dimanche 4 octobre 2015

Le Nœud Gordien, épisode 390 : Liaison, 1re partie

La poignée de main de Mitch était joviale, mais Karl Tobin devinait qu’il n’avait pas fini de se convaincre que cet homme était bien son oncle ressuscité. Pendant qu’ils marchaient vers le Terminus, Mitch lui lançait des regards à la dérobée, peut-être à la recherche d’un signe, une confirmation supplémentaire. Il ne lui en tint pas rigueur. À sa place, il n’aurait pas agi différemment. 
« Je vais te faire faire le tour de la place », dit Mitch en entrant dans le bâtiment. Tiens, ici, dans la grande pièce, avant, les gens dormaient par terre. Maintenant, on a des chaises…
— Wow, quand même! Le gros luxe! Et toi, tu dors par terre ou sur une chaise?
— Ris si tu veux », répondit Mitch avec un sourire mystérieux. « Tu vas peut-être être surpris… »
Ils passèrent dans la pièce adjacente, qui ne présentait rien de plus spectaculaire. Mais la salle suivante… Un large escalier descendant au sous-sol, un escalier de riche qui ne semblait pas du tout à sa place dans ce bâtiment décrépit…
« C’est quelque chose, hein? Tu ne croiras jamais comment il est arrivé là…
Arrivé là? Quoi, quelqu’un se promenait avec un escalier, puis il l’a laissé tomber ici?
— C’est presque ça… C’est tout nouveau…. Viens, tu n’as rien vu encore. »
Il le suivit jusqu’en bas. Mitch pointa une porte. « Première chose : il ne faut jamais que tu ailles par là.
— Ah ouais? Pourquoi?
— C’est dangereux », répondit-il comme si c’était là tout ce que Karl avait besoin de savoir.
« Dangereux comment?
— Dangereux tout court.
— Bref, tu ne sais pas pourquoi. » Karl le toisa pendant un moment, jusqu’à ce que Mitch se détourne. Et c’est confirmé. La curiosité de Karl était piquée…
Mitch le conduisit ensuite dans une vaste pièce, une sorte de salle commune qui baignait dans une odeur de friture. Une femme entre deux âges faisait cuire des œufs dans une grande poêle; une file de gens, assiettes à la main, attendaient leur tour d’être servis. Ceux qui l’avaient déjà été mangeaient assis à des grandes tables. La bonne humeur régnait sur les lieux; les gens semblaient propres, confortables, rassasiés. On aurait davantage cru un club social de la banlieue nord que le sous-sol d’une bâtisse abandonnée au fond du Centre-Sud.
« Woh, minute », dit Karl. « Vous avez l’électricité?
— Non, même pas 
— Ben là », répondit-il en pointant la cuisinière. « C’est quoi ça, d’abord?
— Ça, c’est de la magie. De la même manière, demande-moi pas comment, mais on a l’eau courante. »
Plusieurs portes ouvertes autour de la grande salle laissaient paraître des dortoirs par l’entrebâillement; Mitch se rendit plutôt devant l’une des rares qui étaient closes. Il sortit un trousseau de ses poches et libéra une clé de son anneau. Il fit jouer la clé dans la serrure et révéla un couloir avec six portes de chaque côté, et une autre au bout; celle-là était la seule à ne pas porter de numéro. Mitch déposa la clé dans la main de Karl. « Ma chambre est là, c’est la numéro trois. Tu peux prendre la huit pendant que tu es avec nous. » 
Karl s’esclaffa, un rire sans humour. « T’es le premier à te soucier de où je loge. Ça fait changement.
— Oh, ce n’est pas grand-chose », dit Mitch pendant que Karl ouvrait la porte de sa chambre. « Mais c’est déjà ça. »
En effet… La pièce offrait l’essentiel : un lit, un bureau, une commode, un sofa, une petite table avec deux chaises… On aurait pu trouver ce genre de chambre dans n’importe quel hôtel de La Cité.
« Bon », dit Mitch sur un ton qui annonçait la fin de la conversation, « je te laisse t’installer. Moi, il faut que je retourne à la porte.
— C’est toi le bouncer?
— Ouais, si on veut. On s’est fait attaquer plusieurs fois. Des mafieux, des pyromanes. Même un sniper, une fois. Sérieusement », ajouta-t-il devant l’incrédulité de Karl. « Mais au jour le jour, c’est surtout pour qu’on s’assure que les faux fidèles qui ont été barrés ne viennent pas nous achaler. »
Évidemment, avec à leur tête trois personnes capables de lire les pensées des gens, il devait être facile de distinguer les vrais fidèles des profiteurs. « Mais toi, Mitch…
— Mike. S’il te plaît…
— Toi, qu’est-ce tu gagnes là-dedans?
— Si je suis ici, c’est parce que quelqu’un m’a conseillé de faire confiance à Tricane, même quand ça semblait absurde.
— Ah. Ouais. Tu sais, ce quelqu’un-là ne savait pas toujours de quoi il parle. »
Mitch… Mike ricana. « J’ai quand même embarqué. Elle payait bien. Et elle m’a montré la magie. Pas que j’aie réussi à faire quoi que ce soit avec ça, remarque…
— Et maintenant qu’elle n’est plus là?
— Je n’aurais jamais pensé dire ça un jour, mais… C’est du monde correct, ici. Et ils ont besoin de nous autres, sinon leur vie de merde serait encore pire. »
Karl ne savait pas quoi répondre. Il se contenta de grogner. Mike lui donna une tape amicale sur l’épaule et le laissa seul dans sa chambre.
Karl était au Terminus pour servir de liaison avec les Maîtres qui l’avaient ramené à la vie, mais pour l’instant, il voulait plus que tout autre chose une réponse à la question qui le taraudait depuis son premier passage au Terminus…
Incomplet? Moi?
Il posa son sac sur le lit. Il n’avait pas l’intention de végéter dans sa chambre. La prochaine étape serait de mettre le grappin sur l’un des trois leaders pour lui tirer les vers du nez.
Tobin sursauta en sortant : la petite Asiatique l’attendait devant sa porte.
« Tu voulais nous voir », dit-elle. C’était une affirmation, pas une question. « Je peux entrer? »
Tobin s’écarta pour laisser passer le petit bout de femme.

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