dimanche 6 décembre 2015

Le Nœud Gordien, épisode 399 : Faire le pont, 2e partie

De l’autre côté de la rivière, Timothée pouvait entrevoir deux silhouettes. Des rideaux de pluie balayaient l’atmosphère dans toutes les directions, ce qui jouait à son avantage : même si les Seize avaient planqué un tireur d’élite, il ne pourrait rien faire dans ces conditions.
À cette distance du Cercle, sa connexion avec Aizalyasni avait perdu sa limpidité. En temps normal, leur lien ne se bornait pas à une communication télépathique : ils étaient ni plus ni moins qu’une seule et même personne. C’était la première fois depuis une éternité que Timothée retrouvait son individualité; l’expérience était presque déroutante. Il recevait les pensées d’Aizalyasni avec la clarté d’une station de radio mal syntonisée, jouant dans la pièce d’à-côté… Percevoir autre chose que ses idées les plus dominantes ou ses émotions les plus vives lui demandait un effort d’attention.
Ils avaient convenu qu’elle resterait au Terminus durant la rencontre. Elle aurait été tout aussi capable que Tim de parler au nom des leurs, mais vu qu’elle qui portait leur bébé, cette toute petite présence à peine perceptible dans son ventre, choisir Tim avait été une évidence.
« Tout le monde est prêt. Vous pouvez y aller », dit la voix de Tobin dans par le walkie-talkie à la ceinture de Tim. Il s’engagea sur le pont ferroviaire. Même si la voie était plutôt large, les bourrasques qui venaient le fouetter de temps en temps lui donnaient l’impression qu’il suffirait de peu pour l’envoyer virevolter dans la rivière.
Il s’approcha des silhouettes en passant en revue les instructions griffonnées par la poupée. Ce n’est qu’à une dizaine de mètres qu’il réussit à distinguer les traits des envoyés des Seize. À sa droite, un homme aux longs cheveux foncés, attachés en queue de cheval lissée par la pluie. À sa gauche, une femme aussi grande que Tim tirait son capuchon vers l’avant en un vain effort pour se soustraire aux intempéries.
« Vous êtes… beaux », laissa échapper Timothée, époustouflé. Son entrée en matière les fit sourire. Devinaient-ils que son commentaire ne portait pas sur leur apparence extérieure? Il commentait sur ce que sa proximité avait révélé de leurs esprits.
L’homme radiait une incroyable confiance en lui, une confiance non pas faite de mépris ou d’arrogance, mais d’une compréhension lucide de ses capacités, maintes et maintes fois démontrées. Il était impressionnant, il en était conscient… Et il avait raison.
La femme, quant à elle, était bien plus sereine que Tricane ne l’avait jamais été. Pleine d’amour et de compassion, de volonté et d’intelligence… Elle était parfaite.
Timothée n’avait jamais vu d’esprits comparables à ces deux-là, ou même imaginé que de tels individus puissent exister. Même s’il ne pouvait pas lire leurs pensées précises, rien n’indiquait qu’ils aient trempé dans l’enlèvement de Martin. Il fut d’entrée de jeu convaincu qu’ils étaient dignes de confiance. « Je suis Daniel Olson, l’un des Seize. Mon auxiliaire, Pénélope Vasquez, est une adepte confirmée.
— Je suis Timothée Lacombe. » Devait-il décliner un titre? À défaut d’en inventer un, il s’abstint. « Enchanté de faire votre connaissance.
— Je vous remercie d’avoir accepté cette rencontre. Tu es venu seul?
— Je ne suis jamais seul », répondit-il.
« Je résume la situation telle que nous la comprenons », dit Olson. « Tricane a été l’objet d’une censure pour avoir pratiqué notre art publiquement. Elle a agressé un Maître et ses adeptes alors qu’ils veillaient à faire respecter les cinq principes de la grande trêve. Reconnaissez-vous ces faits? »
Timothée pinça les lèvres en espérant que son effroi ne transparaisse pas. Personne ne l’avait mis au courant de ces événements. Faute de mieux, il se rabattit sur les mots écrits par Maya, espérant qu’ils satisfassent Olson. « Tricane s’est bornée à donner des conseils à tous ceux qui en demandaient. C’est sa sagesse qui lui a donné sa réputation de faiseuse de miracles.
— À ce qu’il paraît, elle guérissait des non-initiés… »
Sans le réaliser, Timothée toucha son flanc, là où les balles avaient percé Aizalyasni. « Qu’importe ce que Tricane a fait! Elle est morte. Nous ne devrions pas être considérés comme des criminels en raison d’actes que quelqu’un d’autre a commis, à l’encontre de règlements que nous ne connaissons pas.
— Très bien », dit Olson. « Parlons de vous, alors. Que voulez-vous, au juste? »
C’est Aizalyasni qui lui souffla la réponse. « La santé, la sécurité et la prospérité pour les nôtres.
— Pourquoi avez-vous ouvert une nouvelle zone radiesthésique? »
Les écrits de Maya l’avaient préparé à cette question. « Nous avons senti qu’un procédé gigantesque était en cours d’exécution. Nous avons agi sur le coup, sans comprendre ce que vous tentiez de votre côté. Nous nous sommes préparés au pire…
— Une nouvelle crise des missiles, en quelque sorte », suggéra la femme. « Pourriez-vous refermer ce Cercle?
— La vraie question serait plutôt : voulons-nous le refermer? Je ne vois pas de raison de le faire.
— Selon nos traditions, vous pourriez nous offrir deux faveurs en échange d’une trêve. Celle-là serait…
— Et pourquoi pas le contraire? », objecta Timothée. « Pourquoi pas nous offrir deux faveurs contre une trêve?  
Olson haussa un sourcil. « Not gonna happen », dit-il d’un ton sec.
Avait-il commis un faux pas, simplement en osant revendiquer? Une nouvelle pensée d’Aizalyasni flotta jusqu'à son cerveau. Il la relaya telle quelle. « Si nous visons une relation basée sur une confiance mutuelle, peut-être que la solution serait d’échanger deux faveur contre deux faveurs, une trêve contre une trêve… »
Olson consulta Vasquez du regard. « Une relation basée sur la confiance », répéta Pénélope. « Quelles faveurs avez-vous en tête? »
Ne dis rien tout de suite!, intima Aizalyasni, mais Timothée s’était déjà lancé. « Premièrement, nous voulons que vous reconnaissiez notre statut d’adeptes, avec tous les privilèges que cela implique.
— Mmm », grogna Olson. « Ce serait envisageable, à condition que vous respectiez les cinq principes de la grande trêve, comme le ferait n’importe quel initié. »
Maya avait spécifié que la paix ne serait pas possible sans l’adoption de ces principes. S’ils demandaient une faveur en échange de quelque chose qu’il leur concédait d’office, c’était un bon point pour Timothée. Il hocha la tête. « Quelle faveur demandez-vous en retour?
— Je répète la question de Pénélope… Seriez-vous capables de ramener l’énergie des Cercles à un niveau qui ne serait pas menaçant pour nos procédés?
— Oui », dit Timothée.
« Tant mieux. Alors ce sera notre première faveur. Quelle est votre seconde?
— L’un des nôtres a été enlevé. Nous avons besoin d’aide pour le retrouver… »
Olson réfléchit un instant. « Accepterais-tu de me devoir une faveur, à titre personnel, si pour ma part je prends personnellement la responsabilité de cette demande? »
Timothée dit « Oui » sans hésiter pendant qu’Aizalyasni émettait Non, non, non! Tu viens de lui donner un chèque en blanc! C’était étrange de tomber si vite dans ces divergences d’opinion et ces chicanes qui avaient été impossibles depuis la fusion de leurs esprits… Comment les couples normaux faisaient-ils pour s’entendre? Il ignora ses récriminations, convaincu qu’Olson était digne de confiance. Pouvait-il en dire autant des autres Maîtres?
Timothée tendit la main à Olson, qui la prit dans sa poigne solide. « Nous sommes donc maintenant en trêve. Que dirais-tu de trouver un endroit au sec pour poursuivre la discussion? » Timothée acquiesça. « Je ne serai pas fâché de voir l’énergie des Cercles diminuer au point où ce damné rituel n’aura plus raison d’être… J’ai assez vu de pluie pour une vie entière.
— Je ne serai pas fâché non plus », avoua Timothée. « On n’a pas vu le printemps passer, avec ce temps de merde…

— Avec un peu de chance, l’été sera meilleur », conclut Pénélope.

 

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