dimanche 30 juillet 2017

Le Nœud Gordien, épisode 481 : Troisième œil

À son arrivée chez Félicia, Polkinghorne voulut l’étreindre et lui faire la bise, comme c’était leur habitude, mais il s’arrêta lorsqu’il remarqua les pansements qui couvraient ses épaules. « Qu’est-ce que tu as?
— Bah, rien, je reviens de chez le tatoueur…
— Tu t’es fait faire quoi?, demanda-t-il, le sourcil haussé.
— C’est… abstrait. Je te les montrerai lorsqu’ils seront finis. »  Une copie sur papier se trouvait dans sa chambre, mais elle préférait qu’aucun initié n’examine son design de trop près.
Félicia était désormais encrée en six endroits : les deux épaules, les deux hanches, les deux chevilles. Sa tatoueuse, elle-même colorée de la tête aux pieds, trouvait son projet ambitieux pour une peau vierge. La résolution de Félicia – et le généreux incitatif qu’elle lui avait offert d’entrée de jeu – l’avaient toutefois convaincue d’accepter son dossier en rush et de développer le motif. Le lendemain, Félicia prenait place sur la chaise. L’opération avait été longue et pénible; après chaque séance, l’idée de s’y remettre devenait de puis en plus difficile. Elle avait toutefois serré les dents et encaissé. « Alors, on s’y met? », demanda-t-elle à son invité pour esquiver le sujet.
« Montre-moi ça! »
Elle le conduisit au grenier, jusqu’au symbole gravé dans la poutre. « Édouard m’a dit qu’il a suffi d’un contact pour entrer en communication mentale avec Hill.
— Hmmm. Le symbole me semble beaucoup trop simple pour déjouer la mort. Je vais avoir besoin de mon troisième œil. » Félicia acquiesça; elle poussa les caisses de ferraille contre le mur pendant que Polkinghorne disposait sur le sol les cinq cierges nécessaires à cette méditation particulière, qui permettait une fine analyse de la nature des procédés et de l’énergie radiesthésique ambiante. L’homme se dévêtit – la méditation du Troisième œil interdisait le port de vêtements. Félicia peignit les caractères requis sur ses paumes et sur son front, puis il entra dans le cercle des cinq cierges.
« Ce n’est pas le symbole qui est la clé du procédé, c’est la charpente même de la maison », dit-il après que l’œil dessiné sur son front se soit mis à luire. Il fronça les sourcils. « C’est à se demander comment Hill a fait pour que ce dispositif se maintienne durant tout ce temps… Le plus étonnant, c’est qu’on dirait même qu’il y a un trop-plein d’énergie… Bon Dieu! Quelle complexité! » Il ouvrit les yeux. « Félicia, je ne veux rien t’enlever, mais… Serait-ce possible que ton talent soit relié au fait d’avoir grandi dans cette maison? »
Par réflexe, elle allait protester, mais elle ne tarda pas à se rendre à l’évidence. « Grandir à côté d’une crypte magique… Cela pourrait expliquer mon étrange affinité avec la nécromancie. » Édouard aussi avait habité les lieux; même en tenant compte du bond en avant que la compulsion d’Avramopoulos lui avait permis, il progressait bien plus vite que la moyenne.
« Je ne comprends pas, s’interrogea Polkinghorne : Hill était un Disciple de Khuzaymah, non? Comment un charlatan a-t-il pu créer pareille merveille?
— Parce qu’il était aussi un disciple de Harré. » Ignorant la surprise de l’homme, elle ajouta : « Je suis certaine que c’est lui qu’il me faut pour empêcher Harré de voir le futur.
— Hill refusera certainement de nuire à son Maître… »
Il avait raison. « Je vais faire en sorte qu’il n’ait pas d’autre choix que jouer mon jeu selon mes règles.
— On croirait entendre Espinosa! », dit Polkinghorne avec un sourire. Félicia devinait toutefois l’inquiétude qui se cachait derrière sa bonhommie. Ils complétèrent les préparatifs, il lui souhaita bonne chance, elle entra en acuité… Et elle toucha le symbole. Elle se retrouva dans un espace blanc, entièrement vide. La transition subite la dérouta un instant.
« Cette visite est d’autant plus appréciée qu’elle est inattendue », dit une voix derrière elle.
Elle se retourna. « M. Hill. Je suis heureuse de pouvoir vous parler face à face.
— Votre choix de mot s’avère ironique, compte tenu qu’en ce lieu, ni vous ni moi n’avons réellement de face.
Ce lieu… M. Hill, le procédé caché dans votre maison Hill est un chef-d’œuvre. Le travail d’un virtuose…
— Je n’en suis responsable qu’à moitié », dit-il, rayonnant néanmoins de fierté.
— Et à qui devez-vous la seconde?
— Oh, à Harré et son filet, bien entendu.
— Vous m’excuserez : j’ignore à quoi vous référez. »
Hill sembla étonné. Il renifla, comme s’il cherchait à capter une odeur ténue. « Pourtant, vous en portez l’arôme, comme un boulanger celui du pain frais… Vous devez bien le savoir : n’est-ce pas à vous que j’ai communiqué les instructions pour rattacher une âme à la matérialité?
— Une âme? Oh! Vous référez aux impressions laissées par les victimes de mort violente?
— Précisément! Ces impressions, comme vous dites, sont retenues par le filet posé par Harré; c’est sur cette fondation que j’ai construit ce que vous avez qualifié de chef-d’œuvre. »
Félicia était sous le choc. À ce jour, les Maîtres croyaient que les impressions avaient été rendu possibles par l’augmentation de l’énergie radiesthésiques mondiale, et non par un procédé orchestré par leur ennemi.
« Mon œuvre me met toutefois dans une fâcheuse posture, continua Hill. Je comptais sur mon Maître pour me délivrer de ce purgatoire; j’ai toutefois appris qu’il était décédé, donc potentiellement prisonnier d’une situation analogue. 
— Fâcheux, en effet… » Les pensées de Félicia déboulaient à toute vitesse. « Vous avez de la chance : j’ai développé un procédé de métempsychose dont je suis la seule à connaitre le secret.
Elle avait toute son attention. « Vous pourriez donc me sortir d’ici, de façon durable.
— Absolument. Vous n’auriez plus à vous contenter d’être le marionnettiste du corps d’un autre.
— Par quel moyen comptez-vous obtenir ce corps qui deviendrait le mien? » L’appât était posé…
« Je suis à deux doigts de trouver une solution, mais j’en suis empêchée par des initiés surpuissants, capables de voir le futur. Pour des raisons que je ne comprends pas, ils manipulent les événements de manière à m’empêcher d’atteindre le succès.
— Serait-ce par hasard ceux qui occupent la gare du Centre-Sud?
— Précisément », dit Félicia, en espérant que son bluff tienne.
— Leur pouvoir est immense. Je préférerais de loin m’en faire des alliés que m’y opposer…
— Ils vous feraient au mieux croire qu’ils supportent votre cause, seulement pour se retourner contre vous au moment le plus inopportun. » Elle grimaça, insufflant à son mensonge l’émotion réelle de la trahison de Tobin. « J’en sais quelque chose… 
— Eh bien, madame, fidèle à son habitude, le destin fait bien les choses : j’ai moi-même développé, à l’époque, une façon d’aveugler Harré, afin de l’empêcher d’accomplir le sinistre destin auquel il me destinait…
— Ne disiez-vous pas que vous étiez son étudiant?  
— Certes. Mais son dessein d’origine était d’une nature plus funeste.
— Vous me raconterez cette histoire une fois réincarné », dit Félicia. « Donnez-moi la recette de votre procédé d’opacité, et j’en ferai mon affaire.
— Mieux encore : sortez-moi d’ici, et je vous l’enseignerai en personne.
— À votre dernière sortie, vous avez pris la poudre d’escampette avec le corps de mon amoureux, que j’ai dû aller récupérer en Argentine. En Argentine! Désolée : je ne peux souscrire à cette condition.
— Attendez… Si vous promettez de me sortir d’ici, j’accepte de vous enseigner ma formule.
— Vous avez ma parole.
— Marché conclu, alors. Comment voulez-vous procéder?
— Comme la dernière fois : je vous prêterai ma main… Et ma plume. »

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