dimanche 2 décembre 2012

Le Noeud Gordien, épisode 249 : Un Maître andalou

Nu-pieds, sa chemise ouverte, Khuzaymah laissait son instrument lui montrer le chemin vers la grâce. Il jouait depuis un moment déjà – il n’aurait pu dire depuis combien de temps, tant son investissement dans ses mouvements était total. Il s’approchait de ce moment où le musicien, la musique et l’instrument se fondent en une seule et même chose aux frontières mal définies.
Comme elle avait changé, la mélodie de son cœur, depuis qu’il l’avait découverte! Comme il avait changé, lui, à travers ses arts!
La guitare avait été son premier amour, plus que ces tamboor et pandura et autres luths qu’il avait essayés à chaque occasion. Fidèle à lui-même, il avait appris à construire des guitares en même temps qu’il apprenait à en jouer. Son mentor avait déclaré qu’il avait produit quelques guitares excellentes, mais Khuzaymah jugeait davantage ses œuvres en fonction de ce qu’il aurait pu faire mieux qu’en fonction de ce qu’il avait réussi. À défaut de produire l’instrument parfait, il avait néanmoins fini par en produire quelques-uns qui soient dignes de son amour, et qui lui avaient permis de se consacrer davantage à la technique du jeu.
La guitare était un instrument sous-estimé par les sots qui la confinaient à un seul genre de musique. Khuzaymah, lui, avait toujours été époustouflé par sa versatilité même après des années de pratique. Il avait trouvé mille façons de faire résonner sous le ciel la beauté qu’il portait en lui et qui jaillissait du bout de ses doigts, mais une partie de son âme était demeurée muette durant tout ce temps, une partie dont il avait deviné l’existence sans comprendre sa nature, un peu comme on ne peut percevoir un nuage la nuit que parce qu’il cache les étoiles.
Sa vie avait changé à son premier contact avec un sitar moderne. Ce jour-là, il avait été secoué de larmes d’exaltation violente mêlée à une tristesse incompréhensible. Cette année-là, il était allé s’établir aux Indes, le berceau de cet objet béni; là-bas, il avait pu apprendre les langues, les us et les coutumes, mais surtout la musique en acquérant tout ce qu’il pouvait savoir sur l’art du sitar, incluant les secrets de sa fabrication.
Il connaissait depuis toujours cet axiome philosophique : chaque chose se retrouve dans chaque autre. Il le comprit plus que jamais en avançant dans sa maîtrise du sitar. Comme le cœur de la fleur, la coquille du nautile et les bras d’une galaxie partagent la même forme de spirale, la méditation, les mathématiques, les arts occultes et la musique découlaient d’une même grande vérité sous-jacente qui permettait à ces arts de se rejoindre dans leurs subtilités. C’était à ce point vrai que Khuzaymah en était venu à les travailler tous lorsqu’il pratiquait l’un d’eux.
En jouant ici et maintenant, Khuzaymah se fondait au partout et au toujours; il devenait plus qu’un musicien… Il s’approchait de ce moment magique où il pouvait faire descendre sur terre la musique des anges et inscrire dans les vibrations de l’éther un moment fugace de beauté parfaite dans un monde loin de l’être, comme un cristal limpide et géométrique posé dans un écrin de boue…
Bien entendu, même cela était une illusion; cette beauté se trouvait déjà dans toute chose, mais quelle joie de rendre manifeste le subtil! Quelle joie de rendre l’éternel audible le temps d’un soupir!
La porte de ses appartements s’ouvrit soudainement. Khuzaymah posa sa paume sur les cordes. La musique se tut sur-le-champ. Le jeune visage d’Aleksi Korhonen apparut dans l’entrebâillement. « Excuse-moi… Est-ce que je te dérange? » Khuzaymah fit non de la tête. Il lui fit signe de le rejoindre avant de déposer son sitar. « J’ai encore échoué », dit le nouveau venu, la mine renfrognée. « Je pensais que les dispositifs que j’avais installés sur ma statuette me permettraient de la retrouver facilement.
— Ils étaient bien complétés, pourtant?
— Oui. Mais j’étais presque prêt à les recharger. Théoriquement, ils auraient dû tenir jusqu’à maintenant, mais en pratique…
— Est-ce que les perturbations du Cercle de Harré peuvent…
— Oui, oui, si le voleur est dedans. Mais je suis certain que le voleur a lui-même utilisé des procédés pour la protéger contre mes tentatives de détection.
— Cela réduit de beaucoup les possibilités. Qui…
— Je ne sais pas. Hoshmand m’en veut, mais il n’a plus ses pouvoirs. Gordon m’a dit qu’il n’avait rien à voir avec cette affaire, et je sais qu’il ne mentait pas. Qui alors? Mandeville? Espinosa? Rien de cela n’a de sens. Il ne reste que cette damnée Tricane.
— Ne t’en fais pas. Nous saurons bien la retrouver. Et si tu acceptais l’offre de Gordon? Si tu le laissais t’aider?
— C’est là que j’en suis. Tu avais raison. Comme toujours.
— Détends-toi », lui dit Khuzaymah en caressant ses cheveux, un geste plus familier qu’affectueux. Il reprit son instrument. « Je vais te jouer quelque chose.
— Merci, Derek. Ça me fait toujours du bien de te parler. »
Les doigts de Khuzaymah se remirent à courir sur les cordes de son sitar. Le jeune homme ferma les yeux, happé dès les premières notes.
Que diraient les admirateurs de Derek Virkkunen s’ils réalisaient que ses créations acclamées n’étaient, à tout prendre, que son violon d’Ingres?

Aucun commentaire:

Publier un commentaire