dimanche 31 juillet 2016

Le Nœud Gordien, épisode 431 : Funérailles

Le jour des funérailles, Édouard avait encore les émotions en macédoine.
Il en avait voulu à son frère pendant toute sa vie adulte. Pourquoi, au juste? Parce qu’après la mort de leur père, Philippe avait voulu prendre sa place et contrôler la vie d’Édouard. Son grand frère avait été désigné exécuteur testamentaire; en mettant à profit une formulation ambiguë des dernières volontés du paternel, il avait tenu son héritage en otage. Philippe aurait voulu qu’il étudie la médecine, le génie, ou un autre métier que leur père aurait approuvé. Le jeune Édouard, pour sa part, avait persévéré dans sa voie.
Il n’avait jamais pardonné à son aîné, mais avec le recul, toutes les émotions négatives qu’il avait portées pendant des années ne valaient pas quelques dizaines de milliers de dollars. L’improbable concours de circonstances qui les avait rapprochés mettait tout le reste en perspective… Édouard n’aurait pas été prêt à tout oublier, mais qui sait où la vie les aurait conduits?
Édouard ne comprenait tout simplement pas pourquoi Philippe avait décidé de s’enlever la vie. Quels tourments l’avaient habité, pour qu’il en finisse ainsi? Pourquoi maintenant?
Pendant qu’il se préparait, il se mit à regretter d’avoir refusé que Félicia l’accompagne aux funérailles : sa présence lui aurait fait du bien. Mais ç’aurait été un mauvais moment pour la présenter au reste de la famille… Et surtout pas à ses filles.
Bien qu’elle ait insisté, Édouard supposait qu’elle n’était pas fâchée de ne pas devoir y aller. Elle travaillait beaucoup ces jours-ci. Ils ne se voyaient pas souvent, mais Édouard n’allait pas lui lancer la première pierre. Au contraire, c’était presque rafraîchissant de côtoyer quelqu’un aussi absorbé par ses projets… Elle débarquait de temps à autre chez lui, parfois au milieu de la nuit. Elle ne restait jamais jusqu’au petit matin; soit elle déclarait soudainement que la pause était terminée et elle repartait sur-le-champ, soit elle laissait Édouard s’endormir pour filer à l’anglaise. Il ne lui restait qu’à espérer une telle visite plus tard.
Le service eut lieu dans la sobre chapelle du centre funéraire. Édouard reçut les condoléances devant le cercueil fermé de son frère. Il était accompagné d’Alexandre et de sa mère. Alors qu’Alex ne semblait pas savoir où se mettre, Suzie était splendide de grâce, avec sa robe noire et sa voilette. Claude, quant à lui, se trouvait dans l’assistance.
La plupart des gens qui défilèrent pour offrir leurs sympathies lui étaient inconnus, mais Édouard fut touché de voir Maude à la tête d’une petite délégation de gens de CitéMédia, incluant Nico et Jasmine.
Juste avant que l’officiant annonce que le service allait commencer, le cœur d’Édouard bondit : il aperçut une jolie blonde sur le seuil de la chapelle. Elle lui souffla un baiser avec une expression qui semblait dire on ne dit pas non à Félicia Lytvyn! Elle repartit sans avoir été remarquée.
Après le service, tout le monde passa dans une pièce adjacente. Les gens abandonnèrent progressivement la gravité de circonstance pour papoter de tout et de rien autour de bouchées et de rafraichissements. La vie continuait…
Peu à peu, les gens se mirent à quitter. Dans ce genre d’occasions, personne ne tenait à rester plus longtemps que nécessaire. Geneviève et les enfants furent les premières à lui dire au-revoir. Son cœur se serra en ressentant l’étreinte presque désespérée de ses filles. Il pouvait dire à quel point elles s’ennuyaient de lui.
Les deux jeunes filles qui avaient accompagné Alexandre lui dirent au-revoir ensuite. L’une avait des airs de mannequin; l’autre était mignonne aussi, dans un tout autre genre.
« Tu es avec laquelle?, demanda Édouard lorsqu’Alexandre le rejoignit.
— C’est compliqué…
— Ouh là là! Deux à la fois?
— Si tu savais… » Le jeune homme échoua à cacher son sourire.
Édouard voulut lui tirer les vers du nez, mais Claude les rejoignit à son tour. « Belle cérémonie », dit-il pour casser la glace. Puis, après s’être assuré que personne ne pouvait l’entendre, il ajouta : « J’ai des nouvelles pour vous… Des suites des informations que Philippe nous a données…
— Un instant, dit Alex. Quelles informations? »
Sutton parut interloqué. « Vous ne le saviez pas? Philippe a fait une déposition contre Gordon.
— Il a fait quoi?
— Il a témoigné de l’implication de Gordon dans la production d’Orgasmik. Cela nous a permis d’émettre un mandat d’arrestation contre lui.
— Vous allez l’arrêter? », demanda Édouard, abasourdi.
« En fait, mes hommes lui ont déjà mis le grappin dessus. C’est là que ça se corse… Croyez-le ou non, il n’existe plus la moindre trace de son arrestation.
— Qu’est-ce que tu veux dire?
— Aucune trace. Il est disparu du centre de détention où on l’avait transporté, et toute la paperasse le concernant… Volatilisée! Je commence à croire qu’il fait de la magie pour vrai… Alex? Est-ce que ça va? »
La respiration du jeune homme s’emballait; il semblait sur le point d’avoir une attaque de panique. « Mon père ne s’est pas suicidé. Il disait toujours que se tuer, c’est la chose la plus lâche qu’un homme peut faire.
— Relax, Alex… Tu sais comment il était à cheval sur la sécurité… Ses gardes du corps n’ont rien vu…
Gordon est un fucking magicien! Si le gars peut sortir d’une prison, c’est quoi entrer dans une cabane sans être vu? »
Un lourd silence tomba. Édouard n’était pas prêt à croire que Gordon ait pu prendre une vie… Mais il n’avait pas voulu croire qu’il ait pu tremper dans la production de l’Orgasmik non plus.

Ils allaient devoir tous redoubler de prudence… Mais Édouard avait le devoir de tirer cette affaire au clair. 

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