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dimanche 11 décembre 2016

Le Nœud Gordien, épisode 450 : La petite Joute, 2e partie

La porte de l’ascenseur s’ouvrit au troisième étage de l’Agora. Félicia sortit, Édouard resta derrière. « Tu ne viens pas?
— Je fais un bond au cinquième. Je parie que si je ne descends pas la machine à café, quelqu’un va me le reprocher.
— Ouais, quelqu’un. » Qui d’autre qu’Avramopoulos? Félicia aurait dû l’embrasser avant : maintenant, ils pouvaient être vus. Bien que leur relation soit un secret de polichinelle, d’un commun accord, ils préféraient encore la discrétion. Elle se contenta donc de lui sourire pendant que la porte se refermait; celui qu’il lui retourna parut inquiet, comme si c’était lui et non elle qui était appelé à se tenir au bord du cercle de Joute.
La tradition voulait que ce soit le jouteur avec l’avantage du terrain qui reçoive son adversaire. Dans le cadre de la petite Joute, les Maîtres s’étaient entendus pour s’affronter en territoire neutre.
La grande pièce du troisième était méconnaissable. Outre les chaises disposées en cercle au centre, tout l’ameublement usuel avait été empilé dans un coin, dissimulé derrière les tableaux à roulettes. L’arène de la Joute avait été tracée à même le sol, à l’encre plutôt qu’à la craie. On avait éteint les fluorescents; des cierges ajoutaient quelque peu à la lumière du jour qui filtrait par les fenêtres. Le sitar de Derek Virkkunen enrobait l’atmosphère de mélodies à la fois mystérieuses et solennelles.
Bien que Félicia soit plusieurs minutes en avance, la plupart des autres s’y trouvaient déjà. Polkinghorne papotait avec la plantureuse Vasquez. Le pauvre devait peser vingt kilos de moins qu’avant la mort de Hoshmand. Ses joues et son ventre avaient perdu de leur rondeur; il paraissait flotter dans ses vêtements. Elle fut heureuse de constater qu’il paraissait avoir retrouvé sa bonne humeur. Elle nota qu’Olson avait choisi un siège de l’autre côté du cercle, avec Latour et Stengers. C’était étrange : elle s’était toujours représenté le couple Olson-Vasquez comme une seule et même chose, une unité irréductible, mais en ce moment, ils semblaient déconnectés l’un de l’autre.
Avramopoulos se tenait seul dans son coin, le visage de marbre, concentré comme un athlète avant la compétition. Alors que les autres étaient en tenue civile, il avait opté pour sa toge pourpre et ses lauriers, peut-être pour rappeler son rang. Le vieux misogyne avait brûlé les ponts avec à peu près tout le monde. On spéculait depuis des jours à savoir qui serait son lieutenant. Félicia avait bien hâte au jour où elle se mesurerait à lui. Elle était convaincue que Team Gordon lui donnerait une bonne leçon – et si son Maître ne triomphait pas dans le cercle de Joute, elle prendrait un malin plaisir à lui montrer ce dont une femme était capable, quelle que soit la nature du défi.
Les trois frères Van Haecht avaient pris place à côté de leur père – l’adversaire de Gordon pour ce tour. Encore confiné à son fauteuil roulant, Arie continuait de croire qu’on trouverait bien un remède à ses problèmes de pieds, mais chaque succès ne s’avérait que temporaire : les marques du feu de Saint-Elme demeuraient inguérissables. Pauvre Gordon! Allait-il devoir porter ses marques au visage pour toujours?
Lorsqu’il s’était retrouvé handicapé à la suite du grand rituel, Arie avait eu l’idée qu’on le mette sous la coupe de la même compulsion qui avait propulsé la progression d’Édouard, question de tirer profit de sa convalescence. En ce moment même, il méditait, les yeux fermés, ses lèvres articulant un mantra. Alors qu’Édouard dépeignait cet épisode comme l’un des plus difficiles de sa vie, Arie, pour sa part, paraissait s’en sortir assez bien. Il est vrai que, contrairement à Édouard, il jouissait des soins attentifs de sa famille.
Félicia s’assit à la place que Gordon avait réservée à ses côtés. Elle le salua d’un mouvement de la tête. Comme un vieux couple, ils passaient tant de temps ensemble qu’ils n’avaient rien de nouveau à se dire.
Mandeville fut la dernière à arriver. Elle n’alla pas s’asseoir autour de l’arène : elle préféra garder ses distances, les bras croisés, la mâchoire serrée. Parmi les Maîtres, elle était seule à s’opposer à l’idée de Joute. Avait-elle même déjà assisté à un affrontement dans le passé?
La musique monta en crescendo avant de se taire brusquement. Le signal était donné : la Joute allait commencer. Latour et Avramopoulos s’avancèrent et échangèrent les paroles rituelles. Latour appela Isaac Stengers comme lieutenant. Avramopoulos créa la surprise en choisissant Polkinghorne. Le Maître balaya l’assistance du regard avec son sourire détestable, comme pour dire Vous voyez? Je gagne toujours, au final. Qu’avait-il promis à son lieutenant pour qu’il s’avance ainsi, tout sourire, pour rejoindre celui qui l’avait tant humilié par le passé? « Je gage qu’il a dû utiliser sa statuette », chuchota Félicia à l’oreille de Gordon, qui demeura impassible.
L’atmosphère électrique dans l’Agora rappelait celle d’un match de boxe, même si l’affrontement ne pouvait être que bref. Les adversaires entrèrent dans le ring; l’encre du cercle se mit à luire, les deux Maîtres furent traversés d’un frisson, puis ils exhalèrent en même temps.
L’assistance retint son souffle : qui avait gagné? Latour tendit la main à Avramopoulos. « Bien joué, chevalier. Lorsque j’ai vu que j’étais le dragon, j’ai tout de suite su que j’allais perdre. A-t-on jamais vu le monstre gagner? »
Avramopoulos haussa les épaules, comme si sa victoire allait de soi. Il se retourna vers Stengers. « Bon, voici le défi… »
L’expression décidée de Stengers se décomposa alors qu’il découvrit qu’il devait voler deux pièces d’art précolombien, exposées au Musée archéologique du complexe Les Muses. « Les pièces en question seront retournées à la fin du défi, n’est-ce pas?
— Quand tu gagneras à la Joute, rétorqua Avramopoulos, ce sera à toi de décider. Pour l’instant, garde tes questions pour toi. »
La réponse cinglante redonna son flegme à Stengers. Il accepta le défi avec aplomb. Les quatre hommes retournèrent s’asseoir.
L’anxiété de Félicia avait grimpé d’un cran. Comment se serait-elle acquittée du défi d’Avramopoulos? Et si Van Haecht concoctait un défi encore plus audacieux?
Gordon et son adversaire se levèrent à leur tour pour prendre place devant le cercle et échanger les paroles rituelles. Félicia sentit ses tripes se nouer lorsque son nom fut prononcé. Il faut que Gordon gagne. Réagir aux manœuvres d’Aart ne pourrait qu’être plus facile que l’inverse.
Gordon et Van Haecht pénétrèrent dans le cercle. Les caractères se mirent à chatoyer. Les dés étaient jetés…
Chose étrange : après cinq secondes, puis dix, l’affrontement n’était toujours pas conclu. Le phénomène était inédit : personne ne réagit, personne ne savait même s’il fallait réagir. Les symboles peints sur le sol brillèrent de plus en plus; étrangement, l’anneau de Gordon aussi. La teinte de la lueur vira au bleu, le même bleu que… « Le feu de Saint-Elme! »
Félicia abandonna le décorum pour se précipiter sur son sac à main, qu’elle renversa sans ménagement. Elle saisit son crayon-feutre, espérant avoir le temps de réaliser son truc, le procédé capable de disperser un trop-plein d’énergie radiesthésique. De l’autre côté de la pièce, Virkkunen avait déjà agrippé son sitar, animé de la même intention.
Sa lancée fut interrompue lorsqu’un claquement retentit dans l’espace, un coup de tonnerre sec plutôt que grondant. Une bourrasque venue de nulle part souffla tous les cierges. Avant que Félicia ou Derek n’ait pu agir, Gordon et Van Haecht s’écroulèrent. Tout le monde se précipita sur les deux Maîtres inconscients.
Il leur fallut d’interminables secondes pour rouvrir les yeux; Gordon fut secoué d’une quinte de toux si puissante que Félicia crut qu’il allait vomir. Van Haecht, de son côté, semblait en état de choc. Il avait les yeux écarquillés et la bouche tordue en un rictus effrayant. Il semblait chercher son air à coups de petites inspirations haletantes. Il pointa la sortie, l’urgence manifeste dans ses yeux. Ses fils agirent comme un seul homme : Arie se laissa tomber hors de son fauteuil roulant; Aart et Asjen l’y assirent au prix de quelques efforts. « Écartez-vous! », somma Aart en poussant le fauteuil vers l’ascenseur, déterminé à obéir à son père, à ne pas offrir sa faiblesse en spectacle une seconde de plus.
De son côté, Félicia aida Gordon à s’asseoir. « Qu’est-ce qui s’est passé? », demanda-t-elle. Le Maître tenta une réponse, mais sa toux irrépressible l’empêchait de l’exprimer chaque fois qu’il ouvrait la bouche. Il tenta sans succès de se remettre sur pied, seulement pour choir à nouveau dans les bras de Félicia. Il se mit à pointer à son tour l’ascenseur.
Elle regarda dans la direction qu’il pointait juste à temps pour voir les portes se refermer. Au tout dernier instant, le père Van Haecht cligna de l’œil dans leur direction. Un spasme ou un geste intentionnel?
Félicia retourna son attention vers Gordon. À chaque essai, ses râles gagnèrent en intelligibilité, jusqu’à ce qu’elle saisisse enfin le mot qu’il cherchait désespérément à prononcer…
« Harré! » 

dimanche 14 août 2016

Le Nœud Gordien, épisode 433 : Les règles du jeu

Tous les Maîtres et les adeptes confirmés de La Cité étaient enfin réunis dans la salle commune du troisième. Il régnait sur l’assemblée une atmosphère joyeuse, badine; on aurait dit une classe d’école lors du dernier jour avant les vacances.
« Votre attention, s’il vous plaît! », dit Latour en guise d’ouverture. Il lui fallut quelque temps pour avoir l’attention de tout le monde. « Maintenant que nous avons traité des sujets les plus urgents, il est temps de nous pencher vers un autre dossier. Vous savez duquel je parle, n’est-ce pas? »
La Joute. Maintenant que les tensions avec les Trois du Terminus étaient résolues, maintenant que le niveau de l’énergie radiesthésique de La Cité était redevenu normal, ils avaient le loisir de se divertir de la façon la plus sophistiquée qui soit. Voilà pourquoi tout le monde était de bonne humeur. Enfin, tout le monde sauf Mandeville, comme toujours méfiante face à tout ce qui touchait le créneau…
« Vu que nous sommes tous dans la même ville, la Joute traditionnelle n’a pas de sens. C’est pourquoi je vous suggère aujourd’hui une version modifiée du jeu. Je remercie tous ceux qui ont contribué à ma réflexion au cours des derniers jours, par leurs commentaires et leurs suggestions… Alors voilà : je propose de réduire la Joute à l’échelle de La Cité. »
Latour révéla la carte de la ville qu’ils avaient préparée, un autre exemplaire de celle sur laquelle ils avaient planifié le grand rituel. « J’ai partitionné la ville en sept quartiers majeurs : le Centre, le Nord, l’Est, l’Ouest, la banlieue nord, la Petite-Méditerranée, la Rive-Sud et la zone portuaire. Le Centre-Sud n’a pas été inclus, pour des raisons que je n’ai pas besoin de vous expliquer…Donc, comme dans la grande Joute, le tour commencera par une déclaration contre le Maître qui possède le quartier. Les Maîtres disputeront leur Joute dans le cercle, et le gagnant aura le droit de lancer un défi au perdant. Celui-ci désignera alors un lieutenant…
— Un seul?, demanda le père Van Haecht.
— Oui, un seul. Le lieutenant aura deux semaines pour le relever. »
Les autres réagirent : c’était la plus grande différence avec la version traditionnelle. « Deux semaines, ce n’est pas beaucoup, dit Aart.
— C’est juste, mais vu la plus petite échelle du jeu – un quartier plutôt qu’une ville –, les défis devraient l’être également. La contrainte du temps rendra sans doute leur accomplissement plus intéressant.
— Cela ne rendra pas le jeu bien plus captivant, maugréa Avramopoulos. À moins que le lieutenant du gagnant ait le droit de contrecarrer l’autre… »
Son commentaire suscita une vague d’excitation. Il tenait peut-être quelque chose…
« C’est une bonne idée, nous pourrons la considérer. Il faut également garder en tête que cela offre l’avantage notable de permettre aux Maîtres de jouer un tour aux deux semaines, plutôt qu’attendre Dieu sait combien de temps…
— Tobin a dit que le niveau d’énergie radiesthésique demeurait supérieur à ce à quoi nous sommes habitués, rappela Mandeville. Avez-vous une idée des effets que cela peut avoir sur vos confrontations? »
Latour n’y avait même pas pensé. « Alors oui, euh, en principe, la variation est trop mineure pour qu’elle se répercute sur le procédé. » Mandeville n’était pas dupe, et elle affichait son incrédulité sans fard. Latour devait se préparer à une longue conversation privée…
Avramopoulos prit la parole. « Si madame a fini de nous régaler avec ses inquiétudes… Qu’en est-il de la grande Joute? Je ne veux pas perdre mes acquis ailleurs dans le monde. De plus, Gordon et moi étions entre deux rounds de la nôtre, dans La Cité… J’étais en bonne position de gagner.
— Pfff, dit Gordon. Les rires fusèrent.
— Je propose que nous suspendions la grande Joute, reprit Latour, pour quelque temps du moins. Nous pourrons juger dans quelle mesure la Joute locale sera compatible avec la grande. Il ne nous reste plus qu’à déterminer qui contrôle les quartiers, et nous serons prêts à commencer. Qu’en dites-vous? »
C’était clair : la réception était positive. Tout le monde avait hâte de s’y mettre. « La partie commencera dimanche prochain. Et que le meilleur gagne! »
Tout le monde applaudit – encore une fois, à l’exception de Mandeville.
Alors que les gens s’apprêtaient à se lever, Olson dit : « J’aurais quelque chose à ajouter. Sur un autre sujet…
— Oui, oui, bien sûr. » Latour lui céda la tribune, perplexe.
L’Américain réfléchit un instant, puis il se lança. « Il y a un siècle, la purge de Harré a appris aux survivants qu’il valait mieux qu’ils soient éparpillés, afin de sauvegarder leurs trésors de connaissance en cas de désastre. Paradoxalement, cela a rendu plus difficile leur transmission. Les temps ont changé; voyez comment, ensemble, nous avons fait face à la crise. » Olson s’ébroua comme un cheval. Le mouvement, brusque et inattendu, surprit tout le monde, mais il continua sans excuse ni explications. « En cours de route, nous avons choisi cet édifice comme quartier général. Mais je crois qu’en cours de route, il est devenu bien plus. Un espace de travail, un milieu de vie… L’aviez-vous réalisé? Nous avons fondé la première école depuis le sanctuaire de Zurich. Et je crois que nous pouvons bénéficier qu’elle continue à exister. »
Olson mettait le doigt sur quelque chose. « Une place publique qui nous appartient tous… Un lieu d’échange, de recherche, de partage. Une agora, bref. »
Le visage d’Olson s’illumina. « Oui. Notre Agora. » Olson se remit à applaudir frénétiquement; son enthousiasme gagna vite les autres.
Latour avait l’impression de vivre un moment historique. Où en seraient-ils si, par exemple, Kuhn avait eu la même idée, trente ans auparavant? C’était décidément un pas dans la bonne direction.
Si certains entretenaient des réserves quant à cette initiative, personne ne les mentionna. Latour vit cette rare unanimité comme un bon augure pour la suite de leur nouvelle alliance.

dimanche 17 juillet 2016

Le Nœud Gordien, épisode 429 : Agent double

À chaque nouveau coin de rue, la présence des autres diminuait un peu plus. Inversement, à mesure que Karl s’éloignait du Centre-Sud, ses frontières personnelles retrouvaient leur prégnance. Chose étrange cependant, ses pensées ne redevenaient pas comme avant sa fusion dans la trinité : son esprit avait été pollinisé par trois autres, et ce contact l’avait changé pour toujours.
Par exemple, il n’avait jamais réellement compris ce qu’être une femme signifiait… avant d’en inviter une dans sa tête. Jusque-là, la féminité pour lui était une série de rôles définis par son rapport avec elles : mère à aimer, femme à baiser, ex à gérer, fillette à protéger, objet à désirer, chair à exploiter… Il s’était rendu à son âge sans jamais prendre la pleine mesure de leur altérité, du fait que leur vie de femmes n’était pas moins réelle ou complexe que la sienne, simplement posée sur d’autres fondements.
Plus encore, il avait été enrichi d’un univers de connaissances dont il n’avait jamais même soupçonné la profondeur. Karl était un homme pragmatique, pour qui l’intellectualité était assimilable en bloc à de l’enculage de mouches. Timothée lui avait légué au contraire la conscience d’un monde fait de forces et d’enjeux complexes, difficiles à décrire et impossible à saisir pleinementt. Macroéconomie, sociologie, anthropologie culturelle, psychologie sociale, psychanalyse, sans même parler de physique et de chimie… L’idée que ces études soient génératrices de questions sans cesse plus précises, plus poussées, et non de réponses tranchées, aurait horripilé le Karl d’avant. Celui qu’il était devenu trouvait cette entreprise presque touchante. C’était admirable que des générations de penseurs se soient évertuées à saisir l’insaisissable et à définir le flou.
Le Karl nouveau n’aurait pas voulu revenir en arrière.
Il stationna sa voiture à un parcomètre en bordure du boulevard La Rochelle. Il prit un moment pour regarder le ciel. De petits nuages de ouate se faisaient barater par un vent de haute altitude qu’on sentait à peine au niveau du sol. La météo n’était toutefois pas ce qui l’intéressait; il glissa en état d’acuité et confirma de visu que leur tentative avait été un succès. Il ne restait qu’à l’annoncer au Maître du 5450.
Au Terminus, entouré des fidèles, il devait veiller à filtrer les pensées qui s’imposaient à son esprit. Personne n’aurait voulu vivre entouré de gens déclamant à voix haute chaque remous agitant leur univers intérieur; de plus, la plupart des pensées étaient d’une banalité navrante. Les joies, les peines, les anxiétés et les contrariétés de tout un chacun variaient peut-être dans leur contenu, mais elles se ressemblaient beaucoup dans leur forme. Choisir quand et à qui s’ouvrir était un exercice nécessaire pour le confort et la santé mentale du trio.
Une fois sorti du Cercle cependant, les incursions cessaient. Les pensées des autres prenaient la forme d’un murmure qu’on ne pouvait décoder qu’en prêtant l’oreille. Karl comptait bien le faire au quartier général, afin d’en découvrir plus sur ces Maîtres qu’il avait côtoyés sans vraiment les connaître…
Devant la bâtisse, il disciplina son visage pour cacher les signes de sa transformation. Il s’efforça de cligner des yeux et de tenir à distance ce sourire qui lui venait trop facilement.
Asjen Van Haecht lui ouvrit la porte sans un mot, pressé de retourner à son téléphone. Le jeune homme souffrait d’être contraint à jouer au portier à la journée longue, et encore plus de n’être pris au sérieux par personne… Derrière son apparent détachement se cachait une vie intérieure foisonnante, pleine de scénarios abracadabrants… Obsédé par les femmes, maladroit en leur présence, le coup d’œil de Tobin dans les coulisses de son âme dépeignit une figure plus tragique que méprisable.
Dans l’ascenseur, il ressentit quelques présences lointaines, dont une chez qui il détecta une étrange fébrilité. Il n’eut pas le temps de s’y attarder : les portes s’ouvrirent sur le quatrième. Tout le monde s’affairait d’une manière ou d’une autre au son du sitar de Virkkunen. On ne lui accorda aucune attention. Il en profita pour sonder chacun.
Isaac Stengers écrivait à la craie des formules compliquées sous le regard de son maître. Les pensées du premier étaient trop spécialisées pour que Tobin y comprenne quoi que ce soit, sinon que Stengers était un homme curieux, à l’esprit vif comme une flamme dansante. Latour, quant à lui, n’était attentif qu’en apparence. Ses pensées étaient envahies d’images de son amante. Un sourire radieux, des cheveux défaits, des perles de sueur luisant sur sa peau lisse... Un moment de pure beauté, arraché à une vie trop complexe. Avec son look guindé et ses manières nerveuses, Tobin n’aurait jamais imaginé Catherine Mandeville comme un être sensuel. Latour pensait à son retour, plus tard cette semaine, et à leur prochaine rencontre clandestine. Il avait soif de chercher auprès d’elle cet état de grâce qu’ils connaissaient parfois – trop rarement – lorsqu’ils s’abandonnaient l’un à l’autre.
Pénélope Vasquez travaillait dans son coin, habitée d’envies contradictoires : la volonté d’être laissée seule et le besoin de parler à quelqu’un. Elle était en proie à la contrariété, presque la colère, mais rien de son tourment intérieur ne transparaissait dans ses manières.
Van Haecht et son fils Aart méditaient ensemble. L’esprit du premier était un modèle de sérénité, un lac cristallin à la surface lisse comme un miroir, frémissant à peine de la brise ou de courants cachés. Celui du second ressemblait davantage à un ruisseau, bouillonnant d’activité, toujours en mouvement, mais sans contenu auquel on aurait pu s’accrocher. La différence entre les deux était frappante. Le lac s’agita; le père fronça les sourcils, sans toutefois rouvrir les yeux. Avait-il ressenti l’intrusion de Tobin?
Il se retira pour plutôt tourner son attention vers Virkkunen... Chez qui il ne perçut rien du tout.
Au même instant, l’artiste fit taire son sitar en étouffant ses cordes. Il se releva, les yeux rivés sur Tobin, et s’approcha avec la lenteur et la mesure d’un homme face à une bête prête à bondir.
« Tu as changé, dit-il à Tobin. Qu’est-ce que tu veux? »
— J’ai un message de la part des Trois », dit-il pour être entendu par tout le monde. « Les Trois m’ont dit de vous dire qu’ils ont respecté leur part du marché. L’énergie radiesthésique a été rabaissée. À part dans le coin du Centre-Sud, vous ne courez plus aucun danger. En passant : on m’a aussi dit que le nouveau niveau était quand même une petite coche au-dessus de ce à quoi vous étiez habitués… Un petit peu, mais pas trop. Ça devrait rendre vos affaires plus faciles à partir de maintenant.
Surprise généralisée dans la pièce. Vasquez s’approcha; les Van Haecht sortirent de leur méditation. « Sais-tu comment ils ont fait?, demanda Stengers.
— Non », mentit-il. La tâche avait été ardue. Ils avaient tenu deux oraisons simultanées, la première au Terminus, la seconde plus au nord, là même où Madame – Tricane –  s’était sacrifiée. En s’appuyant sur ces deux piliers, les Trois avaient réussi à redistribuer l’énergie en étalant la zone bien au-delà des Cercles d’origine. Tobin n’aurait pas pu expliquer comment ils avaient procédé, exactement. C’était aussi instinctif et naturel que danser… Et aussi difficile à décrire en mots. « Gordon n’est pas là?
— Non. Qu’est-ce que tu lui veux?, répondit Virkkunen d’un ton sec.
— Vu que je suis un initié…
— L’initié d’une anathème, cracha l’artiste.
— Woah, minute! Vous l’avez callée anathème après ma mort. Moi, je n’ai rien à voir avec ce qu’elle a fait après. Il reste que je suis initié, mais je n’ai personne pour m’enseigner. Vu que Gordon était son maître à elle, et qu’il m’a ramené à la vie, je pensais que…
— Oui, oui, bien sûr, bien sûr, intervint Latour. Nous nous occuperons de toi. Mais il y plus important encore… Nous attendions avec impatience que la situation locale devienne, comment dire, tolérable. Maintenant que c’est dans la poche, il est grand temps que nous passions aux choses sérieuses : le prochain tour de la Joute… » Une excitation palpable gagna tout le monde – à l’exception de Virkkunen.
Qu’est-ce que c’était que cette Joute dont Tobin n’avait jamais entendu parler? Même en tâtant prudemment, il ne trouva pas d’image claire dans les esprits des autres.

C’était sans importance. S’il pouvait continuer sa formation auprès d’un Maître, il pourrait acquérir la théorie dont les Trois avaient cruellement besoin. Mais il fallait faire gaffe : Virkkunen l’avait désormais à l’œil… 

dimanche 20 mars 2016

Le Noeud Gordien, épisode 412 : Mesquin, 3e partie

Avramopoulos s’emmerdait un peu.
Il avait proposé d’accompagner Derek Virkkunen, qui était toujours à la recherche d’un nouveau site pour son futur projet artistique qui devait prendre la forme d’une installation urbaine. Il valait mieux s’éloigner du Centre-Sud, dangereux de diverses façons…
Ses prospections l’avaient amené dans le même quartier où Avramopoulos avait aménagé ses catacombes. Derek était complètement absorbé par une rangée d’entrepôts de taille modeste. Avramopoulos n’avait aucune idée de ce qui se passait dans la tête de l’artiste, mais il ne doutait pas de sa capacité à transformer cet endroit des plus ordinaires en quelque chose de merveilleux.
Un son électronique vint déranger la contemplation de Derek. Avramopoulos soupira. Comme il détestait ces appareils! Plus personne ne semblait capable de passer une minute sans jeter un coup d’œil à son téléphone. Pas même Derek…
« Urgence au QG. Il va falloir continuer une autre fois… 
— En route, alors », répondit Avramopoulos, content de passer à autre chose. « J’espère que ce ne sera pas pour rien… »

La nouvelle tomba comme une tonne de briques, de la bouche de la jeune Lytvyn. « Gordon a été arrêté à l’aéroport, à notre arrivée. Des reporters étaient sur place. Il est possible que son image circule déjà…
— Sous quel prétexte? », demanda Van Haecht.
« Trafic et production de drogues », répondit Latour. Un ange passa; tout le monde était abasourdi. Sauf Avramopoulos, bien entendu. Deux ans auparavant, avant même qu’il ne déclare sa présence dans La Cité, il avait espionné les faits et geste de Gordon avec beaucoup d’attention… Enfin, pas directement : c’était Hoshmand qui avait découvert le petit hobby de Gordon. À ce jour, toutefois, Avramopoulos n’avait pas encore réussi à comprendre en vue de quoi. Ce n’était certainement pas pour arrondir ses fins de mois qu’il avait mis l’Orgasmik en circulation…
Gordon, Gordon… Dans quoi es-tu allé te fourrer, par ta maladresse?
« Qu’est-ce qui te fait sourire comme cela? » Il fallut un instant à Avramopoulos pour comprendre que c’était à lui que la blondasse s’adressait.
« Qu’est-ce que c’est que cette question? Je sourirai quand je voudrai!
— Qui sourit face au malheur des autres?
— Oh, je ne doute pas que tu rirais bien si c’était moi qui étais à sa place… »
Lytvyn signifia son incrédulité avec une mimique brusque, dramatique, exaspérée. « Tout le monde ici a été surpris d’apprendre les chefs accusations. Tout le monde… Sauf toi. »
Avramopoulos ricana devant cette connerie. Il n’aurait jamais dû permettre à Polkinghorne de lui enseigner quoi que ce soit. Son rire figea toutefois lorsqu’il remarqua que les autres s’étaient tournés vers lui, les sourcils froncés, le regard aiguisé… « Quoi? Vous ne la prenez pas au sérieux, tout de même? »
Le silence fut éloquent.
« C’est vrai que tu as réagi étrangement », dit Mandeville d’une voix incertaine.
Ces damnées pétasses. Elles faisaient front commun, ou quoi? Avramopoulos sentit l’indignation gronder en lui. « Eh bien, si j’avais eu quelque chose à me reprocher, ne croyez-vous pas que j’aurais été capable de cacher mon jeu? » Il se maudit dès que les paroles eurent quitté ses lèvres. Si j’étais coupable, je ferais mieux n’était pas la meilleure défense.
 « Allez mon vieux », dit Latour, « dis-nous que ce n’est pas toi qui est derrière cette histoire, et nous allons te croire…
— Je ne devrais pas avoir besoin de vous le dire! », explosa-t-il. Il se leva si énergiquement que sa chaise tomba à la renverse. « Et vous laissez cette impertinente m’insulter devant tout le monde? La belle affaire! J’exige qu’on me respecte! » Son coup de colère avait balayé le concile d’un vent de malaise. Tant mieux. Il n’avait pas terminé…
« Ceux qui vous ont précédé auraient honte de vous voir… Vous pensez reconstruire l’école de Munich simplement parce que vous logez au même endroit? Laissez-moi vous le dire, une fois pour toutes : vous n’arrivez pas à la cheville des gens du Collège, ou des Seize d’antan. Vous croyez que le Grand Œuvre fait de vous des grands hommes? La vérité, c’est que vous êtes tous des êtres mesquins. Méprisables. Il est temps que je vous montre ce dont est capable un Maître. Un vrai. » Il fit signe à Derek et à Polkinghorne. « Allons-y. »
L’artiste lui emboîta le pas, mais l’autre resta de marbre. Les bras croisés, les lèvres pincées, il regardait droit devant lui. Il ajoute l’insulte à l’injure, après tout ce que j’ai fait pour lui. J’en ai fini avec lui. C’est un sot et un ingrat, rien de plus.
Il marcha vers l’ascenseur avec une lenteur solennelle. La rage ne bouillait plus en lui; elle avait été remplacée par quelque chose de glacial, d’implacable. Il était temps de laisser derrière ces minables et leurs enfantillages : il avait cette histoire d’accusations et de journalistes à régler. À propos…
« Où est Gauss?
— Je ne l’ai pas vu au QG depuis quelques jours », répondit Derek.
« Trouve-le. Je vais avoir besoin de lui… »

dimanche 27 septembre 2015

Le Nœud Gordien, épisode 389 : Collégialité

Au fil des jours, les résidents du 5450, Boulevard La Rochelle s’étaient presque tous trouvés un coin à eux dans l’édifice, un espace où déposer leurs affaires, se reposer ou travailler à l’abri des regards. Bien qu’Olson et Pénélope aient conservé leur chambre à l’hôtel, ils s’étaient constitués un laboratoire dans les espaces à bureau du deuxième. C’est là qu’ils avaient travaillé à guérir Arie Van Haecht.
Les blessures laissées par le feu de Saint-Elme sur ses pieds étaient vicieuses. Non contente d’attaquer la chair en surface, la substance bleue avait rongé sa chair et ses os en profondeur. Le résultat était fascinant, bien que quelque peu macabre : on pouvait voir les os, les muscles et les tendons exposés par la chair et la peau consumées. Arie pouvait encore effectuer certains mouvements avec une cheville, faisant ainsi jouer la mécanique organique mise à nu. Le feu bleu avait toutefois trop attaqué l’autre pied pour qu’il réponde à ses tentatives de mouvement.
Olson et Vasquez étaient les références au chapitre des modifications corporelles, mais c’était un défi de taille. C’était une chose d’accroître sa masse musculaire, aplanir son ventre ou ajuster sa pilosité, mais c’en était une toute autre de reconstruire des organes partiellement détruits.
À tout le moins, les blessures étaient nettes. Ils avaient fait de leur mieux pour permettre à la chair d’Arie de se régénérer, mais le feu de Saint-Elme était un phénomène à peu près inconnu… Il était donc impossible de deviner si les solutions habituelles suffiraient à traiter ce problème inédit. Il ne restait plus qu’à découvrir si leur travail avait porté fruit.
Si les résultats s’avéraient positifs, Olson comptait tenter de gagner une faveur auprès de Gordon en traitant les marques que la nuit du grand rituel avait laissées dans son visage. S’ils s’avéraient négatifs, ce n’était que partie remise. Pour l’esprit curieux, les problèmes nouveaux étaient la voie royale vers de nouvelles connaissances. Win-win…
Comme convenu, Arie se présenta à midi dans leur laboratoire, sa chaise roulante poussée par son père. Ils n’étaient pas seuls; Latour, Stengers et Polkinghorne les accompagnaient. Cette irruption déplut à Olson. Si un échec en huis clos ne représentait qu’un détour momentané, c’était autre chose de l’offrir en spectacle à tout le monde…
Pénélope accueillit tout le monde comme si leur présence avait été attendue. Elle positionna Arie dans un coin de la pièce. « Comment va ton pied? », demanda-t-elle à son patient. Elle portait une robe blanche qui lui donnait un air d’infirmière. Olson était certain que le choix n’était pas fortuit.
« Je ne sais pas trop. Ça démange par moment. Mais c’est peut-être les bandages. » Sa voix chevrotait un peu; il craignait sans doute de rester cloué à cette chaise encore longtemps.
« Nous allons voir », dit Olson en signalant à Pénélope de retirer les bandages. Elle s’accroupit devant la chaise; le regard d’Arie plongea dans son corsage. Il resta ébaubi un instant avant de se ressaisir et diriger les yeux ailleurs. Sa réaction amusa Olson un instant… Jusqu’à ce que son premier pied soit mis au jour. Celui-ci n’avait pas changé d’un iota. Arie semblait au bord des larmes.
« Il faut se rendre à l’évidence », dit Olson. « Le feu de Saint-Elme ne crée pas des blessures comme les autres. 
— Elles ont donc besoin d’un remède pas comme les autres », dit Latour. « As-tu quelque chose en tête? 
— Pour être honnête, j’attendais de voir les résultats du plan A avant de passer au plan B. » Olson valorisait l’efficacité en toutes choses; il n’avait pas envie d’inventer mille et une hypothèses si, au final, le processus s’avérait vain.
« Peut-être que la solution n’est pas tant de réparer que de recréer », suggéra Polkinghorne. Il fut surpris de voir tout le monde se tourner vers lui. Il n’eut pas le choix d’élaborer en rougissant. « Kuhn avait pour théorie que l’être humain est une entité indivisible, une unité que même la destruction du corps ne peut briser.
— Oui », dit Latour. « Il y voyait une explication du principe de contagion : après tout, il suffit d’avoir un cheveu ou une goutte de sang d’un sujet pour l’affecter par un procédé comme s’il était là tout entier. »
Polkinghorne acquiesça. « Il y aurait peut-être moyen de mettre à profit cette… unité fondamentale. Amener le corps à y retourner. »
Les Maîtres méditèrent sur ces paroles en silence, jusqu’à ce que Stengers échappe un petit rire doux. « Moi qui ne pensais jamais voir cela un jour », dit-il après un moment. « Encore une fois, trois des Seize sont attelés à résoudre un problème ensemble. Je vous le dis, sans ironie : je suis presque ému. J’entrevois comment les choses étaient au temps de l’école de Munich… »
Le jeune homme avait mis le doigt sur quelque chose. Le grand rituel qu’ils avaient élaboré ensemble pour gérer la surcharge radiesthésique de La Cité avait offert une première occasion aux Maîtres de travailler de concert… Et cette collaboration avait donné lieu à d’autres échanges fort instructeurs.
Oh, leur cohabitation n’était pas entièrement placide. Des décennies de rivalités et de relations houleuses ne pouvaient être balayées en quelques jours… Mais c’était peut-être un nouveau début. Une occasion de revoir leurs rapports qui pourrait, au final, bénéficier à tout le monde.
« C’est intéressant ce que tu dis », répondit Olson. « On nous a toujours dit que nous devions demeurer éparpillés de par le monde pour éviter d’être anéantis d’un coup, comme pendant la purge de Harré…
— Mais à quel prix? », continua Stengers. « J’ai tant appris depuis mon arrivée… Et ce n’est pas une critique! », s’empressa-t-il d’ajouter en regardant son Maître.
« Non, non, tu as raison », répondit Latour. « Une logique plus libertaire quant à l’échange d’information sert probablement mieux nos desseins. Pourrons-nous un jour retrouver tout ce qui a été perdu avec la disparition de Kuhn ou de Paicheler? Pouvons-nous encore nous permettre de maintenir notre savoir morcelé? »
À peu près tout le monde semblait sur une même longueur d’ondes… Même Arthur Van Haecht, d’ordinaire conservateur. C’était toute une surprise.
Olson avait l’impression qu’un changement de paradigme se profilait pour les Seize. Et il avait déjà décidé qu’il en serait le fer de lance.
« Et mes pieds? », demanda Arie.
« Ensemble, nous trouverons une solution », conclut Olson.

dimanche 20 juillet 2014

Le Noeud Gordien, Épisode 329 : Six des Seize, 3e partie

Les quatre Maîtres croisèrent Gordon sur le seuil de la salle de conférence. Celui-ci serra la main à Van Haecht. « Arthur! », dit-il, sourire aux lèvres. « Te voilà enfin! » Son plaisir semblait sincère, quoiqu’Olson ignorait sur quoi il reposait. Son propre mépris de Van Haecht était pour lui une conclusion nécessaire lorsqu’il tenait compte de son histoire, sa personnalité et son talent…
« Comment vont tes fils? »
Van Haecht bomba le torse et roula sa moustache entre deux doigts. « Adam a commencé les préparatifs pour accomplir le Grand Œuvre.
— Eh bien! » dit Latour en lui donnant une tape dans le dos. « À ce rythme, les Seize seront à moitié des Van Haecht. »
Adam, Arie, Aart et Asjen : les quatre fils de Van Haecht étaient tous initiés, quoique d’envergure variable. Adam était l’aîné; il avait déjà servi Olson comme lieutenant dans la Joute. Il fallait reconnaître qu’il était assez talentueux, bien qu’un peu borné. Des autres, il n’avait rencontré qu’Asjen, le benjamin. Un idiot rêveur, incapable de la discipline requise pour devenir Maître, et laid comme un singe de surcroît…
Les Maîtres continuèrent à s’échanger des plaisanteries jusqu’à l’arrivée d’Avramopoulos, une fois de plus en retard. Cette fois, il n’était pas seul. Derek Virkkunen l’accompagnait. Bien malgré lui, le cœur d’Olson s’emballa à la vue de l’artiste. Olson était un fan de la première heure, avant même que Virkkunen ne soit reconnu sur la scène internationale. Et longtemps avant qu’il apprenne qu’Avramopoulos l’avait initié.
« Bonjour, bonjour. Ah! Van Haecht. As-tu fait un bon voyage? » Il y avait une pointe de raillerie dans le ton d’Avramopoulos… Van Haecht croisa les bras et répondit d’un simple mouvement de la tête. « Compte tenu la gravité de la situation », continua Avramopoulos, « nous devions agir dès que possible.
— Olson vient de m’en informer », dit Van Haecht. « Je respecte votre décision.
— Très bien. Nous pouvons donc commencer.
— Un instant », dit Latour en pointant Virkkunen. « Est-ce approprié qu’il assiste à nos discussions?
— Derek a développé une compréhension particulière de la zone radiesthésique durant notre résidence au Centre-Sud. Son expertise pourra nous être utile. Je l’ai déjà mis au courant de notre rencontre précédente. Est-ce que quelqu’un s’oppose à ce qu’il demeure avec nous? » Personne ne pipa mot. « Très bien. Alors, où en sommes-nous? »
C’était rusé : en posant la question, Avramopoulos déléguait aux autres la responsabilité de fournir des réponses.
Olson prit les devants pour présenter sa théorie. « L’énergie radiesthésique n’est pas bornée à la zone du Cercle, même si là-bas, sa concentration devient dangereuse.
— Bien entendu », répondit Avramopoulos.
« En supposant que toute zone radiesthésique, même celle de La Cité, contient une quantité d’énergie qui n’est pas infinie, je crois qu’il serait possible de mettre en place un procédé – ou mieux encore, un dispositif – qui nécessite une grande quantité de cette énergie. En tirant beaucoup d’énergie du Cercle, on pourrait peut-être l’amener à un niveau moins menaçant. »
Latour et Gordon demeuraient plongés dans leurs pensées, peut-être en train de calculer la faisabilité de cette option. Mandeville, pour sa part, sauta aux conclusions. « Il y a beaucoup trop d’énergie! Personne ne peut faire un procédé de cette envergure! »
Olson avait prévu cet argument. « Personne… Individuellement. Mais par un heureux hasard, six Maîtres et un certain nombre d’adeptes se trouvent dans La Cité.
— Oh », dit-elle. « C’est mieux que la solution à laquelle j’avais pensé. Surtout à court terme.
— Et cette solution… », demanda Gordon
Mandeville frotta ses mains nerveusement. « Je pensais que tout le monde en arriverait aux mêmes conclusions que moi, mais… Voilà : plus il y a de Maîtres, moins il y a d’énergie. Il nous faut donc plus de Maîtres.
— Ce n’est pas en tirant sur les tiges que les fleurs poussent plus vite », dit Van Haecht.
« Il a raison », ajouta Avramopoulos d’un ton sec. « Il faudrait des années… Des décennies…
— Nous observons une hausse de l’énergie disponible d’une magnitude comparable à celle qui a suivi la purge de Harré », ajouta Gordon. « Il est vrai que nous pourrions supporter un plus grand nombre d’initiés, et de Maîtres, à un moment donné. 
— Il y a une autre piste. Peut-être », dit Latour en se levant. Il entreprit de marcher autour de la table, pensif comme s’il cherchait à trouver les mots justes. « L’avènement de Harré était un désastre, personne ne peut dire le contraire. Mais Gordon a raison : Harré a mis en branle des changements dont nous bénéficions aujourd’hui…
— Faites-vous l’apologie de Harré? », demanda Van Haecht, outré.
« Il ne faut pas blâmer l’outil pour ce qu’en fait l’ouvrier », offrit Latour. « Lorsque Harré a attaqué nos aïeux, ceux-ci ont été pris au dépourvu, confrontés à des procédés qui leur étaient inconnus. Vous dites que l’anathème a trouvé la voie vers la metascharfsinn? Peut-on risquer de nous retrouver encore impuissants face aux armes de nos ennemis? »
Latour laissa ses paroles faire leur effet. « Je crois que la meilleure option est de percer à notre tour les secrets de la metascharfsinn. »
Mandeville se tortilla sur son siège, visiblement mal à l’aise. « Si Harré et Tricane ont perdu l’esprit…
— Nous devrons faire mieux qu’eux », conclut Latour.
Avramopoulos se tourna vers son partenaire de vie. « Derek?
— Je ne saurais présumer être en mesure de choisir quoi faire à votre place », dit l’artiste d’une voix légèrement accentuée. « Mais vous profiterez peut-être de mes explorations. Mes… recherches m’ont fait découvrir que l’énergie radiesthésique correspond à une certaine fréquence vibratoire, analogue à une onde sonore. »
Personne ne s’était attendu à ce que Derek – qui portait toujours le blanc du novice – se lance dans ce genre d’explication.
« Je vais poursuivre en m’appuyant sur cette même analogie. Imaginez que nos procédés agissent comme un verre de cristal… Exposé à certains sons, le verre vibrera à son tour jusqu’à produire le son clair que vous connaissez.
— Le Centre-Sud est une cacophonie », glissa Avramopoulos.
Virkkunen acquiesça d’un mouvement de la tête. « Et le contrecoup, c’est lorsque les vibrations ambiantes sont assez fortes pour casser le verre. »
Mandeville était surprise, Latour, impressionné et Avramopoulos, dégoulinant de fierté. Van Haecht ne montrait qu’un froncement de sourcils. Olson, pour sa part, était intrigué de savoir comment Derek Virkkunen avait pu en arriver à pareille conclusion. « C’est une perspective innovatrice », dit Olson. « Mais j’ignore encore ce que nous pourrons en faire…
— Je pense qu’il serait possible d’harmoniser les fréquences en cause, à tout le moins réduire comment elles interfèrent les unes avec les autres. Il me fera plaisir de vous en parler plus en détail », dit l’artiste. « Je ne demanderai pas de faveur en retour pour ce secret. »
Ici encore, Olson lut un éventail de réactions chez ses pairs : Gordon et Latour semblaient touchés par sa générosité, mais Avramopoulos s’était renfrogné. Sans doute considérait-il que son initié se vendait à rabais. Celui-ci demanda : « Donc, pour la suite des choses…? »
« J’ai démarché pour trouver un assassin, comme convenu », dit Gordon. « Le contrat sera bouclé sous peu. Mais si Tricane a survécu à Espinosa et Hoshmand… » Il haussa les épaules, comme si la conclusion allait de soi.
«  Je me porte volontaire pour explorer la piste de la metascharfsinn », dit Latour. « Pour ce faire, je devrai retourner à Tanger pour consulter l’archive de Kuhn. J’aurais besoin d’être accompagné par quelqu’un capable d’intervenir en cas de… problème psychique. Catherine? »
Mandeville sursauta. « Je… Oui. D’accord. » C’était un bon choix : elle était la plus méfiante envers l’héritage de Harré, la seule des six Maîtres présents à n’avoir jamais jouté.
« Pour ma part », continua Olson, « Je vous proposerai dans quelques jours une façon de drainer l’énergie du Cercle. J’aurai peut-être besoin qu’on me prête main forte d’ici là. Gordon hocha délibérément la tête : Olson pourrait compter sur lui.
Avramopoulos demanda : « Y a-t-il autre chose pour l’instant? » Personne ne parla. « La réunion est levée », conclut-il. « Assurez-vous de demeurer faciles à contacter. Informez les autres si vous quittez La Cité. Et de grâce, restez vigilants! » 

dimanche 13 juillet 2014

Le Nœud Gordien, épisode 328 : Six des Seize, 2e partie

Olson descendit une vingtaine de minutes après Van Haecht, encore frissonnant de son coït volontairement interrompu. Ses jeux avec Pénélope ressemblaient à un concours à savoir qui stimulerait davantage l’autre. Pour sa part, il se plaisait à s’exciter sans satisfaction, étirant la tension sexuelle comme la corde d’un arc, jusqu’à n’en plus pouvoir tant son désir l’étourdissait. Il en venait à n’avoir plus d’autre envie que de se laisser aller à ce que les poètes appellent tantôt le grand frisson, tantôt la petite mort.
Des vingt minutes écoulées, dix-huit avaient été dédiées à l’amour; les deux restantes lui avaient suffi pour se rendre présentable. Il n’avait pas eu besoin de se raser : sa barbe ne poussait plus. Il n’avait pas eu à se laver : sa transpiration demeurait inodore. Il n’y avait que son sexe qui était parfumé de celui de Pénélope, mais personne d’autre que lui n’aurait le nez assez fin pour s’en rendre compte.
Van Haecht se trouvait attablé dans la grande aire commune, devant une tasse de thé et un croissant entamé. Il était seul, outre un couple de l’autre côté de la pièce qui mangeait en silence, les yeux rivés sur leur téléphone.
Olson prit le temps de se préparer un café avant de rejoindre Van Haecht.
« C’était long…
— Compte tenu votre réaction », répondit Olson, « j’ai jugé qu’il fallait mieux que je prenne le temps de m’habiller avant de descendre. »
Van Haecht grogna son indignation. « Vous êtes un Maître, je le reconnais, mais je suis votre aîné. Votre conduite est inacceptable. Je ne demande pas obéissance et dévotion, mais le respect qui m’est dû…
— Et vous, vous croyez être respectueux, en retardant tout le monde avec votre peur de l’avion?
— Ce n’est pas de la peur. Je préfère…
— …vous préférez », répéta Olson, moqueur.
Van Haecht lui décrocha une œillade qu’il aurait sans doute voulu venimeuse. Olson, pour sa part, n’en fut guère affecté. L’aîné jugea bon de changer de sujet. « Quand êtes-vous arrivés? Avez-vous eu l’occasion d’en apprendre davantage sur les inquiétudes d’Avramopoulos?
— Je suis arrivé il y a quelques jours. Nous avons déjà eu l’occasion de discuter à cinq. Vous y auriez été aussi, si vous n’aviez pas préféré être absent…
— Quoi!
— Avramopoulos nous a présenté sa problématique. Une bagatelle : une anathème, possiblement sous l’effet de la metascharfsinn,  tue des adeptes et fait croître le Cercle de La Cité, à la fois en superficie et en concentration, à un point tel que des non-initiés subissent des contrecoups. »
Van Haecht pâlit jusqu’à en devenir livide.
« Dans pareil contexte, vous comprenez que nous n’avions pas le loisir d’accommoder les délais des uns et des autres. S’il avait fallu attendre Eichelberger aussi…
— La situation est plus grave que je ne l’aurais présumé », concéda Van Haecht. « Qui est cette anathème?
— Une certaine Tricane, initiée par Gordon. Je n’en avais jamais entendu parler auparavant. Elle n’était pas avec lui durant notre joute à La Plata. »
C’est à ce moment que Catherine Mandeville entra dans la pièce. Elle se rendit jusqu’au buffet, fit couler une tasse d’eau chaude et, après une bonne minute d’hésitation, choisit une pomme parmi les fruits offerts. Ce n’est qu’à ce moment qu’elle remarqua les deux Maîtres qui s’y trouvaient déjà. Van Haecht se leva pour l’accueillir.
« Catherine! Quel plaisir de vous voir.
— Et vous pareillement, Arthur.
— Mes sincères sympathies pour Madeleine. Vous étiez si proches l’une de l’autre… »
Les yeux de Mandeville s’embuèrent : elle n’avait pas encore fait son deuil de Paicheler. Elle remercia Van Haecht, la gorge nouée.
« C’est une grande perte pour nous tous », continua-t-il. « Sans compter la disparition de notre cher Kuhn... » La conversation s’enlisa dans un silence.
Ce fut au tour de Latour d’arriver au buffet, les mains dans les poches en sifflotant. Il vint saluer Van Haecht à son tour. Les Maîtres discutèrent de tout, mais surtout de rien, jusqu’à ce que Mandeville tapote sa montre en disant : « La réunion commence bientôt. »
Les Maîtres se dirigèrent vers la salle de conférence. Alors qu’ils passaient devant elle, la femme au téléphone leva la tête pour la première fois. Elle ne pouvait pas se douter qu’elle se trouvait en présence d’immortels; elle ne pouvait toutefois ignorer la silhouette harmonieuse d’Olson, ses muscles proportionnés qui jouaient sous un vêtement choisi pour les mettre en valeur, ses traits surréels. Ce coup d’œil, aussi furtif fût-il, fit grand plaisir à Olson.
Il tourna ensuite ses pensées vers la réunion qui allait commencer. Il était bien curieux de savoir quelles pistes ses pairs avaient trouvées pour faire face aux problèmes de La Cité… Et comment ceux-ci allaient réagir en entendant la sienne.

dimanche 6 juillet 2014

Le Noeud Gordien, épisode 327 : Six des Seize, 1re partie

Des coups frappés à sa porte réveillèrent Olson en sursaut. L’horloge indiquait six heures et quart.
S’il avait éliminé la nécessité de dormir, cela ne l’empêchait pas de s’assoupir de temps à autre, et rien ne le relaxait autant qu’un puissant orgasme après quelques heures d’ébats…
Il se faufila hors de l’étreinte de Pénélope qui roula sur le côté en se recroquevillant sur elle-même. Les coups ne semblaient pas l’avoir dérangée outre mesure.
Olson alla jeter un coup d’œil à travers l’œil magique pour découvrir l’image arrondie d’un Van Haecht furibond. Olson prit le temps de lisser ses cheveux avant d’ouvrir.
Van Haecht ne s’attendait pas à se retrouver devant un homme nu, encore mois – Olson pouvait le supposer – un homme pareillement équipé. Si Van Haecht avait prévu l’admonester, les réprimandes lui restèrent coincées au travers de la gorge. Il bafouilla, s’étouffa, plus cracha, le visage rouge : « Mais couvrez-vous, bon Dieu! 
— Vous frappez à ma porte à une heure indue. Vous êtes ici chez moi. Je vous répondrai comme il me plaît », dit Olson en croisant les bras.
Cherchant sans doute à détourner le regard de ce spectacle qu’il aurait préféré ne pas voir, Van Haecht aperçut Pénélope derrière Olson. Une nouvelle forme de trouble s’ajouta à la précédente. Vieux cochon, pensa Olson. La pudeur en prend pour son rhume devant pareille créature, pas vrai?
Olson toussota. Van Haecht se ressaisit. « Je viens tout juste d’arriver. J’ai dû user de beaucoup de persuasion pour connaître l’emplacement de vos chambres », dit-il sur le ton du reproche. « Vous êtes le seul à vous trouver dans la vôtre.
— Pas même Latour? » C’était… inattendu. Il lui avait bien dit qu’il prévoyait consacrer sa nuit finir de se remettre du décalage horaire.
« Il restait encore Mandeville après vous », concéda Van Haecht. L’exposition subite à la nudité avait distrait une bonne partie de sa colère. Pénélope gémit dans le lit en tirant les draps par-dessus sa tête; la conversation la dérangeait apparemment plus que les coups frappés.
« Bon, maintenant que je suis levé… Descendez au deuxième : c’est là que le déjeuner est servi. Je vous y rejoindrai. Mieux vaut discuter là-bas qu’ici. »
Sans surprise, Van Haecht acquiesça. Olson lui ferma la porte au nez et alla enfiler une chemise.
« Qui était-ce? », demanda Pénélope.
— À quel moment t’es-tu réveillée?
— J’ai tout entendu. C’était un autre Maître? Pauvre type, tu as failli le faire mourir!
— C’est qu’il n’est pas habitué de voir un vrai homme », dit Olson en grimpant dans le lit, le sang battant déjà dans son sexe. « Pas même dans le miroir. Tiens, je vais te montrer ce que c’est…
— C’est vilain de faire attendre ce pauvre monsieur… », dit-elle d’un ton joueur.
— C’est encore plus vilain de te soucier de ce monsieur-là plutôt que de celui-ci », répondit-il en la pénétrant.
Pénélope l’accueillit avec un soupir avant de lui planter ses griffes dans le bas du dos, pour  le guider plus loin en elle.