dimanche 14 novembre 2010

Le Noeud Gordien, épisode 146 : Les aïeux, 3e partie

Polkinghorne s’assit à côté de Félicia et but son verre d’une traite. Félicia lui tendit la bouteille. « C’est là que l’histoire devient plus floue », continua-t-il en versant son vin. « Harré avait l’habitude de disparaître pendant des mois sans que personne ne sache où il allait. Il faisait ses recherches, il revenait échanger ses découvertes contre des faveurs ou des informations qui lui manquaient, puis il repartait. Lorsque la Grande Guerre s’est déclarée, on ne l’avait pas vu à Munich depuis un moment déjà. Le déménagement du sanctuaire des Seize durant l’été 1915 a dû aussi retarder sa prise de contact suivante. Qui sait ce qu’il a fait ou vu durant cette absence, mais tous pouvaient dire que quelque chose avait changé lorsqu’il revint finalement. »
Félicia s’avança sur son siège, pendue aux lèvres de Polkinghorne. La bouche entrouverte, les yeux écarquillés, on aurait dit une petite fille à qui on lisait un conte fabuleux. Il continua en dissimulant son amusement.
« Pour commencer, ses cheveux étaient devenus très courts et tout blancs. Les plus grands changements se trouvaient toutefois du côté de son attitude. On le connaissait comme introspectif et distant; ça n’est qu’en état d’ivresse qu’il montrait quelque exubérance.
— Et vers quoi est-ce que ça a changé?
— Kuhn utilise les mots fébrilité et trépignement lorsqu’il en parle… Semble-t-il qu’il avait trouvé quelque chose qui l’excitait comme rien auparavant.
— La découverte qui a tout changé.
— Tout porte à croire qu’il aurait découvert un état de conscience supérieur…
— Supérieur comment? »
Polkinghorne fit un mouvement de la main qui indiquait que ses explications n’étaient que des spéculations. « Supérieur à ce que nous voyons et comprenons… Supérieur à l’acuité…
— Hum. C’est drôle que je n’aie jamais entendu parler de cet état de conscience…
— Erreur.
— Ah bon?
— C’est dans cet état de conscience que les maîtres jouent la Joute…
— À ce que je sache, ça prend tout un appareillage rituel pour seulement quelques secondes, non?
— Pour eux, oui; pour Harré, c’était probablement constant. Il nous en a montré l’existence, mais même sachant que la voie existe, nous peinons à suivre ses traces. Ça montre tout son génie, toute sa maîtrise… »
Les deux burent en silence.
« Comme tu sais, la puissance de notre art diminue en fonction du nombre de ses praticiens…
— J’imagine que dans ces temps-là, c’était une dimension encore plus importante qu’aujourd’hui…
— Oui. Donc, après son retour, Harré s’est mis à divaguer sur un grand projet qu’il avait conçu, mais il refusait de donner des détails. Lors de sa disparition suivante, tout le monde se doutait qu’il allait s’y consacrer. Étrangement, quelques mois plus tard, les procédés devenaient plus faciles; les novices se mirent à trouver l’acuité plus facilement, les adeptes à progresser par bonds…
— Harré avait ouvert ses cercles? »
Polkinghorne haussa les épaules. « Probablement. Nous ignorons ce qu’il a fait ou comment; deux choses sont sûres : à la fin, les cercles étaient ouverts et presque tous les maîtres d’Europe avaient été assassinés. Est-ce qu’il a ouvert les cercles puis utilisé leur pouvoir pour tuer les maîtres, ou est-ce que la mort des maîtres lui a donné la puissance manquante pour ouvrir les cercles?
— La poule ou l’œuf…
— Nous ne le saurons probablement jamais.
— Mais comment a-t-il pu tuer tant de maîtres sans être découvert? »
Polkinghorne sourit. « Pour la génération Internet, c’est facile de croire qu’on a toujours pu communiquer instantanément et facilement… Dans ce temps-là, des maîtres de la même école pouvaient passer quinze ans sans se voir. À cette fréquence, combien de temps avant qu’on s’inquiète de ne pas avoir de réponse? Par ailleurs, Harré a dû cacher ses actions et brouiller ses pistes. Et avec son talent…
— Revenons aux cercles. Comment a-t-il pu les créer en premier lieu?
— Ça, personne ne le sait. La proximité d’un cercle amplifie et distord les procédés, ça ne facilite pas la recherche… » Félicia parut déçue de sa réponse.
« Nous pourrions être reconnaissants envers Harré d’avoir ouvert de nouveaux horizons pour notre art… Mais n’oublie pas que ses meurtres nous ont fait perdre bien plus encore… Comme nous n’écrivons jamais nos secrets, notre art s’incarne à travers les maîtres. Lorsque l’un d’entre eux meurt, tous ses secrets, tout ce qu’il n’a pas enseigné à ses pairs ou ses élèves meurt avec lui. Paradoxalement, alors que notre art n’a jamais été aussi facile à manier, notre connaissance a reculé comparativement au siècle dernier.
— C’est vraiment terrible…
— Harré a d’abord attaqué les disciplines de Khuzaymah. Les a-t-il embusqué un à un ou tous ensemble? Nous l’ignorons. En quelques mois, ils étaient tous disparus. »
Félicia était bouche bée. Elle savait qu’un maître, quelle que soit sa tradition, ne pouvait être qu’un adversaire coriace. Mais tous les maîtres d’une tradition? C’était inimaginable!
« Les liens plus soutenus entre les membres du Collège leur permirent de réaliser qu’on s’attaquait à eux. Cette réalisation ne suffit guère : ils n’étaient plus qu’une poignée lorsqu’ils vinrent solliciter l’aide des Seize.
— Un maître qui tue des maîtres… Ils ont dû se mettre en guerre illico.
— En fait, non… Leur prudence les avait bien servis jusqu’alors, mais elle faillit bien causer leur perte… Les Seize ont voulu en savoir davantage avant d’agir. Rappelle-toi qu’à ce moment, ils ne pouvaient pas savoir qu’il s’agissait d’un maître, encore moins de l’un des leurs.
— Comment l’apprirent-ils?
— Grâce à une vidéoconférence.
— Quoi?
— Maintenant que les procédés étaient plus faciles, les Seize s’étaient mis à créer des moyens de communiquer à distance qui, auparavant, auraient été trop longs à mettre en place et trop ardus à utiliser pour être réellement pratiques… L’un des Seize en visite à Londres chez un membre du Collège était en communication distante avec le sanctuaire lorsque Harré apparut carrément dans la pièce pour les attaquer. La guerre était déclarée. Moins d’une heure plus tard, Harré apparaissait pareillement au sanctuaire…
— Londres - Zurich en moins d’une heure, en, quoi, 1916? C’est impossible!
— C’est… Harré. Cette nuit-là, neuf des Seize moururent. Tous les maîtres restants d’Europe firent front commun, mais Harré continua sa traque et réussit presque à les avoir. À la fin, ils connaissaient assez bien son modus operandi pour lui tendre un piège… Ils l’ont pris par surprise et l’ont éliminé avant qu’il ne réagisse.
— Comment, exactement? »
Polkinghorne haussa les épaules. « Ceux qui y étaient y sont tous restés sauf Schachter…
— Schachter comme dans l’induction de…?
— Oui, c’est lui le créateur du procédé. Malheureusement, il est mort à son tour au début des années vingt, en étudiant un cercle de Harré. Je peux te dire qu’en tout et pour tout, il ne restait qu’une poignée de maîtres. Zéro disciples de Khuzaymah, deux membres du Collège qui se trouvaient du côté des Amériques à ce moment-là… L’un d’eux était Eleftherios Avramopoulos, que tu connais maintenant. Parmi les Seize, seuls Kuhn, Schachter et Lemke ont survécu. Pour sauver notre art et guérir les blessures laissées par Harré, les survivants du Collège se sont joints à l’école de Munich. Au moins, la présence des cercles a aidé la reconstruction : durant l’entre-deux-guerres, Gordon puis Paicheler ont accompli le Grand Œuvre. D’autres ont suivi, mais encore aujourd’hui, les Seize ne sont pas encore seize… Je compte bien être du nombre un jour! » Il donna un coup de coude amical à Félicia. « Et peut-être toi aussi! »
Polkinghorne marqua une pause. « Je pense que j’ai fait le tour. Est-ce que je réponds à tes questions?
— J’en aurais tellement d’autres! On pourrait y passer la nuit! Je te remercie d’avoir pris le temps de m’expliquer tout ça.
— Est-ce que je peux savoir pourquoi tu me l’as demandé ici, maintenant? »
Ce fut au tour de Félicia de répondre avec un haussement d’épaules. « Ça doit être le fait de revenir m’installer dans la maison de mon enfance. Je n’ai jamais été proche de mes parents, mais ça m’a fait réfléchir sur mes origines… Puis sur les origines de notre art, à tout le moins tel que nous le connaissons aujourd’hui… »
Quelque chose dans le sourire triste de Félicia paraissait surfait; plus par intuition que par acuité, Polkingthorne avait l’impression qu’elle ne lui avait pas tout dit.

Aucun commentaire:

Publier un commentaire