dimanche 1 juin 2014

Le Nœud Gordien, épisode 322 : Quatre des Seize

Gordon et Avramopoulos se tenaient accoudés sur les barrières qui encerclaient l’aire d’arrivée des vols internationaux de l’aérogare de La Cité. Un monsieur distingué, cravaté, et un jeune homme à l’expression renfrognée… Personne ne pourrait deviner que je suis le cadet des deux, pensa Gordon.
Il devinait par mille et un indices que l’agacement d’Avramopoulos croissait de minute en minute. Sa conduite trahissait son impatience, certes, mais probablement une inquiétude qui reflétait celle que Gordon ressentait.
Les Seize – surtout ceux qui jouaient la Joute – avaient en commun un amour de l’intrigue et une propension à se mettre le nez dans les affaires des autres. La présence de leurs pairs dans La Cité leur permettrait peut-être de trouver une solution au problème, encore mal défini, du cercle radiesthésique croissant à partir du Centre-Sud. Mais Gordon courait aussi le risque que son jeu, si bien caché jusqu’à présent, ne soit éventé. C’était un risque qu’il aurait préféré remettre à plus tard… Après l’atteinte de ses objectifs.
Il remarqua qu’Avramopoulos pianotait compulsivement la balustrade, perdu dans ses pensées.
« Tu sais, c’était ton idée d’appeler les autres en renfort…
— Je n’ai rien dit… »
Gordon eut un ricanement méprisant. Avramopoulos lui lança un regard qui, dans le passé, lui avait souvent cloué le bec. Celui-ci provenait toutefois des yeux d’un jeunot plutôt que de ceux d’un vieillard sévère; surtout, il était jeté sur un Maître, et non un novice. Gordon le soutint avec un sourire arrogant jusqu’à ce qu’Avramopoulos détourne la tête en grimaçant.
Il fallut encore de longues minutes avant que l’écran indiquant les arrivées leur montre enfin celle qu’ils attendaient. La mention En retard du vol 229 New-York – La Cité fut remplacée par Atterrissage en cours.
« C’est pas trop tôt! », explosa Avramopoulos.
Quelques minutes plus tard, les passagers émergèrent de l’autre côté de la zone à accès restreint. Berthold Latour se trouvait parmi les premières grappes de voyageurs. Il tirait une valise roulante, un veston sport beige replié sur son avant-bras. Avec sa chemise bleue à carreaux, il ressemblait à un touriste en vacances.
Sa posture était lasse et ses traits, tirés. À la différence de la plupart des Maîtres, Latour s’entêtait à dormir la nuit; il soutenait que ses rêves lui étaient bien plus utiles que les heures que ses pairs arrachaient à la journée en se maintenant toujours éveillés. Qu’il voie les choses ainsi, soit : c’était son affaire. Mais Gordon ne pouvait s’empêcher de se demander… Pourquoi diable n’utilisait-il pas au moins un truc pour chasser la fatigue?
Avramopoulos donna un coup de coude à Gordon. « Regarde, là… »
Gordon remarqua l’homme qui marchait derrière Latour, grand, baraqué, beau comme une statue de marbre. « Daniel Olson. 
— Tu savais qu’il travaillait avec Latour?
— Non. Latour est resté… froid depuis que je l’ai battu à Kiev.
— Et moi, je n’ai pas vu Olson depuis ma victoire à La Plata.
— Ah! Les vaincus de la Joute conspirent contre les vainqueurs? » Avramopoulos semblait trouver cette idée délicieuse. Gordon, lui, ignorait quoi en penser. Les carrousels à bagage se mirent en marche pendant que les deux Maîtres spéculaient en parallèle.
Les deux arrivants récupérèrent leurs valises et se dirigèrent vers la sortie. Ce n’est qu’à ce moment que Latour aperçut son comité d’accueil. Il tendit la main à Gordon d’abord. « Gordon. » Il se tourna ensuite vers l’autre. « Vous êtes…?
— Tu sais qui je suis », répondit Avramopoulos.
« Oui, oui, j’avais entendu parler de ton… renouveau. C’est absolument prodigieux.
— Voici un secret pour lequel je paierais trois faveurs », dit Olson pour toute salutation.
« Je me doutais que celui-ci t’intéresserait beaucoup », répondit Avramopoulos.
« Tu ne te trompais pas. » Le premier Maître américain était un pionnier dans l’art des modifications corporelles, comme en témoignait son visage, symétrique et lisse au point de paraître irréel. Un changement aussi drastique ne pouvait que piquer sa curiosité.  « Qui d’autre est arrivé?
— Mandeville est arrivée hier. Van Haecht refuse toujours de prendre l’avion… Son bateau arrivera dans quelques jours.
— Il ne manque donc plus qu’Eichelberger », conclut Latour. « A-t-il donné signe de vie?
— Il n’a jamais accusé réception de quoi que ce soit », maugréa Avramopoulos. « J’aurais été surpris qu’il commence aujourd’hui.
— Inutile de l’attendre, alors. Nous devrions trouver un endroit où parler stratégie plutôt que papoter ici », dit Olson d’un ton neutre, sans chaleur mais sans agressivité non plus.
« Bien entendu », dit Avramopoulos. « Une limousine nous attend. » Le téléphone de Gordon vibra alors qu’ils se mettaient en marche.
C’était un message texte de Félicia Lytvyn. Prépare mon anneau, disait-il en toute simplicité. Gordon empocha son appareil en savourant la bonne nouvelle : elle avait réussi.

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