Affichage des articles dont le libellé est Noeud Gordien. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Noeud Gordien. Afficher tous les articles

dimanche 13 novembre 2016

Le Nœud Gordien, épisode 446 : Intrusion

Chaque fois qu’Édouard retournait chez lui, il pensait à déménager.
Depuis que Geneviève avait assumé la garde de ses filles, on pouvait à peine dire qu’il vivait dans son petit appartement décrépit. L’endroit lui servait tout au plus de garde-robe et de gîte du passant.
Lorsqu’il visitait Félicia, il se sentait chez lui – c’était, après tout, son ancienne maison. Il comprenait toutefois qu’aménager avec elle aurait été une erreur. Leur relation allait bien, vraiment bien, mais il ne pouvait faire abstraction qu’elle était encore loin de la trentaine… Que pouvait-il prétendre comprendre de sa génération, sinon qu’on supposait chez elle un culte de l’instantanéité, une propension au jetable, une réticence à encaisser le banal? De plus – surtout –, les allusions de Félicia laissaient entendre que ses histoires passées s’étaient mesurées en jours et en heures plutôt qu’en années et en mois. Si elle décidait qu’il l’ennuyait, qu’un autre était plus intéressant, ou, simplement, qu’elle ne voulait plus de lui… Bref, il valait mieux qu’il conserve un espace à lui.
Il s’était juré qu’une fois millionnaire, il s’attellerait à la tâche. Maintenant que la Fondation Randall James avait tenu sa promesse, en principe, rien ne l’empêchait de déplier bagages dans un endroit plus accueillant… Sinon le manque de temps. Entre ses tâches à l’Agora, ses enquêtes secrètes et le projet d’émission spéciale qui continuait à prendre forme, il lui restait bien peu de marge de manœuvre.
Chaque fois qu’il entrait dans cet appartement qui, dès le premier jour, se voulait une solution temporaire, il se répétait donc va falloir que je déménage…
Chaque fois… Sauf celle-ci.
Le simple fait de glisser la clé dans la serrure ouvrit la porte : rien ne la retenait fermée. L’avait-il laissée ouverte? Avait-il été cambriolé? La volonté de savoir l’emporta sur la prudence. Il passa le seuil à pas de loup.
La voix d’un lecteur de nouvelles s’élevait du téléviseur. Absolument certain que l’appareil était éteint à son départ, il y vit un premier signe clair d’intrusion. À tout le moins, l’appartement n’avait pas été saccagé ou pillé : rien dans la cuisine ou dans son coin bureau n’avait été déplacé.
Un bruit le fit sursauter. Quelque chose avait bruissé à quelques pas de lui, dans la portion de la salle de séjour qui demeurait hors de son champ de vision. Il s’avança pour découvrir Gordon sur le sofa, un verre à la main, comme s’il avait été chez lui.
« Je ne savais pas que tu aimais le scotch, dit-il en fermant la télévision.
— Qu’est-ce que tu fais ici? J’ai failli mourir de peur. »
Gordon fit tourner le scotch dans son verre avant de le porter à son nez. « Je comprends tout à fait. C’est traumatisant, n’est-ce pas, de découvrir que quelqu’un s’est introduit dans un lieu qu’on croyait privé, sécurisé… » Il déposa le verre et se leva. « À propos : mon laboratoire secret a justement été l’objet d’un cambriolage. Tu sais, le souterrain où nous avons travaillé ton premier procédé émergeant? Tiens, maintenant que je le mentionne… la seule disparition dans mon matériel correspondait aux ingrédients nécessaires pour l’accomplir. »
Il se tut et scruta Édouard, qui se sentit rougir bien malgré lui. « Tu penses que je serais assez maladroit pour m’incriminer comme ça?
— Peut-être bien. Je ne vois pas d’autres explications. Après tout, c’est ton procédé. Nous sommes seuls à le connaître, n’est-ce pas?
— Avec tous ces télépathes qui courent la ville… Peut-être que l’un d’eux a lu la recette dans ma tête. À moins que quelqu’un nous manipule. »
Gordon le scruta, dubitatif. « Tu jures que tu ne t’es pas introduit dans mon sanctuaire en mon absence? »
Édouard avait déjà considéré la possibilité que les Maîtres disposent de procédés capables de détecter le mensonge. Jusqu’à présent, il était resté évasif; la question directe de Gordon l’acculait toutefois au pied du mur. Il fallait contre-attaquer. « Pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu connaissais mon frère? »
Gordon hésita. « Mes condoléances pour Philippe. Ce n’est jamais facile de perdre un proche.
— Tu n’as pas répondu à ma question.
— Tu n’as pas répondu à la mienne.
— Gordon, as-tu tué Philippe?
— Non.
— As-tu créé l’Orgasmik?, demanda-t-il du tac au tac.
— Je ne suis pas venu ici pour subir un interrogatoire. Avec toutes ces questions, c’est à se demander si tu n’as pas recommencé à travailler pour CitéMédia… » Nouveau silence malaisé sous le regard perçant du Maître. « Tu t’es infiltré dans mon sanctuaire, tu m’as volé du matériel, tu me mens effrontément. Tout cela suffirait à te faire châtier, peut-être même exclure de notre communauté. Comptes-toi chanceux que je préfère continuer à garder notre rapport secret. Ne te mêle plus de mes affaires. Cette fois, je me contenterai d’un avertissement, par égard pour Félicia. Il n’y en aura pas d’autres. Ai-je été clair? »
Édouard ne savait pas quoi répondre, comment réagir. Il choisit donc de s’emmurer dans le silence. Gordon ajusta les pans de son veston et s’en alla. Ce n’est qu’après avoir entendu la porte claquer qu’Édouard laissa libre cours à ses émotions.
D’abord, une marée montante de panique. Qu’est-ce que Gordon savait de sa vie secrète? En alludant à CitéMédia, voulait-il souligner qu’il était au courant pour la révélation qu’il préparait?
Édouard ressentait aussi une grande part d’indignation d’avoir été envahi ainsi. De plus, il était de plus en plus certain que Gordon était impliqué dans le décès de Philippe. Même s’il n’avait pas appuyé sur la gâchette, avec le bon procédé, il n’en aurait pas eu besoin.
Comme jamais auparavant, Édouard réalisa dans quel pétrin il s’était mis. Si Gordon avait effectivement éliminé Philippe, son propre initié, son ancien complice, il n’hésiterait pas un instant pour lui faire la même chose.
Il avait présumé qu’une fois le chat sorti du sac, il pourrait jouir d’une certaine impunité, dans la mesure où sa disparition serait vue comme une confirmation fracassante de ses allégations. Si Gordon décidait de lui couper l’herbe sous le pied avant la diffusion de son scoop, il se retrouverait démuni, sans défense ni recours…
Édouard agrippa le scotch que Gordon avait laissé derrière. Il le vida d’un trait. La chaleur de l’alcool le fit toussoter; le liquide brûlant traça son chemin jusqu’à son estomac. Une fois la vague passée, il se sentit moins terrorisé, à défaut d’être plus calme.
Si je veux survivre à cette histoire, se dit-il, j’ai besoin de préparer la suite.
Il versa un autre verre, ses pensées se bousculant à toute vitesse.

dimanche 20 juillet 2014

Le Noeud Gordien, Épisode 329 : Six des Seize, 3e partie

Les quatre Maîtres croisèrent Gordon sur le seuil de la salle de conférence. Celui-ci serra la main à Van Haecht. « Arthur! », dit-il, sourire aux lèvres. « Te voilà enfin! » Son plaisir semblait sincère, quoiqu’Olson ignorait sur quoi il reposait. Son propre mépris de Van Haecht était pour lui une conclusion nécessaire lorsqu’il tenait compte de son histoire, sa personnalité et son talent…
« Comment vont tes fils? »
Van Haecht bomba le torse et roula sa moustache entre deux doigts. « Adam a commencé les préparatifs pour accomplir le Grand Œuvre.
— Eh bien! » dit Latour en lui donnant une tape dans le dos. « À ce rythme, les Seize seront à moitié des Van Haecht. »
Adam, Arie, Aart et Asjen : les quatre fils de Van Haecht étaient tous initiés, quoique d’envergure variable. Adam était l’aîné; il avait déjà servi Olson comme lieutenant dans la Joute. Il fallait reconnaître qu’il était assez talentueux, bien qu’un peu borné. Des autres, il n’avait rencontré qu’Asjen, le benjamin. Un idiot rêveur, incapable de la discipline requise pour devenir Maître, et laid comme un singe de surcroît…
Les Maîtres continuèrent à s’échanger des plaisanteries jusqu’à l’arrivée d’Avramopoulos, une fois de plus en retard. Cette fois, il n’était pas seul. Derek Virkkunen l’accompagnait. Bien malgré lui, le cœur d’Olson s’emballa à la vue de l’artiste. Olson était un fan de la première heure, avant même que Virkkunen ne soit reconnu sur la scène internationale. Et longtemps avant qu’il apprenne qu’Avramopoulos l’avait initié.
« Bonjour, bonjour. Ah! Van Haecht. As-tu fait un bon voyage? » Il y avait une pointe de raillerie dans le ton d’Avramopoulos… Van Haecht croisa les bras et répondit d’un simple mouvement de la tête. « Compte tenu la gravité de la situation », continua Avramopoulos, « nous devions agir dès que possible.
— Olson vient de m’en informer », dit Van Haecht. « Je respecte votre décision.
— Très bien. Nous pouvons donc commencer.
— Un instant », dit Latour en pointant Virkkunen. « Est-ce approprié qu’il assiste à nos discussions?
— Derek a développé une compréhension particulière de la zone radiesthésique durant notre résidence au Centre-Sud. Son expertise pourra nous être utile. Je l’ai déjà mis au courant de notre rencontre précédente. Est-ce que quelqu’un s’oppose à ce qu’il demeure avec nous? » Personne ne pipa mot. « Très bien. Alors, où en sommes-nous? »
C’était rusé : en posant la question, Avramopoulos déléguait aux autres la responsabilité de fournir des réponses.
Olson prit les devants pour présenter sa théorie. « L’énergie radiesthésique n’est pas bornée à la zone du Cercle, même si là-bas, sa concentration devient dangereuse.
— Bien entendu », répondit Avramopoulos.
« En supposant que toute zone radiesthésique, même celle de La Cité, contient une quantité d’énergie qui n’est pas infinie, je crois qu’il serait possible de mettre en place un procédé – ou mieux encore, un dispositif – qui nécessite une grande quantité de cette énergie. En tirant beaucoup d’énergie du Cercle, on pourrait peut-être l’amener à un niveau moins menaçant. »
Latour et Gordon demeuraient plongés dans leurs pensées, peut-être en train de calculer la faisabilité de cette option. Mandeville, pour sa part, sauta aux conclusions. « Il y a beaucoup trop d’énergie! Personne ne peut faire un procédé de cette envergure! »
Olson avait prévu cet argument. « Personne… Individuellement. Mais par un heureux hasard, six Maîtres et un certain nombre d’adeptes se trouvent dans La Cité.
— Oh », dit-elle. « C’est mieux que la solution à laquelle j’avais pensé. Surtout à court terme.
— Et cette solution… », demanda Gordon
Mandeville frotta ses mains nerveusement. « Je pensais que tout le monde en arriverait aux mêmes conclusions que moi, mais… Voilà : plus il y a de Maîtres, moins il y a d’énergie. Il nous faut donc plus de Maîtres.
— Ce n’est pas en tirant sur les tiges que les fleurs poussent plus vite », dit Van Haecht.
« Il a raison », ajouta Avramopoulos d’un ton sec. « Il faudrait des années… Des décennies…
— Nous observons une hausse de l’énergie disponible d’une magnitude comparable à celle qui a suivi la purge de Harré », ajouta Gordon. « Il est vrai que nous pourrions supporter un plus grand nombre d’initiés, et de Maîtres, à un moment donné. 
— Il y a une autre piste. Peut-être », dit Latour en se levant. Il entreprit de marcher autour de la table, pensif comme s’il cherchait à trouver les mots justes. « L’avènement de Harré était un désastre, personne ne peut dire le contraire. Mais Gordon a raison : Harré a mis en branle des changements dont nous bénéficions aujourd’hui…
— Faites-vous l’apologie de Harré? », demanda Van Haecht, outré.
« Il ne faut pas blâmer l’outil pour ce qu’en fait l’ouvrier », offrit Latour. « Lorsque Harré a attaqué nos aïeux, ceux-ci ont été pris au dépourvu, confrontés à des procédés qui leur étaient inconnus. Vous dites que l’anathème a trouvé la voie vers la metascharfsinn? Peut-on risquer de nous retrouver encore impuissants face aux armes de nos ennemis? »
Latour laissa ses paroles faire leur effet. « Je crois que la meilleure option est de percer à notre tour les secrets de la metascharfsinn. »
Mandeville se tortilla sur son siège, visiblement mal à l’aise. « Si Harré et Tricane ont perdu l’esprit…
— Nous devrons faire mieux qu’eux », conclut Latour.
Avramopoulos se tourna vers son partenaire de vie. « Derek?
— Je ne saurais présumer être en mesure de choisir quoi faire à votre place », dit l’artiste d’une voix légèrement accentuée. « Mais vous profiterez peut-être de mes explorations. Mes… recherches m’ont fait découvrir que l’énergie radiesthésique correspond à une certaine fréquence vibratoire, analogue à une onde sonore. »
Personne ne s’était attendu à ce que Derek – qui portait toujours le blanc du novice – se lance dans ce genre d’explication.
« Je vais poursuivre en m’appuyant sur cette même analogie. Imaginez que nos procédés agissent comme un verre de cristal… Exposé à certains sons, le verre vibrera à son tour jusqu’à produire le son clair que vous connaissez.
— Le Centre-Sud est une cacophonie », glissa Avramopoulos.
Virkkunen acquiesça d’un mouvement de la tête. « Et le contrecoup, c’est lorsque les vibrations ambiantes sont assez fortes pour casser le verre. »
Mandeville était surprise, Latour, impressionné et Avramopoulos, dégoulinant de fierté. Van Haecht ne montrait qu’un froncement de sourcils. Olson, pour sa part, était intrigué de savoir comment Derek Virkkunen avait pu en arriver à pareille conclusion. « C’est une perspective innovatrice », dit Olson. « Mais j’ignore encore ce que nous pourrons en faire…
— Je pense qu’il serait possible d’harmoniser les fréquences en cause, à tout le moins réduire comment elles interfèrent les unes avec les autres. Il me fera plaisir de vous en parler plus en détail », dit l’artiste. « Je ne demanderai pas de faveur en retour pour ce secret. »
Ici encore, Olson lut un éventail de réactions chez ses pairs : Gordon et Latour semblaient touchés par sa générosité, mais Avramopoulos s’était renfrogné. Sans doute considérait-il que son initié se vendait à rabais. Celui-ci demanda : « Donc, pour la suite des choses…? »
« J’ai démarché pour trouver un assassin, comme convenu », dit Gordon. « Le contrat sera bouclé sous peu. Mais si Tricane a survécu à Espinosa et Hoshmand… » Il haussa les épaules, comme si la conclusion allait de soi.
«  Je me porte volontaire pour explorer la piste de la metascharfsinn », dit Latour. « Pour ce faire, je devrai retourner à Tanger pour consulter l’archive de Kuhn. J’aurais besoin d’être accompagné par quelqu’un capable d’intervenir en cas de… problème psychique. Catherine? »
Mandeville sursauta. « Je… Oui. D’accord. » C’était un bon choix : elle était la plus méfiante envers l’héritage de Harré, la seule des six Maîtres présents à n’avoir jamais jouté.
« Pour ma part », continua Olson, « Je vous proposerai dans quelques jours une façon de drainer l’énergie du Cercle. J’aurai peut-être besoin qu’on me prête main forte d’ici là. Gordon hocha délibérément la tête : Olson pourrait compter sur lui.
Avramopoulos demanda : « Y a-t-il autre chose pour l’instant? » Personne ne parla. « La réunion est levée », conclut-il. « Assurez-vous de demeurer faciles à contacter. Informez les autres si vous quittez La Cité. Et de grâce, restez vigilants! » 

dimanche 6 juillet 2014

Le Noeud Gordien, épisode 327 : Six des Seize, 1re partie

Des coups frappés à sa porte réveillèrent Olson en sursaut. L’horloge indiquait six heures et quart.
S’il avait éliminé la nécessité de dormir, cela ne l’empêchait pas de s’assoupir de temps à autre, et rien ne le relaxait autant qu’un puissant orgasme après quelques heures d’ébats…
Il se faufila hors de l’étreinte de Pénélope qui roula sur le côté en se recroquevillant sur elle-même. Les coups ne semblaient pas l’avoir dérangée outre mesure.
Olson alla jeter un coup d’œil à travers l’œil magique pour découvrir l’image arrondie d’un Van Haecht furibond. Olson prit le temps de lisser ses cheveux avant d’ouvrir.
Van Haecht ne s’attendait pas à se retrouver devant un homme nu, encore mois – Olson pouvait le supposer – un homme pareillement équipé. Si Van Haecht avait prévu l’admonester, les réprimandes lui restèrent coincées au travers de la gorge. Il bafouilla, s’étouffa, plus cracha, le visage rouge : « Mais couvrez-vous, bon Dieu! 
— Vous frappez à ma porte à une heure indue. Vous êtes ici chez moi. Je vous répondrai comme il me plaît », dit Olson en croisant les bras.
Cherchant sans doute à détourner le regard de ce spectacle qu’il aurait préféré ne pas voir, Van Haecht aperçut Pénélope derrière Olson. Une nouvelle forme de trouble s’ajouta à la précédente. Vieux cochon, pensa Olson. La pudeur en prend pour son rhume devant pareille créature, pas vrai?
Olson toussota. Van Haecht se ressaisit. « Je viens tout juste d’arriver. J’ai dû user de beaucoup de persuasion pour connaître l’emplacement de vos chambres », dit-il sur le ton du reproche. « Vous êtes le seul à vous trouver dans la vôtre.
— Pas même Latour? » C’était… inattendu. Il lui avait bien dit qu’il prévoyait consacrer sa nuit finir de se remettre du décalage horaire.
« Il restait encore Mandeville après vous », concéda Van Haecht. L’exposition subite à la nudité avait distrait une bonne partie de sa colère. Pénélope gémit dans le lit en tirant les draps par-dessus sa tête; la conversation la dérangeait apparemment plus que les coups frappés.
« Bon, maintenant que je suis levé… Descendez au deuxième : c’est là que le déjeuner est servi. Je vous y rejoindrai. Mieux vaut discuter là-bas qu’ici. »
Sans surprise, Van Haecht acquiesça. Olson lui ferma la porte au nez et alla enfiler une chemise.
« Qui était-ce? », demanda Pénélope.
— À quel moment t’es-tu réveillée?
— J’ai tout entendu. C’était un autre Maître? Pauvre type, tu as failli le faire mourir!
— C’est qu’il n’est pas habitué de voir un vrai homme », dit Olson en grimpant dans le lit, le sang battant déjà dans son sexe. « Pas même dans le miroir. Tiens, je vais te montrer ce que c’est…
— C’est vilain de faire attendre ce pauvre monsieur… », dit-elle d’un ton joueur.
— C’est encore plus vilain de te soucier de ce monsieur-là plutôt que de celui-ci », répondit-il en la pénétrant.
Pénélope l’accueillit avec un soupir avant de lui planter ses griffes dans le bas du dos, pour  le guider plus loin en elle.

dimanche 29 juin 2014

Le Noeud Gordien, épisode 326 : Une ombre au tableau

Lorsque Gordon sonna, Félicia agrippa une bouteille de champagne et deux flûtes avant d’aller lui ouvrir. Elle les lui présenta tout sourire, mais Gordon se contenta de lui répondre par ses salutations coutumières. Sa retenue vint un peu plomber son humeur pétillante. Elle fut tentée de lui demander pourquoi il n’était pas plus jovial, mais elle se ravisa. Il doit avoir d’autres soucis, pensa-t-elle. S’il veut m’en parler… Et bien il m’en parlera. Et tant mieux s’il ne le fait pas.
« Champagne? », dit-elle pendant que Gordon enlevait son manteau. Elle n’attendit pas sa réponse pour faire sauter le bouchon.
« N’est-ce pas un peu tôt pour boire?
— Il parait que les Maîtres n’ont pas besoin de dormir… Le matin, le soir, le jour ou la nuit, quelle différence? »
Gordon accepta le verre qu’elle lui tendit. « À ton succès », dit-il.  
« À mon anneau », répondit-elle. « Santé! » Ils firent tinter leurs flûtes. Félicia vida la moitié de la sienne; Gordon y trempa à peine les lèvres avant de la déposer.  
« Le dispositif est à l’étage », dit-elle en lui montrant le chemin. Il la suivit jusqu’au laboratoire.
L’urne était posée à même le sol. Gordon s’accroupit pour l’examiner sous tous ses angles. Il n’y avait pas grand-chose à voir : de l’extérieur, l’objet était on ne peut plus anodin.
« Le dispositif est basé sur des prémisses différentes de la cloche de verre », expliqua Félicia. « Pour commencer, les restes du défunt ne sont pas requis. Dans l’ancienne version, les cendres de Frank lui servaient de point d’ancrage. L’urne contient un dispositif qui, s’il est activé à proximité d’une impression, vient jouer ce rôle.
— Je me demande parfois où tu vas chercher toutes ces idées.
— Celle-là, elle me vient de Narcisse Hill. C’est fascinant à quel point la vision des Disciples de Khuzaymah est différente de la nôtre, bien qu’elles se rejoignent à bien des égards… Attends! »
Elle déposa son verre sur sa table de travail avant de se précipiter vers le placard où elle avait caché le tas de cartons sur lesquels elle s’était exercée à la recherche du procédé optimal. « Je sais, je sais », dit-elle à Gordon qui ne lui avait pourtant rien reproché. « Je vais tout détruire, mais je voulais te montrer les détails de mon travail avant. Tiens! Regarde! »
Elle lui pointa la série de caractères. « Ce sont eux qui sont à la base de la fonction d’ancrage. Je mettrais ma main au feu que cette même séquence se trouve inscrite quelque part dans cette maison. Cela expliquerait pourquoi Hill s’y trouve toujours.
— Hum », dit Gordon.
« Mais ce n’est qu’un procédé parmi d’autres. S’il y a une clé qui permette de communiquer avec les impressions, c’est ce symbole-là », continua-t-elle en en pointant un autre. Elle parlait de plus en plus vite, peut-être pour compenser la circonspection de Gordon qui l’inquiétait de plus en plus. « C’est grâce à lui que… Que j’ai établi la connexion entre Hill et mon bras, ce qui a permis la séance d’écriture automatique. » Elle avait failli mentionner qu’elle l’avait d’abord peint sur la joue d’Alice Gauss pour communiquer avec Frank. Cette découverte, c’était son secret, un secret qu’elle refusait de révéler gratuitement.
Pour la première fois depuis son arrivée, l’air grave de Gordon s’éclaircit. « À ta connaissance, est-ce que ce qui s’est passé avec ton bras aurait pu être généralisé? Je veux dire : est-ce que tu crois qu’une impression aurait pu prendre possession de tout ton corps? »
Elle feignit un moment de réflexion. « C’est possible. En théorie.
— Dans ce cas, ta prochaine tâche sera d’explorer davantage cette possibilité. Crois-tu pouvoir le faire?
— Bien entendu! » Félicia jubilait. Elle savait déjà qu’il s’agissait de plus qu’une théorie. Après tout, elle avait vu un vieux gangster ukrainien habiter le corps d’une fillette. Il lui suffirait de recréer ces conditions pour Gordon pour paraître à nouveau comme une faiseuse de miracle… Et avancer en direction de la coupe ou l’épée. « Mais pour l’instant… Le temps est venu d’essayer mon urne.
— Eh bien, allons-y!
— Maintenant?
— Oui. Pourquoi pas sur Hill?
— Ah! J’ai déjà essayé, sans succès. C’est ce qui me porte à croire qu’il est déjà ancré à la maison. Par ailleurs, depuis notre séance, je n’ai pas eu le moindre signe de lui, malgré quelques tentatives…
— Je vois.
— J’avais pensé utiliser l’urne sur l’impression de mon père. Je… » Elle s’arrêta : Gordon s’était rembruni plus que jamais. « Qu’y a-t-il?
— Ce ne sera pas possible. Ton père est décédé dans son quartier général, n’est-ce pas? Ce ne serait pas prudent de tenter quoi que ce soit : il est dans maintenant dans le Cercle de Harré.
— Il a repris de l’expansion?
— Oui. Il recouvre tout le centre et une partie de l’Ouest. Et ce n’est pas tout : l’énergie est concentrée à un niveau jamais vu. »
Félicia fronça les sourcils. Gordon semblait avoir quelque chose à ajouter. « Je voulais te dire… Enfin, je… Espinosa…
— Quoi?
— Il s’est aventuré dans le Cercle. Avramopoulos l’a convaincu de s’attaquer à Tricane. Personne ne l’a vu depuis. Il est présumé mort. »
Un vertige s’empara de Félicia. Sa poitrine était compressée, comme si quelqu’un s’était assis dessus. Chaque respiration requérait une bataille. Elle marcha comme un robot dans la pièce d’à-côté et s’assit sur son lit.
« Je regrette d’être le porteur de ces mauvaises nouvelles », dit Gordon en la rejoignant. « Mes sympathies. Gianfranco était un homme exceptionnel. »
Félicia ne dit rien. Elle entendait la voix de Gordon mais peinait à discerner les mots qu’il prononçait. Une tempête d’émotions s’était levée dans son ventre, retenue seulement par le goulot de sa gorge serrée. Elle aurait dû pleurer, elle voulait pleurer, mais elle en était incapable.
Gordon la lorgna un long moment sans rien dire. « Je vais te laisser le temps de digérer tout ça », dit-il. « En attendant, sache que la situation est devenue grave au point de convoquer les Seize dans La Cité. À ce propos… » Il tira une carte d’affaire de la poche de son veston. « Voici le numéro de Daniel Olson. Il m’a demandé de t’inviter à le contacter. » Nouveau silence lourd. « Rappelle-moi lorsque tu seras prête à la suite. D’ici là, prends soin de toi, d’accord? Et tiens-toi loin du Cercle! »
Félicia ne répondit rien.
« D’accord. Je ne te dérange pas plus longtemps. » Gordon se retira sur ces mots.
Lorsque Félicia entendit la porte claquer au rez-de-chaussée, le goulot céda et les larmes fusèrent enfin.

dimanche 22 juin 2014

Le Nœud Gordien, épisode 325 : L’urne

Après que Félicia eut informé Gordon de son succès, elle se fit couler un bain. Elle était tant vannée qu’elle faillit s’endormir deux fois pendant qu’il se remplissait. Elle ferma les robinets et se rendit à l’évidence : c’est de son lit dont elle avait le plus besoin. Elle dormait avant que sa tête n’ait touché l’oreiller.
Elle se réveilla le lendemain, enfin reposée. Elle travaillait depuis des semaines à la synthèse de ses propres connaissances et celles que Hill avait écrites par sa main. Pendant tout ce temps, la tension du deadline l’avait poussée en avant. Cette tension était tombée, remplacée par la fierté. La satisfaction. Elle avait réussi.
Elle avait réussi!
Quelques mois à peine après avoir reçu son bâton, elle méritait son anneau. À ce rythme, pensa-t-elle, j’aurai accompli le Grand Œuvre avant la trentaine. La vingtaine éternelle!
Elle s’emmitoufla dans une robe de chambre et descendit se faire un bol de chocolat chaud. Il lui fallut quelques minutes à peine pour que l’envie de remonter au laboratoire devienne irrésistible.
Il était là, son procédé deux point zéro, son chef-d’œuvre, à même le sol, dans le cercle d’encre et de symboles qu’elle n’avait pas encore pris la peine d’effacer.
Le dispositif n’avait plus la forme d’une cloche de verre. Il s’agissait plutôt d’une sorte de vase – compte tenu sa fonction, le terme urne s’avérait tout-à-fait approprié – d’une trentaine de centimètres de haut, qui n’avait toutefois aucune ouverture visible. L’objet était plus compliqué qu’il ne laissait paraître. Félicia avait travaillé à partir d’une poterie commerciale à laquelle elle avait plaqué d’une argile qu’elle avait enrichie d’ingrédients essentiels au dispositif. Cette couche d’argile avait également pour fonction de recouvrir les inscriptions tracées sur la surface de la poterie.
L’urne elle-même contenait une demi-douzaine de dispositifs, chacun préparé séparément, mais capables de fonctionner à l’unisson. La coordination de ces éléments avait représenté son plus grand défi… Et maintenant, sa plus grande fierté.
Il ne restait qu’un aspect à clarifier. Son dispositif allait permettre de contenir une impression, mais pourrait-elle communiquer à volonté avec elle?
Elle avait déjà réussi à établir un certain contact avec l’impressions de son père d’abord, puis celles de Tobin et des Sons of a Gun qu’il avait massacrés. La communication demeurait toutefois rudimentaire et unidirectionnelle : chaque impression émettait une idée et une seule. Pour Tobin, c’était son affection envers son neveu; pour Lev Lytvyn, c’était son code d’accès passe-partout. Était-ce le message final de ces malheureux après qu’ils eussent compris qu’ils étaient passés de vie à trépas?
Elle espérait que son dispositif soit capable de mieux, mais certains aspects ambigus des révélations de Hill laissaient planer une part d’incertitude à ce propos. Elle était toutefois confiante de pouvoir trouver un moyen de réussir avec du temps et de nouvelles recherches. Avait-elle jamais échoué à atteindre ses buts?
Elle entendit son téléphone vibrer dans sa chambre, de l’autre côté du couloir. Elle alla déposer son chocolat chaud sur la table de chevet et examina son appareil.
Elle ignora l’avalanche de messages et d’appels manqués durant ses semaines déconnectées, se promettant de s’en occuper plus tard. Le dernier texto entré provenait de Gordon. Il disait : Appelle-moi si tu es levée. Je veux voir!
Rayonnante, elle composa son numéro. Il voulait voir? Parfait : elle brûlait d’envie de montrer.  

dimanche 15 juin 2014

Le Nœud Gordien, épisode 324 : Cinq de Seize, 2e partie

« J’imagine que, forcément, vous avez identifié la cause probable de cette expansion », demanda Latour.
« Bien entendu », dit Avramopoulos. « C’est l’anathème. 
— La même qui a tué Kuhn », dit Olson.
— …c’est une présomption », glissa Gordon.
Avramopoulos le foudroya du regard, puis rejeta son intervention d’un mouvement de la main. « Elle était une disciple de Gordon. Il la défend à chaque détour, malgré qu’il l’ait lui aussi déclarée anathème.
« Lytvyn a toujours perçu les impressions des victimes d’assassinat », rétorqua Gordon. « Or, il n’y en avait pas dans son bunker. C’est une exception qu’on ne peut pas négliger. Notre volonté de trouver un coupable ne devrait pas brouiller notre évaluation des faits. » Après un moment, il ajouta : « ironique que vous vous lanciez dans une chasse aux sorcières… 
— Cette adepte, était-ce ton lieutenant à La Plata? Celle aux goûts vestimentaires… excentriques? », demanda Oslon.
— Oui, Tricane », répondit Gordon.
En entendant son nom, Avramopoulos grimaça comme s’il avait mordu un citron. « Ses cheveux ont blanchi comme ceux de Harré. C’est facile de déduire le reste : d’une manière ou d’une autre, elle a atteint la metascharfsinn et ça l’a rendue folle. Peu importe les causes ou le processus, le résultat reste le même : elle a repris la purge de Harré là où il l’avait laissée. »
Un silence malaisé tomba sur l’assemblée.
« L’origine de tout cela, c’est lorsque j’ai appris que Tricane bafouait les secrets sacrés de nos traditions. Elle s’affichait à des non-initiés. Je l’ai confrontée, avec mes deux lieutenants…
— Ça n’a pas dû être un grand succès », railla Latour.
« Elle a utilisé un procédé qui a coupé Hoshmand de l’état d’acuité », continua Avramopoulos comme s’il n’avait rien entendu.
Latour et Olson s’avancèrent sur leur siège dans un mouvement identique. « Quoi?
— Vous avez bien entendu. »
Latour jeta un coup d’œil à Mandeville. Il se rappelait peut-être son mot à propos de la frontière entre le possible et l’impossible. « Par quel… procédé… a-t-elle…
— Nous l’ignorons », dit Gordon. « Peu après, la zone radiesthésique s’est mise à croître. 
— Et avec la disparition de Hoshmand, il nous est impossible d’en savoir davantage sur l’état dans lequel elle l’a mis.
— Croyez-vous qu’elle soit responsable de sa disparition? », demanda Latour.
Gordon tourna la tête vers Avramopoulos. Celui-ci rougit quelque peu et dit : « J’ai demandé la vie de l’anathème en échange d’une faveur à Gianfranco Espinosa. Ceux de vous qui connaissent notre histoire savent que… J’avais en ma possession quelque chose qu’il désirait depuis longtemps. »
Sa queue, pensa Olson. Il aurait voulu lui offrir de lui en reconstruire une, mais Avramopoulos avait promis d’amères représailles à quiconque allait contre sa volonté.
« Espinosa a dû demander l’aide de Hoshmand », continua Avramopoulos. « Avant son initiation, Hoshmand était indétectable par l’acuité. Après que l’anathème lui ait fait perdre ses capacités ce… talent est revenu. Espinosa ne pouvait pas rêver d’un meilleur allié pour réussir son contrat.
— Savez-vous qu’est-ce qui s’est passé, précisément? », demanda Latour.
Gordon, Avramopoulos, même Mandeville firent non de la tête. « Tricane est installée au centre de la zone radiesthésique », dit Gordon. « Tout porte à croire que contrairement à nous, elle est capable de s’en servir sans danger. De plus, il va sans dire que l’existence d’un procédé capable de nous couper de nos pouvoirs nous rend très, très nerveux.
— Donc », dit Oslon, « il y a deux problèmes. De un, l’expansion du Cercle de Harré. Le second problème est cette Tricane, qui semble être la source du premier. Mon avis est que si nous l’éliminons, nous faisons d’une pierre deux coups. » Mandeville tira son col d’un doigt, comme si son vêtement nuisait à sa respiration. Avramopoulos jeta un coup d’œil à Gordon, qui demeura inscrutable. « La meilleure option serait de payer un tueur à gage non-initié, qui pourra agir sur son territoire comme ailleurs.
— Je m’en occupe », répondit Gordon avec trop d’empressement. « Nous devrions tout de même travailler à la question du Cercle », continua-t-il. « C’est une piste que nous avons sous-estimée jusqu’à présent. Il doit bien exister un moyen de disperser, neutraliser ou drainer l’énergie radiesthésique. »
Tout le monde demeura pensif. Mandeville ouvrit la bouche, mais la referma sans rien dire.
Olson posa ses deux paumes sur la table. « Je propose que nous réfléchissions séparément à cette question. Que diriez-vous d’une nouvelle rencontre après-demain, à la même heure?
— Oui, très bonne idée », dit Latour. « Cela me permettra d’observer la zone de plus près.
— Soyez prudents », dit Gordon. « Nous croyons qu’un contrecoup a tué Paicheler.
— Un contrecoup qui a fait exploser un hôtel entier », précisa Avramopoulos. « Nous reprendrons donc la discussions dans quarante-huit heures. » Tout le monde signala son assentiment.
 « Gordon? », demanda Olson alors que les autres sortaient.
« Oui?
— J’aimerais rencontrer ta disciple.
— Lytvyn?
— Oui.
— Je vais lui transmettre ton invitation », répondit-il, affable. « Mais c’est à elle de décider. »
Olson croisa les bras. « J’avais cru que notre venue à La Cité constituait une trêve de facto.
— Deux faveurs pour une trêve… Ou une faveur pour une faveur.
Olson soupira. Grands dieux! Les Seize pouvaient être si irritants! « Laisse tomber. Offre-lui mon invitation », dit-il en tendant sa carte, un rectangle blanc, vierge à l’exception de son numéro.
Gordon sortit, le laissant seul dans la salle de conférence. Il n’était pas encore huit heures. Il se versa un verre de jus. En temps normal, il consacrait ses matinées à renouveler ses procédés actifs. Il valait mieux les laisser s’épuiser, s’il voulait s’approcher de la zone radiesthésique pour mieux l’étudier.
Il lui restait donc neuf heures à tuer avant l’atterrissage de Pénélope. Il décida d’aller s’entraîner. C’était après avoir confronté le corps parfait qu’il avait sculpté aux limites de ses capacités qu’il réfléchissait le mieux.
Olson descendit au lobby et demanda au concierge de lui indiquer quels étaient le gym le plus exclusif, le meilleur restaurant et la boîte de nuit la plus courue en ville.
Les trois se trouvaient dans le quartier central – au beau milieu de la zone radiesthésique.

dimanche 1 juin 2014

Le Nœud Gordien, épisode 322 : Quatre des Seize

Gordon et Avramopoulos se tenaient accoudés sur les barrières qui encerclaient l’aire d’arrivée des vols internationaux de l’aérogare de La Cité. Un monsieur distingué, cravaté, et un jeune homme à l’expression renfrognée… Personne ne pourrait deviner que je suis le cadet des deux, pensa Gordon.
Il devinait par mille et un indices que l’agacement d’Avramopoulos croissait de minute en minute. Sa conduite trahissait son impatience, certes, mais probablement une inquiétude qui reflétait celle que Gordon ressentait.
Les Seize – surtout ceux qui jouaient la Joute – avaient en commun un amour de l’intrigue et une propension à se mettre le nez dans les affaires des autres. La présence de leurs pairs dans La Cité leur permettrait peut-être de trouver une solution au problème, encore mal défini, du cercle radiesthésique croissant à partir du Centre-Sud. Mais Gordon courait aussi le risque que son jeu, si bien caché jusqu’à présent, ne soit éventé. C’était un risque qu’il aurait préféré remettre à plus tard… Après l’atteinte de ses objectifs.
Il remarqua qu’Avramopoulos pianotait compulsivement la balustrade, perdu dans ses pensées.
« Tu sais, c’était ton idée d’appeler les autres en renfort…
— Je n’ai rien dit… »
Gordon eut un ricanement méprisant. Avramopoulos lui lança un regard qui, dans le passé, lui avait souvent cloué le bec. Celui-ci provenait toutefois des yeux d’un jeunot plutôt que de ceux d’un vieillard sévère; surtout, il était jeté sur un Maître, et non un novice. Gordon le soutint avec un sourire arrogant jusqu’à ce qu’Avramopoulos détourne la tête en grimaçant.
Il fallut encore de longues minutes avant que l’écran indiquant les arrivées leur montre enfin celle qu’ils attendaient. La mention En retard du vol 229 New-York – La Cité fut remplacée par Atterrissage en cours.
« C’est pas trop tôt! », explosa Avramopoulos.
Quelques minutes plus tard, les passagers émergèrent de l’autre côté de la zone à accès restreint. Berthold Latour se trouvait parmi les premières grappes de voyageurs. Il tirait une valise roulante, un veston sport beige replié sur son avant-bras. Avec sa chemise bleue à carreaux, il ressemblait à un touriste en vacances.
Sa posture était lasse et ses traits, tirés. À la différence de la plupart des Maîtres, Latour s’entêtait à dormir la nuit; il soutenait que ses rêves lui étaient bien plus utiles que les heures que ses pairs arrachaient à la journée en se maintenant toujours éveillés. Qu’il voie les choses ainsi, soit : c’était son affaire. Mais Gordon ne pouvait s’empêcher de se demander… Pourquoi diable n’utilisait-il pas au moins un truc pour chasser la fatigue?
Avramopoulos donna un coup de coude à Gordon. « Regarde, là… »
Gordon remarqua l’homme qui marchait derrière Latour, grand, baraqué, beau comme une statue de marbre. « Daniel Olson. 
— Tu savais qu’il travaillait avec Latour?
— Non. Latour est resté… froid depuis que je l’ai battu à Kiev.
— Et moi, je n’ai pas vu Olson depuis ma victoire à La Plata.
— Ah! Les vaincus de la Joute conspirent contre les vainqueurs? » Avramopoulos semblait trouver cette idée délicieuse. Gordon, lui, ignorait quoi en penser. Les carrousels à bagage se mirent en marche pendant que les deux Maîtres spéculaient en parallèle.
Les deux arrivants récupérèrent leurs valises et se dirigèrent vers la sortie. Ce n’est qu’à ce moment que Latour aperçut son comité d’accueil. Il tendit la main à Gordon d’abord. « Gordon. » Il se tourna ensuite vers l’autre. « Vous êtes…?
— Tu sais qui je suis », répondit Avramopoulos.
« Oui, oui, j’avais entendu parler de ton… renouveau. C’est absolument prodigieux.
— Voici un secret pour lequel je paierais trois faveurs », dit Olson pour toute salutation.
« Je me doutais que celui-ci t’intéresserait beaucoup », répondit Avramopoulos.
« Tu ne te trompais pas. » Le premier Maître américain était un pionnier dans l’art des modifications corporelles, comme en témoignait son visage, symétrique et lisse au point de paraître irréel. Un changement aussi drastique ne pouvait que piquer sa curiosité.  « Qui d’autre est arrivé?
— Mandeville est arrivée hier. Van Haecht refuse toujours de prendre l’avion… Son bateau arrivera dans quelques jours.
— Il ne manque donc plus qu’Eichelberger », conclut Latour. « A-t-il donné signe de vie?
— Il n’a jamais accusé réception de quoi que ce soit », maugréa Avramopoulos. « J’aurais été surpris qu’il commence aujourd’hui.
— Inutile de l’attendre, alors. Nous devrions trouver un endroit où parler stratégie plutôt que papoter ici », dit Olson d’un ton neutre, sans chaleur mais sans agressivité non plus.
« Bien entendu », dit Avramopoulos. « Une limousine nous attend. » Le téléphone de Gordon vibra alors qu’ils se mettaient en marche.
C’était un message texte de Félicia Lytvyn. Prépare mon anneau, disait-il en toute simplicité. Gordon empocha son appareil en savourant la bonne nouvelle : elle avait réussi.

dimanche 11 mai 2014

Le Noeud Gordien, épisode 319 : Émergence, 4e partie

 La transformation du diagramme en procédé réalisable s’avéra plus complexe qu’Édouard ne l’avait imaginé. Celui-ci devait inclure tous les éléments qui avaient été révélés à son esprit, incluant ceux qu’il avait jugés indescriptibles.
« Ils n’ont pas tous à se trouver là tels quels », précisa Gordon pendant qu’il poussait les tables de son laboratoire contre les murs. « Certains peuvent être remplacés par des substituts ou des symboles capables d’avoir le même effet. C’est là qu’une solide connaissance des principes alchimiques devient utile… » Il lui tendit une grosse craie blanche. « Commence par dessiner les deux cercles sur le plancher. Ensuite, nous définirons les autres éléments avant de les inscrire à leur tour. »
Il leur fallut une trentaine d’heures pour compléter le dispositif. Gordon fut d’une patience angélique pendant toute la durée. Édouard, de son côté, ne ressentit aucune fatigue malgré les heures qui s’accumulaient : sa compulsion n’avait jamais été si bien satisfaite.
« Prends place au centre du cercle », dit Gordon après une dernière vérification que tout s’y trouvait bien. « Visualise le procédé tel qu’il est apparu dans ta tête, sous forme d’idée pure. Ensuite, superpose-le dans ton esprit au dispositif que nous avons assemblé. 
— Je ne suis pas certain de comprendre ce que superpose-le veut dire…
— Essaie, tu vas voir. »
Édouard se mit en état d’acuité et fit suivit les instructions de Gordon. Il ne lui fallut qu’un instant pour qu’il ressente l’impression que le diagramme dans sa tête et celui sous ses pieds s’emboîtaient pour ne faire qu’un, aussi naturellement que les deux moitiés d’une ceinture de sécurité. Il retint son souffle.
Il s’était attendu à ce que l’effet magique se manifeste de façon  concrète – des couleurs chatoyantes, ou peut-être un son de carillon, comme dans les films – mais le seul indice que quelque chose s’était produit fut un frisson intense qui balaya tout son corps comme une vague, apportant avec elle un sentiment de détente profond. Il attendit un instant, puis un autre…
La voix de la compulsion s’était enfin tue. Il avait réussi.
Édouard s’écroula sur le sol du laboratoire, les yeux mouillés par des larmes de soulagement. Il avait presque oublié la sensation d’être libre de sa volonté – même sous l’effet de la poudre brune, une part de tensions demeurait toujours… Mais là… Là! Quel bonheur de n’avoir aucun autre impératif que d’être là, immobile, relax…
Il sursauta en sentant une main toucher son épaule. « Édouard? Tu t’es endormi. 
— Je… ne m’en étais pas rendu compte.
— Tu es épuisé. Va te reposer. Nous discuterons de la suite une autre fois. »
Gordon avait raison. Édouard  lui serra la main et le remercia chaudement avant de retourner à sa voiture. Il conduisit jusqu’à son appartement en cognant des clous, en se giflant pour garder les yeux ouverts. Les mois passés à travailler jour et nuit l’avaient vidé au-delà de ce qu’il avait cru possible. Maintenant que la compulsion qui le poussait en avant s’était dissipée, il n’y avait plus rien pour le garder debout.
Il s’effondra sur son lit moins de quinze secondes après son arrivée.
Quatorze heures passèrent en un clin d’œil. À son réveil, l’impression qu’il devait reprendre le temps perdu lui traversa l’esprit; il ricana du fait de pouvoir maintenant dire non.
Il se tourna dans son lit, tira les couvertures par-dessus sa tête et s’offrit un autre trois heures.

dimanche 4 mai 2014

Le Nœud Gordien, épisode 318 : Émergence, 3e partie

La carrière d’Édouard avait été émaillée de périodes à haut degré de fatigue et d’anxiété, pendant qu’il s’efforçait de transformer des pistes en dossiers, des dossiers en enquêtes, des enquêtes en reportages. Mais il n’avait jamais été aussi épuisé ou tendu qu’en ce moment.
Même sa première vague de travail forcené n’avait pas été si pénible. La poudre brune lui avait permis de modérer ses épisodes compulsifs et s’offrir de véritables repos. Ces oasis de détente lui étaient maintenant interdits; la voix de la compulsion, de plus en plus insistante, l’obligeait à rembourser – avec intérêt – toutes les distractions des dernières semaines. Il travaillait jusqu’à l’épuisement, s’écroulait, puis recommençait au réveil.
Contrairement à son séjour chez les Sutton, Alexandre ne veillait pas à son approvisionnement. Il eut tôt fait de boulotter tout ce qui se trouvait dans son appartement, jusqu’à la dernière conserve, puis en mangeant à la cuiller les condiments qui restaient dans son réfrigérateur.
Après sa première journée sans manger, il se réveilla le ventre creux, conscient qu’il devait mettre à profit ces quelques minutes bénies où la compulsion dormait encore. Il courut au dépanneur du coin et agrippa tout ce qui lui passa sous la main – chips, chocolat, viandes séchées, pains, muffins, céréales sèches… Il laissa de côté tout ce qui nécessitait quelque préparation, sachant que même un mélange à gâteau instantané serait trop difficile à réaliser. Il put ainsi continuer à surfer son impulsion maniaque sans craindre l’inanition.
Durant ces jours-là, l’épuisement le rendit si misérable qu’il se retrouva prostré sur son plancher à pleurer comme un gamin, impuissant à changer son état, mais incapable de le supporter encore longtemps. Deux ou trois fois par jour, lorsque ces crises le frappaient, il pensait céder, ramper jusqu’à Avramopoulos et le supplier de lui laisser prendre l’antidote. Paradoxalement, chaque fois, la compulsion l’empêchait de mettre fin à la compulsion. Lorsque les sanglots ralentissaient, lorsque la flambée s’éteignait, il se relevait en disant : « Assez de temps perdu! Au boulot! » Et il n’y repensait plus jusqu’à la crise suivante…
Après plusieurs jours à vivre dans cette misère, un texto vint déranger son travail.
Il provenait d’un numéro inconnu et ne contenait qu’un seul mot : miroir. Il resta interloqué un instant avant de comprendre et de courir jusqu’à la salle de bain.
Le miroir de la pharmacie ne reflétait pas son appartement, mais montrait plutôt l’image de Gordon. Celui-ci fronça les sourcils en apercevant Édouard. « Tu as l’air très mal en point…
— Vraiment? », répondit-il, sarcastique.
« Je m’excuse de ne pas avoir donné suite à tes messages plus tôt. Les choses bougent beaucoup dans La Cité en ce moment…
— Les explosions de lumière dans le Centre-Sud, c’était vous, n’est-ce pas? » Gordon demeura stoïque. « Je m’en doutais », conclut Édouard. « Gordon, je n’en peux plus, je vais craquer. Dis-moi que tu as trouvé une nouvelle recette, une nouvelle formule…
— Je n’ai pas eu la chance de me pencher là-dessus », avoua le Maître. « J’en suis désolé. Il est peut-être temps que tu demandes l’antidote à Avramopoulos… » Édouard soupira, au bord des larmes. « Je suis désolé », répéta Gordon. « Y a-t-il autre chose?
— Oui », dit Édouard en fouillant dans sa poche arrière. « En fait, c’était pour ça que je voulais te parler… » Il lui montra le diagramme qu’il avait tracé suite à son inspiration soudaine.
Gordon resta pantois. « C’est toi qui a dessiné cela?
— Oui.
— Incroyable!
— Quoi?
— C’est un procédé émergeant. Je ne m’attendais pas à ce que tu en produises un si tôt… je sais que tu as souffert pour en arriver là, mais les résultats sont phénoménaux.
— Ah bon », dit Édouard en jouant l’innocence. « Une sorte de formule magique?
« Oui.
— Une formule pour faire quoi?
— Avant toute chose : brûle ce papier immédiatement.
— Quoi? Pourquoi?
— Il ne faut jamais laisser de traces écrites de nos procédés. Jamais.
— Mais…
— Tu n’as pas besoin du papier, je t’assure. Redessine-le et tu vas voir… »
Avec son doigt, Édouard traça les deux cercles concentriques sur la surface du miroir. Il n’eut pas besoin d’aller plus loin pour être convaincu que Gordon disait vrai. Malgré la complexité du diagramme et les multiples nuances des éléments qu’il avait dû décrire plutôt que dessiner, il en gardait un souvenir parfait. Le procédé émergeant avait la précision et la persistance d’un tatouage mental.
« D’accord. Je ne laisserai pas de trace », mentit Édouard. Il n’avait pas encore décidé s’il allait montrer le diagramme à Alexandre ou non – Édouard voulait partager tous ses secrets, mais Félicia avait laissé entendre que cela pouvait retarder la progression d’Alexandre… Dans un cas comme dans l’autre, il avait déjà décidé qu’il ne le détruirait pas. « Donc, ce procédé… Quelle est son utilité?
Gordon sourit. « Ton esprit t’a montré le chemin vers ce que tu désires le plus. » Édouard retint son souffle. « Tu as trouvé une bonne piste pour briser la compulsion… »
Le cœur d’Édouard bondit. « Comment je fais? »
Gordon éclata de rire. « Si tu voyais comment ton visage a changé d’un coup! Rejoins-moi à mon laboratoire souterrain. Je te montrerai. »
Gordon n’avait pas fini sa phrase qu’Édouard s’élançait vers son manteau.

dimanche 27 avril 2014

Le Noeud Gordien, épisode 317 : Retraite

Les jours de William Szasz se suivaient en se ressemblant.
Il travaillait sept jours sur sept à l’administration du chapelet de ses petites entreprises, toutes rattachées à l’industrie de la chair – salon de massage, bar de danseuses, agence d’escorte, studio de production porno… Chacune d’entre elle se trouvait à la lisière de la légalité, dans cette zone grise que même les plus puritains se résolvent à considérer comme un mal nécessaire. Chacune puisait dans les autres sa matière première; il n’était pas rare qu’une fille commence à danser, avant de devenir porn star le temps de quelques films, puis de se convertir en escorte… Pour d’autres, c’était la trajectoire inverse.
Szasz côtoyait cette sexualité marchande sans jamais en être stimulé, à une exception près : il continuait à présider aux auditions pour tous les créneaux. Et encore, seules celles mettant en vedette les filles tout juste majeures lui causaient quelque émoi. Celles-là, il les prenait personnellement en main, en s’arrogeant des privilèges offerts par son statut d’employeur. Mais rares étaient les filles qui voulaient célébrer leur majorité en vendant leur cul. La plupart des prostituées de dix-huit ans étaient dans les griffes des gangs de rue depuis des années déjà, ces proxénètes qui ne reculaient devant rien pour transformer la jeunesse en billets.
Il égrenait donc les jours dans un confort que d’aucuns auraient trouvé respectable pour un homme comme lui. Mais pour Szasz, qui s’était élevé au rang de numéro deux de l’organisation criminelle la plus puissante sur le continent, cette retraite lui semblait plus une déchéance qu’un aboutissement.
Il quittait généralement son bureau autour de neuf heures le soir. Il n’avait plus rien à faire à la maison maintenant qu’il n’avait plus les moyens de se payer deux ou trois nymphettes en résidence; il se claquait donc quelques cocktails à haute teneur en vodka en écoutant le journal télévisé, puis il allait se coucher jusqu’au jour suivant.
Ce lundi comme les autres aurait dû se finir comme les autres. Gen était à la réception; il savait que sa boîte était entre bonnes mains. Elle n’était jamais en retard, elle buvait moins que la moyenne, et elle cachait mieux que quiconque l’effet des drogues qu’elle consommait – de l’Orgasmik, surtout. Elle lui sourit lorsqu’il passa devant elle; Szasz lui souhaita bonne soirée avant de s’engager dans la froideur de la nuit.
Il eut à peine le temps de refermer la porte avant d’être accosté par deux hommes très baraqués, chacun arrivant de son côté.
« Tu viens avec nous », dit l’un d’eux sur un ton qui ne permettait pas la discussion. L’autre lui mis la main sur l’épaule et le dirigea en avant.
Ils le conduisirent jusqu’à un VUS noir stationné plus loin sur la 9e Avenue. Celui qui avait parlé lui ouvrit la porte pendant que l’autre contournait le véhicule. Il n’eut pas d’autre choix que de prendre place. Il se retrouva pris en sandwich entre les deux gorilles. Le conducteur – coulé dans le même moule que les deux autres – mit la voiture en marche.
C’est comme ça que ça finit, se dit Szasz en regardant son salon de massage disparaître derrière la voiture. Il avait survécu à toutes ces années de crime et d’intrigues pour finir dans cette simili-retraite banale; sa seule consolation avait été qu’il était assez insignifiant pour que les ambitieux le laissent tranquille. Il s’était trompé…
Face à sa fin imminente, il fut surpris de ressentir si peu, surtout de la résignation face à ce qui lui apparaissait inévitable, mais aussi une part d’amertume en regard de sa propre existence. Il n’avait pas envie de demander où ils allaient, encore moins de supplier qu’on le laisse partir. Il n’avait même pas envie de savoir qui avait financé sa disparition, ou quel bénéfice ce commanditaire espérait retirer. Il se contenta de regarder la ville défiler à travers les fenêtres teintées, avec pour seul espoir que la mort vienne vite et sans douleur.
Beaucoup d’assassins exécutaient leur cible par surprise, dans la rue; comme il vivait encore, Szasz s’attendait à ce que la voiture se dirige vers un recoin désaffecté de La Cité – un hangar du port, un chantier de l’Est, le Centre-Sud… –, question de ne laisser aucune trace. Il ne fut pas peu surpris de constater qu’ils se dirigeaient plutôt au cœur du Centre. La voiture traversa le quartier chaud, où les néons des boîtes de nuit jouaient du coude pour attirer les fêtards… À cette heure un lundi de janvier, les rues restaient désertes. La voiture contourna les clubs et s’engagea dans une ruelle. Elle s’immobilisa en arrière d’une boîte de nuit.
Les gorilles descendirent de la voiture. Intrigué, il sortit à son tour. Les deux hommes guidèrent Szasz jusqu’à l’entrée pendant que leur collègue repartait avec la voiture. L’un des deux déverrouilla la porte et l’invita à entrer.
Szasz se laissa guider jusqu’à l’étage supérieur. En haut des marches, une plaque indiquait Salon privé au-dessus d’un logo stylisé qui épelait DEN. Le même gorille lui ouvrit une fois de plus la porte, mais cette fois, on le laissa entrer seul.
Deux personnes l’attendaient de l’autre côté. « Mélanie Tremblay », dit-il en reconnaissant la première. Elle était adossée à une banquette, cocktail coloré à la main. Un homme au look métrosexuel – probablement un homosexuel, pensa Szasz – l’accompagnait.
« Will. Tu connais mon associé, Eric Henriquez?
— J’ai entendu parler de toi. ‘Parait que tu avais de l’Orgasmik avant tout le monde. »
Henriquez ricana nerveusement. « Tu veux quelque chose à boire? », offrit Mélanie.
« Je prendrais une bière. » Henriquez bondit plus qu’il ne marcha jusqu’au bar. Szasz prit place devant la jeune femme. « Si tu voulais me parler, tu n’avais qu’à prendre rendez-vous. Pas besoin d’envoyer tes goons…
— Dans le temps, tu n’avais pas tendance à me prendre très au sérieux… La prochaine fois, je téléphonerai. » Elle toussota. « Tu as peut-être entendu dire que j’ai pris un rôle plus… actif dans les affaires depuis la mort de M. Lytvyn.
— Je l’ai entendu dire. Je pensais que c’était de la bullshit. Toi? Te salir les mains?
— C’est pourtant vrai. Mais j’ai un problème…
— Fais attention : je suis très émotif. Tu ne vas pas me faire pleurer, j’espère? »
Henriquez déposa sur la table un grand verre d’une bière plus foncée que celles auxquelles Szasz était habitué. « Jean Smith est disparu depuis une semaine.
— Il est en vacances?
— Tu sais bien que non. Smith est précis comme une horloge. Je me serais déjà inquiétée s’il avait manqué une seule de ses rencontres, mais là… C’est comme s’il s’était volatilisé. Je dois présumer qu’il lui est arrivé quelque chose. 
— Ça y est, je vais pleurer », dit-il, le visage on ne peut plus stoïque. « Je vais te le redemander : qu’est-ce que tu me veux, Mel? 
—Je sais que tu as été écarté après la mort de M. Lytvyn. Ce n’était pas ma décision. Moi-même, je pensais me retirer du Conseil…
— On dirait que c’est le contraire qui s’est produit. »
Tremblay haussa les épaules. « J’ai le doigt dans l’engrenage, maintenant. Alors : allons droit au but.
— Mieux vaut tard que jamais…
— Je peux faire des miracles dans mon domaine, mais la gestion au jour le jour, et, surtout, tout ce qui touche à la rue… Disons que ce n’est pas ma spécialité. » Elle fit une pause; Szasz se contenta de la scruter, les bras croisés sur son ventre, aussi immobile qu’une statue. « Je t’ai fait venir pour te proposer une nouvelle alliance », dit-elle. « Le Conseil Central fonctionnait parce que nous avions des talents et des… intérêts complémentaires, tout en travaillant dans une direction commune. Derrière un leadership fort.
— Ma p’tite fille, si tu penses pouvoir chausser les souliers de Lev Lytvyn, tu…
— Non », glissa-t-elle pour l’interrompre. « Pas moi. Toi. C’est à toi que je pensais. »
Szasz resta pantois. « Ouais, ben, juste toi et moi, on ne sera pas un Conseil du tonnerre…
— C’est pourquoi il faut d’abord lier des alliances. Je pense que je peux parler à M. Fusco. Il a toujours été en faveur d’une certaine stabilité, tant que nous respectons ses conditions… M. Smith et moi avions aussi discuté d’une liste de candidats prometteurs, des anciens qui travaillaient avec Goudreault ou Batakovic… »
Szasz était déjà plongé dans mille et une spéculations quant aux partenaires qu’il pouvait rallier à son étendard, aux contacts et aux faveurs qu’il pouvait mettre à profit pour relancer l’organisation Lytvyn et, avec un peu de chance et beaucoup de guts, la ramener à sa gloire perdue…
Mélanie devina ce qui se passait dans sa tête. « Tu es intéressé », affirma-t-elle.
« You bet », répondit Szasz. « J’ai essayé la retraite paisible. C’est pas du tout pour moi! » 

dimanche 20 avril 2014

Le Noeud Gordien, épisode 316 : Émergence, 2e partie

Félicia était tour à tour confiante en elle-même et appréhensive comme jamais, selon qu’elle progressait ou qu’elle piétinait dans l’accomplissement du défi de Gordon. Les émotions successives avaient toutefois un effet commun : l’une comme l’autre la poussaient en avant, interdisant tout répit. Lorsqu’elle était épuisée, elle n’allait pas se coucher; elle se disait plutôt : je dormirai quand tout sera fini, l’anneau au doigt.
C’était au petit matin que Félicia souffrait le plus de la fatigue accumulée, lorsque son cerveau peinait à concilier nuit blanche et jour nouveau. Dans ces moments-là, ses paupières se rebellaient contre sa volonté; elle devait fermer les yeux pendant quelques minutes. Il n’était pas rare qu’elle les rouvre des heures plus tard, ravigotée mais encore plus près de l’échéance. Trois semaines, c’était peu pour faire tant…
Ce jour-là, elle fut réveillée par des coups frappés à sa porte. Elle ouvrit les yeux, confuse. Elle était couchée en boule, à même le sol de son atelier. Elle comprit qu’elle avait dû s’écrouler d’épuisement. Elle ne se souvenait pas du tout des circonstances de son assoupissement. Elle hésita. Devait-elle aller répondre? Non seulement était-elle courbaturée et mal lavée, toute visite risquait de lui faire perdre encore plus de temps.
On frappa à nouveau. Elle décida que, vu qu’elle avait coupé tout contact avec le monde depuis des jours, elle ne pouvait risquer que cette visite soit liée à une urgence ou quelque affaire d’importance. Elle s’étira et descendit pendant que le visiteur frappait à nouveau.
Elle sursauta en reconnaissant la silhouette d’Édouard Gauss, le nez collé à la fenêtre givrée de la grande porte. C’était trop tard pour reculer : il la saluait… il l’avait donc vue. Elle n’eut d’autre choix que lui ouvrir.
Elle aurait donné une grosse partie de ses millions pour qu’il ne la voie jamais ainsi négligée, mais elle fut surprise de découvrir derrière la porte un Édouard dans un état similaire. Ses cheveux étaient gras, sa mine, pâlotte; il était cerné et ses vêtements étaient tout poussiéreux. Mais surtout, ses yeux n’avaient rien de son regard posé et allumé; elle entrevoyait plutôt une fièvre et une fatigue qui reflétaient les siennes.
« Édouard? Qu’est-ce qui se passe?
— Faut que je parle à quelqu’un », dit-il en dépassant Félicia sans attendre d’être invité.
Elle ferma la porte en portant discrètement le nez à son aisselle. Elle réprima une grimace et décida que, quoiqu’Édouard veuille, elle allait veiller à le garder à quelques mètres d’elle. « J’allais prendre une douche… », lança-t-elle pendant qu’Édouard enlevait ses bottes. Elle nota alors que sa veste d’hiver de son visiteur était déchirée de l’épaule à la hanche. « Qu’est-ce qui est arrivé à ton manteau?
— J’ai vraiment besoin de parler à quelqu’un », répéta-t-il. « J’ai déchiré mon manteau en escaladant une clôture. J’espérais que Gordon… » Il s’interrompit, les yeux écarquillé, la main sur la bouche, comme pour retenir – trop tard – le nom qu’il venait de prononcer.
« Tu vois Gordon? Est-ce qu’Avramopoulos le sait? »
Édouard demeura figé comme une statue.
« Ne t’en fais pas. Je suis avec Gordon. Et surtout, je ne dois rien à Avramopoulos. »
Il se détendit. « Bref, je n’ai pas pu parler à personne, alors je suis venu frapper à ta porte. Je m’excuse si je te dérange… 
— Tant qu’à être ici, autant me dire ce que tu as à dire. Mais fais ça vite, j’ai beaucoup de travail… » Elle lui fit signe de passer au salon.
Il raconta l’épisode étrange qu’il avait vécu durant sa méditation du matin. Félicia l’écouta, les sourcils froncés, de plus en plus renfrognée. Dans un premier temps, elle demeura sceptique, mais lorsqu’il lui présenta le dessin qu’il avait réalisé, tous ses doutes furent dissipés.
Édouard conclut son récit en demandant : « qu’est-ce que ce point lumineux? D’où venaient ces informations si précises?
— C’est ce qu’on appelle un procédé émergeant », répondit Félicia d’un ton qu’elle voulait neutre, mais qui s’avéra plutôt cassant. « C’est comme ça qu’on découvre ou qu’on développe de nouveaux procédés.
— Comment se fait-il que personne ne m’en ait parlé? 
— Premièrement, parce que l’expérience montre que lorsqu’un novice cherche activement à susciter ce genre d’émergence, cela nuit à l’approfondissement de son acuité. C’est contre-productif d’en parler avant le temps.
— Hmm. Et deuxièmement?
— Parce que la plupart des praticiens vivent leur première émergence après quatre ou cinq ans de pratique sérieuse.
— Mais cela fait moins d’un an que j’ai commencé!
— Je sais! », s’exclama-t-elle. « C’était moi qui avais le record! Et de loin! »
Édouard se leva. « Je ne te dérangerai pas plus longtemps », dit-il en rattachant son manteau. « En tout cas, merci d’avoir pris le temps de répondre à mes questions. C’était désorientant comme expérience… Et tu es la seule à qui j’ai réussi à parler… »
Elle ne répondit pas; elle resta plutôt enfoncée dans son fauteuil, les bras croisés. Elle était bien consciente que c’était enfantin de bouder, qu’elle aurait plutôt dû se réjouir qu’Édouard progresse si bien… Mais elle était trop irritée pour changer le cap.
Elle laissa peser le silence malaisé. Lorsqu’il lui dit au revoir, elle demeura muette. Après qu’il eut refermé la porte, elle retourna au travail, aux prises avec une désagréable sensation de vide intérieur.

dimanche 13 avril 2014

Le Noeud Gordien, épisode 315 : Émergence, 1re partie

Gordon ne lui avait pas menti : la poudre à priser sur laquelle Édouard comptait pour ménager ses élans compulsifs n’avait désormais plus aucun effet.
Il avait traversé le solstice d’hiver – la date de péremption de la poudre brune annoncée par Gordon – sans trop voir de différence. Toutefois, après le passage à la nouvelle année, il remarqua devoir en prendre une quantité grandissante pour obtenir les mêmes résultats. Il arriva enfin au point où il dut admettre que même inhaler tout ce qui lui restait n’accomplirait plus rien…
Il aurait dû prévenir le moment, d’autant plus que Gordon l’en avait averti. Mais l’un des effets de la compulsion était la négligence de tout ce qui s’en écartait, de sorte que plus l’effet de la poudre s’amenuisait, plus il lui était difficile de penser au futur, ou de se mobiliser pour en infléchir le cours. La voix de la compulsion lui répétait sans cesse : « Tu as pris beaucoup de retard à cause de cette poudre… Il va falloir mettre les bouchées doubles pour rattraper le temps perdu! » Dès lors, l’idée même de restreindre ses efforts lui parut absurde… Il se remit donc à méditer et à s’exercer sans réserve.
Il lui fallut une semaine pour retourner dans l’état où Claude Sutton l’avait trouvé dans son chalet, reléguant des choses comme l’hygiène ou l’alimentation au rang de préoccupations mineures.
Geneviève ne lui avait plus parlé depuis qu’il avait déballé toute la vérité. La voix de la compulsion s’en réjouissait. « Plus de fillettes dans les pattes! » S’il reconnaissait ce clair avantage en regard de ses aspirations, parfois, au réveil ou durant ces rares moments oisifs où il prenait soin d’Ozzy, ses pensées se tournaient vers Alice et Jessica. Son cœur de père désespérait alors de son incompétence, en proie à un mélange de mélancolie et de rage contre les circonstances dans lesquelles il s’était lui-même placé. Ces moments-là ne duraient toutefois pas longtemps; l’enchantement reprenait le dessus, et avec lui, l’obsession qui ne laissait de place à rien d’autre.
Après onze jours de travail acharné, un phénomène inédit se présenta à lui.
Il méditait depuis plusieurs heures lorsqu’un point lumineux apparut dans son champ de vision. Celui-ci ressemblait à ces taches qui persistent après qu’on ait regardé une lumière trop vive… à l’exception près qu’Édouard n’avait rien regardé d’autre que ses propres paupières closes.
Il tenta d’ignorer le point comme il ignorait les pensées ou les bruits qui surgissaient parfois au milieu de la méditation, mais ce point s’avéra plus entêté : il continua de déranger sa concentration. C’était comme vouloir ignorer un caillou pointu dans sa botte durant une longue marche.
À défaut de pouvoir en faire fi, Édouard tourna toute son attention vers le point lumineux et d’en faire le point focal de sa méditation.
Toute son âme fut éblouie d’une explosion de lumière blanche qui le laissa pantois. La sensation visuelle se transforma en autre chose qui fit frissonner sa chair entière. Il s’entendit gémir; le son parut lointain, comme s’il avait été produit dans l’appartement voisin plutôt que par sa propre gorge.
L’explosion de lumière inscrivit dans sa tête une évidence insoupçonnée, une chose qu’il était incapable de traduire en mot, mais qu’il savait absolument vraie. Quelque chose qu’il voulait… qu’il devait exprimer. Une vérité fondamentale.
Il ouvrit les yeux; la lumière n’était plus dans son champ de vision, mais elle n’était pas disparue non plus.
Elle était en lui.
Il tituba jusqu’à son bureau, ses jambes ankylosées par les heures d’immobilité. Il poussa les déchets accumulés sur toutes les surfaces à la recherche d’un papier et de crayons. Il tomba sur une feuille imprimée au dos encore vierge; il empoigna un crayon feutre à large pointe et un stylo avant de se laisser tomber par terre.
Édouard ignorait d’où venaient ces informations, mais dès que les crayons touchèrent la feuille, il sut exactement quoi faire dans les moindres détails. Il traça deux cercles concentriques avec le gros crayon; avec le stylo, il inscrivit à différents endroits tantôt un chiffre, tantôt une forme géométrique. D’autres éléments qu’il aurait voulu inclure à son dessin lui apparaissaient indicibles, tantôt une fragrance, une heure du jour, une couleur du ciel… Il identifia d’un astérisque les points correspondant à ces éléments; en bas de la page, il exprima comme il put à quoi ils correspondaient. Il avait l’impression que rien ne pourrait les lui faire oublier, mais cette révélation ressemblait trop à un rêve pour qu’il ne considère la possibilité que le souvenir, si clair pour l’instant, puisse se dissiper bientôt.
Le résultat fut un dessin brouillon, trop chargé de détails confus, mais cette fricassée de concepts était porteuse d’une signification nécessaire aux yeux d’Édouard.
« Peut-être que je suis fou pour vrai, cette fois », dit-il à voix haute. Ozzy, perché sur le robinet de la cuisine, croassa comme pour lui répondre. « À moins que j’aie atteint un nouveau palier d’acuité... » Cette fois, Ozzy se contenta de le fixer de ses petits yeux noirs. « Il faut que j’en parle à quelqu’un », décida Édouard en agrippant son manteau. « Tu viens? »
Ozzy alla se poser sur son épaule une fois le manteau enfilé.
Une question demeurait : à qui préférait-il en parler? À Avramopoulos, Gordon… ou Félicia?

dimanche 6 avril 2014

Le Nœud Gordien, épisode 314 : Dans le trou, 6e partie

Dans le noir, sous la pluie, et au milieu d’un boisé escarpé, Aizalyasni et Timothée eurent le temps d’une bonne frousse avant que Timothée retrouve  l’entrée de la grotte. Même à deux pas, elle ressemblait davantage à un pli dans la colline qu’à un passage de taille humaine. Les chances que quelqu’un la trouve par hasard étaient à peu près nulles. Aizalyasni poussa un soupir de soulagement. « Tu imagines, se retrouver pris au Maroc, sans papier ni argent?
— Je n’y avais pas pensé », répondit Timothée.
C’est peut-être le secret de son courage, pensa Aizalyasni en tordant ses cheveux mouillés.
« Tu as vu? », demanda Timothée à la première intersection.
« Non, quoi?
— Ta flèche… »
À première vue, flèche qu’elle avait tracée sur le mur paraissait telle qu’ils l’avaient laissés à leur premier passage. « Elle s’est estompée », ajouta Timothée. Il avait raison : la marque était à moitié moins profonde qu’à l’origine. À ce rythme, elle allait disparaître d’ici quelques heures.
Les couloirs s’avéraient donc encore plus malléables qu’ils ne l’avaient soupçonné. Un peu plus loin, ils découvrirent à quel point : ils croisèrent un embranchement en T.
« C’était pas là quand nous sommes passés tantôt, hein?
— Non, j’en suis certaine. » Le cœur d’Aizalyasni se mit à battre plus fort. C’était une chose de voir des marques s’estomper, et une toute autre chose que de voir des passages entiers apparaître… Et qui sait, disparaître? « À moins que ce soit la deuxième intersection, celle où nous avions continué tout droit?
— Non, celle-là devrait être un peu plus loin.
— Tu es certain? 
— Oui », déclara-t-il, malgré une expression suggérant qu’une part de doute subsistait.
« On continue vers la sortie? J’ai peur que le passage soit bloqué, ou que nous nous perdions…
— Une minute. Je viens de penser à quelque chose. Tu as dit que Madame avait creusé le trou pour s’enfuir…
— Je pensais à voix haute, je ne sais pas vraiment…
— Si un nouveau passage vient d’apparaître, c’est peut-être un signe que Madame est passée par là, non?
— Heu, oui… j’imagine…
— Allons-y! » Timothée ne lui donna pas le temps de rouspéter : il prit le couloir à droite. Aizalyasni dessina une flèche à toute vitesse en s’assurant de laisser un trait plus profond que les précédents. Elle s’empressa ensuite de rattraper Timothée.
Contrairement aux autres passages, droits et à l’équerre, celui-ci traçait des zigzags qui empêchait de voir plus loin que l’angle suivant. Ils furent surpris après un tel détour de tomber nez à nez avec une porte en bois.
 « Entends-tu? » chuchota-t-elle. Des pleurs intermittents parvenaient à ses oreilles. Aizalyasni enroula son bras autour de celui de Timothée d’un geste plus inconscient que délibéré.
Timothée prit une profonde inspiration et se risqua à pousser la porte.
Il révéla une chambre d’enfants aux meubles et à la décoration vieillotte, tout en beige et en brun. Les murs étaient couverts d’étagères remplies de toutous, de jouets et de sucreries. Une petite fille était assise sur le lit, le front posé sur les genoux. Tout son corps tremblait au rythme de ses sanglots.
Aizalyasni jeta un coup d’œil à Timothée qui se contenta de hausser les épaules avec une grimace. Elle prit son courage à deux mains et alla s’asseoir au bout du lit.
La petite tressaillit, premier signe qu’elle avait remarqué leur présence; elle recula jusqu’à être adossée contre le mur, la panique dans les yeux. Aizalyasni lui fit son sourire le plus affable. « Ça va, ça va… Je ne te ferai pas de mal, je te le promets. »
La fillette s’essuya le nez en la scrutant comme un animal blessé. Son regard avait quelque chose de familier…  Aizalyasni voulut s’approcher, mais elle comprit en voyant la petite se tendre qu’elle ne ferait que la paniquer davantage. « Je m’appelle Nini », dit-elle plutôt. « Et toi? 
— Je pense que… » commença Timothée, mais elle le fit taire d’un geste.
Aizalyasni fouilla dans la poche de son manteau pour en sortir un petit étui en tissu. D’un geste lent, toujours souriante, elle l’ouvrit et sortit une pincée de ces herbes qu’elle buvait en infusion depuis son malaise. Elle la déposa sur le lit, entre elle et la petite fille. Elle prit une autre pincée et la porta à sa bouche. Le goût de l’herbe elle-même était bien pire que celle de la décoction, mais elle se retint de grimacer. La petite l’observa, une pointe de curiosité apparaissant enfin dans son regard.
« Tu en veux? C’est pour toi », dit Aizalyasni en déposant une autre pincée sur la première.
La petite fille avança la main avec une vitesse d’escargot. Aizalyasni resta figée sur place avec son expression bienveillante, priant de tout son cœur que Timothée ne choisisse pas ce moment pour faire quelque chose qui alerterait la petite. La fillette prit quelques feuilles séchées, les sentit, puis les goûta.
Ses traits se tordirent comme si elle avait mordu dans un citron, mais la grimace ne demeura qu’un instant. Les émotions de la fille muette – peur, chagrin, curiosité – furent balayées d’un coup. « Timothée. Aizalyasni », dit-elle. Ce qu’Aizalyasni avait reconnu dans les yeux de la petite ne faisait plus aucun doute, maintenant que la terreur avait été remplacée par une expression à la fois sereine et solennelle.
« Madame », répondit la jeune femme.
« Hein? », s’exclama Timothée.
La petite ne lui porta pas attention. Elle regarda plutôt ses mains, toucha son visage et son torse. Elle s’assit ensuite comme Madame sur son dais et ferma les yeux. En quelques secondes, la fillette se mit à muer, à se transformer à une vitesse fulgurante en adolescente, puis en jeune femme.
Celle-ci n’avait rien en commun avec la petite, pas plus qu’avec la sainte femme du Terminus – à part peut-être le regard qu’Aizalyasni avait reconnu. Sa peau foncée était lisse, sa posture droite et ses formes généreuses. Ses cheveux étaient plus sel que poivre. Outre ce dernier détail, on lui aurait donné la jeune trentaine.
Elle ouvrit les yeux et s’ausculta à nouveau, cette fois en tâtant l’intérieur de sa bouche. « Autant m’arrêter là », dit-elle, fière d’afficher un sourire auquel il ne manquait aucune dent.
 « J’ignore ce qu’est tout ça », dit-elle en désignant la chambre. « Tout ce dont je me souviens, c’est la peur et la colère, comme un cauchemar qui se répète sans cesse. Sans vous, j’y serais restée. Merci. » Elle se leva du lit et alla étreindre Aizalyasni et Timothée.
« Nous connaissons le chemin vers la sortie », dit le jeune homme. « C’est par là! »
Madame acquiesça en levant le doigt. « Un instant… » Elle balaya les étagères du regard, puis elle poussa son ricanement caractéristique en reconnaissant un jouet. « Maya! Tu es là! » C’était une poupée de chiffon, les yeux en boutons, ses cheveux de laine coiffés d’un petit bonnet. Elle la serra contre son cœur, les yeux mouillés. « Sortons d’ici », dit-elle après un moment.
Aizalyasni était plus qu’heureuse d’obtempérer. 

dimanche 30 mars 2014

Le Noeud Gordien, épisode 313 : Dans le trou, 5e partie

L’hébétude et la surprise suivirent leur cours jusqu’à disparaître. Le fou rire larmoyant de Timothée finit par s’épuiser; la désorientation qui avait fait trembler Aizalyasni disparut à peu près en même temps, lorsque son esprit finit par s’accommoder au fait qu’ils se trouvaient à la fois loin de La Cité et à quelques minutes de marche du Terminus.
« On devrait aller voir plus loin », dit Timothée, tout excité.
« Est-ce que c’est une bonne idée? Et si la grotte se refermait?
— Tu peux m’attendre ici, alors. » Il s’éloigna en enjambant les buissons et les fougères d’un pas leste.
Hésitante, Aizalyasni fut tentée de l’appeler, de le supplier de rester avec elle… Elle se retint toutefois, convaincue que rien ne le ferait reculer. Elle s’élança donc à sa suite dans les bosquets mouillés.
Dès qu’ils eurent contourné une montée graveleuse, les lumières d’une ville apparurent en contrebas. Ils échangèrent un regard et amorcèrent leur descente.
Malgré la noirceur, il était manifeste à la lueur des lampadaires que la plupart des immeubles qu’ils apercevaient étaient du même blanc que les couloirs du trou. Timothée pointa vers leur droite; un groupe d’enfants jouaient au ballon sur un terrain gazonné, l’endroit le mieux éclairé des environs.
« Au moins, nous sommes encore sur Terre », dit Timothée avec un rire forcé. « Des enfants qui jouent au soccer… Ça peut être n’importe où! »
Timothée se pencha pour ramasser un papier journal détrempé qui se trouvait sur leur chemin. Il le déplia soigneusement. La page montrait une photo d’un monsieur en cravate… Un autre indice trop peu précis pour les situer. Il orienta tant bien que mal le journal pour mieux l’éclairer. « C’est de l’arabe », dit-il. « Je ne peux rien lire, pas même le titre. Et toi? »
Aizalyasni fit non de la tête. Il abandonna le feuillet et ils continuèrent vers le terrain de jeu.
Les enfants ne donnèrent aucun signe d’avoir remarqué l’approche de ces deux zigotos habillés et bottés pour l’hiver. Aizalyasni eut beau se concentrer autant qu’elle put sur leurs piaillements, elle échoua à identifier la langue qu’ils parlaient.
Elle salua timidement lorsqu’un garçon regarda dans leur direction. Leur présence eut tôt fait de polariser l’intérêt du petit groupe. Un garçon profita de la distraction pour s’échapper avec le ballon et marquer un but. Le jeu s’arrêta; Timothée sauta sur l’occasion. « Bonjour! Hello! Holà! Parlez-vous français? Do you speak English? Habla español? »
Les enfants remirent le ballon en jeu, mais l’un d’eux trotta plutôt dans leur direction. Il devait avoir neuf ou dix ans. « Je parle français », dit-il presque sans accent.
« Est-ce que ta famille et toi venez de cette ville, de… » Il feignit un blanc de mémoire.
« Tanger? Oui, m’sieur. Je vis là-bas », dit-il en pointant plus loin sur la rue.
« Et comment as-tu appris le français?
— Mes parents. Mais on nous l’apprend aussi à l’école, m’sieur. »
Une exclamation retentit : l’autre équipe venait de marquer à son tour. « Hey, Lounis, tu joues ou tu joues pas? »
Aizalyasni demanda : « Une dernière question… Avez-vous vu passer une drôle de femme, hier ou aujourd’hui? » Le garçon la regarda, interloquée. « Grande comme ça, habillée de toutes les couleurs… Peut-être avec des comportements étranges? »
Après un moment d’hésitation, il dit : « Non, m’dame. » Aizalyasni tressaillit. Elle ne se souvenait pas qu’on l’ait déjà appelée madame.
« Tu es très gentil, Lounis. » Elle passa sa main dans les cheveux. « Tu peux retourner jouer. 
— Tanger, c’est la ville d’origine de Madame, non? », dit Timothée après que l’enfant se soit éloigné.
Aizalyasni regarda les enfants manœuvrer sur le terrain en tentant de comprendre… « Durant l’attaque, Madame a dû créer un passage pour s’enfuir, un endroit où elle pouvait se sentir en sécurité…
— De La Cité au Maroc en quelques pas… Je ne savais même pas qu’elle pouvait faire cela.
— Moi non plus. Je t’ai dit que lorsque j’ai connecté avec son esprit, je n’ai perçu que le chaos, la colère et la peur… Aucune réflexion. Je ne suis pas sûre qu’elle savait que c’était possible. Attends… » Elle ferma les yeux et inspira trois fois. Elle ouvrit son esprit autant qu’elle le put dans l’espoir de percevoir Madame à nouveau. Elle ne détecta rien, mais elle découvrit que les environs baignaient dans une zone radiesthésique, quoique considérablement moins concentrée que celle qui se trouvait de l’autre côté du passage, dans le Centre-Sud.
Après un moment, Timothée demanda : « Et puis?
— Rien. On retourne à la grotte?
— Ouais. Avec un peu de chance, quelqu’un capable de nous sortir du trou va être arrivé au Terminus. » Timothée leva les yeux vers le ciel. « J’espère que je vais pouvoir revenir ici. J’aime encore mieux la pluie que l’hiver. »

dimanche 23 février 2014

Le Nœud Gordien, épisode 308 : Deux point zéro

Gordon retourna à sa voiture, éreinté. Il était presque deux heures du matin. Il avait l’impression que sa rencontre avec Avramopoulos avait eu lieu une semaine auparavant… et non en début de journée.
Les images des couleurs vues au-dessus du Centre-Sud avaient déjà été trop largement diffusées pour être contenues ou niées. Il avait plutôt fourni des explications à la fois plausibles et banales de manière à désintéresser les médias et les convaincre que ce dossier était clos.
Les quartiers généraux des boîtes médiatiques se trouvaient pour la plupart dans le Centre, au milieu de la zone radiesthésique grandissante; cette situation avait compliqué son intervention. Utiliser son art sans préparation minutieuse aurait été de la folie; même avec une telle préparation, la nouvelle intensité de la zone aurait pu avoir des effets imprévisibles. Fort heureusement, le composite O semblait fort populaire dans le milieu des médias; Gordon n’eut qu’à trouver des usagers en position d’autorité pour faire adopter ses explications – puis s’assurer qu’ils aient oublié les détails quant à leur source.
Il se permit de souffler un peu en laissant le moteur tourner. Les dés étaient maintenant jetés : il ne restait plus qu’à voir ce que la radio, la télé et les journaux en diraient le matin venu.
Quelle ironie de devoir empêcher la révélation de l’existence de leur art, alors qu’il prévoyait le faire lui-même dans quelques mois à peine! Pour Édouard Gauss, il s’agissait du scoop d’une vie; pour Gordon, il ne s’agissait que d’un moyen vers une fin plus grande. La seule chose qui vaille vraiment la peine…
La boîte de Pandore allait s’ouvrir tôt ou tard, et une fois ouverte, plus personne ne pourrait la refermer. Il ne disposait que d’une chance, une seule, pour que l’impensable permette l’impossible.
À ce propos… Il se trouvait dans le Centre-Ouest, à cinq minutes à peine de la rue Hill. Il prévoyait prendre des nouvelles de Félicia plus tard dans la semaine… Il décida d’aller la visiter. Si elle dormait, il pourrait toujours passer son chemin.
Il détecta le moment précis où il traversa la frontière de la zone radiesthésique élargie. C’était comme si une tension disparaissait d’un coup, une pression paradoxale, clairement perceptible, quoiqu’impossible à situer sur quelque endroit du corps. Peut-être pèse-t-elle sur l’âme, pensa Gordon.
À cette heure, sans surprise, la rue Hill était déserte; presque toutes les maisons de la rue ne présentaient que des fenêtres noires et des rideaux tirés… À l’exception de celle de Félicia, dont toutes les lumières semblaient allumées. Gordon se stationna devant la grande porte et alla sonner. La nuit était glaciale et son travail au Centre l’avait empêché d’activer son truc repousse-froid… Il piétina sur place, impatient qu’on lui ouvre.
Il fallut une bonne minute et un autre coup de sonnette avant que Félicia finisse par se présenter sur le seuil, les sourcils en accents circonflexe. « Bonjour Félicia. Je peux entrer?
— Bien sûr… » Elle portait des vêtements confortables et les cheveux noués en un chignon asymétrique. Elle avait les yeux cernés et une grappe de feux sauvages sur la lèvre supérieure. Ses mains étaient noircies par des taches d’encre séchée. L’une de ses joues était pareillement tachée, laissant croire qu’elle s’était grattée tout en travaillant. Gordon ne l’avait jamais vue si négligée. Avait-elle appris pour Espinosa? Non : Gordon ne décelait aucune trace de tristesse dans ses expressions.
« Les choses avancent », dit-elle pour répondre à une question qu’il n’avait pas posée.
« De quelles choses parles-tu?
— J’ai continué à analyser les textes et les diagrammes que Narcisse Hill nous a communiqués. »
Leurs dernières rencontres avaient tourné autour de ces mystérieux écrits d’outre-tombe. Il s’agissait pour eux d’un premier contact avec la pensée des Disciples de Khuzaymah. Avramopoulos les avait toujours décrits comme des incapables et des charlatans, avec tout au plus une poignée de trucs dans leur répertoire. Gordon avait découvert que son estimation ne reflétait en rien la réalité. Les Disciples – à tout le moins Hill – avaient atteint une maîtrise de leur art d’un raffinement étonnant.
« J’ai fait des pas importants », dit Félicia avec un sourire fatigué. « Si mes hypothèses se vérifient, je pourrai recueillir les impressions de la même manière que j’ai recueilli l’essence de Frank. 
— Vraiment?
— Oui », dit Félicia, sans dissimuler sa fierté. « Combiné avec ce que la possession d’Alice Gauss et ma séance d’écriture automatique nous ont appris…
— Les possibilités sont infinies », compléta Gordon. Au minimum, ils allaient pouvoir communiquer librement avec la conscience d’individus décédés, comme Félicia l’avait fait avec Hill… Mais cette innovation faisait miroiter d’autres pistes, à plus long terme…
Le Grand Œuvre empêchait la détérioration du corps, sans pour autant éliminer la possibilité d’une mort violente… Félicia réalisait-elle qu’elle avait peut-être trouvé la voie vers la vie éternelle, la pérennité de la conscience, indépendante du corps?
Plus important encore, pensa Gordon, son dispositif me rapproche de mon objectif… Et si, plutôt que ramener Harré à la vie, il pouvait communiquer avec lui comme Félicia l’avait fait avec Hill? Et si Harré lui apprenait comment revivre la sensation incomparable qu’il lui avait fait connaître lors de leur rencontre à Manhattan, une éternité auparavant? Ses yeux s’embuèrent. Il les essuya discrètement. Qu’est-ce que c’est que ces réactions puériles? Je dois être encore plus fatigué que je l’avais cru.
« Nous allons travailler ensemble plus fréquemment à partir de maintenant », dit Gordon, agacé par sa voix légèrement chevrotante « Penses-tu qu’il serait réaliste de prévoir commencer un prototype d’ici la fin du printemps? »
Elle éclata de rire. « Réaliste? Tu parles! Je travaille déjà à ma cloche de verre deux point zéro. À ce rythme, je l’aurai finie pour la Saint-Valentin. Peut-être avant. »
Dans trois semaines? Comment pouvait-elle… Avant cette nuit, ni Espinosa, ni Avramopoulos, ni Polkinghorne, ni même Gordon n’avaient su prendre la mesure du plein potentiel de Lytvyn.  Gordon fut saisi d’un vertige.
« Est-ce que ça va?
— Oui, je… J’ai eu une grosse journée », répondit-il en se ressaisissant tant bien que mal.
Il posa ses mains sur ses épaules. Elle dégageait une forte odeur de transpiration. Elle n’avait pas dû se laver depuis des jours. « Félicia. Je n’ai jamais vu quiconque travailler comme toi. Il faudrait des années, des mois à un maître pour réussir à créer ce dispositif.  Tu crois vraiment pouvoir faire mieux en trois semaines?
— Oui », dit-elle, pleine d’aplomb.
« Je comprends que Kuhn t’aie offert ton bâton en si peu de temps. Montre-moi ce que tu peux faire. Si tu relèves le défi, je t’offre ton anneau. » Il sentit les épaules de Félicia se raidir sous ses paumes. « Je ne te dérange pas plus longtemps. Si j’étais toi, je débrancherais le téléphone : chaque minute compte si tu veux réussir… Autant éviter d’être dérangée. » Ou d’apprendre que ton ancien maître et amoureux a rendu l’âme.
« Oh, c’est déjà fait depuis longtemps », répondit-elle avec entrain. « On se revoit dans trois semaines! »