresser, mais elle fut aussitôt submergée par un tourbillon de vertiges qui la forcèrent à retomber en position couchée. Deux paires de mains la rattrapèrent juste avant qu’elle ne percute les cartons bruns sur lesquels on l’avait couchée. Elle roula sur le côté et dégueula trois jets liquides, de la même couleur qu’un jaune d’œuf. Elle retomba dans sa position initiale, les yeux fermés, un peu moins nauséeuse, comme si elle avait vomi une part de son malaise. « Fuck », dit la même voix qui l’avait fait sursauter.
Aizalyasni voulut parler, lui répondre, s’excuser et poser une question simultanément, mais elle ne réussit qu’à gémir. « Repose-toi, ça va bien aller », dit une voix douce, familière, réconfortante. Timothée.
Peu après, on la souleva comme on l’avait déposée; quelqu’un pressa quelque chose contre ses lèvres. Elle ouvrit la bouche sans réfléchir. C’était une sorte de tisane infecte, au goût amer, herbeux et très corsé. Elle l’avala sans plaisir, mais sans résister non plus. Chaque gorgée chassa une couche du brouillard qui confondait son esprit. Une fois la tasse finie, elle eut l’impression d’être vraiment réveillée pour la première fois. Elle ouvrit enfin les yeux, cette fois sans aggraver son état.
Elle fut surprise de découvrir qu’une quinzaine d’habitués du Terminus l’entouraient, tous silencieux. Timothée était à sa gauche, la tasse vide dans une main; Vinh et Gary se tenaient au premier rang. Même le chef était là. Tout le monde la regardait d’un air… Particulier. Les yeux des uns étaient émerveillés, les autres tendus, sur leur garde. Mais pourquoi…?
En se posant la question, elle trouva la réponse. On lui avait tiré dessus. L’évocation du souvenir eut une réaction immédiate : sa respiration et son pouls s’accélérèrent, elle se couvrit de sueur froide, son corps entier se crispa… Mais plus troublant encore, elle se souvint des lumières qui l’avaient entourée, des vagues inexplicables de mouvement qui avaient apparemment radié d’elle… L’évocation de ces phénomènes inexpliqués menaça de la faire glisser encore plus loin dans la panique post-traumatique.
C’est à ce moment que les fidèles s’écartèrent pour révéler la présence de Madame qui avançait vers elle, appuyée sur l’épaule de Martin. Comme toujours, sa seule présence fit beaucoup pour calmer Aizalyasni. « Laissez-nous », dit-elle. Tous sauf Martin et Timothée passèrent du côté de la salle commune. « Aizalyasni », dit Madame. « Je suis si fière de toi! Comprends-tu ce que tu as fait, avant-hier? »
Elle voulut dire « Non, Madame », mais sa gorge ne produisit qu’un son rauque. Elle fit plutôt non de la tête.
Madame tira quelque chose de sa poche et le montra à Aizalyasni. C’était un petit cône cuivré à la pointe arrondie. « Cette balle a été tirée, mais elle n’a jamais percuté quoi que ce soit. »
Aizalyasni ne savait pas quoi faire de cette information; elle ne dit rien. Madame continua. « Je crois que c’est toi qui l’a arrêtée en plein vol. C’est le destin qui a voulu que tu prennes une balle, afin qu’un jour tu arrêtes celle-là et que tu révèles ta nature véritable… »
Sa nature? De quoi parlait-elle? Aizalyasni n’aurait pas osé manquer de respect à Madame en lui posant une question directe, mais elle fronça néanmoins les sourcils. Madame lui fit un sourire chaleureux malgré toutes ses dents manquantes. « Toi et moi, nous sommes pareilles à bien des égards. Nous avons été utilisées et abandonnées, détruites puis reconstruites; ce qui devait nous détruire nous a rendu plus fortes. » Madame fit une pause, toujours souriante, avant d’ajouter : « Toi et moi, nous allons changer le monde! »

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