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dimanche 29 octobre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 494 : L’œuvre suprême, 2e partie

Claude était devenu pâle comme un drap; Édouard, carrément livide.
Harré, Gordon et Geneviève formaient un triangle, chacun à deux mètres des autres; ils déclamaient des incantations inintelligibles au milieu du vent grondant, les bras tendus vers le ciel, pendant qu’au-dessus de leurs têtes, les nuages noirs tourbillonnaient. Par moments, on pouvait reconnaître dans leurs mouvements ceux qu’avaient répétés les malheureux spectateurs du complexe Les Muses. De solides bourrasques soulevaient la poussière et les détritus avec un hululement sinistre, ponctué de coups de tonnerre assourdissants.
Ils avaient retrouvé Gordon. Ils avaient la confirmation qu’il avait rejoint le camp de Harré. Que sa manœuvre durant l’émission n’était qu’un prélude à… ceci. Mais la surprise absolue de découvrir Geneviève mêlée à tout cela avait scié les jambes d’Édouard.
Il fallut l’appel répété de Claude pour le sortir de son ahurissement. Son allié avait dégainé son arme, qu’il tenait à deux mains, pointée vers le sol. « Qu’est-ce qu’ils sont en train de fabriquer?
— Je ne sais pas », répondit-il.
« Ça n’a pas l’air très catholique. Il faut faire quelque chose!
— Mais quoi? »
Pragmatique, Claude interpréta la question comme une invitation à prendre l’initiative. Il braqua son arme et avança vers le trio. Édouard n’était guère convaincu qu’il s’agisse de la meilleure approche, mais il n’avait rien de mieux à proposer. Il lui emboîta le pas.
« Police! Que personne ne bouge! », hurla Claude à mi-chemin. Les trois ne montrèrent aucun signe de l’avoir entendu, ou même remarqué. Il tira un coup en l’air en s’approchant davantage. Cette fois, il réussit à attirer leur attention. « Police! Les mains en l’air! Cessez immédiatement!
— Non », dit Harré. Malgré le vent, Édouard entendit le mot résonner comme s’il avait été prononcé dans une cathédrale silencieuse. D’un mouvement de la tête, Harré signala à Gordon de s’occuper des importuns.
Harré et Geneviève se tendirent au même moment, comme s’ils prenaient sur leurs épaules la charge dont Gordon devait se délester afin d’obéir à la consigne. « Statue », dit-il simplement. Un craquement électrique se fit entendre; une lueur rouge les enveloppa. Claude et Édouard se retrouvèrent pétrifiés, incapables de bouger le moindre muscle. Gordon les scruta un instant, le visage déformé par le même rictus que Harré – et, plus inquiétant encore, Geneviève – avant de retourner à ses incantations.
Piaffant d’impuissance dans son cachot de chair, Édouard vit des points lumineux apparaître au cœur des nuages. Cette lumière, tantôt jaune, angélique, apaisante, tantôt rouge, infernale, terrifiante, donnait à la voute céleste des airs de jugement dernier.
Il ne lui restait qu’à accepter la défaite. Je suis cuit, mais j’aurais dû m’y attendre, pensa-t-il plein d’amertume. Qu’est-ce que j’espérais accomplir en me mesurant aux plus grands magiciens du monde, avec un grand total d’un procédé à mon répertoire?
Un instant. 
Un seul procédé, peut-être…
Mais qui lui avait tout de même permis de se libérer de la censure posée par Avramopoulos. Grâce auquel il avait déjoué les défenses du repère de Gordon.
Pouvait-il espérer vaincre cette nouvelle contrainte?
L’image du procédé émergeant apparut dans son esprit, aussi claire que jamais. Il inspira à la recherche de l’acuité; alors que, d’ordinaire, il lui fallait de longues minutes, cette fois, l’état second lui rentra dedans. La magie qui saturait l’air ambiant, loin de le rendre malade, envahit chaque cellule de son corps. Il lui suffit de la faire passer par le symbole dans sa tête – une procédure indescriptible, naturelle, instinctive – pour lui permettre de libérer un doigt, un pied… Puis, de fil en aiguille, son corps au complet. Pendant qu’il se concentrait, les nuages avaient grandi jusqu’à éclipser le soleil, plongeant le boulevard dans une nuit précoce.
Même libéré, il se garda bien de bouger. Laisser croire aux magiciens qu’il demeurait hors-jeu était son seul atout. Il ne voyait qu’une issue : prendre l’arme de Claude et tuer Harré, en espérant que le trou de la balle soit le point final de sa sinistre entreprise – et de son joug sur Gordon et Geneviève.
Toucher une cible à vingt mètres aurait été difficile même si le vent n’avait pas brouillé les cartes. Tirer dans ces conditions serait pour le moins hasardeux, compte tenu que son ex-femme, la mère de ses enfants, se trouvait tout à côté de la cible. Il n’aurait sans doute pas de deuxième chance; il allait saisir l’arme, courir autant que possible, et vider son chargeur à la seconde où son assaut serait détecté. Il avait ainsi meilleur espoir de faire mouche… Et d’éviter les balles perdues.
Il exhala et s’exécuta.
Il arracha le pistolet de la main de Claude. Geneviève le remarqua en premier. Alors qu’il s’apprêtait à tirer, elle fit un large mouvement du revers de la main. Une force invisible le renversa. Il perdit pied et échappa son arme.
Il avait raté Harré… Mais Gordon avait cessé ses incantations. Il regardait, incrédule, deux taches de sang s’agrandir sur sa chemise fripée. Il voulut parler, mais il s’écroula sur l’asphalte.
Les traits crispés, le visage luisant de sueur, Harré semblait secoué. « Débarrrasse-nous de lui », dit-il à Geneviève sans desserrer les dents. « Je peux tenir quelque temps, nous finirons à deux. »
Édouard tendit la main vers le pistolet, mais d’un nouveau mouvement de la main, Geneviève chiffonna l’arme, comme si elle avait été faite de papier plutôt que de métal. « Imbécile », cracha-t-elle en s’approchant, le visage tordu par la haine. « Je comprends que ta femme ait été furieuse contre toi. Elle craignait que ton projet égoïste d’émission mette en péril la vie de vos enfants… Elle ne pensait qu’à cela, lorsque je l’ai possédée. Ironique, n’est-ce pas? C’est elle qui nous a montré comment Gordon pourrait s’adresser à La Cité entière… La pièce manquante pour nous permettre de réaliser notre Œuvre. Oh, nous aurions bien trouvé une occasion de le faire, même sans toi… Mais tu nous l’as servie sur un plateau d’argent.
— Hill! », s’exclama Harré, confirmant à qui Édouard avait réellement affaire. « J’ai besoin de ton aide! Presse-toi!
— Nous devons malheureusement mettre fin à notre conversation. Votre corps m’a bien servi dans le passé; j’en reprendrai volontiers possession. Après que vous l’ayez quitté pour toujours, bien entendu, ajouta-t-il avec un sourire rogue. Quoiqu’à bien y penser, j’aurais intérêt à conserver celui de cette femme pour user selon mon bon plaisir, une fois notre Œuvre complétée…
— Hill!, répéta Harré, l’urgence dans la voix.
— Adieu, M. Gauss. »
Hill serra le poing; Édouard se mit à suffoquer, écrasé par la même force qui avait détruit son arme, incapable de se détourner du spectacle atroce d’une ‘Geneviève’ amusée de le voir périr.

dimanche 22 octobre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 493 : L’œuvre suprême, 1re partie

Dès que Gordon disparut, le technicien qui bloquait à voie à Édouard s’en désintéressa pour se mettre à gesticuler à son tour.
Alexandre, Claude et les deux agents en civil accoururent. L’un d’eux, un vétéran moustachu, demanda à Claude : « Boss… Veux-tu bien me dire qu’est-ce qui vient de se passer, là? 
— Je sais que ce ne sera pas facile à croire, mais cet homme est un puissant magicien. Un vrai de vrai. »
Le moustachu jeta un regard vers la salle chaotique. « Ouais, ok, répondit-il avec un sang-froid étonnant. Ça explique bien des choses. »
Les pensées d’Édouard défilaient à une vitesse folle. Gordon, l’un des Seize, avait fait son coming out occulte en direct à la télé. D’une manière ou d’une autre, il avait réussi à hypnotiser une bonne partie de la foule… Mais pourquoi? « Tout ça… Ce n’est pas un objectif en soi. Ce n’est qu’un moyen.
— Qu’est-ce que ça peut être?, demanda Alex.
— Je ne sais pas. Mais il avait les yeux fous de Harré. Il faut craindre le pire… Peu importe ce qu’il tente d’accomplir, il faut l’arrêter. »
Alexandre allait rétorquer, mais Claude déclara, d’un ton sans appel : « Avant toute chose, on sort d’ici. »
L’évacuation de la salle s’était mise en branle, entravée par ceux qui continuaient d’obéir aux instructions de Gordon. « Suivez-moi, dit Édouard. On passe par les coulisses. » Il attrapa la cage d’Ozzy qui crailla, indigné d’encore s’y trouver, puis il guida ses alliés jusqu’à une sortie de secours.
La lourde porte se referma derrière eux. À l’extérieur, ceux qui n’avaient pas été admis à l’émission étaient en proie à la même compulsion que les autres spectateurs. « What the fuck?, lança Alexandre. Comment Gordon a pu affecter tout ce monde-là en même temps?
— Je ne pensais pas que c’était possible, répondit Édouard.
— Alors, va falloir lui demander, dit le moustachu. Comment on le retrouve, votre magicien? »
Édouard avait une petite idée. Il posa un genou par terre et libéra Ozzy. L’oiseau prit son envol et décrivit un cercle au-dessus de leurs têtes avant de revenir se poser sur le poing d’Édouard. « Peux-tu retrouver Gordon, mon trésor? » La corneille croassa quatre fois et s’envola de nouveau – direction sud.
« Let’s go!, dit Alexandre.
— Non, pas toi, réagit Édouard.
— Hein? Pourquoi?
— Parce que Gordon a menacé ma famille. Peut-être qu’il ne travaille pas seul. Peut-être que Geneviève et les filles sont en danger. Je ne peux pas prendre ce risque. Je veux que tu te rendes chez elle, que tu les amènes toutes les trois dans un endroit sûr, et que tu ne les perdes pas de vue tant que tout cela n’est pas réglé, ok? 
— J’appelle des renforts », dit l’autre agent. C’était un homme à la carrure solide, poilu comme un ours à l’exception du crâne, lisse comme une boule de quille. « Pas de réception. Tous les réseaux sont kaput – même les services d’urgence.
— Va falloir qu’on se démerde seuls, dit Claude. En passant, je vous présente le lieutenant Caron et le sergent Thibeault. » Édouard et Alex leur serrèrent la main. « Thibeault, tu vas avec Alex. Toi, Jean-Marie, tu viens avec nous.
— Bonne chance, dit Alex. Faites attention à vous. 
— Toi aussi. » Édouard et ses deux alliés s’engagèrent sur la piste qu’Ozzy leur indiquait.

Une grappe de gens occupaient un carrefour plus loin sur leur chemin. « Eux autres, ils ne sont pas là par hasard », déclara le lieutenant Caron. En effet, si les flâneurs étaient légion dans la zone-tampon entre le Centre et le Centre-Sud, ceux-ci montaient ostensiblement la garde, plusieurs avec une arme à la main. Ozzy les avait déjà dépassés; il attendait patiemment son maître, perché sur un fil électrique.
« Va falloir créer une diversion si on veut continuer. Jean-Marie, tu vas aller te positionner à l’est. Dans cinq minutes, tu vas crier Police! Jetez vos armes!, tout en gardant tes distances. Surtout, reste à couvert. Nous, continua-t-il en s’adressant à Édouard, nous allons approcher par l’ouest. En passant par la ruelle, là-bas, on va pouvoir ressortir derrière eux. Avec un peu de chance, personne ne nous verra.
— Je vais m’assurer que tout le monde regarde de mon mon bord », dit Caron. Il ne semblait pas fâché de se frotter à un peu d’action. « Puis après?
— Après, tu te rends au poste le plus près et tu vas chercher des renforts. »
Il acquiesça, résolu. « Let’s go. »
Le plan fonctionna à merveille. Lorsque le cri se fit entendre, les soldats de fortune se planquèrent, craignant une fusillade. Deux d’entre eux détalèrent carrément. Édouard et Claude se faufilèrent sans être inquiétés, pendant que Caron continuaient à leur crier des ordres d’une voix autoritaire, mais sans jamais se montrer. À la sortie de la ruelle, ils durent prendre un détour pour éviter de s’exposer aux vigiles. Ozzy les rejoint en croassant, comme pour leur dire qu’ils se trompaient de chemin. Ils aperçurent au loin que d’autres carrefours étaient barrés, mais tout indiquait qu’ils avaient traversé le blocus. Ils redoublèrent de vigilance en continuant d’avancer.
Chaque pas qui le rapprochait du Centre-Sud accentuait chez Édouard une sensation analogue à celle du plongeur qui descend trop vite dans les profondeurs… La sensation lui rappelait celle qu’il avait ressentie lorsqu’il avait fait l’erreur de méditer dans la maison d’Avramopoulos et de Virkkunen, dans le Centre-Sud. Ce jour-là, il avait failli y rester, démoli par l’énergie radiesthésique trop concentrée… Cette fois était pire encore. L’air en était saturé au point qu’il la goûtait presque sur sa langue, une viscosité écœurante qui se ressentait par l’âme plutôt que par les sens usuels…
Ozzy tourna à droite sur une artère familière : le boulevard St-Martin. Ils suivirent l’oiseau…
…et ils aperçurent, deux-cent mètres plus loin, trois figures nimbées d’un halo chatoyant, au beau milieu de la rue déserte. Édouard reconnut Harré, Gordon, et… 
« Geneviève? »

samedi 9 septembre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 487 : La magie révélée, 1re partie

La fébrilité des plateaux avait manqué à Édouard. À quelques heures du début de l’émission spéciale, il observait les techniciens s’affairer autour de la grande scène du complexe Les Muses, s’assurant que tout soit parfait pour les caméras. Comme il l’avait supposé, annoncer l’émission spéciale le même jour que le communiqué de la Fondation Randall James avait beaucoup fait jaser…
Même s’il en était l’instigateur, ses anciens collègues pilotaient ce projet. Drôle de sensation, de se retrouver dans le rôle du sujet, de l’invité spécial… Le clou du spectacle, avec Ozzy. Il commençait d’ailleurs à s’inquiéter pour son familier : il l’appelait à lui depuis le réveil, et pour la toute première fois, il n’avait pas répondu sur-le-champ. L’oiseau avait choisi le pire jour pour se découvrir une fibre rétive… Tout le monde s’attendrait à ce qu’Édouard apparaisse avec lui durant le dernier segment; il aurait l’air d’un con s’il devait s’en excuser. Il voulait que la révélation du caractère surnaturel de leur lien soit fracassante, sans équivoque, et non l’une de ces controverses sociomédiatiques comme il en existait déjà trop. Mais le direct ne lui laissait pas de marge de manœuvre : il fallait aller de l’avant. Il regrettait de ne pas être allé le chercher lui-même pendant qu’il en avait encore le temps.
Comme si ce n’était pas assez, la gardienne au pair qui vivait chez Geneviève l’avait contacté ce midi, quelque peu affolée. Son ex-femme n’était pas rentrée à la maison la veille; elle demeurait impossible à rejoindre. La réaction d’Édouard s’était avérée quelque peu égoïste : évidemment, c’est le jour où elle décide de faire des frasques... Leur rapport avait changé après qu’il lui ait révélé la nature de ses démarches. Il supposait que, consciemment ou non, elle voulait lui faire payer.
Il avait demandé d’être tenu au courant. À en croire le réseau de fils de Gordon, elle gravitait dans l’entourage de William Szasz, le dernier caïd de la vieille garde encore actif. Il ne restait qu’à espérer qu’elle ne se soit pas retrouvée mêlée à quelque affaire foireuse.
« Le voilà! », dit une stagiaire trop enjouée en l’apercevant. « M. Gauss, vos invités! » Claude et Alexandre la suivaient comme des canetons, avec le regard impressionné des gens non habitués des dessous de la télévision. Elle repartit aussi vite qu’elle était arrivée, téléphone à l’oreille.
« Enfin, le grand jour est arrivé! », dit Alex en lui tapant l’épaule.
Claude lui serra la main. « Tout le monde en parle…
— C’était ça le but.
— Et puis tes… amis, ils pensent quoi?, demanda Alex.
— Je n’en sais rien. Je me suis assuré de rester loin de l’Agora ces derniers temps. Je ne crois pas qu’ils sont au courant de mon implication. Je ne sais pas si c’est correct de parler de chance, mais leur attention est tournée vers un problème pas mal plus urgent.
— Quel genre de problème? », dit Claude.
Ils furent interrompus par l’arrivée de Jasmine Beausoleil. « Édouard! Je suis contente de te voir! T’as l’air en forme!
— Toi aussi! Tu connais Alex Legrand et Claude Sutton?
— Oui, on s’est déjà croisés dans les encans de Cité Solidaire... » Alex bafouilla quelque chose en rougissant. Jasmine avait beaucoup cheminé depuis qu’elle n’était plus miss météo. En plus d’être devenue une animatrice respectée – à la radio et la télé –, quelques séances photo à la fois sexy et glamour lui avaient donné une aura de sex-symbol qui ne laissait clairement pas indifférent. 
« Édouard, continua Jasmine, c’est vrai ce qu’on dit? Tu fais de la magie? De la vraie?
— Je veux laisser à tout le monde l’occasion de se faire une propre idée. À toi comme les autres.
— J’ai fait des recherches en prévision de ce soir… Quel dommage que Randall James ne puisse pas être là! C’est tout un bonhomme! » Elle regarda l’heure. « Il faut que je descende aux loges… On se revoit plus tard! Merde!
Après qu’elle se soit éloignée, Édouard chuchota à l’oreille de Claude. « Où sont tes hommes?
— Ç’aurait été un abus de pouvoir d’utiliser les ressources de la police. Mais j’ai trouvé deux gars prêts à me faire une faveur. Ils vont arriver un peu plus tard, en civils. »
Édouard aurait préféré une réelle présence policière, au cas où les Maître décideraient de réagir de façon musclée. Mais c’était déjà mieux que rien. « Si jamais l’un de vous aperçoit un initié dans la bâtisse, ou quoi que ce soit d’étrange, il faut se le dire, ok? Souvenez-vous : on a affaire à des gens capables de bien des choses… Incluant vous faire oublier. À bien y penser, ce serait plus intelligent de vous assurer de ne pas vous retrouver seuls. Vous allez être mes yeux et mes oreilles, alors… Vigilance!
— Pas de problème, dit Claude. Quel est le déroulement prévu?
— Après l’ouverture, le premier segment va donner la parole à des spécialistes… »

dimanche 23 octobre 2016

Le Nœud Gordien, épisode 443 : Frappe

Les lumières des gyrophares tapissaient les façades du quartier qu’on devinait paisible d’ordinaire. La météo annonçait du beau temps pour la journée, mais l’atmosphère était saturée d’un crachin dense qui ne mouillait pas moins qu’une vraie pluie. Le soleil n’était pas encore levé; aux alentours, des voisins en robe de chambre lorgnaient la scène à travers les rideaux de leur maison. Quelques-uns, plus hardis, s’étaient rassemblés à quelques pas du périmètre de sécurité tracé par les habituels rubans jaunes.
C’est sur cette scène que Claude Sutton et le lieutenant Caron débarquèrent. Un agent vint les accueillir à la sortie de leur voiture. Caron en vint aux faits en un mot : « Alors?
— L’appel a eu lieu un peu avant quatre heures du matin. Des voisins ont rapporté des coups de feu. » Le policier, un jeunot, était nerveux. Claude ne pouvait pas dire si c’était parce qu’il s’adressait à un directeur d’unité –  une rareté sur le terrain –  ou au sévère lieutenant Caron.
« On parle de combien de tirs?
— Une vraie fusillade, répondit-il. La porte a été forcée, comme vous pouvez voir. »
Forcée? Détruite aurait été plus juste. Des éclats de bois recouvraient un demi-cercle de plus de deux mètres de l’autre côté du seuil. Surpris, Caron demanda : « Coudonc, est-ce qu’y ont pris une grenade? Un bazooka? »
L’agent haussa les épaules. « Les gars du laboratoire disent qu’il va falloir attendre leur analyse.
— Bref, ils ne savent pas, rétorqua le lieutenant. On peut entrer? »
L’agent hésita, craignant peut-être que la question soit une mise à l’épreuve. « Heu, oui? Si vous voulez. Je… Oui. Suivez-moi. »
Un premier cadavre gisait sous une toile, encore couché dans un fauteuil aligné avec l’entrée béante de la maison. Le fusil qui se trouvait juste en-dessous de sa main ouverte laissait croire qu’il montait la garde au moment de la frappe. Trois autres individus avaient été abattus dans le couloir qui menait aux chambres. Ceux-là étaient en train d’être examinés par l’équipe médicolégale. Deux d’entre eux étaient enlacés, peut-être portés par un élan de fraternité face à la mort. Des trous de balle constellaient les murs du passage.
« A-t-on identifié les victimes?
— Pas formellement. Mais c’est des gars de Fusco. Inner circle. »
Ils ne pouvaient pas aller plus loin sans être dans les jambes des enquêteurs. « La pièce au fond est fortifiée, grille, cadenas, tout le tralala. Les suspects n’ont pas dû avoir le temps de la forcer : on a récupéré quatre paquets d’un kilo de poudre blanche à côté d’un coffre-fort.
— De la coke?
— Les gars pensent que c’est plutôt de l’héroïne », dit l’agent sur le ton de la confidence.
Quatre kilos… Une fortune. On pouvait tuer pour moins que ça. « Un instant, dit Sutton. À côté du coffre-fort?
— Ouais. C’est bizarre, hein? »
Comment expliquer que des briques valant plusieurs centaines de milliers de dollars soient déposées là… À moins que le coffre-fort en soit déjà plein?
Un coup d’œil à Caron lui donna l’impression qu’il pensait la même chose.
« Est-ce que ça serait les fameuses noix de coco? », souffla Caron à l’oreille de Sutton. Des mafiosi sous écoute y avaient souvent fait allusion au cours des dernières semaines. Les forces policières n’avaient toutefois pas recueilli assez d’information pour être en mesure de contrer ce complot.
L’héroïne avait dû être planquée là dans le plus grand secret, pour être écoulée graduellement… Cette frappe indiquait, par conséquent, que quelqu’un avait laissé filtrer l’information à un tiers parti. Mais qui? Il n’en avait pas la moindre idée, et cela le perturbait.
C’était la deuxième frappe consécutive contre le clan Fusco, après celle contre Abel Laganà et ses hommes. Sutton aurait été naïf de croire que la paix durerait longtemps dans La Cité… Une hypothèse plausible était que l’ex-clan Lytyvn ait maille à partir avec le parrain de la Petite-Méditerranée.

Ou, plus inquiétant, qu’une nouvelle force cherchait à se tailler une place sur l’échiquier de La Cité. 

dimanche 31 juillet 2016

Le Nœud Gordien, épisode 431 : Funérailles

Le jour des funérailles, Édouard avait encore les émotions en macédoine.
Il en avait voulu à son frère pendant toute sa vie adulte. Pourquoi, au juste? Parce qu’après la mort de leur père, Philippe avait voulu prendre sa place et contrôler la vie d’Édouard. Son grand frère avait été désigné exécuteur testamentaire; en mettant à profit une formulation ambiguë des dernières volontés du paternel, il avait tenu son héritage en otage. Philippe aurait voulu qu’il étudie la médecine, le génie, ou un autre métier que leur père aurait approuvé. Le jeune Édouard, pour sa part, avait persévéré dans sa voie.
Il n’avait jamais pardonné à son aîné, mais avec le recul, toutes les émotions négatives qu’il avait portées pendant des années ne valaient pas quelques dizaines de milliers de dollars. L’improbable concours de circonstances qui les avait rapprochés mettait tout le reste en perspective… Édouard n’aurait pas été prêt à tout oublier, mais qui sait où la vie les aurait conduits?
Édouard ne comprenait tout simplement pas pourquoi Philippe avait décidé de s’enlever la vie. Quels tourments l’avaient habité, pour qu’il en finisse ainsi? Pourquoi maintenant?
Pendant qu’il se préparait, il se mit à regretter d’avoir refusé que Félicia l’accompagne aux funérailles : sa présence lui aurait fait du bien. Mais ç’aurait été un mauvais moment pour la présenter au reste de la famille… Et surtout pas à ses filles.
Bien qu’elle ait insisté, Édouard supposait qu’elle n’était pas fâchée de ne pas devoir y aller. Elle travaillait beaucoup ces jours-ci. Ils ne se voyaient pas souvent, mais Édouard n’allait pas lui lancer la première pierre. Au contraire, c’était presque rafraîchissant de côtoyer quelqu’un aussi absorbé par ses projets… Elle débarquait de temps à autre chez lui, parfois au milieu de la nuit. Elle ne restait jamais jusqu’au petit matin; soit elle déclarait soudainement que la pause était terminée et elle repartait sur-le-champ, soit elle laissait Édouard s’endormir pour filer à l’anglaise. Il ne lui restait qu’à espérer une telle visite plus tard.
Le service eut lieu dans la sobre chapelle du centre funéraire. Édouard reçut les condoléances devant le cercueil fermé de son frère. Il était accompagné d’Alexandre et de sa mère. Alors qu’Alex ne semblait pas savoir où se mettre, Suzie était splendide de grâce, avec sa robe noire et sa voilette. Claude, quant à lui, se trouvait dans l’assistance.
La plupart des gens qui défilèrent pour offrir leurs sympathies lui étaient inconnus, mais Édouard fut touché de voir Maude à la tête d’une petite délégation de gens de CitéMédia, incluant Nico et Jasmine.
Juste avant que l’officiant annonce que le service allait commencer, le cœur d’Édouard bondit : il aperçut une jolie blonde sur le seuil de la chapelle. Elle lui souffla un baiser avec une expression qui semblait dire on ne dit pas non à Félicia Lytvyn! Elle repartit sans avoir été remarquée.
Après le service, tout le monde passa dans une pièce adjacente. Les gens abandonnèrent progressivement la gravité de circonstance pour papoter de tout et de rien autour de bouchées et de rafraichissements. La vie continuait…
Peu à peu, les gens se mirent à quitter. Dans ce genre d’occasions, personne ne tenait à rester plus longtemps que nécessaire. Geneviève et les enfants furent les premières à lui dire au-revoir. Son cœur se serra en ressentant l’étreinte presque désespérée de ses filles. Il pouvait dire à quel point elles s’ennuyaient de lui.
Les deux jeunes filles qui avaient accompagné Alexandre lui dirent au-revoir ensuite. L’une avait des airs de mannequin; l’autre était mignonne aussi, dans un tout autre genre.
« Tu es avec laquelle?, demanda Édouard lorsqu’Alexandre le rejoignit.
— C’est compliqué…
— Ouh là là! Deux à la fois?
— Si tu savais… » Le jeune homme échoua à cacher son sourire.
Édouard voulut lui tirer les vers du nez, mais Claude les rejoignit à son tour. « Belle cérémonie », dit-il pour casser la glace. Puis, après s’être assuré que personne ne pouvait l’entendre, il ajouta : « J’ai des nouvelles pour vous… Des suites des informations que Philippe nous a données…
— Un instant, dit Alex. Quelles informations? »
Sutton parut interloqué. « Vous ne le saviez pas? Philippe a fait une déposition contre Gordon.
— Il a fait quoi?
— Il a témoigné de l’implication de Gordon dans la production d’Orgasmik. Cela nous a permis d’émettre un mandat d’arrestation contre lui.
— Vous allez l’arrêter? », demanda Édouard, abasourdi.
« En fait, mes hommes lui ont déjà mis le grappin dessus. C’est là que ça se corse… Croyez-le ou non, il n’existe plus la moindre trace de son arrestation.
— Qu’est-ce que tu veux dire?
— Aucune trace. Il est disparu du centre de détention où on l’avait transporté, et toute la paperasse le concernant… Volatilisée! Je commence à croire qu’il fait de la magie pour vrai… Alex? Est-ce que ça va? »
La respiration du jeune homme s’emballait; il semblait sur le point d’avoir une attaque de panique. « Mon père ne s’est pas suicidé. Il disait toujours que se tuer, c’est la chose la plus lâche qu’un homme peut faire.
— Relax, Alex… Tu sais comment il était à cheval sur la sécurité… Ses gardes du corps n’ont rien vu…
— Gordon est un fucking magicien! Si le gars peut sortir d’une prison, c’est quoi entrer dans une cabane sans être vu? »
Un lourd silence tomba. Édouard n’était pas prêt à croire que Gordon ait pu prendre une vie… Mais il n’avait pas voulu croire qu’il ait pu tremper dans la production de l’Orgasmik non plus.

Ils allaient devoir tous redoubler de prudence… Mais Édouard avait le devoir de tirer cette affaire au clair. 

dimanche 14 février 2016

Le Nœud Gordien, épisode 407 : Comité d’accueil

Ils revisitèrent le lendemain le site de la conflagration, afin de vérifier si la disparition de Harré n’était que temporaire. La crainte de Gordon s’avéra : l’impression n’était pas revenue.
De retour à la voiture, il s’emmura dans un silence contrarié. Félicia n’insista pas pour engager un dialogue : elle ordonna au conducteur de les ramener à leur hôtel.
Voici ce qu’il faut que tu saches : pour me revoir, tu devras faire l’impensable, et qu’on fasse pour toi deux fois l’impossible. Mes deux cadeaux te montreront le chemin …
Les paroles de Harré jouaient en boucle dans l’esprit de Gordon… Pour me revoir, avait-il dit… Avait-il raté sa chance de retrouver Harré, et avec lui, le chemin du paradis perdu? Félicia revenait avait proposé l’hypothèse que Harré ait en quelque sorte possédé Gordon. Il fallait admettre qu’il considérait cette possibilité moins dérangeante que l’autre – que Harré soit disparu pour de bon.
Sans le spectre de Harré, plus rien ne les retenaient à Zurich. Il restait des billets pour La Cité le jour même, un vol direct qui partait à minuit dix. Lytvyn s’occupa de toutes les formalités.
La première classe de leur avion offrait ces places confortables aux allures de fauteuils, avec assez de dégagement pour étirer les jambes et dormir dans un relatif confort. Félicia roupillait avant même que l’avion ait atteint sa vitesse de croisière, laissant Gordon seul avec ses pensées.
Le brouhaha du service des repas la réveilla quelques heures plus tard. Elle s’étira en baillant avant de se déchausser pour masser la plante de ses pieds. Gordon lui-même commençait à avoir des fourmis dans les jambes.
« Toi, tu ne dors jamais, hein? » Elle bailla de nouveau.
Gordon fit non de la tête.
« C’est peut-être une bonne chose, quand on y pense. Le, hum, passager d’Alice Gauss prenait le volant seulement lorsqu’elle dormait. Et Hill, lui, n’a pas pu le faire avant d’y être… invité. » Elle mima du bout du doigt le tracé du symbole par lequel Hill avait pris le contrôle d’Édouard.
« Tu penses vraiment que c’est la même chose pour moi? Que j’ai… un passager clandestin?
— Pourquoi est-ce si difficile pour toi d’admettre cette possibilité?
— Nous savons que Harré est disparu, mais nous n’avons pas le moindre indice qui supporte ton idée… » En fait, Gordon ne demandait qu’à être convaincu. Échaudé par leur échec apparent, il lui était difficile de se permettre d’espérer à nouveau.
« Dès notre retour, je vais faire sortir Harré comme je l’ai fait avec Hill.
— Ce sera une parfaite occasion de vérifier ton hypothèse », dit Gordon.
« Tu vas bien voir que j’ai raison. Encore une fois. »
Il choisit de prendre son effronterie avec le sourire. « On verra bien. »
La conversation était close. Félicia tourna la tête vers le hublot, le ciel et les nuages. Gordon, de son côté, se laissa tenter à jongler avec les et si… Et si le fantôme de Harré se trouvait bel et bien en lui? Pourquoi se contenter de discuter avec lui? Et s’il trouvait plutôt un moyen d’absorber le savoir et la puissance de Harré, tout en demeurant en selle?
Félicia se rendormit après le repas. Elle n’ouvrit les yeux à nouveau qu’au moment de l’annonce de leur atterrissage imminent.
Même s’il n’avait plus besoin de dormir, Gordon demeurait affecté par cette fatigue toute particulière qui découle des longs vols. Il ne fut pas fâché de toucher terre.
« Il ne pleut pas », remarqua Félicia une fois l’appareil immobilisé. « Sais-tu ce qui s’est passé?
— Non », répondit-il. La pluie torrentielle avait été un effet secondaire du grand rituel qui diffusait le trop-plein d’énergie radiesthésique de La Cité. L’implication était manifeste : soit le rituel avait été altéré, soit on l’avait laissé se dissiper. Il allait devoir tirer cela au clair...
Leur section de l’avion fut la première à sortir. En passant la porte, Gordon tombèrent nez à nez avec un comité d’accueil inattendu. Claude Sutton était campé devant lui, flanqué de quatre agents de police et – horreur! – accompagné d’un petit groupe de journalistes et de photographes.
« Gordon Abraham, vous êtes en état d’arrestation pour production et trafic de substances illégales... » Sutton continua à énumérer ses infractions et ses droits pendant qu’un agent lui passait les menottes sous les yeux d’une Félicia médusée.

dimanche 5 octobre 2014

Le Nœud Gordien, épisode 340 : Unité spéciale

L’entrée de Claude Sutton dans le quartier général de son unité spéciale eut l’effet d’un vent froid.
Ses hommes – et la femme parmi eux – étaient disposés autour d’une table carrée au centre de la pièce, à l’exception de Tessier qui se tenait debout à une extrémité. Celui-ci se glissa à sa place en affichant un visage innocent. Il était clair que l’arrivée du directeur avait coupé court à une gesticulation qu’il devinait très drôle, à voir les rires que Beaudet et Malenfant échouaient à cacher derrière une façade professionnelle.
Le lieutenant Caron, quant à lui, affichait une réaction opposée à celle des autres. Son visage cramoisi et son expression réprobatrice le confirmaient une fois de plus : le doyen de l’équipe prenait sur lui la honte des écarts de ses collègues. La rigidité de ses conceptions et son sens de l’honneur l’avaient tenu loin des magouilles qui avaient coûté leur job à presque tous ses collègues après l’arrivée au pouvoir de la mairesse Martuccelli. Ses vertus le servaient moins bien lorsqu’il devait côtoyer la nouvelle génération d’enquêteurs qui avait remplacé la sienne, des gens honnêtes, certes, mais peu rompus à un certain décorum dont Caron aimait se faire le défenseur.
La présence de Sutton avait suffi à les rappeler à l’ordre. Si son grade lui octroyait le double devoir de l’autorité et de la discipline, il excusait tout de même les pitreries de son équipe, pour peu qu’elles ne nuisent pas à leur travail. Après tout, à une certaine époque, il avait vécu lui aussi son lot de paris, de défis, d’inside jokes et de running gags, toutes ces choses promptes à jaillir dans les dortoirs, les casernes et les prisons, bref là où des gens évoluant en vase clos égayaient leurs journées avec les moyens du bord. Sutton jalousait un peu le sentiment de camaraderie qu’il avait perdu en accédant à des postes de direction… Mais c’était le prix à payer pour progresser dans sa carrière.
Sutton garda le silence juste assez longtemps pour que Tessier ait le temps de s’inquiéter – le directeur n’était nullement offusqué, mais sa réaction faisait partie du jeu de l’autorité –, puis il passa aux choses sérieuses. « Donc, vous avez du nouveau?
— Ouais », dit Caron en lissant sa moustache. Son visage avait repris sa couleur naturelle. « Les relations entre Mélanie Tremblay et Will Szasz se précisent. Ils ont été photographiés ensemble à trois occasions cette semaine seulement.
— Bien, bien… Est-ce que ça a brassé côté finances?
— Business as usual », répondit Beaudet. « Mais je garde les yeux ouverts, vingt-quatre sept. Mon instinct me dit que quelque chose se prépare. »
Sutton hocha la tête. La division des opérations spécialisées avait été réticente à lui prêter leur experte en crimes financiers, mais le jeu en avait valu la chandelle : Valérie Beaudet était responsable de certaines des plus belles avancées depuis la création de l’unité spéciale. Si seulement elle avait été là durant l’enquête sur le maire Lacenaire… Ils auraient mis au jour toute sa culture de la corruption en un rien de temps.
« Mais ce n’est pas tout », ajouta Tessier, le chef des opérations de surveillance. La fierté de son ton augurait une excellente nouvelle. Il sortit une photo d’un dossier posé devant lui et la fit glisser jusqu’à Sutton. « Szasz et Tremblay ont rencontré ce bonhomme-là hier, dans l’Est… Les gars de la filature ont été vite sur leurs patins… Ils… »
Tessier continua à narrer comment ses hommes avaient sauté sur l’occasion pour en venir à croquer cette image, mais sa voix semblait provenir de loin, très loin…
C’était Gordon. L’homme de la photo d’Alexandre qui s’était révélé l’un des mystérieux magiciens sur lesquels Édouard enquêtait.
Au début de cette affaire, Alexandre avait mentionné l’avoir aperçu dans l’entourage de son père, au temps où il produisait de l’Orgasmik. Aucune autre piste n’avait toutefois indiqué un tel lien. L’intuition d’Alexandre avait été juste après tout?
Que ce Gordon trempe dans une société secrète occulte, c’était une chose. Qu’il fréquente les hautes sphères du crime organisé de La Cité, c’était une toute autre affaire. C’était son affaire.
Tessier toussota. « T’avais pas déjà dit que tu devrais une grosse faveur à celui qui te donnerait des informations sur lui?
— T’as une sacrée bonne mémoire, on va te donner ça », dit Sutton. « Mais oui, tu as raison. Maintenant, dis-moi tout ce que tu as appris sur lui. » 

dimanche 24 mars 2013

Le Noeud Gordien, épisode 262 : Prêt, pas prêt

Claude passa la main dans ses cheveux. Alex pouvait deviner ce qu’il avait en tête : il pouvait concéder qu’une bande d’hypnotiseurs de grand talent sévissait en ville, mais l’idée d’une conspiration d’alchimistes tout droit sortie du Moyen-âge était plus difficile à avaler.
« De l’alchimie… De l’astrologie? On est rendu loin de l’hypnose…
— Claude », dit Édouard, « c’est plus que juste de l’hypnose. Faire oublier à Alex ou moi que nous essayons d’entrer chez Gordon, peut-être. Créer des impulsions folles ou des blocages, passe encore. Mais j’ai quand même eu une putain de conversation à travers un miroir!
— Pour le miroir comme pour le reste, c’est peut-être une suggestion hypnotique…
— Non », dit Alex. « Pour commencer, j’écoute toutes les rencontres d’Édouard avec ses professeurs. Je n’ai jamais entendu quoi que ce soit qui ressemble à de l’hypnose, rien du genre tu dors ou tu ne te souviendras de rien. Mais surtout… Ozzy.  
— Quoi, Ozzy? J’ai entendu parler de corneilles trouvées hors du nid puis apprivoisées bien avant elle… Qu’Édouard soit tombé dessus en suivant son instinct, c’est une sacrée coïncidence, mais ça ne prouve rien!
— Je voulais dire : Édouard est capable de savoir dans quelle direction elle se trouve.
— C’est vrai? »
Édouard acquiesça. « Il suffit que je me concentre un peu. Et c’est encore plus clair après que j’aie fait mes exercices… »
Un long silence s’ensuivit pendant lequel les trois hommes observèrent la corneille voler ou sautiller d’un bout à l’autre de l’appartement. « Ok », dit finalement Claude. « Admettons. Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait?
— Tu devrais t’exercer toi aussi.
— Moi! Vraiment! Un instant… aussi?
— Oui. Alex a commencé presque en même temps que moi… 
— Moins intensément, il faut dire. À propos… » C’était le moment qu’il attendait pour dévoiler sa surprise. Il alla chercher le cartable sous son lit pour l’offrir à Claude.
« Qu’est-ce que c’est?
— J’ai retranscrit et mis de l’ordre dans les leçons enregistrées. Voilà le résultat. Introduction à la magie, niveau débutant!
— Wow! Beau travail! », dit Édouard.
Claude ne semblait pas si convaincu. « Comment faire pour apprendre? Comment savoir si j’ai le potentiel? » Son ton montrait qu’il refusait de prendre l’idée au sérieux.
« Gordon m’a dit que tout découlait de l’effort et de la pratique », dit Édouard, « mais qu’en plus de la détermination, la réflexion et la créativité différencient les initiés des véritables maîtres. Il a aussi dit que personne avant moi n’avait pensé à accélérer le processus. Dans leur tête, on y arrivait au bout d’un long mûrissement. Le fait que j’aie avancé si vite en quelques mois est un indice que c’est avant tout une question d’heures investies.
— Bref, personne ne naît virtuose », dit Alex.
Claude répondit : « Je ne me vois pas me mettre à méditer une heure ou deux par jour…
— Donc, tu ne penses pas t’y mettre? »
Claude exhala longuement. « Je peux essayer, mais je ne pense pas que je me rende loin. 
— Parfait! », dit Édouard.
« Tout cela ne répond pas à ma question… Qu’est-ce qu’on fait maintenant? »
Édouard prit une expression sérieuse. « Vous savez que mon but final est de monter un dossier assez solide pour rendre tout ça public. Vous savez aussi que Gordon me supporte là-dedans… Mais lors de notre dernière rencontre, il m’a fait jurer de ne pas passer à l’acte avant le bon moment.
— C’est-à-dire?
— Il ne m’a rien dit de plus. Mais ça m’a fait réfléchir et je ne comprends toujours pas. Qu’a-t-il à gagner en trahissant ses alliés en premier lieu? Il a parlé de revanche contre Avramopoulos, mais ça ne tient pas la route... Pourquoi avoir attendu jusqu’à maintenant? Qu’est-ce que ça change que je l’aide, s’il a déjà accès à toutes les preuves? Et maintenant qu’il m’a avec lui, que je suis prêt à l’aider, pourquoi attendre le bon moment?
— Et puis? Qu’est-ce que ça change? », demanda Alex.
« Lorsqu’une source anonyme vient filer un scoop aux médias, il fait toujours se demander qui va en profiter. Il y a toujours la possibilité qu’on se joue de nous, qu’on nous manipule.
— Alors, qu’est-ce qu’on fait? », répéta Claude pour la troisième fois, de plus en plus irrité.
« Pour l’instant, on va être vigilants. Et proactifs. Il y a quelque chose que j’aimerais que tu fasses pour moiJ’ai quelque chose que j’aimerais que tu fasses, Claude. » Édouard lui tendit un billet plié. « C’est l’inventaire des initiés dans La Cité. »
Claude l’examina. « Gordon n’a toujours pas de nom de famille?
— C’est tout ce que j’ai pour l’instant. Mais au cas où, j’ai aussi noté toutes les adresses associées à Gordon.
— Hoshmand… Poltin… Polk…
— Polkinghorne.
— Ils ont le talent pour les noms de science-fiction, eux autres! Et les points d’interrogation, c’est quoi?
— Je les ai mis là pour signifier des inconnues. Il y avait deux participants non identifiés à mon initiation. Je gagerais que l’un d’eux est Derek Virkkunen – Avramopoulos ne lui cache rien, c’est un signe clair que c’est un initié. Avec sa taille et sa silhouette, j’ai l’impression que l’autre était une femme, mais je n’en sais pas plus. Du côté de Gordon, je serais surpris qu’il soit seul… Il doit avoir ses élèves et ses hommes de main lui aussi. Il faudrait en savoir plus sur son entourage. Finalement, j’ai entendu quelqu’un d’autre être mentionné ici et là… Une Trichane ou Tricane ou quelque chose comme ça. L’entourage d’Avramopoulos la craint; je pense qu’elle est une sorte de renégat.
— Qu’est-ce que tu veux que je fasse avec tout ça?
— Une recherche dans tes bases de données policières…
— Je ne peux pas.
— Pourquoi?
— Parce qu’elles ne sont pas mes bases de données. Je ne peux pas commencer à m’en servir pour des raisons personnelles, en-dehors des enquêtes officielles de mon service. »
Édouard parut abattu, mais Alex n’avait pas dit son dernier mot. Il connaissait assez son beau-père pour savoir par quel angle l’aborder. « Que ce soit de la magie ou de l’hypnose, nous savons avec certitude qu’ils sont capables de contrôler les pensées des gens. Imagine s’ils décidaient d’infiltrer la police, le crime organisé, le gouvernement… Qui sait? », ajouta-t-il pour enfoncer le clou, « tu as peut-être même déjà trouvé quelque chose, mais ils te l’ont fait oublier… Comme pour l’affaire du Aleksi n’est pas important que tu as racontée à Édouard… Tu ne peux pas prendre ce cas à la légère… »
Claude rumina l’idée pendant un moment; il finit par plier la feuille pour l’empocher. « Je vais y penser », dit-il. « Mais vous, qu’est-ce que vous allez faire maintenant? »
Édouard esquissa un sourire rempli de malice. « Alexandre a dit quelque chose tantôt qui m’a fait réaliser que j’ai déjà tout ce qu’il faut pour avancer mon dossier. » Il tendit le poing et Ozzy alla s’y percher immédiatement. « Et si Gordon n’est pas prêt en même temps que nous, tant pis pour lui! »

dimanche 17 mars 2013

Le Noeud Gordien, épisode 261 : Voynich

« T’as bonne mine! », s’exclama Alexandre en ouvrant sa porte à Édouard.
« Je ne me suis jamais senti si bien de toute ma vie!
— C’était inquiétant de te savoir dans le coma… Je me demandais tellement ce que j’aurais pu faire pour toi…
— Tu n’aurais rien pu faire. J’ai été malchanceux de me retrouver comme ça et chanceux de m’en sortir, c’est tout.
— Qu’est-ce qui s’est passé, au juste? Est-ce que ça a rapport avec… nos affaires?
— Oui.
— Je le savais! Mais entre, entre!
— Est-ce que Claude va venir?
— Il m’a dit qu’il serait peut-être en retard.  
— Excellent. Je vais l’attendre avant de vous raconter tout ça. Comment ça va, toi?
— Ça va, ça va…
— Tu travailles encore tes exercices?
— J’essaie d’en faire une heure par jour, mais ça n’est pas facile… C’est long et plate.
— Tu essaieras vingt heures par jour pendant quelques semaines, tu vas voir!
— Je ne sais pas comment tu fais.
— Je ne pourrais pas le faire volontairement. C’est étrange comme sensation… Même si, souvent, je suis fatigué, c’est comme si je ne pouvais pas ne pas vouloir, tu comprends?
— Je pense que oui. » Alexandre frissonna, comme s’il avait croqué un citron. « Je n’aurais pas voulu être à ta place! »
On frappa à la porte. C’était Claude, la mine joviale. « On dirait que ça va mieux que la dernière fois », dit-il en serrant la main d’Édouard.
« C’était si pire que ça?
— Tu ne t’es pas regardé dans le miroir? »
Édouard s’esclaffa. « Même en me regardant, je n’avais pas le temps de penser à des choses triviales comme mon apparence…
— …ton alimentation », ajouta Claude.
— Ou ta santé mentale », conclut Alex.
« Là, c’est sous contrôle, c’est ce qui compte. 
— J’ai vu ta corneille dehors… Je pense qu’elle veut entrer. »
Effectivement, dès qu’Édouard tira le rideau, Ozzy alla se poser au bas de la fenêtre. « Je peux?
— Si elle chie quelque part, c’est toi qui nettoies », répondit Alexandre.
« Donc, tu voulais nous parler? », dit Claude en s’asseyant à table.
« Oui, oui. J’ai eu une semaine très intéressante… Pour commencer, comme je disais à Alex avant que tu arrives, mon coma a été provoqué par une sorte de maladie magique que Gordon a appelé un contrecoup. Si j’ai bien compris, certaines zones sont saturées d’énergie dangereuse pour les initiés – assez dangereuse pour me faire tomber dans le coma. C’est pour ça que les médecins n’ont rien pu faire pour moi, pas même comprendre la nature de mon problème. Mais Gordon m’a réanimé avec une préparation d’herbes…
— Une potion magique? », dit Claude, railleur. Malgré ses bonnes raisons de penser qu’on ait manipulé son esprit, il continuait à préférer y voir quelque chose de l’ordre de l’hypnose plutôt que du surnaturel.
Édouard choisit de ne pas s’engager dans cette discussion. « J’ai revu Gordon plus tôt cette semaine. Il m’a libéré de ma compulsion, mais aussi du blocage qui m’empêche de parler aux non-initiés… »
Alexandre ouvrit un énorme sac de crottes au fromage avant d’en fourrer une pleine poignée dans sa bouche. Lorsqu’il leur en offrit, ses invités déclinèrent d’un mouvement de la main. Ozzy parut plus intéressé : il alla se poser sur le comptoir, juste à côté d’Alex, le bec droit en direction du sac. « Je peux? » Édouard acquiesça. Il tendit à l’oiseau une friandise qu’il boulotta d’un seul coup.
« Pour la compulsion, il m’a donné un remède que je dois prendre de temps en temps. Pour le blocage, c’est plus intéressant… J’ai tout vu… La première chose qu’il a faite, c’est tracer plein de symboles sur des tableaux effaçables qu’il avait avec lui… Je les ai reconnus, c’étaient les mêmes que lorsque j’ai été initié… À un moment donné, Gordon est allé chercher de l’eau; j’ai tout juste eu le temps de prendre une photo. »
Il leur tendit son téléphone. Malgré le mauvais éclairage, on pouvait clairement voir le tableau couvert de formes géométriques et de caractères bouclés qui ne ressemblait à rien que Claude ou Alex ne connussent.
« En étudiant la photo par la suite », continua Édouard, « j’ai réalisé que j’avais déjà vu cette écriture. Je suis allé fouiller dans mes boîtes entreposées et j’ai retrouvé ça… » Il sortit de sa serviette un livre noir à couverture rigide. La jaquette affichait l’image d’une tête de toutes les couleurs, dans un style vieillot qui aurait pu passer pour futuriste vingt ou trente ans auparavant. Le titre était en grande lettres dorées.
« Les mystères de l’inexpliqué? », dit Alexandre en le prenant.
« Regardez à la page soixante-quatre… » Pendant qu’ils fouillaient, Édouard ajouta : « Quand j’étais adolescent, j’étais passionné par le surnaturel. J’ai reçu cette collection quand j’avais quinze ou seize ans. Si je me souviens bien, c’était mon cadeau de fête ET de Noël cette année-là… Je ne me doutais pas que je serais personnellement mêlé à l’un de ces mystères! »
Alexandre et Claude avancèrent tous les deux la tête vers la page avec une expression de surprise et d’incrédulité. « C’est la même écriture! 
— Exactement la même. Dans un livre vieux de six cent ans…
— Quel est ce livre?
— C’est le manuscrit de Voynich, considéré comme un traité d’alchimie, d’astrologie et d’herboristerie. Je dis considéré parce que personne ne l’a déchiffré à ce jour.
— Et eux, Gordon, Avramopoulos…
— …seraient les descendants spirituels de l’auteur du manuscrit. Comment expliquer qu’ils soient les seuls au monde à écrire un langage que les plus grands érudits n’ont jamais vu ailleurs? »