dimanche 19 juin 2016

Le Nœud Gordien, épisode 425 : Trouver Martin, 5e partie

Massant ses jointures, Tobin joua du coude pour rejoindre Aizalyasni et les blessés. « Reculez-vous! Laissez-leur de l’espace! »
Il la trouva agenouillée entre les deux hommes, une main sur le torse de Martin, l’autre sur celui de Timothée. Une faible lueur brillait là où elle les touchait. Elle sanglotait, le souffle court, en répétant les mêmes mots : « Ne meurs pas… Je ne veux pas te perdre… Ne meurs pas… J’ai besoin de toi… »
Tobin s’accroupit devant elle. « Qu’est-ce qui ne marche pas? 
— Je ne peux pas retenir Tim toute seule!
— Alors guéris Martin! À vous deux, vous…
—  Si je le lâche, il va partir! Je le sens déjà glisser entre mes doigts… »
Tobin se tourna vers Martin et le gifla. Il ne réagit pas. « Fuck, Martin, ce n’est pas le temps de dormir… Réveille! » Une autre gifle n’obtint pas plus de résultats. « Qu’est-ce que je peux faire pour t’aider? 
— Rien. Seule, je n’y arriverai pas. Notre puissance vient du fait que nous sommes trois… Déjà, à deux, ce serait peut-être différent… » Sa lèvre se mit à trembler.
Plus que tout, Tobin détestait se sentir impuissant. « Alors prends-moi », lança-t-il.
Aizalyasni releva la tête, estomaquée. « Toi… avec nous? 
— Paraît que je suis incomplet de toute manière, ce ne sera pas une grosse perte. » Il ne jugea pas bon d’ajouter qu’avec la puissance de la trinité à sa disposition, il serait ensuite en mesure de faire payer ces enculés de mafieux.  « Vas-y! »
Aizalyasni ferma les yeux; l’instant d’après, elle fronçait les sourcils. « Ça ne marche pas!
— Quoi? Qu’est-ce qui ne marche pas?
— Je ne sais pas. Je ne sais pas! » Un sanglot. « Il ne respire plus! Je le sens! Il s’en va! »
Il n’y avait plus de temps à perdre; Tobin allait devoir se montrer créatif. Mike lui avait raconté que la première fois qu’Aizalyasni avait manifesté ses capacités surnaturelles – avant même la formation de la trinité –, c’était parce que des mafieux lui avaient tiré dessus.
Il dégaina son pistolet et pressa le canon contre le front d’Aizalyasni. « Force-toi », dit-il d’une voix dure. Il sentit les fidèles se tendre partout autour d’eux, mais il n’y prêta pas attention. Il n’y avait qu’Aizalyasni et lui au monde.
Elle fit non de la tête, les larmes mouillant ses joues.
Elle n’y croit pas. Foutus télépathes. Tobin releva son pistolet. Le canon avait imprimé un troisième œil sur le front de la jeune fille. Il retira le cran de sûreté et la mit en joue à nouveau. « Paraît que tu es capable d’arrêter les balles… On va voir. J’appuie sur la gâchette à trois. Un. Deux… »
Tobin sentit un vertige indescriptible, comme s’il basculait hors de lui-même. Aizalyasni ouvrit les yeux; Tobin se vit à travers elle, la confusion peinte sur son visage d’emprunt. Un seul esprit animant leurs deux corps. Il pouvait maintenant percevoir l’énergie magique ambiante, une énergie vibrante, vivante, prête à être mobilisée… Ces nouvelles sensations auraient été déroutantes sans Aizalyasni, pour qui elles étaient familières… Elle était lui; il était elle.
Tobin comprit qu’il était déjà trop tard pour Tim. Même dans un hôpital, sa blessure était trop sévère pour être guérie; le coup de feu avait détruit plusieurs organes internes. Mais Aizalyasni avait dit vrai : elle retenait toujours l’esprit de Tim malgré la ruine de son corps. Il restait encore un espoir.
La dyade s’attela à régénérer Martin, sans toutefois relâcher son emprise sur Tim. La fille n’avait pas menti : elle n’aurait pas pu réussir seule. À deux, la tâche demeurait difficile.
Le retour à la conscience de Martin causa un brusque remous dans leur esprit partagé, alors qu’un troisième ensemble de pensées, d’émotions, d’expériences se superposa aux leurs. Tobin partagea avec les deux autres une impression de soulagement face au retour à une normale qu'il n’avait pourtant jamais connue. Ils étaient trois à nouveau.
Ils n’eurent pas à échanger un mot, à s’expliquer quoi que ce soit. Ils se positionnèrent en cercle autour de Timothée, un point de lumière jaillissant entre les paumes de chacun. Six mains se posèrent sur lui, deux sur sa tête, deux sur sa poitrine, deux sur son ventre. Leurs corps se transformèrent en conducteurs; l’énergie magique s’anima et les traversa. Ils trouvèrent l’essence de Timothée, cachée dans son cerveau, son cœur, ses tripes. Ils la captèrent et l’attirèrent dans leur union.
Ils étaient trois, mais quatre en même temps. Comme les mousquetaires, pensèrent-ils, et ils se réjouirent de savoir que l’allusion provenait de la part d’eux qui avait été Timothée Lacombe.
Lorsqu’ils se relevèrent, le corps de Tim avait disparu.
Quelques secondes à peine s’étaient écoulées depuis que Tobin avait menacé d’appuyer sur la gâchette. Un lourd silence régnait sur le Terminus.
« Nous sommes… complets », dit Tobin. C’était vrai. Son lien avec la trinité lui donnait une impression de stabilité, de réalité qu’il n’avait pas ressentie depuis son retour à la vie.
« Timothée n’est plus », dit Martin, sa lèvre enflée rendant sa diction traînante.
« Mais il est avec nous, pour toujours », dit Aizalyasni.
Les trois se levèrent et s’étreignirent en pleurant. La part des Trois qui avait été Karl Tobin ne se souvenait pas de la dernière fois où il s’était laissé aller aux larmes.
Il était simultanément homme et femme. Petit et grand. Police et bandit. Sensible et impitoyable.
La présence de Tobin donnait à la Trinité ce qui lui avait manqué jusqu’ici : une part de ténèbres.
Quelqu’un allait payer…

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