dimanche 29 octobre 2017

Le Nœud Gordien, épisode 494 : L’œuvre suprême, 2e partie

Claude était devenu pâle comme un drap; Édouard, carrément livide.
Harré, Gordon et Geneviève formaient un triangle, chacun à deux mètres des autres; ils déclamaient des incantations inintelligibles au milieu du vent grondant, les bras tendus vers le ciel, pendant qu’au-dessus de leurs têtes, les nuages noirs tourbillonnaient. Par moments, on pouvait reconnaître dans leurs mouvements ceux qu’avaient répétés les malheureux spectateurs du complexe Les Muses. De solides bourrasques soulevaient la poussière et les détritus avec un hululement sinistre, ponctué de coups de tonnerre assourdissants.
Ils avaient retrouvé Gordon. Ils avaient la confirmation qu’il avait rejoint le camp de Harré. Que sa manœuvre durant l’émission n’était qu’un prélude à… ceci. Mais la surprise absolue de découvrir Geneviève mêlée à tout cela avait scié les jambes d’Édouard.
Il fallut l’appel répété de Claude pour le sortir de son ahurissement. Son allié avait dégainé son arme, qu’il tenait à deux mains, pointée vers le sol. « Qu’est-ce qu’ils sont en train de fabriquer?
— Je ne sais pas », répondit-il.
« Ça n’a pas l’air très catholique. Il faut faire quelque chose!
— Mais quoi? »
Pragmatique, Claude interpréta la question comme une invitation à prendre l’initiative. Il braqua son arme et avança vers le trio. Édouard n’était guère convaincu qu’il s’agisse de la meilleure approche, mais il n’avait rien de mieux à proposer. Il lui emboîta le pas.
« Police! Que personne ne bouge! », hurla Claude à mi-chemin. Les trois ne montrèrent aucun signe de l’avoir entendu, ou même remarqué. Il tira un coup en l’air en s’approchant davantage. Cette fois, il réussit à attirer leur attention. « Police! Les mains en l’air! Cessez immédiatement!
— Non », dit Harré. Malgré le vent, Édouard entendit le mot résonner comme s’il avait été prononcé dans une cathédrale silencieuse. D’un mouvement de la tête, Harré signala à Gordon de s’occuper des importuns.
Harré et Geneviève se tendirent au même moment, comme s’ils prenaient sur leurs épaules la charge dont Gordon devait se délester afin d’obéir à la consigne. « Statue », dit-il simplement. Un craquement électrique se fit entendre; une lueur rouge les enveloppa. Claude et Édouard se retrouvèrent pétrifiés, incapables de bouger le moindre muscle. Gordon les scruta un instant, le visage déformé par le même rictus que Harré – et, plus inquiétant encore, Geneviève – avant de retourner à ses incantations.
Piaffant d’impuissance dans son cachot de chair, Édouard vit des points lumineux apparaître au cœur des nuages. Cette lumière, tantôt jaune, angélique, apaisante, tantôt rouge, infernale, terrifiante, donnait à la voute céleste des airs de jugement dernier.
Il ne lui restait qu’à accepter la défaite. Je suis cuit, mais j’aurais dû m’y attendre, pensa-t-il plein d’amertume. Qu’est-ce que j’espérais accomplir en me mesurant aux plus grands magiciens du monde, avec un grand total d’un procédé à mon répertoire?
Un instant
Un seul procédé, peut-être…
Mais qui lui avait tout de même permis de se libérer de la censure posée par Avramopoulos. Grâce auquel il avait déjoué les défenses du repère de Gordon.
Pouvait-il espérer vaincre cette nouvelle contrainte?
L’image du procédé émergeant apparut dans son esprit, aussi claire que jamais. Il inspira à la recherche de l’acuité; alors que, d’ordinaire, il lui fallait de longues minutes, cette fois, l’état second lui rentra dedans. La magie qui saturait l’air ambiant, loin de le rendre malade, envahit chaque cellule de son corps. Il lui suffit de la faire passer par le symbole dans sa tête – une procédure indescriptible, naturelle, instinctive – pour lui permettre de libérer un doigt, un pied… Puis, de fil en aiguille, son corps au complet. Pendant qu’il se concentrait, les nuages avaient grandi jusqu’à éclipser le soleil, plongeant le boulevard dans une nuit précoce.
Même libéré, il se garda bien de bouger. Laisser croire aux magiciens qu’il demeurait hors-jeu était son seul atout. Il ne voyait qu’une issue : prendre l’arme de Claude et tuer Harré, en espérant que le trou de la balle soit le point final de sa sinistre entreprise – et de son joug sur Gordon et Geneviève.
Toucher une cible à vingt mètres aurait été difficile même si le vent n’avait pas brouillé les cartes. Tirer dans ces conditions serait pour le moins hasardeux, compte tenu que son ex-femme, la mère de ses enfants, se trouvait tout à côté de la cible. Il n’aurait sans doute pas de deuxième chance; il allait saisir l’arme, courir autant que possible, et vider son chargeur à la seconde où son assaut serait détecté. Il avait ainsi meilleur espoir de faire mouche… Et d’éviter les balles perdues.
Il exhala et s’exécuta.
Il arracha le pistolet de la main de Claude. Geneviève le remarqua en premier. Alors qu’il s’apprêtait à tirer, elle fit un large mouvement du revers de la main. Une force invisible le renversa. Il perdit pied et échappa son arme.
Il avait raté Harré… Mais Gordon avait cessé ses incantations. Il regardait, incrédule, deux taches de sang s’agrandir sur sa chemise fripée. Il voulut parler, mais il s’écroula sur l’asphalte.
Les traits crispés, le visage luisant de sueur, Harré semblait secoué. « Débarrrasse-nous de lui », dit-il à Geneviève sans desserrer les dents. « Je peux tenir quelque temps, nous finirons à deux. »
Édouard tendit la main vers le pistolet, mais d’un nouveau mouvement de la main, Geneviève chiffonna l’arme, comme si elle avait été faite de papier plutôt que de métal. « Imbécile », cracha-t-elle en s’approchant, le visage tordu par la haine. « Je comprends que ta femme ait été furieuse contre toi. Elle craignait que ton projet égoïste d’émission mette en péril la vie de vos enfants… Elle ne pensait qu’à cela, lorsque je l’ai possédée. Ironique, n’est-ce pas? C’est elle qui nous a montré comment Gordon pourrait s’adresser à La Cité entière… La pièce manquante pour nous permettre de réaliser notre Œuvre. Oh, nous aurions bien trouvé une occasion de le faire, même sans toi… Mais tu nous l’as servie sur un plateau d’argent.
— Hill! », s’exclama Harré, confirmant à qui Édouard avait réellement affaire. « J’ai besoin de ton aide! Presse-toi!
— Nous devons malheureusement mettre fin à notre conversation. Votre corps m’a bien servi dans le passé; j’en reprendrai volontiers possession. Après que vous l’ayez quitté pour toujours, bien entendu, ajouta-t-il avec un sourire rogue. Quoiqu’à bien y penser, j’aurais intérêt à conserver celui de cette femme pour user selon mon bon plaisir, une fois notre Œuvre complétée…
— Hill!, répéta Harré, l’urgence dans la voix.
— Adieu, M. Gauss. »
Hill serra le poing; Édouard se mit à suffoquer, écrasé par la même force qui avait détruit son arme, incapable de se détourner du spectacle atroce d’une ‘Geneviève’ amusée de le voir périr.

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