dimanche 10 avril 2016

Le Nœud Gordien, épisode 415 : Changer d’air

L’assistant-directeur conduisit Gordon jusqu’à son bureau. Ses effets personnels s’y trouvaient déjà, incluant ses vêtements civils et, plus important encore, sa bague doré. Son allié inattendu épingla un badge Visiteur sur son veston. En prison plus qu’ailleurs, l’habit fait le moine : dès qu’il fut sorti de son uniforme de détenu, il cessa tout simplement d’en être un. Personne parmi ceux qu’ils croisèrent sur leur chemin ne manifesta le moindre soupçon. L’assistant-directeur était avec un visiteur, point.
La traversée de chaque poste de contrôle faisait monter l’anxiété d’un cran. Un air louche, une parole mal choisie et sa chance s’envolerait. Ils réussirent toutefois à passer chacun sans anicroche pour se retrouver dehors.
La partie n’était pas gagnée; si l’alarme était donnée, il serait capturé instantanément. Il fallait encore s’éloigner…
Les manières décalées du directeur l’étaient déjà moins : le procédé commençait déjà à relâcher son emprise maintenant que sa tâche était presque accomplie.
« La meilleure façon de m’aider à sortir, et vous assurer que je reste du bon côté des murs, est de me prêter votre voiture. » L’assistant-directeur hésita, le front en sueur malgré la fraîcheur matinale. Gordon tendit la main; l’assistant-directeur y déposa les clés. « Très bien. C’est ce qu’il fallait faire… »
Gordon entra dans la voiture. Le pauvre homme allait avoir un réveil difficile. Si le bon samaritain qui lui avait implanté la commande avait bien fait son travail, l’assistant-directeur ne se souviendrait de rien. Son intégrité allait être minée pour toujours, et il ne comprendrait jamais pourquoi.
Gordon conduisit vers la ville. Il stationna sa voiture dans le parking d’un centre commercial achalandé dans l’idée de l’abandonner là. Alors qu’il sortait, une limousine familière vint se ranger juste à côté de sa place. La fenêtre du conducteur s’abaissa.
« Toi!
— Évidemment, moi. Si j’avais laissé aux autres le soin de s’occuper de ton cas, ils auraient débattu de la marche à suivre assez longtemps pour que tu aies le temps de compléter ta sentence! »
Avramopoulos descendit de sa voiture. Les deux hommes se serrèrent la main en complices.
« Je t’en dois une », dit Gordon.
« Oh que oui. Et tu sais ce qui me ferait plaisir?
— Quoi donc?
— Que tu viennes avec moi. Que nous laissions derrière cette ville de merde et ces enfantillages. Allons nous installer dans un endroit moins dangereux, à Kiev ou Berlin, à Vienne ou La Plata… Je sais que l’Argentine est chère à ton cœur, alors pourquoi pas… »
Ce n’était pas la première fois qu’Avramopoulos considérait quitter La Cité. Gordon connaissait assez son Maître pour percevoir qu’un irritant était derrière le retour de cette idée. « Pourquoi maintenant? Qu’est-ce qui s’est passé durant mon absence? »
Avramopoulos grimaça. « Demande plutôt ce qui s’est passé depuis ton retour… » Gordon fronça les sourcils. « Ou mieux, demande-le à ton apprentie…
— Lytvyn? Qu’est-ce qu’elle a fait?
— Oh, presque rien… Seulement m’accuser d’être derrière ton arrestation… Devant tout le monde, en concile. »
Oh, Félicia.
« Mais nous deux, nous savons que ces accusations sont fondées, n’est-ce pas? Quoique je ne comprends toujours pas pourquoi quelqu’un comme toi voudrait s’improviser caïd de la drogue. Si tu avais besoin d’argent, tu aurais pu m’en demander », ajouta-t-il, sarcastique.
Avramopoulos savait donc. Depuis combien de temps? Comment l’avait-il appris? À tout le moins, il semblait toujours ignorer la fonction cachée du composite O…
« Avec cette arrestation, il est temps pour toi aussi de quitter La Cité... Laissons derrière ces imbéciles et leurs imbécilités. C’est évident depuis que nous les côtoyons : toutes ces prétentions de vouloir recréer l’école de Munich n’est qu’une farce. Nous n’avons pas besoin d’eux… Ils n’ont rien à nous apprendre. Ils ont plus besoin de nous que le contraire…
— Oublies-tu que Lytvyn étudie avec moi? Mon petit doigt me dit qu’elle n’est pas concernée par ton invitation. Il n’est pas question que je la laisse derrière. »
Le visage angélique du vieux Maître se rembrunit. « Celle-là… C’est la pire de toutes. Hystérique, paranoïaque, tu la surévalues de beaucoup… Tant mieux si j’éloigne Gauss de cette mauvaise influence! » Gordon serra les dents. Avramopoulos pouvait bien aller s’installer sur la Lune si cela lui plaisait, mais il avait encore besoin d’Édouard. « Dommage. Quel gâchis… » Il retourna à sa voiture. « Amuse-toi bien avec ta poule et ses intrigues de basse-cour. Tu te souviendras de mes paroles lorsque ses délires te prendront pour objet…
— La Joute.
— Quoi, la Joute?
— Tu ne peux pas faire cavalier seul. Gauss n’aura pas complété le Grand Œuvre avant des décennies. Et Derek a choisi de ne pas avancer dans notre voie. Si tu coupes les ponts, tu n’auras plus personne avec qui jouter. »
Avramopoulos hésita, puis haussa les épaules. « Peut-être que je peux vivre sans la Joute. »
Je parierais que non, pensa Gordon. Il dit : « Eleftherios?
— Quoi?
— Sans toi, je serais resté là, impuissant, pour Dieu sait combien de temps. »
L’expression d’Avramopoulos changea subtilement. Il hocha la tête et démarra.
Gordon avait admis l’ascendant de son Maître sur lui. Ce n’était peut-être pas une faveur, mais c’était sans doute la meilleure façon de lui dire merci.

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