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samedi 2 septembre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 486 : Avant la tempête

Mike Tobin trouvait étrange que Timothée soit de retour dans la peau de son ami Rem. Enfin, son ancien ami. Dans le monde mouvant du crime organisé, la loyauté demeurait la vertu cardinale. Rem avait trahi son camp; il devait être puni. Avait-il pour autant mérité un sort pire que la mort?
Mike y pensait sans cesse, surtout lorsqu’il essayait de se rendormir au milieu de la nuit…
À quoi ressemblait l’existence douloureuse d’une âme prisonnière de l’urne? Était-ce une sensation d’inconfort, comme l’effet d’un coup de pied dans les couilles maintenu indéfiniment? Ou aigüe, comme un dard planté dans la chair? Intense, comme s’il était brûlé vif? Continue? Intermittente? Pourrait-il s’y habituer, après dix jours, dix mois, dix ans?
Il essayait de ne pas y penser. Mais il y revenait toujours. Chaque fois qu’il croisait Tim…
Les Quatre fréquentaient rarement le réfectoire – Mike n’était même pas certain qu’ils aient encore besoin de se nourrir. La pièce commune lui servait de refuge, où il pouvait se changer les idées avec les autres habitants du Terminus.
Gary lisait à voix haute le journal de la veille. L’article avait pour titre Funérailles pour un caïd. La plupart des fidèles ignoraient les détails de la chute du clan Fusco – ils ne retenaient que les salauds qui avaient voulu les sortir du Centre-Sud avaient perdu la partie. Mike avait pris part au conflit : les hommes de la banlieue nord avaient aidé les Grecs à faucher les Italiens, frappant partout où les Trois le demandaient. Grâce à la télépathie, ils connaissaient dans quelle mesure chacun de leurs ennemi posait un risque; ils avaient fait une offre sur mesure à tous ceux qui s’avéraient susceptibles de joindre leur cause, ou simplement de s’écarter de leur chemin. Une offre qu’ils ne voulaient pas refuser. « Karma’s a bitch », conclut Gary en tournant la page.
« Écoutez celle-là : La fondation Randall James et la direction des Sceptiques associés ont annoncé, par voie de communiqué, que leur ‘Million dollar challenge’ avait été relevé. Le défi, dont l’objet est de démontrer l’existence du paranormal ou du surnaturel via une démarche scientifique, n’avait jamais été réussi auparavant… »
James vint déposer le déjeuner de Gary, une assiette toute en couleurs qui répandait un arôme des plus alléchants. « Comme d’habitude, Mike? » Tout le monde au Terminus se délectait depuis que le sympathique barbu s’était découvert une passion pour la cuisine – même si certains murmuraient que c’était la Trinité qui la lui avait mise dans la tête. « Tu veux dire qu’il aurait suffi que l’un des Trois leur montre ce dont il était capable pour qu’on devienne millionnaires?, dit James. Eh ben!
— Ouais », répondit Sophie, la bouche pleine de bacon. « Il doit y avoir un truc de passe-passe, c’est clair que ça ne doit pas être de la vraie magie. Sinon l’autre gang de connards obsédés par le secret aurait empêché ça. Fucking connards!
— Est-ce que ça dit qui a empoché le gros lot?, demanda Mike.
— Le communiqué indique que ce sera au gagnant de révéler les détails au moment de son choix, continua Gary, en raison d’une entente préalable avec la Fondation. L’organisation assure toutefois qu’en temps et lieu, toutes les informations pertinentes seront transmises avec le souci de transparence nécessaire à toute démarche scientifique.
— Ben là!, s’excla Mike. C’est pas mal agace, leur affaire!
— Attends, c’est pas fini : la publication de ce communiqué coïncide avec l’annonce par CitéMédia d’une émission spéciale intitulée ‘La magie révélée’. Ni la Fondation, ni la direction de CitéMédia n’a offert d’autre commentaire. Fuck, les gars : l’émission… c’est ce soir! Je veux tellement voir ça!
— Moi, je… » Mike s’interrompit : deux mots venaient d’apparaître en lettres de feu dans sa tête. ALERTE ROUGE. Toute l’équipe de sécurité s’élança vers l’entrée principale.

Le soleil du matin apparaissait à peine au-dessus des édifices qui bordaient la place de la Vieille-Gare. Les Quatre se tenaient déjà devant le Terminus, à l’affût d’une menace que Mike ne pouvait pas encore identifier.
« C’est quoi le problème? », demanda-t-il.
Avant qu’il ait eu sa réponse, trois silhouettes apparurent au détour de l’accès nord. Les yeux plissés, Mike reconnut Gordon. L’homme semblait avoir connu des jours meilleurs… Celui du centre souriait avec une expression si exagérée qu’il avait l’air de porter un masque. À sa gauche marchait une femme que Mike avait bien connue… Gen, son ancienne maîtresse. « Qu’est-ce qu’elle fout là, elle?
— Pas elle », souffla Martin. « Hill.
— Quoi?
— Soyez prêts à tirer à notre signal, dit Karl.
— Sur qui?
— Celui du centre. Harré… »
Harré… Karl lui en avait parlé. Magicien surpuissant d’une autre époque, tueur d’une génération d’initié… Revenu à la vie en usurpant la chair de l’un des Seize. Il retira le cran de sûreté de son arme en avalant difficilement.
« Trois contre quatre, en plus de nous pis nos guns », chuchota Gary à son oreille. « Ça va être un massacre! »
L’inconscient ne comprenait pas à quoi il se mesurait. « La ferme. Concentre-toi sur ce qui se passe. Et ne tire pas avant le signal! »
Les nouveaux venus se campèrent devant les Quatre. Gordon parla en premier. « Nous venons en paix…
— La trêve a été rompue, dit Aizalyasni. Vous êtes sur notre territoire.
— Nous ne sommes pas ici au nom des Seize : nous… »
Harré l’interrompit. « Est-ce que c’est vous qui avez bloqué ma vision du futur? »
Les Quatre froncèrent les sourcils comme un seul homme. « Non. Est-ce vous qui avez débloqué le deuxième Cercle?
— Oh, ça, oui! », répondit Harré, jovial. Mike ne comprenait qu’à moitié cet échange – en fait, il n’écoutait pas vraiment, plutôt à l’affût d’un signe d’hostilité… Une goutte de sueur roula sous son aisselle.
« Vous nous voulez quoi? », demanda Aizalyasni, sur un ton que Mike associait davantage à Karl.
« J’ai besoin de vous quatre pour accomplir mon plan.
— Ton plan?, rétorqua Timothée. Quoi, tuer tous les Maîtres? Avoir le monopole de la magie?
— C’est ce que vous croyez que je veux? » Il se tourna vers Gordon. « Vraiment? C’est ce que vous croyez, tous? » Gordon haussa les épaules; Harré éclata de rire. « Ah, mais non! Ah, mais non! Non, non, non, non, non!
— C’est quoi, d’abord?, demanda Karl.
— Et quelle que soit la réponse, renchérit Martin, pourquoi ferions-nous confiance à un menteur, à un meurtrier?
— C’est simple, répondit Harré. Regardez dans mon esprit… Voyez la réponse à toutes vos questions. Je n’ai plus rien à cacher. » Il ouvrit les bras en signe d’invitation.
Les Quatre le dévisagèrent un instant, puis leur défiance disparut d’un coup, remplacée par une expression abasourdie. « Nous pouvons comprendre cet objectif, dit Martin. Mais pas à n’importe quel prix. Nous voulons d’abord et avant tout vivre en paix…
— Vous le savez, maintenant : le rôle que je vous réserve n’implique aucune violence, aucune contrainte. Et avec un peu de chance, aucun obstacle. Je vais réussir, avec ou sans votre aide. Mais avec vous, mon objectif pourrait être atteint… Dès aujourd’hui. 
— Aujourd’hui?!, s’exclama Mike.
— Oui, ce soir, répondit Harré. L’œuvre suprême… »

dimanche 12 juin 2016

Le Nœud Gordon, épisode 424 : Trouver Martin, 4e partie

Karl poussa un soupir sec et intense, comme la vapeur qui s’échappe d’une bouilloire. Non seulement ces gamins avaient foutu la merde, mais ils avaient besoin de lui pour la ramasser. Ils voulaient un chef? Ils allaient l’avoir.
« Vinh, Djo, pression sur la plaie. Vous ne la lâchez pas une seconde. Mike, faut que tu amènes Tim au terminus, presto.
— Au Terminus? C’est à l’hôpital qu’il a besoin d’aller…
— Aizalyasni va pouvoir faire mieux pour le guérir que n’importe quel médecin. Qu’est-ce que vous attendez, vous trois? Go! Les autres, venez nous rejoindre. Toi, Sophie, fouille-le. » Il pointa Abel. « Trouve ses clés. Grouille! »
Tobin jogga jusqu’au garage. Il actionnait l’ouverture de la grille juste au moment où Sophie, encore à bout de souffle, lui amena le trousseau d’Abel. « Quand les autres vont être rentrés », dit-il, « tu leur dis de traîner les corps jusque dans le garage. En attendant, trouve du gaz, de l’huile, quelque chose, et crisse-en partout sur les murs. »
Il n’attendit pas son éventuelle réponse. Chaque seconde comptait : il se rendit aussi vite qu’il le put à la trappe. D’une main tremblante, il essaya les clés jusqu’à trouver la bonne.
Il ne s’était pas trompé : Martin se trouvait dans l’espace en-dessous, attaché et bâillonné, le visage tuméfié, les vêtements raidis par des couches de sang séché. Il luttait pour garder la tête relevée et les yeux ouverts. Il ne réagit pas lorsque Tobin trancha ses attaches, ni lorsqu’il le traîna jusqu’à l’escalier. Ce n’est qu’à ce moment qu’il retrouva une part de ses esprits, assez pour continuer sans être poussé. Martin gémit à chaque nouvelle marche, mais il porta son propre poids; une fois dehors, il fut toutefois incapable de reprendre pied.  Il menaçait de tomber chaque fois que Tobin desserrait son étreinte.
Les jeunes rayonnèrent de joie à la vue de Martin, mais leur joie ne dura qu’un instant, le temps qu’ils réalisent l’état pitoyable dans lequel il se trouvait. Tobin les laissa porter l’éclopé jusqu’à la voiture de Djo – toujours là où Tobin l’avait garée; il tourna les talons et retourna vers le bâtiment.
« Qu’est-ce que tu fous? », cria Sophie derrière lui.
« M’en va foutre le feu là-dedans. » Puis, entre ses dents : « C’est tout le temps les mêmes qui sont pognés avec le ménage… »
Martin sombra dans l’inconscience avant que le groupe soit revenu dans la ville à proprement parler. Quelque chose dans son expression était paisible, malgré son visage barbouillé par ses épreuves. Il pouvait enfin baisser les bras, après tout ce temps sans recours, sans espoir d’en sortir par lui-même. Sa respiration, toutefois, rappelait les sévices qu’il avait traversés. Il expirait en un long sifflement, comme une baudruche qui se dégonfle, pour ensuite rester au neutre plusieurs secondes, avant d’inspirer sèchement, comme si son corps lui rappelait par ce hoquet qu’il avait encore besoin d’air, qu’il habitait toujours là.
« Son pouls est full lent », dit Gary, un paniqué.
« T’es-tu médecin? », demanda Sophie.
« Non…
— Ben c’est ça. Ta gueule. Tu ne sais pas ce que tu dis. »
Tobin conduisit aussi vite que possible jusqu’au sein du Centre-Sud. Les voitures étaient rares dans le coin; de nombreux visages apparurent sur leur chemin, flairant peut-être une proie, mais ils étaient connus de la racaille des environs. La Mafia s’est cassé le nez contre eux-autres, disait-on dans les ruelles. Les ivrognes et les crackheads ne pouvaient espérer faire mieux. Personne ne s’interposa.
Il stationna sa voiture aussi près de la grande place qu’il le put, puis courut aux nouvelles. Il joua du coude auprès des gens qui s’étaient agglomérés dans la salle au-delà des grandes portes, celle où les oraisons avaient lieu jadis. L’expression des gens sur son chemin laissait croire au pire… Mais pas autant que les hululements déchirés qu’il savait être ceux d’Aizalyasni.
Il n’avait pas besoin qu’on lui dise pour comprendre que la situation était des plus graves. Peut-être que le jeune homme allait mourir après tout. Peut-être que Martin ne se remettrait jamais.
Tobin bouillait en-dedans. Ces gens, c’étaient le peuple de Tricane. Ils n’étaient pas des criminels, ils ne voulaient de mal à personne, pourtant ils étaient sans cesse assaillis. Son honneur de gangster – si telle chose existait – demandait que cet affront soit lavé par le sang. S’il en avait eu les moyens, il aurait frappé sans délai. Sans pitié non plus… Pour se venger, il avait déjà pris d’assaut à lui seul tous les motards de La Cité. Il y était resté, mais il avait été porté par le même genre de juste furie qui l’habitait en ce moment.
Les gens s’écartèrent pour laisser passer Martin, soutenu par Gary d’un côté et Sophie de l’autre. Des fidèles prirent le relais pour supporter le blesser et l’approcher de Tim et d’Aizalyasni.
Gary, libéré du poids qu’il portait depuis la voiture, se tourna vers lui pour lui demander : « Qu’est-ce qu’on fait? »
Tobin lui asséna un coup de poing en pleine tronche qui le leva presque du sol. 

dimanche 5 juin 2016

Le Nœud Gordien, épisode 423 : Trouver Martin, 3e partie

« Aux deuxièmes chances! », déclara Tobin. Les quatre hommes vidèrent leur verre en même temps.
« Alright », dit Abel. « Parlons business. » Il signala à ses deux hommes de les laisser.
Ne sachant pas la nature exacte du business en question, Tobin choisit d’appâter Abel pour l’amener à en révéler davantage. « Tu te doutes pourquoi je suis là…
— Ouais. Pour notre affaire courante, comme tu dis.
— Exact.
— Nous autres, on ne fait que suivre les ordres », répéta-t-il encore.
— Qu’est-ce qui t’inquiète?
— Ben, on s’est fait répéter qu’il fallait faire en sorte que ça ne se sache pas… Si tu es ici, ben, c’est que M. Fusco l’a appris… »
Les paroles d’Abel alludaient à un schisme dans la direction de la Petite-Méditerranée. Tobin avait toujours eu de la sympathie pour Guido Fusco; au temps du clan Lytvyn, c’était en collaborant occasionnellement avec lui qu’il était resté dans les bonnes grâces du Conseil Central, et qu’il avait pu mener ses affaires dans la banlieue nord… Il voulait en savoir davantage… Comment poser des questions sur ce qu’il était censé déjà savoir sans trahir son ignorance?
« Je veux entendre de ta bouche qui t’a donné l’ordre. Fais ça et on va te laisser tranquille. »
Abel hésita un instant. « C’est… Madame Fusco. Enfin, Kingston. T’sais, elle. 
— C’est tout ce que je voulais entendre », dit Tobin. Il ne restait plus qu’à lui demander de lui rendre Martin et l’affaire était dans le sac.
Abel allait ajouter quelque chose lorsqu’un de ses hommes revint dans la pièce. « Hey, boss, on a un problème.
— Quoi?
— Viens voir. »
Tobin emboîta le pas d’Abel jusqu’à la section garage. Celui-ci débordait de tout l’attirail nécessaire aux jobs de char, la mécanique, la carrosserie, même la peinture. Un poste informatique était posé sur un bureau dans un coin; le moniteur présentait en simultané le point de vue de quatre caméras de surveillance. La scène capturée était rendue en teintes de gris, avec des traits plutôt flous. L’un des quadrants montrait une silhouette maigre, capuchon rabattu, en train de grimper la clôture de la cour.
 « En plein jour… Et du côté de l’entrée, en plus. Ce gars-là, il est pas mal effronté… »
Son corps longiligne et ses vêtements amples pouvaient suggérer qu’il s’agissait d’un garçon, mais Tobin reconnut tout de suite Sophie. Il nota qu’elle portait quelque chose sous ses vêtements, comme si elle était enceinte d’une boule de matière irrégulière. Les hommes se bidonnaient de la voir se débattre contre la grille. Sophie avait les mouvements lestes des singes – ou des Tarzan habitués à évoluer entre ciel et terre.
Tobin, pour sa part, n’avait pas du tout le cœur à rire. Attendre… Ne pas faire de conneries… C’est trop compliqué pour eux, ça?
« Y’est pas pire », dit Abel. « Mais il ne passera pas les barbelés… »
En effet, les clôtures étaient surmontées de trois fils de fer tendus. Les pointes métalliques, à intervalles irréguliers, menaçaient de mordre quiconque osait les manipuler. Il n’était pas possible de les prendre pour appui sans risquer sa peau – littéralement.
Quel était son plan? Qu’espérait-elle accomplir, sinon donner l’alerte?
En deux temps, trois mouvements, elle arriva au sommet. Elle tira de son chandail son chargement secret, une bâche bleue. D’un geste agile, elle le lança le tissu ciré, encore plié, par-dessus les barbelés. Elle put donc s’appuyer dessus pour passer de l’autre côté sans trop d’égratignures.
« Bon, ç’a l’air que je me suis trompé. » Abel tira un fusil de calibre 12 d’un coffre à côté des caméras. « Pete, Cos, prenez vos guns. Marco, attends ici. »
Les trois truands armés se dirigèrent vers l’entrée de la cour à scrap. Tobin, laissé seul, sauta sur l’occasion de trouver Martin. Un coup d’œil dans le garage ne lui donna toutefois aucune piste. Abel avait fait allusion à un interrogatoire : selon toute probabilité, il se trouverait dans un endroit où ses cris ne dérangeraient personne.
Le moniteur montrait les trois hommes tenant en joue Sophie, encore perchée au sommet de la grille. Personne ne portait la moindre attention au garage… Tobin en profita pour se faufiler à l’arrière. Il vit tout de suite ce qu’il avait espéré : une trappe métallique donnant au sous-sol. Il échappa un juron en tirant sur la poignée : elle était barrée.
Il n’eut pas le temps de tenter quoi que ce soit : il entendit crier. Il courut de l’autre côté du garage. La scène avait évolué; de problématique, elle était devenue catastrophique.
Qui l’eut cru? L’incursion de Sophie était une ruse. Les jeunes avaient donc un plan après tout… Un plan merdique qui venait bousiller le coup de chance de Tobin, mais un plan quand même.
Les trois garagistes, en voulant mettre le grappin sur l’intruse, s’étaient avancés pour la cueillir. Ils ne se doutaient pas qu’elle avait plusieurs complices embusqués dans ou derrière la voiture de Mike, juste derrière elle.
Ses alliés tenaient en joue les garagistes, et vice-versa. Tout le monde aboyait des menaces, pointait son arme, sommait ceux de l’autre côté de la grille de baisser les leurs. Le cœur battant, Tobin dégaina la sienne. Il siffla assez fort pour être entendu malgré le brouhaha.
Les garagistes risquèrent un coup d’œil dans sa direction pour découvrir que c’était vers eux que Tobin pointait son canon. Il restait encore une chance pour que Tobin sauve la mise – et sa peau : pousser le bluff plus loin. « Allez chercher votre prisonnier », commença-t-il. Il fut interrompu par un coup de feu. « NON! », cria-t-il, trop tard.
Gary avait pris l’initiative pour ouvrir le feu. Contre toute attente, il fit mouche : un garagiste s’écroula avec un cri étouffé.
Croyant leur heure venue, ses deux compagnons se mirent à tirer dans le tas à leur tour en se lançant chacun de leur côté pour se mettre à couvert. Sophie se plaqua contre le sol, les deux mains sur la tête.
Luttant pour rester calme malgré la marée montante d’adrénaline, Tobin tira sur l’autre garagiste. Il le toucha à l’épaule. Pendant ce temps, Abel eut le temps de se planquer entre deux voitures.
Tobin s’approcha de son abri de fortune d’un pas décidé en le gardant en joue. Dès que sa tête apparaissait au-dessus du capot, les balles sifflaient à nouveau.
« JE N’AI FAIT QUE SUIVRE LES ORDRES », cria-t-il, comme s’il implorait le ciel de lui laisser sa chance.
Tobin arriva à proximité des voitures. Pour le garder à distance, Abel n’eut d’autre choix que se repositionner… en s’exposant pendant une seconde.
Cette seconde suffit pour qu’une balle traverse son cou de part en part. L’impact le projeta en arrière; il était mort avant même d’avoir touché le sol.
Tobin marcha vers ses alliés, prêt à les engueuler solide. Les invectives qu’il prévoyait répandre gelèrent dans sa gorge : maintenant que les coups de feu s’étaient tus, on réalisait que les garagistes n’étaient pas les seules victimes.
Timothée était allongé, blanc comme un drap, le flanc imbibé de sang.
« Maudit clusterfuck… Tout ça parce que vous n’êtes pas capables de rien faire pendant vingt minutes!
— Pis là, qu’est-ce qu’on fait)? », demanda Gary.
Si la grille n’avait pas été là pour les séparer, Tobin lui aurait tordu le cou.

dimanche 29 mai 2016

Le Noeud Gordien, épisode 422 : Trouver Martin, 2e partie

Le drôle de convoi se mit en route.
Le 4x4 de Mike Tobin montrait le chemin. Daniel Olson occupait le siège passager; il tenait un pendule effilé au-dessus de la vieille photo de famille de Martin, à l’affût du moindre mouvement de l’objet, concentré à n’en créer aucun par inadvertance.
Karl, pour sa part, se tortillait, un peu à l’étroit sur le siège arrière. Soit ses genoux poussaient sur le siège d’Olson – et risquaient, du coup, de déranger le pendule –, soit sa jambe envahissait l’espace de Timothée, qui se débattait avec la même étroitesse.
Le jeune homme était fébrile comme un moineau. Il ne restait rien de la belle assurance qu’il manifestait sur son territoire. « Ça ne te fait pas de t’éloigner d’elle, hein?
— Ce ne sera plus long avant que je perde le contact avec Nini…
— Pas surprenant, étant donné que vous aviez déjà perdu Martin tous les deux… », remarqua Mike.
« Je me demande si je vais ressentir sa présence en m’approchant…
— Est-ce que ça vous dérangerait de garder le silence, un peu? », interrompit Olson. « Ce n’est pas facile du tout, ce que je suis en train de faire… »
Une fois de plus, le pendule s’anima, d’abord vers l’ouest, puis le sud. Petit à petit, l’oscillation du pendule s’accentua.
« Martin devrait être là », dit finalement Olson, après près d’une heure de tâtonnement. Partout où ils allaient, le pendule tendait vers ce vaste terrain grillagé où s’empilaient des montagnes d’épaves de voiture.
Mike les conduisit à quelques coins de rue et se rangea dans le stationnement vide d’un hangar, suivi de près par la seconde voiture fit pareil. Tout le monde descendit.
« C’est là », résuma Timothée. « La cour à scrap. 
— Qu’est-ce qu’on fait, maintenant? », demanda Gary.
Les regards se tournèrent vers Timothée. « Je… Je ne sais pas.
— Facile », dit Vinh. « On saute la clôture durant la nuit avec des guns, pis…
— Non, pas facile », dit Mike. « Un grillage de dix pieds, avec des barbelés… Il y a aussi des caméras.
— Et ça, c’est si Martin est vraiment là », dit Sophie.
Olson fronça les sourcils. « En doutez-vous?
— Non, non », assura Timothée. « Qu’est-ce que tu peux faire pour nous aider?
— Moi? Rien. Je devais vous aider à trouver Martin; c’est fait. Les termes de notre entente n’incluaient rien d’autre.
— Tu vas nous laisser, comme ça?
— Nous avons une trêve, pas une alliance… Par ailleurs, vous aviez promis de diminuer l’intensité des Cercles. Est-ce que c’est fait?
— Non… Nous avons besoin de Martin pour y parvenir…
— Accomplissez d’abord votre part du marché, et nous pourrons collaborer à nouveau dans le futur. Bonne chance! » Il remit la photo à Timothée et s’éloigna en appelant un taxi.
« Qu’est-ce qu’on fait, là? », redemanda Gary.
« Moi, j’ai passé l’âge du sautage de clôture… », dit Gigi. Elle partit au petit trot en direction d’Olson. « Monsieur! Pardon monsieur! Attendez-moi! »
Karl se dit qu’il allait péter un plomb s’il entendait une fois de plus quelqu’un demander quoi faire. « La première chose qu’on doit savoir », dit-il, « c’est comment c’est organisé en-dedans. Et confirmer que Martin est là. Il faut partir en reconnaissance. Et je connais un moyen plus facile que sauter par-dessus des barbelés, la nuit…
— Quoi?
— C’est une fucking cour à scrap. J’ai juste à me présenter là… Pour acheter de la fucking scrap! Djo, donne-moi les clés de ton char. » Le jeune homme lui lança le trousseau après un instant d’hésitation. « Attendez-moi ici. ‘Faites rien de stupide. »
Karl guida la voiture d’emprunt jusqu’à l’entrée. Un mécanisme activé à distance lui ouvrit les portes dès qu’il s’avança dans la cour. « Sauter la clôture… Tu parles d’une gang d’amateurs… »
Il était peu probable que Martin soit caché quelque part dans les méandres métalliques aux parois de voitures empilées; il devait plutôt se trouver dans le seul bâtiment sur place, un grand garage dont les deux portes étaient présentement ouvertes. Deux hommes patibulaires allèrent aux devant de Tobin.
 Lorsqu’il sortit de la voiture, le visage des deux hommes changea du tout au tout. « Marco! Marco Kotzias! J’aurai tout vu! Hey, Abel, viens voir ça! C’est Marco! »
Ils reconnaissent ma face, pensa Tobin. Il savait qu’il habitait désormais le corps d’un mafieux : qu’il soit reconnu était signe qu’ils tenaient une bonne piste. « Content de vous voir, les gars!
Un troisième homme – Abel – sortit du garage en s’essuyant les mains sur une guenille noircie d’huile. « T’étais pas mort, toi? J’avais entendu dire que t’étais mort.
« Quasiment. Mais j’ai la couenne dure!
— C’est comme on dit, hein… », dit Abel avant d’enchaîner une série de mots en grec.
Tobin comprit que dalle. « Ah ah! C’est bien vrai! », bluffa-t-il.
« Travailles-tu encore avec monsieur B? Est-ce que c’est ça qui t’amène chez nous?
— Ouais. Comment va votre… affaire courante? » Les trois hommes échangèrent un regard. Tobin s’engageait sur un terrain glissant…
« Nous, on fait juste suivre les ordres », dit Abel, sur ses gardes.
« Personne n’a dit le contraire », répondit Tobin. « Alors?
— Il n’a toujours pas répondu aux questions. Je n’ai jamais vu quelqu’un aussi entêté. Je sais pas, je ne peux pas expliquer, c’est juste comme ça… 
— On commence à croire qu’il ne sait rien », dit un autre, le premier qui l’avait reconnu. « Ça doit être chiant pour lui.
— Mais nous, on suit les ordres », répéta Abel. « Tu le diras à monsieur Fusco, hein? On ne veut pas de trouble, nous autres. Mais, toi! Viens prendre un verre! » Il lui passa le bras autour du cou.
Une fois à l’intérieur, ils prirent place autour d’une table ronde. Abel versa de l’ouzo à la ronde. Tobin ne pouvait pas supporter tout ce qui se rapprochait de la réglisse noire… Il avala le premier verre en veillant à ne pas trop grimacer.
Surprise : les papilles de son nouveau corps, elles, n’avaient rien contre la saveur d’anis.
« Un autre? », demanda Abel. « Ce n’est pas tous les jours qu’on boit avec un mort… »
« Pourquoi pas?
— Alors, Marco, raconte-nous ça. Qu’est-ce qui t’es arrivé pour qu’on te perde de vue?
— Ah, vous savez… Un accident est si vite arrivé… »

dimanche 22 mai 2016

Le Noeud Gordin, épisode 421 : Trouver Martin, 1re partie

Daniel arriva le premier, accompagné de trois invités. Pénélope connaissait déjà Timothée et Karl Tobin; ce dernier lui présenta son neveu Mike, un beau garçon à la bouille sympathique. « Je vois la ressemblance », lança-t-elle à la blague. Mike sourit poliment; Karl, pas du tout.
Elle n’eut pas le temps de leur offrir le café : la porte sonna à nouveau. C’était un homme dans la vingtaine, improbable mélange d’une baby face vissée sur un corps de brute. Il avait les paupières lourdes et les yeux rouges d’un fumeur de marijuana. « Salut », dit-elle, amicale. « Moi, c’est Pénélope. » Il bafouilla une réponse, le regard fuyant. « Pardon?
— Moi, c’est Djo », dit-il, à peine plus clairement.
En plus d’avoir le cerveau embrouillé, il était clairement intimidé par Pénélope. Il ne pouvait pas empêcher son regard de glisser vers ses seins. Il ne devait pas souvent approcher de femmes comme elle…
Elle poursuivit comme si rien n’était : « Ah oui? Pour Joseph? Jonathan?
— Djo pour Djosevik », dit Mike Tobin. « C’est son nom de famille. Demande-lui son prénom! »
Les deux Tobin attendaient sa réponse en se marrant déjà. Djo murmura trois nouvelles syllabes inintelligibles.
« Je n’ai pas bien entendu… 
— C’est parce qu’il s’appelle Ferdinand », lança Karl en s’esclaffant.
« Je déteste mon nom. Z’êtes cons, les gars. »
La porte sonna à nouveau, coupant court à la conversation. Les nouveaux venus entrèrent à leur tour en se présentant à leur hôtesse. Vinh. Sophie. Gigi. Gary. Il n’y avait plus de place pour asseoir tout ce monde.
« Bon, on y est tous », déclara Karl. « On commence-tu? »
Pénélope aurait bien voulu savoir commencer quoi, au juste. Daniel se leva, commandant l’attention du groupe. « Tim? L’objet chéri, s’il-te-plaît. »
Timothée déposa une photo jaunie, craquelée et cornée sur la table à manger, devant Daniel. Pénélope y discerna un jeune homme moustachu tenant deux bambins sur ses genoux, un petit garçon et une petite fille blondinets. Les trois souriaient à la caméra. On aurait dit une photo de vacances vieille de vingt ou trente ans.
Daniel se tourna ensuite vers elle. « Babe, irais-tu chercher mon matériel dans la chambre? »
Pénélope jeta un regard paniqué à la ronde. Qu’est-ce que Daniel était en train de fabriquer? « Est-ce que je peux te parler un instant?
— Oui, bien entendu.
— En privé? » Elle n’attendit pas sa réponse pour passer à la chambre à coucher. Daniel la rejoignit un instant plus tard. « What the fuck?
— Qu’est-ce qu’il y a?
— Ne me dis pas que tous ces gens-là sont des initiés! »
Daniel semblait sincèrement surpris de son objection. « C’est plus complexe… Ni blanc, ni noir. Ni gris, en fait. Quelque chose d’autre…
— Es-tu high?
— Non, non! Bien sûr que non…
— Tu agis étrangement…
— Le temps que j’ai passé au Terminus m’a ouvert les yeux…
— De là à violer les cinq principes… » Qu’est-ce qui avait conduit Daniel à relativiser les règles dont il s’était fait le gardien jusque-là? À moins que ce ne soit pas lui. « Comment s’appelle ma mère?
— Tu parles d’une question…
— Allez, réponds et on n’en parle plus.
— Marie Rachelle Leca. Pourquoi?
— Qu’est-ce que je portais à la fin de notre premier rendez-vous?
— Rien d’autre que des escarpins. Turquoise.
— C’est donc bien toi…
— Et tu trouves que c’est moi qui agis étrangement?
— Quand même, réaliser un procédé devant tous ces gens… Ce n’est pas toi.
— Les cinq principes veillent à préserver le secret de notre art. Or, pour eux, la… » Il grimaça. « La magie fait partie de leur quotidien. Ils sont pratiquement des initiés… D’une autre tradition que la nôtre.
— Ce qui devrait nécessiter une intervention rigoureuse, pas une démonstration publique!
— Si seulement tu pouvais comprendre… » Il frappa sa paume du poing. « Mais oui! Tu peux comprendre! Tu sais comment les trois sont connectés par leur esprit?
— Oui…
— Nous devrions faire la même chose, toi et moi!! Ce serait fantastique… »
Le pire : il était sérieux. Pénélope croyait connaître Daniel autant qu’il se connaissait lui-même. Ses manières et ses idées du moment – effusives, exaltées, imprudentes – faisaient de lui un autre homme.
« Fais-moi confiance », dit-il. Il agrippa son matériel et alla rejoindre les autres. De retour dans la cuisine, elle surprit Sophie et Vinh en train de fouiller dans son réfrigérateur. Ferdinand avait profité de la pause pour s’allumer un joint et enfumer l’appartement.
Fais-moi confiance… Combien de fois Daniel lui avait dit ces mots? Jusqu’ici, elle avait toujours eu raison de l’écouter. Aujourd’hui, elle n’était plus si certaine. Il était responsable de cette… invasion de leur nid commun. Il contrevenait aux cinq principes. Il n’était pas lui-même…
Elle resta en retrait pendant qu’il déballait ses affaires. Elle assista avec un malaise croissant à la réalisation du procédé qui allait guider tout ce beau monde jusqu’au propriétaire de la photo.

dimanche 5 avril 2015

Le Noeud Gordien, épisode 364 : Trinité

Vinh, Gary et Sophie étaient affalés dans un recoin du Terminus au milieu de leurs affaires étalées. La pluie qui tombait en trombes les avait découragés de sortir. Sophie était couchée, la tête posée sur le ventre de Gary, ce qui le mettait dans une position inconfortable. Il endurait toutefois en silence, jugeant peut-être que le contact féminin valait le désagrément. Cette scène avait quelque chose de tragique aux yeux de Vinh : pour Sophie, le geste était innocent; pour Gary, c’était un indice que son statut auprès d’elle s’améliorait peut-être. Il demeurait aveugle au fait qu’elle l’avait mis dans la friendzone, ce non-lieu érotique d’où il ne sortirait jamais. De toute manière, Vinh était convaincu que Sophie était une lesbienne qui s’ignorait encore.
Un sifflement retentit au fond de la salle pour mettre fin à leur inaction. C’était Tobin, sorti de l’arrière-boutique, qui leur signalait que l’heure était venue. Gary se leva à contrecœur et accompagna Vinh jusqu’à l’entrée.
Les deux jeunes hommes ouvrirent les portes et coincèrent les ventaux derrière des briques de ciment.
Depuis l’incendie criminel qui aurait pu les tuer tous, l’idée de barrer la porte à renfort de chaînes avait mis en évidence le caractère pour le moins douteux de cette stratégie. Mais de là à les garder ouvertes? « Je préférerais les portes fermées », dit-il tout haut.
« Tobin a dit que…
— Je sais ce que Tobin a dit. Ça ne veut pas dire que c’est une bonne idée.
— Au moins, personne ne peut viser à travers ça », conclut Gary. En effet, la pluie était si dense qu’elle donnait l’impression d’être faite de rideaux balayés par le vent. On ne pouvait pas voir clairement au-delà d’une dizaine de mètres, et plus rien du tout après trente.
Sans surprise, peu de fidèles arrivèrent après l’ouverture des portes. Le mauvais temps devait y être pour quelque chose. Le fait que Madame les ait quittés également. Mais Vinh croyait surtout qu’une proportion notable des soi-disant fidèles s’était empressée d’aller voir ailleurs dès qu’on avait cessé de servir le repas après les oraisons. Il avait parlé à Aizalyasni de sa théorie. Elle s’était contentée de sourire en répondant : « nous le savons »
Nous.
Pas de je pour la sainte trinité – le père, le fils, la sainte Nini… Vinh n’avait pas insisté. Les gens du Terminus avaient compris que les trois pouvaient, à peu de choses près, lire leurs pensées comme un livre ouvert. Argumenter était donc futile.
Comme un livre ouvert… Vinh rougissait à chaque fois qu’il y pensait. Tout le monde dans sa petite clique savait qu’il avait un gros, gros béguin pour Timothée. Si tout ce qu’il avait dit à son propos s’était rendu à ses oreilles, il y aurait déjà eu de quoi être gêné. Mais c’était encore sans compter les fantasmes qu’il n’avait jamais vocalisés… Quelle honte, si Timothée…
« Vinh? T’es dans la lune. Tu penses encore à Tim, hein?
— Quoi? Non! » Gary se contenta de sourire sans insister. Vinh lui tourna le dos pour cacher son embarras.
Aizalyasni émergea de la zone privée. Elle prit place devant le dais inoccupé, et elle commença l’oraison, dirigeant l’assemblée clairsemée avec calme et assurance.
Même lorsqu’il était assigné à la porte, Vinh tenait à accomplir l’enchaînement comme tout le monde. Il connaissait par cœur chaque mouvement de la séquence; il pouvait donc garder un œil sur la grande place plutôt que sur l’officiante.
Un mouvement brusque attira toutefois son regard en direction d’Aizalyasni. Elle s’était redressée subitement, braquée comme un animal anticipant un prédateur.
Une seconde plus tard, Martin et Timothée entraient dans la pièce, dans le même état d’alerte qu’Aizalyasni. Tobin les suivait de près, interloqué.
Voir les trois ainsi perturbés pour une raison encore inconnue donna froid dans le dos à Vinh. De grosses gouttes de sueur – sans doute aidées par l’humidité ambiante – roulèrent sous ses aisselles. Tout cela ne présageait rien de bon.
La pluie diminua puis cessa d’un coup, révélant une silhouette solitaire de l’autre côté de la place. Elle s’avançait tranquillement, à un rythme de promenade.
« Ne bougez pas », dirent les trois à l’unisson, en s’adressant à l’assemblée. Ils s’alignèrent juste à la sortie du Terminus, Gary, Tobin et Vinh derrière eux. Celui-ci remarqua que Tobin avait discrètement dégainé son pistolet.
Le nouveau venu n’avait rien de menaçant; les mains dans les poches, il tournait la tête ici et là, comme un touriste sur les Champs-Élysées. Ses vêtements et ses cheveux étaient secs.
« Calice », susurra Tobin. « C’est le cocu… »
Vinh plissa les yeux pour mieux discerner ce que Tobin avait vu. En fait, le nouveau venu n’avait rien d’un inconnu… Plutôt le contraire. Ce visage, Vinh l’avait souvent vu à la télévision avant sa fugue… Édouard Gauss, l’étoile montante du journalisme d’enquête.
Le cocu? « T’as baisé la femme d’Édouard Gauss?
— Chut! », cracha Tobin. Gauss s’était immobilisé à quelques mètres de l’entrée du Terminus.
« Tu n’es pas celui que tu sembles être », dit Martin.
« Perspicace », répondit l’homme. « Et vous, vous êtes beaucoup plus qu’il n’y paraît.
« Qui êtes-vous? », demanda Aizalyasni.
« Que venez-vous faire chez nous? », demanda Timothée.
« Chez vous? » Il échappa un ricanement. « Chez vous? Ironique, compte tenu que c’est moi qui ai bâti ce quartier. » Il pointa la statue renversée qui gisait non loin de la porte. « Vous avez même érigé une statue pour moi. Dommage que vous n’en ayez pas mieux pris soin… » Après un moment, il ajouta : « Narcisse Hill, pour vous servir. En fait, il serait plus juste d’affirmer que vous êtes ici chez moi, dans cette ville que j’ai fondée. »
Les trois échangèrent un regard muet. « Hill? Pas Gauss? », dit Vinh sans pouvoir s’en empêcher.
« Je suis présentement en, comment dire, déficit de corporalité », dit Hill en regardant Vinh pour la première fois. « M. Gauss possédait ce qui me manquait; je l’ai donc emprunté. 
— Qu’est-ce que vous nous voulez? », demanda Martin.
« J’ai vite pu constater à quel point La Cité est présentement pleine de gens… intéressants. À commencer par vous trois. » Il fixa le ciel et inspira profondément. « Vous êtes à la frontière de la metascharfsinn… C’est vous qui avez établi cette nouvelle source tellurique qui empiète sur l’ancienne, n’est-ce pas? C’était risqué… Mais peu importe! Vous avez continué mon œuvre, et j’en suis reconnaissant. M’aiderez-vous à l’achever? »
Après un moment de silence, les trois s’écartèrent et laissèrent entrer Hill dans le Terminus.
La pluie se remit à tomber dès qu’il entra à l’intérieur.

dimanche 7 décembre 2014

Le Noeud Gordien, épisode 349 : Tout ou rien, 1re partie

Tricane passait la totalité de son temps dans une méditation qui n’avait que peu de choses en commun avec les méthodes qu’elle avait apprises avec Kuhn et raffinées auprès de Gordon. Celles-ci avaient pour but d’ouvrir l’initié aux forces cachées de l’Univers; Tricane avait plutôt besoin de restreindre sa conscience à un degré acceptable pour l’esprit humain. Tant qu’elle méditait, elle pouvait rester fixée sur ce point que d’aucuns considéraient inextricable, ce point qui lui avait néanmoins souvent échappé : ici et maintenant. Elle tenait ainsi à distance le faisceau infini des futurs possibles jusqu’à ce que ceux-ci ne deviennent qu’une seule chose en passant par le chas du présent.
Certes, des images d’ailleurs, du passé ou de différents futurs s’imposaient de temps à autre à elle, mais elle ne cherchait plus à découvrir à quoi ils se rattachaient. Ces explorations invitaient des dérives qu’elle préférait éviter.
Les gens du Terminus, voire de La Cité tout entière, ne sauraient jamais à quel point ils avaient frôlé l’annihilation. Lorsque l’homme de Tobin avait pointé son arme sur elle pendant sa crise, la providence avait voulu qu’elle fuie plutôt qu’elle se déchaîne. Est-ce qu’une parcelle de son esprit avait reconnu en lui un allié plutôt qu’un ennemi? Elle ne pouvait répondre à cette question : elle ne conservait aucun souvenir de cet épisode. Une chose était claire : elle avait anéanti Hoshmand et Espinosa avec une facilité surprenante. Plus étonnant encore : elle avait creusé dans sa fuite un passage qui permettait de traverser l’Atlantique en quelques minutes. Le mystère de ces tunnels et de leurs propriétés demeurait entier. La pièce où Aizalyasni et Timothée l’avaient trouvée lui laissait croire que ses pensées ou son passé se reflétaient de quelque manière dans la nature de ce qui se trouvait dans le trou… C’est pourquoi elle leur avait interdit d’y retourner : elle craignait que des choses bien pires qu’une chambre d’enfant idéalisée ne s’y trouvent.
Elle était dangereuse comme une flamme nue dans une poudrière. C’est pourquoi elle se devait de maintenir un état d’immobilité, de stabilité, de constance.
Une sensation aussi soudaine et brutale que si on lui avait versé un seau d’eau glacée sur la tête vint cependant troubler sa concentration. Elle ouvrit les yeux, affolée. Le Terminus était silencieux. Les résidents dormaient agglutinés dans la grande salle d’à-côté; seuls ses alliés les plus proches dormaient au pied de son dais.
Une seconde après qu’elle ait ouvert les yeux, Aizalyasni, Timothée et Martin se réveillèrent simultanément. Ils avaient sans doute perçu la même chose.
Les trois se levèrent et se tournèrent vers elle. « Madame?
— Que se passe-t-il?
— L’énergie… Elle remue…
— C’est terrible », répondit Tricane. « Terrible… »
Elle posa un pied à terre, puis un autre, ses membres roides d’avoir été si longtemps immobiles. Elle se dirigea vers la sortie à petits pas, pendant que le sang affluait vers ses jambes. Le processus était beaucoup plus rapide depuis sa cure de jouvence. Les trois lui emboîtèrent le pas.
La vigile, un jeune homme nommé Gary, sursauta lorsque la porte s’ouvrit. Il s’était assoupi; il bondit au garde-à-vous, soucieux d’atténuer le fait qu’on l’avait pris en défaut.
« Vous voyez? », demanda Madame, les yeux rivés sur le ciel.
« Quoi? », demanda Gary.
« Nous voyons », répondit Timothée.
Toute la partie visible du ciel avait pris une teinte impossible, un rouge jaunâtre, qui chatoyait comme une aurore boréale.
Gary insista. « Voir quoi? » Le garçon était incapable de percevoir les remous qui coloraient les nues. « Nos ennemis passent à l’attaque une fois de plus. Il nous faut… » La vision de Tricane se brouilla, et ses pensées encore plus. « Les salauds! Ils jouent avec un cinquième as! » Tricane entendit un rire caquetant; il lui fallut un instant pour réaliser que c’est elle qui l’avait produit.
« Madame. Il ne faut pas agir », dit Martin. Ils avaient compris que sa concentration était compromise.
« Nous sommes là pour ça », dit Aizalyasni.
« Nous allons nous en occuper », conclut Timothée.
Sans attendre de confirmation – peut-être avaient-ils déjà lu l’assentiment dans ses pensées – les trois se mirent à courir vers le nord d’un pas synchronisé. En les regardant s’éloigner, Tricane nota que leur vitesse dépassait largement le rythme de leur foulée, comme s’ils couraient non pas sur le sol, mais sur un tapis roulant qui les propulsait en avant. Leur connexion – les uns aux autres, mais aussi avec l’énergie du Cercle – était prodigieuse. Les brumes du délire s’atténuèrent immédiatement. Elle continua toutefois à suivre en son for intérieur l’évolution des trois qui s’éloignaient toujours, de plus en plus vite…
« Madame », dirent trois voix dans sa tête, parfaitement à l’unisson. « Nous sommes à la frontière du Cercle. » Il leur avait fallu moins d’une minute. « Il s’affaiblit, et notre connexion avec lui… Si nous continuons notre avancée, nous deviendrons impuissants; si nous demeurons ici, nous resterons trop loin pour agir. »
 « Restez là », transmit-elle en guise de réponse. « Je vous rejoins. »
Elle se releva et marcha d’un pas décidé dans la direction des trois, laissant derrière un Gary interloqué.
Elle détecta alors une altération subtile de ses perceptions, du même genre que celles qui précédaient une manifestation synchrone… Elle comprit vite que ce n’était guère le cas. Elle vivait plutôt une impression puissante de déjà-vu.
Elle avait entrevu jadis le futur qui s’apprêtait à devenir réalité… Tout avait commencé lorsque Tobin avait tiré en premier…
Elle avait craint que la séquence aboutisse ainsi. Il ne lui restait qu’une décision à prendre entre trois choix, chacun loin d’être idéal…
Soit elle laissait les Seize anéantir ce qu’elle avait bâti; elle n’aurait alors d’autre choix que vivre une vie paisible mais médiocre loin de leur influence.
Soit elle contre-attaquait sans retenue et mettait le feu aux poudres.
La troisième option? C’était tout ou rien.

dimanche 3 novembre 2013

Le Noeud Gordien, épisode 294 : Post-traumatique

Aizalyasni émergea de l’inconscience pour être accueillie par un intense malaise. Son bas-ventre était noué par une nausée atroce qui, elle le sentait, menaçait de s’aggraver au premier faux mouvement. Elle demeura rigoureusement immobile, le sang battant aux tempes, sur une corde raide faite de ses propres tripes, jusqu’à ce qu’elle s’évanouisse à nouveau.
Des sons diffus la réveillèrent après une durée indéterminable. Elle ouvrit les yeux pour en chercher l’origine. Leur surface était recouverte d’une pellicule muqueuse, mais elle reconnut tout de même des indices clairs qu’elle se trouvait au Terminus. Des pinceaux de lumière filtraient à travers la peinture opaque des baies vitrées.
Elle sursauta lorsqu’elle entendit quelqu’un lancer : « Elle a bougé! » La voix provenait d’un point non loin de là, mais elle paraissait grondante, déformée, comme si Aizalyasni avait la tête dans l’eau. Elle tenta de se redresser, mais elle fut aussitôt submergée par un tourbillon de vertiges qui la forcèrent à retomber en position couchée. Deux paires de mains la rattrapèrent juste avant qu’elle ne percute les cartons bruns sur lesquels on l’avait couchée. Elle roula sur le côté et dégueula trois jets liquides, de la même couleur qu’un jaune d’œuf. Elle retomba dans sa position initiale, les yeux fermés, un peu moins nauséeuse, comme si elle avait vomi une part de son malaise. « Fuck », dit la même voix qui l’avait fait sursauter.
Aizalyasni voulut parler, lui répondre, s’excuser et poser une question simultanément, mais elle ne réussit qu’à gémir. « Repose-toi, ça va bien aller », dit une voix douce, familière, réconfortante. Timothée.
Peu après, on la souleva comme on l’avait déposée; quelqu’un pressa quelque chose contre ses lèvres. Elle ouvrit la bouche sans réfléchir. C’était une sorte de tisane infecte, au goût amer, herbeux et très corsé. Elle l’avala sans plaisir, mais sans résister non plus. Chaque gorgée chassa une couche du brouillard qui confondait son esprit. Une fois la tasse finie, elle eut l’impression d’être vraiment réveillée pour la première fois. Elle ouvrit enfin les yeux, cette fois sans aggraver son état.
Elle fut surprise de découvrir qu’une quinzaine d’habitués du Terminus l’entouraient, tous silencieux. Timothée était à sa gauche, la tasse vide dans une main; Vinh et Gary se tenaient au premier rang. Même le chef était là. Tout le monde la regardait d’un air… Particulier. Les yeux des uns étaient émerveillés, les autres tendus, sur leur garde. Mais pourquoi…?
En se posant la question, elle trouva la réponse. On lui avait tiré dessus. L’évocation du souvenir eut une réaction immédiate : sa respiration et son pouls s’accélérèrent, elle se couvrit de sueur froide, son corps entier se crispa… Mais plus troublant encore, elle se souvint des lumières qui l’avaient entourée, des vagues inexplicables de mouvement qui avaient apparemment radié d’elle… L’évocation de ces phénomènes inexpliqués menaça de la faire glisser encore plus loin dans la panique post-traumatique.
C’est à ce moment que les fidèles s’écartèrent pour révéler la présence de Madame qui avançait vers elle, appuyée sur l’épaule de Martin. Comme toujours, sa seule présence fit beaucoup pour calmer Aizalyasni. « Laissez-nous », dit-elle. Tous sauf Martin et Timothée passèrent du côté de la salle commune. « Aizalyasni », dit Madame. « Je suis si fière de toi! Comprends-tu ce que tu as fait, avant-hier? »
Elle voulut dire « Non, Madame », mais sa gorge ne produisit qu’un son rauque. Elle fit plutôt non de la tête.
Madame tira quelque chose de sa poche et le montra à Aizalyasni. C’était un petit cône cuivré à la pointe arrondie. « Cette balle a été tirée, mais elle n’a jamais percuté quoi que ce soit. »
Aizalyasni ne savait pas quoi faire de cette information; elle ne dit rien. Madame continua. « Je crois que c’est toi qui l’a arrêtée en plein vol. C’est le destin qui a voulu que tu prennes une balle, afin qu’un jour tu arrêtes celle-là et que tu révèles ta nature véritable… »
Sa nature? De quoi parlait-elle? Aizalyasni n’aurait pas osé manquer de respect à Madame en lui posant une question directe, mais elle fronça néanmoins les sourcils. Madame lui fit un sourire chaleureux malgré toutes ses dents manquantes. « Toi et moi, nous sommes pareilles à bien des égards. Nous avons été utilisées et abandonnées, détruites puis reconstruites; ce qui devait nous détruire nous a rendu plus fortes. » Madame fit une pause, toujours souriante, avant d’ajouter : « Toi et moi, nous allons changer le monde! »

dimanche 25 août 2013

Le Noeud Gordien, épisode 284 : Ménages, 3e partie

Aizalyasni avait déjà assisté à des cérémonies bouddhistes, musulmanes et chrétiennes, mais aucune d’elles ne lui avait semblé aussi vraie que celles auxquelles elle participait maintenant. Elle ne consistait pas à adresser des chapelets de prières à des figures aussi lointaines qu’indifférentes : la sainte femme qui les inspirait se trouvait tout à côté, dans le même édifice qu’eux…
Durant les dernières semaines, Aizalyasni avait souvent été tentée de s’ouvrir à ses collègues de travail ou d’étude à propos de cette découverte qui avait changé sa vie. Chaque fois, elle se remémorait le jour où Timothée avait demandé aux fidèles de demeurer circonspects. « Souvenez-vous de ce que les Romains et les pharisiens ont fait de Jésus grâce à Judas… » Il est vrai que si quelqu’un avait vendu le fils de Dieu pour trente pièces d’argent, un paumé du Centre-Sud pourrait sans doute faire pareil pour trente pilules d’Orgasmik. Elle choisissait donc de se taire.
Les premières fois qu’Aizalyasni avait participé aux oraisons, elle avait été pour le moins dubitative. Maintenant, c’était souvent le plus beau moment de sa journée. Sa double vie d’étudiante et de femme de chambre la contraignait à une discipline constante : elle devait toujours foncer devant sans regard pour sa fatigue ou ses craintes. Mais ici, au Terminus, chaque fois qu’elle chantait en imitant les mouvements de Martin, elle se laissait habiter par cette énergie particulière qui rinçait la lassitude et les inquiétudes de son esprit. Plus elle les répétait, plus la détente devenait un véritable plaisir, jusqu’à une véritable euphorie au terme de la routine.
Après les applaudissements et les étreintes qui marquaient la fin de l’oraison comme telle, Aizalyasni alla s’asseoir avec sa clique habituelle. Gary et Vinh lui retournèrent son sourire plein de chaleur; même Sophie paraissait gaie derrière sa façade bourrue. Elle devait avoir quatorze ou quinze ans; ses cheveux courts et ses manières brusques pouvaient laisser croire qu’il s’agissait plutôt d’un garçon. Aizalyasni lui réservait une affection toute particulière : dans son esprit, c’était pour mieux aider des filles comme Sophie qu’elle devait compléter ses études.
Avant même qu’on ait fini de distribuer le repas, Aizalyasni offrit à ses compagnons le paquet de brioches qu’elle avait achetées plus tôt. Sophie en avala deux en quatre bouchées.
« J’aime mieux quand c’est Tim qui dirige », dit Gary la bouche pleine. « C’est pas pareil quand c’est Martin. »
Les autres acquiescèrent. « Mon beau Timothée », dit Vinh. Son amour impossible pour le bras droit de Madame était connu de tous; cela ne l’empêchait pas d’y revenir sans cesse… Pour sa part, Aizalyasni n’avait d’yeux que pour l’un des trois hommes forts de Madame. Comme ceux-ci ne se mêlaient pas aux fidèles, elle leur avait inventé des noms : le chef, la brute épaisse et… monsieur mignon. Monsieur mignon, avec son port altier, ses tatouages et ses camisoles ajustés… L’incarnation même du sexy. Chaque fois qu’il regardait dans sa direction d’Aizalyasni, son cœur palpitait comme celui d’une fillette devant une superstar.
Durant les oraisons, pendant que le chef demeurait avec Madame, monsieur mignon et la brute épaisse montaient la garde à l’extérieur. C’était préférable pour sa concentration : S’il s’était trouvé dans la pièce durant les exercices, elle aurait sans doute été trop distraite pour les effectuer correctement.
« Qu’est-ce que vous pensez qu’il fait avec Madame en arrière? », continua Vinh.
« J’ai entendu dire qu’ils font des rituels secrets », répondit Gary.
Sophie émit un son moqueur, à mi-chemin entre un rire et un reniflement. Elle ouvrit la bouche pour ajouter quelque chose lorsque trois grands coups se firent entendre. Tout le monde se tut : quelqu’un avait frappé à la grande porte. Le chef, Timothée et Martin accoururent à l’arrière du Terminus.
« C’est moé », dit la brute épaisse, sa voix étouffée par la paroi de fer et de plexiglas. « On a une urgence. »