dimanche 12 mars 2017

Le Nœud Gordien, épisode 461 : Dysphorie post-coïtale

Le rythme s’accéléra. Son souffle devint haletant; sa peau se couvrit de sueur. Ses mouvements devinrent moins intentionnels, plus brusques, plus animaux. Avec un gémissement, Berthold savoura la vague de plaisir qui naquit de son pelvis pour conquérir tout son être.
Il se laissa choir sur le corps nu de Catherine et couvrit son cou de baisers. Il se devait de profiter du moment : il se doutait bien qu’elle le gâcherait bientôt. Il ne lui en voulait pas : c’était plus fort qu’elle.
Il suffit d’un bref moment pour que sa prophétie se réalise. D’abord, Catherine remua, invitant Berthold à rouler à côté d’elle. Une minute plus tard, elle se tortillait comme si aucune position n’était confortable – ou que le lit de l’hôtel grouillait de fourmis – pour ensuite se désengager de leur étreinte et s’asseoir au bord du lit. Puis, elle se mit à faire non de la tête, avant de dire, comme chaque fois : « On ne devrait pas. Cette histoire ne mène nulle part.
— Et pourtant… Elle te ramène toujours dans mes bras… » Elle le caressa avec une expression ambivalente, mais ses réticences eurent tôt fait de revenir à la charge. Elle s’enfuit vers la salle de bain et verrouilla la porte derrière elle.
Latour ne comprenait pas pourquoi elle demeurait ainsi fermée. Elle ne pouvait nier leur attrait réciproque, remontant à leur toute première rencontre. Il avait fallu la mort de Paicheler pour qu’elle réponde enfin à ses avances. Il en déduisait que quelque chose entre Mandeville et celle qui l’avait formée expliquait ses réserves, quelque chose dont il ne parvenait pas à saisir la nature exacte. Était-ce une trahison que de vivre une idylle discrète? Si seulement Catherine acceptait de s’expliquer… Mais elle était fermée comme une huître. Il se trouvait condamné à attendre les occasions, ces rares moments d’intimité où il pouvait peler la gangue rigide dans laquelle Catherine vivait emmurée. Leurs caresses derrière des portes closes révélaient brièvement la femme en elle… Jusqu’à ce qu’elle redevienne comme d’habitude, prudente, sérieuse, anxieuse, névrotique. Leur dynamique le laissait perpétuellement assoiffé d’elle… Sa seule source de tendresse, une source par trop intermittente.
Il espérait qu’un jour, elle en vienne à assumer son jardin secret, qu’elle en fasse une partie de sa vie plutôt qu’un à côté qu’elle préférait nier le reste du temps. La douche se mit à couler dans la salle de bain; Latour se dit que ce jour n’était pas encore venu. Il se rhabilla, quelque peu amer, et quitta la chambre de Catherine.
Deux visages connus l’attendaient au détour du couloir. Aart et Asjen Van Haecht.
« Mais qu’est-ce que vous foutez là, vous deux? Ça fait des jours qu’on vous cherche partout… »
Les garçons ne répondirent pas. Ils avaient l’air surpris, indécis… Et menaçants?
Aart leva la main et prononça quelques syllabes. Latour put voir dans sa paume une série de symboles tracés à l’encre. Lorsqu’il comprit que le garçon était en train de conclure un procédé afin de l’assommer, il était trop tard.
En théorie, du moins. Rien ne se passa. L’expression des deux frères devint perplexe; Aart examina sa paume, les sourcils froncés. Pour une raison ou une autre, le procédé avait échoué.
Après un instant de stupéfaction, Latour prit ses jambes à son cou. Il n’eut pas le temps de gagner beaucoup d’avance. Asjen se précipita sur lui et le plaqua de dos, au niveau de la ceinture, comme un joueur de rugby. Latour trébucha et s’étala de tout son long. La chute fut si violente que ses lunettes tombèrent deux mètres plus loin. Asjen s’empressa de grimper dessus pour l’immobiliser.
« Qu’est-ce qu’on fait, là?, demanda ce dernier.
— Mais qu’est-ce que vous me voulez?, demanda Latour, de plus en plus paniqué.
— Assomme-le, dit Aart. »
Le jeune homme frappa Latour au visage, une fois, deux fois, trois fois, le laissant sonné… Mais conscient.
« Ça ne marche pas, s’exclama le jeune homme.
— Frappe plus fort!
— Je me suis fait mal aux poings!
— T’es vraiment un incapable.
— Si ton procédé avait fonctionné…
— Ce n’est pas ma faute. J’ai tout fait comme il faut. Il devait avoir une protection… » La tête de Latour tournait, ses oreilles bourdonnaient, le goût métallique du sang emplissait sa bouche… Quelque chose de solide roulait sur sa langue. Un fragment de dent? « Tiens-le bien : je vais l’étouffer. » Il aurait voulu lutter, mais il était incapable d’opposer quelque résistance. Tout au plus pouvait-il gémir faiblement. Il sentit les mains d’Aart enserrer son cou de plus en plus fermement.
« Attention de ne pas le tuer, dit Asjen.
— C’est juste ça qu’il mérite, le traître », répondit son frère.
De quoi parlaient-ils? Quelle mouche les avait piqués? Latour ne put pas obtenir de réponse, ou même poser la question. Son champ de vision se remplit de points noirs, comme une volée de papillons sortie de nulle part, puis sa conscience s’éteignit, sans qu’il ait la certitude qu’il se réveillerait plus tard.

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