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dimanche 2 juillet 2017

Le Nœud Gordien, épisode 477 : Tout est tout, 2e partie

Tobin avait répondu à Félicia en lui transmettant une adresse qui l’avait conduite à une église du Centre. Le choix de lieux avait de quoi surprendre : Tobin était tout sauf un enfant de chœur. Il était assis sur les marches du parvis. « Je ne m’attendais pas vraiment à ce que tu me rappelles, dit-il en guise de salutation.
— Les Maîtres n’ont vraiment pas apprécié qu’on les espionne…
— Pis toé?
— Tu as menti à tout le monde… Mais à ma connaissance, tu ne nous as jamais vraiment nui. Est-ce que je me trompe?
— Non. Tout ce que j’ai fait, c’était pour protéger mon monde. On ne cherche pas le trouble… Mais si le trouble nous cherche, on va lui faire regretter.
— Comme le motard que tu as fait disparaître… »
Tobin grimaça. « Ouais.
— Qu’est-ce qui s’est passé avec lui? Comment as-tu…
— Peu importe », dit-il d’un ton sans appel. « T’es ici parce que t’as besoin d’aide.
— Oui, je… »
Tobin l’interrompit à nouveau. « Si tu veux notre aide, va falloir que tu fasses ta part du marché.
— Quel marché? Tu m’as envoyé vers une maison vide…
— Notre part était de te montrer la cachette de Van Haecht… C’est ce qu’on a fait. »
Merde. Il avait raison : la faveur avait été formulée ainsi. Elle aurait dû faire plus attention… « Bon point.
— Content qu’on se comprenne », dit Tobin en se levant. « T’es prête?
— M… Maintenant?
— Ben oui. Viens, on a tout préparé. »
Trop interloquée pour rouspéter, elle le suivit lorsqu’il descendit les marches et contourna l’église jusqu’à une petite porte latérale. À côté de l’entrée, une affiche ornée du logo des Anonymes annonçait les dates des prochains groupes de soutien.
L’intérieur ressemblait à tous les autres sous-sols d’église : un grand espace à la décoration intemporelle – pas du genre qui ne se démodait pas, plutôt celui qui n’avait jamais été actuel. Des cloisons amovibles en bois cheap séparaient la salle en deux – question d’accommoder les fans de bingo et les Anonymes en même temps, supposa-t-elle.
Tobin la guida vers l’autre moitié. Deux tables pliantes trônaient au milieu de l’espace. La surface de l’une d’elle demeurait nue, l’autre était recouverte de tout le matériel nécessaire pour la métempsychose. Inculant… « Qu’est-ce que mon urne fait là!? 
— C’est pas ton urne. »
Elle s’approcha pour l’examiner, incrédule. Il lui suffit d’un instant pour confirmer que c’était bien la sienne : elle reconnaissait jusqu’aux traces de ses doigts sur la couverture d’argile.
« J’te dis que c’est pas elle!, répéta Tobin. C’est juste un copier-coller! » La prenait-il pour une valise? « Tu verras bien : l’originale est là où tu l’as laissée... »
Même s’il s’agissait d’une copie, l’idée qu’on l’ait dépossédée de son secret lui paraissait des plus déplaisantes. « De toute façon, je n’en ai pas besoin, vu que l’esprit de Timothée est déjà avec vous… 
— Oh, tu vas en avoir besoin. Tu vas comprendre dans cinq minutes. En attendant, t’es aussi bien de réviser le procédé. Paraît qu’y’est pas facile. »
Malgré sa frustration, son cerveau formaté à coups de recommence! par Gordon s’activa. Pouvait-elle espérer réussir? Gordon avait nécessité plus de onze heures pour transférer l’impression de Tobin de l’urne au corps du comateux. Depuis, il avait raffiné son procédé jusqu’à réduire le temps d’exécution à six ou sept heures. C’était quand même tout un défi… Mais elle était bien entraînée. Elle passa en revue chacune des étapes, du début à la fin, de plus en plus confiante de n’avoir rien oublié.
Pendant tout ce temps, Tobin l’observa sans cligner des yeux. Au moment précis où elle compléta sa révision, des bruits se firent entendre dans la section adjacente. Mike Tobin et Martin les rejoignirent, accompagnés d’un grand gaillard au torse moulé par sa camisole blanche. Musclé, percé, tatoué, il aurait été plutôt sexy s’il n’avait pas eu les traits relâchés et les paupières mi-closes du stoner ayant abusé.
Martin le guida comme une somnambule jusqu’à la table dégagée. Il le fit s’assoir avant de soulever ses pieds pour l’y coucher comme une civière. « Qu’est-ce que ça veut dire?, demanda-t-elle.
— Félicia, je te présente notre ami Rem, répondit Tobin. Il s’est porté volontaire pour laisser son body à Tim. Son esprit à lui, pitche-moi ça dans l’urne! 
— L’urne, c’est la souffrance continuelle! Tu le sais mieux que n’importe qui!
— Exactement », répondit Tobin sur un ton qui lui donna froid dans le dos. « C’est ce qu’y mérite.
— Je ne peux pas faire ça!
— Tu nous dois cette faveur, rappela Tobin.
— Je ne sortirai pas un gars de son propre corps pour l’envoyer en enfer. Pas question. »
Tobin n’argumenta pas davantage. Martin alla se planter à côté de lui. Ils levèrent les mains; une étincelle apparut entre leurs paumes. Elle aurait dû se demander ce qu’ils faisaient là, mais une seule pensée occupa soudainement la quasi-totalité de son esprit : elle devait respecter leur marché, elle était là pour ça, rien ne devait l’en empêcher.
Une petite voix en elle sonnait toutefois l’alarme. Cette inflexion soudaine du fil de ses réflexions évoquait une sensation désagréable… Au goût familier des chocolats d’Espinosa. Ils essaient de prendre le contrôle…
La petite voix se mit à répéter son mantra : Je. Me. Moi. À chaque boucle, elle sentit sa résolution croître, jusqu’à ce que la petite voix ait pris le dessus sur celles des Trois.
« Non », déclara-t-elle après leur avoir arraché le plein contrôle de son esprit. Martin et Tobin furent secoués, comme s’ils avaient reçu un coup de poing invisible. L’étincelle disparut. « Vous n’avez pas l’habitude de vous mesurer à des esprits disciplinés, hein? Écartez-vous de mon chemin. » Ils obéirent, visiblement décontenancés.
En passant, elle renversa délibérément l’urne sur la table. Elle tomba sur le sol avec un craquement, la couverture d’argile éclatant en mille miettes. « Oups », lança-t-elle en poursuivant son chemin, furieuse qu’on ait tenté de la piéger, fière de s’en être tirée malgré tout.
Cette petite victoire n’aidait toutefois en rien son problème… La confiance était définitivement rompue avec les Trois; elle devait trouver une meilleure solution à son problème.

« Eh ben, ç’aurait pu aller mieux, dit Mike après le départ de Félicia.
— Non, répondit Karl. C’était parfait. »
Mike n’avait aucune idée de ce qui lui donnait cette impression. « Elle a cassé l’urne, rappela-t-il.
— On a juste à en fabriquer une autre, dit Martin. Copier-coller. Hey, Karl… Lui suggérer de réviser le procédé… Bien joué!
— Ouais. Y’a du stock là-dedans… Comment y font pour apprendre des affaires qui prennent des demi-journées? Tricane avait de la misère à me faire asseoir cinq minutes… »
Mike comprit. « Tu as vu comment faire dans sa tête! Woah… Es-tu en train de me dire que tu as mémorisé tout ce qu’il fallait faire en une couple de minutes?
— Es-tu fou? Non, j’ai juste pu voir comment elle s’y prenait. Avec nos moyens, au Terminus, ça va être pas mal plus facile. Nous autres, on n’a pas besoin de tout leur flala.
— Parce que tout est tout, dit Martin.
— Ouais, dit Tobin. Toutt’ est toutt’. » Il balança une chiquenaude sur le nez de Rem, toujours gelé par leur sédation télépathique. « Sauf toé. Toi, t’es pu rien. »

dimanche 29 mai 2016

Le Noeud Gordien, épisode 422 : Trouver Martin, 2e partie

Le drôle de convoi se mit en route.
Le 4x4 de Mike Tobin montrait le chemin. Daniel Olson occupait le siège passager; il tenait un pendule effilé au-dessus de la vieille photo de famille de Martin, à l’affût du moindre mouvement de l’objet, concentré à n’en créer aucun par inadvertance.
Karl, pour sa part, se tortillait, un peu à l’étroit sur le siège arrière. Soit ses genoux poussaient sur le siège d’Olson – et risquaient, du coup, de déranger le pendule –, soit sa jambe envahissait l’espace de Timothée, qui se débattait avec la même étroitesse.
Le jeune homme était fébrile comme un moineau. Il ne restait rien de la belle assurance qu’il manifestait sur son territoire. « Ça ne te fait pas de t’éloigner d’elle, hein?
— Ce ne sera plus long avant que je perde le contact avec Nini…
— Pas surprenant, étant donné que vous aviez déjà perdu Martin tous les deux… », remarqua Mike.
« Je me demande si je vais ressentir sa présence en m’approchant…
— Est-ce que ça vous dérangerait de garder le silence, un peu? », interrompit Olson. « Ce n’est pas facile du tout, ce que je suis en train de faire… »
Une fois de plus, le pendule s’anima, d’abord vers l’ouest, puis le sud. Petit à petit, l’oscillation du pendule s’accentua.
« Martin devrait être là », dit finalement Olson, après près d’une heure de tâtonnement. Partout où ils allaient, le pendule tendait vers ce vaste terrain grillagé où s’empilaient des montagnes d’épaves de voiture.
Mike les conduisit à quelques coins de rue et se rangea dans le stationnement vide d’un hangar, suivi de près par la seconde voiture fit pareil. Tout le monde descendit.
« C’est là », résuma Timothée. « La cour à scrap. 
— Qu’est-ce qu’on fait, maintenant? », demanda Gary.
Les regards se tournèrent vers Timothée. « Je… Je ne sais pas.
— Facile », dit Vinh. « On saute la clôture durant la nuit avec des guns, pis…
— Non, pas facile », dit Mike. « Un grillage de dix pieds, avec des barbelés… Il y a aussi des caméras.
— Et ça, c’est si Martin est vraiment là », dit Sophie.
Olson fronça les sourcils. « En doutez-vous?
— Non, non », assura Timothée. « Qu’est-ce que tu peux faire pour nous aider?
— Moi? Rien. Je devais vous aider à trouver Martin; c’est fait. Les termes de notre entente n’incluaient rien d’autre.
— Tu vas nous laisser, comme ça?
— Nous avons une trêve, pas une alliance… Par ailleurs, vous aviez promis de diminuer l’intensité des Cercles. Est-ce que c’est fait?
— Non… Nous avons besoin de Martin pour y parvenir…
— Accomplissez d’abord votre part du marché, et nous pourrons collaborer à nouveau dans le futur. Bonne chance! » Il remit la photo à Timothée et s’éloigna en appelant un taxi.
« Qu’est-ce qu’on fait, là? », redemanda Gary.
« Moi, j’ai passé l’âge du sautage de clôture… », dit Gigi. Elle partit au petit trot en direction d’Olson. « Monsieur! Pardon monsieur! Attendez-moi! »
Karl se dit qu’il allait péter un plomb s’il entendait une fois de plus quelqu’un demander quoi faire. « La première chose qu’on doit savoir », dit-il, « c’est comment c’est organisé en-dedans. Et confirmer que Martin est là. Il faut partir en reconnaissance. Et je connais un moyen plus facile que sauter par-dessus des barbelés, la nuit…
— Quoi?
— C’est une fucking cour à scrap. J’ai juste à me présenter là… Pour acheter de la fucking scrap! Djo, donne-moi les clés de ton char. » Le jeune homme lui lança le trousseau après un instant d’hésitation. « Attendez-moi ici. ‘Faites rien de stupide. »
Karl guida la voiture d’emprunt jusqu’à l’entrée. Un mécanisme activé à distance lui ouvrit les portes dès qu’il s’avança dans la cour. « Sauter la clôture… Tu parles d’une gang d’amateurs… »
Il était peu probable que Martin soit caché quelque part dans les méandres métalliques aux parois de voitures empilées; il devait plutôt se trouver dans le seul bâtiment sur place, un grand garage dont les deux portes étaient présentement ouvertes. Deux hommes patibulaires allèrent aux devant de Tobin.
 Lorsqu’il sortit de la voiture, le visage des deux hommes changea du tout au tout. « Marco! Marco Kotzias! J’aurai tout vu! Hey, Abel, viens voir ça! C’est Marco! »
Ils reconnaissent ma face, pensa Tobin. Il savait qu’il habitait désormais le corps d’un mafieux : qu’il soit reconnu était signe qu’ils tenaient une bonne piste. « Content de vous voir, les gars!
Un troisième homme – Abel – sortit du garage en s’essuyant les mains sur une guenille noircie d’huile. « T’étais pas mort, toi? J’avais entendu dire que t’étais mort.
« Quasiment. Mais j’ai la couenne dure!
— C’est comme on dit, hein… », dit Abel avant d’enchaîner une série de mots en grec.
Tobin comprit que dalle. « Ah ah! C’est bien vrai! », bluffa-t-il.
« Travailles-tu encore avec monsieur B? Est-ce que c’est ça qui t’amène chez nous?
— Ouais. Comment va votre… affaire courante? » Les trois hommes échangèrent un regard. Tobin s’engageait sur un terrain glissant…
« Nous, on fait juste suivre les ordres », dit Abel, sur ses gardes.
« Personne n’a dit le contraire », répondit Tobin. « Alors?
— Il n’a toujours pas répondu aux questions. Je n’ai jamais vu quelqu’un aussi entêté. Je sais pas, je ne peux pas expliquer, c’est juste comme ça… 
— On commence à croire qu’il ne sait rien », dit un autre, le premier qui l’avait reconnu. « Ça doit être chiant pour lui.
— Mais nous, on suit les ordres », répéta Abel. « Tu le diras à monsieur Fusco, hein? On ne veut pas de trouble, nous autres. Mais, toi! Viens prendre un verre! » Il lui passa le bras autour du cou.
Une fois à l’intérieur, ils prirent place autour d’une table ronde. Abel versa de l’ouzo à la ronde. Tobin ne pouvait pas supporter tout ce qui se rapprochait de la réglisse noire… Il avala le premier verre en veillant à ne pas trop grimacer.
Surprise : les papilles de son nouveau corps, elles, n’avaient rien contre la saveur d’anis.
« Un autre? », demanda Abel. « Ce n’est pas tous les jours qu’on boit avec un mort… »
« Pourquoi pas?
— Alors, Marco, raconte-nous ça. Qu’est-ce qui t’es arrivé pour qu’on te perde de vue?
— Ah, vous savez… Un accident est si vite arrivé… »

dimanche 22 mai 2016

Le Noeud Gordin, épisode 421 : Trouver Martin, 1re partie

Daniel arriva le premier, accompagné de trois invités. Pénélope connaissait déjà Timothée et Karl Tobin; ce dernier lui présenta son neveu Mike, un beau garçon à la bouille sympathique. « Je vois la ressemblance », lança-t-elle à la blague. Mike sourit poliment; Karl, pas du tout.
Elle n’eut pas le temps de leur offrir le café : la porte sonna à nouveau. C’était un homme dans la vingtaine, improbable mélange d’une baby face vissée sur un corps de brute. Il avait les paupières lourdes et les yeux rouges d’un fumeur de marijuana. « Salut », dit-elle, amicale. « Moi, c’est Pénélope. » Il bafouilla une réponse, le regard fuyant. « Pardon?
— Moi, c’est Djo », dit-il, à peine plus clairement.
En plus d’avoir le cerveau embrouillé, il était clairement intimidé par Pénélope. Il ne pouvait pas empêcher son regard de glisser vers ses seins. Il ne devait pas souvent approcher de femmes comme elle…
Elle poursuivit comme si rien n’était : « Ah oui? Pour Joseph? Jonathan?
— Djo pour Djosevik », dit Mike Tobin. « C’est son nom de famille. Demande-lui son prénom! »
Les deux Tobin attendaient sa réponse en se marrant déjà. Djo murmura trois nouvelles syllabes inintelligibles.
« Je n’ai pas bien entendu… 
— C’est parce qu’il s’appelle Ferdinand », lança Karl en s’esclaffant.
« Je déteste mon nom. Z’êtes cons, les gars. »
La porte sonna à nouveau, coupant court à la conversation. Les nouveaux venus entrèrent à leur tour en se présentant à leur hôtesse. Vinh. Sophie. Gigi. Gary. Il n’y avait plus de place pour asseoir tout ce monde.
« Bon, on y est tous », déclara Karl. « On commence-tu? »
Pénélope aurait bien voulu savoir commencer quoi, au juste. Daniel se leva, commandant l’attention du groupe. « Tim? L’objet chéri, s’il-te-plaît. »
Timothée déposa une photo jaunie, craquelée et cornée sur la table à manger, devant Daniel. Pénélope y discerna un jeune homme moustachu tenant deux bambins sur ses genoux, un petit garçon et une petite fille blondinets. Les trois souriaient à la caméra. On aurait dit une photo de vacances vieille de vingt ou trente ans.
Daniel se tourna ensuite vers elle. « Babe, irais-tu chercher mon matériel dans la chambre? »
Pénélope jeta un regard paniqué à la ronde. Qu’est-ce que Daniel était en train de fabriquer? « Est-ce que je peux te parler un instant?
— Oui, bien entendu.
— En privé? » Elle n’attendit pas sa réponse pour passer à la chambre à coucher. Daniel la rejoignit un instant plus tard. « What the fuck?
— Qu’est-ce qu’il y a?
— Ne me dis pas que tous ces gens-là sont des initiés! »
Daniel semblait sincèrement surpris de son objection. « C’est plus complexe… Ni blanc, ni noir. Ni gris, en fait. Quelque chose d’autre…
— Es-tu high?
— Non, non! Bien sûr que non…
— Tu agis étrangement…
— Le temps que j’ai passé au Terminus m’a ouvert les yeux…
— De là à violer les cinq principes… » Qu’est-ce qui avait conduit Daniel à relativiser les règles dont il s’était fait le gardien jusque-là? À moins que ce ne soit pas lui. « Comment s’appelle ma mère?
— Tu parles d’une question…
— Allez, réponds et on n’en parle plus.
— Marie Rachelle Leca. Pourquoi?
— Qu’est-ce que je portais à la fin de notre premier rendez-vous?
— Rien d’autre que des escarpins. Turquoise.
— C’est donc bien toi…
— Et tu trouves que c’est moi qui agis étrangement?
— Quand même, réaliser un procédé devant tous ces gens… Ce n’est pas toi.
— Les cinq principes veillent à préserver le secret de notre art. Or, pour eux, la… » Il grimaça. « La magie fait partie de leur quotidien. Ils sont pratiquement des initiés… D’une autre tradition que la nôtre.
— Ce qui devrait nécessiter une intervention rigoureuse, pas une démonstration publique!
— Si seulement tu pouvais comprendre… » Il frappa sa paume du poing. « Mais oui! Tu peux comprendre! Tu sais comment les trois sont connectés par leur esprit?
— Oui…
— Nous devrions faire la même chose, toi et moi!! Ce serait fantastique… »
Le pire : il était sérieux. Pénélope croyait connaître Daniel autant qu’il se connaissait lui-même. Ses manières et ses idées du moment – effusives, exaltées, imprudentes – faisaient de lui un autre homme.
« Fais-moi confiance », dit-il. Il agrippa son matériel et alla rejoindre les autres. De retour dans la cuisine, elle surprit Sophie et Vinh en train de fouiller dans son réfrigérateur. Ferdinand avait profité de la pause pour s’allumer un joint et enfumer l’appartement.
Fais-moi confiance… Combien de fois Daniel lui avait dit ces mots? Jusqu’ici, elle avait toujours eu raison de l’écouter. Aujourd’hui, elle n’était plus si certaine. Il était responsable de cette… invasion de leur nid commun. Il contrevenait aux cinq principes. Il n’était pas lui-même…
Elle resta en retrait pendant qu’il déballait ses affaires. Elle assista avec un malaise croissant à la réalisation du procédé qui allait guider tout ce beau monde jusqu’au propriétaire de la photo.

dimanche 1 novembre 2015

Le Nœud Gordien, épisode 394 : Maya

Aizalyasni revint avec la poupée de chiffon. Timothée et elle s’assirent en tailleur face à face; elle la déposa entre eux avec autant de soin que si elle avait été un enfant de chair de sang. Les deux jeunes gens inspirèrent en même temps; un instant plus tard, leurs visages s’éclairèrent d’un sourire maniaque. Ils scrutèrent longuement la poupée sans rien dire, sans même battre des paupières une seule fois.
Karl ne pouvait pas lire le moindre indice quant à leur progrès : leur expression exaltée masquait tout. Au terme d’une éternité apparente, les deux exhalèrent, comme s’ils venaient de relâcher une lourde charge soutenue trop longtemps. « Ça ne donne rien », dit l’un.
« Comme les autres fois », dit l’autre.
Karl, pour sa part, entretenait la réflexion inverse : si la poupée avait bougé une fois pour faire connaître l’opinion de Tricane, il était convaincu qu’elle pouvait le faire à nouveau. « Est-ce que vous avez essayé en bas? », proposa Karl. « Dans la zone interdite?
— Bon bon bon », railla Mike. « Du grand Karl : pas facile de te faire dire non, hein? 
— Tu parlais de potentiel infini », dit-il en s’adressant à Aizalyasni, ignorant Mike.
« Je parlais aussi de risques infinis, si tu te souviens bien. »
Karl haussa les épaules. « Qui ne risque rien n’a rien. »
 Tim et Aizalyasni échangèrent un regard. Se consultaient-ils, avaient-ils une discussion muette d’esprit à esprit? Karl ne pouvait même pas imaginer comment tout cela se passait pour eux.
Après un moment, ils hochèrent la tête. « C’est une idée », dit Aizalyasni.
« C’est de là que la poupée vient », dit Timothée. « Allons-y. »
 Karl fit un sourire à Mike, un sourire qui voulait dire t’as raison, le kid. J’ai toujours ce que je veux.
Ils descendirent ensemble. Le couloir derrière la porte interdite n’avait, au final, rien de bien spécial. La nervosité de Tim et Aizalyasni était toutefois palpable, ce qui encouragea Karl à demeurer sur ses gardes. Timothée ouvrit la marche dans ce qui s’avéra des méandres de corridors identiques qu’il navigua d’un pas assuré.
Ils débouchèrent sur une chambre d’enfant tapissée de toutous et autre bébelles. Tim et Nini s’installèrent sur le lit et refirent le même manège qu’auparavant.
Cette fois, Karl sentit l’atmosphère s’alourdir de seconde en seconde, comme si la pièce se chargeait d’une quantité croissante d’électricité, à un point tel qu’il n’aurait pas été surpris que cette énergie se décharge en un coup de tonnerre. Il jeta un coup d’œil à Mike; il vit la sueur perler sur le front de son neveu. Celui-ci avait dégainé son arme. Un geste inutile, à la limite de la stupidité, mais Karl comprenait le réconfort que pouvait apporter un gun dans sa main… L’impression d’être en contrôle. Même si, au final, ce n’était qu’une illusion.
Il ne laissa rien transparaître, mais le cœur de Karl bondit lorsqu’il vit la poupée tressaillir et se redresser.
« Madame », dit Timothée. « Nous avons perdu Martin.
— Nous ignorons qui l’a enlevé », continua Aizalyasni.
« Il est hors de notre zone magique.
— Nous ne savons pas quoi faire.
— Nous avons besoin de conseils. »
La poupée tourna son visage inexpressif vers chacun des individus présents. Ses yeux en boutons lui donnaient un air ahuri. Timothée, Aizalyasni, Mike, tout le monde attendait quelque chose… Quelque chose qui ne venait pas.
Karl les surprit tous lorsqu’il saisit la poupée pour la déposer par terre. Il trouva un kit à dessin parmi les jouets; il déposa une feuille vierge devant elle avant de lui tendre un crayon feutre.
Celle-ci le prit avec ses bras sans mains et traça maladroitement une lettre, puis une autre. « J’vous dit que vous êtes chanceux de m’avoir », dit Karl, satisfait, pendant que la poupée s’affairait à transmettre son message.

dimanche 25 octobre 2015

Le Nœud Gordien, épisode 393 : Liaison, 3e partie

Karl Tobin sortit de la chambre, mais la fille ne se trouvait ni dans le couloir aux portes, ni dans l’espèce de cafétéria. C’était physiquement impossible qu’elle ait couru si vite, et pourtant elle n’était nulle part. Les gens alentour mangeaient, riaient, flânaient comme si rien n’était; rien ne laissait croire que quiconque ait vu une jeune femme paniquée traverser la pièce en coup de vent. Interloqué, il continua jusqu’à la porte interdite, tenté d’aller voir si elle ne se trouvait pas derrière…
Une conversation animée avait lieu en haut des marches. Il reconnut la voix de Mike… Et celle de la fille. Il monta les rejoindre. Un petit attroupement s’était formé autour d’eux. Il y avait Timothée, Djo et une femme avec une face de meth head…
« Nini, tu es certaine? Tu ne vois rien d’autre? »
La fille – Nini – et Tim étaient tournés dans la même direction, comme s’ils regardaient non pas les murs du Terminus, mais quelque chose au-delà, plus loin au nord-ouest.
« Ils sont trois. Il a mal », ajouta-t-elle en frottant son abdomen. « La pluie… Ils sont dehors. C’est flou… Une voiture… Noire.
— Quel modèle? », demanda Mike.
Les deux haussèrent les épaules en même temps. « Nous ne connaissons rien en voitures… »
L’idée que quelqu’un ne puisse pas répondre à une question aussi élémentaire semblait absurde aux yeux de Karl. Il allait demander qu’on la lui décrive, mais Tim et la fille ployèrent en gémissant, en proie à une douleur venue de nulle part. Nini était blanche comme un drap; Tim, sur le point de défaillir, dut s’appuyer sur l’épaule de son voisin pour rester debout. La femme au visage ravagé brisa le silence pour exprimer sa crainte du pire : « Est-ce qu’il est mort? »
Tim et Nini firent non de la tête. « Il est KO », dit l’un.
« Nous avons perdu contact », dit l’autre.
« Ça ne doit pas être un hasard », dit la droguée, comme si elle pensait à voix haute. Sa dentition trouée rendait sa voix chuintante. Elle pointa Karl. « Lui, il arrive et paf! Martin se fait attaquer juste au moment où… »
Karl allait lui dire où elle pouvait s’enfoncer ses soupçons quand Timothée dit : « Non. Gigi, tu regrettes de ne pas avoir été avec Martin, de ne pas avoir pu faire quelque chose pour empêcher son enlèvement, mais lancer des accusations infondées ne nous mènera nulle part. »
Tiens toé, pensa Karl. Mike fit un mouvement subtil à l’intention de Djo, qui prit Gigi par le bras. Elle se laissa guider sans rouspéter.
« Nous savons que tu es avec nous », dit Tim à Karl. « Mais qu’en est-il des Maîtres qui t’ont ramené à la vie? Est-ce qu’ils peuvent s’en être pris à Martin? »
La question était pertinente. Peut-être qu’ils se servaient de lui comme d’un pion, en le maintenant dans le noir. « P’t’être bien que oui, p’t’être bien que non.
— Martin a été attaqué au moment le plus stratégique possible…
— Alors qu’il était loin de nous deux, en-dehors du cercle. 
— Bon », dit Mike. « Comment on fait pour le retrouver, maintenant? »
Tim et la fille gardèrent le silence un long moment. « C’est… difficile.
— Sans Martin, nous ne pensons pas de la même manière.
— Chacun de nous apporte quelque chose…
— Martin est bon pour décider.
— Depuis que Madame nous a quittés.
— Et sans son apport…
— Nous sommes diminués. 
— Ben, demandez-lui… », dit Karl.
« Notre connexion est coupée. Nous…
— Pas à Martin. À Madame. À Tricane. La poupée… 
— Ça ne fonctionnera pas.
— Elle n’a pas bougé depuis…
— …qu’elle s’est animée devant toi.
— Nous avons déjà essayé…
— …sans succès.
— Ouais », dit Karl. « Eh ben, si elle bouge seulement pour moi, ça tombe bien : je suis ici. Autant en profiter, hein? »
Les autres ne semblaient pas convaincus.

dimanche 4 octobre 2015

Le Nœud Gordien, épisode 390 : Liaison, 1re partie

La poignée de main de Mitch était joviale, mais Karl Tobin devinait qu’il n’avait pas fini de se convaincre que cet homme était bien son oncle ressuscité. Pendant qu’ils marchaient vers le Terminus, Mitch lui lançait des regards à la dérobée, peut-être à la recherche d’un signe, une confirmation supplémentaire. Il ne lui en tint pas rigueur. À sa place, il n’aurait pas agi différemment. 
« Je vais te faire faire le tour de la place », dit Mitch en entrant dans le bâtiment. Tiens, ici, dans la grande pièce, avant, les gens dormaient par terre. Maintenant, on a des chaises…
— Wow, quand même! Le gros luxe! Et toi, tu dors par terre ou sur une chaise?
— Ris si tu veux », répondit Mitch avec un sourire mystérieux. « Tu vas peut-être être surpris… »
Ils passèrent dans la pièce adjacente, qui ne présentait rien de plus spectaculaire. Mais la salle suivante… Un large escalier descendant au sous-sol, un escalier de riche qui ne semblait pas du tout à sa place dans ce bâtiment décrépit…
« C’est quelque chose, hein? Tu ne croiras jamais comment il est arrivé là…
— Arrivé là? Quoi, quelqu’un se promenait avec un escalier, puis il l’a laissé tomber ici?
— C’est presque ça… C’est tout nouveau…. Viens, tu n’as rien vu encore. »
Il le suivit jusqu’en bas. Mitch pointa une porte. « Première chose : il ne faut jamais que tu ailles par là.
— Ah ouais? Pourquoi?
— C’est dangereux », répondit-il comme si c’était là tout ce que Karl avait besoin de savoir.
« Dangereux comment?
— Dangereux tout court.
— Bref, tu ne sais pas pourquoi. » Karl le toisa pendant un moment, jusqu’à ce que Mitch se détourne. Et c’est confirmé. La curiosité de Karl était piquée…
Mitch le conduisit ensuite dans une vaste pièce, une sorte de salle commune qui baignait dans une odeur de friture. Une femme entre deux âges faisait cuire des œufs dans une grande poêle; une file de gens, assiettes à la main, attendaient leur tour d’être servis. Ceux qui l’avaient déjà été mangeaient assis à des grandes tables. La bonne humeur régnait sur les lieux; les gens semblaient propres, confortables, rassasiés. On aurait davantage cru un club social de la banlieue nord que le sous-sol d’une bâtisse abandonnée au fond du Centre-Sud.
« Woh, minute », dit Karl. « Vous avez l’électricité?
— Non, même pas 
— Ben là », répondit-il en pointant la cuisinière. « C’est quoi ça, d’abord?
— Ça, c’est de la magie. De la même manière, demande-moi pas comment, mais on a l’eau courante. »
Plusieurs portes ouvertes autour de la grande salle laissaient paraître des dortoirs par l’entrebâillement; Mitch se rendit plutôt devant l’une des rares qui étaient closes. Il sortit un trousseau de ses poches et libéra une clé de son anneau. Il fit jouer la clé dans la serrure et révéla un couloir avec six portes de chaque côté, et une autre au bout; celle-là était la seule à ne pas porter de numéro. Mitch déposa la clé dans la main de Karl. « Ma chambre est là, c’est la numéro trois. Tu peux prendre la huit pendant que tu es avec nous. » 
Karl s’esclaffa, un rire sans humour. « T’es le premier à te soucier de où je loge. Ça fait changement.
— Oh, ce n’est pas grand-chose », dit Mitch pendant que Karl ouvrait la porte de sa chambre. « Mais c’est déjà ça. »
En effet… La pièce offrait l’essentiel : un lit, un bureau, une commode, un sofa, une petite table avec deux chaises… On aurait pu trouver ce genre de chambre dans n’importe quel hôtel de La Cité.
« Bon », dit Mitch sur un ton qui annonçait la fin de la conversation, « je te laisse t’installer. Moi, il faut que je retourne à la porte.
— C’est toi le bouncer?
— Ouais, si on veut. On s’est fait attaquer plusieurs fois. Des mafieux, des pyromanes. Même un sniper, une fois. Sérieusement », ajouta-t-il devant l’incrédulité de Karl. « Mais au jour le jour, c’est surtout pour qu’on s’assure que les faux fidèles qui ont été barrés ne viennent pas nous achaler. »
Évidemment, avec à leur tête trois personnes capables de lire les pensées des gens, il devait être facile de distinguer les vrais fidèles des profiteurs. « Mais toi, Mitch…
— Mike. S’il te plaît…
— Toi, qu’est-ce tu gagnes là-dedans?
— Si je suis ici, c’est parce que quelqu’un m’a conseillé de faire confiance à Tricane, même quand ça semblait absurde.
— Ah. Ouais. Tu sais, ce quelqu’un-là ne savait pas toujours de quoi il parle. »
Mitch… Mike ricana. « J’ai quand même embarqué. Elle payait bien. Et elle m’a montré la magie. Pas que j’aie réussi à faire quoi que ce soit avec ça, remarque…
— Et maintenant qu’elle n’est plus là?
— Je n’aurais jamais pensé dire ça un jour, mais… C’est du monde correct, ici. Et ils ont besoin de nous autres, sinon leur vie de merde serait encore pire. »
Karl ne savait pas quoi répondre. Il se contenta de grogner. Mike lui donna une tape amicale sur l’épaule et le laissa seul dans sa chambre.
Karl était au Terminus pour servir de liaison avec les Maîtres qui l’avaient ramené à la vie, mais pour l’instant, il voulait plus que tout autre chose une réponse à la question qui le taraudait depuis son premier passage au Terminus…
Incomplet? Moi?
Il posa son sac sur le lit. Il n’avait pas l’intention de végéter dans sa chambre. La prochaine étape serait de mettre le grappin sur l’un des trois leaders pour lui tirer les vers du nez.
Tobin sursauta en sortant : la petite Asiatique l’attendait devant sa porte.
« Tu voulais nous voir », dit-elle. C’était une affirmation, pas une question. « Je peux entrer? »
Tobin s’écarta pour laisser passer le petit bout de femme.

dimanche 9 août 2015

Le Nœud Gordien, épisode 382 : Pourparlers, 3e partie

« Et puis? », demanda Asjen van Haecht. « T’en es-tu sorti? »
Sa question stupide en fit sourire plusieurs. Son père leva les yeux au ciel. « Je veux dire : comment t’en es-tu sorti? 
— Pendant que Djo me traînait vers la ruelle », continua Tobin, « je n’avais aucune marge de manœuvre. À la distance où y se trouvait, l’attaquer ou me sauver, ça aurait donné le même résultat : une balle dans la tête. Je commençais à me dire que ma deuxième vie allait être encore plus courte que ma première. »
Tobin marqua une pause. Ils étaient tous pendus à ses lèvres. « Et puis?
— Eh bien, mes amis, un miracle est arrivé! Un gars est apparu à côté de nous et a dit à Djo d’arrêter.
— Qui, ça?
— Apparu comment? »
Tobin leva les mains pour faire taire les questions qui fusaient de toute part. « Un certain Martin. À peu près mon âge, barbu, cheveux blancs. C’est l’un de leurs chefs. Et quand je dis apparu, c’est vraiment ça : une seconde il n’était pas là, la seconde d’après il était devant nous.
— Le truc de Hoshmand », dit Avramopoulos comme un maître d’école.
« Le truc de Hoshmand, c’est ce qui fait que personne ne vous remarque tant que vous restez tranquilles, c’est ça? » Il en avait lui-même bénéficié le jour où… Le jour de sa mort. Il toussa pour dissimuler un frisson de malaise. « Non, c’était différent. Il est apparu, bang! Tout d’un coup.
— N’importe quoi », lança Avramopoulos.
« T’étais-tu là? » Il allait ajouter le jeune. Étonnant de penser que l’esprit de ce gamin était déjà vieux il y a cent ans. Jeune ou vieux, Tobin le trouvait désagréable sur toute la ligne. Il était de la pire espèce : poltron et arrogant. Une face à fesser d’dans.
« Laisse-le parler », dit la superbe blonde au deuxième rang. Celle-là, elle tombait dans ses goûts. À voir la façon qu’elle avait de le regarder, il avait l’impression qu’elle n’était pas indifférente, non plus. Avramopoulos allait rétorquer, mais Olson posa une main sur son épaule. Il s’en dégagea d’un mouvement brusque, mais n’ajouta rien.
« Donc, le gars qui est apparu a dit à Djo d’arrêter. Il a dit à tout le monde qui j’étais réellement. Ils m’ont fait entrer dans le Terminus, mais je pouvais voir qu’ils étaient encore méfiants. »
Mitch – Mike – ne l’avait pas quitté des yeux, secoué par cette découverte pour le moins inattendue. Tobin devinait que son neveu ne demandait qu’à croire la révélation de Martin, mais qu’il n’était pas pour autant prêt à abaisser sa garde.
« J’ai pu parler à leurs trois chefs. Il y avait le gars qui était apparu, un autre qui devait être celui que Gauss et Lytvyn ont croisé dans les tunnels, et une fille asiatique qui doit encore se faire demander ses cartes pour acheter de la bière. Ils étaient tous bizarres… Sourire weird. Yeux ronds. J’ai déballé tout ce que vous vouliez leur dire… Les faveurs, la trêve, le respect des cinq principes… Tout ça, là. »
Les Maîtres se tenaient au bout de leur chaise. « Et puis? », demanda le petit Français aux airs d’intellectuel au premier rang.
« Ils ont dit non, les trois en même temps. » Plusieurs membres de l’auditoire laissèrent échapper le souffle qu’ils avaient retenu jusque-là, donnant l’impression d’un affaissement généralisé.
Leur déconfiture amusa Tobin. « Attendez! C’est pas fini! » Si Avramopoulos avait eu de la difficulté à avaler l’apparition soudaine du type, il allait s’étouffer avec celle-là… « Il y avait une poupée qui traînait là… Une vieille poupée d’enfant, avec des yeux en boutons, genre… Eh ben après qu’ils aient dit non, la poupée s’est levée. Debout. » Il marqua une nouvelle pause. Il put s’empêcher d’éclater de rire, mais pas de sourire face à leurs expressions éberluées ou incrédules. « La poupée a marché jusqu’à moi. Elle a tendu les bras vers moi comme un petit bébé. Je ne savais pas trop quoi faire… Je l’ai prise, et elle m’a fait un gros câlin. Vous auriez dû voir la face des gens là-bas… En fait, ils avaient à peu près le même air que vous autres! »
Étrangement, cette fois, personne ne crut bon de remettre sa parole en question. « Je ne sais pas ce que représente cette poupée pour eux, mais ils sont revenus sur leur décision. Ils ont dit qu’ils allaient devoir réfléchir sur votre proposition. Et peut-être ouvrir le dialogue. En attendant, ils ont dit qu’ils allaient tolérer le statu quo, à condition qu’aucun de vous ne pénètre dans le Centre-Sud. 
— C’est déjà un début », dit Mandeville. « Mais comment dialoguer si nous ne pouvons pas les approcher? 
— J’ai dit que vous étiez barrés du quartier. Pas moi... Ils me veulent comme middle man. Je dois retourner les voir après-demain. » Ce fut au tour de Tobin de retenir son souffle. Les réactions furent diverses, pas trop négatives. La plupart semblaient enclins à prendre la balle au bond. « C’est tout? », demanda Olson.
« C’est tout. »
Le concile fut levé sans que la date du prochain ne soit fixée d’avance. Les initiés retournèrent vaquer à leurs activités quotidiennes.
Tobin avait omis de mentionner dans son récit sa rencontre inopinée avec son neveu.
Ou que les trois chefs voyaient dans cette poupée la manifestation de Tricane.
Gordon et Lytvyn étaient bien gentils de l’avoir ramené à la vie, mais ils n’avaient rien fait pour gagner sa loyauté. Et les Seize encore moins. S’ils pensaient qu’il allait se satisfaire du rôle de sous-fifre, ils rêvaient en couleur.
Le middle man n’est pas toujours pile au milieu de la balance. Tobin avait décidé de quel côté glisser…

dimanche 2 août 2015

Le Noeud Gordien, épisode 381 : Pourparlers, 2e partie

La mémoire de Karl Tobin avait souffert. Était-ce un effet de son nouveau corps ou de son temps loin du monde des vivants? Il s’enfonçait dans le Centre-Sud en ayant l’impression d’une première visite, mais certains détails lui semblaient beaucoup trop familiers. Une porte sortie de ses gonds. Une façade à moitié éventrée. Une rangée de graffitis. Le sentiment de déjà-vu ne le quittait pas.
Tobin avait la désagréable intuition de n’être pas revenu entier de l’au-delà. Gordon et la petite Lytvyn pouvaient bien se réjouir, il n’était pas convaincu autant qu’eux de leur succès.
Il avait refusé l’escorte qu’on lui avait proposée, comptant seulement sur l’arme qu’il avait au creux de ses reins pour se protéger. Un autre déjà-vu…
On lui avait dessiné un itinéraire pour se rendre au Terminus par les artères les plus larges et les plus reconnaissables. Cela ne l’avait pas empêché de faire fausse route ici et là, de zigzaguer dans le quartier pourri. Heureusement, la vieille gare avait été le cœur de La Cité durant ses premières années; toutes les rues convergeaient vers la grande place où elle avait été construite, et où le Terminus l’avait finalement remplacée.
Les résidents du quartier à l’extérieur étaient rares; ceux qu’il vit étaient misérables, grelottant sous la pluie, la tête basse. Que faisaient-ils dehors plutôt que sous l’un ou l’autre des édifices abandonnés? Il n’aurait pu le dire. À tout le moins, aucun d’eux ne l’inquiéta durant sa traversée.
Une fois sa destination en vue, il répéta mentalement le message que Gordon et Olson voulaient transmettre aux héritiers de Tricane. Il réalisa toutefois que personne ne lui avait donné d’indications quant aux détails plus pratiques… Devait-il frapper à la grande porte, puis exiger qu’on le conduise à leur grand boss? Et s’ils refusaient?
Bon, au moins la porte est déjà ouverte, nota-t-il en s’approchant. Deux jeunes hommes se tenaient sur le seuil. Des gardiens, peut-être? Si c’était le cas, ils ne semblaient pas trop alertes… L’un d’eux lui donna une autre impression de déjà-vu, celle-là plus puissante que les autres… « Djo? »
Le plus grand des deux garçons leva la tête et scruta Tobin des pieds à la tête. « T’es qui, toi? »
Karl ne s’était pas attendu à croiser un pote de son neveu sur le seuil du Terminus. « Est-ce que Mitch est avec toi?
— Est-ce qu’on se connaît? »
Tobin hésita. Il avait l’intuition qu’il valait mieux réserver son histoire abracadabrante pour son neveu. « J’aimerais parler avec Mitch. Je suis un vieil ami », répondit-il.
Djo haussa le sourcil. « Ça fait des mois que plus personne ne l’appelle comme ça. 
— Ça fait des mois que je ne l’ai pas vu, c’t’affaire… 
— Hep! Vinh! », dit Djo à un adolescent qui traînait non loin. « Va chercher le boss. »
Le boss? Les pourparlers allaient peut-être s’avérer plus faciles qu’il l’avait espéré…
Le cœur de Tobin bondit en apercevant son neveu  au fond de la pièce, une sensation similaire à celle causée par le coup d’œil qu’il avait posé sur son fils. Évidemment, Mitch, pour sa part, n’eut pas de réaction en apercevant son corps d’emprunt.
« Qu’est-ce qu’il y a?
— Y’a ce gars-là qui veut te parler. Il dit que c’est ton ami. »
Karl abaissa son capuchon. Il ouvrit la bouche pour inviter Mitch à discuter en privé, mais l’expression de son neveu devint alarmée. À toute vitesse, celui-ci dégaina son arme – cachée au creux de son dos, comme celle de Karl – en criant : « Pas un geste! Bouge pas ou je tire! » Stupéfié, Karl leva les mains.
« Djo, fouille-le. Fuck, man, t’es supposé garder la porte… »
Djo s’empara de l’arme de Karl. « C’est censé être qui, lui? 
— C’est l’un des mafieux qui nous a attaqués! 
— Ah ben calice. » Djo lui envoya un coup de pied en-arrière du genou qui lui fit perdre l’équilibre. Dans son corps d’origine, Karl aurait résisté à la pression des bras de Djo qui le poussait contre le sol, mais ce corps-ci n’avait ni sa masse, ni ses muscles.
« Mitch! C’est pas ce que tu penses!
— Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse avec lui, boss?
— J’en ai plein le cul de leur voir la face. Ça va faire, là. Arrange-toi pour régler le problème. Une fois pour toutes. On se comprend? »
Karl sentit le canon de sa propre arme pressée contre sa nuque.
« Come on, Djo! Pas icitte! Va dans une ruelle, par là!
— Mitch! Écoute-moi! », lança Karl. Djo le forçait à se relever « Hostie, c’est moi! Karl! Mitch! »
Son neveu resta de marbre pendant que Djo le poussait hors du Terminus en le maintenant en joue.

dimanche 26 avril 2015

Le Nœud Gordien, Épisode 367 : Cire chaude, 1re partie

Hill entra dans l’édifice qui avait remplacé la gare de La Cité qu’il avait connue.
Le bâtiment était décrépit de l’extérieur; l’intérieur s’avéra bien pire. Les vitrines peintes ne laissaient filtrer qu’une fraction de la lumière de l’extérieur, déjà occultée par les nuages noirs qui grondaient au-dessus de la ville. L’odeur de l’humanité dans ce qu’elle a de plus vile imprégnait la grande pièce. Mais un autre arôme, plus subtil, flottait également, refusant de disparaître derrière la puanteur. Une odeur délicieuse qui ne ressemblait à rien qu’il connaisse.
Le petit groupe qui l’avait accueilli le suivait comme un chien de poche, la méfiance peinte sur chaque visage. Les loques humaines assises sur le plancher maculé se contentaient de le scruter d’un air dubitatif.
Luttant contre sa révulsion, Hill prit une nouvelle inspiration. L’odeur provenait de la pièce adjacente, il en était de plus en plus certain. Il fit un pas dans cette direction quand les trois membres du mystérieux trio qui semblait régner sur ces lieux toussotèrent avec une synchronie parfaite. Il se retourna vers eux.
« Pourquoi caches-tu tes pensées? », dit le plus mûr des trois.
« Comment caches-tu tes pensées? », renchérit la fleur d’Orient. Narcisse lui sourit. Bonne chose qu’elle ignore les images qu’elle lui inspirait…
« Mon dernier Maître possédait le même don que vous », répondit-il. « J’ai vite appris à m’en prémunir. » À sa grande frustration, d’ailleurs. Romuald Harré n’était pas un homme accoutumé à rencontrer des obstacles capables de ralentir sa volonté. « Il m’est désormais impossible de baisser mes défenses. Je vous prie d’excuser mon opacité. » C’était un mensonge; il aurait été plus correct de dire que ses défenses étaient si bien intégrées à sa structure spirituelle qu’il aurait fallu un effort conscient, ou une distraction majeure, pour rouvrir l’accès à son esprit. Quel intérêt aurait-il pu trouver à partager ses faiblesses avec eux?
« Quelle est cette œuvre, que tu veux achever avec notre assistance? », demanda le troisième membre du trio, un garçon aux cheveux en bataille.
Le mystérieux parfum s’imposa à nouveau à ses narines. Plutôt que répondre, Hill leur tourna le dos.
« Hey… HEY! Tu ne peux pas aller en arrière! », s’exclama un fier-à-bras qui semblait croire que Hill n’avait pas vu qu’il tenait un revolver. Les trois lui présentèrent leur paume dans un geste qui disait laisse tomber, trois fois plutôt qu’une.
Lorsque Hill traversa de l’autre côté de la pièce, l’odeur se précisa, à la fois parce qu’il s’en était rapproché, mais aussi parce que l’odeur infecte d’humanité était moins présente que dans la salle commune de l’autre côté. Il traversa cette pièce pour entrer dans la suivante…
En tournant le coin, il découvrit que l’arôme émanait d’un trou béant au centre de la salle. Des traces de suie maculaient les murs et le plafond.
Hill concentra son attention sur le trou, à peine conscient des autres qui l’avaient suivi jusqu’ici. Il fut surpris de découvrir que le passage en-dessous n’avait rien en commun avec ce qui se trouvait au-dessus. Le plancher et les murs lui rappelaient les allées blanches et grises de Grenade ou Malaga qu’il avait arpentées avec ses compagnons, dans une autre vie…
Cette juxtaposition étonnante lui mit la puce à l’oreille… Il s’ouvrit à la metascharfsinn. L’illusion de ses frontières s’évanouit; il se trouva submergé dans des torrents innommables où énergie, matière, émotions, pensée, temps et espace n’étaient plus que des variations d’une seule et même chose.
La grande difficulté était de demeurer ancré dans une certaine mesure de soi afin d’éviter d’être balayé par le torrent, emporté jusqu’à la dissolution. Harré s’était avéré un bon professeur : la discipline mentale de Hill était telle qu’il ne courait aucun risque.
Un fou rire irrépressible monta à sa gorge alors que l’ordre caché du monde redevint apparent à ses yeux qui avaient cessé de cligner.
En un instant, il comprit la nature de ce qui unissait les trois magiciens derrière lui : leurs esprits étaient fondus en un seul et même tout.
Il perçut l’essence de son vieil ami Jean-Baptiste, son âme qui continuait à faire un avec le Cercle tellurique.
Plus surprenant, il découvrit toute l’énergie cachée dans les fondations de ce bâtiment… Un réservoir d’énergie, comment dire, raffinée? L’opération devait avoir pris des mois à accomplir. Il entrevit celle qui l’avait mise en œuvre… une femme à la peau foncée, une âme toute en couleurs. Hanifah. Tricane. Maya. Celle dont l’essence infusait l’autre Cercle, le nouveau. Par quelque prouesse inimaginable, cette femme avait entrepris de transformer la bâtisse en pierre philosophale… Une impossibilité théorique. Un coup de génie pratique.
L’exercice de la magie consistait à imposer sa volonté sur la réalité; sa nature même la conduisait toutefois à résister à tout ce qui était susceptible de déroger aux principes la régissant, tels la conservation ou la causalité. Mais ici… L’énergie était concentrée à un tel degré qu’elle avait altéré la nature même du réel.
Son esprit libéré de la flèche du temps vit ce qu’il accomplirait avant même que l’idée ne lui soit venue. Il suivit donc le chemin suggéré qui le mènerait à ce futur… Il leva les mains, paumes vers le sol, et dicta au trou la forme qu’il aurait désormais.
Ses parois coulèrent comme de la cire chaude en se déformant… La substance perdit sa couleur pour devenir de la réalité brute, indifférenciée dans sa composition chimique. Il suffit à Hill d’imaginer le double escalier du manoir de son père pour qu’il apparaisse tel quel dans les moindres détails, du laiton astiqué des rampes jusqu'à la patine des marches. La transformation dégagea une bouffée intense de cette odeur qui l’avait conduit jusque là.
Hill laissa son esprit retourner à la normalité. Il se retourna vers son escorte pour les découvrir tous stupéfiés. Il était lui aussi surpris de cette découverte, mais il le cacha derrière un beau sourire.
« Vous venez? », demanda-t-il en posant le pied sur la première marche.

dimanche 5 avril 2015

Le Noeud Gordien, épisode 364 : Trinité

Vinh, Gary et Sophie étaient affalés dans un recoin du Terminus au milieu de leurs affaires étalées. La pluie qui tombait en trombes les avait découragés de sortir. Sophie était couchée, la tête posée sur le ventre de Gary, ce qui le mettait dans une position inconfortable. Il endurait toutefois en silence, jugeant peut-être que le contact féminin valait le désagrément. Cette scène avait quelque chose de tragique aux yeux de Vinh : pour Sophie, le geste était innocent; pour Gary, c’était un indice que son statut auprès d’elle s’améliorait peut-être. Il demeurait aveugle au fait qu’elle l’avait mis dans la friendzone, ce non-lieu érotique d’où il ne sortirait jamais. De toute manière, Vinh était convaincu que Sophie était une lesbienne qui s’ignorait encore.
Un sifflement retentit au fond de la salle pour mettre fin à leur inaction. C’était Tobin, sorti de l’arrière-boutique, qui leur signalait que l’heure était venue. Gary se leva à contrecœur et accompagna Vinh jusqu’à l’entrée.
Les deux jeunes hommes ouvrirent les portes et coincèrent les ventaux derrière des briques de ciment.
Depuis l’incendie criminel qui aurait pu les tuer tous, l’idée de barrer la porte à renfort de chaînes avait mis en évidence le caractère pour le moins douteux de cette stratégie. Mais de là à les garder ouvertes? « Je préférerais les portes fermées », dit-il tout haut.
« Tobin a dit que…
— Je sais ce que Tobin a dit. Ça ne veut pas dire que c’est une bonne idée.
— Au moins, personne ne peut viser à travers ça », conclut Gary. En effet, la pluie était si dense qu’elle donnait l’impression d’être faite de rideaux balayés par le vent. On ne pouvait pas voir clairement au-delà d’une dizaine de mètres, et plus rien du tout après trente.
Sans surprise, peu de fidèles arrivèrent après l’ouverture des portes. Le mauvais temps devait y être pour quelque chose. Le fait que Madame les ait quittés également. Mais Vinh croyait surtout qu’une proportion notable des soi-disant fidèles s’était empressée d’aller voir ailleurs dès qu’on avait cessé de servir le repas après les oraisons. Il avait parlé à Aizalyasni de sa théorie. Elle s’était contentée de sourire en répondant : « nous le savons »
Nous.
Pas de je pour la sainte trinité – le père, le fils, la sainte Nini… Vinh n’avait pas insisté. Les gens du Terminus avaient compris que les trois pouvaient, à peu de choses près, lire leurs pensées comme un livre ouvert. Argumenter était donc futile.
Comme un livre ouvert… Vinh rougissait à chaque fois qu’il y pensait. Tout le monde dans sa petite clique savait qu’il avait un gros, gros béguin pour Timothée. Si tout ce qu’il avait dit à son propos s’était rendu à ses oreilles, il y aurait déjà eu de quoi être gêné. Mais c’était encore sans compter les fantasmes qu’il n’avait jamais vocalisés… Quelle honte, si Timothée…
« Vinh? T’es dans la lune. Tu penses encore à Tim, hein?
— Quoi? Non! » Gary se contenta de sourire sans insister. Vinh lui tourna le dos pour cacher son embarras.
Aizalyasni émergea de la zone privée. Elle prit place devant le dais inoccupé, et elle commença l’oraison, dirigeant l’assemblée clairsemée avec calme et assurance.
Même lorsqu’il était assigné à la porte, Vinh tenait à accomplir l’enchaînement comme tout le monde. Il connaissait par cœur chaque mouvement de la séquence; il pouvait donc garder un œil sur la grande place plutôt que sur l’officiante.
Un mouvement brusque attira toutefois son regard en direction d’Aizalyasni. Elle s’était redressée subitement, braquée comme un animal anticipant un prédateur.
Une seconde plus tard, Martin et Timothée entraient dans la pièce, dans le même état d’alerte qu’Aizalyasni. Tobin les suivait de près, interloqué.
Voir les trois ainsi perturbés pour une raison encore inconnue donna froid dans le dos à Vinh. De grosses gouttes de sueur – sans doute aidées par l’humidité ambiante – roulèrent sous ses aisselles. Tout cela ne présageait rien de bon.
La pluie diminua puis cessa d’un coup, révélant une silhouette solitaire de l’autre côté de la place. Elle s’avançait tranquillement, à un rythme de promenade.
« Ne bougez pas », dirent les trois à l’unisson, en s’adressant à l’assemblée. Ils s’alignèrent juste à la sortie du Terminus, Gary, Tobin et Vinh derrière eux. Celui-ci remarqua que Tobin avait discrètement dégainé son pistolet.
Le nouveau venu n’avait rien de menaçant; les mains dans les poches, il tournait la tête ici et là, comme un touriste sur les Champs-Élysées. Ses vêtements et ses cheveux étaient secs.
« Calice », susurra Tobin. « C’est le cocu… »
Vinh plissa les yeux pour mieux discerner ce que Tobin avait vu. En fait, le nouveau venu n’avait rien d’un inconnu… Plutôt le contraire. Ce visage, Vinh l’avait souvent vu à la télévision avant sa fugue… Édouard Gauss, l’étoile montante du journalisme d’enquête.
Le cocu? « T’as baisé la femme d’Édouard Gauss?
— Chut! », cracha Tobin. Gauss s’était immobilisé à quelques mètres de l’entrée du Terminus.
« Tu n’es pas celui que tu sembles être », dit Martin.
« Perspicace », répondit l’homme. « Et vous, vous êtes beaucoup plus qu’il n’y paraît.
« Qui êtes-vous? », demanda Aizalyasni.
« Que venez-vous faire chez nous? », demanda Timothée.
« Chez vous? » Il échappa un ricanement. « Chez vous? Ironique, compte tenu que c’est moi qui ai bâti ce quartier. » Il pointa la statue renversée qui gisait non loin de la porte. « Vous avez même érigé une statue pour moi. Dommage que vous n’en ayez pas mieux pris soin… » Après un moment, il ajouta : « Narcisse Hill, pour vous servir. En fait, il serait plus juste d’affirmer que vous êtes ici chez moi, dans cette ville que j’ai fondée. »
Les trois échangèrent un regard muet. « Hill? Pas Gauss? », dit Vinh sans pouvoir s’en empêcher.
« Je suis présentement en, comment dire, déficit de corporalité », dit Hill en regardant Vinh pour la première fois. « M. Gauss possédait ce qui me manquait; je l’ai donc emprunté. 
— Qu’est-ce que vous nous voulez? », demanda Martin.
« J’ai vite pu constater à quel point La Cité est présentement pleine de gens… intéressants. À commencer par vous trois. » Il fixa le ciel et inspira profondément. « Vous êtes à la frontière de la metascharfsinn… C’est vous qui avez établi cette nouvelle source tellurique qui empiète sur l’ancienne, n’est-ce pas? C’était risqué… Mais peu importe! Vous avez continué mon œuvre, et j’en suis reconnaissant. M’aiderez-vous à l’achever? »
Après un moment de silence, les trois s’écartèrent et laissèrent entrer Hill dans le Terminus.
La pluie se remit à tomber dès qu’il entra à l’intérieur.

dimanche 12 octobre 2014

Le Nœud Gordien, Épisode 341 : Devoir agir, 2e partie

Mike Tobin se réveilla en sursaut. Il se sentait faible, très faible, comme s’il habitait désormais un corps au poids décuplé. Et nauséeux comme un ivrogne grippé.
Première constatation : il était nu, enveloppé dans un sac de couchage enterré sous une pile de couvertures malodorantes. Aucun doute là-dessus : il se trouvait au Terminus. Mais il n’avait pas la moindre idée de comment il s’était endormi là.
Il fut foudroyé par un éclair de douleur dès qu’il essaya de se redresser. Il tenta de rouler sur le côté, de se recroqueviller en réponse à l’agonie, mais le second mouvement fut aussi pénible que le premier. Il serra les dents, les larmes fuyant sur son visage, et attendit que la souffrance redevienne un simple inconfort.
Il lui fallut plusieurs minutes pour que la sensation cuisante disparaisse. Plutôt que risquer un nouveau mouvement brusque, il procéda graduellement… Il referma une main, remua un bras, puis roula une épaule. La douleur semblait circonscrite à son abdomen; il disposait au moins de la gouverne de ses membres.
Il tâta son ventre tout doucement. Ses précautions n’étaient pas vaines : il lui suffit d’effleurer une bosse de chair durcie qu’il trouva sur son ventre pour deviner que toute pression le renverrait en enfer. La texture de la bosse lui laissait croire qu’elle était formée de tissus cicatriciels.
Son esprit demeurait flottant dans la poisse de l’inconscience prolongée. Il tenta de retrouver le fil de ses derniers souvenirs, mais rien ne lui apparut, sinon des banalités qui ne lui apprirent rien.
Il essaya de parler, d’appeler quelqu’un, mais il ne réussit qu’à produire un grognement sans substance.
Après un long silencieux et immobile d’une durée indéterminable – il ne pouvait pas affirmer être resté éveillé tout ce temps –, il entendit le bruissement de pas non loin.
Il râla : « Allo? »
Quelqu’un vint s’asseoir à côté de lui. Il lui fallut un instant pour que l’image focalise sur le visage plaisant d’Aizalyasni.
Elle était mignonne, comme toujours – elle n’avait guère de compétition pour le titre de Miss Terminus –, mais quelque chose dans son attitude avait changé. Tobin s’était habitué à ses manières pleines de retenue et à son regard que d’aucuns pouvaient juger fuyant. Là, elle souriait de toutes ses dents; ses yeux pétillaient d’une énergie que Tobin n’avait aperçue que rarement… Le plus souvent, lorsque Rem flirtait avec elle…
Rem. Tobin venait de trouver un fil d’Ariane pour reconstruire ses derniers souvenirs… Son retard pour l’oraison. Les remontrances d’un Rem, excédé. L’incendie. La fusillade… Puis plus rien. Tobin s’activa, soucieux pour son complice, mais il réussit surtout à générer une nouvelle vague de douleur.
« Rem est vivant… ses blessures sont pires encore que les tiennes. », dit Aizalyasni, malgré que Tobin n’ait encore rien demandé. « Nous pensons qu’il va s’en sortir », ajouta-t-elle avec une grimace.
Pourquoi grimace-t-elle?
« Parce que j’étais en train de tomber en amour avec lui. Mais c’était avant que je le voie en-dedans… »
Ouais. Pas surprenant alors… Elle grimaça à nouveau. Oups! Je dois faire attention à ce que je pense. La la la la lère-euh… 
Aizalyasni lui sourit, une fois encore comme s’il s’était exprimé à voix haute. Son regard avait quelque chose d’intense, trop intense… Avait-elle cligné des yeux, ne serait-ce qu’une fois, depuis son arrivée?
Au prix de quelques efforts, Tobin réussit à articuler « Qu’est-ce qui s’est passé? 
— Un miracle », répondit la voix de Timothée. « Un véritable miracle.
Tobin tourna la tête, veillant à ne pas contracter les muscles de son torse, pour apercevoir Timothée et Martin qui s’approchaient. Le sourire d’Aizalyasni s’élargit encore.
Timothée s’assit à côté de Tobin, en face d’Aizalyasni; Martin, quant à lui, s’installa tout près de sa tête, dans l’axe de son corps. « Nous avons pris notre place », dit Timothée.
« Nous avons trouvé notre rôle », continua Martin.
« Lorsque Madame agit, elle risque de se perdre.
— Alors, elle nous a liés l’un à l’autre...
— Et nous avons agi à sa place. »
Ils continuèrent à parler chacun leur tour, en parfaite concordance, les uns finissant les idées commencées par un autre. Dans son étourdissement, Tobin perdit vite le fil de qui disait quoi.
« Aizalyasni a la puissance brute.
— Une naturelle…
— Martin a la discipline mentale…
— D’un ancien toxicomane…
— Sous contrôle depuis quinze ans.
— Sans parler de son ancienne carrière…
— Timothée est têtu comme une mule…
— Et plein d’admiration…
— D’amour pour les deux autres... »
Aizalyasni et Timothée se caressèrent la main au-dessus de Tobin. Tim et Aizalyasni?
« Nous avons réussi à tromper les assassins.
— Et à vous guérir, Rem et toi.
— Madame dit que c’était notre destin…
— Que nous sommes maintenant entiers.
— Nous sommes plus que la somme de nos parties.
— Nous sommes autre chose que Madame.
— Nous sommes uniques.
— Du jamais vu.
— Et nous, nous pouvons agir…
— Sans risque de se perdre. »
D’un commun accord, les trois prirent la même posture que durant les oraisons. Une étincelle apparut entre les paumes de chacun, sans le moindre délai. La lumière était chatoyante et douce, différente de celles qu’il avait vues auparavant.
« Qu’est-ce que… »
Tobin n’eut pas le temps de finir sa question. Il reçut l’imposition de six mains, et la sensation qu’il ressentit fut d’une intensité telle qu’il perdit à nouveau conscience en moins d’une seconde.

dimanche 24 août 2014

Le Nœud Gordien, épisode 334 : De l’extérieur

Rem faisait les cent pas devant l’entrée du Terminus avec un air qui criait parlez-moi à vos risques. Malgré la température relativement clémente – surtout comparée au reste de La Cité –, le froid avait conquis ses extrémités. Dès que ses rondes l’amenaient loin des foyers de fortune, ses doigts devenaient vite engourdis. Même son souffle chaud ne lui apportait qu’un soulagement passager.  
Rem était à peu près seul sur la grande place. Les autres se trouvaient à l’intérieur, en train d’accomplir leurs rituels. Il aurait été exagéré de dire qu’ils étaient au chaud – la bâtisse n’était pas chauffée – mais Rem imaginait que le nombre des fidèles devait au moins faire grimper la température ambiante de quelques degrés. Quelques degrés qui n’auraient pas été de refus.
Une silhouette familière apparut du côté nord. Le boss s’approchait en joggant presque.
« Fuck! », dit Mike Tobin pour toute salutation une fois qu’il fut arrivé près de Rem. Il pointa la porte close du Terminus. « Ça fait longtemps que c’est commencé?
— Dix, quinze minutes », répondit Rem. « Tu n’étais même pas proche d’être à temps.
Tobin marmonna quelque chose, puis il remarqua l’expression renfrognée de Rem. « Qu’est-ce qu’y a?
— J’en ai plein le cul de niaiser ici.
— Ouais, je comprends. Ce n’est pas ce qu’il y a de plus enlevant, comme job. Tu serais dû pour quelques jours de permission… »
Rem explosa. « Tiens! C’est ça le problème! Une permission! Une fucking permission! Elle, est-ce que c’est l’armée ici? Est-ce que c’est la police? Je ne me souviens pas d’avoir…
— Calme-toi!
— Si j’avais voulu devenir garde de sécurité, ben je serais devenu garde de sécurité. Ça fait combien de temps qu’on glande en avant de cette porte-là, Djo pis moi?
— Tu voudrais participer aux oraisons? »
Rem resta pantois. Tobin ne comprenait pas, mais pas du tout. Parlaient-ils encore la même langue? « Christ, je veux de l’action, je veux du cash, je veux des chicks. Pas garder une hostie de porte dans un hostie de trou à rats! Et puis à part ça, y’a une gang de magiciens en-dedans, pas mal plus efficace que moi pis mon gun. T’as entendu ce qu’Aizalyasni a fait aux Italiens quand ils ont essayé de l’enlever? Tu penses que j’aurais pu faire mieux?
— Madame a besoin de toi, Rem.
—Ouais. Je suis content que tu sois si attentif à ses besoins.
— Je suis sérieux.
— Je le sais que tu es sérieux. Je m’ennuie du temps où tu l’étais moins. D’accord, elle a besoin de moi, mais dis-moi franchement : dans ton plan pour le futur, combien de temps est-ce que je vais continuer à passer mes journées à faire le pied de grue ici?
— Je ne sais pas. Tant qu’on va en avoir besoin…
— On étant Madame. » Tobin acquiesça. « Dis-moi au moins que tu comprends ce que je suis en train de dire… 
— C’est certain que je…
— Sens-tu ça? », coupa Rem. Une odeur intense s’était imposée à ses narines.
« Quoi?
— Le brûlé…
— C’est peut-être les feux de baril… un coup de vent…
— Non. Je la connais par cœur, cette odeur-là. Ça, c’est différent. » Rem dégaina son arme et contourna le Terminus, suivi de près par Tobin.
Il leur suffit de quelques pas pour que la source de l’odeur devienne évidente. Le mur sud du Terminus flambait. Le ou les pyromanes n’avaient même pas essayé de dissimuler leur geste : deux bidons d’essence reposaient sur le sol, leurs bouchons à côté. L’incendie s’était déjà propagé sur une bonne proportion du mur; le plexiglas avait fondu par endroits, dégageant une épaisse fumée noire. Les flammes léchaient maintenant le toit, menaçant le reste de l’édifice.
Tobin et Rem réagirent en même temps. Ils coururent jusqu’à l’entrée et se mirent à cogner de toutes leurs forces sur la porte pour alerter les fidèles en-dedans.
« Au feu! Au feu! Tout le monde dehors! Vite! »
Un grondement à l’intérieur donna l’indice que l’alarme avait été entendue. Il ne restait qu’à espérer que les fidèles ne cèdent pas à la panique avant que les chaînes aient été enlevées…
L’idée de se barricader en enchaînant les portes de l’intérieur avait une certaine valeur stratégique… qui risquait maintenant de les condamner tous.
Rem entendit le tintement caractéristique des chaînes qu’on manipulait de l’autre côté de la porte… Puis le bruit surprenant, assourdissant, d’une volée de balle.
Tobin s’écroula en gémissant.

dimanche 2 mars 2014

Le Noeud Gordien, épisode 309 : Dans le trou, 1re partie

Mike Tobin se réveilla dans le Terminus, le dos meurtri d’avoir dormi sur une surface si raide. Il frotta ses yeux, son visage, ses cheveux, et alla rejoindre ceux qui montaient la garde autour du trou où Tricane avait disparu. Aizalyasni était assise au bord de l’ouverture, les pieds dans le vide, son pistolet déposé à sa droite. À sa gauche, une tasse à moitié vide refroidissait.
« Hey », dit Tobin.
« Salut, Mike. As-tu bien dormi? 
— Comme un bébé », dit-il en allant s’asseoir à sa gauche. Aizalyasni déplaça sa tasse. Lorsqu’elle était revenue au Terminus, peu après l’attaque de la veille, elle était paniquée, incohérente… Elle avait marmonné des insanités jusqu’à ce que Martin lui en serve une rasade. Sa première gorgée l’avait calmée. Elle avait ensuite expliqué qu’on avait tenté de l’enlever. Elle avait toutefois refusé d’en dire davantage, préoccupée seulement par Madame et par les couleurs qu’elle avait vues de l’autre côté de la rivière Nikos.
« Je suis ici depuis que Martin est allé se coucher », dit-elle. « Rien n’a bougé.
— Je me demande si c’était une bonne idée de juste… attendre.
— Tu as pris la bonne décision », dit Aizalyasni. « Ce n’est pas normal, ce trou. Mieux vaut être prudents. »
Tobin regarda le chemin pavé et les murs blancs en contrebas. « Ouais. C’est certain que ce n’est pas le sous-sol. »
Aizalyasni grimaça. « Je ne suis même pas certain que ça mène quelque part.
— Hein?
— Je ne sais pas comment l’expliquer… Je perçois des choses… Des choses que je ne comprends pas. » Après une pause, elle ajouta : « Si Madame était là, elle pourrait m’expliquer…
— Ça va pas ben », répondit Tobin. Il creusa ses souvenirs à la recherche de quelqu’un d’autre vers qui se tourner… Quelqu’un qui serait capable de les conseiller pour élucider cette situation incompréhensible. Si seulement Karl avait été plus ouvert quant à ses fréquentations secrètes… Mike était absolument certain que ses rencontres n’impliquaient pas que Tricane… Il aurait suffi qu’il en connaisse une autre personne dans le secret, et…
« J’ai trouvé! », dit Mike en bondissant sur ses pieds. Aizalyasni sursauta.
« Trouvé quoi?
— Quelqu’un qui pourrait nous aider… Je dois passer par chez moi, ne faites rien avant que je sois revenu! »
Il retourna au Centre, là où sa voiture était garée, et mit le cap sur son duplex de la banlieue nord.
Il passait peu de temps chez lui, surtout depuis qu’il veillait sur Tricane et le Terminus. Son duplex n’était pour lui qu’une station de passage. Il n’y allait que pour se laver, pour dormir ou pour baiser. Ses stores demeuraient fermés en permanence, et son réfrigérateur n’avait à peu près jamais contenu que des canettes de bière et une bouteille de ketchup.
C’est néanmoins là qu’il gardait ses affaires… et, il espérait, l’objet qu’il était venu chercher. Il ne restait qu’à le trouver…
Il ne le trouva pas là où il empilait sa paperasse, à côté de son vieil ordinateur, ni dans la boîte où il jetait les documents qui lui apparaissaient inutiles, mais dont il ne voulait pas se débarrasser. Il crut un instant qu’il avait dû le perdre, ou le balancer aux poubelles… Mais il demeurait convaincu qu’il ne l’avait pas jeté. Il balaya son logis du regard, les mains sur les hanches… Son regard se posa sur l’étagère où les rares livres qu’il possédait étaient empilés. Le souvenir revint comme un déclic : là!
Il ouvrit le Guide de l’auto de l’année précédente. Sous la page de garde se trouvait le signet plastifié que l’ex-femme de Karl avait fait produire pour ses funérailles. L’image présentait un oncle beaucoup plus jeune, à peine plus vieux que Mitch aujourd’hui; il souriait à la caméra en portant son garçon à bout de bras. C’est sous le signet qu’il trouva ce qu’il était venu chercher. Une carte d’affaire toute sobre, qui n’affichait qu’un numéro de téléphone et un nom. Ce n’était pas grand-chose… Mais c’était mieux que rien.
Il composa le numéro. Il tomba sur un message enregistré. « Bonjour! C’est Félicia. Laissez-moi un message, je vous rappelle dès que possible. »
Comment résumer ce qu’il avait à dire? Bonjour, nous nous sommes rencontrés une fois, tu cherchais Tricane. Là, c’est moi qui l’ai perdue. Peux-tu m’aider? Il jugea préférable d’attendre de pouvoir parler en personne à miss Lytvyn. Il raccrocha avant le bip.
Faute de mieux, il décida de passer quelques heures en ville, pendant lesquelles il espérait réussir à la contacter. Pendant ce temps, il pouvait profiter des bienfaits de la civilisation : une douche chaude, des vêtements propres… Puis, un bon burger et une pinte de bière. Il espérait seulement qu’aucune nouvelle catastrophe n’allait frapper le Terminus en son absence.

dimanche 8 décembre 2013

Le Noeud Gordien, épisode 299 : Contrat, 2e partie

Espinosa n’aurait pas été surpris d’entendre Avramopoulos retirer son offre à la dernière minute, question de tourner le fer dans la plaie comme il en avait le secret. Il fut on ne peut plus surpris lorsque le vieux maître se mit au travail avec diligence et sans le moindre chichi.
L’opération fut plus courte qu’il l’avait imaginée. Il avait jonglé avec des dizaines de possibilités au fil des ans pour recréer la partie qui lui manquait, mais ces pistes impliquaient des procédés si longs et complexes qu’ils n’étaient pas réalisables par un homme seul… et impliquer quelqu’un d’autre, c’était l’exposer au courroux d’Avramopoulos, qui avait juré que quiconque rendrait son pénis à Espinosa le regretterait longtemps. Le Maître disposait toutefois d’un atout irremplaçable : il avait préservé l’organe dans un bocal, submergé dans une substance qui avait maintenu son intégrité malgré sa séparation du corps qui l’avait vu naître.
Espinosa douta jusqu’au dernier moment, mais lorsqu’il se releva de la table du laboratoire d’Avramopoulos, il était bel et bien redevenu entier. « C’est maintenant à toi de remplir ta part du marché.
— Bien sûr », dit Espinosa, un peu déçu des sensations qu’il avait entre ses jambes : il se sentait moins… différent que ce qu’il avait prévu.
« Quand vas-tu passer à l’action?
— Très bientôt.
— J’espère », ajouta Avramopoulos. « Je m’attends à des résultats rapides. »
Espinosa n’avait pas remarqué à quel point Avramopoulos semblait nerveux… Quelque chose habitait son regard lorsqu’il le sommait de respecter son contrat… Il avait peur. Voilà pourquoi il avait cessé ses manigances. Cet échange de faveurs était pour lui une façon de retrouver un sentiment de sécurité. Pendant un instant, il fut tenté de s’enfuir et le laisser se débrouiller seul. Il acquiesça plutôt à sa dernière remarque avant de s’en aller.
La tentation de faire quelque chose avec son membre retrouvé était grande… Mais il ne se faisait pas d’illusion : la personne avec qui il aurait voulu perdre sa virginité ne voudrait plus jamais de lui. Et l’idée de la remplacer par une professionnelle avait quelque chose d’ignoble. Il décida donc de remettre à un autre jour son accession à la sexualité pour se concentrer sur la part du contrat qu’il devait livrer. S’il devait y rester, il allait mourir puceau… Mais à tout prendre, il prévoyait survivre et jouir un autre jour.
Ses préparatifs furent courts : il se vêtit de noir, assembla son matériel – ses armes, mais aussi de quoi camper au froid pendant quelques jours de planque – et partit pour le Centre-Sud au beau milieu de la nuit.
Selon Hoshmand, Tricane avait fait du Terminus de la vieille-gare son quartier-général. Si c’était vrai, il s’agissait d’une bonne nouvelle : la grande place était un rêve d’assassin. Le bâtiment se trouvait au centre d’une aire ouverte, presque sans obstructions ni cachettes potentielles. De plus, il était encerclé de bâtiments à trois étages, parmi les plus anciens de La Cité, chacun offrant une vue sur une large portion de la place en-dessous.
Ces appartements vétustes grouillaient de squatters. Le premier défi d’Espinosa fut donc d’accéder aux toits sans être vu : il était plus sage de présumer que quiconque habitait là pouvait avertir Tricane. La chance lui sourit : un escalier de secours rétractable avait été laissé en position basse. Il put donc accéder aux toits sans même devoir pénétrer dans un immeuble.
Une fois en haut, il monta son camp dans un recoin à l’abri des regards. Il s’était équipé pour survivre au froid hivernal, mais les environs étaient loin d’être aussi froids qu’il l’avait anticipé. Il déboutonna sa veste et attendit le lever du soleil, son fusil chargé à portée de la main.
Deux jours plus tard, Tricane ne s’était toujours pas montrée.
À tout le moins, Espinosa était à peu près certain qu’elle se trouvait bien là… Mike Tobin patrouillait les environs avec deux de ses hommes, surveillant les allées et venues des gens qui passaient par le Terminus… Qu’un gangster de la banlieue nord – le neveu du dernier initié de Tricane – flâne avec les paumés du Centre-Sud ne pouvait pas être une simple coïncidence.
Au troisième jour, il décida qu’il en avait vu assez. À défaut d’avoir aperçu sa cible, ses jours de surveillance lui avaient appris beaucoup sur la routine entourant le Terminus. S’il ne pouvait pas cueillir Tricane à distance, il allait devoir procéder autrement… Au risque de finir comme Hoshmand – ou, pire encore, Kuhn – Espinosa allait devoir affronter la sorcière anathème sur son propre terrain.

dimanche 3 novembre 2013

Le Noeud Gordien, épisode 294 : Post-traumatique

Aizalyasni émergea de l’inconscience pour être accueillie par un intense malaise. Son bas-ventre était noué par une nausée atroce qui, elle le sentait, menaçait de s’aggraver au premier faux mouvement. Elle demeura rigoureusement immobile, le sang battant aux tempes, sur une corde raide faite de ses propres tripes, jusqu’à ce qu’elle s’évanouisse à nouveau.
Des sons diffus la réveillèrent après une durée indéterminable. Elle ouvrit les yeux pour en chercher l’origine. Leur surface était recouverte d’une pellicule muqueuse, mais elle reconnut tout de même des indices clairs qu’elle se trouvait au Terminus. Des pinceaux de lumière filtraient à travers la peinture opaque des baies vitrées.
Elle sursauta lorsqu’elle entendit quelqu’un lancer : « Elle a bougé! » La voix provenait d’un point non loin de là, mais elle paraissait grondante, déformée, comme si Aizalyasni avait la tête dans l’eau. Elle tenta de se redresser, mais elle fut aussitôt submergée par un tourbillon de vertiges qui la forcèrent à retomber en position couchée. Deux paires de mains la rattrapèrent juste avant qu’elle ne percute les cartons bruns sur lesquels on l’avait couchée. Elle roula sur le côté et dégueula trois jets liquides, de la même couleur qu’un jaune d’œuf. Elle retomba dans sa position initiale, les yeux fermés, un peu moins nauséeuse, comme si elle avait vomi une part de son malaise. « Fuck », dit la même voix qui l’avait fait sursauter.
Aizalyasni voulut parler, lui répondre, s’excuser et poser une question simultanément, mais elle ne réussit qu’à gémir. « Repose-toi, ça va bien aller », dit une voix douce, familière, réconfortante. Timothée.
Peu après, on la souleva comme on l’avait déposée; quelqu’un pressa quelque chose contre ses lèvres. Elle ouvrit la bouche sans réfléchir. C’était une sorte de tisane infecte, au goût amer, herbeux et très corsé. Elle l’avala sans plaisir, mais sans résister non plus. Chaque gorgée chassa une couche du brouillard qui confondait son esprit. Une fois la tasse finie, elle eut l’impression d’être vraiment réveillée pour la première fois. Elle ouvrit enfin les yeux, cette fois sans aggraver son état.
Elle fut surprise de découvrir qu’une quinzaine d’habitués du Terminus l’entouraient, tous silencieux. Timothée était à sa gauche, la tasse vide dans une main; Vinh et Gary se tenaient au premier rang. Même le chef était là. Tout le monde la regardait d’un air… Particulier. Les yeux des uns étaient émerveillés, les autres tendus, sur leur garde. Mais pourquoi…?
En se posant la question, elle trouva la réponse. On lui avait tiré dessus. L’évocation du souvenir eut une réaction immédiate : sa respiration et son pouls s’accélérèrent, elle se couvrit de sueur froide, son corps entier se crispa… Mais plus troublant encore, elle se souvint des lumières qui l’avaient entourée, des vagues inexplicables de mouvement qui avaient apparemment radié d’elle… L’évocation de ces phénomènes inexpliqués menaça de la faire glisser encore plus loin dans la panique post-traumatique.
C’est à ce moment que les fidèles s’écartèrent pour révéler la présence de Madame qui avançait vers elle, appuyée sur l’épaule de Martin. Comme toujours, sa seule présence fit beaucoup pour calmer Aizalyasni. « Laissez-nous », dit-elle. Tous sauf Martin et Timothée passèrent du côté de la salle commune. « Aizalyasni », dit Madame. « Je suis si fière de toi! Comprends-tu ce que tu as fait, avant-hier? »
Elle voulut dire « Non, Madame », mais sa gorge ne produisit qu’un son rauque. Elle fit plutôt non de la tête.
Madame tira quelque chose de sa poche et le montra à Aizalyasni. C’était un petit cône cuivré à la pointe arrondie. « Cette balle a été tirée, mais elle n’a jamais percuté quoi que ce soit. »
Aizalyasni ne savait pas quoi faire de cette information; elle ne dit rien. Madame continua. « Je crois que c’est toi qui l’a arrêtée en plein vol. C’est le destin qui a voulu que tu prennes une balle, afin qu’un jour tu arrêtes celle-là et que tu révèles ta nature véritable… »
Sa nature? De quoi parlait-elle? Aizalyasni n’aurait pas osé manquer de respect à Madame en lui posant une question directe, mais elle fronça néanmoins les sourcils. Madame lui fit un sourire chaleureux malgré toutes ses dents manquantes. « Toi et moi, nous sommes pareilles à bien des égards. Nous avons été utilisées et abandonnées, détruites puis reconstruites; ce qui devait nous détruire nous a rendu plus fortes. » Madame fit une pause, toujours souriante, avant d’ajouter : « Toi et moi, nous allons changer le monde! »

dimanche 6 octobre 2013

Le Noeud Gordien, épisode 290 : Ménages, 9e partie

Un flash de lumière apparut au moment précis où les deux détonations retentirent. Un point derrière James rayonnait assez intensément pour éclairer la rue comme en plein jour. Tobin tenta d’en discerner la source sans succès : en la fixant, il ne réussit qu’à s’éblouir davantage.
L’intensité diminua toutefois pour révéler la forme accroupie d’une jeune femme, les bras autour de la tête en un geste instinctif de protection. Elle était encore entourée de pans de lumière chatoyante qui ondulaient comme autant d’aurores boréales miniatures. Lorsqu’elle baissa les bras, à voir son expression, elle était la première surprise de ce qui venait de se produire. Tobin la reconnut : c’était une habituée du Terminus, une jolie asiatique dont il ignorait cependant le nom.
La surprise générale dura une seconde pendant laquelle les gens du Terminus autant que les gangsters qui les avaient menacés fixèrent la fille qui peinait à se relever sans trop savoir comment réagir. Puis, la seconde passa : le gangster qui avait tiré leva à nouveau son arme, la panique dans le visage. Cette fois, il visa la fille plutôt que James.
Avant qu’il n’ait tiré, la lumière dans laquelle la fille baignait déferla sur la rue comme une onde de choc. Les quatre gangsters furent soufflés plusieurs mètres plus loin, comme si un ouragan les avait pris à partie. La fille se mit alors à trembler, puis à vomir. Le spasme fut assez violent pour la faire tomber à genoux; le pauvre James reçut la majeure partie du premier jet. Chaque spasme qui la secoua par la suite créa une autre vague de lumière qui poussa les gangsters plus loin, tant et si bien qu’ils se retrouvèrent vite au-delà de leur voiture. À la première accalmie, ils se précipitèrent dans leur véhicule et s’enfuirent à toute vitesse.
La voiture disparut au détour du bloc avec un crissement de pneus. C’est à ce moment que le halo entourant la fille s’éteignit. Le retour au faible éclairage des feux après toute cette incandescence donnait l’impression qu’aucune nuit n’avait jamais été si noire.
La fille tenta de se relever une fois de plus, mais une nouvelle attaque de nausée la cloua au sol. Cette fois, elle vomit un torrent d’écume jaunâtre. « Venez m’aider! », ordonna Timothée. « Nous devons l’amener voir Madame au plus vite. »
Les gens du Terminus soulevèrent la fille comme un seul homme. La plupart des fidèle suivirent les porteurs jusqu’à l’intérieur. Tobin réalisa que ses mains tremblaient. Il se trouvait dans un drôle d’état. Ses oreilles bourdonnaient, son champ de vision était encore plein de points clignotants là où il avait fixé la fille pendant qu’elle rayonnait. Malgré cela, il se sentait calme, serein, comme si toute cette scène surréelle n’avait été qu’un rêve.
Rem et Djo s’approchèrent. « C’était quoi, c’t’affaire-là? », demanda Rem.
« De la magie », répondit Tobin, le plus sérieusement du monde. Rem ne sourcilla pas; Djo fit comme s’il s’attendait à ce qu’un punch line confirme que son boss blaguait. « La connaissez-vous, cette fille-là?
— Non », répondit Rem, « mais je me dis que je devrais.
— Elle est bad ass », dit Djo.
« Ouais. Mais surtout : y’a une méchante paire de totons après ça », dit Rem.
« Restez ici. Surveillez les accès à la place, au cas où ils reviendraient.
— Ah! », s’exclama Djo. « Les as-tu vu se sauver? Je ne pense pas qu’ils vont revenir!
— On ne sait jamais. Gardez les yeux ouverts! »
Tobin entra dans le Terminus à son tour. Il y régnait une atmosphère… sacrée. Les fidèles discutaient entre eux à voix basse; il n’était pas trop difficile de deviner de quoi ils parlaient… Vivre dans le Centre-Sud, impliquait de côtoyer le bizarre et l’inhabituel à tous les jours. Mais là, c’était à un tout autre niveau… On disait que Madame avait déjà fait trembler la terre, mais même cette fable n’avait aucune commune mesure avec le feu d’artifice dont ils avaient tous été témoins…
Martin montait la garde devant la porte arrière. Il s’écarta pour laisser Mike passer.
Chose rare, Tricane avait quitté son dais. Elle était penchée au-dessus du corps de la petite asiatique. Ses convulsions avaient cessé; elle semblait dormir paisiblement à même le sol. Timothée et Tricane souriaient de toutes leurs dents.
« C’est une naturelle », dit Timothée.
« Une naturelle de quoi? Qu’est-ce qu’elle a fait? » À voir sa réaction, Tim l’ignorait. Il tourna son regard vers Tricane.
« Elle a réussi à faire par elle-même ce que je veux que Timothée et toi deviennent capables d’accomplir : manipuler l’énergie radiesthésique du Cercle que nous raffinons à chaque oraison… 
— Ben bravo, je comprends mieux maintenant », ironisa Tobin. « Au moins c’est une bonne chose?
— Très bonne », répondit Tricane. « Très, très bonne… Et attend de voir la suite! » Elle éclata d’un rire caquetant.
« C’est quoi son p’tit nom, à elle?
— Au début, elle disait qu’elle s’appelait Megan », dit Tim. « Mais elle nous a dit son vrai nom. C’est, heu, Azal… Non, Aizna… En fait, je ne suis pas trop certain. Je ne l’avais jamais entendu ce nom-là avant…
— Mettons Megan », conclut Tobin.