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dimanche 29 octobre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 494 : L’œuvre suprême, 2e partie

Claude était devenu pâle comme un drap; Édouard, carrément livide.
Harré, Gordon et Geneviève formaient un triangle, chacun à deux mètres des autres; ils déclamaient des incantations inintelligibles au milieu du vent grondant, les bras tendus vers le ciel, pendant qu’au-dessus de leurs têtes, les nuages noirs tourbillonnaient. Par moments, on pouvait reconnaître dans leurs mouvements ceux qu’avaient répétés les malheureux spectateurs du complexe Les Muses. De solides bourrasques soulevaient la poussière et les détritus avec un hululement sinistre, ponctué de coups de tonnerre assourdissants.
Ils avaient retrouvé Gordon. Ils avaient la confirmation qu’il avait rejoint le camp de Harré. Que sa manœuvre durant l’émission n’était qu’un prélude à… ceci. Mais la surprise absolue de découvrir Geneviève mêlée à tout cela avait scié les jambes d’Édouard.
Il fallut l’appel répété de Claude pour le sortir de son ahurissement. Son allié avait dégainé son arme, qu’il tenait à deux mains, pointée vers le sol. « Qu’est-ce qu’ils sont en train de fabriquer?
— Je ne sais pas », répondit-il.
« Ça n’a pas l’air très catholique. Il faut faire quelque chose!
— Mais quoi? »
Pragmatique, Claude interpréta la question comme une invitation à prendre l’initiative. Il braqua son arme et avança vers le trio. Édouard n’était guère convaincu qu’il s’agisse de la meilleure approche, mais il n’avait rien de mieux à proposer. Il lui emboîta le pas.
« Police! Que personne ne bouge! », hurla Claude à mi-chemin. Les trois ne montrèrent aucun signe de l’avoir entendu, ou même remarqué. Il tira un coup en l’air en s’approchant davantage. Cette fois, il réussit à attirer leur attention. « Police! Les mains en l’air! Cessez immédiatement!
— Non », dit Harré. Malgré le vent, Édouard entendit le mot résonner comme s’il avait été prononcé dans une cathédrale silencieuse. D’un mouvement de la tête, Harré signala à Gordon de s’occuper des importuns.
Harré et Geneviève se tendirent au même moment, comme s’ils prenaient sur leurs épaules la charge dont Gordon devait se délester afin d’obéir à la consigne. « Statue », dit-il simplement. Un craquement électrique se fit entendre; une lueur rouge les enveloppa. Claude et Édouard se retrouvèrent pétrifiés, incapables de bouger le moindre muscle. Gordon les scruta un instant, le visage déformé par le même rictus que Harré – et, plus inquiétant encore, Geneviève – avant de retourner à ses incantations.
Piaffant d’impuissance dans son cachot de chair, Édouard vit des points lumineux apparaître au cœur des nuages. Cette lumière, tantôt jaune, angélique, apaisante, tantôt rouge, infernale, terrifiante, donnait à la voute céleste des airs de jugement dernier.
Il ne lui restait qu’à accepter la défaite. Je suis cuit, mais j’aurais dû m’y attendre, pensa-t-il plein d’amertume. Qu’est-ce que j’espérais accomplir en me mesurant aux plus grands magiciens du monde, avec un grand total d’un procédé à mon répertoire?
Un instant. 
Un seul procédé, peut-être…
Mais qui lui avait tout de même permis de se libérer de la censure posée par Avramopoulos. Grâce auquel il avait déjoué les défenses du repère de Gordon.
Pouvait-il espérer vaincre cette nouvelle contrainte?
L’image du procédé émergeant apparut dans son esprit, aussi claire que jamais. Il inspira à la recherche de l’acuité; alors que, d’ordinaire, il lui fallait de longues minutes, cette fois, l’état second lui rentra dedans. La magie qui saturait l’air ambiant, loin de le rendre malade, envahit chaque cellule de son corps. Il lui suffit de la faire passer par le symbole dans sa tête – une procédure indescriptible, naturelle, instinctive – pour lui permettre de libérer un doigt, un pied… Puis, de fil en aiguille, son corps au complet. Pendant qu’il se concentrait, les nuages avaient grandi jusqu’à éclipser le soleil, plongeant le boulevard dans une nuit précoce.
Même libéré, il se garda bien de bouger. Laisser croire aux magiciens qu’il demeurait hors-jeu était son seul atout. Il ne voyait qu’une issue : prendre l’arme de Claude et tuer Harré, en espérant que le trou de la balle soit le point final de sa sinistre entreprise – et de son joug sur Gordon et Geneviève.
Toucher une cible à vingt mètres aurait été difficile même si le vent n’avait pas brouillé les cartes. Tirer dans ces conditions serait pour le moins hasardeux, compte tenu que son ex-femme, la mère de ses enfants, se trouvait tout à côté de la cible. Il n’aurait sans doute pas de deuxième chance; il allait saisir l’arme, courir autant que possible, et vider son chargeur à la seconde où son assaut serait détecté. Il avait ainsi meilleur espoir de faire mouche… Et d’éviter les balles perdues.
Il exhala et s’exécuta.
Il arracha le pistolet de la main de Claude. Geneviève le remarqua en premier. Alors qu’il s’apprêtait à tirer, elle fit un large mouvement du revers de la main. Une force invisible le renversa. Il perdit pied et échappa son arme.
Il avait raté Harré… Mais Gordon avait cessé ses incantations. Il regardait, incrédule, deux taches de sang s’agrandir sur sa chemise fripée. Il voulut parler, mais il s’écroula sur l’asphalte.
Les traits crispés, le visage luisant de sueur, Harré semblait secoué. « Débarrrasse-nous de lui », dit-il à Geneviève sans desserrer les dents. « Je peux tenir quelque temps, nous finirons à deux. »
Édouard tendit la main vers le pistolet, mais d’un nouveau mouvement de la main, Geneviève chiffonna l’arme, comme si elle avait été faite de papier plutôt que de métal. « Imbécile », cracha-t-elle en s’approchant, le visage tordu par la haine. « Je comprends que ta femme ait été furieuse contre toi. Elle craignait que ton projet égoïste d’émission mette en péril la vie de vos enfants… Elle ne pensait qu’à cela, lorsque je l’ai possédée. Ironique, n’est-ce pas? C’est elle qui nous a montré comment Gordon pourrait s’adresser à La Cité entière… La pièce manquante pour nous permettre de réaliser notre Œuvre. Oh, nous aurions bien trouvé une occasion de le faire, même sans toi… Mais tu nous l’as servie sur un plateau d’argent.
— Hill! », s’exclama Harré, confirmant à qui Édouard avait réellement affaire. « J’ai besoin de ton aide! Presse-toi!
— Nous devons malheureusement mettre fin à notre conversation. Votre corps m’a bien servi dans le passé; j’en reprendrai volontiers possession. Après que vous l’ayez quitté pour toujours, bien entendu, ajouta-t-il avec un sourire rogue. Quoiqu’à bien y penser, j’aurais intérêt à conserver celui de cette femme pour user selon mon bon plaisir, une fois notre Œuvre complétée…
— Hill!, répéta Harré, l’urgence dans la voix.
— Adieu, M. Gauss. »
Hill serra le poing; Édouard se mit à suffoquer, écrasé par la même force qui avait détruit son arme, incapable de se détourner du spectacle atroce d’une ‘Geneviève’ amusée de le voir périr.

dimanche 22 octobre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 493 : L’œuvre suprême, 1re partie

Dès que Gordon disparut, le technicien qui bloquait à voie à Édouard s’en désintéressa pour se mettre à gesticuler à son tour.
Alexandre, Claude et les deux agents en civil accoururent. L’un d’eux, un vétéran moustachu, demanda à Claude : « Boss… Veux-tu bien me dire qu’est-ce qui vient de se passer, là? 
— Je sais que ce ne sera pas facile à croire, mais cet homme est un puissant magicien. Un vrai de vrai. »
Le moustachu jeta un regard vers la salle chaotique. « Ouais, ok, répondit-il avec un sang-froid étonnant. Ça explique bien des choses. »
Les pensées d’Édouard défilaient à une vitesse folle. Gordon, l’un des Seize, avait fait son coming out occulte en direct à la télé. D’une manière ou d’une autre, il avait réussi à hypnotiser une bonne partie de la foule… Mais pourquoi? « Tout ça… Ce n’est pas un objectif en soi. Ce n’est qu’un moyen.
— Qu’est-ce que ça peut être?, demanda Alex.
— Je ne sais pas. Mais il avait les yeux fous de Harré. Il faut craindre le pire… Peu importe ce qu’il tente d’accomplir, il faut l’arrêter. »
Alexandre allait rétorquer, mais Claude déclara, d’un ton sans appel : « Avant toute chose, on sort d’ici. »
L’évacuation de la salle s’était mise en branle, entravée par ceux qui continuaient d’obéir aux instructions de Gordon. « Suivez-moi, dit Édouard. On passe par les coulisses. » Il attrapa la cage d’Ozzy qui crailla, indigné d’encore s’y trouver, puis il guida ses alliés jusqu’à une sortie de secours.
La lourde porte se referma derrière eux. À l’extérieur, ceux qui n’avaient pas été admis à l’émission étaient en proie à la même compulsion que les autres spectateurs. « What the fuck?, lança Alexandre. Comment Gordon a pu affecter tout ce monde-là en même temps?
— Je ne pensais pas que c’était possible, répondit Édouard.
— Alors, va falloir lui demander, dit le moustachu. Comment on le retrouve, votre magicien? »
Édouard avait une petite idée. Il posa un genou par terre et libéra Ozzy. L’oiseau prit son envol et décrivit un cercle au-dessus de leurs têtes avant de revenir se poser sur le poing d’Édouard. « Peux-tu retrouver Gordon, mon trésor? » La corneille croassa quatre fois et s’envola de nouveau – direction sud.
« Let’s go!, dit Alexandre.
— Non, pas toi, réagit Édouard.
— Hein? Pourquoi?
— Parce que Gordon a menacé ma famille. Peut-être qu’il ne travaille pas seul. Peut-être que Geneviève et les filles sont en danger. Je ne peux pas prendre ce risque. Je veux que tu te rendes chez elle, que tu les amènes toutes les trois dans un endroit sûr, et que tu ne les perdes pas de vue tant que tout cela n’est pas réglé, ok? 
— J’appelle des renforts », dit l’autre agent. C’était un homme à la carrure solide, poilu comme un ours à l’exception du crâne, lisse comme une boule de quille. « Pas de réception. Tous les réseaux sont kaput – même les services d’urgence.
— Va falloir qu’on se démerde seuls, dit Claude. En passant, je vous présente le lieutenant Caron et le sergent Thibeault. » Édouard et Alex leur serrèrent la main. « Thibeault, tu vas avec Alex. Toi, Jean-Marie, tu viens avec nous.
— Bonne chance, dit Alex. Faites attention à vous. 
— Toi aussi. » Édouard et ses deux alliés s’engagèrent sur la piste qu’Ozzy leur indiquait.

Une grappe de gens occupaient un carrefour plus loin sur leur chemin. « Eux autres, ils ne sont pas là par hasard », déclara le lieutenant Caron. En effet, si les flâneurs étaient légion dans la zone-tampon entre le Centre et le Centre-Sud, ceux-ci montaient ostensiblement la garde, plusieurs avec une arme à la main. Ozzy les avait déjà dépassés; il attendait patiemment son maître, perché sur un fil électrique.
« Va falloir créer une diversion si on veut continuer. Jean-Marie, tu vas aller te positionner à l’est. Dans cinq minutes, tu vas crier Police! Jetez vos armes!, tout en gardant tes distances. Surtout, reste à couvert. Nous, continua-t-il en s’adressant à Édouard, nous allons approcher par l’ouest. En passant par la ruelle, là-bas, on va pouvoir ressortir derrière eux. Avec un peu de chance, personne ne nous verra.
— Je vais m’assurer que tout le monde regarde de mon mon bord », dit Caron. Il ne semblait pas fâché de se frotter à un peu d’action. « Puis après?
— Après, tu te rends au poste le plus près et tu vas chercher des renforts. »
Il acquiesça, résolu. « Let’s go. »
Le plan fonctionna à merveille. Lorsque le cri se fit entendre, les soldats de fortune se planquèrent, craignant une fusillade. Deux d’entre eux détalèrent carrément. Édouard et Claude se faufilèrent sans être inquiétés, pendant que Caron continuaient à leur crier des ordres d’une voix autoritaire, mais sans jamais se montrer. À la sortie de la ruelle, ils durent prendre un détour pour éviter de s’exposer aux vigiles. Ozzy les rejoint en croassant, comme pour leur dire qu’ils se trompaient de chemin. Ils aperçurent au loin que d’autres carrefours étaient barrés, mais tout indiquait qu’ils avaient traversé le blocus. Ils redoublèrent de vigilance en continuant d’avancer.
Chaque pas qui le rapprochait du Centre-Sud accentuait chez Édouard une sensation analogue à celle du plongeur qui descend trop vite dans les profondeurs… La sensation lui rappelait celle qu’il avait ressentie lorsqu’il avait fait l’erreur de méditer dans la maison d’Avramopoulos et de Virkkunen, dans le Centre-Sud. Ce jour-là, il avait failli y rester, démoli par l’énergie radiesthésique trop concentrée… Cette fois était pire encore. L’air en était saturé au point qu’il la goûtait presque sur sa langue, une viscosité écœurante qui se ressentait par l’âme plutôt que par les sens usuels…
Ozzy tourna à droite sur une artère familière : le boulevard St-Martin. Ils suivirent l’oiseau…
…et ils aperçurent, deux-cent mètres plus loin, trois figures nimbées d’un halo chatoyant, au beau milieu de la rue déserte. Édouard reconnut Harré, Gordon, et… 
« Geneviève? »

dimanche 8 octobre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 491 : La magie révélée, 5e partie

Le Maître sortit de sa poche un papier qu’il déplia soigneusement. Il le tourna ensuite vers la caméra pour révéler un symbole cabalistique. « Imprimez ce symbole dans votre esprit. Concentrez-vous sur lui. Je vais maintenant réaliser une série de mouvements. Vous allez les mémoriser parfaitement du premier coup. Une fois que j’aurai complété ma routine, vous la ferez à votre tour. Vous », dit-il en désignant les gardes du corps et le technicien, « faites en sorte que personne ne puisse m’interrompre.
— Ne l’écoutez pas! » dit Édouard à la salle. Il voulut se lever, mais le technicien s’interposa, menaçant.
« Au contraire, rétorqua Gordon. Assurez-vous que tout le monde puisse m’entendre. Levez le volume de votre télévision. Dites à votre entourage de venir voir. Écoutez-moi… Et faites ce que je vous dis. Un », dit-il en prenant une posture. « Deux… » Il effectua ainsi une séquence rapide de neuf mouvements complexes. À la grande surprise d’Édouard, une bonne proportion de l’auditoire se leva dès qu’il eut fini. Tous répétaient précisément le moindre geste montré par Gordon…

« Ça ressemble à l’espèce de messe que j’ai vue au Terminus… », dit Maude, abasourdie. « Qu’est-ce qu’on fait avec ça, Jean? Jean? » Maude tourna la tête pour voir son patron debout, lui-même en train de répéter les mouvements avec une expression stupéfaite, comme s’il était le premier surpris par ses actions.

Raymonde était avachie sur son fauteuil, les jambes appuyées sur les épaules de Maurice, qui s’en donnait à cœur joie à grands coups de langue et de doigts. Maintenant que son mari James travaillait au Terminus, elle avait le champ libre pour recevoir son amant à volonté… Insatiable, il se pointait trois ou quatre fois par semaine avec une bouteille de fort et une poignée de pilules jaunes, et elle le laissait s’amuser avec sa chair abondante. Sentant poindre un orgasme – naturel celui-là, par-dessus l’autre, chimique, qui rayonnait encore dans son bas-ventre –, elle ne prêtait qu’une attention distraite à la télévision allumée un peu plus loin… Jusqu’à ce qu’une voix irrésistible lui dise Écoutez-moi bien.
« Maurice… Faut que t’écoutes », dit-elle en écho aux instructions de l’homme à la télé. Mais son amant, entièrement dévoué à sa tâche, n’entendait rien d’autre que le frottement de ses grosses cuisses contre ses oreilles. Elle n’avait guère l’habitude de se lever de son fauteuil sans aide, mais lorsque l’homme lui commanda de mimer ses gestes, elle dut obéir. Elle posa un pied sur le sol, puis un autre. Croyant peut-être qu’elle se dégourdissait, Maurice ne ralentit pas la cadence d’un iota, se contentant d’ajuster sa position pour continuer de plus belle. Elle se redressa en geignant, puis, au prix d’un effort dont elle ne se croyait plus capable, elle se hissa sur ses pieds.
« Que c’est qu’tu fais là? », demanda Maurice. C’était au tour de Raymonde de l’ignorer, concentrée sur la télévision, sur la tâche à accomplir. Chaque mouvement effectué par l’homme était buriné dans son esprit, tout comme le symbole qu’il avait montré à l’écran. Elle entreprit la séquence, mais le deuxième mouvement la déséquilibra : elle bascula vers l’avant pour s’affaler sur son amant. Elle ne s’appartenait plus; debout ou couchée, elle n’avait d’autre choix que continuer, ignorant les poussées désespérées du pauvre Maurice coincé sous elle. Lorsqu’elle entendit l’homme de la télé dire « Répétez la séquence. Continuez. Coûte que coûte », elle éclata en sanglots d’impuissance.
Éventuellement, Maurice cessa de se débattre.

Le technicien qui barrait le chemin d’Édouard avait une expression sans équivoque : il n’attendait qu’un faux mouvement pour devenir violent. Il aperçut toutefois que Claude et ses hommes s’apprêtaient à passer à l’action, leur arme déjà dégainée. « Gordon! », cria Édouard. Le Maître se tourna vers lui. « C’est fini. Rends-toi.
— Oh, au contraire, ça ne fait que commencer… » Son expression se décomposa. Son visage s’éclaira d’un sourire fou; ses yeux s’écarquillèrent… Ce changement, Édouard ne l’aperçut qu’une fraction de seconde : l’instant d’après, Gordon s’était volatilisé.
Au même moment, un bourdonnement électrique tonna dans les écouteurs, si puissant que tous ceux qui en portaient – dans la régie et sur le plateau – durent se les arracher d’urgence. L’éclairage clignota, puis flancha; le chaos s’empara de la salle. Les lumières d’urgence qui prirent le relais éclairèrent un tableau chaotique, où ceux qui tentaient de quitter leur siège étaient bloqués par d’autres qui continuaient la boucle des mouvements de Gordon.

dimanche 1 octobre 2017

Le Nœud Gordien, Épisode 490 : La magie révélée, 4e partie

Édouard se doutait que les Maîtres allaient vite réagir… Il ne s’était toutefois pas attendu à ce que ce soit avant même la fin de l’émission. « Je vais le prendre », dit-il à Maude.
Il décrocha le téléphone. Sa main tremblait légèrement. Le déclic du transfert d’appel se fit entendre.
« Intéressant, ton petit projet… » C’était bien la voix de Gordon. « À propos : j’ai ton oiseau… 
— Si jamais tu lui fais du mal… 
— Fais ce que je te dis, et il ne lui arrivera rien de fâcheux, répondit Gordon.
— Qu’est-ce que tu veux? 
— Tu veux révéler la magie? Je vais t’aider, parole d’honneur. Je veux accéder au plateau de tournage. Je veux m’adresser à la caméra. Surtout, n’alerte personne. Si je détecte la moindre faille dans ta coopération, je tords le cou de ton animal. Puis, ce sera le tour de tes petites filles. Compris? » La gorge serrée, le souffle court… Même s’il avait su quoi dire, Édouard n’aurait pas pu l’articuler. Gordon interpréta son silence comme une réponse positive. « Bien. J’arrive… »
Édouard raccrocha, abasourdi. Il a menacé mes filles. Cela ne ressemblait en rien au Gordon qu’il avait cru connaître – même tenant compte de la détérioration de leur relation. N’alerte personne : je le saurai. Il y avait de quoi être perplexe. Gordon disposait-il d’un informateur dans son entourage? Le cas échéant, pourquoi n’était-il pas intervenu avant?
« Édouard, deux minutes, dit Maude.
— Bonne nouvelle, répondit Édouard en feignant l’enthousiasme, Ozzy a été retrouvé… Le type est en route, peux-tu t’assurer qu’on le laisse passer?
— Oh! Super! Tu peux y aller, je m’occupe de tout! »
Il entra en scène la mort dans l’âme, les tripes nouées. Le tonnerre d’applaudissement qui l’accueillit parut irréel. Il força un sourire, fit la bise à Jasmine et prit place dans le panel, tiraillé entre l’impératif de suivre le script comme si de rien n’était, et la tentation de lancer l’alerte. Lorsque Jasmine posa sa première question, il détecta la présence d’Ozzy à l’entrée du complexe Les Muses… Et, il le savait maintenant, Gordon avec lui.
« Édouard?
— Pardon, j’ai été distrait un instant. C’est un moment chargé d’émotion, pour moi, de pouvoir enfin vous parler de mon expérience.
— Et nous, nous voulons tout savoir! » Des applaudissements et quelques cris d’encouragement s’élevèrent de la salle. « D’abord, comment as-tu rencontré ta corneille?
— Je l’ai recueillie alors qu’elle était encore toute petite. Je me promenais dans la forêt; elle avait une aile blessée. Je l’ai ramenée avec moi.
— À quel moment as-tu découvert votre lien particulier?
— Pour être honnête, j’ai l’impression que nous avions une connexion avant même que je la trouve. J’ai ressenti une sorte d’appel… C’est en le suivant que je me suis rendu jusqu’à elle.
— Oui, M. Stenbeck?, dit Jasmine après qu’il ait levé le doigt comme un écolier.
— Je veux rappeler, une fois de plus, que cet appel, ces intuitions, ce n’est pas ce qui a été testé par la Fondation.
— Ouais, coupa Fillion, agressif. T’es sceptique. On a compris. » La saillie fit rire une partie du public.
« C’est quand même ainsi que ça s’est passé », rétorqua Édouard.
Jasmine toucha son oreillette. « On m’annonce d’ailleurs l’arrivée de la star du jour. Mesdames et messieurs, une bonne main d’applaudissement pour Ozzy! »
Un technicien de plateau s’avança sur scène. Il tenait une grande cage à bout de bras, un micro sur trépied dans l’autre main. Ozzy crailla en battant des ailes dès qu’il aperçut Édouard.
Un plateau de télévision est toujours une machine réglée au quart de tour, particulièrement durant une émission en direct. L’apparition soudaine de Gordon, débraillé, le visage troué, marchant à la suite du technicien vers le centre du plateau, créa un effet de surprise totale. « Micro », dit le nouveau venu en pointant le centre de la scène. Le technicien y déposa la cage et le trépied, activa le micro et laissa la place à Gordon.
Jasmine, incertaine quant à comment réagir, chercha le regard de Nico, puis d’Édouard, qui se demandait lui-même quoi faire. Une évidence prit le dessus : si Gordon était arrêté, il ne serait plus un danger pour quiconque. Il s’exclama : « Cet homme est recherché par la police de La Cité! Il a menacé de tuer ma famille pour accéder au plateau! »
Trois gardes de sécurité convergeaient déjà vers la scène pour intervenir, mais Gordon leur fit signe de s’arrêter. « Stop. Laissez-moi vous expliquer. Sans interruption. » Deux des trois s’arrêtèrent net; le troisième, interloqué, voulut continuer, mais il fut retenu par les autres. S’agissait-il d’hommes à la solde de Gordon?
« Vous voulez des preuves incontestables de l’existence de la magie, n’est-ce pas? Je vais vous en offrir une, bien meilleure que cette vulgaire corneille. Écoutez-moi bien… »

dimanche 24 septembre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 489 : La magie révélée, 3e partie

« Cela signifie d’abord de s’entendre sur une méthode capable de tester l’affirmation du candidat, continua Matthew. Déjà, cela pose parfois problème, vu que certaines sont impossibles à démontrer de façon claire.
— Par exemple?
— Oh, un candidat qui prétendrait pouvoir porter chance aux gens qu’il touche, ou les protéger du cancer. Il n’y a pas de façon claire de mesurer la validité de ses affirmations.
— Avez-vous des exemples de protocoles valides?
— Oui, bien entendu. Dans une série de tests très médiatisés, nous avons évalué la capacité de sourciers à trouver de l’eau grâce à leur bâton. Après avoir défini le degré de précisions attendu…
— C’est-à-dire?, interrompit Jasmine.
— La distance maximale entre le point désigné par le sourcier et la présence réelle d’eau. Évidemment, à cinq kilomètres près, ça ne prouverait rien! Mais avec une marge d’erreur de deux mètres, et un taux de succès de neuf sur dix, il s’agirait, à nos yeux, d’une démonstration significative. Mais ce n’est pas tout : nous devons éliminer toutes les sources d’interférence… Incluant nos propres attentes, conscientes ou inconscientes.
— Vos attentes?
— C’est bien connu que les attentes d’un chercheur peuvent influencer les résultats d’une expérimentation.
— Même celles d’un sceptique? »
Matthiew s’esclaffa. « Vous savez, un bon sceptique doute de tout… Même de lui-même! C’est pour cela que nous favorisons des protocoles double-blind…
— Double aveugle?
— Oui. Pour reprendre l’exemple des sourciers, les candidats ignorent où se trouve l’eau, mais les superviseurs du test aussi. On peut donc être certains que leur attitude ne change pas lorsque le candidat s’approche d’un point d’eau – ce qui pourrait lui donner un indice subtil, mais réel.
— Et depuis la mise sur pied du défi à un million, combien de candidatures avez-vous reçues?
— Des milliers. Beaucoup se retirent au moment de définir les détails du protocole. Au final, ce n’est qu’une minorité qui se rend jusqu’au véritable test.
— Et combien l’ont réussi à ce jour?
— Avant cette année… Aucun.
— Ce qui nous amène au communiqué de la Fondation, émis plus tôt cette semaine, affirmant que le défi avait été relevé.
— C’est juste. 
— Nous serions donc confrontés à la première confirmation expérimentale de l’existence du surnaturel?
— La première que je juge crédible, oui. D’ailleurs, à ce sujet, j’ai le devoir de souligner que le titre de cette émission est quelque peu trompeur. Assimiler cette confirmation à de la magie, c’est une grave erreur logique qui fait bondir le sceptique en moi… Je ne voudrais surtout pas que les fans du site de M. Fillion y voient nécessairement la preuve d’autre chose…
— Merci, M. Stenbeck. Nous voici donc arrivés au cœur de cette émission spéciale. Sur quoi portait le test en question? Comment a-t-il été relevé? Nous en discutons après la pause. »

Édouard avait à peine cligné des yeux durant le premier segment. Jean Vallée retira son casque d’écoute en soupirant. « So far so good. As-tu des nouvelles de ta corneille? »
Il sentait qu’Ozzy s’était quelque peu rapprochée du complexe Les Muses depuis le début de l’émission, mais quelque chose clochait… Elle aurait dû accourir en ligne droite, littéralement à vol d’oiseau, laissant Gordon derrière lui… Pourquoi, alors, progressait-elle si lentement? « Elle s’en vient, je le sens.
— J’espère! Tu te rends compte que, si elle n’est pas là après le documentaire, ça va miner notre crédibilité?
— On va quand même pouvoir continuer les tests et les démonstrations plus tard…
— Si ton but est de convaincre le public, tu te tires dans le pied. On a un oiseau magique, j’vous jure! Mais on ne peut pas vous le montrer… Parce que. C’est louche!
— Je t’assure que je comprends tout ça. Ozzy est en route. Il va être là à temps. » Il aurait aimé y croire aussi fermement qu’il l’affirmait. Il aurait dû le rappeler bien avant… Mais il avait trop craint l’ingérence de Gordon pour le laisser sans surveillance.
La pause s’achevait déjà; Jean grogna et retourna à son poste. Jasmine enchaîna une nouvelle ronde de discussions qui pavait la voie à la diffusion du documentaire tourné pendant qu’Édouard relevait le défi à un million. Elle invita ensuite les téléspectateurs à partager leurs impressions et leurs réflexions en composant le numéro à l’écran.
Édouard exhala, plus tendu que jamais. Le chat s’apprêtait à sortir du sac. L’émotion ressemblait à ce qu’il avait ressenti juste avant la diffusion du reportage qui allait conduire à la déchéance du maire Lacenaire. Cette fois, l’enjeu dépassait de loin la politique municipale : il incarnerait désormais, aux yeux du monde, la confirmation de l’existence du surnaturel.
L’équipe de tournage avait travaillé de façon exemplaire. Édouard demeurait impressionné par ce genre tout particulier de magie dont les artisans de la télévision se montraient capables… Cette capacité à transformer des événements en histoire, des gens en personnages, la vie en récit. Le travail de Stéphane fut une agréable surprise; ses manières d’énergumène cachaient une vision artistique et une maîtrise de la caméra qu’Édouard n’avait guère soupçonnées.
Édouard vit pour la première fois les détails du test qu’il avait subi. Vêtu seulement de boxers fournis par la Fondation, les yeux bandés, dans un caisson insonorisé, chaque fois qu’il entendait un signal sonore, il devait pointer dans la direction d’Ozzy. Des petites caméras installées par l’équipe de Randall James avaient saisi les images dans le caisson. En post-production, CitéMédia avait ajouté une carte de la ville montrant la position précise d’Ozzy, toujours précisément sur la ligne indiquée par Édouard. Il n’avait pas vu l’incrédulité croissante de Bernard Simmons à mesure que ses succès s’accumulaient; personne ne lui avait dit que le test où il avait (correctement) identifié qu’Ozzy se trouvait au-dessus du caisson avait été improvisé par Simmons après la fin du protocole formel.
Maude avait eu raison de vanter son interview avec Randall James. Malgré son âge avancé, il demeurait charismatique, à l’aise devant la caméra, généreux de ses commentaires. L’intervieweuse avait choisi de mettre l’accent sur le caractère inattendu de la démonstration d’Édouard. James se montrait bon joueur; il présentait les sceptiques comme des gens qui, au final, ne demandaient qu’à croire, mais incapables de se contenter de raisons boiteuses. Après avoir admis qu’il ne s’attendait pas à ce qu’on relève le défi de son vivant, il concluait avec une formule-choc. If we consider ‘natural’ that which can be explained, then the ‘supernatural’  can only be a temporary state. Autrement dit : la découverte d’un phénomène inexpliqué représentait, au final, une invitation à l’étudier jusqu’à ce qu’on l’explique… Et, conséquemment, qu’on lui trouve une place auprès des autres phénomènes naturels.
Ce serait bientôt au tour d’Édouard d’entrer en scène… Il allait interagir quelque temps avec le panel avant de répondre aux interventions du public. Il s’attendait à ce qu’on débatte de la véracité de ses affirmations – peu importe que des sceptiques aient officiellement été confondus…
Alors qu’il se levait pour préparer son entrée en scène, Maude se retourna vers lui avec une expression équivoque.
« Qu’est-ce qui arrive?, demanda Édouard, craignant le pire.
— Katie vient de m’appeler…
— C’est qui, Katie?
— L’opératrice de la console pour le vox pop. Elle a sur la ligne un type qui veut te parler immédiatement. Qui dit que c’est une question de vie ou de mort. Un certain Gordon… Édouard? Est-ce que ça va? »

samedi 2 septembre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 486 : Avant la tempête

Mike Tobin trouvait étrange que Timothée soit de retour dans la peau de son ami Rem. Enfin, son ancien ami. Dans le monde mouvant du crime organisé, la loyauté demeurait la vertu cardinale. Rem avait trahi son camp; il devait être puni. Avait-il pour autant mérité un sort pire que la mort?
Mike y pensait sans cesse, surtout lorsqu’il essayait de se rendormir au milieu de la nuit…
À quoi ressemblait l’existence douloureuse d’une âme prisonnière de l’urne? Était-ce une sensation d’inconfort, comme l’effet d’un coup de pied dans les couilles maintenu indéfiniment? Ou aigüe, comme un dard planté dans la chair? Intense, comme s’il était brûlé vif? Continue? Intermittente? Pourrait-il s’y habituer, après dix jours, dix mois, dix ans?
Il essayait de ne pas y penser. Mais il y revenait toujours. Chaque fois qu’il croisait Tim…
Les Quatre fréquentaient rarement le réfectoire – Mike n’était même pas certain qu’ils aient encore besoin de se nourrir. La pièce commune lui servait de refuge, où il pouvait se changer les idées avec les autres habitants du Terminus.
Gary lisait à voix haute le journal de la veille. L’article avait pour titre Funérailles pour un caïd. La plupart des fidèles ignoraient les détails de la chute du clan Fusco – ils ne retenaient que les salauds qui avaient voulu les sortir du Centre-Sud avaient perdu la partie. Mike avait pris part au conflit : les hommes de la banlieue nord avaient aidé les Grecs à faucher les Italiens, frappant partout où les Trois le demandaient. Grâce à la télépathie, ils connaissaient dans quelle mesure chacun de leurs ennemi posait un risque; ils avaient fait une offre sur mesure à tous ceux qui s’avéraient susceptibles de joindre leur cause, ou simplement de s’écarter de leur chemin. Une offre qu’ils ne voulaient pas refuser. « Karma’s a bitch », conclut Gary en tournant la page.
« Écoutez celle-là : La fondation Randall James et la direction des Sceptiques associés ont annoncé, par voie de communiqué, que leur ‘Million dollar challenge’ avait été relevé. Le défi, dont l’objet est de démontrer l’existence du paranormal ou du surnaturel via une démarche scientifique, n’avait jamais été réussi auparavant… »
James vint déposer le déjeuner de Gary, une assiette toute en couleurs qui répandait un arôme des plus alléchants. « Comme d’habitude, Mike? » Tout le monde au Terminus se délectait depuis que le sympathique barbu s’était découvert une passion pour la cuisine – même si certains murmuraient que c’était la Trinité qui la lui avait mise dans la tête. « Tu veux dire qu’il aurait suffi que l’un des Trois leur montre ce dont il était capable pour qu’on devienne millionnaires?, dit James. Eh ben!
— Ouais », répondit Sophie, la bouche pleine de bacon. « Il doit y avoir un truc de passe-passe, c’est clair que ça ne doit pas être de la vraie magie. Sinon l’autre gang de connards obsédés par le secret aurait empêché ça. Fucking connards!
— Est-ce que ça dit qui a empoché le gros lot?, demanda Mike.
— Le communiqué indique que ce sera au gagnant de révéler les détails au moment de son choix, continua Gary, en raison d’une entente préalable avec la Fondation. L’organisation assure toutefois qu’en temps et lieu, toutes les informations pertinentes seront transmises avec le souci de transparence nécessaire à toute démarche scientifique.
— Ben là!, s’excla Mike. C’est pas mal agace, leur affaire!
— Attends, c’est pas fini : la publication de ce communiqué coïncide avec l’annonce par CitéMédia d’une émission spéciale intitulée ‘La magie révélée’. Ni la Fondation, ni la direction de CitéMédia n’a offert d’autre commentaire. Fuck, les gars : l’émission… c’est ce soir! Je veux tellement voir ça!
— Moi, je… » Mike s’interrompit : deux mots venaient d’apparaître en lettres de feu dans sa tête. ALERTE ROUGE. Toute l’équipe de sécurité s’élança vers l’entrée principale.

Le soleil du matin apparaissait à peine au-dessus des édifices qui bordaient la place de la Vieille-Gare. Les Quatre se tenaient déjà devant le Terminus, à l’affût d’une menace que Mike ne pouvait pas encore identifier.
« C’est quoi le problème? », demanda-t-il.
Avant qu’il ait eu sa réponse, trois silhouettes apparurent au détour de l’accès nord. Les yeux plissés, Mike reconnut Gordon. L’homme semblait avoir connu des jours meilleurs… Celui du centre souriait avec une expression si exagérée qu’il avait l’air de porter un masque. À sa gauche marchait une femme que Mike avait bien connue… Gen, son ancienne maîtresse. « Qu’est-ce qu’elle fout là, elle?
— Pas elle », souffla Martin. « Hill.
— Quoi?
— Soyez prêts à tirer à notre signal, dit Karl.
— Sur qui?
— Celui du centre. Harré… »
Harré… Karl lui en avait parlé. Magicien surpuissant d’une autre époque, tueur d’une génération d’initié… Revenu à la vie en usurpant la chair de l’un des Seize. Il retira le cran de sûreté de son arme en avalant difficilement.
« Trois contre quatre, en plus de nous pis nos guns », chuchota Gary à son oreille. « Ça va être un massacre! »
L’inconscient ne comprenait pas à quoi il se mesurait. « La ferme. Concentre-toi sur ce qui se passe. Et ne tire pas avant le signal! »
Les nouveaux venus se campèrent devant les Quatre. Gordon parla en premier. « Nous venons en paix…
— La trêve a été rompue, dit Aizalyasni. Vous êtes sur notre territoire.
— Nous ne sommes pas ici au nom des Seize : nous… »
Harré l’interrompit. « Est-ce que c’est vous qui avez bloqué ma vision du futur? »
Les Quatre froncèrent les sourcils comme un seul homme. « Non. Est-ce vous qui avez débloqué le deuxième Cercle?
— Oh, ça, oui! », répondit Harré, jovial. Mike ne comprenait qu’à moitié cet échange – en fait, il n’écoutait pas vraiment, plutôt à l’affût d’un signe d’hostilité… Une goutte de sueur roula sous son aisselle.
« Vous nous voulez quoi? », demanda Aizalyasni, sur un ton que Mike associait davantage à Karl.
« J’ai besoin de vous quatre pour accomplir mon plan.
— Ton plan?, rétorqua Timothée. Quoi, tuer tous les Maîtres? Avoir le monopole de la magie?
— C’est ce que vous croyez que je veux? » Il se tourna vers Gordon. « Vraiment? C’est ce que vous croyez, tous? » Gordon haussa les épaules; Harré éclata de rire. « Ah, mais non! Ah, mais non! Non, non, non, non, non!
— C’est quoi, d’abord?, demanda Karl.
— Et quelle que soit la réponse, renchérit Martin, pourquoi ferions-nous confiance à un menteur, à un meurtrier?
— C’est simple, répondit Harré. Regardez dans mon esprit… Voyez la réponse à toutes vos questions. Je n’ai plus rien à cacher. » Il ouvrit les bras en signe d’invitation.
Les Quatre le dévisagèrent un instant, puis leur défiance disparut d’un coup, remplacée par une expression abasourdie. « Nous pouvons comprendre cet objectif, dit Martin. Mais pas à n’importe quel prix. Nous voulons d’abord et avant tout vivre en paix…
— Vous le savez, maintenant : le rôle que je vous réserve n’implique aucune violence, aucune contrainte. Et avec un peu de chance, aucun obstacle. Je vais réussir, avec ou sans votre aide. Mais avec vous, mon objectif pourrait être atteint… Dès aujourd’hui. 
— Aujourd’hui?!, s’exclama Mike.
— Oui, ce soir, répondit Harré. L’œuvre suprême… »

dimanche 20 août 2017

Le Nœud Gordien, épisode 484 : À portée de main

Pendant des décennies, Gordon s’était évertué à satisfaire son Maître, tantôt exigeant, tantôt indifférent, toujours impitoyable. Sa vengeance aurait dû lui apporter une mesure de satisfaction à la hauteur des torts qu’il avait subis, mais le plaisir demeurait intellectuel, sans véritable joie : une fois de plus, l’extase de Harré éclipsait tout le reste.
Il n’avait pas menti en affirmant qu’il portait le décès de Latour et la catatonie d’Olson sur la conscience – sans parler de Van Haecht et de ses fils. Ironie du sort, Avramopoulos ne réaliserait sans doute jamais qu’il avait volé sa statuette afin de lui sauver la vie.
Gordon avait relocalisé Harré dans un motel miteux de l’Est, presqu’à l’extérieur de la ville. Leur chambre était la dernière d’une rangée d’unités de rez-de-chaussée. À son arrivée, Harré était assis au bout de son lit, hypnotisé par la chaîne de nouvelles en continu de CitéMédia; depuis qu’il avait perdu ses visions du futur, il était obsédé par ces images du présent. Le bulletin s’interrompit, laissant place à une publicité pour une émission spéciale intitulée La magie révélée. La station avait mis le paquet pour la promouvoir : on ne pouvait pas se déplacer en ville sans tomber sur une affiche ou un panneau l’annonçant. Gordon présuma qu’elle portait sur les secrets des prestidigitateurs et autres artistes de la scène.
« Alors, m’as-tu trouvé un Maître?, dit Harré sans quitter l’écran des yeux.
— Mieux : j’ai un objet de pouvoir.  
— MAGNIFIQUE! » Harré éteignit la télévision et prit la statuette que Gordon lui tendait. « C’est bien ce que je cherchais! Oh, Gordon, c’est merveilleux… Il me faudra quelque temps pour en tirer ce dont j’ai besoin… Tu peux vaquer à tes occupations…
— Quelles occupations? Tout ce que j’ai à faire, c’est attendre minuit… Puis patienter un autre vingt-quatre heures!
— Je ne sais pas, moi… Cette damnée corneille nous a encore retrouvés. Tu devrais cesser de dire que tu vas la capturer et passer à l’action! »
Harré s’assit en tailleur sur la moquette aux couleurs douteuses, la statuette entre les mains, tenue au niveau de son nombril. Il inspira profondément et plongea en lui-même.

Ozzy trouvait parfois le temps long, à surveiller nuit et jour les allées et venues de sa cible. Il avait tant flâné partout qu’il connaissait presque toutes les corneilles de la ville, de même que leurs intrigues souvent distrayantes.  Chaque groupuscule était aux prises avec des frictions constantes, à la fois entre ses membres, qui jouaient du coude pour s’élever dans la hiérarchie, et avec les autres clans qui convoitaient les mêmes territoires. Ozzy était passé maître dans l’art de montrer aux locaux qu’il ne représentait aucune menace pour l’ordre établi. On le tolérait comme un excentrique, tant qu’il ne prenait pas partie. À force de voir ses congénères suivre aveuglément les règles dont il savait jouer, il commençait à croire qu’il n’était pas comme les autres…
Certains de leurs comportements lui apparaissaient carrément incompréhensibles. Comment expliquer qu’aucun animal ne s’intéressait à la nourriture dans la boîte grillagée qui avait été laissée à proximité de l’édifice qu’il guettait? Ozzy l’observa assez longuement pour juger qu’il ne risquait rien à tenter sa chance, puis il plana jusqu’au festin délaissé. Il entra dans la cage; son premier coup de bec activa un levier caché, et la porte se referma en claquant derrière lui.

Stupide animal, pensa Gordon en apercevant la corneille se démener dans le piège.
Son premier réflexe avait été de concevoir un procédé sur mesure pour le captiver. Il avait toutefois remarqué une cage à vermine dans le cagibi derrière le comptoir de la réception. Interrogé sur le sujet, le propriétaire lui avait dit qu’elle ne servait plus à rien, que les bêtes du coin ne s’y faisaient plus prendre. La solution, pour lui, avait été d’acheter des poubelles plus étanches. Moyennant un petit pourboire, Gordon l’avait convaincu de tenter sa chance à nouveau. Le type avait haussé les épaules et l’avait mise en place. Dix heures plus tard, la corneille d’Édouard en était prisonnière.
Gordon ne comprenait toujours pas pourquoi l’oiseau le traquait ainsi, d’un bout à l’autre de La Cité. Sa peur initiale que l’Agora débarque à leur repère s’était quelque peu amoindrie; son tête à tête avec Avramopoulos lui avait démontré que les autres ignoraient toujours son alliance avec Harré. Il avait néanmoins promis à Gauss qu’il le regretterait s’il se mêlait à nouveau de ses affaires… Son apathie avait repoussé l’échéance, mais le temps de tenir sa promesse était venu. La corneille s’activa de plus belle lorsque Gordon s’approcha avec l’intention de lui casser le cou.
La réalité changea de grain lorsqu’il mit la main sur la cage, signalant une manifestation synchrone. Gordon observa soigneusement son environnement. Un lampadaire qui bordait le stationnement s’alluma, malgré la clarté du jour; un klaxon au loin résonna trois fois. Si le destin lui envoyait un message, ce dernier était pour le moins équivoque… Gordon décida de juguler son impulsion avant de commettre l’irréparable. Il souleva la cage et l’emmena à la chambre.
Une scène étonnante l’attendait de l’autre côté de la porte. Harré n’avait pas bougé depuis qu’il s’était tourné vers la statuette, pas même pour boire ou évacuer. Il rayonnait désormais d’un halo chatoyant. Son sourire paraissait plus large que sa bouche aurait dû le permettre. Il ouvrit les yeux; une larme coula. « Comme c’est bon, d’être redevenu… Moi. » Il éclata de rire.
Toujours souriant, Harré dévisagea Gordon, qui sentit au même moment une pression dans son crâne. « Je t’interdis de lire mes pensées!
— Et moi, je t’interdis d’interdire! », répondit Harré en caquetant. Il plissa les yeux, comme pour creuser plus loin. « Oh! Oh! Comme c’est intéressant! Gordon, petit cachottier! Pourquoi ne m’avais-tu pas parlé des Trois du Terminus? Ou de ton composite O?
— Je te dis de sortir de ma tête! Sinon…
— Sinon rien : tu ne peux pas bluffer si je vois ton jeu! Voyons voir… Ah! Narcisse vous a aidés à me ramener… Il n’est pas mort après tout! » Harré ferma les yeux. « Je sens sa présence… Sa conscience est étalée sur la ville… Son fantôme se raccroche à mon filet, noué à son ancienne demeure… Il a trouvé une piste pour se réincarner… Il y travaille désespérément… Il y est presque… Tout ce qu’il lui faut, c’est un peu d’aide… Une petite poussée et… Voilà! » Il rouvrit les yeux. « Mon allié est de retour, en chair et en os. Je lui ai soufflé comment nous rejoindre. »
Gordon était estomaqué. Voir Harré étendre sa perception à La Cité entière, puis improviser en quelques secondes l’équivalent d’un procédé qu’il lui avait fallu, avec Félicia, des semaines à développer… Son pouvoir apparaissait sans limite.
Harré se tourna vers l’ouest, comme s’il regardait l’horizon à travers le plafond et les murs de la chambre. « Si je gagne les Trois à ma cause, si je mets à profit ton composite… L’œuvre suprême sera à portée de main. Deux Cercles sont déjà dans La Cité… Celui que je n’ai pas ouvert est obstrué… Si je le débloque… Et que j’en ouvre un troisième…
— Trois Cercles? C’est insensé! Le moindre procédé créera un contrecoup! Je ne pourrai plus me servir de mon art!
— Ce sera le cas pour tes anciens alliés, qui cesseront de nous inquiéter… Mais si je te montre le chemin de la metascharfsinn, tu seras au contraire plus puissant que jamais... » Ne risquait-il pas la folie, en empruntant cette voie? Harré dissipa ses réticences en une phrase. « Ce sera nécessaire pour reproduire l’extase par toi-même. C’est pourquoi tu n’y es jamais encore parvenu! »
Ils se mirent au boulot sur-le-champ. Une heure plus tard, un cognement à la porte les interrompit. Harré se précipita pour ouvrir.
« Tu as beaucoup changé, mon ami », dit le nouveau venu en guise de saluation, un sourire narquois sur ses lèvres maquillées.
« Pas tant que toi », rétorqua Harré en ricanant. Il fronça les sourcils. « Es-tu ici ou ailleurs?
— Un peu des deux. Je tire les ficelles de ce corps à partir de ma maison, comme un marionnettiste. Je crois que je pourrai maintenir mon joug aussi longtemps que nécessaire. À tout le moins, jusqu'à ce que nous trouvions une solution plus permanente. Qui est ton compagnon?
— Je te présente Gordon. C’est lui qui m’a ramené à la vie.
— Narcisse Hill, pour vous servir… »
Gordon lui serra la main, quelque peu abasourdi : Hill avait choisi d’habiter le corps d’un individu rattaché à plus d’un clou au cœur de son Nœud…

dimanche 13 août 2017

Le Nœud Gordien, épisode 483 : O

Une seconde après que l’alerte ait retenti, Avramopoulos était en état d’acuité. L’instant d’après, il projetait sa vision à l’entrée de son repère secret, sous le centre commercial inachevé. Il se détendit en percevant que ce n’était que Gordon. Il se composa un air majestueux, sur son trône de crânes. Lorsqu’il entendit ses pas au bout de la galerie, il lança : « Alors, tu en as marre de te cacher?
— Ce n’est pas moi qui me terre au fond d’un trou », répondit-il du tac au tac.
Avramopoulos laissa tomber sa contre-attaque en remarquant l’apparence de Gordon. Il ressemblait à un clochard avec sa barbe mal faite et sa chemise sale et fripée – sans compter la bouteille qu’il tenait par le goulot. « Tu rends hommage à Tricane ou quoi?
— J’ai le sort de Latour et d’Olson sur la conscience. Les derniers jours n’ont pas été faciles…
— C’était égoïste de ta part de nous laisser nous démerder avec Harré et ses sbires… Pas plus tard qu’hier, nous avons pincé les cadets Van Haecht la main dans le sac. Ils voulaient enlever Mandeville… Ils ont fini de nuire, ces deux-là. Harré a bien couvert ses arrières : une fois capturés, ils sont devenus complètement idiots. Enfin, encore plus qu’avant. Qui sait quelle sera la prochaine offensive? » Gordon lança un regard à la ronde. Détectait-il les procédés qui défendaient ses catacombes, qui n’attendaient qu’un mot de sa part pour se déclencher? « Je voudrais bien que Harré s’amène, juste pour voir… Ce sanctuaire est mieux gardé que n’importe quelle banque. Et contrairement à l’Agora, tant que je reste seul ici, je n’ai pas à craindre qu’on me trahisse!
— Ce n’est pas tout de se défendre. Il faut savoir passer à l’offensive!
— Évidemment. Que proposes-tu? » Avramopoulos ne l’aurait jamais avoué, mais il était reconnaissant de la visite de son ancien disciple… L’un de ses seuls amis.
« Nous devons discuter stratégie. Autour d’une bonne bouteille. » Gordon présenta celle qu’il avait amenée, à moitié pleine d’un liquide rouge, un peu plus translucide que du vin.
« Est-ce que c’est ce que je pense?
— Oui, répondit Gordon. Il m’en restait un peu. » Avramopoulos était extatique. Son eau-de-vie, son nectar divin… L’élixir requérait des ingrédients exotiques et une longue préparation; sa réserve finie au début de l’hiver dernier, il n’avait pas trouvé l’occasion d’en refaire depuis. « Je vais aller chercher des verres…
— Peuh! Donne-moi ça! », dit Avramopoulos en lui prenant la bouteille. « À la tienne! », enchaîna-il avec une longue lampée.
Le frisson familier suivit de près la première gorgée de liquide dans sa gorge. Mais une autre sensation s’y superposa, inhabituelle... Un plaisir encore plus intense envahit son bas ventre, des spasmes… orgasmiques. « Salaud! Tu m’as drogué avec ta merde! 
— Je te prie de respecter mon travail. Et surtout, de ne rien tenter contre moi. »
Avramopoulos sentit avec effroi ses pensées se réarranger pour obéir à la commande de Gordon. « Qu’est-ce qui m’arrive? Que m’as-tu fait avec… Ce procédé admirable?
— Tu as vite compris, à ton arrivée dans La Cité, que j’étais le créateur de l’Orgasmik. Que croyais-tu que j’essayais d’accomplir? Parle. Et sois sincère.
— J’ai cru que tu préparais La Cité pour la Joute. Le monopole d’un produit de contrebande ouvre toute sorte de possibilités. Sans même parler du profit.
— C’est ce que je voulais que tu croies. Que tout le monde a cru. »
Avramopoulos voulut se lever, mais Gordon l’interrompit. « Assis. » Il obéit : il n’avait pas le choix. « Voilà sa vraie nature. Quiconque consomme l’O doit m’obéir. 
— Comment oses-tu me faire subir cela? Je te ferai exécuter comme anathème! »
Gordon grimaça, un rictus dégoulinant de mépris. « D’abord, je t’interdis de dévoiler mon secret. » Encore une fois, ses pensées se transformèrent, à la manière de celles d’un novice soumis à la censure. « Tu te demandes peut-être comment j’ai pu concevoir un procédé ingéré, non maintenu, produit en masse, et qui a le double effet de créer un orgasme et rendre suggestible.
— C’est un tour de force. Je meurs d’envie de comprendre : un tel procédé ne devrait pas exister. » Damnation! Il voulait plus que tout l’envoyer se faire foutre, lui dire où il pouvait se les mettre, ses pilules… Mais il devait respecter son travail.
« Le composite O n’agit pas comme un élixir classique. Il ne contient pas en lui-même l’énergie – tout de même considérable – nécessaire au procédé… Il la puise directement du Cercle. Voilà pourquoi ta drogue ne fonctionne que dans La Cité.
— Mais même dans cette logique, l’effet ne doit pas durer longtemps… » Donc, je serai bientôt libéré. Tu ne perds rien pour attendre…
« Assez pour se rendre à la prochaine pilule, répondit Gordon. Les usagers se chargent de le renouveler eux-mêmes, à chaque nouvel orgasme. Je sais bien que tu ne voudras jamais en reprendre, alors j’aurai besoin d’une solution plus permanente. Donne-moi ta statuette. »
Catastrophé, abasourdi, impuissant, Avramopoulos la prit dans sa poche et la tendit à Gordon.
« Tu ne m’as jamais dit où tu l’avais trouvée… Parle.
— Je l’ai achetée à un vieil Indien, quelque part aux Honduras britanniques… Lui-même n’en connaissait pas la provenance. » C’était en 1925; il s’en souvenait comme si c’était hier. Elle décorait l’espèce de magasin général du vieux. Une forte manifestation synchrone, à l’époque où le phénomène demeurait une nouveauté, l’avait mise en relief. L’Indien avait été surpris que le riche étranger s’intéresse à ce bibelot sans valeur plutôt qu’au reste de sa marchandise.
Avramopoulos l’avait longuement étudiée avant de découvrir sa capacité à commander les gens. L’idée qu’elle recèle d’autres pouvoirs inconnus l’avait longtemps trituré… Tout comme l’existence possible d’autres objets du genre, les trésors perdus des grands mages d’antan.
« Explique-moi maintenant comment m’en servir. », ordonna Gordon.
Avramopoulos n’eut d’autre choix qu’obtempérer. Un homme moins borné aurait montré patte blanche; il gronda au son de la colère qui l’habitait. « Je vais te faire regretter cet affront. Je te le jure.
— C’est moi qui devrais te faire payer… Une gifle pour chaque fois que tu m’as frappé. Une humiliation pour chaque fois que tu m’as insulté, embarrassé, diminué. Tu disais que c’était pour que je devienne meilleur…
— Et j’avais raison, imbécile : grâce à moi, tu as accompli le Grand Œuvre!
— Est-ce pour qu’ils deviennent meilleurs que tu violes tes initiés? J’avais treize ans! »
Avramopoulos avait rarement vu Gordon si émotif. Quoi, il avait encore sur le cœur ces peccadilles? Il s’était glissé dans son lit une dizaine de fois, tout au plus, avant de s’en désintéresser. « Je t’ai initié à ça, comme au reste. De toute manière, tu n’en valais pas la peine. »
Gordon serra les poings; Avramopoulos crut qu’il allait le frapper. Un instant plus tard, toutefois, son ancien disciple éclata d’un rire amer. « Moi qui croyais ne plus accorder d’importance à quoi que ce soit… Tu as trouvé l’exception. Tout le mal que tu m’as fait… les mesquineries…
— Tu t’attends à ce que je m’excuse?
— Tu le ferais?
— Jamais!
— Alors ce sera à moi de me faire justice. À défaut d’être immanente, elle sera poétique. » Statue en main, Gordon lui posa l’index sur le front. « À partir de maintenant, tu ressentiras un attrait irrésistible envers les femmes…
— Non!
— Et ce, en plus de tout dégoût qu’elles t’inspirent déjà…
— Non! Je t’en prie…
— Silence! Tu mériterais que j’en fasse un effet permanent. Mais je suis un meilleur homme que tu le seras jamais. Il prendra fin lorsque tu auras fait jouir dix… Non, cent femmes. » Gordon le lorgna d’un air suffisant, alimenté par la panique qu’il ne parvenait plus à dissimuler. « Tiens, tant qu’à y être… Celle-là, elle est pour Espinosa : en attendant, tu ne seras plus capable d’érection en présence d’un homme. Et plus jamais devant quelqu’un de moins de vingt-cinq ans. Ferme les yeux. Tu vas oublier que nous avons eu cette conversation. Tu vas te réveiller avec des désirs que tu ne comprends pas, mais que tu ne remettras pas en question, malgré tout ton dégoût… Tu vas dormir, maintenant. Dors, je le veux! »

dimanche 4 juin 2017

Le Nœud Gordien, épisode 473 : Entre deux

Assis par terre, le dos contre le mur de la sacristie de son église-sanctuaire, Gordon observait Harré en pleine méditation. Même dans cette position – en demi-lotus, les yeux clos –, il lui semblait clair qu’il ne s’agissait pas de Van Haecht. Son maintien guindé et ses manières affectées se situaient à l’opposé de la spontanéité désarmante de Harré, et cette différence fondamentale se transposait jusque dans leur façon respective de rester immobiles.
Asjen et Aart continuaient encore à courir la ville pour ceci et cela au service de leur père. Gordon leur avait fait connaitre l’Orgasmik afin de les distraire de tout doute qu’ils pouvaient entretenir à leur endroit… Il n’avait plus à s’inquiéter de la loyauté de ces deux-là. 
 Gordon, lui, jouait le jeu en pleine connaissance de cause. Hier, il avait goûté pour une troisième fois à la pure extase. Harré lui avait promis que tant qu’il demeurait avec lui, tant qu’il obéissait à ses instructions, il pourrait en jouir à minuit chaque jour. Gordon avait vendu son âme au diable, mais à tout le moins, il avait obtenu un bon prix...
L’accessibilité du plus précieux trésor dévaluait tout le reste, et Gordon s’en moquait bien. Son apparence le montrait : il ne s’était pas changé depuis qu’il avait pris la main de Harré; cravate défaite, chemise à moitié déboutonnée, manches retroussées, barbe de trois jours… Il n’avait pas été aussi débraillé depuis des décennies.
Harré éclata soudainement de rire et déploya ses jambes engourdies. « Fantastique! L’intégration est complète! Mes capacités sont presque de retour! » Gordon préférait ne pas savoir ce que Harré avait pu faire subir à Latour pour voler sa magie. Était-ce la raison pour laquelle il s’était acharné sur les Maîtres durant la purge, avant qu’il soit tué par les Seize? « Encore un autre, et je serai prêt pour la suite! 
— Dois-je m’inquiéter?, demanda Gordon.
— Non, non, bien sûr que non. J’ai besoin de toi pour accomplir l’œuvre suprême. Toi et, idéalement, au moins un autre Maître. D’ailleurs, si tes petits copains ont pu modifier mon futur, c’est que l’un d’eux s’est élevé jusqu’à la metascharfsinn, non? Sais-tu lequel? Ou lesquels, peut-être? »
L’hypothèse la plus plausible plaçait Olson en tête de liste – après tout, il avait demandé à Gordon la formule qu’il avait développée pour stabiliser Tricane. Il se contenta toutefois de hausser les épaules en feignant l’ignorance. Il s’était soumis au bon vouloir de Harré, il avait accepté de lui prêter main forte, mais cela ne faisait pas d’eux des alliés pour autant.
Harré lui avait promis une nouvelle extase chaque jour à minuit, ni plus, ni moins. Il lui avait déjà avoué que l’en priver serait désastreux pour tout le monde; Gordon devinait qu’il ne voulait pas lui en donner plus pour les mêmes raisons. Après tout, il aurait fait n’importe quoi pour une dose supplémentaire…
Par ailleurs, Gordon pouvait déjà entrevoir les problèmes que recelait son futur… Il remarquait déjà que l’envie, la nécessité de la dose suivante croissait de manière exponentielle. Si la tendance s’accentuait, il viendrait vite à considérer le délai imposé aussi long que le siècle qu’il avait déjà attendu. Il ne pouvait y avoir qu’une seule issue s’il continuait à s’abandonner à cette dépendance toute-puissante : dès qu’il saurait comment trouver l’extase par lui-même, il ne ferait plus que cela, à l’exclusion du reste, jusqu’à en mourir, sourire aux lèvres. Loin de le décourager, cette perspective lui paraissait alléchante.
« À défaut d’un Maître, si j’avais entre les mains un objet de pouvoir, le reste serait beaucoup plus facile…
— Un objet de pouvoir? », demanda Gordon, vaguement remué dans son apathie. « Comme quoi? Mon anneau?
— Ah! Si seulement… Je parle de l’une de ces de pierres philosophales antiques, comme il ne s’en fait plus… »
— À quoi ressemblent-elles?
— Des sculptures mal dégrossies. J’en avais deux, grandes comme ma main, qui sont peut-être encore là où je les avais cachées, à Zurich, lorsque j’ai pressenti ma défaite imminente. Les autres, dans ma grotte, étaient aussi grandes qu’un homme…
— Ta grotte? »
Harré balaya la question d’un mouvement. « C’est sans importance. Le temps que je revienne de la Suisse ou du Guatemala, le futur sera déjà brouillé. Le temps presse… Plus j’avance maintenant, moins j’aurai à faire à l’aveuglette. Je ne peux pas échouer… Je ne peux pas… » Il devint pensif, ses yeux écarquillés fixés sur le mur de la sacristie.
Même s’il n’avait jamais entendu parler de ces objets de pouvoir, la description pointait vers un objet familier… Il se leva et massa ses jambes ankylosées. « Je vais aller prendre une marche.
— Va, va. Je ne m’inquiète pas : je sais que tu seras de retour pour minuit. »
Alors qu’il fermait la porte derrière lui, Gordon entendit Harré lancer : « Bonne chance, pour l’oiseau! »
Avant qu’il ait pu demander à quel oiseau Harré référait, il remarqua une grosse corneille, perchée dans un arbre juste devant la sortie. À peu près rien ne permettait de distinguer les individus de cette espèce, mais il aurait mis sa main au feu qu’il s’agissait de celle d’Édouard. Le cas échéant, elle ne se trouvait pas là par quelque coïncidence…
Il fit un pas vers elle, mais avant qu’il n’ait pu agir, elle crailla deux fois et prit son envol.
C’était fâcheux. Si ses anciens alliés pouvaient le retracer jusqu’ici, ils trouveraient également Harré. Il rentra.
« La marche a été courte…
— On nous a repérés.
— Je sais.
— Si l’oiseau fait l’erreur de revenir rôder, je serai prêt pour lui… »
Gordon avait promis à Édouard qu’il n’aurait pas d’autre avertissement s’il se mêlait encore de ses affaires… Rien ni personne n’allait se dresser entre lui et sa récompense quotidienne. 

dimanche 19 mars 2017

Le Nœud Gordien, épisode 462 : Gordium, 1re partie

L’oiseau s’envola bien au-dessus des toits les plus élevés des environs, collant du haut des airs à la trajectoire de la voiture qu’il devait suivre, sans jamais la perdre de vue. Le véhicule tourna à droite pour se diriger là où les édifices étaient les plus grands, au point de parfois toucher les nuages. L’oiseau maintint son altitude, mais les bâtisses eurent tôt fait de le rejoindre, jusqu’à ce que le reflet de ses ailes noires apparaisse dans les hautes fenêtres de couleur métallique. En contrebas, il entendait les croassements des clans de corneilles qui s’affrontaient avec pour enjeu les ruelles et leurs ressources. Ces conflits n’avaient rien à voir avec lui; il poursuivit son chemin, vissé à son objectif comme un missile à tête chercheuse.
Son esprit avait saisi que les clignotants signalaient un virage à venir; il put plonger à temps lorsque la voiture s’engagea dans la bouche d’un stationnement souterrain. Il se faufila de justesse sous la porte qui finissait de se refermer. Le ventre presque collé au sol, il lui suffit de tendre les pattes et déployer les ailes pour se poser tout en douceur.
Le conducteur sortit de la voiture et s’engagea dans la cage d’un escalier. Le volatile comprenait bien que, sans lui, le véhicule resterait là; il se permit donc d’explorer le stationnement, en veillant à ce que personne ne le remarque.
Il alla se jucher sur une grosse poubelle sans couvercle, non loin de l’escalier. Il remarqua au premier coup d’œil un tiers de sandwich. Il se laissa tomber dans les vidanges; la surface faite essentiellement de papier journal s’affaissa sous son poids, mais il recouvra son équilibre d’un battement d’ailes.
Le trésor était enrobé de papier ciré et de pellicule plastique. Il posa une patte dessus, celle qui portait la bague – cette chose qui l’agaçait chaque fois que son humain la lui mettait, mais qui, du moins, n’entravait pas son efficacité. En trois coups de bec, les obstacles avaient été déchiquetés; le festin pouvait commencer.
Alors qu’il picorait son butin, Ozzy ressentit que son humain se déplaçait à son tour.

Depuis plusieurs jours, Édouard utilisait sa corneille pour filer discrètement Gordon dans ses déplacements. Dans un premier temps, leur lien télépathique lui permettait d’avoir une idée générale de sa position; il avait ensuite eu un coup de génie. Il avait équipé Ozzy d’un petit traceur GPS, beaucoup plus précis, qu’il pouvait suivre en temps réel sur son téléphone. Là où Ozzy se trouvait, Gordon n’était jamais bien loin. Il avait ainsi identifié les endroits que Gordon fréquentait le plus souvent – notamment l’Agora et l’édifice où Félicia le rejoignait pour ses leçons, mais aussi une petite maison de ville, située sur la vingt-troisième rue, où il passait l’essentiel de ses nuits. Il avait déduit que cette maison, dont personne ne semblait connaître l’existence, devait être la résidence secrète de Gordon, le saint des saints de sa vie privée.
Lorsque son oncle lui avait appris l’existence de cette maison, Alexandre était devenu obsédé à l’idée d’y pénétrer. Dans son esprit, c’était là que devait se trouver la vidéo de surveillance disparue de chez son père après sa mort. Lorsqu’il avait confié son projet à Édouard, il s’était attendu à ce que son oncle le convainque de laisser tomber. À sa grande surprise, non content de l’encourager, il avait proposé de lui porter main forte.
Les cambrioleurs en puissance se garèrent à deux coins de rue de leur destination. « Ozzy n’a toujours pas bougé, dit Édouard. La voie est libre. Tu veux vraiment aller de l’avant?
Alexandre reconnaissait qu’ils s’apprêtaient à poser un geste grave, peut-être commettre une erreur aux lourdes conséquences. Mais pouvait-il lâcher prise, abandonner son hypothèse sans agir? Jamais. « Let’s go », dit-il, plus décidé que jamais.
La maison était coquette, et ne se distinguait en rien des autres du voisinage : deux étages, terrain exigu, une entrée à l’avant, une autre à l’arrière. « Es-tu certain que c’est la bonne?, demanda Alexandre.
— Je ne suis certain de rien, répondit Édouard. Sinon que Gordon traîne très souvent ici.
— Si on entre par effraction dans la maison d’un inconnu, on va avoir l’air con…
— Ouais. Autant vérifier : va frapper à la porte.
— Es-tu malade?
— Penses-y… Si on zigonne pour entrer et qu’il y a quelqu’un en-dedans, on est cuits.
— Pis si je frappe et on m’ouvre?
— Si on ne te reconnaît pas, prends un air innocent et demande-leur s’ils ont dans leur cœur la parole du Christ. Avec ta petite bouille d’ange, ça devrait passer. »
Alexandre, dubitatif, obtempéra néanmoins. À quelques pas de la porte, sans réfléchir, il tourna les talons et s’engagea la vingt-troisième, direction est.

Quelqu’un siffla derrière Alexandre. C’était Édouard. Qu’est-ce que son oncle foutait là? À bien y penser, où se trouvait-il, au juste?
« Si je t’avais laissé faire, tu serais retourné chez toi, on dirait…
— Heu…
— Alex… Le système de sécurité hypnotique de Gordon frappe encore! Pas de doute : nous sommes au bon endroit!
Alexandre eut besoin d’un instant pour retrouver le fil et comprendre ce qui venait de se produire. « Fuck. On est fourrés, dit-il en rejoignant Édouard. Comment on va faire pour entrer sans se faire affecter? »
Ils réfléchirent un instant. « J’essaye quelque chose », dit Édouard. Il ferma les yeux et inspira profondément, à la recherche de l’état d’acuité. Au bout d’une bonne minute, il rouvrit les yeux et s’avança vers la porte. Alexandre retint son souffle, s’attendant à le voir rebrousser chemin à chacun de ses pas. Mais son oncle réussit à se rendre jusqu’au seuil.
« Wow! C’est quoi ton truc?
— Tu sais, le procédé émergeant dont je t’ai parlé?
— La formule anti-compulsion…
— Oui. Je me suis concentré là-dessus; on dirait bien que ça m’a protégé.
— Et moi, je fais quoi?
— Hum. Va falloir improviser. Ferme les yeux. Fais-moi confiance. » Alexandre obéit. Il entendit les pas d’Édouard le rejoignant, puis il sentit sa main se poser sur son épaule. Il se laissa guider sans poser de question. Après un moment, quelque chose en Alexandre se mit à résister, à vouloir s’en aller ailleurs… mais la main continua à la guider sans céder.
« Yes, s’exclama Édouard. On a réussi! » Lorsqu’Alexandre rouvrit les yeux, il découvrit qu’ils se tenaient maintenant devant la porte patio, derrière la maison. La poigne d’Édouard avait eu raison du procédé magique.
Mais il fallait encore entrer…

dimanche 5 mars 2017

Le Nœud Gordien, épisode 460 : Assouvi

La nuit sans lune et le feuillage en hauteur rendaient difficile la navigation dans le boisé. Gordon avançait prudemment, veillant à ne pas trébucher sur les racines qui envahissaient çà et là le chemin de terre. Il y avait certes des lampadaires, assez nombreux pour servir de phares, mais trop éloignés les uns des autres pour permettre de voir clairement.
En état d’acuité, son anneau magique lui révélait la présence de tous ceux qui, comme lui, bravaient la noirceur du parc. Quelques promeneurs, la plupart avec un chien, restaient sur les voies les mieux éclairées; un petit groupe de jeunes avait choisi un banc de parc comme lieu de rassemblement. L’anneau révélait leurs relations étroites : un fil reliait chaque membre du groupe à tous les autres. Plus loin dans les bosquets, une poignée d’homme cherchaient des rencontres sexuelles instantanées.
Gordon se concentra sur le fil qui l’intéressait, un peu plus nerveux à chaque pas, au point d’en être nauséeux. De grosses gouttes de sueur roulaient de ses aisselles.
Ses pas le menèrent dans une section reculée du parc. Le petit chemin tortueux déboucha sur une clairière ovale éclairée par un lampadaire solitaire. Un homme se prélassait sur un banc juste en-dessous. En apparence, il s’agissait d’Arthur Van Haecht, mais sa posture décontractée – une jambe remontée sur la cuisse, les bras en croix appuyés sur toute la longueur du dossier – trahissait que l’esprit d’un autre l’habitait. L’homme souriait comme s’il venait d’entendre une blague des plus rigolotes; ses yeux écarquillés chatoyaient dans la nuit. « Harré.
— Gordon, c’est bien cela? » Il lui fit signe de s’asseoir. « Étonnant, quand on y pense : depuis le temps qu’on se connaît, nous ne nous sommes jamais encore présentés. Je t’attendais…
— Je suis venu dès que j’ai pu.
— Je me doutais bien que tu saurais me retrouver…
— C’est pourquoi tu m’as donné l’anneau, n’est-ce pas?
— Quel anneau? »
Gordon lui montra sa main droite. « Celui-là. Fait avec ta pépite enchantée… »
Le rire de Harré s’éleva dans la nuit. « En faire un anneau… Quelle bonne idée! Il t’a bien servi durant mon absence, je suppose? »
Gordon pensa à cette carte complexe qu’il avait tracée au fil des ans, le fruit de son exploration compulsive des liens qui unissaient les gens. Son premier Nœud remontait au temps où il habitait New York avec Avramopoulos, alors que l’anneau était encore une pépite informe qu’il portait en permanence dans le gousset de son gilet. Il avait recommencé son œuvre chaque fois qu’il avait investi une nouvelle ville – La Cité la dernière.
« C’est grâce à lui que j’ai trouvé le chemin jusqu’à ce corps. » Il inspira profondément. « La chair m’avait manqué. Tu sais combien de temps j’ai été coincé à l’état de spectre? » Il se tourna vers Gordon afin de poursuivre sa tirade, mais quelque chose attira son attention. « Qu’est-ce qui est arrivé à ton visage? », dit-il, les sourcils froncés.
Gordon effleura du bout des doigts les marques du feu de Saint-Elme qui avait troué sa peau, mais il choisit de ne pas répondre. Son pouls s’accéléra : le moment qu’il attendait depuis si longtemps était enfin arrivé. Toutes ces années, toutes ces décennies à n’espérer qu’une seule chose… « Je ne suis pas venu te voir pour parler de la pluie et du beau temps. Tu as retrouvé ta chair. C’est à ton tour de remplir ta part du marché.
— Quel marché? »
Il fallut tout son sang-froid pour empêcher Gordon de hurler. « Ne fais pas l’innocent! »
Harré éclata de rire. « Ne t’en fais pas. C’est ce soir que tu reçois ton dû. Je ne veux pas connaître ce futur où tu en es frustré… » Il grimaça. « Ça ne se passerait pas très bien pour moi. Ni pour toi, d’ailleurs. »
Gordon se détendit quelque peu, mais pas complètement, craignant d’être à nouveau mené en bateau. Il avait honte de l’admettre, mais la possibilité qu’il soit privé de ce qu’il convoitait lui apparaissait une tragédie pire encore que les deux grandes guerres combinées.
Harré se leva et aller se camper devant lui. Sa posture lui donnait des allures de géant. Il posa délicatement l’index sur son front. « Pour services rendus », lança-t-il en ricanant.
Le monde disparut dans un éclair de félicité. L’identité de Gordon se dissolut dans l’infini et l’éternel.
Il reprit conscience prostré dans l’herbe, roulé en boule aux pieds de Harré. Après un moment de confusion, il sentit une émotion l’habiter tout entier, aussi irrépressible qu’un raz-de-marée. Il n’avait ni la force ni le désir d’y résister; il s’y abandonna sans réserve. Le digne Gordon, magicien centenaire, l’un des Seize, pleura comme un vulgaire bambin.
Il avait attendu si longtemps pour renouer avec le paradis… Malgré toute cette attente, toutes ces frustrations, il fallait le reconnaître : c’en avait valu la peine. Toute ce qui avait conduit jusqu’à cet instant s’avérait justifié; tout le reste, sans la moindre importance.
« En veux-tu encore? »
La question, surréelle, inattendue, le fit à nouveau éclater en sanglots. « Plus que tout », avoua-t-il en essuyant ses larmes.
« Joins-toi à moi, et tu n’en seras plus jamais privé. »
Gordon n’en croyait pas ses oreilles. Bien entendu, la partie rationnelle de son esprit comprenait qu’accepter signifiait vendre son âme au diable. Mais à un niveau plus viscéral, le choix était déjà arrêté. Harré lui tendit la main.
Gordon lui offrit la sienne. 

dimanche 8 janvier 2017

Le Nœud Gordien, épisode 452 : Échaudée

« Qu’est-ce qui s’est passé?
— Qu’est-ce qu’il a dit?
— Écartez-vous!
— Est-ce qu’on a besoin d’une ambulance?
— Mais laissez-le parler! »
Félicia se trouvait dans l’œil du cyclone, immobile au milieu d’une tempête de mouvements et de paroles. Elle était stupéfaite, sans savoir si elle devait agir, incapable de déterminer comment agir.
Elle semblait être la seule à avoir compris ce mot que Gordon avait prononcé en pointant le père Van Haecht. Harré. Voulait-il dire que c’était Harré qui avait saboté la Joute? Ou qu’il avait possédé Van Haecht, comme son clin d’œil le laissait croire?
Si c’était bien Harré qui s’enfuyait par l’ascenseur, elle aurait dû se précipiter à sa suite, l’arrêter avant qu’il ne s’échappe.
Pourquoi, alors, demeurait-elle figée au milieu du brouhaha? Qu’était devenue la femme déterminée, courageuse, qui avait couru sans hésiter jusqu’au sommet du Hilltown en flammes?
C’était la témérité de cette femme qui l’avait conduite à outrepasser ses capacités. Une erreur qui avait failli lui être fatale.
Échaudée, elle se retrouva paralysée en ce moment crucial, à attendre que son Maître ait fini de s’époumoner, espérant qu’ensemble, ils sauraient quoi faire.
Alors que la toux de Gordon se calmait enfin, un « Non, non non! » paniqué retentit de l’autre côté de la pièce. C’était Daniel Olson, en train de s’arracher les cheveux à deux mains. « Pas encore! », ajouta-t-il avant de s’élancer vers l’escalier, ajoutant une couche de confusion à la scène. Interloqués, Vasquez et Polkinghorne se précipitèrent à sa suite.
Gordon réussit enfin à se remettre sur pied. Ses yeux larmoyants étaient injectés de sang; un filet de salive coulait de son menton. « Ça va, ça va aller, dit-il entre deux toussotements.
— Qu’est-ce qui vous est arrivé!?, demanda Latour.
— Je l’ignore, répondit Gordon d’une voix éraillée.
— Est-ce que je peux faire quelque chose?
— Merci, Berthold. Mais non. Je suis fatigué – la Joute m’a complètement drainé.
— Qui a gagné?, demanda Avramopoulos.
— Mais on s’en fout! », s’écria Félicia. Malaise.
« Je vous l’avais dit que ce procédé était dangereux, rappela Mandeville. Je dois vous examiner, Arthur et toi.
— Ce ne sera pas nécessaire, répondit Gordon.
— J’insiste.
— Plus tard. Pour l’instant, je dois me reposer. Félicia, amène-moi à ta chambre, s’il te plaît. »
Elle l’aida à marcher jusqu’à l’ascenseur. Elle appuya sur le bouton à répétition, mais les portes ne s’ouvrirent pas. Elle avait l’impression que tout le monde la regardait. « Serais-tu capable de prendre l’escalier? » Gordon acquiesça. Le temps de se rendre à son pied-à-terre, le Maître avait retrouvé une bonne part de sa contenance habituelle.
« Je ne suis pas folle? Tu as bien dit Harré? », demanda-t-elle dès que la porte fut refermée. Ils étaient seuls, mais elle ressentait tout de même le besoin de chuchoter.
Gordon hocha la tête, circonspect.
« Qu’est-ce que ça veut dire?
— Il a pris le contrôle de Van Haecht. »
La confirmation de ce qu’elle avait craint lui fit tourner la tête. Son cœur, sa respiration, le flot de ses pensées, tout s’accéléra. « Il faut avertir les autres, et vite!, dit-elle, la main sur la poignée de la porte.
— Non. C’est notre gâchis. C’est à nous de le réparer.
— Notre gâchis?
— N’en parle à personne, point à la ligne.
— Es-tu devenu inconscient, ou quoi? C’est de Harré dont il est question. Harré! En liberté! Dans La Cité!
— Ce n’est pas une suggestion, ou une discussion : c’est un ordre.
— Mais…
— Pas de mais. Tu as juré de m’obéir. Respecte ta promesse. » Son ton était dur, sans appel. « Laisse-moi. Reviens dans une demi-heure. Nous parlerons stratégie. » Gordon s’affaissa sur le matelas gonflable, puis il ferma les yeux.
Abasourdie, Félicia sortit sans rien dire.
Il fallait reconnaître que Gordon n’avait pas tort : c’était aussi son gâchis. Elle était la seule qui aurait pu empêcher Harré de s’enfuir. Au moment crucial, elle avait hésité. Elle se détestait de l’avoir laissé filer, de ne pas s’être ressaisie à temps, de ne pas avoir pris l’initiative d’ameuter toute l’assemblée.
Tout le tort créé par Harré serait sur sa conscience. Elle avait le devoir de lui mettre le grappin dessus. Mais comment?
Elle passa les minutes suivantes à échafauder un argumentaire pour convaincre Gordon d’avertir les autres. En cours de route, toutefois, elle eut une idée… Un moyen de débusquer Harré sans contrevenir à ses promesses.

dimanche 11 décembre 2016

Le Nœud Gordien, épisode 450 : La petite Joute, 2e partie

La porte de l’ascenseur s’ouvrit au troisième étage de l’Agora. Félicia sortit, Édouard resta derrière. « Tu ne viens pas?
— Je fais un bond au cinquième. Je parie que si je ne descends pas la machine à café, quelqu’un va me le reprocher.
— Ouais, quelqu’un. » Qui d’autre qu’Avramopoulos? Félicia aurait dû l’embrasser avant : maintenant, ils pouvaient être vus. Bien que leur relation soit un secret de polichinelle, d’un commun accord, ils préféraient encore la discrétion. Elle se contenta donc de lui sourire pendant que la porte se refermait; celui qu’il lui retourna parut inquiet, comme si c’était lui et non elle qui était appelé à se tenir au bord du cercle de Joute.
La tradition voulait que ce soit le jouteur avec l’avantage du terrain qui reçoive son adversaire. Dans le cadre de la petite Joute, les Maîtres s’étaient entendus pour s’affronter en territoire neutre.
La grande pièce du troisième était méconnaissable. Outre les chaises disposées en cercle au centre, tout l’ameublement usuel avait été empilé dans un coin, dissimulé derrière les tableaux à roulettes. L’arène de la Joute avait été tracée à même le sol, à l’encre plutôt qu’à la craie. On avait éteint les fluorescents; des cierges ajoutaient quelque peu à la lumière du jour qui filtrait par les fenêtres. Le sitar de Derek Virkkunen enrobait l’atmosphère de mélodies à la fois mystérieuses et solennelles.
Bien que Félicia soit plusieurs minutes en avance, la plupart des autres s’y trouvaient déjà. Polkinghorne papotait avec la plantureuse Vasquez. Le pauvre devait peser vingt kilos de moins qu’avant la mort de Hoshmand. Ses joues et son ventre avaient perdu de leur rondeur; il paraissait flotter dans ses vêtements. Elle fut heureuse de constater qu’il paraissait avoir retrouvé sa bonne humeur. Elle nota qu’Olson avait choisi un siège de l’autre côté du cercle, avec Latour et Stengers. C’était étrange : elle s’était toujours représenté le couple Olson-Vasquez comme une seule et même chose, une unité irréductible, mais en ce moment, ils semblaient déconnectés l’un de l’autre.
Avramopoulos se tenait seul dans son coin, le visage de marbre, concentré comme un athlète avant la compétition. Alors que les autres étaient en tenue civile, il avait opté pour sa toge pourpre et ses lauriers, peut-être pour rappeler son rang. Le vieux misogyne avait brûlé les ponts avec à peu près tout le monde. On spéculait depuis des jours à savoir qui serait son lieutenant. Félicia avait bien hâte au jour où elle se mesurerait à lui. Elle était convaincue que Team Gordon lui donnerait une bonne leçon – et si son Maître ne triomphait pas dans le cercle de Joute, elle prendrait un malin plaisir à lui montrer ce dont une femme était capable, quelle que soit la nature du défi.
Les trois frères Van Haecht avaient pris place à côté de leur père – l’adversaire de Gordon pour ce tour. Encore confiné à son fauteuil roulant, Arie continuait de croire qu’on trouverait bien un remède à ses problèmes de pieds, mais chaque succès ne s’avérait que temporaire : les marques du feu de Saint-Elme demeuraient inguérissables. Pauvre Gordon! Allait-il devoir porter ses marques au visage pour toujours?
Lorsqu’il s’était retrouvé handicapé à la suite du grand rituel, Arie avait eu l’idée qu’on le mette sous la coupe de la même compulsion qui avait propulsé la progression d’Édouard, question de tirer profit de sa convalescence. En ce moment même, il méditait, les yeux fermés, ses lèvres articulant un mantra. Alors qu’Édouard dépeignait cet épisode comme l’un des plus difficiles de sa vie, Arie, pour sa part, paraissait s’en sortir assez bien. Il est vrai que, contrairement à Édouard, il jouissait des soins attentifs de sa famille.
Félicia s’assit à la place que Gordon avait réservée à ses côtés. Elle le salua d’un mouvement de la tête. Comme un vieux couple, ils passaient tant de temps ensemble qu’ils n’avaient rien de nouveau à se dire.
Mandeville fut la dernière à arriver. Elle n’alla pas s’asseoir autour de l’arène : elle préféra garder ses distances, les bras croisés, la mâchoire serrée. Parmi les Maîtres, elle était seule à s’opposer à l’idée de Joute. Avait-elle même déjà assisté à un affrontement dans le passé?
La musique monta en crescendo avant de se taire brusquement. Le signal était donné : la Joute allait commencer. Latour et Avramopoulos s’avancèrent et échangèrent les paroles rituelles. Latour appela Isaac Stengers comme lieutenant. Avramopoulos créa la surprise en choisissant Polkinghorne. Le Maître balaya l’assistance du regard avec son sourire détestable, comme pour dire Vous voyez? Je gagne toujours, au final. Qu’avait-il promis à son lieutenant pour qu’il s’avance ainsi, tout sourire, pour rejoindre celui qui l’avait tant humilié par le passé? « Je gage qu’il a dû utiliser sa statuette », chuchota Félicia à l’oreille de Gordon, qui demeura impassible.
L’atmosphère électrique dans l’Agora rappelait celle d’un match de boxe, même si l’affrontement ne pouvait être que bref. Les adversaires entrèrent dans le ring; l’encre du cercle se mit à luire, les deux Maîtres furent traversés d’un frisson, puis ils exhalèrent en même temps.
L’assistance retint son souffle : qui avait gagné? Latour tendit la main à Avramopoulos. « Bien joué, chevalier. Lorsque j’ai vu que j’étais le dragon, j’ai tout de suite su que j’allais perdre. A-t-on jamais vu le monstre gagner? »
Avramopoulos haussa les épaules, comme si sa victoire allait de soi. Il se retourna vers Stengers. « Bon, voici le défi… »
L’expression décidée de Stengers se décomposa alors qu’il découvrit qu’il devait voler deux pièces d’art précolombien, exposées au Musée archéologique du complexe Les Muses. « Les pièces en question seront retournées à la fin du défi, n’est-ce pas?
— Quand tu gagneras à la Joute, rétorqua Avramopoulos, ce sera à toi de décider. Pour l’instant, garde tes questions pour toi. »
La réponse cinglante redonna son flegme à Stengers. Il accepta le défi avec aplomb. Les quatre hommes retournèrent s’asseoir.
L’anxiété de Félicia avait grimpé d’un cran. Comment se serait-elle acquittée du défi d’Avramopoulos? Et si Van Haecht concoctait un défi encore plus audacieux?
Gordon et son adversaire se levèrent à leur tour pour prendre place devant le cercle et échanger les paroles rituelles. Félicia sentit ses tripes se nouer lorsque son nom fut prononcé. Il faut que Gordon gagne. Réagir aux manœuvres d’Aart ne pourrait qu’être plus facile que l’inverse.
Gordon et Van Haecht pénétrèrent dans le cercle. Les caractères se mirent à chatoyer. Les dés étaient jetés…
Chose étrange : après cinq secondes, puis dix, l’affrontement n’était toujours pas conclu. Le phénomène était inédit : personne ne réagit, personne ne savait même s’il fallait réagir. Les symboles peints sur le sol brillèrent de plus en plus; étrangement, l’anneau de Gordon aussi. La teinte de la lueur vira au bleu, le même bleu que… « Le feu de Saint-Elme! »
Félicia abandonna le décorum pour se précipiter sur son sac à main, qu’elle renversa sans ménagement. Elle saisit son crayon-feutre, espérant avoir le temps de réaliser son truc, le procédé capable de disperser un trop-plein d’énergie radiesthésique. De l’autre côté de la pièce, Virkkunen avait déjà agrippé son sitar, animé de la même intention.
Sa lancée fut interrompue lorsqu’un claquement retentit dans l’espace, un coup de tonnerre sec plutôt que grondant. Une bourrasque venue de nulle part souffla tous les cierges. Avant que Félicia ou Derek n’ait pu agir, Gordon et Van Haecht s’écroulèrent. Tout le monde se précipita sur les deux Maîtres inconscients.
Il leur fallut d’interminables secondes pour rouvrir les yeux; Gordon fut secoué d’une quinte de toux si puissante que Félicia crut qu’il allait vomir. Van Haecht, de son côté, semblait en état de choc. Il avait les yeux écarquillés et la bouche tordue en un rictus effrayant. Il semblait chercher son air à coups de petites inspirations haletantes. Il pointa la sortie, l’urgence manifeste dans ses yeux. Ses fils agirent comme un seul homme : Arie se laissa tomber hors de son fauteuil roulant; Aart et Asjen l’y assirent au prix de quelques efforts. « Écartez-vous! », somma Aart en poussant le fauteuil vers l’ascenseur, déterminé à obéir à son père, à ne pas offrir sa faiblesse en spectacle une seconde de plus.
De son côté, Félicia aida Gordon à s’asseoir. « Qu’est-ce qui s’est passé? », demanda-t-elle. Le Maître tenta une réponse, mais sa toux irrépressible l’empêchait de l’exprimer chaque fois qu’il ouvrait la bouche. Il tenta sans succès de se remettre sur pied, seulement pour choir à nouveau dans les bras de Félicia. Il se mit à pointer à son tour l’ascenseur.
Elle regarda dans la direction qu’il pointait juste à temps pour voir les portes se refermer. Au tout dernier instant, le père Van Haecht cligna de l’œil dans leur direction. Un spasme ou un geste intentionnel?
Félicia retourna son attention vers Gordon. À chaque essai, ses râles gagnèrent en intelligibilité, jusqu’à ce qu’elle saisisse enfin le mot qu’il cherchait désespérément à prononcer…
« Harré! »