dimanche 23 juillet 2017

Le Nœud Gordien, épisode 480 : Vues de l’esprit

Narcisse Hill ouvrit les yeux, en proie à la confusion totale. Dans toutes les directions, il n’y avait qu’une blancheur sans contour… Un flou blanc qu’il connaissait trop bien.
« Non! », s’exclama-t-il. « NON! »
Il avait été stupide. M. Gauss lui avait prêté sa main, il avait usurpé tout son corps. Une fois de retour dans le monde des vivants, il aurait dû s’empresser de trouver un moyen d’y rester, peut-être en liant définitivement son essence à son corps d’emprunt. Mais il avait été distrait… Le niveau d’énergie radiesthésique dans La Cité l’avait surpris; il avait pu reconnaître l’odeur familière du Cercle pour lequel son ami Jean-Baptiste s’était sacrifié – avant que sa maladie ne l’ait rattrapé –, mais une autre s’y superposait, exotique, épicée, inconnue… Son nez l’avait guidé jusqu’au Terminus, et après avoir découvert ce lieu impossible au potentiel infini, il s’était mis dans la tête de poursuivre sur-le-champ le grand projet de Harré.
Grave erreur : alors qu’il construisait des passages reliant les Cercles de par le monde au Terminus, une maladresse l’avait fait basculer dans un torrent. L’eau vive avait dû effacer l’écriture qui le liait à la chair de M. Gauss…
Il était de retour dans l’écrin spirituel qui avait retenu son âme, de son décès à ce jour. Ce siècle, il l’avait passé en léthargie, réveillé seulement à quelques occasions – la fois où il avait possédé une petite fille, une séance spirite où il avait communiqué à la jeune Lytvyn la formule pour le sortir de là… Et cet événement qui l’avait ramené à la pleine conscience, que M. Gauss avait appelé le grand rituel.
Il avait construit dans la charpente de sa maison le dispositif qui l’avait recueilli après sa mort. À nouveau séparé de la chair, il y était retourné… Éveillé, cette fois.
L’implication s’imposait, terrifiante : il était coincé au purgatoire, peut-être pour l’éternité. Combien de temps avant que le néant, qu’il avait voulu esquiver, devienne son souhait le plus cher?
Sans chair ni indice quant au passage du temps, il ne pouvait souffrir de la faim, de la soif, de la maladie, de la vieillesse… Quoiqu’athée, il remercia Dieu lorsqu’il réalisa qu’il ne souffrait pas non plus d’ennui. Pas encore.
Il lui restait un seul espoir : s’il avait ressenti des remous provenant de l’extérieur, s’il avait pu guider M. Gauss jusqu’à son grenier, son isolement n’était peut-être pas si absolu...
Errer dans la blancheur infinie ne pouvait mener nulle part; il décida plutôt d’user du seul outil dont il disposait dans cet état : sa propre conscience.
Il se replia sur lui-même et médita longuement.
Éventuellement, son esprit vide de toute pensée se mit au diapason du vide qui l’entourait. Il put ainsi ressentir d’infimes variations, des indices qui n’étaient pas exactement visuels ou auditifs. Au début, il ne sut comment les interpréter, mais il s’accrocha à cette nouveauté avec l’énergie du désespoir.
Il ignorait si cela avait nécessité une heure, un jour ou une année, mais il en vint à déduire à quoi correspondaient ces variations… Elles provenaient du monde extérieur. Son premier succès réel fut de pouvoir deviner, à partir de ces indices, la présence ou l’absence de gens dans sa maison. Puis, de fil en aiguille, il réussit à discerner que Mlle Lytvyn, la fille de la séance, occupait sa maison plus souvent que quiconque, et que M. Gauss la visitait fréquemment.
Pour Narcisse, la magie avait toujours eu une odeur; chose étrange, il reconnaissait sur ces deux-là l’arôme de sa magie, comme si les enchantements qui infusaient les murs de sa maison avait déteint sur eux. Était-ce la raison pour laquelle leur détection avait été possible en premier lieu?
Au fil des jours, il les appela encore et encore, mais ni l’un, ni l’autre ne lui répondit. Il aurait bien voulu savoir s’ils l’entendaient ou non; le cas échéant, il n’aurait pas été surpris que M. Gauss, échaudé, conserve une distance prudente…
En quête de nouvelles pistes et disposant de tout le temps du monde, Narcisse tenta d’élargir le champ de ses recherches. Petit à petit, il put espionner les allées et les venues des gens du voisinage, puis du quartier. Il demeurait lié à la maison Hill, mais il pouvait envoyer son esprit à la manière d’une sonde, de plus en plus loin… Où il fit une découverte des plus étonnantes.
Jusque-là, ses explorations s’appuyaient sur la détection et l’analyse d’indices infimes; elles progressaient donc à un rythme d’escargot. En sondant le quartier, il tomba sur des citadins qui portaient une marque étrange, si claire qu’elle en était presque visible. Narcisse tourna toute son attention vers ce phénomène aussi étrange qu’inattendu.
La marque avait la forme d’un cercle située au niveau de la tête des gens – il ne la voyait pas, mais il en ressentait la forme, la présence, l’odeur – clairement surnaturelle, elle empestait la magie des Seize. Chez certains individus, la marque était aussi nette et définie qu’un marquage au fer; chez d’autres, c’était tout le contraire. Plusieurs fois, il vit une marque faible devenir forte, sans pouvoir expliquer ce brusque changement. Son intuition lui disait que cette marque avait été posée là pour servir de pont entre l’esprit de ces gens et… Autre chose. Quoi? Qui? Impossible de le dire. Mais s’il s’agissait réellement d’un pont, Narcisse devait le traverser…
Supplice de Tantale : ses tentatives demeurèrent infructueuses. Avait-il mal compris la nature ou la fonction de ce mystère? Faute de mieux, il butina d’un esprit marqué à l’autre, espérant trouver quelque information susceptible de le sortir de l’impasse.
Après ce qui lui parut une éternité, il tomba sur une situation inédite. Quelque part dans un logement de l’Est, en examinant une marque claire, il reconnut l’arôme de sa maison. S’agissait-il d’un ancien résident? Sans doute. Pouvait-il exploiter cette combinaison inespérée?
Il en était à explorer cette piste potentielle lorsqu’un nouveau remous dans l’essence de son purgatoire attira son attention. Il avait un visiteur…

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