dimanche 6 avril 2014

Le Nœud Gordien, épisode 314 : Dans le trou, 6e partie

Dans le noir, sous la pluie, et au milieu d’un boisé escarpé, Aizalyasni et Timothée eurent le temps d’une bonne frousse avant que Timothée retrouve  l’entrée de la grotte. Même à deux pas, elle ressemblait davantage à un pli dans la colline qu’à un passage de taille humaine. Les chances que quelqu’un la trouve par hasard étaient à peu près nulles. Aizalyasni poussa un soupir de soulagement. « Tu imagines, se retrouver pris au Maroc, sans papier ni argent?
— Je n’y avais pas pensé », répondit Timothée.
C’est peut-être le secret de son courage, pensa Aizalyasni en tordant ses cheveux mouillés.
« Tu as vu? », demanda Timothée à la première intersection.
« Non, quoi?
— Ta flèche… »
À première vue, flèche qu’elle avait tracée sur le mur paraissait telle qu’ils l’avaient laissés à leur premier passage. « Elle s’est estompée », ajouta Timothée. Il avait raison : la marque était à moitié moins profonde qu’à l’origine. À ce rythme, elle allait disparaître d’ici quelques heures.
Les couloirs s’avéraient donc encore plus malléables qu’ils ne l’avaient soupçonné. Un peu plus loin, ils découvrirent à quel point : ils croisèrent un embranchement en T.
« C’était pas là quand nous sommes passés tantôt, hein?
— Non, j’en suis certaine. » Le cœur d’Aizalyasni se mit à battre plus fort. C’était une chose de voir des marques s’estomper, et une toute autre chose que de voir des passages entiers apparaître… Et qui sait, disparaître? « À moins que ce soit la deuxième intersection, celle où nous avions continué tout droit?
— Non, celle-là devrait être un peu plus loin.
— Tu es certain? 
— Oui », déclara-t-il, malgré une expression suggérant qu’une part de doute subsistait.
« On continue vers la sortie? J’ai peur que le passage soit bloqué, ou que nous nous perdions…
— Une minute. Je viens de penser à quelque chose. Tu as dit que Madame avait creusé le trou pour s’enfuir…
— Je pensais à voix haute, je ne sais pas vraiment…
— Si un nouveau passage vient d’apparaître, c’est peut-être un signe que Madame est passée par là, non?
— Heu, oui… j’imagine…
— Allons-y! » Timothée ne lui donna pas le temps de rouspéter : il prit le couloir à droite. Aizalyasni dessina une flèche à toute vitesse en s’assurant de laisser un trait plus profond que les précédents. Elle s’empressa ensuite de rattraper Timothée.
Contrairement aux autres passages, droits et à l’équerre, celui-ci traçait des zigzags qui empêchait de voir plus loin que l’angle suivant. Ils furent surpris après un tel détour de tomber nez à nez avec une porte en bois.
 « Entends-tu? » chuchota-t-elle. Des pleurs intermittents parvenaient à ses oreilles. Aizalyasni enroula son bras autour de celui de Timothée d’un geste plus inconscient que délibéré.
Timothée prit une profonde inspiration et se risqua à pousser la porte.
Il révéla une chambre d’enfants aux meubles et à la décoration vieillotte, tout en beige et en brun. Les murs étaient couverts d’étagères remplies de toutous, de jouets et de sucreries. Une petite fille était assise sur le lit, le front posé sur les genoux. Tout son corps tremblait au rythme de ses sanglots.
Aizalyasni jeta un coup d’œil à Timothée qui se contenta de hausser les épaules avec une grimace. Elle prit son courage à deux mains et alla s’asseoir au bout du lit.
La petite tressaillit, premier signe qu’elle avait remarqué leur présence; elle recula jusqu’à être adossée contre le mur, la panique dans les yeux. Aizalyasni lui fit son sourire le plus affable. « Ça va, ça va… Je ne te ferai pas de mal, je te le promets. »
La fillette s’essuya le nez en la scrutant comme un animal blessé. Son regard avait quelque chose de familier…  Aizalyasni voulut s’approcher, mais elle comprit en voyant la petite se tendre qu’elle ne ferait que la paniquer davantage. « Je m’appelle Nini », dit-elle plutôt. « Et toi? 
— Je pense que… » commença Timothée, mais elle le fit taire d’un geste.
Aizalyasni fouilla dans la poche de son manteau pour en sortir un petit étui en tissu. D’un geste lent, toujours souriante, elle l’ouvrit et sortit une pincée de ces herbes qu’elle buvait en infusion depuis son malaise. Elle la déposa sur le lit, entre elle et la petite fille. Elle prit une autre pincée et la porta à sa bouche. Le goût de l’herbe elle-même était bien pire que celle de la décoction, mais elle se retint de grimacer. La petite l’observa, une pointe de curiosité apparaissant enfin dans son regard.
« Tu en veux? C’est pour toi », dit Aizalyasni en déposant une autre pincée sur la première.
La petite fille avança la main avec une vitesse d’escargot. Aizalyasni resta figée sur place avec son expression bienveillante, priant de tout son cœur que Timothée ne choisisse pas ce moment pour faire quelque chose qui alerterait la petite. La fillette prit quelques feuilles séchées, les sentit, puis les goûta.
Ses traits se tordirent comme si elle avait mordu dans un citron, mais la grimace ne demeura qu’un instant. Les émotions de la fille muette – peur, chagrin, curiosité – furent balayées d’un coup. « Timothée. Aizalyasni », dit-elle. Ce qu’Aizalyasni avait reconnu dans les yeux de la petite ne faisait plus aucun doute, maintenant que la terreur avait été remplacée par une expression à la fois sereine et solennelle.
« Madame », répondit la jeune femme.
« Hein? », s’exclama Timothée.
La petite ne lui porta pas attention. Elle regarda plutôt ses mains, toucha son visage et son torse. Elle s’assit ensuite comme Madame sur son dais et ferma les yeux. En quelques secondes, la fillette se mit à muer, à se transformer à une vitesse fulgurante en adolescente, puis en jeune femme.
Celle-ci n’avait rien en commun avec la petite, pas plus qu’avec la sainte femme du Terminus – à part peut-être le regard qu’Aizalyasni avait reconnu. Sa peau foncée était lisse, sa posture droite et ses formes généreuses. Ses cheveux étaient plus sel que poivre. Outre ce dernier détail, on lui aurait donné la jeune trentaine.
Elle ouvrit les yeux et s’ausculta à nouveau, cette fois en tâtant l’intérieur de sa bouche. « Autant m’arrêter là », dit-elle, fière d’afficher un sourire auquel il ne manquait aucune dent.
 « J’ignore ce qu’est tout ça », dit-elle en désignant la chambre. « Tout ce dont je me souviens, c’est la peur et la colère, comme un cauchemar qui se répète sans cesse. Sans vous, j’y serais restée. Merci. » Elle se leva du lit et alla étreindre Aizalyasni et Timothée.
« Nous connaissons le chemin vers la sortie », dit le jeune homme. « C’est par là! »
Madame acquiesça en levant le doigt. « Un instant… » Elle balaya les étagères du regard, puis elle poussa son ricanement caractéristique en reconnaissant un jouet. « Maya! Tu es là! » C’était une poupée de chiffon, les yeux en boutons, ses cheveux de laine coiffés d’un petit bonnet. Elle la serra contre son cœur, les yeux mouillés. « Sortons d’ici », dit-elle après un moment.
Aizalyasni était plus qu’heureuse d’obtempérer. 

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